Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 5 décembre 2024

La Chaîne - The Defiant Ones, Stanley Kramer (1958)


 Joker Jackson et Noah Cullen sont deux prisonniers en cavale. Evadés d'un camp de travaux forcés du sud des Etats-Unis, les deux hommes, attachés l'un à l'autre par une chaîne d'acier, sont néanmoins séparés par une haine féroce. Implacablement poursuivis par des gardiens et des chiens, ils vont devoir mettre de côté leurs différences s'ils veulent survivre...

La Chaîne s’inscrit dans la démarche « consciente » et politisée de la filmographie de Stanley Kramer, toujours soucieux au sein de ses films de faire bouger les lignes en s’attaquant à de grands sujets. Le Dernier rivage (1959) aborde la question de la peur du nucléaire, Procès de singe (1960) traite de l’éducation, Jugement à Nuremberg (1961) dépeint les procès des tenants du régime nazi tandis que son film le plus célèbre, Devine qui vient dîner (1967) s’attaque au racisme. Kramer avait déjà filmé ce thème dans La Chaîne, ce film reflétant parfaitement les qualités et défauts du réalisateur. On peut en effet reprocher à Kramer un certain surlignage et une dimension sentencieuse dans les messages qu’il cherche à faire passer. Ce manque de finesse est souvent largement compensé par un brio formel et une direction d’acteur exceptionnelle, on se souvient encore de l’interprétation douloureuse et tourmentée qu’il tira d’Ava Gardner dans Le Dernier Rivage

Dans La Chaîne cela sert le film sans que l’on s’en offusque sur certains points comme d’avoir un prisonnier blanc et noir enchaîné ensemble dans le sud des Etats-Unis encore ségrégationniste. La cavale commune forcée montrera ainsi les points de rapprochement opérant bien malgré eux entre Joker (Tony Curtis) et Cullen (Sidney Poitier). La rage de Cullen envers sa condition et la violence qui en émane fut la raison de son incarcération, tandis que c’est son statut white trash que Joker vit mal et le fit passer dans l’illégalité le conduisant en prison. Chacun est un dommage collatéral des maux socio-économiques des Etats-Unis, et la maladresse de leur réaction pour s’en sortir les a tout deux enfoncés davantage. Tony Curtis et Sidney Poitier sont formidables d’alchimie commune et d’énergie pour exprimer cela, mais le dispositif de Kramer pour étayer son propos est assez grossier. On alterne ainsi durant la première partie les scènes de poursuite et d’actions avec des pauses en forme d'apartés sentencieux (les métaphores sur la faune animale) et confessions où les fuyards se confient l’un à l’autre entre deux invectives. Le systématisme du procédé finit par agacer même si la prestation du duo redéfini chacun de leur personnage de façon plus profonde.

Lorsque le mélange de défiance et de solidarité forcée s’exprime par l’image, dans le mouvement et l’énergie, cela est beaucoup plus intéressant. Le geste solidaire, les postures trahissant la profondeur croissante de l’alliance (Cullen tête posée sur Joker durant son sommeil) et sa sincérité quand les mots (le « merci » rédhibitoire pour Joker) et l’éducation viennent la contredire. L’arrière-plan white trash et raciste du sud sert également cette amitié au gré des rencontre, que ce soit la nature arriérée et bassement sanguinaire des poursuivants (hormis le shérif joué par Theodore Bikel) et celle des autochtones. Là, Cullen et Joker n’existent qu’en temps qu’entité commune et complice dédiée à leur survie, ce qu’exprime magnifiquement leur fuite avortée au sein d’un village où ils seront piégés par la population. La dernière partie met à l’épreuve ce lien difficilement noué à travers la tentation charnelle mettant à mal l’amitié naissante, tout en exposant un autre visage du racisme via la bienveillance féminine guidée par le désir et la solitude.

Trop appuyé dans le discours, mais totalement convaincant par les situations, La Chaîne fut néanmoins un film très important à sa sortie pour faire bouger les lignes. Son manque de subtilité est inhérent à son contexte et aux mentalités encore très présentes à sa sortie, c’est en partie injuste de le lui reprocher. 

Sorti en bluray français chez L'Atelier d'images

mardi 4 août 2020

La porte s'ouvre - No Way Out, Joseph L. Mankiewicz (1950)


Dans une ville américaine non identifiée, Luther Brooks, qui vient de décrocher son diplôme de docteur, tente de soigner deux frères malfrats dans l'hôpital de la prison du comté. Brooks est le premier médecin afro-américain à être nommé dans cet établissement. L'un des deux frères meurt ; l'autre accuse immédiatement Brooks de l'avoir tué, l'injuriant à coup de propos racistes.

No Way Out participe avec On murmure dans la ville sorti l’année suivante, à l’expression d’une démarche progressiste pour Mankiewicz. Si On murmure dans la ville sera une métaphore du Maccarthysme sévissant alors, No way out aborde la question toujours sensible du racisme. Le contexte du récit montre justement le constat progressiste d’un jeune homme noir, Luther Brooks (Sidney Poitier), qui au prix de bien des sacrifices a obtenu son diplôme de docteur et est apprécié et respecté au sein de l’hôpital o il officie. La scène d’ouverture montre d’ailleurs le cocon que constitue cet espace de l’hôpital lors de l’arrivée de Luther où il salue amicalement tous le personnel pour l’essentiel blanc qui lui répond chaleureusement en retour. Il est membre à part entière de ce lieu où la compétence surmonte toute notion de race, mais va se confronter à travers de dangereux malades à la haine aveugle du monde extérieur.

Le criminel Ray Biddle (Richard Widmark) est un bloc de haine qui vomit Luther pour sa couleur, mais surtout qu’il ait réussit à atteindre ce statut malgré sa couleur alors que lui est resté dans sa fange. Au premier abord outrancière, la remarquable prestation de Richard Widmark laisse deviner ce mélange de haine et de jalousie qui trahit finalement une profonde détresse. Ce refus d’autopsie pour prouver la fiabilité du diagnostic de Brooks ne révèle pas un doute des institutions, mais une peur et une confirmation une ce « nègre » le surpasse en tout point. Sidney Poitier est excellent également pour subtilement évoquer cette aspiration vertueuse, ce sacerdoce mise à mal par le manque de confiance du personnage et ébranlée par l’aveuglement raciste de ses patients blancs (le moment où la mère d’un malade lui crache à la figure est particulièrement intense).

Le personnage du Docteur Wharton (Stephen McNally) préfigure un peu la malice en moins le Cary Grant de On murmure dans la ville, tout en bienveillance. Mais c’est définitivement avec les tempéraments vacillants que la direction d’acteur de Mankiewicz brille, notamment Linda Darnell, démonstration d’un conditionnement de classe et de lieu qui peut être transcendé. Son cheminement est le plus captivant du récit. Un des aspects intéressants et peu vu jusque-là dans le cinéma hollywoodien, c’est la dimension de poudrière raciale et urbaine régissant la société américaine. 

Les expéditions punitives tragiques des blancs sont évoquées, ainsi que la rancœur des noirs qui désormais anticipent et se rebiffent face à l’agression lors d’une scène de simili guérilla urbaine où Mankiewicz. C’est haine des blanc est montrée dans toute sa nature grossière, stupide et outrancière alors que celle vengeresse des noirs les voit filmés dans l’ombre, spectres nocturnes réclamant justice. La montée en puissance de ces moments intéresse plus Mankiewicz que l’affrontement en lui-même qui passe par une ellipse. La violence du groupe n’a certes pas les mêmes raisons ni le même visage, mais s’avère tout aussi vaine dans les deux cas.

La confrontation finale entre Richard Widmark, Sidney Poitier et Darnell est bien plus subtile. Le plus enragé révèle sa faiblesse, le plus légitime à cette haine la surmonte pour retrouver la hauteur bienveillante de sa vocation, et la plus tiraillée choisis enfin le camp de l’espoir et de la bonté. Mankiewicz inscrit cela dans un pur moment de suspense où cependant le passage de l’ombre à la lumière fige les personnages dans leurs certitudes comme leurs failles. Une œuvre remarquable et malheureusement encore bien d’actualité dans les Etats-Unis d’aujourd’hui.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox 

jeudi 8 juin 2017

L'Homme qui tua la peur - Edge of the city, Martin Ritt (1957)

Axel Nordmann se retrouve à chercher du travail sur les docks new-yorkais où il se lie d'amitié avec Tommy, un jeune Noir.

Edge of the City est le premier film de Martin Ritt, où l'on trouve déjà toute les thématiques progressistes, le questionnement sur l'individu et le libre arbitre qui imprégneront ses films suivants. Le faible salaire demandé par Ritt lui vaudra ce premier engagement, lui qui vit après des débuts au théâtre sa carrière stoppée net par une dénonciation calomnieuse qui le plaça sur la liste noire. Ce passé ainsi que le sujet et cadre du film (les docks de New York) fait donc un parallèle entre Martin Ritt et Elia Kazan, victimes et délateurs dont chacun tirera une œuvre : Sur les quais et donc L'homme qui tua la peur. Le film est l'adaptation de la pièce A Man Is Ten Feet Tall de Robert Alan Aurthur transposé une première fois à la télévision un an plus tôt - avec déjà Sidney Poitier au casting.

Le film dépeint l'amitié interraciale entre le blanc Axel Nordmann (John Cassavetes) et le jeune noir Tommy Tyler (Sidney Poitier). Axel est un marginal en fuite pour des raisons qui se révèleront progressivement, un appel muet à ses parents montrant les signes avant-coureur de son mal-être. Dès lors le personnage apparait taiseux craintif et introverti, soit la victime idéale pour le contremaître tyrannique Charles Malik (Jack Warden). Heureusement il va gagner en sérénité et assurance au contact du gouailleur et engageant Tommy. Sidney Poitier pour un de ses premiers rôles en tête d'affiche crève véritablement l'écran par une prestation pleine d'énergie et bienveillance. Par son seul charisme, il donne une aura oppressante ou à ce milieu ouvrier (qui en reste à un niveau illustratif par la mise en scène d'un Ritt pas encore assuré) et les meilleurs moments du film sont ceux où Ritt dépeint longuement la naissance et l'épanouissement de cette amitié.

Les moments anodins dépeignent subtilement ce rapprochement où un geste affectueux, un regard compréhensif ou une taquinerie mènent à de beaux instants de confessions. Cette relation et le tempérament fuyant d'Axel vont pourtant être mis à rude épreuve par la menace constante de Malik, qui voit dans leur amitié une insulte à ses convictions racistes mais également à son autorité sur les docks. La culpabilité et la peur qui noue le ventre d'Axel devront donc être surmontées pour faire honneur à son ami dans une dernière partie plus dramatique. L'accomplissement repose moins sur une notion de délation (au cœur de Sur les quais) que d'un dépassement du personnage surmontant ses peurs grâce à l'amitié. Un très beau premier film pour Martin Ritt dont le succès d'estime et le bel accueil critique mettront sa carrière sur les rails.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner