Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 1 mars 2023

Suzume - Suzume no tojimari, Makoto Shinkai (2023)


 Dans une petite ville paisible de Kyushu, une jeune fille de 17 ans, Suzume, rencontre un homme qui dit voyager afin de chercher une porte. Décidant de le suivre dans les montagnes, elle découvre une unique porte délabrée trônant au milieu des ruines, seul vestige ayant survécu au passage du temps. Cédant à une inexplicable impulsion, Suzume tourne la poignée, et d'autres portes s'ouvrent alors aux quatre coins du Japon, laissant entrer toutes les catastrophes qu'elles renferment. L'homme est formel : toute porte ouverte doit être fermée. Guidée par des portes nimbées de mystère, Suzume entame un périple en vue de toutes les refermer.

Suzume, nouvel opus de Makoto Shinkai, vient confirmer une sorte d’évidence dans la filmographie du réalisateur, celle d’une hésitation constante entre l’intime et le collectif. Les premières œuvres de Shinkai traduisent cette dichotomie en prenant des postulats mêlant le grandiose du cadre des récits et les enjeux profondément intimistes. Le moyen-métrage The Voice of Distant Star (2002) traite d’une épopée spatiale pour ne finalement se concentrer que sur la séparation et le contact impossible à maintenir entre deux amis adolescents, l’une au confins de l’espace et l’autre demeuré sur terre. De même La Tour au-delà des nuages (2004) se déroulant dans une uchronie SF façon Le Maître du château délaisse les questionnements philosophiques et géopolitiques de son argument pour une nouvelle fois se concentrer sur les retrouvailles amoureuses/amicales d’un trio d’adolescents que ce contexte a séparé. La distance entre les individus, thème récurrent de Shinkai, servait cette dimension intime tandis que les contextes SF ambitieux supposés aborder le collectif n’était que des arrière-plans. 

Avec 5cm par seconde (2007), Shinkai assume pleinement ce penchant pour l’introspection en se délestant de tout élément d’anticipation pour traiter, dans une imagerie flamboyante, de toutes les émotions qu’entraînent le rapprochement amoureux adolescent et les inévitables désillusions et séparations à l’orée de l’âge adulte. C’est une œuvre fondamentale à la suite de laquelle justement, Shinkai tente d’introduire avec plus ou moins d’adresse des préoccupations plus matures et soucieuses du collectif dans Voyage vers Agartha (2011) et The Garden of Words (2013), où la distance entre les êtres s’inscrit dans la problématique du deuil et de la différence d’âge dans une relation amoureuse.

Le tsunami et la catastrophe de Fukushima en 2011 seront les facteurs qui vont enfin permettre à Shinkai d’associer cette question de l’intime et du collectif dans le magnifique Your name (2016). Sorte de synthèse parfaite et accessible de tout ce qui a précédé, Your name entremêle l’argument de catastrophe extraordinaire et la romance adolescente, l’accomplissent du second ne fonctionnant qu’avec l’empêchement du premier par la grâce d’un brillant usage du fantastique. Les Enfants du temps (2019) qui suivit pouvait décevoir par un décalque trop marqué de la mécanique narrative de son prédécesseur, mais marquait par son audacieuse conclusion. Le jeune couple du film y choisissait son bonheur personnel plutôt que le sacrifice qui aurait préservé le Japon d’un nouveau fléau. Shinkai y contredisait cette tradition de résilience japonaise où le collectif doit prendre le pas sur l’individu. Ce précepte si puissant pour faire face aux maux spectaculaires qu’a traversé le pays est aussi au quotidien un carcan empêchant l’individu de se distinguer, de s’accomplir plus personnellement.

On peut donc clairement voir Suzume comme le troisième volet d’une trilogie où Shinkai interroge le ressenti profond des Japonais à l’aune de la nouvelle grande tragédie ayant ouvert la décennie précédente. Cette fois le réalisateur part explicitement des évènements de 2011 (il est plusieurs fois indiqué que le drame qui vit Suzume perdre sa mère s’est déroulé douze ans plus tôt) alors que les catastrophes étaient symboliques dans les deux films précédents (une chute de météorites dans Your name, des pluies diluviennes entraînant des inondations dans Les Enfants du temps). Notre héroïne lycéenne vit avec sa tante sur l’île de Kyushu quand sa route croise celle de Sota, jeune homme mystérieux. Suzume par une curiosité malheureuse va ouvrir une porte libérant un ver d’outre-monde susceptible de provoquer de terribles séismes. La tâche de Sota consiste précisément à maintenir fermées toutes les portes jalonnant le Japon afin d’éviter les catastrophes. Victime d’un sortilège l’ayant transformé en chaise, il va devoir s’appuyer sur l’aide de Suzume pour retrouver le totem permettant de garder closes toutes les portes et éviter le pire. 

Une nouvelle fois le collectif (la population à préserver des possibles séismes) s’entrecroise à l’intime, à la fois dans le passé (les flashbacks laissant supposer que Suzume a déjà été en contact avec ce monde parallèle lorsqu’elle a perdu sa mère) et le présent des personnages, se rapprochant sentimentalement mais dont la possible réussite de la mission pourrait nécessiter un sacrifice, une séparation. Shinkai parvient à traduire de manière mythologique et réaliste cette culture d’un possible chaos dans la société japonaise. Le folklore ancestral japonais imagine que le pays est porté/soutenu par une créature fantastique, un dragon ou un poisson-chat géant appelé Namazu dont les mouvements provoquent les séismes auquel est soumis régulièrement le pays. Makoto Shinkai reprend cet élément à son compte en réinventant cette être sous la forme de vers surgissant hors des portes – et y fait le rapprochement avec toutes catastrophe qu’à pu rencontrer le Japon comme le tremblement de terre du Kanto en 1923, celui de Kobe en 1995 et bien sûr les évènements de 2011. Parallèlement, tous le récit est parcouru de moments où une alerte séisme se déclenche sur le portable des quidams sans qu’ils s’en alarment, cette épée de Damoclès étant inscrite dans leur quotidien. 

Suzume reprend nombre de motifs et situations de Your name et Les Enfants du temps, mais sans le sentiment de redite qui atténuait le plaisir, l’émotion et l’effet de surprise du second. La raison est que cette notion d’intime et de collectif avance d’un seul tenant toute l’histoire, alors que l’intime dominait dans les premières moitiés de Your name et Les Enfants du temps avant d’avoir un brutal rappel et rebondissement d’une catastrophe dormante qui justifierait l’action de la seconde moitié. Cette fois l’apocalypse est imminente pratiquement dès les premières minutes du film, et la menace ne cesse de planer au fil des portes que traquent les héros à travers le Japon. Mais paradoxalement, entre deux morceaux de bravoures, Shinkai ose le road-movie nonchalant (et aux charmantes velléités burlesques seulement effleurées dans ses autres films), fait de rencontres amicales de protagonistes qui vont aider Suzume. Les trajectoires s’inversent ainsi subtilement avec Sota limité à sa condition de chaise succombant au charme et à l’entrain de Suzume.

Sota est en quelque sorte le symbole de cet individu se sacrifiant au collectif (les révélations sur sa vie morne toute entière consacrée à sa mission ancestrale) et découvre les joies de la légèreté, d’une proximité amicale et sans doute amoureuse. A l’inverse, Suzume est une adolescente forcément un peu centrée sur elle-même et qui va découvrir cette notion de dévotion collective après sa bévue initiale à travers ce voyage. Par les codes qu’il a instauré dans ses deux films précédents, Makoto Shinkai se déleste de sa mécanique narrative et nous prépare subtilement au dilemme auquel vont être confrontés ses héros, sans avoir besoin de la bascule d’un twist qui ne surprendra plus personne mais au contraire en nous faisant redouter un choix qui semble inéluctable. Ainsi le climax de l’enjeu collectif et catastrophiste ne constitue pas le clou et climax du film - certains plans iconiques constituant un pic émotionnel conclusif dans Your name ou 5cm par secondes sont même utilisées et désamorcés dès le début comme lorsque les personnages se croisent sans un regard. Your name conditionnait le drame collectif à la relation des personnages et résolvait le tout, Les Enfants du temps faisait faire un choix radical et tendrement égoïste à son couple, Suzume choisit une voie médiane passionnante.

L’esthétique quasi photoréaliste de l’animation de Makoto Shinkai était jusque-là très souvent au service de paysages urbain, avec quelques incursions d’imagerie rurale rappelant ses origines provinciales. Dans Suzume le spectre de personnages d’âges, conditions sociales et métiers très différents rencontrés par les héros est à mettre en corrélation avec la grandes diversités des environnements traversés. Nous prenons le bateau, le train Shinkansen, le vélo ou encore la voiture pour savourer presque sans urgence malgré les enjeux toutes les strates du Japon contemporain et c’est cette chaleureuse vision d’ensemble qu’il faut préserver. Pour la première fois le cadre, les personnages et les enjeux forment un tout qui ne s’oppose pas chez Shinkai qui semble avoir fait la paix avec ce besoin d’individualité et cette préoccupation du collectif. Suzume trop meurtrie sans se l’avouer par son deuil passé (représenté par cette chaise que sa mère lui fabriqua enfant, l'objet de l'introspection devenant celui de l'ouverture avec Sota) endosse la mission de Sota et sort de sa coquille pour les autres. Sota au contraire refuse l’oubli de soi qu’exige cette soumission à la communauté et accepte de vivre.

Ils forment un tout cohérent, une dualité qui existait en filigrane tout au long du récit débarrassé de tout manichéisme. Tout cela est représenté par les déités de chat, mignonne tout en étant néfaste pour Daijin tout de blanc, inquiétante tout en nous révélant à nous même pour son pendant noir. On peut y voir une réinterprétation par Makoto Shinkai des dieux fondateurs japonais Izanagi et Izanami, symboles de la création et de la mort dans un tout harmonieux que le réalisateur illustre par les deux entrées des portes, une pour le monde des vivants et l’autre pour celui des morts. La volonté désormais de vivre de Sota et l’acceptation de la perte pour Suzume, problématiques personnelles profondes pour eux, rejoint finalement le sentiment qui fait avancer le Japon dans son ensemble quelque soit les obstacles. La poignante scène où sous forme de flashbacks oniriques nous voyons toutes les familles destinées à périr se dire joyeusement au revoir le matin d’un certain 11 mars 2011 traduit magnifiquement cette idée. Le collectif est intime et l'intime est collectif, c'est ainsi que se définit le rapport des japonais aux catastrophes qui rythment leurs existences.

Une belle réussite et peut-être un cycle qui s’achève pour Shinkai semble-t-il, à moins d’un nouvel angle inventif pour revisitant ces thématiques ?

En salle le 12 avril

jeudi 9 janvier 2020

Les Enfants du temps - Tenki no Ko, Makoto Shinkai (2019)

Jeune lycéen, Hodaka fuit son île pour rejoindre Tokyo. Sans argent ni emploi, il tente de survivre dans la jungle urbaine et trouve un poste dans une revue dédiée au paranormal. Un phénomène météorologique extrême touche alors le Japon, exposé à de constantes pluies. Hodaka est dépêché pour enquêter sur l'existence de prêtresses du temps. Peu convaincu par cette légende, il change soudainement d'avis lorsqu'il croise la jeune Hina..

Pour Makoto Shinkai, Les Enfants du temps a la lourde tâche d’être le film d’après. Your Name s’est avéré être un succès commercial gigantesque (en tête du box-office japonais de tous les temps) et un véritable phénomène de société. Le réalisateur a certes un fil rouge thématique tout au long de sa filmographie, la distance entre les individus (qu’elle soit géographique, spirituelle, d’âge) mais qu’il aura su renouveler dans des genres et types de récit bien différents (drame intimiste, science-fiction, fantasy) jusqu’à la synthèse parfaite que fut Your Name grâce à sa résonance avec les préoccupations de la société japonaise post-Fukushima. Qu’allait-il en être du film suivant ?

Dans l’esthétique et la construction narrative, Les Enfants du temps est clairement tributaire de son prédécesseur. L’introduction façon clip/spot publicitaire (une activité annexe de Shinkai) sur fond d’une chanson pétaradante de Radwimps amorce cet effet de redite. Le récit progresse vers un rebondissement à mi-parcours dont l’émotion fonctionne grâce à l’attachement aux personnages, mais dont l’arrivée est attendue du fait d’une narration cousue de fil blanc et du passif de Your Name pour le spectateur. Shinkai a clairement voulut creuser le sillon de son grand œuvre mais parvient par intermittences à nous proposer autre chose. On retrouve son obsession pour le réalisme et la poésie urbaine tokyoïte qu’il capture dans son immensité, mais aussi son intime.

 On accompagne ainsi les premiers pas hésitants du fugueur Hodaka dans la cité, où il va rencontrer la bienveillance de certains adultes et l’amour avec Hina, jeune fille indépendante. La première partie rappelle ainsi la veine « tranche de vie » de The Garden of Words (2013), mais cette fois en explorant un Tokyo différent, celui des travailleurs multipliant les jobs d’appoint pour survivre, malheureusement aussi celui des business douteux et l’exploitation sexuelle. C’est la connexion entre les personnages et la famille de substitution qui va se façonner dans l’entraide qui apporte un rayon de soleil, un arc en ciel dans le quotidien fastidieux de cette ville constamment pluvieuse. Ce besoin ne concerne pas seulement les héros mais la ville, le pays tout entier. C’est là qu’intervient la faculté surnaturelle de Hina de pouvoir momentanément interrompre la pluie, un don qui sera exploité momentanément pour illuminer les gens dans le besoin. Tout comme l’échange de corps dans Your Name, ce simple argument avait le potentiel de tenir le film entier à travers toutes possibilités dramatiques offertes. Shinkai y amène un compte à rebours qui fait donc redite dans son déroulement mais qui diffère dans la portée thématique.

Tous les personnages se trouvent dans un entre-deux entre l’enfance et l’âge adulte. Les adolescents Hodoka et Hina ont malgré eux dû prendre prématurément des responsabilités d’adulte, tandis qu’à l’inverse l’adulte et père Suga vit encore une existence d’ado attardé. La résilience japonaise face aux adversités diverses (Hiroshima, Fukushima, tremblement de terre de Kobé) que le pays a pu rencontrer appelle constamment à un oubli individuel au service du collectif – qui trouve son miroir négatif avec le fanatisme et les kamikazes de la Seconde Guerre mondiale. Le scénario du film appelle donc naturellement à ce même renoncement pour les héros, le sacrifice de Hina pouvant conduire à la fin des pluies diluviennes et par ricochet à la perte de son aimée par Hodoka qui se ferait pour le bien de tous. C’est la direction que prenait Your Name, où le couple Taki/Mitsua cherchait autant à se sauver mutuellement qu’à empêcher une catastrophe collective.

C’est précisément là que réside la différence et vraie audace de Les Enfants du temps, tourner le dos à cette logique du don de soi. Tout en lassant grandement par des ressorts dramatiques connus (la course-poursuite finale tourne à vide sans l’urgence et l’émoi de Your Name), Shinkai refuse une plénitude du peuple au détriment de celle de l’individu. Les instants les plus chaleureux et magiques ne sont pas ceux ayant vu la pluie momentanément s’arrêter, mais ceux où les héros auront été autorisés à être des adolescents dans toute leur inconséquence, immaturité et frémissements des premiers amours. Un message audacieux, tant dans le contexte japonais que celui occidental célébrant une Greta Thunberg de la part d’un Shinkai conscient des soubresauts du monde qui l’entoure, mais pas disposé pour autant à un renoncement personnel. Passionnant même si l’on espère que son prochain film nous offrira un écrin plus surprenant.

En salle

 

mercredi 28 décembre 2016

Your name - Kimi no na wa, Makoto Shinkai (2016)


Mitsuha, adolescente coincée dans une famille traditionnelle, rêve de quitter ses montagnes natales pour découvrir la vie trépidante de Tokyo. Elle est loin d’imaginer pouvoir vivre l’aventure urbaine dans la peau de… Taki, un jeune lycéen vivant à Tokyo, occupé entre son petit boulot dans un restaurant italien et ses nombreux amis. À travers ses rêves, Mitsuha se voit littéralement propulsée dans la vie du jeune garçon au point qu’elle croit vivre la réalité… Tout bascule lorsqu’elle réalise que Taki rêve également d’une vie dans les montagnes, entouré d’une famille traditionnelle… dans la peau d’une jeune fille ! Une étrange relation s’installe entre leurs deux corps qu’ils accaparent mutuellement. Quel mystère se cache derrière ces rêves étranges qui unissent deux destinées que tout oppose et qui ne se sont jamais rencontrées ?

L’heure de la rencontre entre Makoto Shinkai et le grand public français semble enfin arrivée avec Your Name, son film le plus accessible et véritable phénomène du box-office japonais récent – où il est devenu le plus grand succès d’animation derrière Le Voyage de Chihiro (2001), tout en entrant dans le top 10 tous genres confondus. Auparavant Shinkai constituait un secret bien gardé des férus d’animation japonaise avec une filmographie sensible parcourue par le thème central de la solitude et de l’éloignement entre les individus. Il l’illustrera tout d’abord par un romantisme suranné et le spleen adolescent de ses premières œuvres (le court-métrage The Voices of Distant Star (2002), La Tour au-delà des nuages (2004), puis par une approche plus adulte et douloureuse (la transition que constitue 5 centimètres par secondes (2007)) que ce soit par le deuil avec Voyage vers Agartha (2012) ou la différence d’âge des amoureux de Garden of Words (2013). Your Name constitue une véritable synthèse de toutes ces variations sur le même thème, tout en exprimant le renouveau plutôt que la redite pour Makoto Shinkai. On y retrouve le motif spatio-temporel comme motif de séparation, tant d’un point de vue symbolique, concret et surnaturel qui s’inscrit dans des grands genres : la science-fiction de The Voices of Distant Star et son voyage stellaire à la communication distendue avec la Terre, l’uchronie belliqueuse de La Tour au-delà des nuages où le salut vient du souvenir et des rêves et Voyage vers Agartha où l’aventure Miyasakienne (influence assumée) se baigne d’une noirceur inattendue. Parallèlement et notamment dans ses court-métrages Makoto Shinkai creusait le même sillon dans une approche narrative plus dépouillée et ancrée dans le réel.

5 centimètres par secondes exploite presque jusqu’à l’autisme le romantisme mélancolique du réalisateur avant d’oser un virage courageux et résigné avec son troisième segment où Shinkai accepte les désillusions de l’âge adulte. Les motifs esthétiques de Shinkai, délestés de l’apparat du cinéma de genre en voyaient leur force décuplées et construisaient des espaces intimes dont le sens du détail offrait un profond mimétisme aux sentiments des personnages dans le somptueux Garden of Words. Cette notion de distance prenait alors des contours plus complexes que traduisent les choix formels. La proximité physique du couple le temps d’une promenade dans le deuxième segment de 5 centimètre par secondes n’en signifie pas moins leur éloignement, tant par le ciel ténébreux qui domine la scène que par le plan d’ensemble qui élimine la notion de complicité par le regard pour les réduire à deux silhouettes anonymes dans le décor. 

A l’inverse il suffira de lever les yeux au ciel le garçon resté sur Terre de The Voices of Distant Star pour que le contrechamp s’opère depuis l’espace et à des années-lumière de là avec sa camarade partie depuis des années. Par un même choix de filmer des protagonistes perdus dans l’immensité d’un décor, il suffit d’un mouvement subtil, d’un choix de cadrage précis pour donner à ce thème de la distance une tonalité mélancolique mais follement romantique ou au contraire sombre et désespérée. Toutes ces nuances étalée dans la filmographie de Makoto Shinkai trouvent une forme d’unicité dans ce nouveau film.

Au premier abord Your Name semble détonner avec cette évolution de Shinkai par ce retour aux amours adolescente et à un postulat surnaturel, en plus d’adopter une tonalité légère inédite chez lui. La première partie exploite habilement la comédie romantique et de situation qu’induit le switch des personnages mais n’en fait pas le motif principal du récit. Le réalisateur s’affranchit de ce qui aurait pu constituer un film entier chez d’autres : tous les quiproquos et décalages comiques possibles se résumant à la seule première partie du film. Tout cela est tout de même largement et brillamment exploité, que ce soit l’ambiguïté sexuelle (certes de façon comique mais néanmoins concrète avec la découverte choquante ou amusée des « attributs » de l’autre, on aura même un semblant de coming-out avec un camarade de Taki sous le charme quand ce dernier est habité par l’esprit de Mitsuha) ou la perte de repères se répercutant à un ensemble plus vaste ville/campagne, Taki presque autonome et livré à lui-même – le père reste une silhouette – dans son cadre urbain alors que Mitsuha est plus entourée mais aussi écrasée par la tradition de ce monde rural.

Makoto Shinkai tout en exploitant des situations rebattues de l’animation japonaise (le travestissement et la sexualité incertaine d’un Ranma 1/2 ou le quotidien qui se dérobe dans La Traversée du temps (2007) de Mamoru Hosoda) tisse donc une comédie romantique enlevée et moderne où la complicité grandit par la découverte du quotidien de l’autre, par des échanges préventifs amusant via les smartphones. Tout en optant pour un ton plus lumineux et enlevé que d’ordinaire, c’est dans son style introspectif que Shinkai dévoile les nuances plus subtiles du récit. Après avoir jouée l’entremetteuse dans le corps de Taki, Mitsuha est frappée d’une tristesse inattendue qui rend réelle la chimère de cette relation étrange alors que ce déroule le rendez-vous amoureux qu’elle a initiée mais dont elle est absente. Quant à Taki, l’esprit absorbé par cette autre insaisissable, il s’avère totalement absent pour la vraie jeune femme avec laquelle il est en tête à tête.

L’intérêt est relancé par un rebondissement à mi-parcours où la distance entre les personnages ne s’avère pas géographique mais temporelle. Du coup la quête désespérée de l’autre retrouve donc la veine romanesque et la mélancolie suspendue des débuts de Shinkai, même si le surnaturel est là pour introduire une séparation lié à un argument plus tragique où plane le traumatisme de Fukushima pour les japonais. On conçoit alors sous la légèreté de façade la virtuosité de cette première partie pour déployer une structure complexe, introduire magnifiquement l’entourage du couple et toutes les notions traditionnelles et rituelles japonaise qui auront leur importance par la suite.

C’est formellement somptueux, que ce soit dans la poésie urbaine colorée et foisonnante reprise en meilleur encore de Garden of Words et on a une belle audace en sortant enfin de la célébration pastorale et rurale de Ghibli et de ses successeurs (Les Enfants Loups (2012), Lettre à Momo (2011, Un été avec Coo (2007), Souvenirs gouttes à gouttes (1991) : tous très bons mais prolongeant la tradition et le thème du « Furusato » – retour au pays natal – de l’animation japonaise) où la campagne et ses traditions sont une prison pour l’héroïne qui ne rêve que de liberté à Tokyo.

Les idées poétiques tant narratives que visuelles sont splendides (la rencontre tant attendue dans un entre-monde au crépuscule poursuivant l’interaction chimérique du couple, le double sens poétique et morbide de la chute de météorites selon l’instant du récit) et Shinkai s’offre une autocitation passionnante avec des retrouvailles finales reprenant la situation et la mise en scène de l’épilogue de 5 centimètres par secondes mais avec une issue différente. Le spleen adolescent sombre de ce film tout comme le mélo adulte un poil trop forcé sur la fin de Garden of Words trouve un équilibre lumineux dans Your Name, comme une réponse chargée d’espoir à l’incertitude et la fatalité qui imprègne les japonais après les catastrophes récentes. Cette idée de de la catastrophe de Fukushima comme raison de raviver la flamme vitale se trouvait déjà dans Les Enfants Loups où Mamoru Hosoda faisait d’une imagerie associée au passé un motif de construction du futur – comme nous l’expliquions dans notre dossier Animation japonaise et Ecologie. Makoto Shinkai procède de la même manière, en s’éloignant des amours sans issues qui irriguent son œuvre  pour enfin laisser les sentiments s’affirmer, ici et maintenant.

Sorti en BR et dvd zone 2 chez Anime

samedi 19 octobre 2013

The Garden of Words - Kotonoha no Niwa, Makoto Shinkai (2013)


Takao, qui est en apprentissage pour devenir cordonnier, sèche les cours et dessine des chaussures dans un jardin de style japonais. Il y rencontre une mystérieuse femme, Yukino, qui est plus âgée que lui. Par la suite, et sans se donner rendez-vous, ils commencent à se voir encore et encore mais seulement les jours de pluie. Ils finissent par discuter ensemble et s'ouvre l'un à l'autre. Mais la fin de la saison des pluies approche…

Depuis ses débuts, Makoto Shinkai se sera fait le peintre d’un romantisme mélancolique et passionné où la distance entre les individus s’affirmait comme sa thématique récurrente. Dans un premier temps Shinkai exprimerait cette facette dans une tonalité flamboyante où la grandiloquence du cadre des histoires contrebalancerait constamment avec l’intimisme des amours de ses héros adolescent.  Dans Voice of Distant Star (2002), l’impressionnant court métrage qui le fit connaître, le réalisateur narrait la correspondance de plus en plus espacée entre un garçon et sa meilleure amie choisie pour participer à une expédition spatiale aux confins de la galaxie. 

Ce ne serait plus le cosmos mais le monde des rêves qui séparerait les amoureux de son premier film La Tour au-delà des nuages (2004) situé cette fois dans un Japon uchronique et guerrier qui aurait gagné la Seconde Guerre Mondiale. Shinkai allait avec son chef d’œuvre 5cm par seconde (2007) magnifier cette veine tout en l’emmenant avec son final terriblement lucide vers des territoires plus adultes. Cette évolution se ressentirait dans l’envoutant Voyage vers Agartha (2012) où en dépit de l’univers fantasy sous inspiration Ghibli, le thème de la distance et de la séparation prendrait définitivement cette approche adulte en l’abordant via le questionnement sur le deuil.

The Garden of Words, nouveau moyen-métrage de Shinkai  fait preuve d’une épure narrative qui va explorer de nouveau ce thème de la distance sous un angle neuf et mature. Takao, lycéen qui rêve d’être cordonnier profite en cette saison des pluies de chaque matinée d’averse pour sécher les cours et se réfugier dans un parc du quartier de Shinjuku où il peut s’adonner à ses rêveries et dessiner. Là il va faire la rencontre de Yukino, une jeune femme qui elle aussi fuit le quotidien de son job dans ce parc. Shinkai tisse progressivement le lien entre ces deux solitudes, les retrouvailles en ces lieux les jours de pluie créant progressivement une curiosité, un intérêt, une amitié puis sans doute quelque chose de plus fort qu’ils n’osent pas s’avouer. 

Ce coin couvert du parc et la dimension protectrice qu’acquiert la pluie en isolant ainsi les personnages du monde extérieur crée pour eux un havre de paix les éloignant des difficultés de l’extérieur. Un monologue appuie cet aspect quand un des personnages avoue être perdu lorsque le soleil illumine l’immensité urbaine alors qu’il se sent comme chez lui dès que les premières  gouttes tombent. 

Le travail esthétique autour de ce motif de l'eau est très pensé et visuellement somptueux, que ce soi la transformation du décor devenant soudain plus restreint et intime avec l'arrivée de la pluie (notamment par la photo où cette humidité ambiante change la couleur et le rôle de la faune environnante), les motifs formés par les gouttes tombant sur les flaques et leur bruit clair renforçant la tonalité apaisée et le silence complice du moment. Le beau temps reflètera toujours un paysage urbain trop vaste où chacun est anonyme et se perd dans la masse. La pluie isole et rapproche les âmes, à l'image de nos héros.

L’ancrage social est plus prégnant que dans les précédentes œuvres de Shinkai à travers les problématiques des personnages. Takao nourrit les angoisses d’un adolescent de son âge quant à son avenir, d’autant qu’il a choisi une voie inhabituelle avec cette passion pour la fabrication de chaussure où son assiduité et son sérieux le rendent très différents de ses camarades plus oisifs. Cela a donc quelque chose de rassurant de voir avec Yukino une adulte tout autant dans l’expectative que lui. 

Le scénario reste plus évasif sur les raison du malaise de Yukino et plus que par le cadre où elle évolue, c’est par le spleen urbain et la mélancolie en suspens que s’exprime sa faiblesse quand chaque matin, encore et encore elle fait volte-face au moment de monter dans ce métro l’amenant sur son lieu de travail et préfère retourner au parc. 

Shinkai fait partager avec ces deux personnages  les propres doutes rencontrés durant sa carrière que ce soit son orientation vers la mise en scène de film d’animation où il n’avait alors aucune expérience (après des études littéraires et avoir travaillé dans le milieu du jeu vidéo) comme Takao avec son attrait pour la cordonnerie tandis que l’âge de Yukino (27 ans), sa confusion amoureuse et professionnelles correspondent également à la période de sa remise en question. Si Takao confirme d’ailleurs sa capacité à exprimer ces tourments adolescents, Yukino est son premier grand personnage féminin, tout en retenu et magnifiquement dépeint.

La distance n’est donc plus ici géographique (Voice of Distant Star), rêvée (La Tour au-delà des nuages) ou existentielle (5cm par secondes, Le Voyage vers Agartha) mais repose sur la différence d’âge entre l’adolescent Takao et la jeune adulte Yukino malgré les sentiments que l’on devine entre eux. Ces sentiments se devinent autant lors des entrevues de plus en plus enjouées au parc que lors des jours sans pluie où l’absence de l’autre se ressent. Shinkai manie l’ellipse avec une poésie rare (Takao s’endormant en espérant qu’il pleuvra le lendemain) plus que la romance, c’est l’équilibre et la confiance à retrouver pour chacun qui constitue l’enjeu du film. 

Sans trop en dire, le lieu que fuient Takao et Yukino n’est sans doute pas si différent et si l’un doit s’y confronter pour faire face à cet avenir qui l’effraie tant, l’autre doit au contraire y remettre de l’ordre dans son présent. Yukino et Takao se seront mutuellement réappris à « marcher » (comme le souligne le leitmotiv poétique du film) mais les conventions les empêchent d’aller plus loin. Après toute la retenue feutrée qui a dominé le film, Shinkai ose néanmoins la grande scène démonstrative où ils s’avouent le tumulte qui les agitent depuis leur première rencontre, le tout sous une pluie battante bien sûr.

La résignation adulte de ses œuvres récentes et la candeur juvénile se partagent donc dans la fin ouverte où malgré les obstacles Yukino et Takao seront certainement amenés à se retrouver. Shinkai a même admis lors de l’avant-première que la suite était en cours de publication sous forme de roman cette fois. 

Le réalisateur a  inscrit ses thèmes dans une veine plus réaliste, que ce soit par le cadre et le ton adopté, rendant d’autant plus poignantes et palpables les émotions exprimées et ce avec une grâce visuelle intacte. Le temps des grandes envolées épiques d’antan n’est pourtant pas forcément révolu puisque son prochain essai devrait le voir revenir à la science -fiction. En attendant, la promenade dans ce « jardin des mots » n’a pas fini de nous hanter. 

 Sortira en janvier prochain en dvd et Blu Ray chez Kaze