Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 16 janvier 2021

La Vallée de la peur - Pursued, Raoul Walsh (1947)


 Territoire du Nouveau-Mexique, au début du XXe siècle, Medora Callum recueille Jeb Rand, un jeune enfant dont le père vient d'être assassiné, et l'élève avec ses deux propres enfants, Thorley, alors âgée de trois ans, et Adam, quatre ans. Ceux-ci devenus adultes, elle veut partager ses biens en trois parts égales, ce qui provoque avec Adam, qui a toujours considéré Jeb comme un intrus, un conflit, exacerbé par la naissance de relations amoureuses entre Thorley et Jeb... Mais la famille Callum n'est pas sans relation avec ce qui est arrivé lorsque Jeb était enfant et qui hante ses cauchemars...

La Vallée de la peur est un grand western dont la dimension romanesque et torturée n’est pas sans rappeler, en plus introspectif mais tout aussi stylisé, le légendaire Duel au soleil de King Vidor sorti l’année précédente. La comparaison s’impose forcément puisque Niven Busch, le scénariste de La Vallée de la peur, est l’auteur du roman dont est adapté Duel au soleil. Niven Busch débute à Hollywood dans les années 30 où il prête sa plume à des genres divers (le Pré-Code Miss Pinkerton (1932), le film noir Le Facteur sonne toujours deux fois (1946)). En 1940 il rédige le script de Le Cavalier du désert de William Wyler, première expérience dans le western qui va lui donner goût au genre. Il va alors commencer à consulter des archives afin d’approfondir sa connaissance historique et trouver des histoires de l’Ouest à transposer. 

Ce sera le cas lorsqu’il lira le récit d’une vendetta où après avoir tué l’ensemble d’un clan ennemi, les vainqueurs vont adopter un petit garçon seul survivant chez leur adversaire. Cela va lui inspirer le postulat de La Vallée de la peur, un projet qu’il va personnellement chapeauter après quelques déconvenues (il se plaindra notamment d’avoir vu ses dialogues dénaturés dans les versions finales de Duel au soleil et Le Facteur sonne toujours deux fois). C’est lui qui choisira Robert Mitchum pour le rôle principal (après avoir envisagé Montgomery Clift) et Raoul Walsh à la mise en scène tandis que le premier rôle féminin a été spécifiquement écrit pour son épouse d’alors Teresa Wright. 

Le choix de Raoul Walsh est à la fois étonnant et judicieux. Walsh n’est pas un cinéaste cérébral et porté sur l’onirisme, et c’est justement ce qui lui permet d’introduire ses notions sans lourdeur au sein du récit. Jeb Rand (Robert Mitchum) est hanté par un traumatisme d’enfance qu’il n’arrive pas à matérialiser, mais cet évènement joue constamment de manière néfaste sur son destin. C’est par lui qu’orphelin il se retrouve adopté par la famille Callum, qui lui suscite un ennemi dont il ne s’explique pas l’animosité avec l’infâme Grant Callum (Dean Jagger) et qui semble irrémédiablement attirer la violence et le malheur sur lui. 

Le refus de sa mère adoptive (Judith Anderson) de lui dire la vérité fait de ce passé un élément qui hante Jeb, de manière psychanalytique avec les fragments de l’évènement lui apparaissant dans ses moments de grandes anxiété, mais aussi par l’atmosphère qu’instaure Walsh. Si les attaques directes de Grant Callum (qui tente d’assassiner Jeb dès l’enfance) sont là pour nous rappeler la menace qui pèse sur Jeb, les agissements de cet antagoniste sont plus sournois, cherchant par une parole fourbe à attirer l’opprobre sur notre héros, comme la main invisible d’une destinée destructrice. Chacune de ses manœuvres avive une haine injuste sur Jeb et l’isole un peu plus de son entourage, que ce soit sa mère adoptive ou son aimée Thorley (Teresa Wright). 

Ce sentiment pesant et inéluctable s’exprime notamment par la manière dont s’articulent certains évènements cruciaux, comme cette mobilisation dans l’armée jouée à pile ou face entre Jeb et son frère Adam (John Rodney). Ce rebondissement est emprunté au roman Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson et, si l’opposition fraternelle ne constitue pas le cœur du récit, l’ambiance gothique et quasi surnaturelle relève de cette influence littéraire. La photo de  James Wong Howe construit des ambiances stylisée et oppressante ou le dilemme des personnages passent par la seule image. L’onirisme s’invite ainsi lors d’une scène d’enterrement ou les noirs amplifiés du voile que porte la mère Callum sur le visage trahit la profondeur de sa culpabilité et du secret qu’elle dissimule, tandis que le flottement du voile blanc de Thorley laisse supposer ses sentiments purs tout comme ses doutes.

Le Hitchock de Soupçons s’invite dans l’inquiétant huis-clos de la nuit de noce entre Jeb et Thorley, le clair-obscur de la chambre sous-entend la défiance mutuelle du couple et s’éloigne de toute velléité romantique. L’usage des grands espaces est très original également. Le décor sert l’action et le suspense tout en ayant une portée symbolique pour les personnages. La menace d’Adam cherchant à tuer Jeb par surprise se révèle progressivement sous forme de silhouette dans un recoin de l’écran, masquant son identité mais exprimant finalement qu’au plus profond de lui-même, notre héros devine que ses malheurs sont dût aux Callum. Les rocheuses immenses qui rendent minuscule la silhouette de Jeb chevauchant peut également être vu comme la barrière psychique qui lui obstrue encore son souvenir traumatique.

La force de Walsh est par son approche directe et lyrique, de laisser libre cours à cette interprétation sans appuyer la symbolique et en restant dans les codes du western. Le spectateur « ressent » le sous-texte sans effet grossier (péché mignon d’Hollywood dès qu’il s’agit d’introduire des éléments psychanalytiques), y compris dans le jeu des acteurs. Robert Mitchum est parfait, avec des démonstrations de violence qui trahissent ses failles ou la fatalité qui pèse sur lui, alors que quand il accepte pacifiquement la tournure des évènements sa vraie force et paix intérieure transparaît. 

Teresa Wright est excellente aussi dans un même clair-obscur ou l’innocence dissimule la sensualité, ou la haine abrite l’amour le plus ardent. C’est vraiment captivant et tout juste reprochera –t-on certains revirements ou les attitudes des personnages se comprennent sur le fond thématique du récit, mais sont sans doute un peu abrupts dans la forme, tout ce qui concerne la mère Callum surtout. La Vallée de la peur n’en reste pas moins un magnifique western unique en son genre, pour ceux que l’emphase et la démesure de Duel au soleil rebute, en voici un pendant hanté et introspectif. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis

lundi 9 mars 2015

La Vipère - The Little Foxes, William Wyler (1941)

Une petite ville entre Mobile (Alabama) et La Nouvelle-Orléans, à l'aube du XXe siècle. Regina est mariée à un banquier, Horace Giddens, qui se remet d’une crise cardiaque dans une maison de repos à Baltimore. Regina a une passion dévorante pour l’argent mais s'estime frustrée de ne pas disposer de l'aisance dont elle rêve. Sur une proposition de ses deux frères Ben et Oscar, elle veut réaliser une opération financière qui s’annonce des plus rentables, mais elle a besoin de 75 000 dollars. Espérant obtenir cette somme auprès de son mari, elle envoie leur fille Alexandra ramener son père. À son retour, Horace, qui connaît les ambitions de sa femme, refuse catégoriquement de lui donner l'argent.

Little Foxes est un des sommets de la collaboration entre William Wyler et Bette Davis, une adaptation de la pièce de Lillian Hellman jouée en 1939 et dans laquelle on retrouve une grande part du casting scénique (Patricia Collinge, Dan Duryea, Charles Dingle, Carl Benton Reid et John Marriott). Le titre original quelque peu nébuleux évoque en fait la parabole biblique selon laquelle « des petits renards iront manger la vigne du voisin », symbole de la thématique de la cupidité et de l'appât du gain au cœur du film. En effet si les premières images évoquent rappellent L'insoumise (1938 et autre fameux titre Wyler/Davis) par son imagerie classique du Sud des Etats-Unis, l'époque est différente (ici 1900) et aux enjeux romanesque du film précédent succèdent d'autres plus pragmatiques liés au capitalisme moderne.

C'est précisément ces questions qui déchirent les familles Giddens et Hubbard. Les personnages du film peuvent se diviser en loups et agneaux. Regina (Bette Davis) avec ses frères Ben (Charles Dingle) et Oscar (Carl Benton Reid) se sont enrichis en exploitant et dupant leur entourage, le mariage d'intérêt faisant partie des moyens employés. Birdie (magnifique et touchante Patricia Collinge) épouse d'Oscar et Horace (Herbert Marshall) mari de Régina, brisé moralement et physiquement par ce rapport cruel sont donc les agneaux subissant la loi des loups auxquels ils se sont liés. Cette même division opère chez leurs enfants avec la douce et innocente Alexandra (Teresa Wright) et le peu recommandable Leo (Dan Duryea fourbe comme à son habitude). Lorsqu'une affaire juteuse nécessite pour Regina de presser son époux malade pur qu'il y amène son support financier, rien ne l'arrêtera ainsi que ses frères les plus faibles étant condamné à être écrasé ou à se révéler.

Wyler instaure une atmosphère de plus en plus claustrophobe et étouffante où sa mise en scène souligne la violence des rapports de force. Regina et ses frères figure toujours une meute face à un frêle adversaire, une entité unique et solidaire prête à séduire (l'entrevue avec l'investisseur Marshall au début) où fondre sur sa proie. Les trois écartent ainsi instinctivement Birdie lorsqu'ils parlent affaire dans les premières scènes où elle semble toujours légèrement isolée dans le cadre lors de leurs scènes communes. De même la silhouette frêle d'Horace semble être un gibier idéal lorsqu'ils le harcèlent pour obtenir son apport. Ben figure la pire des fourberies sous ses allures avenant, Oscar et son fils l'absence total de scrupule et Bette Davis se déshumanise de façon croissante au fil du récit où s'estompe même son supposé amour filial.

La mise en scène joue également sur la profondeur de champ pour représenter ce rapport dominant/dominé, les plus faibles s'effaçant et se fondant en arrière-plan notamment le moment le plus dramatique où Bette Davis laisse son époux s'écrouler, frappé par une crise cardiaque. A l'inverse l'éveil des agneaux se fait de manière moins sophistiquée, Wyler le capturant avec une simplicité égale à l'innocence de ses personnages, à l'image de la magnifique scène où Birdie s'avoue le désastre qu'est sa vie et le futur s'annonçant pour Alexandra.

Si Richard Carlson est un peu fade en prétendant et révélateur pour Alexandra, celle-ci est interprétée avec charme et détermination par Teresa Wright qui prend de l'assurance. Leur scènes romantiques sont tombent parfois un peu à plat quand celles entre Alexandra et son père sont très touchantes amorçant la prise de conscience et la rébellion finale.

Le final reprend ainsi ce motif de la meute où Alexandra stupéfaite découvre les manigances de sa mère mais cette fois Wyler ne la place pas au centre en proie du trio de méchants, elle sera en arrière-plan les laissant à leur négociations et l'image nous soulignant bien toute la différence avec eux. Une rupture se manifestant dans la conclusion où Alexandra choisit l'amour sincère et s'écarte de la solidarité familiale ne reposant que sur le profit. Là seulement, dans ces derniers instants, le doute semble traverser la froide détermination de Bette Davis. Un drame puissant et sans doute la matrice de pas mal de grands soap financiers et familiaux à la Dallas.


 Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

samedi 7 février 2015

Vous qui avez vingt ans - Enchantment, Irving Reis (1948)

À Londres, durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune femme qui s'est enrôlée dans l'armée, Grizel Dane, rend visite à son oncle, le vieux général Sir Roland « Rollo » Dane, dans l'espoir qu'il accepte de l'héberger chez lui. Par ailleurs, elle fait la connaissance de Pax Masterson, un jeune officier-aviateur. Là-dessus se greffent trois flashbacks où le général se remémore son passé. Dans le premier, lui et ses frères et sœur, Pelham et Selina, rencontrent enfants Lark Ingoldsby, une petite orpheline ramenée à la maison par leur père qui a décidé de l'adopter. Dans le deuxième flashback, les enfants sont devenus adultes et Selina traite Lark comme une servante, l'ayant toujours considérée comme une intruse. Aussi, dans le dernier flashback, elle fait tout pour mettre un terme à l'amour naissant entre Rollo et Lark...

Un magnifique mélo à la tonalité désenchantée et au traitement étonnant, entre classicisme et modernité. Le film s'ouvre sur la découverte d'une grande et vieille maison londonienne d'où nous parviennent les échos d'un passé où elle fut peuplée et agitée par les passions. C'est désormais la demeure d'un vieux général bougon à la retraite, qui se refuse à la quitter malgré la pression de promoteur car rattaché à des obscurs souvenirs. L'arrivée de sa nièce américaine et son histoire d'amour contrariée va rappeler au soldat un dilemme auquel il fut lui-même confronté et dont il regrette encore l'issue.

 C'est la maison et ses murs qui font office de véritable narrateur, faisant le lien entre passé et présent. Plutôt que de jouer du flashback du point de vue d'un seul personnage, les transitions se font selon la pièce où se sont déroulés les évènements clés d'une époque à l'autre, un léger mouvement de caméra faisant office de machine à remonter le temps alors que le décor reste identique. C’est là qu'on découvre l'amour éternel de Rollo en la personne de sa sœur adoptive Lark. Tout d'abord au détour d'une magnifique séquence enfantine dont la candeur tutoie les sommets de l'ouverture de Peter Ibbetson.

Les conflits à venir se dévoilent également avec le personnage de Selina, grande sœur cruelle et jalouse voyant en la nouvelle venue une intruse et qui n'aura de cesse de la séparer de son frère. Le personnage est joué à l'âge adulte par Jayne Meadows, à la prestation impressionnante, tout en retenue et maîtrise, détestable et pathétique à la fois. L'histoire d'amour se déroulant dans le présent est moins palpitante mais constitue un remarquable équilibre par ses questionnements différents (là ce sont les individus qui se créent leur propre barrières par pragmatisme) avec le ton magnifiquement romanesque des moments dans le passé.

David Niven en jeune coq insouciant soudainement happé par l'amour de sa sœur adoptive trouve là un de ses plus beaux rôles (et surprend dans ce regitre de jeune premier romantique) et Teresa Wright est poignante en amoureuses soumises aux évènements. Visuellement splendide, tant dans la reconstitution que dans les idées d'Irving Weis faisant de la maison un personnage à part entière où les proportions et éclairages se modifie selon l'état d'esprit de ses personnages. Pour une fois, on peut trouver le titre français plus approprié dans la manière dont il exprime le regret et la bienveillance des personnages et figures du passé pour la jeune génération destinée à ne pas commettre les mêmes erreurs. La jolie conclusion qui voit définitivement une vie s'arrêter tandis que la romance s'affirme est à ce titre des plus significatives. 

Sorti en dvd zone 1 français chez MGM et doté de sous-titres français

Extrait 

mercredi 6 novembre 2013

Madame Miniver - Mrs Miniver, William Wyler (1942)


Une famille anglaise unie voit son quotidien bouleversé par l'arrivée de la seconde guerre mondiale.

Le Dictateur de Charlie Chaplin (1940), Arise my love de Mitchell Leisen (1940) ou encore To Be or not to be de Lubitsch (1942) furent des films produits par Hollywood avec la volonté sous-jacente d’inciter l’Amérique à entrer en guerre (le Lubitsch tourné avant fut retardé et sorti finalement alors que le pays était déjà engagé). Madame Miniver allait pourtant les surpasser dans cette optique avec un des plus beaux mélos des années 40. Plutôt que la fable de Chaplin ou la farce de Lubitsch, Wyler opte pour le mélodrame à l’empathie plus immédiate avec le destin de cette famille britannique confrontée à la guerre. Le film adapte le livre éponyme de l’auteure anglaise Jan Struther paru en 1940 et au fil de l’engagement inéluctable des Etats-Unis dans le conflit, le scénario n’aura de cesse d’affirmer un propos de plus en plus vindicatif sur l’ennemi allemand, loin de la neutralité des premières moutures. Sorti finalement après Pearl Harbor, le film sera alors totalement en phase avec le sentiment d’alors de l’opinion et aura un impact certain dans la politique de Roosevelt, notamment au niveau de l’aide américaine à la Grande-Bretagne.  Fort heureusement loin de cet assumé rôle de propagande à replacer dans son contexte, Mrs Miniver est surtout un petit bijou d’émotion.

Le fait d’évoquer une famille britannique était supposé amener une certaine distance avec le sujet pour le public américain, mais Wyler en plaçant la thématique d’une guerre, d’un mal et de la mort se rapprochant inéluctablement parle en fait à ses compatriotes encore extérieurs aux évènements. La première partie fait ainsi office de paradis perdu où l’on découvrira  la famille Miniver et le paisible village anglais typique où ils vivent. 

Wyler caractérise ses personnages avec tendresse dans un quotidien fait de situations cocasses – la crise d’achat commune du couple au début-, de seconds rôles attachant –le chef de gare et son goût inattendu pour le la culture des rose- et de romance pleine de candeur entre le fils aîné Miniver et la jolie voisine incarnée par Teresa Wright. 

Le sens du détail du réalisateur et la conviction des acteurs font de ces archétypes universels des êtres plus consistants auquel on pourra s’identifier lorsque les nuages poindront dans ce cadre idyllique. Cette menace, c’est bien sûr le risque de guerre qui vient jeter un froid sur tous ces moments insouciants tel ce God save the queen solennel venant interrompre une scène de bal. 

Une fois le conflit lancé, cette imagerie idéalisée va s’effriter  lorsque la famille devra se confronter aux rigueurs de la guerre. Wyler mêlera idées visuelles et situations dramatiques pour illustrer cette bascule progressive vers vers une tonalité plus sombre. Ce sera d’abord avec l’angoisse latente pour ce fils aîné (Richard Ney) engagé dans la RAF, et surtout avec ces nuits de blitz où les moteurs des avions ennemis et de la chute des obus envahissent désormais l’espace sonore. 

Une des scènes les plus glaçantes verra d’ailleurs Greer Garson et Walter Pidgeon donner le change dans leurs abris en se rassurant par une discussion badine tandis que les explosions se rapprochent. Les Miniver se trouveront ainsi de plus en plus impliqués à ses grands enjeux lorsque le père sera engagé dans une mission de sauvetage à Dunkerque et surtout par la confrontation directe avec l’ennemi lorsqu’un pilote allemand écrasé viendra menacer Greer Garson.  La guerre passe ainsi d’un sujet de conversation lointain à une menace latente puis enfin un danger concret où l’ennemi est à nos portes.

En accentuant ce climat de chaos, Wyler ne cherche pas à faire céder ses héros mais au contraire à éveiller ce qu’il y a de meilleur en eux. On en a un bel exemple tout d’abord avec ce clivage de classe désormais révolu qui verra  la fière Lady Beldon (May Whitty) laisser la victoire à son concurrent « indigne » mais tout aussi méritant dans la traditionnelle compétition florale du village. 

C’est un symbole des comportements héroïques et dignes à venir dans l’adversité. Walter Pidgeon incarne ainsi à la perfection ce flegme britannique apte à faire face à toute situation et Greer Garson trouve là la première incarnation des rôles de femmes ordinaires et courageuses qui feront sa gloire dans les années 40 (formant un couple de cinéma à succès avec Walter Pidgeon Mrs Miniver étant leur première collaboration).  Elle dégage ici une émotion palpable dans un mélange idéal de fragilité et de solidité. 

Wyler alterne d’ailleurs chaque épreuve avec une séquence contemplative et de plénitude, comme pour laisser aux personnages un moment de respiration, un second souffle pour mieux se relever face à ce destin funeste. On aura ainsi une magnifique séquence immaculée au petit jour lorsque Greer Garson vient guetter le retour de son mari au petit matin, Walter Pidgeon et ses enfants face aux dégâts des bombes sur leur maison et lorsqu’ inéluctablement la mort frappera la famille, le final à l’église saluera cette vaillance inébranlable.

La façade délabrée de l’église exprime bien la fin de monde paisible aperçu au début, confirmé par la liste des dernières victimes que citera le prêtre. Pourtant la solidarité de cette communauté, les regards et gestes intenses nous signale que si une ère s’achève, une autre commence. Le discours final vindicatif du prêtre est une ode au courage déployé et à venir du peuple britannique, lassé de subir et prêt à partir en guerre, chacun à sa façon.   

Cette conclusion atténue toute amertume, Henry Wilcoxon (jouant le prêtre) réécrivant longuement avec Wyler cette tirade si puissante qu’elle sera utilisée en tant que tract parachutée dans toute l’Europe occupée. Comme le déclarera Churchill, « Sa propagande vaut bien plusieurs cuirassés. ». En se penchant ainsi sur la situation de leurs alliés britanniques, les Etats-Unis sortaient définitivement de leur position attentiste pour entrer en guerre à leur tour. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner et dans un très beau blu ray

lundi 22 octobre 2012

Les Plus Belles Années de notre vie - The Best Years of Our Lives, William Wyler (1946)


En 1945, alors que se termine la Seconde Guerre mondiale, le destin rassemble trois soldats dans l'avion qui les ramène à Boone City, leur ville natale. Il s'agit du sergent d'infanterie Al Stephenson, du capitaine d'aviation Fred Derry et du marin Homer Parrish. Les trois sont impatients de retourner chez eux, bien qu'ils partagent chacun la même inquiétude à l'idée de reprendre une vie normale...

William Wyler s'inscrivait au cœur des préoccupations de l'Amérique d'alors avec cette poignante vision de la difficile réinsertion des vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Le problème avait son importance dans un pays devant repartir après avoir vécu des années au rythme de l'effort de guerre et c'est d'ailleurs un article du Times (paru en aout 1944) sur les difficultés de retour à la vie civiles des héros de guerre donne à Samuel Goldwyn l'idée de produire un film sur le sujet. Il commande alors au correspondant de guerre MacKinlay Kantor un script dont celui-ci tirera tout d'abord un roman Glory for me qui sera finalement adapté par Robert Sherwood pour donner Les Plus belles Années de notre vie.

William Wyler est tout aussi personnellement impliqué puiqu'entre 1942 et 1945 il entra dans les forces aérienne pour laquelle il filma deux documentaires, The Memphis Belle: A Story of a Flying Fortress ( 1944) et Thunderbolt! (tourné en 1944 et sorti en 1947) où pour le premier il filma au plus près les manœuvres d'une forteresse volante durant ses missions en Europe et le second (Co réalisé avec John Sturges) le quotidien d'une escouade de bombardiers P-47 durant ses campagnes en méditerranée. Dans les deux cas, Wyler partagea largement les risques des soldats, s'évanouissant durant un vol par manque d'oxygène, voyant disparaître son caméraman et ami Harold J. Tannenbaum dont l'appareil sera abattu, et subira de sérieuses lésion auditive suite à la longue exposition au bruit des moteurs. Le réalisateur est donc parfaitement conscient des traumas que ramènent les soldats au sein de leur foyer et cela s'avérera d'autant plus vrai dans les descriptions des troubles du personnage de Dana Andrews également pilote de bombardier.

Le récit s'attarde sur le destin de trois soldat sde retour ensemble au sein de leur ville de Boone City. Tous les séparent si ce n'est l'expérience du combat, solide ciment de leur amitié. Le sergent d'infanterie Al Stephenson (Fredrich March) retourne à sa femme Milly (Myrna Loy), ses deux grands enfants et son métier aisé de banquier. Le capitaine d'aviation Fred Derry (Dana Andrews) s'apprête lui à retrouver une épouse qu'il a à peine connue avant son départ et aura bien du mal à concilier les prestiges et récompenses acquis au front avec son ancien métier de serveur qu'il ne s'imagine pas reprendre.

Enfin le marin Homer Parrish (Harold Russell) est la fois le plus frappé et mieux loti de tous, revenu amputé des deux mains et arborant désormais deux crochets il pourra néanmoins compter sur une famille soudée et sa fiancée l'ayant fébrilement toutes ses années. A travers ses trois personnages, Wyler explore longuement toutes les difficultés pouvant se présenter au niveau intime comme de la vie quotidienne. Les décorations n'ayant guère de valeur sur le dur marché du travail et cette inconnue frivole (Virginia Mayo) que l'on a épousé sans trop savoir pourquoi avant de partir pour Dana Andrews. Ces jeunes adultes qu'on a laissé bambins et qui n'ont plus besoin de nous, l'épouse fidèle avec laquelle il faut réapprendre à vivre pour Al Stephenson. Apprendre à vivre avec le regard des autres et discerner l'amour de la pitié chez sa fiancée pour Homer Parish.

Chacun des héros représente une couche de la société américaine, une société qui ne sais que faire d'eux et où ils ne trouvent plus leur place. Wyler décrit bien cela notamment sur l'incompréhension des collègues de Fredric March face au prêt accordés aux anciens vétérans, celui-ci faisant preuve d'une compréhension s'accordant mal avec son métier. Les nouvelles aptitudes de Dana Andrews parti limonadier et revenu pilote chevronné semblent bien inutiles, le forçant devant pourtant revenir à son ancienne condition. Le destin le plus touchant reste pourtant celui de Homer Parish et du complexe entretenu par son handicap.

L'acteur Harold Russell était réellement amputé des deux mains suite à un incident avec des explosifs lors d'un exercice et fut donc munis de crochets. Wyler le repéra dans Journal d'un Sergent, film de l'armée sur la réhabilitation des vétérans et l'engagea, modifiant ainsi le script où le personnage souffrait au départ de troubles mentaux. Sa poignante prestation lui vaudra l'Oscar du meilleur second rôle parmi les sept récoltés par le film, et même un Oscar d'honneur attribué en amont (et créé pour l'occasion) pour avoir redonné espoir aux vétérans sa victoire dans la vraie catégorie constitue un exemple unique de double victoire.

 Mais à vrai dire tous les acteurs sont au diapason et excellent. On retiendra surtout un Dana Andrews qui trouve son meilleur rôle en héros déchu qui cherche sa voie en ce monde et l'histoire d'amour avec Theresa Wright (parfaite de compréhension et de sensibilité), plus conventionnelle dans son approche mélo que le reste du film parvient à captiver grâce à la qualité d'écriture et aux talents des deux comédiens.

La mise en scène de Wyler fait preuve de son brio habituel pour saisir les tourments intérieur de ces héros. On retiendra notamment l'appréhension des trois hommes avant les retrouvailles au début, la déambulation de Dana Andrews dans le cimetière de bombardiers, tout aussi obsolètes et inutiles que lui. La belle scène où Homer Parrish fait partager son rituel d'handicapé à sa fiancée pensant la faire fuir est tout aussi forte, tout comme l'échange de regard final où tout se joue sans un mot entre Dana Andrews et Theresa Wright. L'équilibre du casting entre gloires montantes et stars établies, la force de cette thématique et le brio de Wyler firent du film un triomphe critique et public de ce qui demeure un des plus beaux classique du réalisateur.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM