Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Bette Davis. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bette Davis. Afficher tous les articles

lundi 26 mars 2018

L'Emprise - Of Human Bondage, John Cromwell (1934)


Philip Carey, jeune homme handicapé d'un pied bot, quitte Paris où il a vainement tenté de devenir peintre, et abandonne toute ambition artistique. Il s'installe à Londres où il s'inscrit à la faculté de médecine. Par l'intermédiaire d'un camarade il fait la connaissance de Mildred Rogers, une serveuse. Il en tombe amoureux. Cette dernière n'éprouve aucun sentiment particulier envers lui mais entend profiter de la situation. Obsédé par cette femme il ne peut se détacher d'elle et continue à lui faire la cour.

L’Emprise est un puissant mélodrame qui marque une date à Hollywood. C’est en effet l’œuvre qui mettra fin à la période dite « Pré-Code ». Les scandales privés des stars hollywoodiennes (dont un Kenneth Anger se délectera plus tard dans son Hollywood Babylone) ont provoqués une indignation publique dans laquelle s’engouffrent les différentes ligues de vertus scandalisés depuis longtemps par l’amoralité galopante du cinéma muet des années 20. C’est l’instauration en 1930 du Code Hays sous la férule du sénateur William Hays et du très catholique censeur Joseph Breen dans le but de véhiculer une image plus saine et morale à l’écran.  Le code est instauré mais pas appliqué par des studios encore libres qui oseront de nombreuses productions audacieuses mais L’Emprise sera une des œuvres qui fera basculer cet état de fait. Le film est une adaptation du roman Of Human Bondage de William Somerset Maugham et, entre légère édulcoration du matériau d’origine et un savant équilibre entre provocation et morale finale attendue, l’ensemble ne semble pas se détacher du modèle du Pré-Code social souvent produit par la Warner. 

La commission Hays exigera plusieurs révisons du scénario de Lester Cohen notamment que la profession de prostituée du personnage de Mildred (Bette Davis), explicite dans le roman, devient une serveuse. Tous ces efforts se verront cependant totalement balayé par l’interprétation de Bette Davis. L’actrice végète alors à la Warner dans des rôles peu marquants mais elle attirera l’attention de John Cromwell qui la repère en femme fatale sudiste dans Ombres vers le sud de Michael Curtiz. Jack Warner refuse cependant de la prêter à la RKO pour un rôle dont la nature sulfureuse à déjà fait fuir des stars installées comme Katharine Hepburn, Ann Harding ou Irene Dunne. Le nabab pense qu’un tel rôle risque de tuer l’aura glamour d’une Bette Davis à la recherche d’une performance marquante et qui finira par obtenir gain de cause. L’Emprise est le film qui impose John Cromwell comme un des maîtres du mélodrame hollywoodien, sa finesse étant un des attraits majeurs de l’ensemble.

Le regard de l’artiste contrarié qu’est le héros Philip Carey guide l’ensemble du film où la beauté réside dans l’imperfection et l’abject dans l’attrayant. C’est ce que cherche à faire comprendre son professeur à Carey face à la joliesse superficielle de ses peintures en lui affirmant qu’il ne sera jamais un artiste. Dès lors Carey va chercher à s’accomplir à baignant de sa bonté les maux de la société en suivant des études de médecine. Le personnage en lui-même représente cette facette, son caractère pur et bienveillant étant altéré par le handicap physique d’un pied-bot. Ce complexe va l’inciter à tomber sous le charme de Mildred dont les atours dissimulent un caractère véniel et intéressé. La première rencontre se place sous le signe du dialogue piquant dans le restaurant (même si la séduction lourde avec le riche client joué par Alan Hale donne des signes avant-coureurs) jusqu’à ce que Carey révèle son pied-bot à Mildred. 

Dès lors le rapport dominant-dominé s’instaure, Carey étant avant tout subjugué par la beauté « parfaite » de Mildred qui peut se jouer des complexes de son prétendant. Cromwell use de diverse manière pour une bascule constante du rêve au cauchemar. Le fondu ou le panoramique flouté amène vers des amorces de moments romantiques dont le procédé formel ferait presque croire qu’il s’agit d’une scène de rêve. A chaque fois, une rebuffade, un mot blessant et une pure manifestation de cruauté ramènera un Carey humilié à la dure réalité - le pire restant cette demande en mariage avorté en tête à tête. La seule scène de romance sera explicitement imaginaire quand Cromwell introduit un cadre dans le cadre illustrant les visions du sommeil agité de Carey. 

Tout le film offre ainsi un va et vient de retour et d’abandon entre Carey et Mildred où cette notion de beauté et d’imperfection s’inverse. Guidé par une obsession amoureuse impossible à éteindre, Carey fait preuve d’une générosité sans faille à chaque nouvelle retrouvaille avec une Mildred de plus en plus avilie. Soudain l’intérieur déteint sur l’extérieur, Carey étant symboliquement guéri de son pied-bot quand la déchéance physique et morale de Mildred ravage ses anciens attraits. 

La prestation de Bette Davis est exceptionnelle (et anticipe de façon plus crue tous les grands rôles de garces magnifiques à venir), le jeu outré, les pose scandaleuse et le maquillage outrageant (réalisé par l’actrice elle-même) explicitant tout ce que la censure du Code Hays chercher à masquer dans l’écriture. L’ultime vision de Mildred, avachie et le regard égarée dans son taudis, est un puissant instantané de déchéance. Hormis ces images fortes, Cromwell aura su se montrer plus ironique précédemment quand une Mildred va se plaindre du caractère « immoral » des œuvres d’arts de nu dans l’appartement de Carey – peu après avoir été repoussée par celui-ci après une séduction grossière. 

Toute relation dominant/dominé tout au long du film inclus cette idée de beau et de laid qui s’entrecroise, s’inverse et s’ignore, particulièrement pour Mildred se plaisant à humilier et ne recherchant que des partenaires lui faisant de même. Ces entraves guident un récit étouffant et claustrophobe qui n retrouve réellement l’extérieur et la lumière du jour que dans la belle dernière séquence entre Leslie Howard et Kay Johnson. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Lobster

jeudi 31 août 2017

La Vieille Fille - The Old Maid, Edmund Goulding (1939)

Philadelphie, 1860. À la veille de la Guerre de Sécession, Delia Lovell a rompu ses fiançailles avec Clem Spender pour épouser le riche Joe Ralston. La cousine de Delia, Charlotte, console l’ancien fiancé. Ils se promettent le mariage à son retour de la guerre. Mais Clem meurt au combat et Charlotte se retrouve seule et enceinte. Le médecin de la famille, le docteur Lanskell, l’envoie accoucher en Arizona pour éviter le scandale. De retour à Philadelphie à la fin des conflits, Charlotte s’occupe d’une école d’orphelins de guerre dans laquelle elle peut élever sa petite Tina sans avoir à subir de questions sur sa fille illégitime. Après la mort accidentelle de son mari, Delia, sachant le secret de Charlotte, lui propose de venir vivre chez elle avec sa fille.

La Vieille Fille est un des sommets des women pictures de la fructueuse collaboration entre Bette Davis et Edmund Goulding, un de ses réalisateurs fétiches. Le film est adapté de la nouvelle éponyme d'Edith Wharton parue dans son recueil Vieux New York, mais plus précisément il s'agit en fait de la transposition de la pièce à succès qu'en tira Zoe Akins et récompensée du Prix Pulitzer en 1935. Ce sera la première fois depuis son ascension que Bette Davis partage l'affiche avec une autre star féminine, ici Miriam Hopkins. Les deux femmes s'étaient côtoyées au théâtre dans la compagnie new-yorkaise de George Cukor des années plus tôt, et c'était alors plutôt Miriam Hopkins la star et Bette Davis la jeune première montante. Une certaine rivalité en est restée et qui se répercutera sur le tournage, d'autant que Miriam Hopkins reproche à Bette Davis de s'être un peu trop inspirée de son interprétation scénique pour L'Insoumise (1938) qu'elle reprit au cinéma avec un Oscar de la meilleur actrice à la clé - Tallulah Bankhead aura d'ailleurs plus tard les mêmes griefs contre Bette Davis pour Victoire sur la nuit (1939).

Le film reprend le motif souvent utilisé dans le mélodrame hollywoodien de la maternité effacée et sacrificielle (Madame X de Lionel Barrymore (1929) et Frisco Jenny de William A. Wellman (1932) avec Ruth Chatterton, Stella Dallas de King Vidor avec Barbara Stanwyck), où la mère observe de loin sa progéniture ignorant son identité/existence. Les prémisses de cette existence recluse relève pourtant d'une audace initiale. Alors que sa cousine Delia (Miriam Hopkins) renonce par sécurité financière à Clem Spender l'homme qu'elle aime vraiment (George Brent), Charlotte (Bette Davis) amoureuse aussi risquera tout pour lui. Alors que Clem Spender est mort sur les champs de bataille de la Guerre de Sécession, Charlotte se retrouve mère de sa fille dans la pointilleuse haute société de Philadelphie. Tout le film dessine l'ambiguïté de la relation entre les deux cousines. L'affection sincère et la rivalité amoureuse pour cet homme qu'elles ont toutes deux aimées conduiront à une impasse pour Charlotte, renonçant au rôle d'épouse puis déchue de celui de mère.

Contrairement aux films précédemment évoqués, ce drame d'une vie ne se noue pas à coup de grand rebondissement tragique. Edmund Goulding donne dans l'ellipse pour tout ce qui à trait à la vie amoureuse et à la maternité éphémère de Charlotte, les secrets intimes se devinant (Charlotte plus prévenante pour la petite Tina au sein de l'orphelinat) ou se révélant à des moments clés. A l'inverse le réalisateur s'attarde longuement sur les atermoiements sentimentaux contrariés de l'indécise Delia et plus tard dépeindra longuement la relation tendre fille/mère qu'elle entretien avec Tina au grand désespoir de Charlotte. Plus que les dialogues acerbes de Tina désormais adulte envers celle qu'elle ignore être sa vraie mère, le moment le plus cruel arrive durant l'enfance de Tina. Les deux cousines bordant la fillette celle-ci souhaite un chaleureux bonne nuit maman à Delia et un timide bonne nuit tante Charlotte à celle qui lui a tout sacrifiée.

Celle qui a tout risquée par amour passera pour la vieille fille acariâtre l'âge mûr venu alors que Delia s'étant reniée par intérêt devient la confidente ouverte et compréhensive pour Tina. Edmund Goulding par ses choix narratifs façonne ainsi le destin d'une malheureuse destinée à être toujours secondaire au détriment de sa cousine dans le cœur de ceux qu'elle aime, amants ou fille. Goulding le traduit à l'image en la montrant de plus en plus en retrait, les compositions de plans, cadrage et situations la voyant observatrice résignée et extérieure des évènements. On retrouve l'attrait de Bette Davis pour la déchéance physique avec un look raide, corseté et tout en maquillage disgracieux (qui prépare le terrain pour la godiche mal fagoté qu'elle interprètera dans Une femme cherche son destin (1942).

A l'inverse Miriam Hopkins reflète par sa présence lumineuse l'affection et l'amour qu'elle suscite naturellement et conserve sa beauté même quand son personnage vieillit (d'autant que Miriam Hopkins aurait d'autant plus demandé aux maquilleurs de la rajeunir par rapport à une Bette Davis enlaidie). Goulding par sa direction d'acteur et la finesse de sa mise en image tisse ainsi une affection mêlé de calcul constant jusqu'au bout entre ses deux héroïnes jusqu'à une conclusion magnifique de sobriété où l'amour commun pour le même être ne les pousse plus à se déchirer. Une œuvre touchante qui confère une belle sobriété à un postulat habituellement plus porté sur l'emphase.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

samedi 16 avril 2016

Le Bouc émissaire - The Scapegoat, Robert Hamer (1959)

L'anglais John Barratt visite la France. En se baladant dans les rues du Mans, il croise son sosie. La ressemblance entre les deux hommes est tellement extraordinaire qu'ils passent ensemble une soirée bien arrosée. Le lendemain matin, Barratt se réveille dégrisé dans une chambre d'hôtel, et s'aperçoit affolé qu'il a été dépouillé de ses vêtements et de son identité. Il est devenu son sosie : le Comte Jean de Gué. Son histoire est tellement invraisemblable que personne ne veut y croire. Barratt se retrouve acculé à vivre la vie d'un autre, une vie qui lui réserve quelques surprises...

Robert Hamer retrouvait Alec Guinness pour la quatrième fois avec The Scapegoat, adaptation d'un roman de Daphné Du Maurier. On devine ce qui a pu attirer le réalisateur et sa star dans le matériau original. Pour Alec Guinness c'est l'occasion de se livrer à un nouvel exercice de dédoublement entre le solitaire et humaniste John Barrat et séducteur et égoïste Jean de Gué. Pour Robert Hamer il y a matière à scruter à la manière de son Noblesse Oblige (le cynisme en moins) la décadence de la haute société à travers cette description d'une famille fort torturée de noble français. Le film pèche par un vrai parti pris d'adaptation. Le roman de Daphné Du Maurier plongeait une âme suicidaire au cœur d'une famille au penchant autodestructeur et au lourd passé, et John Barrat reprenait gout à la vie en endossant les responsabilités qui accablait son double car se sentant enfin utile.

Le roman était une vraie étude de caractères où le vide intérieur du héros suicidaire se nourrissait des maux de sa famille d'adoption pour renaître en les guérissant. Robert Hamer reprend cette idée dans le film mais avec un acteur aussi charismatique qu'Alec Guinness (à l'insistance de Daphné Du Maurier alors que la production envisageait Cary Grant) la lumière est bien plus placée sur lui que sur le défilé de névrosés que constituait la famille dans le roman. Les protagonistes sont réduits ou simplifiés, Bette Davis en matriarche morphinomane et la jeune et pétillante Annabel Bartlett s'imposent donc mais ce choix simplifient la portée de certains rebondissements qui suivent fidèlement le roman dont il aurait fallu mieux assumer de s'éloigner.

L'autre déséquilibre est d'avoir greffé une tonalité de thriller absente du livre et qui surgit sans trop d'explication au début et la fin du film. La rencontre entre John Barrat et son sosie Jean de Gué est introduite dans une logique d suspense à travers les jeux d'ombres dans la filature nocturne et l'attitude lus ouvertement inquiétante de Jean de Gué. La confrontation finale sera nettement mieux gérée mais gâchée par un épilogue un peu expédié. Du coup l'aspect social et humaniste du livre est tout juste survolé et la volonté de thriller du film pas assez appuyée. Les deux facettes auraient cependant pu fonctionner en laissant plus la narration respirer quand tout file ici trop vite en 90 minutes à peine qui ne laissent pas l'atmosphère s'installer. On peut sans doute imputer cela à l'alcoolisme de plus en plus aggravé de Robert Hamer parfois incapable de tourner et qui laissera le filmage de certaines scènes à Alec Guinness.

Ce dernier sauve le film par son épatante double performance. Lors de la première entrevue des sosies, il les différencie par son jeu subtil notamment ce passage où la présence penaude de John Barrat ne parvient pas à attirer l'attention d'un barman quand le charismatique Jean de Gué s'impose d'un simple geste de la main. Faute d'antagonistes consistant (le personnage de Blanche passionnant dans le livre et pourtant incarné par l'excellente Pamela Brown n'existe pas vraiment) l'argument du livre est inversé, la bonhomie et bienveillance de l'imposteur transformant les membres de la famille plutôt que les problèmes de cette dernière éveillant son empathie. Pas inintéressant mais pas assez creusé pour convaincre, dommage mais le livre se prêtait sans doute mieux à une adaptation en feuilleton tv. Une adaptation plus récente a d'ailleurs été produite par la BBC, à tenter éventuellement.

Sorti en dvd zone 1 (mais le disque est multizone) chez Warner dans la collection Warner Archives et sans sous-titres 

On comprend un peu le problème avec cette bande annonce jouant essentiellement sur le suspense

mercredi 27 janvier 2016

Une femme cherche son destin - Now, Voyager, Irving Rapper (1942)

Dominée par une mère possessive, riche puritaine de Boston, Charlotte Vale est une jeune femme disgracieuse et renfermée sur elle-même. Dépressive, elle est soignée par le docteur Jaquith, célèbre psychiatre. Soutenue par son docteur et sa belle-sœur Lisa, Charlotte décide, après accord de sa mère, de suivre une analyse en maison de repos. Trois mois plus tard, Charlotte s’est métamorphosée en une femme élégante et séduisante. Pour parachever sa transformation et sa guérison, le docteur Jaquith et Lisa lui organisent une croisière en Amérique du Sud. Au cours du voyage, elle fait la connaissance de Jerry Durance, un voyageur solitaire, marié à une femme qui prétexte une mauvaise santé afin d’éviter que son mari la quitte.

Now, Voyager constitue une sorte d'apogée du règne de Bette Davis à la Warner, un mélodrame et Woman's Picture poignant et juste. Le film adapte un roman d’Olive Higgins Prouty et constitue la première production indépendante d'Hal Wallis pour la Warner. Le producteur hésite au départ entre Irene Dunne, Norma Shearer, et Ginger Rogers pour incarner l'héroïne, jusqu'à ce que Bette Davis jette son dévolu sur le rôle. On ne lui refuse rien au sein du studio à l'époque et elle obtiendra gain de cause après avoir milité avec force. A l'époque Bette Davis est fortement impliquée dans l'effort de guerre et est des plus actives pour collecter des fonds, cet engagement jouant aussi dans le choix de ses rôles avec cette série de grands mélodrames destinés à distraires les femmes esseulées dont les époux étaient au front. Captivée par le rôle, son investissement dans Now Voyager va même plus loin, supervisant autant les éléments (comme la garde-robe) qui concerne son personnage que le casting de ses partenaires et leur look. Elle façonnera ainsi l'allure modeste de Paul Henreid après des premiers essais où elle trouvait les choix pour son look trop tapageur.

Charlotte (Bette Davis) est une vieille fille brimée par une mère abusive dont le mal-être rejaillit sur son allure craintive et négligée (Bette Davis ayant eu la main lourde avec robe de godiche, lunettes à double foyer et sourcils proéminent). Le docteur Jaquith (Claude Rains) en charge de soigner sa dépression va lui redonner confiance au sein de sa clinique, l'embellie mentale se reflétant sur son physique et pour parachever la thérapie elle fera un voyage seule en Amérique du Sud. La rencontre avec Jerry Durrance (Paul Heinreid) va faire de la vieille fille une femme accomplie et amoureuse au cours du périple, même s'il est marié. Le début du film fait un peu peur avec l'accoutrement grossier de Bette Davis mais dès que le voyage en Amérique du Sud se lance, la magie ne s'interrompra plus. Irving Rapper procède par de constant effet de miroir pour exprimer l'état d'esprit tourmenté de Charlotte et son rapport au regard des autres.

Cela fonctionnera par le dialogue (les remarques moqueuses de la nièce qui enfonce Charlotte plus bas que terre dans un champ contre champ humiliant) ou la narration avec un flashback douloureux où un premier amour lui est arraché par sa mère. Cela s'exprime aussi visuellement avec ces mouvements de caméra dévoilant le conscient (le panoramique où elle regarde son visage élégant et métamorphosé dans le reflet d'une vitre) et l'inconscient avec les nuits agitées de Charlotte aspirant à autre chose là aussi passant par un panoramique allant de son lit à la fenêtre. La plus belle manifestation de ce thème fonctionnera bien sûr par la romance avec Jerry dont les regards aimant contribuent à l'épanouissement de Charlotte, Bette Davis au-delà de la transformation physique s'illuminant littéralement par cet amour naissant.

L'attitude gauche, le regard fuyant et les airs gênés source d'humiliation au départ prennent un tour très touchant car s'estompant pour traduire l'assurance croissante par les sentiments. On a ainsi de très belles séquences romantiques superbement filmées comme cette nuit brésilienne toute en tendresse contenue ou cette scène mythique (et maintes fois copiées comme plus tard dans La Colline de l'adieu (1955) d'Henry King) où Jerry Allume deux cigarettes pour en donner une à Charlotte.

La dernière partie montrera Charlotte désormais suffisamment forte pour tenir tête à sa mère (Gladys Cooper génialement détestable et acariâtre), mener sa vie avec indépendance et exprimer un amour interdit et impossible en étant capable à son tour d'aider une âme en détresse. Irving Rapper amène ce glissement avec un lyrisme ténu, sans dramatisation outrancière (voir le sobre décès de la mère) et tenant son récit au rythme de l'âme désormais apaisée de Charlotte notamment ponctué par un final superbe et tout en délicatesse.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner et doté de sous-titres français 

mardi 10 novembre 2015

Victoire sur la nuit - Dark Victory, Edmund Goulding (1939)

Judith Traherne, jeune femme de la haute société, déborde d’activité entre ses chevaux, les voitures rapides et ses soirées mondaines. Seuls de violents et fréquents maux de tête freinent son enthousiasme. Après de sérieuses alertes, elle consulte auprès du docteur Frederick Steele qui lui diagnostique une tumeur au cerveau. Il lui conseille de se faire opérer très rapidement ce qu’elle finit par accepter. L’intervention chirurgicale semble être un succès, la jeune femme reprend sa vie légère et insouciante en entretenant une relation sincère avec le docteur. Ils décident de se marier mais Frederick cache à sa future femme la vérité, l’opération n’a fait que reculer le mal et Judith est condamnée à court terme.

Dark Victory constitue un des sommets de Bette Davis à la Warner avec une de ses interprétations les plus poignantes et sensible. Le film est au départ une pièce à succès de Broadway de 1934 et interprétée par Tallulah Bankhead. Le potentiel dramatique fort de la pièce devait rapidement intéresser le cinéma puisque David O. Selznick en acquiert les droits dès 1935 et propose le rôle principal à Greta Garbo qui préférera interpréter Anna Karénine (1935). Il tentera également d'engager Merle Oberon mais celle-ci sous contrat devra également renoncer. Bette Davis découvrant la pièce (et l'interprétation de Tallulah Bankhead dont elle admet s'être inspirée) s'entiche du sujet et demande à la Warner de racheter les droits à David O. Selznick. Malgré de fortes réticences au vu du sujet profondément déprimant le producteur Hal B. Wallis s'en charge donc, preuve du pouvoir de la star à l'époque au sein du studio. Réalisateur fétiche (avec William Wyler) de Bette Davis à la Warner, Edmund Goulding met en scène ce qui sera la plus grande réussite de leur collaboration.

Dans la fresque L'Insoumise (1938), Bette Davis interprétait une jeune héritière capricieuse et oisive dont la frivolité était rattrapé par les soubresauts historique de l'époque. Dark Victory par son sujet et sa tonalité constitue en quelque sorte le pendant intimiste de ce précédent succès, tant dans l'approche feutrée d'Edmund Goulding que dans la prestation sobre d'une Bette Davis ne vampirisant pas encre les films. Judith Traherne, jeune femme de la haute société vit donc une existence aussi trépidante que futile entre fêtes mondaines et courses de chevaux. Cette fuite en avant masque pourtant une angoisse quant à une santé qui se fait de plus en plus défaillante, les migraines, vertiges et malaise se multipliant malgré son déni. Frederick Steele (George Brent), médecin spécialiste du cerveau, saura pourtant trouver les mots pour la forcer à se soigner mais l'opération ne fera que retarder le sursis d'une Judith condamnée. L'enjeu du film ne reposera donc pas sur une éventuelle guérison miraculeuse, mais plutôt sur l'acceptation de la fatalité et de la volonté de s'épanouir et de vivre le meilleur du temps qui reste.

Cette question concerne tout autant Judith que Frederick. Ce dernier au début du film cherche à fuir le contact avec le patient, frustré par ses échecs dans les opérations du cerveau pour se concentrer sur une médecine de laboratoire certes utile mais plus abstraite et moins douloureuse. La romance est donc source de retour à la vie pour le couple, le chemin étant plus long pour Judith devant accepter sa fin proche. Bette Davis (sortant de liaisons avec William Wyler et Howard Hughes et en instance de divorce avec ce mari d'alors Ham Nelson) et George Brent (sortant lui-même d'un divorce avec Ruth Chatterton) entamèrent une liaison passionnée durant le tournage et cette intimité donne toute sa force émotionnelle au film. Frederick redevenant le médecin concerné et Judith s'abandonnant enfin rassurée à ses mains bienveillante offre une merveilleuse scène de rencontre et l'ensemble de leurs séquences communes repose sur cette promiscuité sensible.

Bette Davis est aussi poignante quand elle se perd dans les excès que dans l'apaisement final tandis que George Brent offre une sobre et passionnée. Parmi les seconds rôles Geraldine Fitzgerald est également admirable en amie attentionnée alors que Humphrey Bogard et Ronald Reagan pas encore star sont en retrait. Edmund Goulding évite de bout en bout l'écueil du mélodrame appuyé, faisant preuve d'une retenue remarquable même dans les instants incitants à l'excès (voir la réaction de Bette Davis quand elle découvre son mal, la rage et le désespoir contenu se ressentant plus que l'apitoiement) et en totale empathie avec son héroïne cherche à reste digne. La dernière partie rend donc cette fin inéluctable bouleversante car douce, sans colère et apaisée (notamment par le score tout en sobriété de Max Steiner). Le meilleur du temps imparti a été vécu avec passion et c'est dans un ultime plan se floutant que l'âme de Judith peut s'échapper.

 Sorti en dvd zone 1 chez Warner ou en bluray all zone et doté de sous-titres français

mercredi 9 septembre 2015

Le Repas de noces - The Catered Affair, Richard Brooks (1956)

Apprenant, au cours d’un repas de famille, que leur fille va se marier, un couple d’origine modeste décide de tout mettre en œuvre pour offrir à Jane (Debbie Reynolds) la cérémonie rêvée. En dépit de la préférence de cette dernière pour une fête sans fioriture, ses parents se sentent en compétition avec ceux du futur époux, Ralph (Rod Taylor) dont la sœur a eu droit à un mariage somptueux.

La filmographie de Richard Brooks durant les années 50/60 se partage le plus souvent entre grands sujets (la délinquance juvénile dans Graine de violence (1955), le fanatisme religieux pour Elmer Gantry (1960)), adaptations prestigieuses (F. Scott Fitzgerald avec La Dernière fois que j'ai vu Paris (1954), Tennessee Williams sur La Chatte sur un toit brûlant (1958)), Dostoïevski dans Les Frères Karamazov (1958) Joseph Conrad avec Lord Jim (1965) voire les deux pour le sommet De sang-froid (1967) d'après Truman Capote. Bien que placé sous patronage haut de gamme (Gore Vidal au script adaptant une pièce télévisée de Paddy Chayefsky) Le Repas de noces détone par sa modestie dans cette ensemble.

Le drame du film se noue autour d'un évènement supposé heureux, lorsqu’Agnes (Bette Davis) et Tom Hurley (Ernest Borgnine) apprennent le mariage futur de leur fille Jane (Debbie Reynolds). Cette annonce va pourtant provoquer la discorde au sein de la famille à cause de la volonté de Jane de faire un mariage modeste et intime. Les Hurley se trouvent donc dans un premier temps confrontés à leurs limites financières, Agnes ne pouvant se résoudre à ne pas offrir un somptueux mariage à sa fille. Le script semble d'abord illustrer ce désir contrarié à travers une dimension sociale et le regard des autres, que ce soit la suspicion autour de cette cérémonie précipitée (Jane se trouvant peut-être dans "l'embarras") ou le complexe d'infériorité face à la famille nantie du marié Ralph (Rod Taylor). Les tensions naîtront donc de ce côté bassement pécuniaire et du déséquilibre qu'amène la démesure annoncée de ce mariage dans le quotidien des Hurley, bouleversant les projets d'une vie pour Tom et n'étant plus en adéquation avec la modestie de leurs entourage (la meilleure amie de Jane ne pouvant payer la robe de demoiselle d'honneur).

On devinera pourtant progressivement les raisons de cet acharnement d'Agnes à travers le jeu subtil de Bette Davis. La star détone dans ce rôle modeste de mère de famille dénué des excès esthétiques ou dramatiques des interprétations qui ont fait sa gloire. Elle reste digne dans sa quête maladive d'une cérémonie fastueuse, car la surface superficielle dissimule une fêlure bien plus grande pour le personnage. Les révélations sur le passé de la famille (avec la disparition d'un fils mobilisé à la Guerre de Corée) illustrent la culpabilité cette mère au moment de perdre sa fille mais aussi sa terreur face à la solitude d'une maison vide où elle s'annonce le tête à tête inédit avec ce mari dont elle se sera éloignée au fil des années.

Des questionnements ordinaires que Richard Brooks rend captivant par sa mise en scène sobre capturant avec une tendresse bienveillante le quotidien de cette famille, bien aidé par une interprétation touchante. Outre Bette Davis (dont c'était un des deux rôles favoris), Ernest Borgnine est très attachant en patriarche bourru et dépassé, offrant une bouleversante scène de confession où s'exprime tout le dépit des parents ayant tout sacrifié à leur progéniture. Barry Fitzgerald est très amusant en oncle quelque peu encombrant. Au passage Brooks fait montre d'une sensualité assez inattendue dans la manière de filmer Debbie Reynolds, érotisée dans des moments assez anodins qui interpellent ou dans une scène trouble où les vœux du mariage ne sont pas loin d'être prématurément rompus. Une belle histoire, pleine de bienveillance sans jamais tomber dans la mièvrerie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

lundi 13 avril 2015

20 000 ans sous les verrous - 20,000 Years in Sing Sing, Michael Curtiz (1932)

Appréhendé pour de nombreux méfaits, le gangster Tom Connors est incarcéré à Sing Sing et condamné à y purger une peine de détention à vie. Il est persuadé cependant qu'il en sortira très vite, grâce aux relations politiques qu'entretient Finn, son associé. Celui-ci échoue toutefois dans sa tentative de soudoyer le directeur de la prison, M. Long, homme intègre et réfléchi. Décidé à jouer les "fortes têtes", Tom refuse de porter l'uniforme et ne veut à aucun prix accomplir les besognes réservées aux prisonniers. M. Long accepte ses exigences mais lui fait subir, en contrepartie, les conséquences de son attitude.

20,000 Years in Sing Sing perpétue le sous-genre du film carcéral initié cette même année avec le succès de Je suis un évadé de Mervyn Leroy. La Warner exploite donc ce nouveau filon qui s'inscrit néanmoins dans la veine sociale qui caractérise le studio. Le film adapte le roman éponyme de Lewis E. Lawes, ancien directeur du pénitencier de Sing Sing. Ancien gardien ayant gravit les échelons jusqu'aux plus hautes fonctions, Lawes eut ainsi le loisir d'étudier au plus près la psychologie du prisonnier et les méthodes pour qu'il ressorte meilleur de sa détention. Véritable "star" de son corps, il publia ainsi de nombreux ouvrage et s'exprima souvent dans la presse sur la nécessité de réelles méthodes de réinsertions pour les criminels. Il y aurait sûrement eu un film captivant à produire consacrée à sa seule personne mais le film choisit un autre angle, croisant le film de gangster à la James Cagney (initialement envisagé pour tenir la vedette mais alors en pleine renégociation salariale avec le studio) et le mélodrame plutôt que la vraie étude de mœurs en prison.

Tom Connors (Spencer Tracy) un gangster incarcéré à Sing Sing pour une longue peine. Un sort qu'il pense provisoire grâces à ses relations haut placées, la scène d'ouverture montrant Connors tout en fanfaronnades sous le feu des projecteurs soulignant bien cela. C'est par ce même bagout qu'il compte se mettre Paul Long (Arthur Byron), le directeur de la prison, dans la poche. Ce dernier incorruptible et fin psychologue va pourtant peu à peu canaliser le chien fou qu'est Connors. Le film à cause de sa narration trop rapide mais aussi de la bonhomie de Spencer Tracy (convaincant mais jamais complètement intimidant comme pourrait l'être un Cagney au grain de folie omniprésent même dans la légèreté) échoue cependant à traduire la pédagogie que préconise Lawes.

 Ce dernier eu un droit de regard sur le scénario et le montage final (en échange d'un tournage dans la vraie prison de Sing Sing) ce qui peut sans doute expliquer le côté un peu simpliste de certaines situations, notamment Connors devenant docile après quelques semaines d'isolement. Même si à l'inverse nous verrons quelques irrécupérables (la scène d'évasion) tout cela s'enchaîne bien trop vite et sur ces thèmes Le Prisonnier d'Alcatraz (1962) voire plus proche Le Bataillon des sans-amours (1933 traitant lui des maisons de corrections) seront beaucoup plus juste et approfondi. Le polar et le mélo amènent ainsi deux gros rebondissements mettant à l'épreuve les méthodes du directeur et prouvant que Connors a changé, mais tout cela est trop précipitamment amené l'efficacité ayant été préférée à l'immersion.

La mise en scène de Michael Curtiz rattrape cependant grandement ces défauts narratifs. Sa manière de filmer la prison de Sing Sing est ainsi un surprenant mélange de réalisme et stylisation. Le film s'ouvre sur une merveilleuse idée visuelle avec ce plan d'ensemble des détenus, foule anonyme simplement résumés par la durée de leur peine qui s'affiche au-dessus d'eux. L'imagerie se fera oppressante et expressionniste par les jeux d'ombres écrasants qui prolongent les barreaux et l'architecture carcérale dans l'espace, noyant un Spencer Tracy isolé dans les ténèbres de sa cellule. Curtiz lâche aussi une fulgurante scène d'action dont il a le secret avec la séquence d'évasion, brutale et inventive. Pas tout à fait abouti mais intéressant donc.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

lundi 9 mars 2015

La Vipère - The Little Foxes, William Wyler (1941)

Une petite ville entre Mobile (Alabama) et La Nouvelle-Orléans, à l'aube du XXe siècle. Regina est mariée à un banquier, Horace Giddens, qui se remet d’une crise cardiaque dans une maison de repos à Baltimore. Regina a une passion dévorante pour l’argent mais s'estime frustrée de ne pas disposer de l'aisance dont elle rêve. Sur une proposition de ses deux frères Ben et Oscar, elle veut réaliser une opération financière qui s’annonce des plus rentables, mais elle a besoin de 75 000 dollars. Espérant obtenir cette somme auprès de son mari, elle envoie leur fille Alexandra ramener son père. À son retour, Horace, qui connaît les ambitions de sa femme, refuse catégoriquement de lui donner l'argent.

Little Foxes est un des sommets de la collaboration entre William Wyler et Bette Davis, une adaptation de la pièce de Lillian Hellman jouée en 1939 et dans laquelle on retrouve une grande part du casting scénique (Patricia Collinge, Dan Duryea, Charles Dingle, Carl Benton Reid et John Marriott). Le titre original quelque peu nébuleux évoque en fait la parabole biblique selon laquelle « des petits renards iront manger la vigne du voisin », symbole de la thématique de la cupidité et de l'appât du gain au cœur du film. En effet si les premières images évoquent rappellent L'insoumise (1938 et autre fameux titre Wyler/Davis) par son imagerie classique du Sud des Etats-Unis, l'époque est différente (ici 1900) et aux enjeux romanesque du film précédent succèdent d'autres plus pragmatiques liés au capitalisme moderne.

C'est précisément ces questions qui déchirent les familles Giddens et Hubbard. Les personnages du film peuvent se diviser en loups et agneaux. Regina (Bette Davis) avec ses frères Ben (Charles Dingle) et Oscar (Carl Benton Reid) se sont enrichis en exploitant et dupant leur entourage, le mariage d'intérêt faisant partie des moyens employés. Birdie (magnifique et touchante Patricia Collinge) épouse d'Oscar et Horace (Herbert Marshall) mari de Régina, brisé moralement et physiquement par ce rapport cruel sont donc les agneaux subissant la loi des loups auxquels ils se sont liés. Cette même division opère chez leurs enfants avec la douce et innocente Alexandra (Teresa Wright) et le peu recommandable Leo (Dan Duryea fourbe comme à son habitude). Lorsqu'une affaire juteuse nécessite pour Regina de presser son époux malade pur qu'il y amène son support financier, rien ne l'arrêtera ainsi que ses frères les plus faibles étant condamné à être écrasé ou à se révéler.

Wyler instaure une atmosphère de plus en plus claustrophobe et étouffante où sa mise en scène souligne la violence des rapports de force. Regina et ses frères figure toujours une meute face à un frêle adversaire, une entité unique et solidaire prête à séduire (l'entrevue avec l'investisseur Marshall au début) où fondre sur sa proie. Les trois écartent ainsi instinctivement Birdie lorsqu'ils parlent affaire dans les premières scènes où elle semble toujours légèrement isolée dans le cadre lors de leurs scènes communes. De même la silhouette frêle d'Horace semble être un gibier idéal lorsqu'ils le harcèlent pour obtenir son apport. Ben figure la pire des fourberies sous ses allures avenant, Oscar et son fils l'absence total de scrupule et Bette Davis se déshumanise de façon croissante au fil du récit où s'estompe même son supposé amour filial.

La mise en scène joue également sur la profondeur de champ pour représenter ce rapport dominant/dominé, les plus faibles s'effaçant et se fondant en arrière-plan notamment le moment le plus dramatique où Bette Davis laisse son époux s'écrouler, frappé par une crise cardiaque. A l'inverse l'éveil des agneaux se fait de manière moins sophistiquée, Wyler le capturant avec une simplicité égale à l'innocence de ses personnages, à l'image de la magnifique scène où Birdie s'avoue le désastre qu'est sa vie et le futur s'annonçant pour Alexandra.

Si Richard Carlson est un peu fade en prétendant et révélateur pour Alexandra, celle-ci est interprétée avec charme et détermination par Teresa Wright qui prend de l'assurance. Leur scènes romantiques sont tombent parfois un peu à plat quand celles entre Alexandra et son père sont très touchantes amorçant la prise de conscience et la rébellion finale.

Le final reprend ainsi ce motif de la meute où Alexandra stupéfaite découvre les manigances de sa mère mais cette fois Wyler ne la place pas au centre en proie du trio de méchants, elle sera en arrière-plan les laissant à leur négociations et l'image nous soulignant bien toute la différence avec eux. Une rupture se manifestant dans la conclusion où Alexandra choisit l'amour sincère et s'écarte de la solidarité familiale ne reposant que sur le profit. Là seulement, dans ces derniers instants, le doute semble traverser la froide détermination de Bette Davis. Un drame puissant et sans doute la matrice de pas mal de grands soap financiers et familiaux à la Dallas.


 Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

jeudi 19 février 2015

La Garce - Beyond the Forest, King Vidor (1949)

Rosa Moline, l'épouse d'un médecin d'une petite ville, a pour amant un homme d'affaires de Chicago, Neil Latimer, qu'elle retrouve les week-ends dans sa luxueuse villa en bordure du lac. Ce dernier devant retourner à Chicago, Rosa décide de le rejoindre. Elle est cependant éconduite, Latimer devant épouser une autre femme. Rosa revient chez son mari et découvre peu après qu'elle est enceinte. Le docteur Moline, pensant être le père, est ravi et espère pouvoir enfin s'attacher sa femme.

Parmi les personnages récurrents de la filmographie de King Vidor, on trouve souvent la figure du héros ambitieux, orgueilleux et prêt à surmonter tous les obstacles pour atteindre son but. Dans Une Romance Américaine (1944), cela s'exprime par l'ascension sociale et l'intégration dans l'expression du rêve américain de l'émigrant déterminé joué par Brian Donlevy qui deviendra un magnat de l'industrie impitoyable. Dans Le Rebelle (1949), cela prend une dimension presque abstraite avec le personnage d'architecte incorruptible de Gary Cooper, expression de la philosophie de l'objectivisme chère à Ayn Rand. Lorsque Vidor fait endosser cette idée à des personnages féminins, cela prend un tour souvent captivant. Soir de noce (1935) révèle une héroïne sacrificielle condamnée à voir ses rêves d'émancipation se briser, Duel au soleil (1946) et La Furie du désir (1953) portée par une fiévreuse Jennifer Jones donne un tour à la fois épique et intimiste à cette quête d'ailleurs.

La Garce s'inscrit dans ce cycle, le personnage de Bette Davis pouvant être vu comme voisin de la Barbara Stanwyck de Stella Dallas (1937). Grande différence cependant, le destin et le tempérament impétueux de ces différentes héroïnes causaient leur pertes mais elles n'en restaient pas moins touchante dans leur quête. La Garce est au contraire un pu diamant noir servi par une Bette Davis inhumaine et prête à toutes les bassesses pour servir ses ambitions.

Les premières images nous montrent des visions bucoliques d'une petite ville ouvrière du Wisconsin, sa nature paisible, son usine prospère. Un havre de paix pour la plupart de ces habitants, un enfer et une prison à ciel ouvert pour d'autres comme la fière Rosa Moline (Bette Davis). Epouse d'un modeste médecin de campagne (Joseph Cotten), elle ronge son frein avec une fureur difficilement contenue. Le scénario (adapté du roman de Stuart Engstrand) ôte toute idée d'empathie pour Rosa et son ennui provincial éventuellement compréhensible qui en aurait une Madame Bovary moderne. Sa perfidie s'exprimant encore à petit échelle dans ses manœuvres pour retrouver son amant (David Brian), le mal latent qu'on devine en elle (ce moment où elle abat sans raison un porc-épic au fusil) nous la rend immédiatement détestable.

Bette Davis, allure provocante, visage dédaigneux et traits constamment altérés par le dépit est extraordinaire, dégageant une dangereuse sensualité. Le problème est que cette émancipation espérée s'avère très superficielle, ne reposant que sur l'apparat et les signes de richesse, l'amant étant bien sûr un riche homme d'affaire et le long moment où Rosa touche envieuse le manteau de vison d'une autre femme étant terriblement révélateur.

Les actions de Rosa seront à la hauteur de la vacuité de son rêve avec nombre de moment particulièrement choquants : adultère humiliant, meurtres et tentative d'infanticide ne seront guère sources de remord pour elle. Vidor fait à de nombreuse reprise l'analogie entre le feu intérieur dévorant de Bette Davis et celui de la cheminée de l'usine de la ville. Cela s'exprimera dans un premier temps par l'association d'idée, puis par un montage alterné et enfin un plan où la cheminée incandescente et la silhouette fébrile de Rosa occupent simultanément l'image.

Ce rapprochement graduel correspond aussi aux étapes que franchit Rosa dans l'abjection et il faut tout le charisme de Joseph Cotten et la subtilité de Vidor pour éviter à l'ensemble de trop basculer dans le Bette Davis show. Cette escalade dans la noirceur correspond ainsi au point de non-retour franchit par le personnage qui après nous avoir révulsé va en devenir pathétique dans un incroyable final. Voyant son rêve lui échapper et après avoir fait tant de mal aux autres pour y parvenir, Rosa en devient pathétique avec un chemin de croix final lourdement appuyé par la mise en scène de Vidor et la musique de Max Steiner. Un film puissant et un King Vidor qui éclaire ses thèmes récurrents d'une saisissante noirceur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

Extrait