Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Une affaire de meurtre est compliquée par une relation à
trois entre la victime et les principaux suspects...
The Secret est le premier film pour le cinéma d’Ann
Hui et, parmi une poignée d’autres, une des œuvres fondatrices de la Nouvelle
Vague hongkongaise. Comme beaucoup de réalisateurs du mouvement, le parcours d’Ann
Hui passe par des études à l’étranger (en l’occurrence en Angleterre à la London
International Film School) puis un retour à Hong Kong où elle fit ses premières
armes à la télévision. Ce média, et notamment la chaîne TVB, était un terrain d’expérimentation
et d’apprentissage idéal, recrutant cette jeune garde à moindre coût et
cherchant à bousculer les normes esthétiques et thématiques établies. Ann Hui
se fera donc remarquer à travers plusieurs téléfilms et séries dont Below
the Lion Rock par laquelle plusieurs cinéastes de la Nouvelle vague feront
leurs armes.
The Secret s’inspire d’un authentique fait divers s’étant
déroulé dans la péninsule au début des années 70, lorsque deux corps atrocement
mutilés furent découvert ans une forêt du mont Lung Fu. L’affaire avait fait grand bruit et l’enquête
sur laquelle elle avait débouchée avait déjà été évoquée dans un épisode de la
série anthologique Ten Sensational Case, diffusée en 1975 à la
télévision hongkongaise et sorte d’ancêtre local du true crime. Dans The
Secret, Ann Hui adopte une approche typique des préceptes à venir de la
Nouvelle Vague hongkongaise. Il y a une dimension authentique, immersive et aux
relents documentaires dans la manière de capturer le quotidien au sein de l’urbanité
hongkongaise, mais aussi par la rigueur adoptée sur certains aspects de la
procédure criminelle comme l’autopsie.
Parallèlement à cela le mélange des
genres fascine, par exemple grâce à la photo de David Chung qui oscille entre
le naturalisme des scènes de jour et la stylisation des séquences nocturnes.
Celles-ci lorgnent avec le fantastique par le jeu sur l’hors-champ, les apparitions
furtives d’une défunte dont la silhouette portant un manteau rouge fait
forcément penser au Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg (1973). La
crudité de la scène de découverte des corps, par sa frontalité et ses détails
macabres donne même dans l’authentique film d’horreur.
Ni récit réaliste, ni authentique film de genre, l’entre-deux
et l’ambiguïté de The Secret repose sur une observation sociale. Le
mystère initial tient sur les liens flous régnant au sein d’un triangle
amoureux duquel seront issues deux victimes du terrible crime. Le personnage de
voisine, amie et collègue interprétée par Sylvia Chang est au départ une
observatrice lointaine des évènements, et le trouble quant à la nature
insoluble, surnaturelle ou criminelle de l’énigme, repose sur son regard. Ce
travail sur le point de vue se déploie par la mise en scène d’Ann Hui, et une
narration qui nous égare volontairement dans ses niveaux de temporalités et l’usage
des flashbacks. L’important ici est le sens de l’atmosphère, et une vérité bien
plus sombre et ordinaire qui nous apparaît au fil des révélations
intelligemment amenées.
Dès lors d’autres notions comme la condition féminine,
le poids du regard social, la pesanteur comme la douceur des liens filiaux,
viennent s’ajouter à la réflexion d’un film tenant longtemps sur sa dimension
sensorielle. Cet aspect bienveillant ou tourmenté des liens filiaux repose sur
des protagonistes disparates mais chacun touchant à sa manière, que ce soit
cette figure de grand-mère (Li Zhuozhuo) aveugle et impuissante, la relation
mère/fils du coupable initial et attardé mental, et bien sûr celle qui se
révèle en conclusion être le point de départ d’une réaction en chaîne tragique. Le mélange entre mélodrame, excès sanglants et
rebondissement de thriller achève de faire de The Secret un objet
inclassable et chargé de promesses brillamment tenues dans la suite de la
carrière naissante d’Ann Hui.
7 réalisateurs, 7 regards, 7 histoires, 1 ville : Hong
Kong. Initiateur du projet, Johnnie To accompagné de 6 autres réalisateurs
unissent, pour la première fois, leurs talents pour composer une symphonie
d'histoires en hommage à leur ville. Entièrement tourné sur pellicule, Johnnie
To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark,
nous partagent leurs visions d'une ville fascinante, des années 50 à
aujourd'hui.
Septet est un poignant et ambitieux film collectif
voyant sept des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma hongkongais
signer un film à sketches en forme d’hommage à leur ville. Johnnie To est à l’initiative
du projet et producteur, à la tête d’un prestigieux ensemble réunissant Sammo
Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark. L’un des
défauts du film à sketches est souvent la qualité inégale de ses segments, mais
Septet est clairement une belle réussite à ce niveau. C’est bien simple, hormis
un Johnnie To en petite forme avec son récit des bouleversements économiques et
sociaux (sur fond d’épidémie de Sras) vu depuis la table d’un dinner,
les six autres parties sont de belle tenue même si le Ringo Lam un peu sage
brille davantage par son émotion nostalgique que par la rugosité à laquelle
nous avait habitué le réalisateur.
Un des points marquant de l’ensemble, c’est que pour le féru
du cinéma hongkongais, la patte de chacun des réalisateurs est parfaitement
identifiable, tant thématiquement qu’esthétiquement sur chacun des sketches
avant même le nom de l’auteur visible à la fin de chacun d’eux. Sammo Hung dans
L’Entraînement rappelle ses difficiles années d’apprentissage au sein de
l’Opéra de Pékin, dans une sorte de condensé réussi de Painted Faces d’Alex
Law (1988) qui évoquait cette période. Patrick Tam signe un merveilleux Tendre
est la nuit narrant l’ultime nuit de deux jeunes amoureux tandis que la fille s’apprête
à migrer en Angleterre avec ses parents.
L’esthétique pop stylisée épouse le
romantisme le plus naïf et sensuel dans un film rappelant les meilleurs moments
suspendus de Nomad(1982) ou My Heart is that Eternal Rose
(1988). Il est question aussi de romance, mais cette fois chargée de regret car
probablement non consommée dans Le Directeur d’école d’Ann Hui. La narration
entre passé et présent, la tonalité feutrée et la touche nostalgique oscille
entre la Ann Hui des années 2000 (un parfum de July Rhapsody (2002) ou Une
vie simple (2011) plane) et celle plus explicitement romanesque des années
80/90 (Song of the exile (1990), Eighteen Springs (1997)).
Malgré la sensibilité forcément différente des différents
artistes, une vraie cohérence se dégage du film. Les sketches suivent une
progression chronologique de l’histoire de Hong Kong, mais aussi sociologique.
Ainsi Retour au pays de Yuen Woo Ping prolonge le propos sur la
migration de Tendre est la nuit qui le précède, mais troque la romance
pour le rapprochement générationnel entre une adolescente et son grand-père
maître d’art martiaux. La séparation par l’exil du sketch précédent se mue ici
en cohabitation espiègle, puis belles retrouvailles célébrant la tradition
locale après l’expérience de l’étranger, mais aussi l’ouverture des anciennes
générations.
C’est un temps qui passe pourtant difficile à surmonter pour le
Simon Yam de La Voie de Ringo Lam, avec cette fois un exilé perdu et
mélancolique dans un Hong Kong moderne au sein duquel il cherche les vestiges
de son passé. Simon Yam est particulièrement touchant en bougon nostalgique se
voyant reproduire le refus du présent autrefois observé chez son propre père.
Le jeu de miroir en passé et présent fonctionne de manière collective (la
superposition des photos anciennes des quartiers avec leur aspect contemporain)
et intime lorsque Simon Yam entame un dialogue mental avec son père.
Tsui Hark signe un épilogue génialement farfelu avec Conversation
profonde, name-dropping des grandes figures HK au sein d’un asile et mise
en abyme absurde dans laquelle se glissent quelques éléments biographiques - notamment
concernant Ann Hui apparaissant en guest au côté de Tsui Hark. Septet
est un petit bijou propre à enthousiasmer les novices pour creuser l’œuvre passée
de ses participants, en enchantera les connaisseurs qui retrouveront leurs
icônes dans une forme artistique intacte.
Lam Yiu-Kowk est un professeur de littérature
chinoise ainsi qu'un mari et père idéal. Il tente en vain de faire
partager sa passion à ses élèves comme son ancien maître, Sheng ; une
passion qui lui a fait connaître celle qui deviendra sa femme,
Man-Ching. Mais la vie conjugale de Lam sera bouleversée par l'amour que
lui porte son affriolante élève Wu Choi-Nam.
On retient souvent July Rhapsody pour être
le dernier rôle à l'écran d'Anita Mui, qui va disparaître victime d'un
cancer l'année suivante. Il s'agit aussi d'une belle œuvre intimiste
d'Ann Hui, qui par son écho entre la culpabilité du passé et les doutes
du présent peut évoquer Song of the exile(1990), un des sommets de la réalisatrice. Le présent, c'est celui de
Lam (Jacky Cheung) en apparence épanoui entre son métier de professeur
de littérature chinoise, et sa vie de famille heureuse avec son épouse
Ching (Anita Mui) et ses deux enfants. Une situation inattendue va faire
se rejoindre les deux pôles de l'existence de Lam, lorsque Wu, (Karena
Lam) une de ses élèves amoureuse de lui, tente de le séduire.
Lam
repousse les avances de l'adolescence, mais la situation semble trouver
un écho plus profond en lui. La mise en scène et le montage créent ce
pont entre présent et passé durant les scènes de cours, où Lam passe de
prof observant Wu du fond de la classe à élève scrutant sa future épouse
Ching quand elle n'était qu'une camarade assise devant lui. Ce
mimétisme concerne aussi son foyer quand Ching souhaitera accompagner
dans ses derniers jours son premier amour malade, qui n'est autre que
leur ancien professeur et mentor de Lam.
Cela entraîne une profonde remise en question de notre héros quant à sa
position en tant qu'homme, et enseignant. Son ancien mentor fut un
modèle pour lui dans le passé, et demeure un rival même mourant dans le
présent. Il subit même la même tentation que lui en nouant possiblement
une liaison avec une de ses étudiantes. Ann Hui distingue un passé
flottant, baigné d'une photo solaire et rêveuse de Kwan Pun-leung et
Thomas Yeung magnifiant des espaces naturels, avec un présent aux
teintes bleutées se fondant dans une urbanité hongkongaise froide et
pétrie de doutes. Cette interrogation se traduit ainsi formellement,
sentimentalement, mais aussi socialement quand la situation amène Lang à
remettre ses choix de vie en question. En effet, les entrevues avec
d'anciens camarades de classe traduisent le fossé entre l'idéalisme du
métier de Lang et la course à la réussite de ses amis travaillant tous
dans le monde des affaires.
C'est une photographie intéressante de ce
Hong Kong du début des années 2000 où les pôles s'inversent, voyant la
Chine continentale représenter le nouvel El Dorado financier. Ann Hui
déploie ainsi une belle atmosphère introspective, porté par la
prestation de Jacky Cheung qui, loin des rôles de chiens fous d'antan
impose ici une belle maturité sans se départir de son charisme. Ann Hui
plus en retrait est néanmoins très touchante pour son chant du cygne,
avec ce personnage complexe. Kerena Lam est aussi une belle révélation
en adolescente espiègle et séductrice, symbolisant une jeunesse hongkongaise à la dérive. Malgré le ton feutré, le
maniérisme sobre d'Ann Hui envoute de bout en bout et ne laisse pas
encore deviner le virage plus austère de la fin des années 2000 avec The Way We Are (2008) et Une Vie simple (2011).
Sorti en bluray hongkongais doté de sous-titres anglais
Weilong, une écolière de Shanghai, part à Hong Kong pour
ses études et trouver du réconfort auprès de sa tante Mme Liang. Mais cet hôte
a d’autres plans pour elle : l’adolescente est un atout précieux face aux
hommes riches.
Love after love est la troisième adaptation que Ann
Hui consacre à la romancière chinoise Eileen Chang. Les deux précédentes
adaptations, Love in a fallen city (1984) et Eighteen Springs
(1997) comptaient parmi les plus belles réussites de la réalisatrice tout en s’inscrivant
dans un moment essentiel de l’histoire de Hong Kong à leur sortie. Love
after love n’occupera malheureusement pas la même place et s’avère une
transposition joliment illustrative, rien de plus.
Love After Love (publié en français sous le titre Deux
brûle-parfums aux éditions Zuma) est un récit d’amour fou et de corruption
morale où l’on retrouve les thématiques d’Eileen Chang autour de la condition
féminine dans la société chinoise des années 30/40. Ses livres observent
souvent l’oppression d’un système social et patriarcal chinois où les héroïnes
oscillent entre soumission et une émancipation marquée par l’influence de la
culture occidentale – ce qui fut le cas d’Eileen Chang. Dans Love after love
et d’autres romans, la possibilité de cette émancipation s’incarne souvent à
Hong Kong sous influence occidentale du colon anglais. C’est l’échappatoire de
l’héroïne Weilong (Ma Sichun), jeune adolescente qui va se placer sous la
protection de sa tante Mme Liang (Faye Yu) afin de ne pas retourner en Chine
avec ses parents. Mme Liang vit dans un quotidien de plaisir et d’opulence à l’occidentale,
mais ceci est une façade. Ancienne concubine d’un nanti lui ayant laissé sa
fortune, se partage entre les bras de jeunes amants pour son plaisir et ceux de
riches mécènes plus âgés afin de maintenir ce train de vie. Dans les deux cas,
Weilong comme elle le découvrira constitue un appât de choix pour les intérêts
de sa tante.
Ann Hui suit très fidèlement la trame du roman, mais sans
choisir une voie et tonalité autre que lourdement explicative. Eileen Chang
nous faisait découvrir les codes de cette société dont le vernis moderne dissimulait
une veine patriarcale, mais dont les femmes assumant leurs perdition/corruption
devenaient complices plutôt que victimes. L’aspect dominant/dominé prenait le
pas sur la notion de genre, Mme Liang s’offrant à son tour un jeune protégé
démuni à entretenir. Tout le livre reposait sur une subtilité entre l’explicite et
l’implicite de ces rapports viciés des individus. Le souci est que Ann
Hui n’opère aucun choix narratif, thématique ou même esthétique pour traduire
les nuances du livre. Le stupre ambiant n’est ni explicite dans les scènes de
sexe timorées (ce qui aurait pu être un apport par rapport au livre), ni
implicite dans l’atmosphère et le discours puisque les dialogues, situations et
fausses bonnes idées formelles (la dichotomie couleur/noir et blanc mettant en
parallèle le passé de la tante et le présent de Weilong) ne font que surligner
lourdement des éléments aisément compréhensibles.
Le film aurait pu se rattraper en endossant, faute de
cruauté, le romanesque désespéré du roman. N’ayant pas l’ambition et le sens
froid du calcul de sa tante, Weilong va se perdre par amour pour le viveur
métis George Qiao (Eddie Peng). Séducteur incapable de s’attacher et conscient
de sa nature corrompue, il n’acceptera une union « officielle » avec Weilong qu’à
la condition d’être entretenu. La fadeur du casting peine à rendre poignant ce
dilemme et alors qu’à travers quelques ellipses subtiles l’avilissement de
Weilong marquait chez Eileen Chang, tout est ici est dit et montré sans laisser
la moindre place à l’ambiguïté, au non-dit. Ann Hui dresse quelques pistes évoquant
sa filmographie passée (les relations filiales difficiles ou encore le
déracinement comme dans Song of the exile (1990) notamment) mais sans la
flamme, l’émotion.
Love after love n’est donc dans l’ensemble qu’une
coquille vide trop illustrative, mais où là aussi l’absence de direction forte
domine. Les moyens sont là à travers une reconstitution fastueuse, les costumes
d’Emi Wada (pour ce qui est sans doute son dernier film), la bande-originale de
Ryuichi Sakamoto, la photo de Christopher Doyle. Mais tout cela ne semble viser
qu’à façonner un bel écrin (la photo de Doyle plus pétaradante que stylisée)
plutôt qu’une esthétique en adéquation avec le propos. Un livre d’image
impersonnel et longuet pour ce qui sera une des rares déception venue d’Ann
Hui.
Shanghai 1941. Bai Liusu, divorcée depuis plusieurs
années, vit dans l'atmosphère étouffante de la maison familiale. La seule
manière d’échapper à cette ambiance serait de se remarier. Faisant fonction
d’intermédiaire pour le mariage d’une des filles de la famille Bai, madame Xu
entreprend en même temps de « caser » Liusu. Madame Xu lui offre cependant une
échappatoire : partant à Hong Kong rejoindre son mari qui fait des affaires
avec Fan Liuyuan, elle invite Liusu à partir avec elle, sous prétexte de
s’occuper des enfants pendant le voyage. Commence alors, dans l’ambiance
mondaine de la colonie britannique, un jeu du chat et de la souris entre Bai
Liusu et Fan Liuyuan.
Love in a Fallen City compte parmi les dernières
productions pour le cinéma de la Shaw Brothers avant une réorientation vers la
télévision effective en 1986. Le studio dépassé par le succès de concurrents
comme la Golden Harvest cherche alors à sortir de sa zone de confort en
embauchant des artistes et techniciens plus en phase avec les thèmes, l’esthétique
du moment. C’est ainsi qu’est engagée Ann Hui, fer de lance de la Nouvelle
Vague hongkongaise notamment avec des œuvres coup de poing comme The Story
of Woo Viet (1981) et Boat People, passeport pour l’enfer (1982).
Elle adapte ici pour la première fois la romancière chinoise Eileen Chang.
Celle-ci fut une figure majeure de la littérature chinoise, abordant dans ses
livres la question de la condition féminine dans la société chinoise des années
40. Elle y posait un double regard, d’abord celui la femme chinoise dont elle
put observer les contraintes avec sa mère soumise à un homme volage et opiomane,
mais aussi dans son éducation empreinte de tradition la promettant à un même
futur. L’autre regard est celui de la femme moderne baignée de culture
occidentale grâce justement à cette mère qui lui donna le goût de la langue
anglaise et chercha l’élever intellectuellement afin qu’elle échappe à cette
soumission. Love in a Fallen City, publié en 1943, explore en grande
partie ces thématiques tout en touchant à quelque chose de plus universel dans
sa romance.
Ann Hui signe une adaptation presque littérale mais qui
parvient à trouver sa voie par une approche formelle marquée. Dans cette
société chinoise des années 40, la femme n’existe aux yeux des autres qu’à
travers le prisme de l’homme. Epouse soumise et dévouée lorsque le mariage a eu
lieu, elle est avant cette échéance un motif de spéculation pour sa famille et
futur confort domestique pour le mari potentiel. Bai Liusu (Cora Miao), presque
trentenaire et retournée vivre avec sa famille après son divorce, est déchue
de tous ces espoirs et perspectives. Sa raison d’être aux yeux des autres a
disparue en dilapidant ce qui restait d’elle à exploiter, ses économies, et
elle est désormais une bouche de plus à nourrir. Ann Hui expose la place marginale
de Bai Liusu au sein du foyer en la figeant en fond de cadre dans les plans d’ensemble
capturant le quotidien familial. Elle n’a plus voix au chapitre et encaisse les
humiliations verbales venant de ses frères et ses belles-sœurs. Quant elle est
seule, Ann Hui s’attarde sur le visage défait de son héroïne tandis que la
bande-son laisse entendre les remarques désobligeantes de son entourage. Le
fait qu’elle soit désormais invisible en tant qu’individu se ressent également
par le travail sur la photo, quand lors d’une scène Bai Liusu est réduite au
rang d’auditrice silencieuse en étant éclairée différemment de sa mère et sa belle-soeur qui la calomnie.
Si Bai Liusu est contrainte et soumise par la tradition, Liu
Yuan (Chow Yun Fat), éduqué à l’étranger, s’en détache et n’y prend que ce qui
lui convient. Attiré par Bai Liusu et bien au courant de son statut fragile, il
fait en sorte de lui faire quitter Shanghai pour Hong Kong où il pourra en
faire sa maîtresse. L’émancipation de Bai Liusu passe paradoxalement par
pousser Liu Yuan à l’épouser quand ce dernier que l’on devine sincèrement
amoureux refuse de s’imposer les chaînes économiques et sociales d’un mariage.
Un élément pourrait résoudre les malentendus, qu’ils s’avouent mutuellement
leurs sentiments. Le poids de ces jeux de rôles et de pouvoir empêche cependant
toute sincérité trop explicite. Liu Yuan laisse toujours échapper une forme de
détachement ou un ton badin qui sème le doute quant à la conviction de ses mots
doux.
Bai Liusu a constamment cette retenue, ce mouvement de recul à chaque
fois qu’elle se sent céder de cœur et de corps envers l’émoi que suscite en
elle Li Yuan. Les acteurs excellent à faire passer toutes ces nuances dans leur
jeu corporels, dans les dialogues qui traduisent leur déséquilibre social et de
genre. Cora Miao, raidie dans les coutures serrées de sa qipao a des yeux
baissés et une gestuelle fuyante. La douceur des regards qu’elle lance furtivement
à Li Yuan laisse pourtant deviner qu’un mot, LE mot, suffirait pour qu’elle
accepte d’être sienne. Chow Yun Fat déploie toute son élégance aristocratique
et sa désinvolture, et ne laisse échapper que par intermittences l’émoi que
suscite en lui Bai Liusu. Les personnages sont littéralement prisonniers des
règles de leur environnement, au sein duquel ils avancent leurs pions pour
parvenir à leurs fins.
A Shanghai cela existe par le sentiment d’étouffement, l’épure
claustrophobique de cette maison familiale terreau de soumission. A Hong Kong,
cette prison des apparences sera à ciel ouvert, dans le luxe et les
distractions frivoles où domine la dimension coloniale. Cela est renforcé par le parti pris réaliste d’Ann
Hui. La réalisatrice refuse l’artificialité des décors studios habituels de la
Shaw Brothers pour signer une reconstitution soignée, souvent sur les lieux
mêmes encore existants de l’action du livre. C’est notamment le cas pour les
scènes filmées à l’hôtel Repulse Bay, espace emblématique de la présence
coloniale anglaise à Hong Kong que Ann Hui immortalise puisqu’il sera détruit
peu de temps après le tournage. Pour que les sentiments se révèlent sans fard,
il faudra la chute de ce monde avec l’attaque puis l’occupation japonaise de
Hong Kong. L’urgence de ce monde finissant est filmée en 1984, années des
accords de Rétrocession entre la Grande-Bretagne et la Chine, et comme une
évidence Eighteen Springs la seconde adaptation d’Eileen Chang par Ann
Hui sortira en 1997.
Tandis que le chaos des bombardements, des morts et de la
destruction sème la désolation, tous les codes de ce monde entravant la romance
implosent à leur tour. Alors qu’il s’agit désormais de survivre, manipuler l’autre
et dissimuler ses émotions profondes n’a plus de sens. Ann Hui traduit
formellement la disparition de toute différence sociale et de genre par un jeu
sur l’échelle. Bai Liusu observe désormais debout un Liu fan courbé et lavant
le sol de leur maison. Elle domine également du haut des escaliers de sa
demeure la Princess Saheiyini (Jovy Coudrey), mondaine indienne entretenue par
les hommes anglais qui la snoba jadis et vivant maintenant dans la misère. Le
couple autrefois si bavard pour ne jamais se dire les choses, a désormais la
complicité silencieuse des unions confiantes qui n’ont pas besoin
des mots pour se comprendre. Ann Hui sublime véritablement par sa mise en scène
le roman d’Eileen Chang, les partis pris esthétisants s’estompant (la photo
diaphane d’Anthony Hop prenant progressivement une texture plus réaliste) avec
l’accomplissement amoureux des personnages. Terminons cette chronique avec une
des magnifiques phrases de conclusion du roman en partie reprise dans le film :
La Chute de Hong Kong lui avait permis de s’accomplir.
Mais dans ce monde indéchiffrable, qui sait où sont les causes, où sont les
conséquences ? (…) Peut-être était-ce pour lui permettre de s’accomplir qu’une
grande cité avait été renversée.
Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Spectrum Films