Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 26 février 2018

Sammy Going South - Alexander Mackendrick (1963)

Le petit Sammy perd brusquement son père et sa mère lors d'un bombardement de Port Saïd, en Égypte, pendant la Crise de Suez en 1956. Juste avant de mourir, sa mère avait évoqué le projet de l'envoyer rejoindre Durban, à l'autre extrémité du continent africain, rejoindre sa tante qui tient un petit hôtel. Se retrouvant totalement seul et sans rien sur lui que ses vêtements, quelques pièces et un sifflet-boussole, Sammy entreprend de rejoindre Durban, en se dirigeant obstinément vers le sud grâce à sa boussole. Il rencontre un certain nombre de personnes qui tentent de l'aider.

Sammy Going South est la pièce centrale et méconnue d’une trilogie autour de l’enfance dans la filmographie d’Alexander Mackendrick, précédé par Mandy (1952) et suivi par Cyclone à la Jamaïque (1965). Le film fait office de planche de salut pour le réalisateur dont la carrière hollywoodienne a tourné court. Le Grand Chantage (1957) fut ainsi un échec commercial où le perfectionnisme de Mackendrick causa de nombreux dépassement et lui aliéna son prestigieux producteur Burt Lancaster. Ce dernier n’hésiterai pas à le congédier en cours de tournage sur Au fil de l’épée (1959) au profit de Guy Hamilton, la même déconvenue étant subie pour Les Canons de Navarone (1961) cette fois pour le bonheur de Jack Lee Thompson. Alexander Mackendrick retrouve pour Sammy Going South Michael Balcon, son producteur des glorieuses années du Studio Ealing. Le projet (adapté du roman éponyme de W. H. Canaway paru en 1961) semble idéal pour se remettre en selle avec sa promesse d’aventures et de récit initiatique à travers ce postulat d’un petit garçon traversant  seul les dangers de l’Afrique pour retrouver sa tante. C’est du moins la vision qu’en a Michael Balcon mais Mackendrick va vite emmener le film vers des rives plus troubles.

La figure cinématographique de l’enfant mignon, attachant et candide, Mackendrick l’illustre et s’en débarrasse dès son introduction. La situation géopolitique instable (le film se situe pendant la crise de Suez en 1956) et l’anxiété des adultes sont ainsi littéralement ressentis à hauteur d’enfant. Le jeune Sammy (Fergus McClelland) rampe au sol avec ses jouets tandis que ses parents réduits à des silhouettes sans visages (si ce n’est un bref plan sur le visage de la mère) s’interrogent sur l’attitude à adopter et notamment l’envoyer chez sa tante à Durban en Afrique du sud. Cette information primordiale et l’invective de sa mère (lève toi tu n’es plus un petit garçon pour ramper par terre) sont deux éléments cruciaux pour la suite du récit. 

L’extérieur où s’enfuit discrètement Sammy constituera un ultime terrain de jeu avant que les ravages d’un bombardement brisent définitivement l’enfance de notre héros. Mackendrick saisit la confusion entre le réalisme sordide du contexte et le point de vue différent de Sammy forcé de grandir brutalement. Les plans sur décombres de la maison où ont péris les parents alternent avec des détails qui tiennent à la fois du macabre et du conte cruel ; les corps emportés sur les civières et la concrétisation de la perte par un chausson de la mère tombant au sol en gros plan. Le réalisateur montre l’innocence perdue par des gros plans sur Sammy hurlant après sa mère puis l’isole dans la foule par une contre-plongée en longue focale qui traduit par l’image sa bascule dans le monde adulte en contrepoint de l’ouverture dans la maison. 

Dès lors face à cet univers hostile Sammy ne conservera de l’enfance qu’une forme de détermination butée et égoïste guidée par l’objectif de rejoindre sa tante. Mackendrick ne choisit pas de montrer l’innocence enfantine face à la corruption des adultes mais joue plutôt sur une instabilité bien humaine ne reposant pas forcément sur l’âge. Chaque « rencontre » plus ou moins bienveillante de Sammy reposera alors presque toujours sur une forme d’ambiguïté, de manque de compréhension qui provoquera la rupture. Sammy devient tour à tour objet de défoulement pour les autochtones (son ami égyptien qui oublie leur lien passé pour seulement vouloir tabasser ce « sale anglais »), de convoitise pour la promesse de récompense qu’il représente pour qui ramènera ce garçonnet blanc à bon port. Mackendrick sème le doute à travers des personnages à la bienveillance douteuse ou beaucoup trop neutre qui cherchent à l’aider, un syrien (Zia Mohyeddin) aussi amical que sournois qui le guidera dans le désert ou un grec grassement payé pour le retrouver. Le réalisateur sera cependant freiné par Michael Balcon qui voit lui échapper le charmant récit picaresque promis. Une scène où le syrien faisait des semblants d’avances à Sammy sera ainsi tournée mais coupée au montage.

Si la méfiance au gré des rencontres est de mise pour notre héros, Mackendrick entoure aussi sa personnalité d’une certaine noirceur. Le réalisateur est coutumier du fait dans ses figures concrètement où simili enfantine, toujours isolée de leur environnement. La jeune muette de Mandy se montre violemment réfractaire aux efforts pourtant bienveillants et sincère de lui apprendre à parler, de se mêler aux enfants de son âge. Dans L’Homme au complet blanc (1951) Alec Guinness s’apparente à un garçonnet obnubilé par ses inventions de chimiste et se montre indifférent à leurs conséquences en créant le tissu insalissable. Sammy fonctionne de la même façon dans sa volonté de rejoindre sa tante, provoquant involontairement la mort du syrien, n’ayant cure de la gentillesse d’une américaine (Constance Cummings) soucieuse de son sort et abandonnant Spyros (Paul Stassino) en pleine savane. L’enfant n’est pas pour Mackendrick une figure angélique mais un être dont l’égoïsme vient autant d’une immaturité empêchant encore l’empathie qu’à l’inverse un individualisme adulte précoce qui ne l’amène à se soucier que de lui. 

Le débutant Fergus McClelland exprime parfaitement cela. Il dégage une dureté et une confusion issue de sa propre enfance difficile (avec le divorce douloureux de ses parents) tout en ayant cette allure poupine charmante. Mackendrick se reposera sur ce passif difficile mais qui ne s’affirmera pas totalement dans l’allure émaciée et hagarde qu’on peut attendre dans la réalité chez un garçon de 10 ans voyageant seul dans un contient inconnu et hostile. Fergus McClelland s’avéra en effet un enfant bien plus épanoui durant le tournage où toute l’équipe fit preuve d’attention à son égard, le nourrissant et lui donnant cette allure bien portante et sans doute incohérente dans le récit – mais qui équilibre finalement les visions de Michael Balcon et Alexander Mackendrick.

Le réalisateur en traduisant le point de vue renfrogné de son personnage se déleste du coup longtemps de l’imagerie luxuriante et exotique attendue de l’Afrique. Le désert est sombrement menaçant et les pyramides et statues de Louxor des mastodontes inquiétants surgissant dans une fièvre hallucinée notamment. La magnificence ne peut se déployer tant que Sammy vit dans l’anxiété et sa quête autiste, à l’autre comme à l’environnement. Mackendrick ne s’autorise une majesté formelle que quand Sammy côtoie des protagonistes qui l’accompagne et l’aide sans le guider, qui l’accueille sans le retenir. 

Le voyage en bateau en compagnie d’un paisible pèlerin puis les méandres de la savane découverts avec le chercheur de diamant Cocky (Edward G. Robinson) laissent enfin beauté suspendue et contemplative s’installer. Sammy plus sur le qui-vive peut redevenir un garçonnet distrait (le joli moment où le pèlerin tente un semblant de discours philosophique et abandonne en voyant Sammy se gratte) et capable de s’émerveiller face à la splendeur sauvage qui l’entoure. Mackendrick à travers ce lâcher prise fond son personnage dans cette Afrique dont il s’imprègne et ne traverse plus seulement avec méfiance (le voyage en bateau où il se mêle aux locaux plutôt que d’aller en première classe avec les occidentaux). C’est aussi le moment de faire ressurgir sa vulnérabilité enfouie sous la détermination farouche. 

Le pèlerin tout comme Cocky apparaissent à Sammy à travers une aura à la fois fascinante (une scène de prière pour le pèlerin, gravissant une falaise qu’il vient de faire exploser pour Cocky) et paternelle qui ramène Sammy au besoin de protection et autorité inhérent à son âge. Il peut donc se libérer par une plus grande insouciance avec le pèlerin, et se laisser aller aux confidences et remords (les petites trahisons faites durant son parcours) avec Cocky qui saura le réconforter. Toute la dernière partie plus apaisée repose sur cette rencontre, cette affection spontanée entre Sammy et Cocky (truculent Robinson) à travers de belles séquences intimistes et parfois spectaculaire comme la chasse au guépard. Une nouvelle fois cela s’entremêle aussi à la vision de l’Afrique et ces habitants, admirable si l’on est serein en les côtoyant. Une scène est emblématique à cet égard, quand Sammy se réveille à l’arrière d’une jeep entouré de noirs et où sa peur initial s’estompe face à leurs chants et sourires. 

Le bel épilogue, au terme de bien des péripéties, repose totalement sur cette approche en laissant Sammy aller au bout de son obsession (ce que Cocky a compris) tout en le montrant au bout du voyage inchangé. Il a juste fait un petit bout de chemin et le plein de souvenirs, mais il est toujours un enfant de son âge plein d’allant et de rêve ! 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

 

samedi 1 avril 2017

Mandy - Alexander Mackendrick (1952)


Mandy, sourde à sa naissance, est tiraillée entre ses parents qui ne sont pas d’accord sur l’éducation à lui donner. Sa mère l’inscrit dans une institution spécialisée où un professeur la convainc que, grâce à ses méthodes, Mandy pourra peu à peu apprendre à parler. Jaloux du professeur, le père retire l’enfant de l’institution…

On connaît surtout Alexander Mackendrick pour sa veine mordante qui fit merveille le temps d’une poignée de chef d’œuvre au sein du studio Ealing (Whisky à gogo (1949), L’Homme au complet blanc (1951) ou encore Tueurs de dame (1955)) et lui valut un ralentissement de carrière prématuré avec le très sombre Le Grand Chantage (1955) réalisé à Hollywood. Les charges du réalisateur concernaient pourtant toujours l’institution tandis qu’une vraie tendresse pouvait s’exprimer dès qu’il s’agissait de s’attarder sur l’individu ou la collectivité bienveillante. Seulement, la noirceur de Mackendrick dominait le plus souvent cette facette plus douce quand c’est précisément l’inverse qui se déroulera dans ce magnifique Mandy. Le film adapte le roman The Day Is Ours de Hilda Lewis paru en 1946. Surtout connue en Angleterre pour ses romans historiques, Hilda Lewis signa également quelques célèbres romans pour enfant comme The Ship that Flew et donc The Day is Ours qui s’inspire de son expérience d’enseignante et plus précisément de celle de son époux Michael Lewis, spécialiste de l’enseignement des sourds à l’université de Nottingham. 

Alexander Mackendrick capture ainsi avec délicatesse ces approches, que ce soit la violence et solitude du monde de l’enfance quand on souffre d’un handicap ou l’attention et la persévérance du corps enseignant pour guérir ces maux. Ce sera tout d’abord les différents points de vue sur le handicap qui guideront le propos moral et social du récit.  La découverte de la surdité de Mandy se fait par des idées formelles et narratives qui annoncent les conflits à venir. Christine (Phyllis Calvert) s’alerte ainsi la première que sa fille Mandy (Mandy Miller) ne parle pas et soit si peu réactive à son environnement. La tension dramatique naît constamment du fossé de jugement entre la mère et le père Harry (Terence Morgan). Mackendrick passe constamment d’un plan de la fillette isolée par son mal du point de vue de la mère à un gros plan de celle-ci pour toujours appuyer sa vigilance et sa détresse - ce visage anxieux lorsque le fils d’une amie lui dit au revoir quand son propre enfant reste silencieux – plus grandes que chez son époux. Ce dernier est d’abord dans le déni et la désinvolture lorsqu’il voudra éprouver les dires de Christine, et Mackendrick alterne cette fois son point de vue sur Mandy qui a tout du bébé « normal » avec un plan d’ensemble qui symbolise ce refus de voir. Toute cette construction se révèle lorsqu’ils iront tester l’attention de Mandy dans sa chambre, celle-ci paraissant réagir à leur arrivée sans les voir mais ayant juste été alertée par la lumière diffusée par l’embrasure de la porte. Quand le père ne retient que la réactivité initiale la mère en voit le vrai motif et cerne le handicap qui sera confirmé par les spécialistes : Mandy est et sera toujours sourde à cause d’une malformation.
L’ensemble du film repose ainsi sur ce double regard opposé. Si le bébé choyé peut s’épanouir dans la douceur du foyer, Mandy désormais âgée de six ans souffre de son isolement et chaque interaction accidentelle à son environnement est source de drame. Visuellement le mur séparant la cour de la maison où déambule seule Mandy à l’aire de jeu voisine exprime cette solitude. Chaque étranger rencontré se réduit à un visage, une bouche ou un œil menaçant dans des gros plans saisissants. Les taquineries ordinaires d’enfants deviennent source de grande confusion - les cadrages incertains accompagnant Mandy incapable de récupérer son ballon – pour finalement n’exprimer qu’une idée : sortie du cercle intime, le monde extérieur n’est que souffrance et peur pour Mandy. 

Le cocon familial de Mandy ne l’expose en fait que plus durement aux soubresauts de cet inconnu, auquel elle ne peut répondre que par une violence instinctive exprimant sa détresse. On passe ainsi des sentiments du déni pour le père, de la compréhension pour la mère et la peur pour Mandy. Celui qui résoudra l’ensemble est la compréhension mais cela ne se fera pas sans heurts. C’est là qu’on retrouvera le mordant de Mackendrick qui fustige le monde bourgeois de la famille de l’époux ou le handicap est un mal qui doit se cacher. L’institution en prend pour son grade également avec l’administrateur (Edward Chapman) de l’école incapable d’empathie et n’y voit qu’une façade, un bilan comptable à équilibrer – comme le soulignera un dialogue cinglant – plutôt que des individus à aider.

Pour Christine, il s’agit de lâcher prise pour déléguer l’aide qu’elle ne peut donner à sa fille. Par son opposition à son époux et sa belle-famille, elle dégage une forme de modernité et individualité dans la société anglaise quand l’enseignant dévoué Dick Searle (Jack Hawkins) exprime ce même symbole face à la bureaucratie. Ces deux rebelles se rapprochent donc pour le bien de Mandy mais si les mœurs sont respectées et que tout rentrera dans l’ordre, Mackendrick dévoile une romance platonique allant plus loin que la simple calomnie. La profonde attention et douceur des deux personnages en font des figures complices et donc coupables à la fois du point de vue biaisé du mari jaloux et des mauvaises langues, mais aussi par leur propre attitude ambiguë – le regard tendre de Christine sur Dick faisant grandement évoluer Mandy, la déception dans sa voix lorsqu’elle apprend qu’il est marié… Ce sont ces petites incertitudes qui rendent le film plus prenant encore et lui évite toute mièvrerie.

Mais là où Mandy cueille véritablement le spectateur, c’est quand il dépeint avec grâce les heurts et bonheur du processus d’apprentissage.  L’ouverture au monde de Mandy s’observe dans un mélange de bienveillance et de rigueur où chaque étape met en valeur les efforts de la fillette et ceux de ses professeurs. Tout cela évolue en parallèle, les premières heures difficiles de Mandy – qui découvre la vie en communauté et le langage bien trop tard pour son âge - au sein de l’école  confrontant le corps enseignant à une impasse qui constitue également un apprentissage pour eux – tel cette jeune éducatrice (Patricia Plunkett) passant de l’incompréhension à l’exaltation lorsque le travail de transmission fait son œuvre. Le monde étouffant et inconnu semble constamment s’élargir au fil de sa compréhension par la fillette. Le cocon protecteur de l’école n’est pas comme celui de la famille une barrière face à l’extérieur mais une ouverture. L’intime et l’épique se confondent en suspendant toute l'émotion au moindre pas en avant que fera Mandy, sa première syllabe de Mandy ou la première fois qu’elle prononcera « maman ». L’effort et le bonheur de l’éveil se lisant sur son visage se confond avec la satisfaction de l’enseignant pour une récompense commune. Alexander Mackendrick joue magnifiquement de cette connexion élève/professeur dans sa mise e scène. 

Dans l’espace de l’appartement on aura notamment plan moyen captant Mandy et Dick Searle face à face, un léger panoramique passant de l’un à l’autre comme pour nous signifier la compréhension et le passage de ce savoir de l’un à l’autre. A l’inverse dans la salle de classe le monde de l’enfance enfin accueillant contribue à la sérénité de Mandy et son institutrice (magnifique interprétation de Dorothy Alison) saura même rebondir sur sa fébrilité pour la faire avancer. La jeune Mandy Miller offre une interprétation incroyablement sensible et expressive, au point de laisser croire à l’époque aux spectateurs qu’elle était réellement sourde. Phyllis Calvert en mère courage est tout aussi touchant au côté d’un Jack Hawkins habité sous ses airs bourru. Tout l’univers de Mandy semble se rééquilibrer une fois l’apprentissage assimilé, ce qu’exprime une magnifique dernière scène où toutes les peurs - les siennes et celles de ceux qui l’aime – s’estompent pour enfin aller avec confiance vers les autres. 

Ressort en salle le 5 avril