Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 8 mars 2023

Tucker : L'homme et son rêve - Tucker: The Man and His Dream, Francis Ford Coppola (1988)


 En 1948, le jeune ingénieur américain Preston Tucker conçoit une automobile révolutionnaire, la Tucker '48. Le succès prévisible déclenche une contre-attaque immédiate du Big Three — General Motors, Chrysler et Ford — pour tuer le projet dans l'œuf. Mais Tucker est décidé à ne pas se laisser faire et à réaliser son rêve : il doit absolument réaliser cinquante exemplaires de sa voiture pour que celle-ci existe de fait.

Tucker est une des œuvres les plus personnelles de Francis Ford Coppola, un de ses projets de cœur qu’il réalise à point nommé à ce stade de sa carrière. Coppola avec la création de son studio, la réalisation de Coup de cœur (1982) et l’arsenal technologique innovant et en avance sur son temps durant sa production à cherché à bousculer et proposer une alternative au système studio. L’échec commercial du film l’endette pour de longues années et confirme, après le tournage dantesque d’Apocalypse Now (1979), le tempérament de créateur risque-tout et démiurge de Coppola, prêt à tout risquer et emporter avec lui son entourage dans sa vision. On comprend l’identification qu’il va ressentir envers la figure de Tucker, ingénieur-rêveur de génie qui défia l’industrie de l’automobile américaine des années 40 à travers les nouveaux standards innovants de son automobile Tucker ’48. La fascination de Coppola pour Tucker remonte à l’enfance lorsqu’on son père fit partie des investisseurs de la Tucker ’48, tandis que la promotion agressive et promesse de rêves futuristes marqua durablement son imaginaire. 

Il envisage donc dès le début des années 60 un biopic dont la concrétisation se matérialisera au gré de ses échecs ou succès au box-office, avec une approche (il faut longtemps envisagé d’en faire une comédie musicale, Coup de cœur endossera ce rôle finalement) et un casting (Marlon Brando, Jack Nicholson et Burt Reynolds furent envisagé dans le rôle-titre) fluctuant. C’est grâce au support de son ami George Lucas que Coppola parvient enfin à financer le projet, Lucas désormais richissime avec Star Wars lui renvoyant l’ascenseur puisque Coppola produisit son American Graffiti (1973) après l’échec de THX 1138 (1971). Tout comme à l’époque Coppola convaincra Lucas de tourner le dos à la SF froide et cérébrale de THX 1138 pour une œuvre plus populaire qui lui ressemble avec American Graffiti, Lucas incite également son ami à abandonner la comédie musicale pour une approche plus nostalgique et americana. Coppola ayant entre temps nourrit de grands rêves, connut la réussite et les cuisants échecs, le mimétisme est totale avec Tucker, d’autant que lui aussi implique profondément sa famille dans son processus créatif.

Coppola malgré plusieurs arrangements avec la réalité (les évènements du film se déroulent sur un an au lieu de quatre par exemple) cherche à capturer au plus près l’esprit de Preston Tucker. Il échangera beaucoup avec la famille de Tucker, Jeff Bridges étudiera en profondeur la posture, le phrasé et la gestuelle du « personnage ». Plus globalement, et sans compter bien sûr la rutilante reconstitution et la direction artistique de Dean Tavoularis, le ton optimiste du film ainsi que son caractère lumineux cherche littéralement à en faire un pendant fictionnel des spots publicitaires de l’époque dans lesquels Preston Tucker se mettait en scène. C’est tellement vrai que la scène d’ouverture reproduit dans sa voix-off et certaines images le vrai long spot promotionnel de 1948 (visionnable en bonus du blu-ray) qui sert d’introduction accéléré au caractère d’inventeur de génie de Tucker. 

Le récit adopte le même rythme frondeur en montrant l’effet boule de neige entre la naissance de l’idée chez Tucker, puis toute l’énergie qu’il peut déployer pour la mettre en œuvre, la conviction qu’il est capable d’insuffler à tous ses collaborateurs partageant désormais son rêve. La Tucker’48 représente aussi une sorte de fantasme de savoir-faire et d’innovation naïve « à l’américaine » où il s’agit de façonner le meilleur produit possible pour le consommateur, d’imposer de nouveaux standards qualitatifs. Ainsi on savoure la roublardise et les talents de bonimenteur de Tucker lorsqu’il présente son projet accompagné de photos d’accidents de la route sanglantes (tout en les forçant à déguste un rosbeef qu’ils rendront pour la plupart) pour exprimer sa préoccupation d’une sécurité renforcée pour son futur véhicule. Le film semble ainsi avancer comme dans un rêve, le pouvoir de persuasion de Tucker semblant convaincre politiques, financiers, stimuler ses collaborateurs dans la course contre la montre pour concevoir le premier prototype.

L’enthousiasme contagieux et sincère de Tucker va cependant se heurter au cynisme du monde politico-financier. En effet, Tucker a promis de concevoir un produit idéal au service de ses futurs clients, ce qui n’a jamais été le souci des sphères politiques recherchant plus de pouvoir, ni des cercles économiques simplement en quête de profit. Notre héros doit donc lutter face à la collusion de ses entités et corporations (les « Big Three » de l‘industrie automobile Ford, General Motors et Chrysler) qui cherchent entraver sa création, à détourner ses designs sous couvert d’économies. La farouche indépendance de Tucker l’amène s’appuyer sur ses proches pour parvenir à créer sa voiture, mais la compromission semble inéluctable pour démocratiser la Tucker’48 à l’échelle nationale. Concevoir un « bon » produit et seulement cela pour réussir est une chimère que va constater amèrement Tucker, sa droiture se confrontant aux coups bas juridiques et médiatiques divers. Coppola parvient à un superbe équilibre entre grandiloquence et retenue pour accompagner cette épopée, ramenant toujours à une échelle intime et plus particulièrement familiale le rêve de Tucker. 

Plusieurs scènes le soulignent, celle de la présentation du prototype où sous le triomphe il n’oublie pas de faire monter sa femme et sa fille sur scène, et surtout celle où le fait qu’ils changent la couleur de la Tucker’48 (né d’un choix pour plaire à son épouse Vera (Joan Allen) suscite la première altercation entre Tucker et ses mécènes. L’opposition entre le monde du capitalisme le plus vil et celui idéalisé de Tucker se traduit par les bascules de la photo de Vittorio Storaro, chaleureuse, stylisée et chargée de couleurs ou neutre et froide. L’effervescence et le mouvement perpétuel d’un Tucker obsessionnel (en promotion, en famille, dans son entrepôt) alterne avec les entrevues claustrophobes et figées de bureaux entre vieillards décatis ne laissant pas le monde avancer. Coppola évite cependant un manichéisme trop marqué, montrant en filigrane quelques failles de Tucker mais surtout à travers l’ambiguïté des deux mondes. Abe Karatz (Martin Landau) est un pur financier qui s'est laisser contaminer par la fièvre de Tucker, tandis que l’entrevue avec Howard Hughes (Dean Stockwell) laisse voir un pendant négatif de Tucker, un créatif qui s’est néanmoins laisser happer par sa part d’ombre.

L’épilogue judiciaire et la magnifique tirade finale de Tucker entérine le propos. L’ambition de Tucker est morte mais certainement pas l’accomplissement de son rêve, matérialisé par les 50 modèles de Tucker’48 qu’il a néanmoins réussi à faire construire, et dont toutes les innovations techniques seront reprises par ses concurrents et adversaires – un peu comme les idées du Coppola de Coup de cœur imprègne la confection du cinéma contemporain. Jeff Bridges est vraiment fabuleux et parfaitement soutenu par le beau casting. Le film ne rencontrera malheureusement un succès mitigé à sa sortie mais demeure une merveille en forme d’autoportrait masqué de son auteur. 

Sorti en bluray anglais chez Lions Gates, doté de sous-titres anglais et d'une vf

 
 

mardi 13 février 2018

Ed Wood - Tim Burton (1994)

En 1952, Ed Wood cherche à percer dans l'industrie du cinéma. Il rencontre le producteur Georgie Weiss alors que celui-ci cherche à faire un film basé sur l'histoire de Christine Jorgensen (la première personne à s'être fait opérer pour changer de sexe) et lui propose d'écrire le scénario. Peu après, Wood rencontre Béla Lugosi et les deux hommes deviennent rapidement amis. Wood persuade Weiss de le laisser réaliser le film car lui-même aime s'habiller en femme et en mettant en avant la participation de Lugosi au projet. Wood réalise son rêve en étant à la fois acteur, scénariste, réalisateur et producteur de « Glen or Glenda? » mais le film est un grave échec à la fois commercial et critique.

Ed Wood s’affirme comme une des plus belles réussites et un des films les plus personnels de Tim Burton. A première vue on voit peu de point commun entre le wonder boy hollywoodien qu’est alors Tim Burton et le proclamé « plus mauvais réalisateur de tous les temps ».  Pourtant la seule vraie différence entre les deux repose avant tout sur le talent et la reconnaissance que leur accorda l’industrie. Tim Burton comme Ed Wood sont ainsi chacun à leur époque des parias à l’imaginaire excentrique qu’une rencontre avec une icône du cinéma fantastique (Vincent Price pour Burton, Bela Lugosi pour Ed Wood) mis en confiance pour se lancer, Price participant au court-métrage hommage Vincent (1982) puis Edward aux mainsd’argent (1990) tandis qu’un Lugosi sur le déclin joua dans La Fiancée du monstre (1956) et le fameux Plan 9 from Outer Space (1959). Pour résumer, Tim Burton est en quelque sorte un Ed Wood qui aurait réussi et dont la singularité fit le succès quand elle suscita le rejet pour Ed Wood. C’est en tout cas par le prisme de cette identification que Tim Burton oriente son biopic, au départ un projet dont il n’est pas l’initiateur ni le réalisateur initial (Michael Lehman devant mettre en scène le scénario de  du duo de scénaristes Scott Alexander et Larry Karaszewski spécialisé dans le biopic, Larry Flynt (1996) et Man on the Moon (1999) de Milos Forman suivront notamment). L’attachement de Burton au sujet sera la source de choix formels radicaux avec notamment le noir et blanc qui provoquera le retrait de Columbia Pictures studio au départ du projet pour Disney qui lui laissera toute latitude en échange d’un budget modeste de 18 millions de dollars.

Si le film s’inspire largement du livre Nightmare of Ecstasy: The Life and Art of Edward D. Wood, Jr de Rudolph Grey paru en 1992 (livre d’entretien avec les proches d’Ed Wood qui participa à la reconsidération du réalisateur avant le film de Burton), Tim Burton prend de larges libertés avec les évènements et la nature de certains personnages - la vision négative pas forcément justifiée de Dolores Fuller, première compagne d’Ed Wood jouée par Sarah Jessica Parker - pour orienter le film vers ses thèmes de prédilections. Tous les grands personnages de Burton souffrent de ce déchirement entre volonté d’intégrer un monde « normal » qu’ils observent de loin et le souhait de préserver leur individualité. Dans Ed Wood cela prend une tournure d’autant plus personnelle avec un héros aspirant réalisateur (Johnny Depp) qui observe avec envie le faste des studios en se rêvant également à la tête de ses propres films. Les chemins de traverse, le manque de moyen et surtout de talent pourrait décourager le personnage mais au contraire Burton s’attache à dépeindre son indéfectible optimisme – là aussi rejetant les réels penchants autodestructeurs d’Ed Wood qui conduiront à sa mort prématurée.

La normalité est un doux rêve mais la bizarrerie moteur de cette singularité une raison de vivre et un moteur créatif chez Burton. Dès lors ce sont les penchants les plus anticonformistes d’Ed Wood qui l’inspire quand il mettra en scène son goût pour le travestissement dans Glen or Glenda (1953). Le réalisateur prolonge cette idée dans la constitution de la communauté de « monstres » qu’est son équipe artistique. Cela passe par le physique et la carrure hors-normes de Thor Johnson (le vrai catcheur George Steele), l’identité sexuelle à nouveau incertaine de Bunny (Bill Murray) et surtout par la théâtralité du tempérament de Bela Lugosi (Martin Landau). L’excentricité de ce dernier l’a élevé puis suscité le rejet d’Hollywood pour lequel il constitue un vestige poussiéreux et oublié. L’interprétation fragile, tourmentée et imprévisible de Martin Landau en font une figure inoubliable et Burton soigne tout particulièrement l’attachant rapport père/fils qui se noue avec Ed Wood. Burton ne fait pas de son héros un génie incompris (l’incompétence manifeste et les bouts de ses films étant largement exposés) mais voit en lui un artiste à part entière dont la sincérité et la croyance profonde en ce qu’il raconte mérite le respect. 

L’exaltation avec laquelle il dirige son plateau et la fièvre avec laquelle il récite tous les dialogues des acteurs suscitent ainsi un enthousiasme contagieux. Mais c’est surtout dans la manière dont il se relève constamment de ses échecs et transcende les obstacles qui créent cette empathie. Les différentes déconvenues peuvent concerner son talent tout relatif (à un producteur qui lui signale la nullité de Glen ou Glenda, Ed Wood réplique que le prochain film sera meilleur), sa nature de freaks (Dolores ne supportant pas son attrait des vêtements féminins) ou les aléas de tournages fauchés, il se relèvera toujours plein d’allant. Deux scènes mettent superbement en parallèle cette idée. Ce sera d’abord quand il avouera à sa nouvelle petite amie (Patricia Arquette) son goût pour le travestissement dans un train fantôme qui tombe en panne le temps de la confession. 

Après s’être rassuré sur le fait que cette marotte n’altéra pas son gout pour le sexe, la fiancée ne s’en offusque pas et le train fantôme peut se remettre en route comme si de rien n’était. La seconde scène sera la rencontre (imaginaire) entre Ed Wood et Orson Welles (Vincent D'Onofrio) où le fossé de talent s’estompe pour ne laisser que le dialogue entre deux artistes ayant les mêmes difficultés à trouver le financement pour leur œuvre et à jongler avec leurs mécènes interventionnistes. 

« L’accomplissement » de Plan 9 from Outer Space se ressent ainsi plus dans l’énergie créative et la fougue d’Ed Wood que dans le résultat ridicule mais dont Burton nimbe l’amateurisme d’une poésie sincère - et accorde une scène d’avant-première qui ne s’est jamais déroulée. Ed Wood est le dernier vrai grand chef d’œuvre de Tim Burton, un de ceux où il se met le plus à nu et ne souffrant pas encore du malentendu à venir entre une bizarrerie devenue une trademark (Sleepy Hollow (1999)) et en contradiction avec un conformisme ayant pris le pas (Big Fish (2002), Charlie et la Chocolaterie (2005), Les Noces Funèbres (2005), Alice au pays des merveilles (2010)).

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Touchstone

mardi 21 avril 2015

Crimes et Délits - Crimes and Misdemeanors, Woody Allen (1989)


Ophtalmologue réputé et vieillissant, Judah Rosenthal cache à sa femme Miriam sa liaison avec Dolores, dont il supporte de moins en moins les exigences. Cliff Stern est un documentariste sous-employé, dont les quatre beaux-frères connaissent une carrière brillante. Alors qu'il entreprend un documentaire sur Lester, l'un d'entre eux, son destin croise celui de Judah...

Woody Allen signe là sa variation toute personnelle et caustique du Crime et Châtiment de Dostoïevski. Le conflit moral de Dostoïevski se divisera en deux chez le réalisateur, une variante ouvertement dramatique et l’autre plus légère questionnant à chaque fois les idéaux des protagonistes. D’un côté nous avons Judah Rosenthal (Martin Landau) brillant ophtalmologue, père de famille heureux et éminence de sa communauté. Il entretient pourtant depuis de plusieurs années une liaison avec Dolores (Anjelica Huston), une maîtresse névrosée se faisant de plus en plus pressante et menaçant de tout révéler à sa femme. Son univers manque ainsi de s’effondrer d’autant que Dolores est au courant de certaines de ses opérations financières douteuses. Deux choix s’offrent à lui, la franchise et tout avouer à son épouse ou un autre plus radical pour lequel son frère Jack (Jerry Orbach) aux relations douteuses, pourrait l’aider à sa manière.

Versant plus léger nous auront Cliff (Woody Allen) réalisateur idéaliste de documentaire sans travail et malheureux dans son mariage. Une promesse de jours meilleurs s’offre à lui lorsqu’il devra faire le portrait flatteur de son beau-frère Lester (Alan Alda) affreux producteurs cynique et arriviste totalement à l’opposé de ses idéaux. Là aussi l’argent et les opportunités professionnelles en vue s’opposeront à la conscience artistique de Cliff, d’autant plus quand il tombera amoureux de sa productrice Halley (Mia Farrow) que Lester poursuit de ses assiduités. 

Le Raskolnikov de Dostoïevski se voit ainsi revisité dans son conflit moral à travers les deux situations, Judah représentant le versant criminel et celui du remord tandis que Cliff évoquera lui l’ambition et la quête d’élévation sociale. On prend au départ plus au sérieux la dimension existentialiste des mésaventures de Judah (magnifiquement interprété par un Martin Landau fébrile) qui poussé à bout va commettre l’irréparable. Le remord fait ainsi ressurgir l’éducation religieuse qu’il a toujours reniée, le poussant à une introspection permettant à Allen de déployer une magnifique scène onirique où plane l’ombre de son mentor Ingmar Bergman. Le flashback dans sa maison d’enfance rappellera donc à Judah ce conflit vivace entre conscience et cynisme, l’idée reprenant une séquence identique dans Les Fraises sauvages (1957). 

Le personnage perd pied, hanté par ce qu’il a commis mais finalement ce rongement intérieur relève plus de la peur superstitieuse du divin que d’une vraie culpabilité. Le temps passant et l’absence de conséquence de ses actes avec, il s’en accommodera pour poursuivre sa vie avec plaisir. Une issue qui annonce le mémorable Match Point (2005) et contredit la rédemption présente chez Dostoïevski qui pouvait naître par l’amour. Le cynisme contemporain et la fin des utopies religieuses (le gangster et le rabbin constituant les anges et démons guidant les sentiments de Judah, explicite dans une scène clé) semblent pourtant rendre une telle issue impossible pour un Woody Allen désabusé.

Le réalisateur croit pourtant en la droiture et à compassion de l’humain à travers le personnage de Cliff. Risquant finalement peu et pouvant gagner énormément en cédant à l’arrivisme, Cliff s’aliène pourtant son entourage en ne bafouant pas ses idéaux. Le sérieux de l’intrigue de Judah nous amenait vers un constat ironique tandis que de la légèreté de la trame de Cliff (baigné de cet humour juif qui est à la fois le plus drôle et le plus désespéré) nait finalement le vrai drame du récit. La carrière et l’amour se dérobe à celui qui aura su rester juste, la conclusion nous offrant une séquence magnifique lorsque Cliff recroise Halley après leur longue séparation. 

L’interprétation est d’ailleurs complexe quant à cette conclusion. La sens moral ne naît plus d’une destinée guidée par une force supérieure dont on doute désormais de l’existence, empêchant du coup une conclusion « juste » façon Une place au soleil (1951) que Allen revisitera à rebours dans Match Point. Seul compte l’individu et sa conscience propre mais la vertu le condamnera alors à la solitude. Un des très grands Woody Allen. 

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

lundi 22 juillet 2013

La Mort aux trousses - North By Northwest, Alfred Hitchcock (1959)


Le publiciste Roger Thornhill se retrouve par erreur dans la peau d'un espion. Pris entre une mystérieuse organisation qui cherche à le supprimer et la police qui le poursuit, Thornhill est dans une situation bien inconfortable. Il fuit à travers les Etats-Unis et part à la recherche d'une vérité qui se révèlera très surprenante.

Après l'échec commercial de Vertigo (1958) et avant de faire sa révolution avec le glaçant Psychose (1960), Alfred Hitchcock s'offrait avec North by Northwest à la fois un condensé et une apogée du thriller "hitchcockien" tel qu'il avait contribué à le définir. Tout le projet naît d'ailleurs de cette idée de livrer le Hitchcock ultime et définitif, le réalisateur collaborant au départ avec le scénariste Ernest Lehman sur une adaptation du roman de Hammond Innes The Wreck of the Mary Deare (finalement réalisé par Michael Anderson avec Gary Cooper sous le titre Cargaison dangereuse en vf). Lehman peu inspiré avoue à Hitchcock qu'il piétine sur le script mais ce dernier satisfait de leur travail en commun lui propose de travailler sur une autre histoire à l'insu de la MGM à laquelle ils proposeront le nouveau scénario entamé. Lehman a ainsi l'ambition de signer "the Hitchcock picture to end all Hitchcock pictures".

Plutôt qu'un script classique, Lehman doit au départ broder son intrigue autour de morceaux de bravoure rêvé d'Hitchcock vers laquelle la future intrigue devra mener, une approche moderne qui fera des émules (les 2 premiers Indiana Jones se sont fait de la même manière). On trouvera tout d'abord l'idée d'un meurtre commis aux Nations Unies et le fameux final sur le Mont Rushmore auxquels s'ajoutera le périlleux rendez-vous en rase campagne où le héros sera pourchassé par un avion. Sur ses bases Lehman écrira une brillante histoire d'espionnage qui constitue un digest parfait de grande réussites Hitchcockienne passée : l'innocent accusé à tort pourchassé et cherchant à prouver son innocence (Les 39 Marches, Le Faux coupable, La Loi du silence et bien d'autres...), l'espionne fragile plongée dans la fosse aux lions (Les Enchaînés), sans parler des péripéties renvoyant à des œuvres antérieures (l'alternance suspense/séduction dans le train façon Une femme disparait, le découpage du vertigineux final renvoyant autant à Vertigo qu'à La Cinquième colonne entre autres).

Tout cela tournerait au vide auto référentiel si ces personnages et situations archétypaux du Maître du Suspense n'étaient si brillamment incarnés. Cary Grant en quidam plongé dans la tourmente est absolument parfait de charme, d'aisance et de bagout avec cette maturité en plus estompant son côté clownesque et en faisant un solide héros d'action (Ian Fleming pensait à lui en créant le personnage de James Bond -la série devant énormément à La Mort aux trousses au passage- et lui proposera même le rôle que Grant refusera car s'estimant trop vieux).

Suave et menaçant, James Mason en dépit d'une présence espacée est un méchant mémorable formidablement secondé de Martin Landau, bras armé glacial et possiblement amoureux de son patron comme le suggérera subtilement un dialogue.

Quant à Hitchcock, il allie l'assurance du vieux briscard sûr de sa force et de ses effets avec la fraîcheur des premières fois. Le sens du rythme est bluffant (Les 39 marches la frénésie en moins, voir l'a longue attente lourde de menace avant l'attaque d'avion) avec un montage percutant mettant bien en valeur une intrigue rebondissant avec inventivité d'une situation, d'un cadre à un autre et faisant ainsi ressentir cette écriture faite autour de moments forts tout en parvenant toujours à les justifier et à les rendre impliquant émotionnellement.

Ce miracle s'accomplit grandement grâce au personnage d'Eva Marie Saint, pivot émotionnel du récit. Hitchcock en fait une de ses blondes glaciales et séductrices typique lors de l'échange dans le train, les dialogues à double sens, les regards provocants et assurés laissent place à des scènes à l'élégante sensualité où la complicité avec Grant est palpable (tout en laissant une délicieuse ambiguïté sur la nature de la nuit commune pour l'encombrant Code Hays).

Cette froideur calculée s'effrite progressivement grâce à la prestation subtile de l'actrice où un geste, une moue ou un regard trahira la duplicité, le regret et les sentiments naissants (les retrouvailles dans la chambre d'hôtel, la scène de vente aux enchères). La figure de la blonde séductrice devient ainsi peu à peu incarnée et poignante dans son destin cruel (révélé par un brillant rebondissement), le personnage reflétant en fait le film entier.

L'horlogerie suisse à suspense savamment calculée devient une histoire d'amour aussi belle que celle des Enchaînés, le fugitif Cary Grant ne cavale plus seulement pour nourrir le simple plaisir de la péripétie et l'haletante séquence du Mont Rushmore ne s'admire pas seulement pour sa virtuosité (maîtrise du matte painting, découpage au cordeau, décor studio impressionnant) mais parce que l'on vibre pour les personnages.

Hitchcock l'a bien compris, ne s'embarrassant pas d'explications et d'un épilogue superflu pour seulement réunir son couple par une merveille d'ellipse finale et une ultime provocation avec ce plan de train s'engouffrant dans un tunnel dont le sens n'aura échappé à personne. Après nous avoir offert son thriller classique définitif, le Maître de Suspense allait pouvoir nous secouer dans une approche plus novatrice avec le plus rugueux Psychose.


Sorti en dvd zone 2 français et dans un très beau bluray chez Warner