Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
La nuit, sur une route déserte de Californie, les Palmer
se rendent à une soirée quand une mystérieuse voiture leur jette une mallette.
Ils découvrent qu'elle est remplie de dollars. Si Alan veut prudemment remettre
la trouvaille à la police, sa femme, Ellen, n'est pas prête à y renoncer. Le
couple décide d'attendre un peu, mais quand un homme vient réclamer l'argent,
une décision doit être prise. Jusqu'où la jeune femme ira-t-elle pour garder le
magot ?
La Tigresse est un film noir qui participe à
installer l’aura de Lizbeth Scott en tant que femme fatale emblématique du
genre. Le scénario a l’originalité de déplacer, tant formellement,
thématiquement que psychologiquement, cette figure de la femme fatale dans un
contexte plus terre à terre. Point d’intrigue tortueuse, d’héroïne vénéneuse ou
d’atmosphère stylisée et mystérieuse ici. Ellen (Lizbeth Scott) est une jeune
femme vénale qui pense que le destin l’a toujours éloigné de la grande vie
fastueuse qu’elle mérite.
Il est largement sous-entendu qu’elle a probablement
poussé au suicide un premier mari qui n’a pas su répondre à ses exigences
luxueuses, et elle-même admettra avoir eu le sentiment de ne pas être à sa
place durant son enfance au sein d’une famille modeste. Tout ces éléments qui
seront explicités plus tard se devine durant la scène d’ouverture où Ellen,
honteuse de sa condition, rechigne à se rendre à la soirée chez des amis nantis
en compagnie de son époux Alan (Arthur Kennedy). La providence semble enfin
sourire au couple quand une mallette remplie de dollars échoue dans leur
voiture durant leur trajet.
Alan malgré la tentation de garder le magot préfère le
rendre aux autorités, mais à l’inverse tous les rêves de grandeur d’Ellen sont
ravivés, et l’entraîneront dans une spirale criminelle sans fin. La frivolité
du personnage est parfaitement capturée, les premières dépenses ne servant qu’à
des produits de luxe futiles et superficiels – tout comme le train de vie faste
et vain qu’elle tiendra en fin de film. Cet argent ne sert qu’à combler un vide
matériel, à flatter un égo, ne s’inscrit que dans une satisfaction immédiate et
individualiste dont son époux est totalement exclu. Lizbeth Scott le visage dur
et l’œil brillant de cupidité es fascinante, imposant une présence froide à la
Lauren Bacall, mais totalement déshumanisée. Sa vilénie écrase les
protagonistes bons l’entourant, son mari en tête (la bonhomie d’Arthur Kennedy
fonctionnant à merveille), et finit par intimider les mauvais qui tente de l’intimider
tel Danny Fuller (Dan Duryea) qui va amèrement regrette être venu réclamer son
dû.
Malgré quelques atermoiements (le personnage de Don Black (Don
DeFore ) introduit au forceps), le cadre domestique du récit (hormis quelques
scènes extérieurs les enjeux s’articulent dans les espaces clos d’appartements
quelconques) offre un contraste captivant entre cette normalité et la
détermination impitoyable d’Ellen. Byron Haskins, plus connu pour son travail
sur les effets spéciaux ou pour des réalisations plus spectaculaires (La
Guerre des mondes (1953), Quand la Marabunta gronde (1954)) se
montre fort intéressant sur ce registre plus sobre et parvient à livrer un film
noir singulier et prenant.
Deux hommes au passé trouble, Glyn McLyntock et Emerson
Cole, escortent la longue marche d'un convoi de pionniers. Arrivés à Portland,
les fermiers achètent des vivres et du bétail que Hendricks, un négociant de la
ville, promet d'envoyer avant l'automne. Les mois passent et la livraison se
fait attendre. McLyntock alors retourne à Portland avec Baile, le chef du
convoi. Ils découvrent une ville en proie à la fièvre de l'or. Hendricks, qui
prospère en spéculant sur ce qu'il vend aux prospecteurs, refuse de livrer la
marchandise.
Les Affameurs est le second des cinq westerns que
tournent ensemble Anthony Mann et James Stewart, dans une série de film
désormais mythiques - Winchester 73 (1950), L'Appât (1953), Je
suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955). L’un des
contributeurs majeurs à ces réussites est Borden Chase, romancier et scénariste
dont la plume nourrira grandement l’essor du western durant les années 50, pour
Anthony Mann (Winchester 73, Les Affameurs et Je suis un
aventurier) et bien d’autres (La Rivière rouge d’Howard Hawks
(1950), L’Etoile du destin de Vincent Sherman (1952), Vera Cruz
de Robert Aldrich (1954), L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor
(1955)). On ressent sa patte ici dans l’impressionnante efficacité narrative (personnages
complexes, péripéties, contexte social tenant sur 1h30 dans un équilibre
parfait), la capacité à développer des protagonistes attachants et truculents,
ainsi que des réminiscences habiles de ses travaux précédents. Les conflits humains
au sein d’un convoi rappellent La Rivière Rouge, et le personnage
mi-ange, mi-démon d’Arthur Kennedy préfigure grandement le Burt Lancaster de Vera
Cruz.
Anthony Mann pose néanmoins son empreinte sur le film,
formellement et thématiquement. Tous les westerns avec James Stewart et même d’autres
à suivre comme Du sang dans le désert (1957) voient les héros d’Anthony
Mann déchiré entre leur humanité et leurs bas instincts, entre la civilisation
et la barbarie. On retrouve cela ici avec Glyn McLyntock (James Stewart), homme
au passé trouble de pillard au Kansas qui souhaite accéder à une existence plus
paisible de fermier. Pour ce faire il escorte un convoi de pionniers en Oregon
dans l’espoir de s’installer à leur côté. En sauvant du lynchage Emerson Cole
(Arthur Kennedy), il se lie d’amitié avec un homme connaissant son passé et
dans lequel il voit ce à quoi il ne veut plus ressembler. L’ensemble du film
semble dessiner cette trajectoire double pour ses personnages, entre tentation
et rédemption, corruption et probité. Ainsi l’affable Hendricks (Howard Petrie)
vend vivre et bétail aux pionniers avant de se dédire plus tard quand la fièvre
de l’or aura fait grimper les prix. Laura (Julie Adams), fille douce et chaste
de pionnier, commence à se métamorphoser au sein de l’influence corruptrice de
la ville de Portland et dans les bras de Cole. Dans une moindre mesure, le
jeune Trey Wilson (Rock Hudson) sera aussi constamment partagé entre sa morale
personnelle et les habitudes viles nées de son quotidien de joueur de carte.
Toute l’histoire se présente donc comme une ultime mise à l’épreuve
avant de possibles lendemains de paix. Il y a la dichotomie propre aux héros,
mais celle aussi plus collective au sein du monde qui les entoure, entre les
colons aspirant à une nouvelle vie par l’effort et le souci collectif, et les
prospecteurs d’or tous plus immoraux et individualistes cherchant le raccourci
à un bonheur plus superficiel. Les antagonistes changent au fil de l’histoire,
mais le véritable ennemi semble bien être l’avidité humaine. Anthony Mann
soumet ses héros à l’épreuve par les armes, mais surtout par le défi des
éléments. Le réalisateur était réputé pour refuser les tournages dans les extérieurs
aménagés par les studios (et facile d’accès aux quatre coins de la Californie)
pour privilégier une vraie authenticité à travers des productions se déroulant
sur les lieux-mêmes des intrigues dépeintes.
Le résultat lui donne raison puisque son sens de la
composition et du paysage livre des moments absolument prodigieux pour magnifier les plaines verdoyantes et les panoramas montagneux d'Oregon. Les
vignettes sont impressionnantes, telle cette ouverture où l’on découvre le
convoi avec ces chariots s’étalant à perte de vue dans le cadre. Ensuite on
sera ébloui par la pure majesté et le sentiment de plénitude durant la
traversée de la rivière en bateau à vapeur. Le sentiment d’effort et de défi
imposé par la nature est aussi palpable lorsqu’il s’agira d’affronter les
premières neiges pour ramener les provisions à la colonie. Enfin, lorsque les
armes devront parler la gestion de l’espace d’Anthony Mann fait merveille pour
traduire l’astuce et l’endurance de McLyntock lorsqu’il piègera ses ennemis,
fera peser sur eux la menace de sa terrible réputation.
Le fil rouge thématique
et la possibilité de changer, de passer de fruit pourri à être vertueux. McLyntock
semble longtemps défendre ce droit à changer pour Cole auprès du chef de convoi
dont il a séduit la fille, mais pense avant tout à lui-même. Les circonstances
laissent planer le spectre de ses anciennes habitudes, mais il parvient
constamment à les étouffer tandis que la bonhommie de Cole va laisser place à l’avidité
et le laisser révéler son vrai visage. C’est captivant de bout en bout et porté
par une prestation tout simplement magistrale de James Stewart. Le film sera
tout comme Winchester 73 un immense succès et se place aisément parmi
les plus grands westerns jamais réalisés.
Venu avec son frère à
Los Angeles pour s'occuper d'un restaurant, Midge Kelly rencontre Tommy Haley,
un manager qui va lui apprendre l'art de la boxe. Prêt à tout pour réussir,
dénué de scrupules, Midge va devenir un champion. Mais le prix à payer sera très
élevé.
Le Champion est le film qui fera de Kirk Douglas une star à
Hollywood, son premier rôle majeur et grand succès au box-office. Jeune
comédien en pleine ascension aperçu dans des seconds rôles intéressants (La Griffe du passé de Jacques Tourneur
(1947), Chaînes conjugales de Joseph
L. Mankiewicz (1949)), Kirk Douglas va trouver va trouver avec Le Champion le film qui va littéralement
imposer sa persona filmique dans
nombre de ses réussites à venir. Dans le film de Mark Robson, Kirk Douglas est
déjà ce corps musculeux, sec et félin prêt à bondir qui trouvera son sommet
dans Les Vikings de Richard Fleischer
(1958) et Spartacus de Stanley
Kubrick (1960).
C’est également déjà cette personnalité schizophrène capable de
passer de la camaraderie rigolarde à la nervosité assassine en un clin d’œil (L'Homme qui n'a pas d'étoile de King
Vidor (1955), El Perdido de Robert
Aldrich (1961). Enfin il y est aussi ce tempérament énergique sachant tout
autant séduire et emporter son entourage que le faire sombrer pour satisfaire ses
propres intérêts (Le Gouffre aux chimères
de Billy Wilder (1951), Les Ensorcelés
de Vincente Minnelli (1952). Fils de migrants biélorusses et ayant grandi dans
un milieu défavorisé, Kirk Douglas gravit les échelons à force de détermination
et en posant justement ce corps en obstacle aux préjugés qu’il rencontre comme
cette pratique de la lutte à l’université qui fit taire la condescendance de
ses camarades. L’interventionnisme de sa double casquette à venir de producteur
montrera d’ailleurs le parfait flair de Douglas quant au matériau qui lui sied,
ce qui est déjà le cas avec Le Champion
pour lequel il renonce à un rôle lui étant promis dans une superproduction MGM.
Le scénario (avant d’être
repris par Carl Foreman) est une histoire de Ring Lardner, journaliste sportif
et écrivain qui eut tout le loisir d’observer la face sombre du milieu sportif
et de ses acteurs durant sa carrière. Si Mark Robson explorera de façon plus
documentée et satirique le sujet dans Plus
dure sera la chute (1956), il adapte ici son approche à la personnalité
haute en couleur de son héros boxeur Midge Kelly (Kirk Douglas). L’ouverture
nous montre Midge sortir du vestiaire et traverser le couloir qui mène au ring
où il va défendre son titre de champion. Le score oppressant de Dimitri Tiomkin
et le travail sur le clair-obscur de la photo de Franz Planer impose une atmosphère tourmentée
et pesante à cette marche qui évoque plus le film noir que le récit sportif.
Cela annonce que nous ne nous plongerons pas dans une intrigue tortueuse de
polar, mais en tout cas dans les méandres de personnalité complexe de Midge. C’est
le froid, ambitieux et déshumanisé boxeur qui avance dans les ténèbres sans que
l’on aperçoive son visage, puis c’est l’icône adulée au storytelling « prolo »
qui s’élève et brille sur le ring dans un halo de lumière saturé et irréel. La schizophrénie
de Midge se révèle ainsi d’emblée par la seule image avant que la narration en
flashback ne nous l’explique en détail.
Ayant vécu toute sa vie dans
la misère, le seul instrument de réussite de Midge c’est lui-même. Il devra se
montrer toujours plus séducteur avec les femmes, toujours plus hargneux avec
les adversaires et plus gueulard face aux dominants qui le méprisent. Cela
représentera d’abord un atout, cette énergie à toute épreuve le conduisant
notamment à tenir son rang sans expérience du ring et attirer l’attention du
manager Haley (Paul Stewart). Cependant son empressement à séduire puis
abandonner son épouse Emma (Ruth Roman) annonce la froide détermination de
Midge. D’ailleurs même lors des scènes sentimentales, Robson sème le trouble en
jouant de cette photo clair-obscur qui masque le visage de Douglas et trahit la
seule satisfaction d’avoir gagné et vaincu les réticences de la jeune femme à
laquelle il vole un baiser fougueux. Si ce tempérament carnassier ce tapis dans
l’ombre dans la vie ordinaire, il explose à la face du monde lors des scènes de
boxe.
Les trois contrechamps vus du
ring sur la vénale et blonde Grace (Marilyn Maxwell), à des étapes différentes
de l’ascension de Midge, illustrent parfaitement cette hargne et volonté de
réussite de notre héros. En début de film, le dédain de Grace donne à Midge la
force de tenir quatre rounds malgré ses aptitudes alors limitées. Plus tard et
sûr de sa force, c’est cette même attitude hautaine de l’inaccessible Grace qui
lui font défier l’institution corrompue de la boxe et refuser de « se
coucher » pour terrasser son adversaire. Enfin la conclusion lui fait voir
Grace cette fois ivre de revanche face à sa défaite imminente, et c’est la
force de l’orgueil qui lui fera remporter une périlleuse victoire. Robson use
habilement de toute la grammaire du film de boxe dans son découpage et ses
cadrages, mais ce qui l’intéresse avant tout est de capturer l’instinct de
prédateur de Midge.
L’adversaire n’est qu’une métaphore de ce monde qui le
sous-estime et face auquel il doit s’avancer encore et toujours, et cogner de
toutes ses forces. Robson use de la contre-plongée pour magnifier et rendre
dangereuse la stature de Douglas, le filme face caméra bondissant et griffant
comme le félin dangereux qu’il est - dans une approche qui anticipe le Scorsese de Raging Bull (1980). Le ring est un champ de bataille dont il
faut réduire la circonférence à l’adversaire, l’acculer et le réduire en
miette. Les acclamations de la foule sont finalement les éléments qui
ramolliront Midge qui s’embourgeoise, alors que le final où il comprend que sa
défaite imminente fait jubiler une audience hostile va à le stimuler et faire
renverser la situation.
Kirk Douglas livre une
prestation fascinante, charismatique à souhait tout en atteignant des sommets d’ignominie
(la scène où il rejette une amante en échange de la recette de son dernier
match). Il montre la dimension lumineuse comme sombre de la mégalomanie
inhérente au sportif ambitieux, où l’objectif est plus important que tous les
dommages collatéraux qu’on laissera derrière soi. Midge est une figure d’envie
silencieuse pour son frère Connie (Arthur Kennedy), une vache à lait pour Grace
et un corps désirable pour Emma avec une manière très audacieuse pour Robson de
sexualiser le corps de Douglas et en faire l’instrument d’une tension sexuelle
palpable. Cette seule réussite et reconnaissance qu’il a poursuivi représentera
également l’héritage public de Midge. Sa face noire en restera à la rancœur intime
de son entourage, dans un schisme qu’aura brillamment su instaurer le film de
bout en bout. Le Champion est une
grande réussite qui pose le socle d’une grande partie de l’aura à venir de Kirk
Douglas.