Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 9 janvier 2020

Les Enfants du temps - Tenki no Ko, Makoto Shinkai (2019)

Jeune lycéen, Hodaka fuit son île pour rejoindre Tokyo. Sans argent ni emploi, il tente de survivre dans la jungle urbaine et trouve un poste dans une revue dédiée au paranormal. Un phénomène météorologique extrême touche alors le Japon, exposé à de constantes pluies. Hodaka est dépêché pour enquêter sur l'existence de prêtresses du temps. Peu convaincu par cette légende, il change soudainement d'avis lorsqu'il croise la jeune Hina..

Pour Makoto Shinkai, Les Enfants du temps a la lourde tâche d’être le film d’après. Your Name s’est avéré être un succès commercial gigantesque (en tête du box-office japonais de tous les temps) et un véritable phénomène de société. Le réalisateur a certes un fil rouge thématique tout au long de sa filmographie, la distance entre les individus (qu’elle soit géographique, spirituelle, d’âge) mais qu’il aura su renouveler dans des genres et types de récit bien différents (drame intimiste, science-fiction, fantasy) jusqu’à la synthèse parfaite que fut Your Name grâce à sa résonance avec les préoccupations de la société japonaise post-Fukushima. Qu’allait-il en être du film suivant ?

Dans l’esthétique et la construction narrative, Les Enfants du temps est clairement tributaire de son prédécesseur. L’introduction façon clip/spot publicitaire (une activité annexe de Shinkai) sur fond d’une chanson pétaradante de Radwimps amorce cet effet de redite. Le récit progresse vers un rebondissement à mi-parcours dont l’émotion fonctionne grâce à l’attachement aux personnages, mais dont l’arrivée est attendue du fait d’une narration cousue de fil blanc et du passif de Your Name pour le spectateur. Shinkai a clairement voulut creuser le sillon de son grand œuvre mais parvient par intermittences à nous proposer autre chose. On retrouve son obsession pour le réalisme et la poésie urbaine tokyoïte qu’il capture dans son immensité, mais aussi son intime.

 On accompagne ainsi les premiers pas hésitants du fugueur Hodaka dans la cité, où il va rencontrer la bienveillance de certains adultes et l’amour avec Hina, jeune fille indépendante. La première partie rappelle ainsi la veine « tranche de vie » de The Garden of Words (2013), mais cette fois en explorant un Tokyo différent, celui des travailleurs multipliant les jobs d’appoint pour survivre, malheureusement aussi celui des business douteux et l’exploitation sexuelle. C’est la connexion entre les personnages et la famille de substitution qui va se façonner dans l’entraide qui apporte un rayon de soleil, un arc en ciel dans le quotidien fastidieux de cette ville constamment pluvieuse. Ce besoin ne concerne pas seulement les héros mais la ville, le pays tout entier. C’est là qu’intervient la faculté surnaturelle de Hina de pouvoir momentanément interrompre la pluie, un don qui sera exploité momentanément pour illuminer les gens dans le besoin. Tout comme l’échange de corps dans Your Name, ce simple argument avait le potentiel de tenir le film entier à travers toutes possibilités dramatiques offertes. Shinkai y amène un compte à rebours qui fait donc redite dans son déroulement mais qui diffère dans la portée thématique.

Tous les personnages se trouvent dans un entre-deux entre l’enfance et l’âge adulte. Les adolescents Hodoka et Hina ont malgré eux dû prendre prématurément des responsabilités d’adulte, tandis qu’à l’inverse l’adulte et père Suga vit encore une existence d’ado attardé. La résilience japonaise face aux adversités diverses (Hiroshima, Fukushima, tremblement de terre de Kobé) que le pays a pu rencontrer appelle constamment à un oubli individuel au service du collectif – qui trouve son miroir négatif avec le fanatisme et les kamikazes de la Seconde Guerre mondiale. Le scénario du film appelle donc naturellement à ce même renoncement pour les héros, le sacrifice de Hina pouvant conduire à la fin des pluies diluviennes et par ricochet à la perte de son aimée par Hodoka qui se ferait pour le bien de tous. C’est la direction que prenait Your Name, où le couple Taki/Mitsua cherchait autant à se sauver mutuellement qu’à empêcher une catastrophe collective.

C’est précisément là que réside la différence et vraie audace de Les Enfants du temps, tourner le dos à cette logique du don de soi. Tout en lassant grandement par des ressorts dramatiques connus (la course-poursuite finale tourne à vide sans l’urgence et l’émoi de Your Name), Shinkai refuse une plénitude du peuple au détriment de celle de l’individu. Les instants les plus chaleureux et magiques ne sont pas ceux ayant vu la pluie momentanément s’arrêter, mais ceux où les héros auront été autorisés à être des adolescents dans toute leur inconséquence, immaturité et frémissements des premiers amours. Un message audacieux, tant dans le contexte japonais que celui occidental célébrant une Greta Thunberg de la part d’un Shinkai conscient des soubresauts du monde qui l’entoure, mais pas disposé pour autant à un renoncement personnel. Passionnant même si l’on espère que son prochain film nous offrira un écrin plus surprenant.

En salle

 

mercredi 28 décembre 2016

Your name - Kimi no na wa, Makoto Shinkai (2016)


Mitsuha, adolescente coincée dans une famille traditionnelle, rêve de quitter ses montagnes natales pour découvrir la vie trépidante de Tokyo. Elle est loin d’imaginer pouvoir vivre l’aventure urbaine dans la peau de… Taki, un jeune lycéen vivant à Tokyo, occupé entre son petit boulot dans un restaurant italien et ses nombreux amis. À travers ses rêves, Mitsuha se voit littéralement propulsée dans la vie du jeune garçon au point qu’elle croit vivre la réalité… Tout bascule lorsqu’elle réalise que Taki rêve également d’une vie dans les montagnes, entouré d’une famille traditionnelle… dans la peau d’une jeune fille ! Une étrange relation s’installe entre leurs deux corps qu’ils accaparent mutuellement. Quel mystère se cache derrière ces rêves étranges qui unissent deux destinées que tout oppose et qui ne se sont jamais rencontrées ?

L’heure de la rencontre entre Makoto Shinkai et le grand public français semble enfin arrivée avec Your Name, son film le plus accessible et véritable phénomène du box-office japonais récent – où il est devenu le plus grand succès d’animation derrière Le Voyage de Chihiro (2001), tout en entrant dans le top 10 tous genres confondus. Auparavant Shinkai constituait un secret bien gardé des férus d’animation japonaise avec une filmographie sensible parcourue par le thème central de la solitude et de l’éloignement entre les individus. Il l’illustrera tout d’abord par un romantisme suranné et le spleen adolescent de ses premières œuvres (le court-métrage The Voices of Distant Star (2002), La Tour au-delà des nuages (2004), puis par une approche plus adulte et douloureuse (la transition que constitue 5 centimètres par secondes (2007)) que ce soit par le deuil avec Voyage vers Agartha (2012) ou la différence d’âge des amoureux de Garden of Words (2013). Your Name constitue une véritable synthèse de toutes ces variations sur le même thème, tout en exprimant le renouveau plutôt que la redite pour Makoto Shinkai. On y retrouve le motif spatio-temporel comme motif de séparation, tant d’un point de vue symbolique, concret et surnaturel qui s’inscrit dans des grands genres : la science-fiction de The Voices of Distant Star et son voyage stellaire à la communication distendue avec la Terre, l’uchronie belliqueuse de La Tour au-delà des nuages où le salut vient du souvenir et des rêves et Voyage vers Agartha où l’aventure Miyasakienne (influence assumée) se baigne d’une noirceur inattendue. Parallèlement et notamment dans ses court-métrages Makoto Shinkai creusait le même sillon dans une approche narrative plus dépouillée et ancrée dans le réel.

5 centimètres par secondes exploite presque jusqu’à l’autisme le romantisme mélancolique du réalisateur avant d’oser un virage courageux et résigné avec son troisième segment où Shinkai accepte les désillusions de l’âge adulte. Les motifs esthétiques de Shinkai, délestés de l’apparat du cinéma de genre en voyaient leur force décuplées et construisaient des espaces intimes dont le sens du détail offrait un profond mimétisme aux sentiments des personnages dans le somptueux Garden of Words. Cette notion de distance prenait alors des contours plus complexes que traduisent les choix formels. La proximité physique du couple le temps d’une promenade dans le deuxième segment de 5 centimètre par secondes n’en signifie pas moins leur éloignement, tant par le ciel ténébreux qui domine la scène que par le plan d’ensemble qui élimine la notion de complicité par le regard pour les réduire à deux silhouettes anonymes dans le décor. 

A l’inverse il suffira de lever les yeux au ciel le garçon resté sur Terre de The Voices of Distant Star pour que le contrechamp s’opère depuis l’espace et à des années-lumière de là avec sa camarade partie depuis des années. Par un même choix de filmer des protagonistes perdus dans l’immensité d’un décor, il suffit d’un mouvement subtil, d’un choix de cadrage précis pour donner à ce thème de la distance une tonalité mélancolique mais follement romantique ou au contraire sombre et désespérée. Toutes ces nuances étalée dans la filmographie de Makoto Shinkai trouvent une forme d’unicité dans ce nouveau film.

Au premier abord Your Name semble détonner avec cette évolution de Shinkai par ce retour aux amours adolescente et à un postulat surnaturel, en plus d’adopter une tonalité légère inédite chez lui. La première partie exploite habilement la comédie romantique et de situation qu’induit le switch des personnages mais n’en fait pas le motif principal du récit. Le réalisateur s’affranchit de ce qui aurait pu constituer un film entier chez d’autres : tous les quiproquos et décalages comiques possibles se résumant à la seule première partie du film. Tout cela est tout de même largement et brillamment exploité, que ce soit l’ambiguïté sexuelle (certes de façon comique mais néanmoins concrète avec la découverte choquante ou amusée des « attributs » de l’autre, on aura même un semblant de coming-out avec un camarade de Taki sous le charme quand ce dernier est habité par l’esprit de Mitsuha) ou la perte de repères se répercutant à un ensemble plus vaste ville/campagne, Taki presque autonome et livré à lui-même – le père reste une silhouette – dans son cadre urbain alors que Mitsuha est plus entourée mais aussi écrasée par la tradition de ce monde rural.

Makoto Shinkai tout en exploitant des situations rebattues de l’animation japonaise (le travestissement et la sexualité incertaine d’un Ranma 1/2 ou le quotidien qui se dérobe dans La Traversée du temps (2007) de Mamoru Hosoda) tisse donc une comédie romantique enlevée et moderne où la complicité grandit par la découverte du quotidien de l’autre, par des échanges préventifs amusant via les smartphones. Tout en optant pour un ton plus lumineux et enlevé que d’ordinaire, c’est dans son style introspectif que Shinkai dévoile les nuances plus subtiles du récit. Après avoir jouée l’entremetteuse dans le corps de Taki, Mitsuha est frappée d’une tristesse inattendue qui rend réelle la chimère de cette relation étrange alors que ce déroule le rendez-vous amoureux qu’elle a initiée mais dont elle est absente. Quant à Taki, l’esprit absorbé par cette autre insaisissable, il s’avère totalement absent pour la vraie jeune femme avec laquelle il est en tête à tête.

L’intérêt est relancé par un rebondissement à mi-parcours où la distance entre les personnages ne s’avère pas géographique mais temporelle. Du coup la quête désespérée de l’autre retrouve donc la veine romanesque et la mélancolie suspendue des débuts de Shinkai, même si le surnaturel est là pour introduire une séparation lié à un argument plus tragique où plane le traumatisme de Fukushima pour les japonais. On conçoit alors sous la légèreté de façade la virtuosité de cette première partie pour déployer une structure complexe, introduire magnifiquement l’entourage du couple et toutes les notions traditionnelles et rituelles japonaise qui auront leur importance par la suite.

C’est formellement somptueux, que ce soit dans la poésie urbaine colorée et foisonnante reprise en meilleur encore de Garden of Words et on a une belle audace en sortant enfin de la célébration pastorale et rurale de Ghibli et de ses successeurs (Les Enfants Loups (2012), Lettre à Momo (2011, Un été avec Coo (2007), Souvenirs gouttes à gouttes (1991) : tous très bons mais prolongeant la tradition et le thème du « Furusato » – retour au pays natal – de l’animation japonaise) où la campagne et ses traditions sont une prison pour l’héroïne qui ne rêve que de liberté à Tokyo.

Les idées poétiques tant narratives que visuelles sont splendides (la rencontre tant attendue dans un entre-monde au crépuscule poursuivant l’interaction chimérique du couple, le double sens poétique et morbide de la chute de météorites selon l’instant du récit) et Shinkai s’offre une autocitation passionnante avec des retrouvailles finales reprenant la situation et la mise en scène de l’épilogue de 5 centimètres par secondes mais avec une issue différente. Le spleen adolescent sombre de ce film tout comme le mélo adulte un poil trop forcé sur la fin de Garden of Words trouve un équilibre lumineux dans Your Name, comme une réponse chargée d’espoir à l’incertitude et la fatalité qui imprègne les japonais après les catastrophes récentes. Cette idée de de la catastrophe de Fukushima comme raison de raviver la flamme vitale se trouvait déjà dans Les Enfants Loups où Mamoru Hosoda faisait d’une imagerie associée au passé un motif de construction du futur – comme nous l’expliquions dans notre dossier Animation japonaise et Ecologie. Makoto Shinkai procède de la même manière, en s’éloignant des amours sans issues qui irriguent son œuvre  pour enfin laisser les sentiments s’affirmer, ici et maintenant.

Sorti en BR et dvd zone 2 chez Anime

samedi 19 octobre 2013

The Garden of Words - Kotonoha no Niwa, Makoto Shinkai (2013)


Takao, qui est en apprentissage pour devenir cordonnier, sèche les cours et dessine des chaussures dans un jardin de style japonais. Il y rencontre une mystérieuse femme, Yukino, qui est plus âgée que lui. Par la suite, et sans se donner rendez-vous, ils commencent à se voir encore et encore mais seulement les jours de pluie. Ils finissent par discuter ensemble et s'ouvre l'un à l'autre. Mais la fin de la saison des pluies approche…

Depuis ses débuts, Makoto Shinkai se sera fait le peintre d’un romantisme mélancolique et passionné où la distance entre les individus s’affirmait comme sa thématique récurrente. Dans un premier temps Shinkai exprimerait cette facette dans une tonalité flamboyante où la grandiloquence du cadre des histoires contrebalancerait constamment avec l’intimisme des amours de ses héros adolescent.  Dans Voice of Distant Star (2002), l’impressionnant court métrage qui le fit connaître, le réalisateur narrait la correspondance de plus en plus espacée entre un garçon et sa meilleure amie choisie pour participer à une expédition spatiale aux confins de la galaxie. 

Ce ne serait plus le cosmos mais le monde des rêves qui séparerait les amoureux de son premier film La Tour au-delà des nuages (2004) situé cette fois dans un Japon uchronique et guerrier qui aurait gagné la Seconde Guerre Mondiale. Shinkai allait avec son chef d’œuvre 5cm par seconde (2007) magnifier cette veine tout en l’emmenant avec son final terriblement lucide vers des territoires plus adultes. Cette évolution se ressentirait dans l’envoutant Voyage vers Agartha (2012) où en dépit de l’univers fantasy sous inspiration Ghibli, le thème de la distance et de la séparation prendrait définitivement cette approche adulte en l’abordant via le questionnement sur le deuil.

The Garden of Words, nouveau moyen-métrage de Shinkai  fait preuve d’une épure narrative qui va explorer de nouveau ce thème de la distance sous un angle neuf et mature. Takao, lycéen qui rêve d’être cordonnier profite en cette saison des pluies de chaque matinée d’averse pour sécher les cours et se réfugier dans un parc du quartier de Shinjuku où il peut s’adonner à ses rêveries et dessiner. Là il va faire la rencontre de Yukino, une jeune femme qui elle aussi fuit le quotidien de son job dans ce parc. Shinkai tisse progressivement le lien entre ces deux solitudes, les retrouvailles en ces lieux les jours de pluie créant progressivement une curiosité, un intérêt, une amitié puis sans doute quelque chose de plus fort qu’ils n’osent pas s’avouer. 

Ce coin couvert du parc et la dimension protectrice qu’acquiert la pluie en isolant ainsi les personnages du monde extérieur crée pour eux un havre de paix les éloignant des difficultés de l’extérieur. Un monologue appuie cet aspect quand un des personnages avoue être perdu lorsque le soleil illumine l’immensité urbaine alors qu’il se sent comme chez lui dès que les premières  gouttes tombent. 

Le travail esthétique autour de ce motif de l'eau est très pensé et visuellement somptueux, que ce soi la transformation du décor devenant soudain plus restreint et intime avec l'arrivée de la pluie (notamment par la photo où cette humidité ambiante change la couleur et le rôle de la faune environnante), les motifs formés par les gouttes tombant sur les flaques et leur bruit clair renforçant la tonalité apaisée et le silence complice du moment. Le beau temps reflètera toujours un paysage urbain trop vaste où chacun est anonyme et se perd dans la masse. La pluie isole et rapproche les âmes, à l'image de nos héros.

L’ancrage social est plus prégnant que dans les précédentes œuvres de Shinkai à travers les problématiques des personnages. Takao nourrit les angoisses d’un adolescent de son âge quant à son avenir, d’autant qu’il a choisi une voie inhabituelle avec cette passion pour la fabrication de chaussure où son assiduité et son sérieux le rendent très différents de ses camarades plus oisifs. Cela a donc quelque chose de rassurant de voir avec Yukino une adulte tout autant dans l’expectative que lui. 

Le scénario reste plus évasif sur les raison du malaise de Yukino et plus que par le cadre où elle évolue, c’est par le spleen urbain et la mélancolie en suspens que s’exprime sa faiblesse quand chaque matin, encore et encore elle fait volte-face au moment de monter dans ce métro l’amenant sur son lieu de travail et préfère retourner au parc. 

Shinkai fait partager avec ces deux personnages  les propres doutes rencontrés durant sa carrière que ce soit son orientation vers la mise en scène de film d’animation où il n’avait alors aucune expérience (après des études littéraires et avoir travaillé dans le milieu du jeu vidéo) comme Takao avec son attrait pour la cordonnerie tandis que l’âge de Yukino (27 ans), sa confusion amoureuse et professionnelles correspondent également à la période de sa remise en question. Si Takao confirme d’ailleurs sa capacité à exprimer ces tourments adolescents, Yukino est son premier grand personnage féminin, tout en retenu et magnifiquement dépeint.

La distance n’est donc plus ici géographique (Voice of Distant Star), rêvée (La Tour au-delà des nuages) ou existentielle (5cm par secondes, Le Voyage vers Agartha) mais repose sur la différence d’âge entre l’adolescent Takao et la jeune adulte Yukino malgré les sentiments que l’on devine entre eux. Ces sentiments se devinent autant lors des entrevues de plus en plus enjouées au parc que lors des jours sans pluie où l’absence de l’autre se ressent. Shinkai manie l’ellipse avec une poésie rare (Takao s’endormant en espérant qu’il pleuvra le lendemain) plus que la romance, c’est l’équilibre et la confiance à retrouver pour chacun qui constitue l’enjeu du film. 

Sans trop en dire, le lieu que fuient Takao et Yukino n’est sans doute pas si différent et si l’un doit s’y confronter pour faire face à cet avenir qui l’effraie tant, l’autre doit au contraire y remettre de l’ordre dans son présent. Yukino et Takao se seront mutuellement réappris à « marcher » (comme le souligne le leitmotiv poétique du film) mais les conventions les empêchent d’aller plus loin. Après toute la retenue feutrée qui a dominé le film, Shinkai ose néanmoins la grande scène démonstrative où ils s’avouent le tumulte qui les agitent depuis leur première rencontre, le tout sous une pluie battante bien sûr.

La résignation adulte de ses œuvres récentes et la candeur juvénile se partagent donc dans la fin ouverte où malgré les obstacles Yukino et Takao seront certainement amenés à se retrouver. Shinkai a même admis lors de l’avant-première que la suite était en cours de publication sous forme de roman cette fois. 

Le réalisateur a  inscrit ses thèmes dans une veine plus réaliste, que ce soit par le cadre et le ton adopté, rendant d’autant plus poignantes et palpables les émotions exprimées et ce avec une grâce visuelle intacte. Le temps des grandes envolées épiques d’antan n’est pourtant pas forcément révolu puisque son prochain essai devrait le voir revenir à la science -fiction. En attendant, la promenade dans ce « jardin des mots » n’a pas fini de nous hanter. 

 Sortira en janvier prochain en dvd et Blu Ray chez Kaze

 

mardi 17 juillet 2012

Le Voyage vers Agartha - Hoshi wo Ou Kodomo, Makoto Shinkai (2011)


Depuis la disparition de son père, Asuna une jeune écolière, a pris pour habitude de s’isoler dans les collines pour écouter les chants étranges provenant d’un émetteur qu’il lui a légué. Sur la route menant à son refuge secret, elle est attaquée par un monstre gigantesque et sauvée par Shun, un garçon à l’allure héroïque. Avant de disparaître, ce dernier lui dit venir d’un monde oublié appelé Agartha. Grâce à l’aide de son mystérieux émetteur et accompagnée de l’un de ses professeurs, Asuna va partir à la recherche d’Agartha, la légendaire Terre des Dieux où se trouve caché le secret permettant de ramener à la vie des êtres disparus. Mais jusqu'où sera-­‐t-­‐elle prête à aller pour retrouver l’être qui lui est cher ?

Nouvelle production de Makoto Shinkai, Le Voyage vers Agartha représente une étape essentielle de son œuvre. Le réalisateur s’était révélé au grand public à travers des récits creusant constamment le même sillon, avec une maîtrise et une emphase émotionnelle toujours plus prononcée. Son premier court-métrage Voice of Distant Star narrait ainsi les amours contrariés de deux adolescents séparés d’un bout à l’autre de la galaxie. Plus ambitieux encore, le film La Tour au-delà des nuages reprenait ce motif de la séparation en amplifiant le cadre (un futur alternatif), la portée de la séparation de ces amoureux (l’âge adulte, le monde réel et celui des rêves) et surtout son romantisme avec une conclusion en forme d’accomplissement sentimental époustouflant.

5 centimètres par seconde, l’OAV qui suivit, semblait voir Shinkai incapable de se détacher de cette imagerie en exploitant une nouvelle fois ces mêmes éléments de manière presque autiste. Il réalisait pourtant là son chef-d’œuvre, dont les trois sketchs le montrait faisant ses adieux à ce passé récent (l’histoire Fleur de cerisier est la quintessence du romantisme dépressif à la Shinkai) et ouvrir la voie au futur avec une conclusion plus adulte où une résignation plus amère prenait le pas sur le romantisme.

Makoto Shinkai se remet donc grandement en question avec Le Voyage vers Agartha où il parvient à maintenir ses préoccupations tout en les renouvelant dans une tonalité plus universelle. Grand admirateur d’Hayao Miyazaki et des œuvres du studio Ghibli, Shinkai cherche ici à en retrouver l’équilibre miraculeux entre accessibilité et thématiques personnelles. Plus précisément, c’est la magie du Château dans le Ciel (1986) qu’il cherche à retrouver, celui-ci étant son Ghibli favori et la dernière grande œuvre de la japanimation à réunir totalement ce mélange de grande évasion et de réflexion sous-jacente. Pour le plus voyant, on remarquera l’esthétique du film très proche de l’univers de Ghibli dans la description du monde d’Agartha et Shinkai qui cite des pans entiers du studio.

Entre autres allusions, la rencontre entre les jeunes héros et le Quetzalcóatl (dont la gestuelle rappelle celle de Sans-Nom dans Le Voyage de Chihiro) du monde d’Agartha les dominant de sa taille et de son allure étrange reprend celle de Pazu et Shiita avec le robot pacifiste à leur arrivée sur Laputa dans Le Château dans le Ciel. Le départ en mission de Shin à cheval évoque, lui, l’envolée épique de celui d’Ashitaka au début de Princesse Mononoké. L’histoire en elle-même est archétypale du genre avec la collégienne solitaire Asuna qu’une rencontre avec un jeune homme mystérieux, Shun, venu d’un autre monde va entraîner dans une grande aventure.

On pourrait alors craindre que Shinkai ait troqué sa personnalité pour une tonalité plus identifiable et commerciale mais il n’en est rien. Après avoir prouvé qu’il était un artiste singulier avec ses précédentes œuvres, il s’agit ici pour Shinkai de montrer qu’il peut être un vrai conteur d’histoires qui plierait ses thèmes à la progression du récit et non plus l’inverse. Shinkai a désormais également fondé son propre studio, ce qui lui permet d’offrir un visuel toujours identifiable mais désormais plus ample. Ses thèmes de prédilection sur la distance et la solitude s’expriment à nouveau au cœur de ce récit d’aventures mais dans une veine très différente. La tonalité adolescente et le spleen seront véhiculés par le personnage d’Asuna qui est magnifiquement caractérisée en quelques vignettes. Collégienne timide et sans vrais amis, elle est également livrée à elle-même dans son foyer où, entre un père décédé et une mère prise par son métier d’infirmière, elle est le plus souvent esseulée.

Cette solitude s’exprime d’ailleurs dans son seul vrai plaisir lorsqu’elle est sur une colline environnante pour capter des sons avec son poste de radio, jusqu’au jour où elle entendra un chant mystérieux venu d’Agartha amenant avec lui l’étrange Shun. La grande aventure à suivre sera donc pour elle un moyen de s’évader de cet isolement et de s’ouvrir aux autres. Shinkai quitte le pur enjeu romantique des précédentes œuvres pour quelque chose de plus universel qui se manifestera avec le personnage du professeur Morisaki.

Lui aussi veut rejoindre Agartha pour se guérir d’une séparation et d’une solitude plus concrète en en appelant au Dieu de ce monde (symbole de paradis rédempteur ou d'enfer) pour exaucer le vœu de ressusciter sa femme disparue. Shinkai revisite donc sa thématique sous l’angle plus adulte révélé par la conclusion de 5 centimètres par seconde et une nouvelle fois plus que la réunion, l’enjeu sera surtout d’accepter la séparation. D'ailleurs l'accroche de l'affiche japonaise ne dis pas autre autre chose avec la phrase "un voyage pour dire au revoir".

Ce thème du deuil traverse l’ensemble du récit à des degrés divers : Asuna espère revoir Shun qui a amené une ouverture à son quotidien étroit, Shin vit lui dans l’ombre de son frère et cache la douleur qu’il ressent de sa disparition et bien sûr Morisaki n’accepte pas le décès de son épouse.

La puissance dramatique dont est capable Shinkai émeut constamment dans l’expression des fêlures de ses héros qui s’abandonneront tous à un moment ou un autre à la douleur qui les ronge (le magnifique flashback sur le passé de Morisaki notamment). Cette acceptation de la mort en tant que cycle naturel de la vie s’exprimera d’ailleurs de manière très poétique à travers le destin de la petite créature Mimi qui accompagne Asuna et qu’on suppose longtemps comme simple élément« kawaï » avant de symboliser de manière bouleversante la problématique du récit.

Tous ces éléments s’insèrent avec une aisance narrative parfaite par Shinkai qui délivre un récit d’aventures picaresque fantasy plus qu’à la hauteur de son modèle Ghibli (et supérieur à tous les Ghibli récents). L’univers d’Agartha, terre de désolation d’un savoir oublié et brisé par la violence des hommes s’avère des plus mystérieux et foisonnant. La beauté la plus irréelle côtoie l’ordinaire le plus chaleureux (la longue séquence dans le village) ainsi que le cauchemardesque le plus prononcé avec notamment les terrifiantes créatures de l’ombre que sont les Izoku.

Shinkai s’approprie finalement ces figures bien connus du récit épique et familial (l’amorce de romance platonique entre Asuna et Shin typiquement Ghibli, la relation père fille entre Asuna et Morisaki) en y insérant une noirceur et une tristesse qui n’appartiennent qu’à lui. Le climax en forme de douloureuse catharsis est ainsi des plus intense et révélateur avec au bout du chemin sans doute la sérénité retrouvée pour chacun. Makoto Shinkai en s’ouvrant au plus grand nombre touche au cœur à nouveau et se réinvente superbement.

Sorti récemment en dvd zone 2 français chez Kaze