Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 13 avril 2023

Fièvre à Columbus University - Higher Learning, John Singleton (1995)


 Des jeunes gens de toutes régions, races, et origines sociales intègrent l'université de Columbus. Des problèmes pour chacun apparaissent, et ils doivent faire face à un sentiment de doute...

Avant de rentrer dans le rang et de devenir un faiseur plus anonyme dans les années 2000, John Singleton fut un des réalisateurs américains les plus prometteurs des années 90. Cela se manifestait par des œuvres engagées traitant de la condition de la communauté afro-américaine dans les ghettos de Los Angeles. Le film de la révélation fut Boyz N the Hood (1991) qui valut à Singleton d’être le plus jeune cinéaste à être nominé aux Oscars (et le premier afro-américain à l’être), suivit de Poetic Justice (1993). Fièvre à Colombus Univerty poursuit cette veine sociale mais élargit le spectre en passant des bas-fonds de LA au cadre prestigieux de l’université et traiter dans son ensemble les maux de la société américaine. John Singleton au scénario s’inspire grandement de sa propre expérience à l'université de Californie du Sud.

Le scénario dresse un récit choral où l’on va suivre différents personnages de milieux sociaux, sexe, orientation sexuelle différentes et observer les motifs de rapprochement mais avant tout de division de ce microcosme. Singleton a parfois la main un peu lourde dans sa caractérisation mais cela fixe immédiatement chaque protagoniste, nous permet d’identifier d’où il vient et anticiper comment il se perdra. La jeune oie blanche Kristen (Kristy Swanson) laisse deviner sa candeur par le seul fait de disposer les photos de sa famille dans sa chambre étudiante, la solitude et le nihilisme latent de Remy (Michael Rapaport) se ressent par la panoplie de petit wasp white-trash dans les posters de sa chambre et la bande-son durant son installation, metal et Beastie Boys à tue-tête. Singleton a la main moins lourde pour la communauté noire avec Malik (Omar Epps) certes sportif nonchalant et arrogant, mais qui semble vouloir dépasser cela, ou encore Fudge (Ice Cube) prototype de l’étudiant à conscience politique dont l’intelligence sert un certain communautarisme. 

Singleton montre comment des désagréments ordinaires d’un quotidien étudiant (une fraternité trop fêtarde dérangeant les autres) devient la voute d’une frustration et d’un ressentiment entretenus d’un côté par les origines sociales – Remy échappé de son Idaho sans répondant face à ses voisins noirs fêtards, Fudge ravi d’intimider ce petit blanc impressionnable – mais aussi par l’environnement de la fac reflet de la stigmatisation inhérente à la société américaine – les agents de police plus prompt à contrôler et asticoter les étudiants noirs. L’aspect intéressant est de prolonger cette problématique au sexisme avec une Kristen qui va subir une agression sexuelle dans une quasi-indifférence. L’institution et les codes sociaux de la fac se montre incapables de résoudre ces conflits que les personnages vont devoir régler par eux même. Cela se fait à petite échelle – un petit tabassage en règle pour le violeur – mais ne résout rien, ce mécanisme « d’autodéfense » prenant de plus en plus d’ampleur jusqu’au drame final.

Devant l’impuissance de l’institution, chaque communauté se replie vers ses semblables, pour le meilleur (Kristen se liant à la communauté féministe de la fac), pour le pire (Remy rejoignant un groupe de néonazi et suprématistes blanc) et parfois un peu des deux (les noirs politisés finissant par voir en tout blanc un ennemi potentiel sans distinction). Le spectateur européen ou français pourra voir quelques grossiers raccourcis et simplismes dans certaines situations aberrantes (le climax où la police laisse échapper l’assassin néonazi pour perdre du temps à tabasser un noir), mais qui sont finalement le triste reflet d’une réalité américaine des années 90 et encore vivace comme le montre l’actualité récente. Le problème est de ne s’arrêter qu’à cette condition sociale sans complètement faire exister les personnages. 

Ainsi on comprend que c’est une difficulté à se faire des amis, une maladresse liée à l’éducation violent de son père qui rend Remy si perméable à l’idéologie raciste, mais Singleton reste en surface et laisse croire que seuls les petits désagréments quotidiens causent sa bascule. De même l’engagement féministe de Kristen est très superficiel, tout comme sa bisexualité (Jennifer Connelly personnage prétexte à ces deux éléments intime et sociaux) alors que c’était une thématique originale dans un film grand public américain des années 90. La charismatique figure du professeur Phipps sert à dresser un trait d’union dans tout cela mais malgré la belle prestation de Laurence Fishburne, cela passe par de lourds dialogues sentencieux.

Singleton mets cependant tous les extrêmes dos à dos dans le culte du virilisme entretenu par la communauté noire et la notion de gang, les néonazi et leur crainte d’un « grand remplacement », et de manière générale les hommes avec la violence faite aux femmes. Chaque adversité doit se résoudre par la violence jusqu’au point de non-retour final visionnaire du drame de Columbine. Singleton parvient à l’exprimer par une belle idée formelle à la fin avec cette vue en plongée sur des escaliers que le néonazi descend après avoir commis l’irréparable et qu’un personnage noir monte pour l’en punir, les deux silhouettes étant réunies dans la même image. A l'inverse les deux personnages ayant signifié cette division dans la scène d'ouverture témoignene d'un timide rapprochement lors de l'épilogue, synonyme d'espoir et de moins d'incompréhension pour la suite. Malgré quelques gros sabots donc, une œuvre très intéressante, une véritable photographie d’une époque, alors qu’aujourd’hui les clivages d’alors se sont renforcés et que d’autres sont apparus. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

mardi 21 décembre 2021

Matrix Revolutions - Lilly et Lana Wachowski (2003)

 La longue quête de liberté des rebelles culmine en une bataille finale explosive. Tandis que l'armée des Machines sème la désolation sur Zion, ses citoyens organisent une défense acharnée. Mais pourront-ils retenir les nuées implacables des Sentinelles en attendant que Neo s'approprie l'ensemble de ses pouvoirs et mette fin à la guerre ? L'agent Smith est quant à lui parvenu à prendre possession de l'esprit de Bane, l'un des membres de l'équipage de l'aéroglisseur. De plus en plus puissant, il est désormais incontrôlable et n'obéit plus aux Machines : il menace de détruire leur empire ainsi que le monde réel et la Matrice...

Le rebondissement final de Matrix Reloaded avait considérablement rebattu les cartes de l’univers Matrix et notamment sa dimension mythologique. Désormais tout semblait possibles et les interprétations et spéculations les plus folles étaient permises quant à la direction que prendrait ce troisième volet. La conclusion s’avérera donc décevante par rapport aux promesses de Reloaded, mais d’un autre côté très cohérente et assez touchante dans la voie choisie par les Watchowski. Matrix Reloaded par sa révélation finale avait brisé la veine prophétique de Matrix, finalement une couche supplémentaire de la Matrice destinée à donner l’illusion d’un élu et d’une libération possible pour les humains. L’entre-monde où est coincé Neo (Keanu Reeves) au début du film vient heurter un autre acquis lorsqu’il va rencontrer une famille de programme tentant de subsister au sein de la Matrice. La binarité gentil humain/machines malfaisantes s’efface, les programmes « inutiles » vivant dans la Matrice subissant tout autant que les humains les ajustements de cette dernière. 

Le mal ou le bien ne s’incarne pas dans un camp plutôt qu’un autre, mais s’avère poreux dans un monde qui forme un grand tout. Le redoutable Agent Smith menace désormais à la fois le monde virtuel de la Matrice et celui réel où il peut prendre possession des individus. Il est l’envers de Neo dont les aptitudes d’Elu se manifestent également à présent dans la réalité où il est capable de désactiver les machines. Le lien des deux antagonistes obéit à une causalité inscrite dès la conclusion du premier film, lors que Neo pénétra le système de l’agent Smith pour le détruire mais lui donna en fait les pouvoirs d’un électron libre au sein de la Matrice. Cette causalité se rejoue dans le titanesque affrontement final où au-delà de la matérialisation des fantasmes du fan de japanimation (le combat convoque autant une version live d’Akira que de Dragon Ball), la redite grandiloquente du duel du premier film (reprise de certains cadrages, d’attitudes, de dialogues) est consciente pour les personnages et son issue inversée. L’Agent Smith « infecte » Neo pour le détruire mais au contraire le rend plus puissant et disparait.

Les Wachowski amorcent donc déjà ici la notion de karma et de bouddhisme, le manichéisme n’a plus sa place dans le grand tout universel. Cela anticipe les destins se rejouant dans la réincarnation de leur futur Cloud Atlas (2010). De même les environnements de la Matrice changeant selon l’apathie, la colère ou l’apaisement de ses habitants (froid et aseptisé dans Matrix, sombre et cauchemardesque sous le joug de Smith et sorte de paradis d’harmonie sous des lueurs céleste à la fin) annoncent la piste de course psychédélique de la fin de Speed Racer (2008). Neo semble avoir atteint cet état d’harmonie et de prescience bouddhique (avec l’imagerie grandiloquente et kitsch assumée) dans le martyr qui va pouvoir instaurer un équilibre entre l'humanité et les machines. 

Il n’y a plus de bons et de méchants et la fin suggère que ne seront réveillés que ceux souhaitant réellement s’extraire du cadre de la Matrice. C’est vraiment la partie la plus captivante du film qui par ailleurs propose des morceaux de bravoures haletant et virtuoses dans la forme avec la bataille de Zion, mais plus classiques dans les enjeux convoquant une veine épique et un suspense plus attendu. Ce sont les écarts convoquant la spiritualité et sa perméabilité qui font tout le prix de ce Matrix Revolutions. Ce sera cependant la cause d’une relative déception auprès du public, tous ces éléments s’avérant plus clair à l’aune des films suivants ainsi que de la vie personnelle des Wachowski. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Warner

 

dimanche 19 décembre 2021

Matrix Reloaded - Lilly et Lana Wachowski (2003)


 Neo apprend à mieux contrôler ses dons naturels, alors même que Sion s'apprête à tomber sous l'assaut de l'Armée des Machines. D'ici quelques heures, 250 000 Sentinelles programmées pour anéantir notre espèce envahiront la dernière enclave humaine de la Terre. Mais Morpheus galvanise les citoyens de Sion en leur rappelant la Parole de l'Oracle : il est encore temps pour l'Elu d'arrêter la guerre contre les Machines. Tous les espoirs se reportent dès lors sur Neo.

Matrix (1999) avait fait entrer le blockbuster américain au 21e siècle par son melting-pot d’influences issues de la pop culture, à la fois dans son esthétique, ses scènes d’actions et ses thématiques. La dimension mystique et mythologique constituait un fil rouge assurant la compréhension simple de concepts méconnus pour le grand public et en avait assuré le succès. Néanmoins cette mystique pouvait être interprétée comme binaire avec cette opposition humanité/machine, réel/virtuel et croyance/impiété froide des machines. Matrix Reloaded va s’appliquer à remettre toute les fondations « simplistes » du premier volet en question. 

La responsabilité de l’Elu semblait davantage un poids étouffant ses aptitudes que les épanouissant pour Neo (Keanu Reeves) dans le premier film. Ce n’est qu’en existant en tant qu’individu animé par des sentiments d’amour et d’amitié plutôt que comme symbole que Neo s’accomplissait magistralement à la fin de Matrix. Le questionnement de la croyance était donc déjà en germe mais sera vraiment manifeste dans Matrix Reloaded. L’univers du film s’étend en nous faisant découvrir la cité humaine de Zion dans le monde réel, ainsi que les différentes factions qui s’y agitent. D’un côté un Morpheus (Laurence Fishburne) exalté croyant que la prophétie va s’accomplir à travers Neo et mettre fin au combat contre les machines, et de l’autre les sceptiques/pragmatiques craignant l’invasion imminente des machines. 

Contrairement à la tonalité habitée et épique de Matrix, tout ce côté mystico-religieux prend un tour plus ambigu ici, notamment à travers la croyance sans faille de Morpheus et la manière dont il la transmet aux autres. Le discours face au peuple de Zion n’est pas si éloigné dans sa ferveur de celui d’un gourou de secte ou d’un prédicateur, tandis que les compositions de plans des Wachowski lorgnent vers l’iconographie religieuse. En montage alterné aux festivités orgiaques, on a une fiévreuse scène d’amour entre Neo et Trinity (Carrie-Ann Moss) comme pour nous signifier que ces enjeux gigantesques se joueront une nouvelle fois à l’échelle des sentiments qui lient ces deux-là. 

Toute l’approche prophétique de Matrix se voyaient confirmer à une échelle intime qui la rendait acceptable. Cette fois Neo n’accompagne pas la réalisation de cette prophétie dont il est l’objet, mais s’avère constamment devancé par elle. Tout semble déjà joué mais pas à une échelle mythologique/religieuse, mais plutôt froidement programmatique. Neo semble constamment guidé et attendu par tous les protagonistes rencontrés dans la Matrice. L’Oracle (Gloria Foster) est programme de la Matrice, et tout donne à croire à travers l’attitude blasée du Merovingien (Lambert Wilson) qu’il est probablement un ancien Elu rendu amer après avoir découvert le rôle auquel il était assigné. Sa compagne Perséphone (Monica Bellucci) semble d’ailleurs captivée par l’amour qui unit Neo et Trinity, ceux-ci représentant un souvenir du lien et du rôle qu’elle dû occuper par le passé avec le Mérovingien.  Seul Neo semble douter de cette prophétie/programme car hanté par le rêve prémonitoire de la mort de Trinity, cet amour constituant l’élément imprévisible qui lui évitera de rejouer une comédie qu’il ne découvrira qu’avec sa rencontre avec l’Architecte (Helmut Bakaitis), le créateur de la Matrice.

L’Elu est une imperfection anticipée et déterminée par la Matrice, permettant de maintenir le statuquo et une illusion de rébellion aux humains dont la Matrice peut continuer à se repaître de l’énergie. Le sentiment amoureux va donc ouvrir une nouvelle voie, Neo préférant sauver la seule Trinity plutôt que « reloader » la Matrice et de laisser l’humanité dans une liberté factice. C’est assez passionnant et mine de rien les Wachowski nous offre là une forme de métaphore de la récupération idéologique, ainsi que de la religion comme opium du peuple. Le film a en définitive une construction assez proche de Matrix, mais avec un propos plus affirmé, un questionnement plus vaste, et bien sûr des séquences d’actions plus démesurées. 

Keanu Reeves tout juste remis d’un accident de moto au moment du tournage de Matrix, les scènes de combat toutes novatrices qu’elles étaient ne donnaient complètement leurs pleines mesures. Cette fois tout le casting arrive minutieusement préparé ce qui donne une approche différente. Les joutes martiales sont filmées dans leur longueur à travers un filmage en plan large fluide où le découpage n’intervient que pour saisir un coup spécial, un insert sur une botte secrète. On apprécie ainsi la richesse des chorégraphies de Yuen Woo Ping et du niveau atteint désormais par les acteurs dont un Keanu Reeves nettement plus impressionnant. Le combat contre Seraph (Collin Chou) donne ainsi dans une proposition traditionnelle et élégante rappelant le meilleur de Liu Chia Liang, tandis que l’outrance manga/comic book attendue sur Matrix donne l’étourdissant affrontement entre Neo et l’Agent Smith (Hugo Weaving) démultiplié. Les possibilités offertes par le cadre de la Matrice donnent cependant toute leur mesure lors d’une incroyable poursuite sur l’autoroute où s’enchaînent idées, situations et collisions dans une virtuosité époustouflante. 

Neo en se soustrayant aux choix, au déterminisme imposé par le système, devient un électron libre dont les pouvoirs se déploient désormais dans le monde réel. Il devient le Ying synonyme d’alternative tandis que le yang est l’Agent Smith désormais virus incarnant le chaos. Cela prépare donc unMatrix Revolutions dépassant les enjeux manichéens du premier film. Matrix Reloaded est une suite aussi ambitieuse que difficile à appréhender au premier visionnage et qui désarçonnera d’ailleurs le public à sa sortie. Par les infinies possibilités thématiques qu’il ouvre c’est un jalon fondamental de la saga et de la filmographie des Wachowski. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Warner

samedi 18 décembre 2021

Matrix - The Matrix, Lilly et Lana Wachowski (1999)

Programmeur anonyme dans un service administratif le jour, Thomas Anderson devient Neo la nuit venue. Sous ce pseudonyme, il est l'un des pirates les plus recherchés du cyber-espace. A cheval entre deux mondes, Neo est assailli par d'étranges songes et des messages cryptés provenant d'un certain Morpheus. Celui-ci l'exhorte à aller au-delà des apparences et à trouver la réponse à la question qui hante constamment ses pensées : qu'est-ce que la Matrice ? Nul ne le sait, et aucun homme n'est encore parvenu à en percer les défenses. Mais Morpheus est persuadé que Neo est l'Elu, le libérateur mythique de l'humanité annoncé selon la prophétie.

Matrix fut une des grandes sensations cinématographiques de cette année 1999, œuvre somme et aboutissement par son esthétique, ses thèmes et son art de cerner/anticiper l’air du temps. L’approche du nouveau millénaire entraîne une forme de peur du vide qui se matérialise par plusieurs films qui interrogent le réel et notre raison d’être au sein de celui-ci. Cela passe par la fable pour The Truman Show de Peter Weir (1999), la satire et la comédie noire avec Fight Club de David Fincher (1999) ou encore l’allégorie et la science-fiction sur Dark City d’Alex Proyas (1998). Matrix partage cette approche via l’imaginaire de Dark City (et lui emprunte certains décors puisque tourné dans les mêmes studios en Australie) et l’esprit punk vindicatif de Fight Club. Là où avec le recul l’ironie du film de Fincher désamorce l’esprit de rébellion de façade, Matrix premier du nom reste encore très adolescent et premier degré sur ce point en faisant de l’ennemi au sein de la matrice les figures d’autorités institutionnelles avec la police, ou de son fantasme gouvernemental à travers les hommes en noir agents de la matrice (dont les noms Smith, Jones ou Brown illustrent cette identité interchangeable). 

La figure du salary man asservi, mal dans sa vie et son environnement (là aussi au cœur de Fight Club) existe à travers Neo (Keanu Reeves) qui ne devient lui-même que la nuit venue dans sa vie de hacker avant une mue où il transcende et domine le monde qui l’entoure. Les Wachowski englobent cette idée d’une approche mythologique, mystique et archétypale autour de la figure de l’Elu apte à rendre accessibles tous les concepts SF, les préoccupations philosophiques de Matrix. A postériori on y verra aussi une métaphore de la question de transidentité qui travaillait déjà les Wachowski mais dans un tout habilement masqué sous l’entertainment et les multiples d’influences. 

En effet, Matrix est une révolution non par ce qu’il invente, mais par ce qu’il assimile dans un tout cohérent pour le démocratiser aux yeux du grand public. Si Neo est la figure intra diégétique du thème de l’humain entravé et transcendé en découvrant ce qu’il est vraiment, le film Matrix occupe la même place au sein du paysage hollywoodien d’alors. Les vieilles formules du cinéma d’action arrivaient là en bout de course avant d’être dynamisée par une culture pop plus sous-terraine. Matrix surfe sur un zeitgeist amorcé par Blade de Stephen Norrington (1998), l’influence et l’arrivée de John Woo à Hollywood qui témoigne de l’impact du cinéma de Hong Kong dans le cinéma occidental. A cela s’ajoute l’esthétique de la japanimation, des comics dont les Watchowski ont une parfaite compréhension et passion pour comme le reste le rendre acceptable à un spectateur néophyte.

Cela se fera dans une vraie déférence en appelant des figures telles que le dessinateur Geoff Darrow pour concevoir l’univers visuel du film (l’atmosphère néo noir cuir SM techno déjà dans Blade), ou encore le réalisateur/chorégraphe hongkongais Yuen Woo Ping pour chorégraphier les scènes de combats. L’écrin n’est donc pas novateur dans ce qu’il raconte ou propose concrètement (le cyberpunk, la guerre contre les machines reprises des Terminator de James Cameron, la scène de l'hélicoptère plus qu'inspirée du Darkman de Sam Raimi (1990)) mais par son art du melting-pot, élément cher au Wachowski tant formellement, que charnellement et spirituellement comme le montreront des travaux plus tardifs avec la série Sense 8 ou le film Cloud Atlas (2010).

Dès lors la grande force de Matrix est l’efficacité et la croyance absolu en son récit. Le film reste un modèle de narration et d’exposition, doté d'une atmosphère visuelle et sonore aisément identifiable (les costumes de Kym Barret, les teintes verte de la photo de Bill Pope, la bande-originale lancinante de Don Davis) pour intégrer tous les éléments évoqués plus haut. La dimension mystique discutable (et discutée dans les suites) est ici totalement transcendée par le cheminement des personnages. Dès ce premier volet on ressent ce mysticisme comme un poids aussi étouffant que le déterminisme technologique orchestré par la Matrice. 

Neo se sent mal à l’aise face à la ferveur de Morpheus (Laurence Fishburne) et les attentes que semblent faire reposer sur lui ses nouveaux compagnons. La « croyance », la transcendance et les prouesses de l’Elu n’interviendront non pas consciemment lorsqu’il s’imaginera comme tel, mais seulement quand il se ressentira implicitement ainsi (on en revient au sous-texte sur la transidentité) et avant tout dans le but noble de sauver Morpheus puis Trinity (Carrie-Ann Moss). Cette dernière ne peut également avouer ses sentiments à Neo tant que ces derniers semblent déterminés par l’Oracle (Gloria Foster), et ce n’est qu’après voir côtoyé, combattu et observé celui-ci que la déclaration peut se faire. 

L’humain, les sentiments et la conscience de l’autre guide constamment cette transcendance chez les Wachowski qui savent en faire des climax inoubliables, que ce soit ici où Neo désormais tout-puissant défait aisément le redoutable Agent Smith (Hugo Weaving) ou l’apothéose de la fin de course de Speed Racer (2008). La victoire ne se construit pas par la force (ce que souligne Morpheus lors d’une séquence d’entraînement) mais par se trouver soi-même, c’est progressivement atteindre une forme de hauteur et plénitude que les Wachowski savent rendre habité et spectaculaire à l’image du cultissime (et maintes fois copiés) effet bullet-time où Neo évite les balles. 

Il y a une forme de pure jubilation adolescente qui se dégage de ce premier volet qui rencontre un immense succès et constituera la vraie révolution et l’entrée aux 21e siècle du blockbuster, au contraire de la formule ressassée de l’attendu La Menace Fantôme de George Lucas (1999) qui semblera désormais bien daté face à la fougue juvénile de Matrix. Les passionnantes suites Matrix Reloaded (2003) et Matrix Revolutions (2003) se feront plus complexe, hermétiques et réflexives sans toutefois retrouver l’équilibre de cet opus original.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Warner