Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Au Mexique, un ancien homme de loi se
transforme bras droit du gérant d'un casino, dont l'épouse tombe peu à
peu sous son charme.
Ville frontière est pour Paul Muni un rôle intermédiaire, entre ses prestations de mauvais garçon aux origines métissées (Scarface de Howard Hawks) et ses interprétations transformistes dans la grande série de biopic interprétés chez William Dieterle (La Vie de Louis Pasteur (1937), La Vie d'Émile Zola(1936), Juarez(1939)).
Il incarne ici Johnny Ramirez, "mauvaise graine" d'origine mexicaine
cherchant à transcender sa condition. Il va tout d'abord s'y essayer par
la voie noble en devenant avocat après de longues et fastidieuses
études, avant qu'une désillusion l'engage sur la seule voie matérialiste
et pécuniaire en cherchant à devenir gérant de casino.
Le scénario est
un peu frustrant, abandonnant rapidement la carrière d'avocat du héros
où l'on aurait aimé le voir persévérer après un premier échec.
L'intrigue autour des casinos et du triangle amoureux avec l'épouse
(Bette Davis) est plus convenue, offrant un sentiment de déjà-vu par
anticipation. Une partie du scénario fut en effet largement recyclée
pour un résultat bien meilleur dans Une Femme dangereuse de Raoul Walsh (1940), opus autrement plus tendu. On a donc un segment
riche de possibilité mais écourté, et un autre prévisible et traînant en
longueur.
Néanmoins le film se suit sans déplaisir, notamment dans cette
description initiale des communautés latinos où malgré quelques clichés
(le personnage de la mère la main sur le cœur), la prestation tout en
droiture virile de Paul Muni fait mouche. La première scène de procès
confronte ainsi habilement la candeur du "prolo" au vice de l'avocat
adverse bien né, la juste cause défendue par Ramirez ne pesant pas lourd
car reposant sur sa seule bonne foi. Dès lors c'est l'avidité et la
ténacité de celui parti du bas qui domine chez Ramirez et permet son
ascension mais là encore une forme de naïveté le perdra en visant trop
haut côté cœur avec la belle Dale (Margaret Lindsay). Le manque de liant
et la mise en scène neutre d'Archie Mayo empêche l'ensemble d'être plus
palpitant mais, à l'interprétation solide de Muni il faut aussi ajouter
une Bette Davis qui se démarque réellement. Amoureuse frénétique et
meurtrière bientôt débordée par un équilibre mental précaire, Bette
Davis parvient à exprimer cette folie avec une inquiétante sobriété qui
la rend plus pathétique que ne l'aurait fait un jeu plus outré.
On la
sent constamment sur la corde raide, jusqu'à cette dernière scène de
témoignage où l'on a physiquement l'impression de voir sa dernière once
de raison s'évaporer. L'actrice aurait imposé cette retenue en raison de
son expérience personnelle des troubles mentaux avec sa sœur, et les
producteurs qui la poussaient vers plus d'excès et envisageaient de
retourner la scène dans ce sens (pensant que les spectateur n
comprendraient pas la bascule dans la folie si elle était jouée
sobrement) y renoncèrent. Bette Davis est donc le grain de sable
imprévisible qui manque globalement au film qui se conclut dans la
résilience moralisatrice attendue pour son héros ayant renoncé à ses
ambitions.
Disponible en streaming sur MyCanal
Discussion intéressante sur l'image des latino-américains à Hollywood à travers un regard sur le film
Don Bellows rencontre son idole Joyce Heath,
une ancienne actrice de théâtre, dans un bar. Comme elle est ivre-morte
et qu'elle n'a aucun papier sur elle, il la raccompagne chez lui. Malgré
les reproches de Mrs Williams, la gouvernante, elle s'installe chez lui
et avoue porter malheur à tous ceux qui l'approchent.
L'Intruse est pour Bette Davis une forme de prolongation d'un de ses plus fameux rôles tourné l'année précédente, L'Emprise de John Cromwell (1934). Bette Davis y retrouve en effet cet emploi de
fille perdue entraînant égoïstement dans sa chute un homme éperdument
amoureux d'elle. Consciente de cette proximité, Bette Davis refusera
d'ailleurs le rôle quand il lui sera proposé, avant que le producteur
Hal B. Wallis parvienne à la convaincre. En effet, contrairement à la
fille des rues de L'Emprise, Joyce Heath
(Bette Davis) est une grande actrice déchue et le scénario de Laird
Doyle s'inspire du destin tragique et encore contemporain de Jeanne Eagles - d'ailleurs explicitement cité dans un dialogue comparant son
talent à celui de Joyce Heath.
Le film s'ouvre ainsi directement sur une
Joyce Heath dont l'ancien éclat demeure imprégné au sein d'un public
restreint, tandis qu'elle végète dans les bas-fonds. Don Bellows
(Franchot Tone) a justement vu sa vie bouleversée par une prestation de
Joyce Heath au temps de sa splendeur, au point de le convaincre
d'abandonner sa vie médiocre pour entamer une carrière d'architecte à
succès. Lorsqu'il retrouve l'ancienne gloire à l'état d'épave, il décide
de lui rendre ce qu'elle lui a indirectement donné en la remettant sur
pied.
Bette Davis parvient à offrir une vraie variation de son rôle dans L'Emprise
auquel on serait maladroitement trop tenté de le comparer. Là où le
personnage du film de 1934 était d'une bassesse irrécupérable, un
véritable fruit pourri, Joyce Heath est davantage une figure qui a
abandonné, qui a laissé le malheur définitivement submerger son
existence. Quand un quidam croit la reconnaître dans la rue, elle renie
son ancienne identité et, lors d'une magnifique scène, laisse entrevoir
son ancienne grâce quand titubante et hagarde elle déclame soudain avec
passion une tirade de Shakespeare.
Bette Davis exprime la légende du
talent déchu et la malédiction du malheur inéluctable pesant sur Joyce
Heath, par mélange séduisant d'agressivité et de douceur. Don Bellows
passe de bon samaritain à amant bien malgré lui, Alfred E. Green
exprimant cette bascule dans une magnifique montée de tension érotique
durant une scène de tempête. La fureur des éléments en contrepoint de
l'étreinte langoureuse du couple exprime ainsi implicitement la destinée
funeste et la passion gravitant autour de Joyce Heath, appuyée par les
nuances de la photo d'Ernest Haller instaurant une atmosphère sombre et
langoureuse.
L'alchimie entre Bette Davis et Franchot Tone est vraiment
électrique dans ces moments-là, puisqu'une liaison s'était nouée en
coulisse entre les deux stars, la légende voulant que l'inimitié avec
Joan Crawford (alors fiancée à Franchot Tone) naisse de cet épisode. On
sent malgré tout une autre différence avec L'Emprise,
celle d'un film plus explicitement marqué par l'application désormais
stricte du Code Hays. La dernière partie se tient thématiquement dans
l'idée de faire prendre conscience à Joyce du mal qu'elle a pu faire et
de l'amener à réparer ses erreurs. Néanmoins le scénario endosse cela en
refusant tout élément "immoral" mais satisfaisant romantiquement pour
le spectateur, pour choisir l'issue la plus consensuelle qui soit. Bette
Davis remportera son premier Oscar de la meilleure actrice avec ce
film, mais estimera qu'il s'agissait d’un prix de compensation par
l'académie après ne pas lui avoir attribué pour L'Emprise.
Disponible en dvd zone 1 chez Warner ou en streaming sur MyCanal
Dans la région désertique du Parc national de
Petrified Forest, l'écrivain-voyageur Alan Squier fait une halte pour se
restaurer dans la petite station-service tenue par trois générations de
Maple, dont la jeune et jolie Gabrielle, qui rêve de partir en France
rejoindre sa mère à Bourges pour étudier l'art. Celle-ci lui lit son
poème préféré de François Villon, lui montre ses dessins. L'affinité se
crée entre les deux âmes cherchant à fuir. Car l'écrivain est sans
œuvres et erre sans le sou. Le soupirant du coin interrompt leurs adieux
qui seront bientôt rendus provisoires par l'irruption d'un gangster
sans foi ni loi...
On retient aujourd'hui The Petrified Forest
pour être le film qui fit de Humphrey Bogart une star. A l'origine il y
une pièce éponyme de Robert E. Sherwood jouée à Broadway en 1935 avec
Leslie Howard en vedette, et qui offre son premier grand rôle scénique à
Humphrey Bogart. Malheureusement quand Warner envisage d'adapter la
pièce au cinéma, la priorité est d'engager la star Edward G. Robinson
dans le rôle interprété au théâtre par Bogart. Leslie Howard qui avait
par contrat un droit de regard, fait jouer sa participation au fait que
Humphrey Bogart soit engagé. La Warner se soumet et Humphrey Bogart aura
une reconnaissance éternelle envers Howard dont le geste à fait
basculer son destin, notamment en nommant Leslie Howard Bogart la fille
qu'il aura en 1952 de son union avec Lauren Bacall.
Le film est au carrefour de plusieurs genres qui s'équilibrent de façon
harmonieuse. Chaque facette est liée à un personnage, le récit
d'apprentissage à Gabrielle Maple (Bette Davis) et ses rêves d'ailleurs,
le film de gangster par la menace que représente Duke Mantee (Humphrey
Bogart) et ses sbires, et l'errance existentielle qu'incarne le
mélancolique Alan Squier (Leslie Howard). Pour chacun d'eux ce cadre
désertique du Parc national de Petrified Forest constitue un lieu dont
ils veulent s'échapper (Gabrielle), d'oubli (Alan Squier) ou encore se
tapir (Duke Mantee). La stylisation du décor studio censé représenter ce
cadre se déleste de toute volonté réaliste, prolongeant par une
approche cinématographique l'artificialité assumée du théâtre et faisant
de Petrified Forest un espace mental, un révélateur pour les
personnages. Les espoirs, les penchants morbides, les souvenirs
douloureux, tout cela est ravivé par le vide de ces lieux qui place les
personnages face à eux-mêmes.
Il permet aussi de rapprocher leurs maux
pour leur offrir une échappatoire salvatrice. C'est ce que laisse
entrevoir la belle première partie voyant le rapprochement entre
Gabrielle et Alan. Pour elle, il représente l'attrait, le romantisme et
la dimension intellectuelle de cette Europe qu'elle rêve d'explorer et
qui se rattache aussi au souvenir de sa mère absente. Pour lui,
Gabrielle est l'espoir de tout l'accomplissement artistique où il a
échoué, la candeur qu'il a perdu au profit d'une résignation dépressive.
Leur échange est stimulant dans son aspect romantique, intellectuel et
spirituel, l'alchimie des acteurs et l'atmosphère intimiste installée
par Archie Mayo en faisant une capsule intime ignorant le monde
extérieur. Le charme s'interrompt quand cet extérieur les rattrape
concrètement (l'irruption du balourd Boze (Dick Foran)) et
psychologiquement. Gabrielle trop empressée se déclare et propose de
s'enfuir avec Alan, faisant ressurgir les démons et penchants
autodestructeurs de ce dernier qui préfère partir.
L'irruption du gangster en cavale Duke Mantee rabat les cartes en
forçant un huis-clos inattendu. L'aspect vide et hors du temps de Petrified Forest
qui entoure les personnages brasse une dimension mythologique et
contemporaine de l'Amérique, questionne de grands mots existentiels en
écho de maux plus intimes. Le grand-père (Charley Grapewin) fait montre
d'une constante nostalgie de l'ère des pionniers en évoquant
l'installation des premiers câbles télégraphiques à laquelle il a
contribué, sa supposée rencontre avec Billy the kid qui lui aurait tiré
dessus mais l'aurait raté car il était saoul. Se confronter à Duke
Montee est donc davantage source d'excitation que de frayeur pour lui.
Mantee représente justement cette tradition fantasmée du hors-la-loi,
mais également un mal contemporain avec le gangstérisme, lui-même
conséquence du contexte de la Grande Dépression. L'interprétation
d'Humphrey Bogart est à la croisée de tout cela. Lorsqu'il jouait le
personnage sur scène, Bogart s'était inspiré des bobines existantes de
"l'ennemi public numéro 1" John Dillinger (abattu un an avant la pièce)
et en repris les manières de fauve aux aguets, tout en apportant une
forme d'humanité et de lassitude à Mantee qui rend paradoxalement le
personnage assez touchant.
S'il ravive les glorieux souvenirs de
certains et expose un douloureux présent à d'autres, Mantee représente
chez certain la fin du voyage ou son début. Alan pense aller au bout de
sa marche vers l'oubli et ouvrir le chemin à Gabrielle par un
sacrifice/suicide mais celle-ci saura peut-être lui intimer la volonté
de vivre à ses côtés. Archie Mayo gère très bien toutes ces ruptures de
ton, ces changements d'atmosphères oscillant entre le trivial et le
torturé, à l'image de l'instabilité et indécision des personnages. En
définitive, c'est la peur de la solitude qui les guide tous. L'irruption
de Mantee est un bon prétexte de revenir sur ses pas pour Alan, Mantee
prend le risque d'être repris par la police en attendant l'arrivée de
son amante. Le trio d'acteur est parfait, tant le duo Leslie
Howard/Bette Davis (dont l'alchimie a été testée dans l'oppressantL'Emprise de John Cromwell (1934) puis plus tard dans l'hilarant L'Aventure de minuit
du même Archie Mayo (1937)) que Humphrey Bogard qui amène une
profondeur qui transcende l'emploi de gros bras anonyme auquel il était
cantonné jusque-là.
Sorti en dvd zone 2 français chez Warner et en bluray multizone avec sous-titres français chez Warner
Joey Fane a dix ans lorsqu'il rentre chez lui après être
resté dans un établissement scolaire spécialisé à la suite de la mort tragique
de sa jeune sœur. Il crée beaucoup d'agitation, refuse de manger quoi que soit
et refuse que sa nourrice s'approche de lui, l'accusant de vouloir le tuer.
Tout le monde suppose que son comportement est dû à la grande agitation subie
par la perte de sa sœur mais il apparaît que le petit garçon n'a pas tout à
fait tort d'avoir certains doutes…
Le film Hurler de peur de Seth Holt (1961) avait eu
un succès mitigé en Angleterre mais avait rencontré un accueil bien plus
positif en Europe et aux Etats-Unis. La Hammer y voit donc un nouveau filon
commercial à exploiter, celui du thriller psychologique à tendance hitchcockienne.
The Nanny en reprend donc deux des principaux contributeurs, le
scénariste/producteur Jimmy Sangster et le réalisateur Seth Holt. En vedette on
trouve Bette Davis qui, relancée par les succès de Qu’est-il arrivé à Baby
Jane ? (1962) et Chut, chut, chère Charlotte (1965) de Robert
Aldrich allait voir sa carrière entamer une seconde vie fructueuse. Déjà du
temps de sa gloire, Bette Davis n’hésitait pas à lorgner vers les rôles borderline
soulignant la monstruosité intérieure comme extérieure de ses personnages,
allant loin dans l’enlaidissement comme la perfidie. L’âge aidant, la star
plonge de plain-pied dans ce type d’emploi, exploitant son physique atypique
qui lui conférait une présence si différente jeune et constitue désormais une
vrai puissance évocatrice grâce à l’usure du temps.
Ainsi toute la première partie du film mais peser une
indicible ambiance anxiogène dans le foyer, Bette Davis sous la bienveillance
dégageant une menace implicite pour le spectateur quand l’antipathique
garçonnet Joey (William Dix) offre un paradoxe inversé avec bouille attachante.
Seth Holt se montre très habile pour distiller ce mélange de tension domestique
et de paranoïa, escamotant par l’ellipse toutes les pistes de la duplicité de
Nanny (Bette Davis) et laissant planer le doute sur la folie de l’enfant. Cette
angoisse se prolonge dans la caractérisation des autres personnages, entre ce
père (James Villiers) démissionnaire et absent, puis la mère femme/enfant encore
sous le joug de Nanny qui fut aussi sa nourrice. Cela donne quelques scènes
délicieusement troubles tel ce moment où Nanny reprend ce ton mêlé d’autorité
et de douceur pour obliger la mère à manger, comme si cette dernière n’était
jamais devenue adulte. Les adultes sont soit dupé par la gentillesse
respectable de Nanny, soit soumis à elle malgré eux et le petit Joey est le
seul, à tort ou à raison, à lui résister farouchement.
La construction est habile en distillant au compte-goutte
les informations sur le décès tragique de la petite sœur, faisant par là
basculer le ton entre drame psychologique et pur thriller. Seth Holt alterne
entre mise en scène posée, façonnant le suspense par une capture géométrique de
l’appartement où il travaille le cadre dans le cadre et une confusion faîtes de
zoom agressifs, de mouvements heurtés exprimant la frayeur et le pur désordre
psychique. Si Bette Davis est magistrale en méchante inquiétante, ambiguë et
pathétique, il manque un petit quelque chose à la figure du petit garçon pour
pleinement susciter la peur et l’empathie sous le côté agaçant. Par exemple Une
incroyable histoire de Ted Tetzlaff (1949), autre classique du thriller
enfantin, était bien plus impliquant et rendait la puérilité de son jeune héros
plus attachante. Il s’agit néanmoins d’un suspense Hammer rondement mené qui
satisfera les amateurs.
La lutte de Juarez contre l'empereur Maximilien de Habsbourg impose par Napoleon III au Mexique.
Juarez est le troisième film de la
fructueuse collaboration entre William Dieterle et l'acteur Paul Muni
qui s'associent durant la fin des années 30 sur plusieurs biopics
prestigieux. La Vie de Louis Pasteur
(1936) avait initié le cycle avec succès commercial et récompenses
prestigieuses à la clé (Oscar du meilleur acteur pour Paul Muni, ainsi
que de la meilleure histoire et du meilleur scénario), suivi de La Vie d'Émile Zola
(1937) tout aussi bien accueilli avec des Oscars du meilleur film, du
meilleur scénario et du meilleur second rôle masculin. Le projet de
Juarez est pensé dès 1935 par le producteur Hal B.Wallis qui le
concrétisera grâce au ticket gagnant Dieterle/Muni qu'il engage bien sûr
pour le mettre en œuvre. Le scénario coécrit par Æneas MacKenzie (pour
le premier jet), John Huston et Wolfgang Reinhardt (pour les révisions)
s'inspire, en dehors bien sûr des éléments historiques réels, de deux
sources pour son orientation, la pièce Juarez and Maximilian de Franz Werfel et le roman The Phantom crown
de Bertita Harding. Comme toujours dans les productions historiques de
Hal B. Wallis, la volonté de véracité aux faits est fondamentale et dans ce
souci de rigueur, il traversera le Mexique en août 1938 avec William
Dieterle, visitant le musée national de Mexico (où sont entreposés
effets et correspondance de Benito Juarez), explorant plusieurs petites
villes théâtres de certaines batailles. Paul Muni croisera même durant
le périple un vieillard de 116 ayant combattu aux côtés de Juarez et qui
lui donnera de précieux renseignements sur son attitude, sa gestuelle.
L'acteur poussera d'ailleurs loin cette volonté de mimétisme physique
avec un impressionnant maquillage offrant une remarquable ressemblance
avec son modèle et nécessitant trois heures de travail, au point
d'irriter Jack Warner ne pouvant même pas exploiter l'image de sa star
pour la promotion.
Le film d'une grande fidélité historique s'ouvre sur un moment-clé de
l'histoire du Mexique. Avec la victoire des nordistes durant la guerre
de Sécession américaine, l'empereur Napoléon III (Claude Rains) qui
espérait celle des sudistes voit ses intérêts menacés dans ses desseins
de conquête du Mexique. Pour destituer le président républicain en place
(et rédacteur de la constitution républicaine) Benito Juarez (Paul
Muni), il décide d'installer un souverain européen en la personne de
Maximilien de Habsbourg (Brian Aherne). Dès ces premières minutes le
côté didactique et rigoureux se ressent dans la mise en place aisément
compréhensible du contexte, dans l'explication de certaines subtilités
politiques. Ainsi le référendum factice servant à installer Maximilien
est mis en place pour contourner la doctrine Monroe, spécificités de la
politique étrangère américaine interdisant toute intervention européenne
dans les affaires « des Amériques » (Nord et Sud). Par la suite, tout
le film sera un long parallèle à distance entre Maximilien et Juarez
dans la conquête du pays. D'ailleurs le titre a beau être Juarez (le titre français de l'époque Juarez et Maximilien
étant plus justifié), ce dernier en termes d'importance et même
d'intérêt dans le récit est assez trompeur. Le Juarez incarné par Paul
Muni est bien trop parfait, stoïque et sentencieux pour susciter
l'empathie du spectateur quand Maximilien vulnérable et pétri de
contradictions s'avère bien plus intéressant.
Cette différence est en
partie voulue par le scénario afin de tracer une opposition
intéressante. Juarez par ses origines pauvres, son ethnie indienne et le
fait de s'être élevé à la force du poignet, ressemble au peuple qu'il
gouverne, ne se place pas au-dessus d'eux et recherche l'égalité des
droits dans sa république. Maximilien possède une prestance innée dû à
son ascendance noble, des traits presque angéliques qui lui confère
l'aura de divinité du monarque et subjugue ses interlocuteurs. Cependant
de manière paradoxale tout le film ramène le supposé surhomme
Maximilien à son humanité quant à l'inverse Juarez l'homme du peuple
s'orne d'un charisme surnaturel, d'une éloquence et autorité, d'une
confiance quasi omnisciente sur la tournure des évènements. Si ce
schisme est passionnant, il détache totalement Juarez et sa cause juste
du spectateur en ne lui montrant strictement aucune faille. Les péons
ont beau avoir la possibilité de s'adresser à lui spontanément et en
égaaux, il les écrase plus qu'il ne les convainc de son savoir et c'est
davantage le contexte social bien posé du script qui justifie son
action. Le parallèle rend plus touchants la dévotion et l'échec de
Maximilien que les réussites hypertrophiées (même si sans doute
justifiées historiquement) de Juarez tel ce moment incroyable où il
pétrifie du regard les gardes du dissident Uradi (Joseph Calleia) prêts à
le fusiller.
La différence entre le disgracieux mais pragmatique Juarez et le beau
mais naïf Maximilien se justifie par le rêve entretenu par le second, et
l'ambition concrète visée par le premier. Cela passe par le décor où
toutes les scènes (de réunions, de réflexions...) de Juarez se déroulent
dans des espaces restreints, à l'éclairage diffus, ses voyages ne se
font que par des moyens limités, tout cela le plaçant au cœur du peuple
et de ses préoccupations. Tout le faste hollywoodien se déploie au
contraire pour magnifier Maximilien, l'arrivée au Mexique, la scène de
couronnement grandiose et les déambulations dans le somptueux décor du
palais servant un monarque qui par là même ne comprend pas forcément les
attentes de ses sujets. Les aspirations profondes des deux figures
ne sont pourtant pas si éloignées comme le montrera la belle joute
verbale à distance où Maximilien voit un avantage à ses préceptes nobles
pour diriger le pays sans aspirations personnelles quand Suarez voit
justement dans la démocratie toute l'impartialité du dirigeant
entièrement soumis au peuple.
Cet élément fondamental les différencie
alors qu'une même volonté de servir les plus démunis les animent comme
le montreront plusieurs scènes. Mais le problème reste le même à
l'échelle du film, c'est sentencieux et froid dans les réussites de
Juarez et vibrant et touchant dans les échecs de Maximilien. C'est
vraiment lui qui inspire les plus beaux instants de lyrisme du film,
notamment par le rôle modeste en temps de présence mais essentiel dans
la caractérisation de Carlota (Bette Davis) impératrice et épouse. Bette
Davis traversait à ce moment une passe difficile, fraîchement divorcée
au début de la production et souffrant d'une pleurésie qui écourte voire
annule certaines journées de tournage. Cet état de fébrilité n'en rend
que plus intense son interprétation de Carlota, support fragile de
Maximilien mais à la raison vacillante quand les évènements tourneront
mal. La scène où elle perd l'esprit en appelant son époux et se perdant
dans le noir, le montage alterné entre sa folie manifeste face à la
lumière d'une fenêtre et l'exécution de Maximilien, tout cela déploie de
grands moments de mélodrames où le style de Dieterle fait merveille.
Le triomphe de Juarez ne trouve une certaine emphase que lors de la
conclusion, non plus en contrepoint mais en mimétisme amer de la
faillite de Maximilien une nouvelle fois montré comme tristement
romantique et chevaleresque jusqu'au bout quand Juarez "s'excuse"
d'avoir fait primer la raison d'état - et ne devient grand, ne s'humanise qu'en découvrant enfin à son tour le regret et le doute. Un biopic très intéressant donc
même dans ses imperfections, et où le "héros" n'est pas celui que l'on
croit.
Philip Carey, jeune
homme handicapé d'un pied bot, quitte Paris où il a vainement tenté de devenir
peintre, et abandonne toute ambition artistique. Il s'installe à Londres où il
s'inscrit à la faculté de médecine. Par l'intermédiaire d'un camarade il fait la
connaissance de Mildred Rogers, une serveuse. Il en tombe amoureux. Cette
dernière n'éprouve aucun sentiment particulier envers lui mais entend profiter
de la situation. Obsédé par cette femme il ne peut se détacher d'elle et
continue à lui faire la cour.
L’Emprise est un
puissant mélodrame qui marque une date à Hollywood. C’est en effet l’œuvre qui
mettra fin à la période dite « Pré-Code ». Les scandales privés des
stars hollywoodiennes (dont un Kenneth Anger se délectera plus tard dans son Hollywood Babylone) ont provoqués une
indignation publique dans laquelle s’engouffrent les différentes ligues de
vertus scandalisés depuis longtemps par l’amoralité galopante du cinéma muet
des années 20. C’est l’instauration en 1930 du Code Hays sous la férule du
sénateur William Hays et du très catholique censeur Joseph Breen dans le but de
véhiculer une image plus saine et morale à l’écran. Le code est instauré mais pas appliqué par des
studios encore libres qui oseront de nombreuses productions audacieuses mais L’Emprise sera une des œuvres qui fera
basculer cet état de fait. Le film est une adaptation du roman Of Human Bondage de William Somerset
Maugham et, entre légère édulcoration du matériau d’origine et un savant
équilibre entre provocation et morale finale attendue, l’ensemble ne semble pas
se détacher du modèle du Pré-Code social souvent produit par la Warner.
La commission Hays exigera plusieurs révisons du scénario de
Lester Cohen notamment que la profession de prostituée du personnage de Mildred
(Bette Davis), explicite dans le roman, devient une serveuse. Tous ces efforts
se verront cependant totalement balayé par l’interprétation de Bette Davis. L’actrice
végète alors à la Warner dans des rôles peu marquants mais elle attirera l’attention
de John Cromwell qui la repère en femme fatale sudiste dans Ombres vers le sud de Michael Curtiz.
Jack Warner refuse cependant de la prêter à la RKO pour un rôle dont la nature
sulfureuse à déjà fait fuir des stars installées comme Katharine Hepburn, Ann
Harding ou Irene Dunne. Le nabab pense qu’un tel rôle risque de tuer l’aura
glamour d’une Bette Davis à la recherche d’une performance marquante et qui
finira par obtenir gain de cause. L’Emprise
est le film qui impose John Cromwell comme un des maîtres du mélodrame
hollywoodien, sa finesse étant un des attraits majeurs de l’ensemble.
Le regard de l’artiste contrarié qu’est le héros Philip
Carey guide l’ensemble du film où la beauté réside dans l’imperfection et l’abject
dans l’attrayant. C’est ce que cherche à faire comprendre son professeur à
Carey face à la joliesse superficielle de ses peintures en lui affirmant qu’il
ne sera jamais un artiste. Dès lors Carey va chercher à s’accomplir à baignant
de sa bonté les maux de la société en suivant des études de médecine. Le personnage
en lui-même représente cette facette, son caractère pur et bienveillant étant
altéré par le handicap physique d’un pied-bot. Ce complexe va l’inciter à
tomber sous le charme de Mildred dont les atours dissimulent un caractère
véniel et intéressé. La première rencontre se place sous le signe du dialogue
piquant dans le restaurant (même si la séduction lourde avec le riche client
joué par Alan Hale donne des signes avant-coureurs) jusqu’à ce que Carey révèle
son pied-bot à Mildred.
Dès lors le rapport dominant-dominé s’instaure, Carey
étant avant tout subjugué par la beauté « parfaite » de Mildred qui
peut se jouer des complexes de son prétendant. Cromwell use de diverse manière
pour une bascule constante du rêve au cauchemar. Le fondu ou le panoramique
flouté amène vers des amorces de moments romantiques dont le procédé formel
ferait presque croire qu’il s’agit d’une scène de rêve. A chaque fois, une
rebuffade, un mot blessant et une pure manifestation de cruauté ramènera un
Carey humilié à la dure réalité - le pire restant cette demande en mariage
avorté en tête à tête. La seule scène de romance sera explicitement imaginaire
quand Cromwell introduit un cadre dans le cadre illustrant les visions du
sommeil agité de Carey.
Tout le film offre ainsi un va et vient de retour et d’abandon
entre Carey et Mildred où cette notion de beauté et d’imperfection s’inverse.
Guidé par une obsession amoureuse impossible à éteindre, Carey fait preuve d’une
générosité sans faille à chaque nouvelle retrouvaille avec une Mildred de plus
en plus avilie. Soudain l’intérieur déteint sur l’extérieur, Carey étant
symboliquement guéri de son pied-bot quand la déchéance physique et morale de
Mildred ravage ses anciens attraits.
La prestation de Bette Davis est
exceptionnelle (et anticipe de façon plus crue tous les grands rôles de garces
magnifiques à venir), le jeu outré, les pose scandaleuse et le maquillage
outrageant (réalisé par l’actrice elle-même) explicitant tout ce que la censure
du Code Hays chercher à masquer dans l’écriture. L’ultime vision de Mildred,
avachie et le regard égarée dans son taudis, est un puissant instantané de
déchéance. Hormis ces images fortes, Cromwell aura su se montrer plus ironique
précédemment quand une Mildred va se plaindre du caractère « immoral »
des œuvres d’arts de nu dans l’appartement de Carey – peu après avoir été
repoussée par celui-ci après une séduction grossière.
Toute relation dominant/dominé tout au long du film inclus
cette idée de beau et de laid qui s’entrecroise, s’inverse et s’ignore,
particulièrement pour Mildred se plaisant à humilier et ne recherchant que des
partenaires lui faisant de même. Ces entraves guident un récit étouffant et
claustrophobe qui n retrouve réellement l’extérieur et la lumière du jour que
dans la belle dernière séquence entre Leslie Howard et Kay Johnson.