Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 19 mai 2020

Une chambre en ville - Jacques Demy (1982)


L’histoire d’une passion. Nantes, 1955. Les chantiers navals sont en grève. François Guilbaud, métallurgiste fiancé à Violette, rencontre Edith. Une passion naît entre eux mais il ne sait pas qu’elle est la fille de La Colonelle chez qui il loue « une chambre en ville ». Quant à Edith, elle a un mari jaloux, Edmond. Edith et François, submergés par la passion, réalisent qu’ils ne sont rien l’un sans l’autre. La grève pour le droit au travail des ouvriers se durcit et prend de l’ampleur : une muraille de casques, de boucliers et de matraques se dresse.

Une chambre en ville est souvent considéré comme le dernier grand film de Jacques Demy. Il s’agit en effet de l’aboutissement d’un projet de longue haleine pour le réalisateur qui y travaille depuis le milieu des années 50. Au départ envisagé comme un roman, le récit devient un scénario qu’il ne cesse de remanier entre 1964 et 1974 où il trouvera sa forme définitive. D’autres problèmes vont alors se poser avec le désistement du casting initialement envisagé puisque Catherine Deneuve ne souhaitant cette fois pas être doublée au chant abandonne le projet, suivit par son partenaire Gérard Depardieu solidaire. 

Avec la perte de ces têtes d’affiches prestigieuses, la Gaumont abandonne à son tour le financement de cette production risquée qui n’aboutira qu’en 1981. Jacques Demy s’était bien entendu avec Dominique Sanda durant le tournage du téléfilm La Naissance du jour (adapté de Colette) et cette dernière va solliciter la productrice  Christine Gouze-Rénal, belle-sœur de François Mitterrand qui selon la légende dans l’euphorie de l’élection va accepter de produire le film. Après trente ans de gestation, le film va enfin voir le jour mais sans la musique de Michel Legrand peu emballé par la dimension sociale du scénario et qui cède sa place à Michel Colombier.

Une chambre en ville renoue avec une veine personnelle pour Demy, tout d’abord de façon intime dans le cadre de cette ville de Nantes où il a grandi, et la toile de fond sociale qui s’inspire des grèves des chantiers de constructions navale de Nantes et Saint-Nazaire en 1955 auxquelles il assista. On retrouve le récit entièrement chanté initié sur Les Parapluies de Cherbourg et qui avait disparu des films précédents, et cette poésie musicale se confronte donc à cet arrière-plan ancré dans le réel. Ce fut salué comme une thématique novatrice à la sortie du film mais finalement c’était déjà le cas dans Les Parapluies de Cherbourg où les maux du monde contemporain rattrapaient et séparaient le couple quand Guy (Nino Castelnuovo) était contraint d’aller faire son service militaire en Algérie. La différence tient dans les conséquences de ce contexte, où pour Guy et Geneviève (Catherine Deneuve) il ne restait plus que mélancolie et regrets de ce qui aurait pu être, chacun retournant à sa nouvelle vie. Dans Une chambre en ville, la fièvre de ce contexte social se répercute aussi sur la romance. Là où les ouvriers jouent leur va-tout face aux hordes de policiers menaçants, il en va de même pour le couple que forment Edith (Dominique Sanda) et François (Richard Berry).

L’absence d’étincelle romanesque les poussent chacun dans une volonté autodestructrice tandis qu’ils se montrent éteints dans la vie de couple normée que la société veut leur imposer. Edith étouffe au contact d’un époux jaloux et violent (Michel Piccoli) et s’évade par l’excès symbolisé par sa provocante « non » tenue vestimentaire, passant le film nue sous un manteau de fourrure à provoquer les hommes. François évacue sa frustration dans la violence des manifestations, et se montre sans réelle passion pour la douce Violette (Fabienne Guyon) pressante dans ses envies de mariage. Le coup de foudre d’Edith et François est donc aussi la connexion de milieux sociaux qui n’auraient jamais dû se croiser, la passion est également un oubli de ce statut à travers Edith devenant s'offrant comme une prostituée.

Le travail de Demy sur la caractérisation de leur entourage respectif appuie cela, la différence ne signifiant pas de montrer l’un ou l’autre sous un jour négatif. Malgré son tempérament capricieux, c’est la profonde solitude du personnage de la mère jouée par Danielle Darrieux qui frappe, chaque fin de phrase un peu mesquine étant marquée par une expression, un hoquet qui fait craindre le rejet et l’abandon. Le collègue incarné par Jean-François Stevenin transpire également la bienveillance et l’humanité.

S’il ne place aucune chanson aussi marquante que les classiques de Michel Legrand, Michel Colombier capture parfaitement l’ambiance mortifère du récit. Les dialogues chantés, dans le jeu sur la répétition et l’intensité des mots traduisent la passion effrénée et morbide de l’histoire. La mise en scène de Demy confère une imagerie austère à cette ville de Nantes, où tous les éclats de couleurs (les robes de Violette, l’appartement bourgeois de Danielle Darrieux) traduisent un monde factice et contraint dont il faut s’extraire. Il n’est plus question d’accepter les aléas du destin et vivre sa vie comme dans Les Parapluies de Cherbourg, mais de vivre intensément sa passion jusqu’au bout. Cela passe par la disparition des codes de la comédie musicale pour une dimension plus opératique (Demy déclina d'ailleurs une proposition de l'Opéra de Paris de mettre en scène l'opéra de Jean-Philippe Rameau Platée, preuve qu'il penchait dans cette direction) et funèbre.

La fièvre des personnages fonctionnent ainsi sur une pulsion de mort quand l’amour leur échappe, que ce soit dans un élan autodestructeur pour Michel Piccoli, où profondément romantique avec Edith et François. L’autre ne se quitte ou ne se rejoint pour l’éternité que dans la mort pour Demy, la radicalité de l’environnement social se conjuguant à celui d’une expression absolue du romantisme. Le froid réalisme se mêle avec une fatalité plus mystique notamment par les prédictions funestes de la voyante. L’attente fut longue mais le résultat est là pour un Demy qui n’atteindra plus ces hauteurs, et certainement pas avec le kitchissime Parking (1985) à venir. 

Sorti en dvd zone 2 chez MK2 et disponible sur Netflix 

vendredi 22 août 2014

La Garce - Christine Pascal (1984)

Lucien Sabatier est inspecteur de police. Une nuit, alors qu'il effectue sa ronde, il récupère une jeune fille éjectée d'une voiture. Cette rencontre avec Aline, orpheline de 17 ans, va être déterminante pour le reste de sa vie. Alors que la jeune femme se montre de plus en plus provocante, leur relation tourne au drame : Lucien viole Aline. Dès le lendemain, elle le dénonce et le policier écope de 7 années de prison. A sa sortie, devenu détective privée, il recroise le chemin d'Aline, lors d'une enquête. Il va bientôt comprendre que cela n'a rien d'une coïncidence...

Deuxième film de la regrettée Christine Pascal, La Garce est une des tentatives les plus réussies de film noir à la française, reprenant les codes du genre sans singer le cinéma américain et en les réinscrivant avec brio dans un contexte français. Le côté sensuel et vénéneux s’exprime d’ailleurs sous un jour suggestif rétro et de façon plus explicite dans ce que le cinéma contemporain autorise désormais. Lucien Sabatier (Richard Berry), jeune inspecteur de police voit sa vie basculer le jour où il croisera la belle Aline (Isabelle Huppert). Seule et abandonnée sur une route pluvieuse, Aline est recueillie par Lucien qui fait sa ronde. Une tension érotique s’installe rapidement entre, Lucien ne contrôlant pas son violent désir et abusant d’Aline.

La pulsion de Lucien est montrée dans toute sa crudité tandis que l’on est surpris par l’attitude provocante d’Aline dans ce qui est pourtant un viol. Lucien ne tardera pas à payer pour son dérapage puisque Aline s’avère mineure et orpheline et que sa plainte va conduire notre policier en prison pour six ans. Reconverti en détective privé à sa sortie il est chargé d’espionner une femme soupçonnée d’espionnage industriel dans une boutique du Sentier et à sa grande surprise l’intéressée s’avère être Aline sous une nouvelle identité. Un mystère qui va remettre en cause les circonstances de leur fatidique première rencontre.

Christine Pascal signe un captivant et nébuleux scénario où l’argument policier est entièrement placé sous le signe du désir. C’est lui qui provoque le drame initial, c’est par ce même désir que Lucien plutôt que de dénoncer la duperie avérée d’Aline va retomber dans une folie obsessionnelle et la traquer. Cet aspect charnel révèlera une histoire d’amour étrange et complexe en forme de triangle amoureux entre Lucien, Aline et son âme damnée Max (Vittorio Mezzogiorno). Les retrouvailles inattendues entre Lucien et Aline ne doivent rien au hasard et relève d’un complot venant également d’un amour déçu. Christine Pascal instaure un climat urbain à la fois réaliste (le travail clandestin, l’antisémitisme ouvertement évoqué) et abstrait avec un usage brillant du quartier du Sentier et de ses us et coutumes mais la tournure de l’intrigue en fait un arrière-plan prétexte aux passions des protagonistes. Le manichéisme s’estompe d’ailleurs sous ce prisme intime où les liens se font et se défont par sincérité ou calcul personnel.

Isabelle Huppert symbolise à merveille cette dualité par son attitude séductrice et réservée à la fois où l’interlocuteur masculin ne saura jamais s’il doit y lire l’attirance et le rejet. Elle est un miroir opaque du désir qu’ont d’elle les hommes et sait constamment en jouer dans cette incarnation très surprenante de la femme fatale. Richard Berry incarne lui l’aspect le plus expressif de cette passion, l’étouffant constamment tant son expression s’avère brutale (le viol mais aussi une scène d’amour n’existant que par la volonté de soumission) et parvient à exprimer une réelle humanité par cette amour irrépressible. 

Une sorte de variation française du James Stewart de Vertigo où lui aussi poursuit le fantôme d’un passé douloureux. Vittorio Mezzogiorno amène une touche plus subtile, l’élégance et la prestance de son personnage ne lui faisant exprimer ses sentiments que par le matériel, que ce soit un bouquet de fleur, une boutique ou un faux passeport.

La résolution du dilemme amoureux ne pourra intervenir que lorsque la glaciale Aline daignera face à la perte possible oser révéler son émoi, sans que l’on y devine un intérêt ou une manipulation de plus. Ce n’est pas pour autant que ces amants maudits pourront s’épanouir. S’ouvrir signifie se montrer faible, on aura pu le constater pour chacun des personnages à divers degré. Le plus glacial d’entre eux démasqué, il préférera la fuite que l’abandon. Reste alors l’attente car dans La Garce, cette passion ne s’exprime jamais mieux que dans l’insatisfaction et la douleur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa