Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 21 juillet 2024

Hellraiser III : Hell on Earth - Anthony Hickox (1992)


 Chef des Cénobites, Pinhead s'arrache à sa prison, un totem qu'expose Monroe dans l'antichambre de son night-club. Après avoir fait de nouveaux adeptes et pris le dessus sur son sauveur, Pinhead affronte un adversaire inattendu et redoutable : l'homme qu'il fût avant de vendre son âme au diable et de basculer dans les ténèbres...

Hellraiser 3 marque une rupture logistique pour la saga puisqu’il s’agit du premier volet produit aux Etats-Unis. En raison des difficultés rencontrées durant la production de son film Cabal (le studio 20th Century Fox effectuant de larges coupes et sortant un montage non validé par Clive Barker, le film étant un échec en salle), Film Futures, la société de production de Clive Barker se trouve en difficulté financière. Les droits de la franchise sont ainsi en partie revendus à Dimension, filiale de Miramax (compagnie des frères Weinstein) consacrée au cinéma d’horreur. Si Hellraiser 3 se fait dans une relative sérénité, les conséquences seront fatales pour les opus suivants. Néanmoins l’ambiguïté, le mystère et l’atmosphère plus spécifiquement associée au cadre britannique s’estompent ici pour une approche plus explicite, simpliste et américaine.

Avant ces changements, un troisième volet était déjà envisagé par Barker qui comptait mettre le personnage de Julia (Clare Higgins) au centre de l’intrigue, mais le refus de l’actrice de reprendre son rôle change les plans. Malgré ce nouvel environnement et l’introduction d’autres personnages, le film est une vraie suite tenant compte des évènements de Hellraiser (1987) et des révélations de Hellraiser 2 (1988). Ce dernier levait en partie le mystère sur le passé de Pinhead en ranimant son identité humaine oubliée. Hellraiser 3 explicite par une approche psychanalytique grossière la dualité que Barker construisait par le prisme de l’imagerie et des relations SM dans le premier opus. Cette fois il s’agit d’explicitement illustrer le schisme entre Elliott, pan humain plus égaré que maléfique, et Pinhead pure incarnation démoniaque. La « boite », pure incarnation de cette attrait/répulsion pour le plaisir de recevoir ou infliger la douleur, devient un simple artefact sans impact. Les Cénobites étaient la matérialisation surnaturelle de ces affects humains contradictoires, mais le taiseux et inquiétant Pinhead est relégué ici au croquemitaine ricanant.

Anthony Hickox est un réalisateur plutôt porté sur une horreur distanciée et référentielle, peu approprié pour le ton pesant attendu sur un Hellraiser. Malgré cette sensibilité différente, il se montre soucieux de s’inscrire dans la continuité des précédents films qu’il admirait, et cela fonctionne par intermittence. Sur le fond le manque de subtilité est criant, Hellraiser marquait la rencontre des désirs coupables enfouit en chacun avec un contexte de normalité rassurante. Une grande partie de l’intrigue se déroule dans un club de hard-rock et, la musique tout comme les tenues inhérentes à cette communauté fige le côté sombre de Hellraiser dans une concrétude ringarde. Il reste quelques éléments originels dans le personnage de Terri (Paula Marshall), jeune femme à la dérive et engoncée dans des relations toxiques avec les hommes – et cible idéale à devenir une Cénobite. 

C’est cependant formellement que Hickox apporte sa touche de façon marquée, les méfaits de Pinhead permettant de grandiloquentes visions blasphématoires, ou des fusions chair/métal presque cyberpunk et lorgnant sur le cinéma d’un Shin'ya Tsukamoto. Sans doute pas versé dans la sexualité plus aventureuse de Barker, Hickox effleure une certaine perversion sans oser y plonger de plain-pied durant quelques situations, notamment le climax où l’héroïne Joey (Terry Farrell) se trouve ligotée de cuir par Pinhead. Quelques cadrages et plans suggestifs trahissent la tentation d’aller plus loin, le film n’ose pas les débordements dignes de l’esprit malade de Clive Barker voire Tony Randel. Hellraiser 3 n’est pas une suite honteuse, mais elle manifeste le piège de normalité qui guette la saga en l’inscrivant dans un standard de son époque du cinéma d’horreur. 

Sorti en bluray français chez L'Atelier d'image

vendredi 19 juillet 2024

Hellraiser 2 : Les Écorchés - Hellbound: Hellraiser II, Tony Randel (1988)


 Bien qu'elle survive aux Cénobites, Kirsty Cotton se retrouve internée dans un hôpital psychiatrique dont le responsable, le Dr Channard, se livre à de cruelles expériences, dans l'espoir de percer les secrets de l'autre monde. Il y réussit si bien qu'il ressuscite Julia Cotton qui, aux enfers, règne en maîtresse absolue...

Hellraiser (1987) fut un succès surprise en Europe et aux Etats-Unis, entraînant la mise en route rapide d’une suite Hellbound: Hellraiser II. Clive Barker est cette fois uniquement producteur, même s’il trace les grandes lignes de l’histoire dont le scénario sera écrit par Peter Atkins. C’est Tony Randel, producteur sur le premier film, qui endosse cette fois la casquette de réalisateur. On retrouve globalement la même équipe devant et derrière la caméra pour ce qui sera une vraie suite directe.

Après la conclusion tragique du premier film, Kirsty (Ashley Laurence) est admise en hôpital psychiatre où l’explication de ses mésaventures peine à être crue. La première partie du film est une sorte de remake resserré de Hellraiser dans un environnement différent, un protagoniste au fantasme trouble ramenant Julia (Clare Higgins) des enfers et déclenchant le même cycle meurtrier que Frank jusqu’à la réapparition des Cénobites. Le budget limité du premier volet n’avait pas permis à Clive Barker d’exploiter toutes ses idées sur la mythologie des Cénobites, instaurant finalement un climat de mystère très réussi dans ses non-dits. Cette suite s’applique donc à approfondir cela durant une seconde partie se déroulant entièrement dans la dimension parallèle des Cénobites. Outre la perte d’une partie de cette atmosphère mystérieuse, la fascination/répulsion pour la douleur s’estompe grandement puisque l’on peut supposer que cela ne fait pas partie des fantasmes de Tony Randel qui ne s’y attarde pas avec la même délectation que Clive Barker.

Cependant Randel semblait traverser à l’époque une profonde dépression altérant sa vision du monde, et cette humeur transparaît dans la profonde noirceur et les visions infernales du film. Les quelques corridors inquiétant du monde des Cénobites entraperçu dans Hellraiser laisse désormais place à un gigantesque et tortueux dédale. Si filmer l’extase de la douleur l’intéresse moins, sonder la noirceur de l’âme humaine stimule particulièrement le réalisateur. Les protagonistes dans leurs déambulations sont exposés à des tableaux et hallucinations explorant leurs peurs, leurs traumatismes les plus profond. En s’y abandonnant tel le docteur Channard (Kenneth Cranham) se plaisant déjà un peu trop dans la réalité à triturer les chairs de ses patients, on devient une part de ce monde.   

Ainsi les tentacules-scalpels du docteur métamorphosé en Cénobite s’avèrent des excroissances visqueuses de ses pulsions les plus primaires. Le budget bien supérieur permet de donner lieu à travers le gigantisme des décors (construit à Pinewood) et les effets spéciaux (les maquettes et matte-painting donnant sur le panorama stupéfiant du monde des Cénobites) à un univers grandiloquent. La touche païenne façon Lovecraft sexué et pervers se joue dans les éléments « autres », ainsi qu’une dimension psychanalytique malheureusement plus creusée sur la forme que sur le fond contrairement au premier film. Néanmoins le fait de livrer quelques indices sur le passé humain des Cénobites et en particulier Pinhead est une belle idée qui alimentera la mythologie de la saga dans les films suivants.

Hellraiser 2 échoue à créer le malaise et la peur indicible de son prédécesseur par son approche plus frontale et explicative, mais impose une véritable chape de plomb oppressante qui parvient à conférer une identité propre au film – notamment l’incroyable première apparition des Cénobites dont la grandiloquence diffère de la menace sourde exprimée par leur arrivée dans Hellraiser

Sorti en bluray français chez L'Atelier d'Image

jeudi 18 juillet 2024

Hellraiser : Le Pacte - Hellraiser, Clive Barker (1987)


 En possession d'une boîte à énigmes, le dépravé Frank Cotton amène à lui les Cénobites, créatures de l'au-delà qui le mettent au supplice de souffrances infinies. De retour du royaume des morts, il reprend peu à peu forme humaine grâce à sa maîtresse et belle-sœur, Julia, prête à toutes les abominations par amour pour lui...

Hellraiser est une date dans le cinéma fantastique et d’horreur, marquant l’avènement sur les écrans de l’univers sombre et torturé de Clive Barker. Révélé au début des années 80 comme un des nouveaux maîtres de la littérature d’épouvante avec ses recueils Les Livres de sang, Clive Barker s’intéresse très tôt au cinéma. Encore étudiant, il signe deux court-métrages au début des années 70 avec Salome (1970) et The Forbidden (1971). Une fois sa notoriété d’auteur établie, il va tenter des incursions plus concrètes dans le monde du cinéma avec les scénarios qu’il signera pour Transmutations (1985) et Rawhead Rex (1986), tout deux réalisés par George Pavlou. Ces productions forts ratées laissent Clive Barker profondément frustré, l’amenant pour son projet suivant à endosser lui-même la casquette de réalisateur. Il va ainsi adapter avec Hellraiser son court roman The Hellbound Heart publié en 1986.

Lorsqu’on évoque Hellraiser, y compris lorsqu’on ne connaît la sa saga que de nom, c’est immédiatement l’image des Cénobites, et en particulier la figure Pinehead, qui émerge. Le néophyte pourrait alors croire qu’il s’agit d’une autre figure de croquemitaine surnaturelle et iconique dans la lignée du Michael Myers d’Halloween, de Freddy Krueger ou encore Jason Voorhess de Vendredi 13. Si Barker paiera son tribut à ce type de monstre avec Candyman, les Cénobites servent davantage de révélateur et d’exploiteur de nos désirs secrets et coupables plutôt que de prédateur. Barker trouve à travers une argument surnaturel le moyen d’exploiter une imagerie correspondant à ses propres penchants et fantasmes sexuels, gravitant autour des pratiques BDSM. Hellraiser est donc à la fois une incursion du fantastique et de ce type de pratique dans le quotidien pour en pervertir la perception.

Après une introduction choc nous présentant fugacement la boite et ses promesses/menaces de plaisirs douloureux, Barker révèle l’envers pervers de ses protagonistes et par la même occasion celui d’un cadre respectable et normé. Cela se joue dans la caractérisation de Julia (Clare Higgins), réticente à emménager dans la vieille demeure familiale de son époux, jusqu’à ce qu’elle y découvre des traces du passage de son beau-frère Frank qui jadis lui fit découvrir une volupté brutale. Cette facette refoulée fonctionne aussi avec la topographie de la maison, la pièce renfermant ces pratiques secrètes se trouvant isolée au grenier. Frank en y refaçonnant sa chair écorchée en s’abreuvant du sang de ses victimes endosse, dans le monde des humains, la place du sado après avoir subi les ultimes outrages en tant que maso dans le monde des Cénobites. Le déclenchement de la boite est donc à la fois une ouverture vers la dimension parallèle des Cénobites, mais aussi un point de non-retour dans l’expérience du fantasme SM, dépassant pour le pire les attentes de celui qui s’y est risqué.

Il y a une vraie approche psychanalytique dans la démarche de Barker, l’onirisme gothique baignant les séquences révélant « l’outre-monde » des Cénobites exprimant une part d’excitation, de crainte et de refoulé - ambiguïté magnifiquement soulignée par la tagline de l'affiche, Demons for some, Angels to others. Le look SM, terrifiant et extravagant des Cénobites est une manifestation brute de ce désir délesté des ultimes pans d’amour-propre, de bienséance et retenue associée à l’éducation, la civilisation. Barker par sa mise en scènes des créatures parvient à installer un climat de crainte et d’exaltation, des émotions se partageant entre les personnages ayant gouté ses douleurs interdites mais craignant d’y replonger car connaissant leur tourment éternel (Frank), ceux tournant dangereusement autour (Julia), et les âmes plus innocentes comme Kirsty (Ashley Laurence) qui font des proies d’autant plus délectables pour les Cénobites.

Le film est remarquable sobre (budget modeste oblige) en comparaison des tableaux infernaux qu’offriront les suites, cette retenue participant à l’angoisse de l’ensemble. Les bascules oniriques déchirant le réel pour nous ouvrir les portes de l’autre monde, usent de procédés rappelant le film Phantasm de Don Coscarelli (1979) ou encore Les Griffes de la nuit (1984), tout en annonçant Cabal de Clive Barker (1990) lorsque l’horreur se déleste des oripeaux séduisants et mystérieux des Cénobites. Un des atouts majeurs pour distiller ce tourbillon d’émotions contradictoires et ces visions baroques réside dans la bande-originale vénéneuse à souhait de Christopher Young qui hante autant que les images. Le film remportera un grand succès que de (trop) nombreuses suites poursuivront dans une franchise horrifique très inégale. Mais qu’à cela ne tienne, avec Hellraiser Clive Barker enfonce son public dans une inextricable spirale de frayeur, de douleur et de jouissance.

Sorti en bluray chez L'Atelier d'image

mardi 16 juillet 2024

Suzhou River - Sūzhōu hé, Lou Ye (2000)


A Shanghai, Mardar est impliqué dans le projet de kidnapping de la jeune Moudan, dont il tombe amoureux, et réciproquement. Lorsqu’elle découvre qui il est vraiment, Moudan se jette dans la rivière Suzhou. Après plusieurs années passées en prison pour sa tentative d’extorsion avortée, Mardar part à la recherche de Moudan. C’est ainsi qu’il rencontre Meimei, sosie parfait de Moudan…

Suzhou River est une date dans le cinéma chinois, marquant l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes chinois à l’aune du nouveau millénaire. Né en 1965 soit un an avant la Révolution Culturelle, Lou Ye ne subit pas complètement durant cette petite enfance les affres de celle-ci contrairement à ses aînés comme Zhang Yimou ou Chen Kaige dont l’expérience de ces temps troubles marquera fortement les œuvres. Tout comme eux, il sort diplômé de l’Académie du Film de Pékin en 1989 mais son parcours va différer. En effet les évènements de Tian’anmen incitent les autorités à mettre de côté la jeune génération fraîchement sortie de l’Académie du Film de Pékin (parmi lesquels on trouve de futurs grands noms comme Wang Xiaoshuai ou Jia Zhangke, un peu plus jeune), qui ne gravira pas les échelons dans le cadre d’une national en étant envoyé au sein des différents grands studios chinois. Lou Ye travaille donc dans le milieu de la publicité pour subsister, et parvient réaliser un premier film avec Weekend lover (1994).

Suzhou River est une des œuvres qui participe construire un cinéma indépendant chinois hors des circuits de productions étatiques. Lou Ye trouve une partie du financement auprès d’une télévision chinoise, qu’il parviendra à compléter en cours de tournage par des apports étrangers et une coproduction internationale franco-allemande. Cette méthode va se démocratiser et contribuer un véritable renouveau du cinéma chinois dans les années 2000, avec des œuvres se démarquant largement des fresques de Zhang Yimou ou Chen Kaige (qui rentrent d’ailleurs dans le rang idéologiquement et commercialement à la même période). Au-delà des coulisses de sa confection, Suzhou River est aussi et surtout un film qui marque par sa dimension novatrice. 

Les deux niveaux narratifs représenté par le narrateur et le personnage de Mardar (Jia Hongshen) s’affirment aussi comme deux visions différentes de la vie. La rivière Suzhou dont les berges forment le cadre du récit est, selon le point de vue adopté le lieu où échouent les souvenirs et les regrets, ou au contraire l’endroit par lequel passent l’éternel espoir. Lou Ye adopte la vision subjective du narrateur (dont le réalisateur énonce la voix-off) dans une tonalité distanciée et mélancolique. La distance est construite par son métier de vidéaste, les visions subjectives entretenant souvent le doute entre ce qu’il filme et ce qu’il voit. La nostalgie et le spleen sont de mise lorsqu’il narre ses amours tendres mais superficiels avec la belle Meimei (Zhou Xun), avant qu’à l’inverse, les amours passés, tragiques et plus tumultueux de Mardar et Moudan (Zhou Xun) provoque une immédiateté plus électrisante. La rivière Suzhou constitue la ligne claire et le fil rouge des deux romances, tandis que la figure double de Meimei et Moudan, inexplicables sosies, en représente les reflets opposés.

Le narrateur désabusé se complaît dans le regret sans pouvoir surmonter des problématiques relationnelles en apparence plus simples, tandis que les évènements tragiques qui vont séparer Moudan et Mardar n’empêchent jamais ce dernier de caresser le rêve fou de retrouver son amour perdu. Lou Ye travaille cette perception et émotion double par sa mise en scène. Les effets de jumps-cuts, l’imagerie à la fois réaliste et flottante du filmage caméra à l’épaule, tout cela participe à installer une imagerie hallucinée où le spectateur oscille dans son ressenti. Cet équilibre semble tenu par Zhou Xun dans le double rôle de Meimei et Moudan. 

Le récit au présent exprime paradoxalement une profonde nostalgie, notamment quand par les réminiscences des rushes vidéo de Meimei filmé par le narrateur. Au contraire la quête éperdue de l’absente (et probablement morte) Moudan est traversée d’une fièvre et d’une vraie puissance évocatrice (les vues majestueuses et féériques de la « sirène » dans le bassin). On pense forcément au Vertigo de Alfred Hitchcock, et même si ce n’était pas une référence consciente de Lou Ye, son compositeur Jörg Lemberg s’est engouffré dans la brèche en reprenant des pans entiers de la légendaire bande-originale de Bernard Herrmann. 

En définitive, la vision la plus exaltée débouche sur des retrouvailles célébrant un romantisme morbide, quand celle plus désabusée accepte la rupture et la douceur pesante du souvenir. Les deux voies de cet impossible bonheur coexistent et dérivent ensemble sur le courant de la rivière Suzhou. Le film (interdit de diffusion en Chine désormais) rencontrera un grand succès commercial et critique, installant Lou Ye en chef de film de toute cette nouvelle vague indépendante chinoise. 

Sorti en bluray français chez Dissidenz

dimanche 14 juillet 2024

Bullets Over Summer - Bàoliè xíngjǐng, Wilson Yip (1999)

Deux flics sont à la poursuite d'un dangereux criminel. Afin de le coincer, ils décident d'opérer une planque en face de l'immeuble d'un revendeur d'armes. La locataire de leur observatoire est une vieille dame un peu folle à laquelle les deux hommes vont finir par s'attacher...

Bullets Over Summer est un polar hongkongais post-rétrocession qui participa au renouveau du genre. Même si plusieurs grandes réussites précédèrent, notamment dans le cadre de la nouvelle vague hongkongaise, le polar ne devient véritablement un genre emblématique et commercialement lucratif qu’avec l’avènement de John Woo lorsqu’il signe Le Syndicat du crime (1986).  Il invente avec ce film le heroic-bloodshed ou polar héroïque, relecture par un prisme contemporain des codes de chevalerie, fraternité et sacrifices appartenant au wu xia pian, notamment ceux réalisé par Chang Cheh. Après l’épuisement de ce filon, le polar ne quitte pas les écrans mais connaît plusieurs mues, que ce soit dans une veine versant davantage sur le romantisme juvénile que le bruit des armes (As Tears go by de Wong Kar Wai (1988), A moment ofRomance de Benny Chan (1990), My heart is that eternal rose de Patrick Tam (1989)) ou ensuite les films de triades célébrant avec opportunisme les pontes du crime local. En cette fin des années 90, les grands noms comme John Woo, Tsui Hark ou Kirk Wong se sont exilé aux Etats-Unis et c’est donc un Johnnie To en créant sa compagnie MilkyWay Image qui va réinventer le polar hongkongais. To déconstruit et dévitalise les codes virils de l’heroic-bloodshed dans A Hero Never Dies (1998), travaille la rupture de ton imprévisible pour servir des protagonistes plus profonds avec Expect the unexpected (1998) ou vampirise l’intrigue de polar par la comédie du remariage dans le superbe Loving you (1995).

C’est précisément dans ce sillage novateur que s’inscrit Bullets Over Summer. Wilson Yip signe là son œuvre la plus touchante et originale, lui qui s’épanouira par la suite dans le pur cinéma d’action relativement novateur sur la forme (SPL (2005), Dragon Tiger Gate (2006), Flashpoint (2007), la saga IP Man) mais assez creux sur le fond. Bullets Over Summer s’avère donc bien plus profond et touchant que les mastodontes à venir, en travaillant justement cet art du décalage cher à Johnnie To. Les deux scènes d’ouverture travaillent d’emblée cet équilibre entre cliché et contrepied. La présentation potache des deux flics Mike (Francis Ng) et Neng-ren (Louis Koo) est une merveille de caractérisation potache en situation, l’anxiété de l’un (Mike) se complétant à merveille avec la décontraction de l’autre (Neng-ren) pour empêcher le braquage d’une supérette. A l’inverse la séquence d’introduction parallèle montre un hold-up sanglant qui n’est qu’outrance, ralentis sanglant et mort en pagaille pour présenter d’un bloc monolithique Pirate (Lai Yiu-Cheung) l’intimidant méchant du film. Le polar se joue donc entre la pulsion de vie que représentent le duo de policier et la pulsion de mort incarnée par le monde du crime, qui ne ressurgira que par intermittence dans le récit.

Le mélange des genres permet la confrontation de cette pulsion de vie par le microcosme d’une ruelle, d’un immeuble et d’un appartement théâtre d’une planque de nos héros qui, à défaut de capturer leur cible, vont s’humaniser. Différentes solitudes urbaines et sociales viennent se greffer à notre duo malgré lui. La manière dont tous vont se rapprocher et se reconnaître révèlent avec tendresse leurs failles respectives. La grand-mère (Helena Law) chez laquelle les policiers s’établissent, souffrant de troubles mentaux, voient en eux ses petits-fils qu’elle a perdu de vue. Cela est pour l’orphelin Mike la proximité d’une tendresse maternelle qu’il n’a pas connue, tandis que l’appel inattendu de la parentalité s’éveille en lui au contact d’une jolie vendeuse de pressing enceinte. De même une adolescente que l’on devine en fugue trouve refuge dans l’appartement et achève de faire du groupe une famille de substitution, une famille recomposée. 

La mise en scène décalée de Wilson Yip ainsi que quelques rebondissements loufoques désamorcent constamment la dimension de polar, qui se rappellera à notre souvenir au moment le plus inattendu. Tant que l’on reste dans la sphère topographique de l’appartement, l’immeuble et la ruelle, cette narration suspendue et ce goût de la tranche de vie font merveille. Cependant Wilson Yip se sent obligé de raccrocher aux wagons criminels initiaux, et si cela fonctionne lors d’un magistral moment de tension (la séquence de repas), pour le reste l’avalanche de rebondissements et révélations nuit à la tonalité intimiste qui faisant le charme et l’originalité du film. Wilson Yip n’atteint donc pas tout à fait l’équilibre miraculeux entre intimisme et urgence du Johnnie To de Loving you et Expect the unexpected, mais touche au cœur avec ses situations tendres et ses personnages attachants – Helena Law trouvant à son âge avancé son rôle le plus célèbre et récompensé. Avant l’envol vers les grosses productions musclées, il signera une autre belle réussite dans ce registre introspectif avec Juliet in love (2000).

Sorti en bluray français chez Carlotta