Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Lambert Wilson. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lambert Wilson. Afficher tous les articles

dimanche 19 décembre 2021

Matrix Reloaded - Lilly et Lana Wachowski (2003)


 Neo apprend à mieux contrôler ses dons naturels, alors même que Sion s'apprête à tomber sous l'assaut de l'Armée des Machines. D'ici quelques heures, 250 000 Sentinelles programmées pour anéantir notre espèce envahiront la dernière enclave humaine de la Terre. Mais Morpheus galvanise les citoyens de Sion en leur rappelant la Parole de l'Oracle : il est encore temps pour l'Elu d'arrêter la guerre contre les Machines. Tous les espoirs se reportent dès lors sur Neo.

Matrix (1999) avait fait entrer le blockbuster américain au 21e siècle par son melting-pot d’influences issues de la pop culture, à la fois dans son esthétique, ses scènes d’actions et ses thématiques. La dimension mystique et mythologique constituait un fil rouge assurant la compréhension simple de concepts méconnus pour le grand public et en avait assuré le succès. Néanmoins cette mystique pouvait être interprétée comme binaire avec cette opposition humanité/machine, réel/virtuel et croyance/impiété froide des machines. Matrix Reloaded va s’appliquer à remettre toute les fondations « simplistes » du premier volet en question. 

La responsabilité de l’Elu semblait davantage un poids étouffant ses aptitudes que les épanouissant pour Neo (Keanu Reeves) dans le premier film. Ce n’est qu’en existant en tant qu’individu animé par des sentiments d’amour et d’amitié plutôt que comme symbole que Neo s’accomplissait magistralement à la fin de Matrix. Le questionnement de la croyance était donc déjà en germe mais sera vraiment manifeste dans Matrix Reloaded. L’univers du film s’étend en nous faisant découvrir la cité humaine de Zion dans le monde réel, ainsi que les différentes factions qui s’y agitent. D’un côté un Morpheus (Laurence Fishburne) exalté croyant que la prophétie va s’accomplir à travers Neo et mettre fin au combat contre les machines, et de l’autre les sceptiques/pragmatiques craignant l’invasion imminente des machines. 

Contrairement à la tonalité habitée et épique de Matrix, tout ce côté mystico-religieux prend un tour plus ambigu ici, notamment à travers la croyance sans faille de Morpheus et la manière dont il la transmet aux autres. Le discours face au peuple de Zion n’est pas si éloigné dans sa ferveur de celui d’un gourou de secte ou d’un prédicateur, tandis que les compositions de plans des Wachowski lorgnent vers l’iconographie religieuse. En montage alterné aux festivités orgiaques, on a une fiévreuse scène d’amour entre Neo et Trinity (Carrie-Ann Moss) comme pour nous signifier que ces enjeux gigantesques se joueront une nouvelle fois à l’échelle des sentiments qui lient ces deux-là. 

Toute l’approche prophétique de Matrix se voyaient confirmer à une échelle intime qui la rendait acceptable. Cette fois Neo n’accompagne pas la réalisation de cette prophétie dont il est l’objet, mais s’avère constamment devancé par elle. Tout semble déjà joué mais pas à une échelle mythologique/religieuse, mais plutôt froidement programmatique. Neo semble constamment guidé et attendu par tous les protagonistes rencontrés dans la Matrice. L’Oracle (Gloria Foster) est programme de la Matrice, et tout donne à croire à travers l’attitude blasée du Merovingien (Lambert Wilson) qu’il est probablement un ancien Elu rendu amer après avoir découvert le rôle auquel il était assigné. Sa compagne Perséphone (Monica Bellucci) semble d’ailleurs captivée par l’amour qui unit Neo et Trinity, ceux-ci représentant un souvenir du lien et du rôle qu’elle dû occuper par le passé avec le Mérovingien.  Seul Neo semble douter de cette prophétie/programme car hanté par le rêve prémonitoire de la mort de Trinity, cet amour constituant l’élément imprévisible qui lui évitera de rejouer une comédie qu’il ne découvrira qu’avec sa rencontre avec l’Architecte (Helmut Bakaitis), le créateur de la Matrice.

L’Elu est une imperfection anticipée et déterminée par la Matrice, permettant de maintenir le statuquo et une illusion de rébellion aux humains dont la Matrice peut continuer à se repaître de l’énergie. Le sentiment amoureux va donc ouvrir une nouvelle voie, Neo préférant sauver la seule Trinity plutôt que « reloader » la Matrice et de laisser l’humanité dans une liberté factice. C’est assez passionnant et mine de rien les Wachowski nous offre là une forme de métaphore de la récupération idéologique, ainsi que de la religion comme opium du peuple. Le film a en définitive une construction assez proche de Matrix, mais avec un propos plus affirmé, un questionnement plus vaste, et bien sûr des séquences d’actions plus démesurées. 

Keanu Reeves tout juste remis d’un accident de moto au moment du tournage de Matrix, les scènes de combat toutes novatrices qu’elles étaient ne donnaient complètement leurs pleines mesures. Cette fois tout le casting arrive minutieusement préparé ce qui donne une approche différente. Les joutes martiales sont filmées dans leur longueur à travers un filmage en plan large fluide où le découpage n’intervient que pour saisir un coup spécial, un insert sur une botte secrète. On apprécie ainsi la richesse des chorégraphies de Yuen Woo Ping et du niveau atteint désormais par les acteurs dont un Keanu Reeves nettement plus impressionnant. Le combat contre Seraph (Collin Chou) donne ainsi dans une proposition traditionnelle et élégante rappelant le meilleur de Liu Chia Liang, tandis que l’outrance manga/comic book attendue sur Matrix donne l’étourdissant affrontement entre Neo et l’Agent Smith (Hugo Weaving) démultiplié. Les possibilités offertes par le cadre de la Matrice donnent cependant toute leur mesure lors d’une incroyable poursuite sur l’autoroute où s’enchaînent idées, situations et collisions dans une virtuosité époustouflante. 

Neo en se soustrayant aux choix, au déterminisme imposé par le système, devient un électron libre dont les pouvoirs se déploient désormais dans le monde réel. Il devient le Ying synonyme d’alternative tandis que le yang est l’Agent Smith désormais virus incarnant le chaos. Cela prépare donc unMatrix Revolutions dépassant les enjeux manichéens du premier film. Matrix Reloaded est une suite aussi ambitieuse que difficile à appréhender au premier visionnage et qui désarçonnera d’ailleurs le public à sa sortie. Par les infinies possibilités thématiques qu’il ouvre c’est un jalon fondamental de la saga et de la filmographie des Wachowski. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Warner

dimanche 11 juillet 2021

Benedetta - Paul Verhoeven (2021)


 Au 17ème siècle, alors que la peste se propage en Italie, la très jeune Benedetta Carlini rejoint le couvent de Pescia en Toscane. Dès son plus jeune âge, Benedetta est capable de faire des miracles et sa présence au sein de sa nouvelle communauté va changer bien des choses dans la vie des sœurs.

Vraie arlésienne de ces dernières années, Benedetta sort enfin en salle après une longue attente et voit Paul Verhoeven poursuivre sa collaboration dans un cadre de production français après Elle (2016). Le film s’inspire de faits réels du 17e siècle autour du destin de la nonne Benedetta Carlini et plus précisément la description qu’en fit Judith C. Brown dans son livre Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne parue en 1987. C’est Gerard Soeteman son scénariste emblématique qui propose le sujet à Paul Verhoeven mais finalement les deux hommes ne s’entendront pas (le script étant finalement signé David Birke) dans le ton à adopter. Soeteman est plus intéressé par la dimension politique quand Verhoeven souhaite laisser une plus large place à la sexualité, à l’ambiguïté entre pouvoir et désir. Ce sont des éléments qui font le sel des opus les plus corrosifs du réalisateur et l’attente était donc grande quant à son traitement ici. 

Dès la scène d’ouverture où Benedetta encore enfant éloigne un groupe de voleur par la seule conviction de sa piété, le ton est donné. Ce n’est pas la force de sa foi qui permet à Benedetta mais un savant équilibre entre l’illusion qu’elle en donne et la tournure avantageuse des évènements qui fait vaciller ses interlocuteurs. Il se joue là sous une forme amusée tous les futurs enjeux du film. Aux différentes strates du monde religieux, le sacerdoce est une affaire de pouvoir pour s’y immiscer (la négociation pécuniaire pour que Benedetta intègre le couvent) puis pour y imposer ses vues. Ainsi si l’abbesse Felicita (Charlotte Rampling) semble témoigner d’un certain pragmatisme dans sa foi (son explication du premier « miracle » de Benedetta (Virginie Efira) en début de film puis sa méfiance par la suite), ces équilibres instables vont prendre une tournure bien plus folle à travers la figure imprévisible de Benedetta. Presque toutes les manifestations instaurant la possibilité de la sainteté arrivent à des moments clés de sa vie et de ses aspirations au couvent. Le premier miracle où elle survit à l’écrasement d’une statue de la Vierge intervient alors qu’elle vient de s’installer enfant au couvent, se sent seule et en insécurité dans ce nouvel environnement. Le miracle permet donc de marquer sa singularité et un regard différent des autres sur elle. La sainteté possible de Benedetta lui sert à prendre la place de l’abbesse Felicita puis à vivre librement ses amours avec la jeune et désirable nouvelle venue Bartolomea (Daphné Patakia). 

Paul Verhoeven instaure des séquences crues et sanglantes aux visions de Benedetta, où la brutalité de l’Ancien Testament se mêle à la présence martyr et angélique du Christ du Nouveau Testament. L’hystérie de Benedetta naît du fait de littéralement « désirer » Jésus comme un homme, dont elle assène le nom avec passion et dont elle ne cesse de se proclamer l’épouse. La sainteté de Benedetta est un marchepied pour les ambitions d’un entourage qui n’est pas dupe, l’église représentant une façade hypocrite de moralité dont chacun s’accommode. Le doute viendra donc des actions de Benedetta dont on s’interroge si elle son déterminée par la folie, le calcul, voire les deux. Cette description au vitriol d’une société, d’une institution, et de ses contradictions, n’est pas neuve chez Paul Verhoeven et notamment dans un cadre historique avec le fabuleux La Chair et le sang (1985). Il y a cependant un effet de redite qui se fait au détriment de ce nouveau film. Verhoeven n’est jamais aussi intéressant que quand il parvient à tenir un équilibre ténu entre des émotions contradictoires dans ses films.

Le cynisme se dispute à la sincérité, le premier degré au second, la farce au pur mélodrame. Sous le pastiche totalitaire SF, même un Starship Troopers (1997) parvenait à nous impliquer au destin de ses héros pantins de sitcom. Catherine Trammell dans Basic Instinct (1991) parvient quasiment jusqu’au bout à nous faire douter si elle est une manipulatrice, une meurtrière ou une vraie amoureuse. La fange clinquante du Las Vegas de Showgirls (1995) oscille entre rêve américain dévoyé et sororité authentique. Le drame humain et (déjà) la métaphore religieuse émeut dans le vernis du capitalisme carnassier de Robocop (1987). Et enfin romance impure et sentiments contradictoires font tous le sel du monde barbare de La Chair et le sang. 

Benedetta n’atteint jamais cette dualité dans tous les chemins qu’il entreprend. Si les agents de Dieu sont certes tous plus corrompus les uns que les autres (savoureuse interprétation de Lambert Wilson en nonce), le film se déleste de la moindre ambiguïté ou mysticisme quant à une réelle existence divine observant les évènements. Tous les miracles et stigmates de Benedetta sont désamorcés par un élément qui exprime sa duplicité (en plus d’intervenir à des moments qui la servent comme évoqué plus haut), pour en faire une Catherine Trammell du Moyen Age. L’empathie ou le mystère autour de l’héroïne sont cependant difficiles malgré la composition habitée de Virginie Efira puisque ses intrigues ne sont pas déterminées par l’amour mais le seul désir physique. Cela aura pu être un aspect intéressant et provocateur dans le plus pur style Verhoeven avec des scènes charnelles inspirées. Malheureusement la fièvre, la furie et l’excès de Katie Tippel (1975), La Chair et la sang, Basic Instinct ou Showgirls qui plaçait le spectateur dans une position inconfortable entre excitation et dégout sont absents ici. Même un Elle plus feutré provoquait un réel malaise quand ici nous sommes dans un érotisme chichiteux où certes les actrices donnent de leur personne mais où l’on ne dépasse pas le fantasme fétichiste de voir des nonnes lesbiennes. Le corps féminin est souvent l'instrument de la soumission puis du pouvoir de la femme chez Verhoeven, en écho et revanche face à un monde corrompu. Cette soumission n'existe pas ici puisque dès le départ Benedetta est tout autant une intrigante que les autres.

Les ruptures de ton chères à Verhoeven tombent le plus souvent à plat, que ce soit par de la provocation un peu vaine (la statue de la vierge transformée en godemichet) ou des dialogues et un ton souvent trop contemporain qui nous sortent du film. Enfin esthétiquement on peut être déçu aussi par une reconstitution timorée et proprette, où la thématique passe trop timidement par l’image et les compostions de plans (hormis les visions kitsch de Benedetta mais c’est probablement voulu) malgré l’inspiration picturale et certaines réminiscences d’iconographie religieuse. Finalement un des problèmes de Benedetta est d’être un digest aseptisé de Verhoeven, loin des sommets du réalisateur ou même du film définitif sur le sujet à savoir Les Diables de Ken Russell (1971). Il faut attendre les derniers instants pour avoir un semblant d’incertitude, lorsqu’après avoir semée un tel chaos Benedetta souhaite pourtant retourner au couvent, sa seule maison dont elle a pourtant cherché à malmener les codes. Benedetta est indéniablement un film de Paul Verhoeven, mais déclinant. 

En salle

mardi 7 avril 2015

Suite Française - Saul Dibb (2015)

Été 1940. France. Dans l’attente de nouvelles de son mari prisonnier de guerre, Lucile Angellier mène une existence soumise sous l’œil inquisiteur de sa belle-mère. L’arrivée de l’armée allemande dans leur village contraint les deux femmes à loger chez elles le lieutenant Bruno von Falk. Lucile tente de l’éviter mais ne peut bientôt plus ignorer l’attirance qu’elle éprouve pour l’officier…

Le magnifique livre d’Irène Némirovsky n’aura malheureusement inspiré qu’un mélodrame sans saveur. Suite Française est un roman paru à titre posthume en 2004 après que Denise Epstein, fille d’Irène Némirovsky ait découvert dans une malle le manuscrit qu’elle prenait pour le journal intime de sa mère. Irène Némirovsky avait fuie avec sa famille sa Russie natale au soir de la Révolution Russe pour s’installer en France où elle devient un écrivain reconnu dans les années 20 notamment avec son classique David Golder. Cette terre d’accueil va pourtant devenir oppressante à son tour avec un antisémitisme galopant (elle-même ayant un rapport complexe et conflictuel à sa religion) qui culminera durant l’Occupation. Mise au ban de la société, portant l’étoile jaune et interdite de publier, Irène Némirovsky se réfugie à la campagne où elle rédige sa fresque Suite Française. Elle se raccroche à l’écriture de ce récit ambitieux avec force manquant parfois de papier et devant le laisser inachevé lorsqu’elle sera capturée et déporté pour mourir au camp de concentration d’Auschwitz. Le livre est une fulgurante photographie en deux temps de la France occupée. 

D’abord le chaos de l’exode alors que les allemands approchent, où l’on capture une France divisée par les conflits de classe avec le portrait de petite gens courageux, d’une bourgeoisie tenace et accrochée à ses privilèges, d’une jeunesse corrompue. L’humour le plus mordant se dispute à la tragédie, l’ironie la plus acerbe alterne avec l’émotion la plus sincère. La seconde partie confrontait cette France divisée et brisée à l’envahisseur avec la cohabitation entre allemands et français dans un petit village. Là aussi la description était fort subtile, les allemands n’étant jamais dépeint comme des tyrans (tous n’étant pas des nazis sanguinaires mais de simple soldats contraint de suivre les ordres) mais comme un peuple pétri de contradictions au même titre que les français. La coexistence semble presque possible à travers quelques visions fraternelles que le contexte de guerre vient balayer, tout comme l’histoire d’amour entre un officier allemand et une jeune française.

Tous ces principes seront balayés dans l’adaptation où l’affiche à l’eau de rose et la bande-annonce sirupeuse laissent déjà craindre le pire. Déjà le film va au plus simple en ne transposant que la seconde partie et sa romance tragique. Un travail d’adaptation était bien sûr forcément nécessaire mais ici il ne consistera qu’à ajouter des éléments de mélo simpliste qui gâche une trame pourtant assez fidèle au roman. Là où malgré le drame qu’elle vivait Irène Némirovsky avait évité tout manichéisme, ici on tombe en plein cliché avec des soldats allemands qui oscillent entre silhouettes anonymes menaçantes et officier sadiques libidineux. La méfiance, l’amitié naissante et la haine entre occupant et occupés en reste à une opposition simpliste quand la curiosité entre deux peuples si différents étaient au cœur du livre – production internationale oblige tout le monde parle anglais ce qui ôte une partie de cette différence.

L’histoire d’amour parvient à vaguement maintenir l’intérêt grâce à l’interprétation convaincante de Michelle Williams et  Matthias Schoenaerts mais là aussi le scénariste à la main lourde en ajouts grossiers : l’amour chaste et impossible sur papier s’autorise un semblant d’étreinte à l’écran, le soldat amoureux mais soumis à son devoir s’autorise un sacré écart dans la scène finale. Même en oubliant la base littéraire malmenée, en tant qu’œuvre romanesque l’ensemble est d’une grande platitude et académisme. Pas une catastrophe mais terriblement insipide au vu de la source. Mine de rien, le livre aura été adapté officieusement –et avant son exhumation - de façon bien plus captivante avec l’excellent Bon Voyage (2003) qui traitait avec une force dramatique, un humour, une ironie, une densité narrative impressionnante et un sens du romanesque tout ce qui n’est qu’effleuré ici.

En salle en ce moment