Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Ann Hui. Afficher tous les articles
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mardi 31 mars 2026

The Secret - Fung gip, Ann Hui (1979)

 Une affaire de meurtre est compliquée par une relation à trois entre la victime et les principaux suspects...

The Secret est le premier film pour le cinéma d’Ann Hui et, parmi une poignée d’autres, une des œuvres fondatrices de la Nouvelle Vague hongkongaise. Comme beaucoup de réalisateurs du mouvement, le parcours d’Ann Hui passe par des études à l’étranger (en l’occurrence en Angleterre à la London International Film School) puis un retour à Hong Kong où elle fit ses premières armes à la télévision. Ce média, et notamment la chaîne TVB, était un terrain d’expérimentation et d’apprentissage idéal, recrutant cette jeune garde à moindre coût et cherchant à bousculer les normes esthétiques et thématiques établies. Ann Hui se fera donc remarquer à travers plusieurs téléfilms et séries dont Below the Lion Rock par laquelle plusieurs cinéastes de la Nouvelle vague feront leurs armes.

The Secret s’inspire d’un authentique fait divers s’étant déroulé dans la péninsule au début des années 70, lorsque deux corps atrocement mutilés furent découvert ans une forêt du mont Lung Fu. L’affaire avait fait grand bruit et l’enquête sur laquelle elle avait débouchée avait déjà été évoquée dans un épisode de la série anthologique Ten Sensational Case, diffusée en 1975 à la télévision hongkongaise et sorte d’ancêtre local du true crime. Dans The Secret, Ann Hui adopte une approche typique des préceptes à venir de la Nouvelle Vague hongkongaise. Il y a une dimension authentique, immersive et aux relents documentaires dans la manière de capturer le quotidien au sein de l’urbanité hongkongaise, mais aussi par la rigueur adoptée sur certains aspects de la procédure criminelle comme l’autopsie. 

Parallèlement à cela le mélange des genres fascine, par exemple grâce à la photo de David Chung qui oscille entre le naturalisme des scènes de jour et la stylisation des séquences nocturnes. Celles-ci lorgnent avec le fantastique par le jeu sur l’hors-champ, les apparitions furtives d’une défunte dont la silhouette portant un manteau rouge fait forcément penser au Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg (1973). La crudité de la scène de découverte des corps, par sa frontalité et ses détails macabres donne même dans l’authentique film d’horreur.

Ni récit réaliste, ni authentique film de genre, l’entre-deux et l’ambiguïté de The Secret repose sur une observation sociale. Le mystère initial tient sur les liens flous régnant au sein d’un triangle amoureux duquel seront issues deux victimes du terrible crime. Le personnage de voisine, amie et collègue interprétée par Sylvia Chang est au départ une observatrice lointaine des évènements, et le trouble quant à la nature insoluble, surnaturelle ou criminelle de l’énigme, repose sur son regard. Ce travail sur le point de vue se déploie par la mise en scène d’Ann Hui, et une narration qui nous égare volontairement dans ses niveaux de temporalités et l’usage des flashbacks. L’important ici est le sens de l’atmosphère, et une vérité bien plus sombre et ordinaire qui nous apparaît au fil des révélations intelligemment amenées. 

Dès lors d’autres notions comme la condition féminine, le poids du regard social, la pesanteur comme la douceur des liens filiaux, viennent s’ajouter à la réflexion d’un film tenant longtemps sur sa dimension sensorielle. Cet aspect bienveillant ou tourmenté des liens filiaux repose sur des protagonistes disparates mais chacun touchant à sa manière, que ce soit cette figure de grand-mère (Li Zhuozhuo) aveugle et impuissante, la relation mère/fils du coupable initial et attardé mental, et bien sûr celle qui se révèle en conclusion être le point de départ d’une réaction en chaîne tragique. Le mélange entre mélodrame, excès sanglants et rebondissement de thriller achève de faire de The Secret un objet inclassable et chargé de promesses brillamment tenues dans la suite de la carrière naissante d’Ann Hui. 

Sorti en bluray français chez Carlotta  

dimanche 6 avril 2025

Septet : Souvenirs de Hong Kong - Qi ren yue dui, Johnnie To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark (2020)


 7 réalisateurs, 7 regards, 7 histoires, 1 ville : Hong Kong. Initiateur du projet, Johnnie To accompagné de 6 autres réalisateurs unissent, pour la première fois, leurs talents pour composer une symphonie d'histoires en hommage à leur ville. Entièrement tourné sur pellicule, Johnnie To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark, nous partagent leurs visions d'une ville fascinante, des années 50 à aujourd'hui.

Septet est un poignant et ambitieux film collectif voyant sept des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma hongkongais signer un film à sketches en forme d’hommage à leur ville. Johnnie To est à l’initiative du projet et producteur, à la tête d’un prestigieux ensemble réunissant Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark. L’un des défauts du film à sketches est souvent la qualité inégale de ses segments, mais Septet est clairement une belle réussite à ce niveau. C’est bien simple, hormis un Johnnie To en petite forme avec son récit des bouleversements économiques et sociaux (sur fond d’épidémie de Sras) vu depuis la table d’un dinner, les six autres parties sont de belle tenue même si le Ringo Lam un peu sage brille davantage par son émotion nostalgique que par la rugosité à laquelle nous avait habitué le réalisateur.

Un des points marquant de l’ensemble, c’est que pour le féru du cinéma hongkongais, la patte de chacun des réalisateurs est parfaitement identifiable, tant thématiquement qu’esthétiquement sur chacun des sketches avant même le nom de l’auteur visible à la fin de chacun d’eux. Sammo Hung dans L’Entraînement rappelle ses difficiles années d’apprentissage au sein de l’Opéra de Pékin, dans une sorte de condensé réussi de Painted Faces d’Alex Law (1988) qui évoquait cette période. Patrick Tam signe un merveilleux Tendre est la nuit narrant l’ultime nuit de deux jeunes amoureux tandis que la fille s’apprête à migrer en Angleterre avec ses parents. 

L’esthétique pop stylisée épouse le romantisme le plus naïf et sensuel dans un film rappelant les meilleurs moments suspendus de Nomad (1982) ou My Heart is that Eternal Rose (1988). Il est question aussi de romance, mais cette fois chargée de regret car probablement non consommée dans Le Directeur d’école d’Ann Hui. La narration entre passé et présent, la tonalité feutrée et la touche nostalgique oscille entre la Ann Hui des années 2000 (un parfum de July Rhapsody (2002) ou Une vie simple (2011) plane) et celle plus explicitement romanesque des années 80/90 (Song of the exile (1990), Eighteen Springs (1997)). 

Malgré la sensibilité forcément différente des différents artistes, une vraie cohérence se dégage du film. Les sketches suivent une progression chronologique de l’histoire de Hong Kong, mais aussi sociologique. Ainsi Retour au pays de Yuen Woo Ping prolonge le propos sur la migration de Tendre est la nuit qui le précède, mais troque la romance pour le rapprochement générationnel entre une adolescente et son grand-père maître d’art martiaux. La séparation par l’exil du sketch précédent se mue ici en cohabitation espiègle, puis belles retrouvailles célébrant la tradition locale après l’expérience de l’étranger, mais aussi l’ouverture des anciennes générations. 

C’est un temps qui passe pourtant difficile à surmonter pour le Simon Yam de La Voie de Ringo Lam, avec cette fois un exilé perdu et mélancolique dans un Hong Kong moderne au sein duquel il cherche les vestiges de son passé. Simon Yam est particulièrement touchant en bougon nostalgique se voyant reproduire le refus du présent autrefois observé chez son propre père. Le jeu de miroir en passé et présent fonctionne de manière collective (la superposition des photos anciennes des quartiers avec leur aspect contemporain) et intime lorsque Simon Yam entame un dialogue mental avec son père.

Tsui Hark signe un épilogue génialement farfelu avec Conversation profonde, name-dropping des grandes figures HK au sein d’un asile et mise en abyme absurde dans laquelle se glissent quelques éléments biographiques - notamment concernant Ann Hui apparaissant en guest au côté de Tsui Hark. Septet est un petit bijou propre à enthousiasmer les novices pour creuser l’œuvre passée de ses participants, en enchantera les connaisseurs qui retrouveront leurs icônes dans une forme artistique intacte.

Sorti en bluray français chez Metropolitan

jeudi 27 juin 2024

July Rhapsody - Nam yan sei sap, Ann Hui (2002)


 Lam Yiu-Kowk est un professeur de littérature chinoise ainsi qu'un mari et père idéal. Il tente en vain de faire partager sa passion à ses élèves comme son ancien maître, Sheng ; une passion qui lui a fait connaître celle qui deviendra sa femme, Man-Ching. Mais la vie conjugale de Lam sera bouleversée par l'amour que lui porte son affriolante élève Wu Choi-Nam.

On retient souvent July Rhapsody pour être le dernier rôle à l'écran d'Anita Mui, qui va disparaître victime d'un cancer l'année suivante. Il s'agit aussi d'une belle œuvre intimiste d'Ann Hui, qui par son écho entre la culpabilité du passé et les doutes du présent peut évoquer Song of the exile (1990), un des sommets de la réalisatrice. Le présent, c'est celui de Lam (Jacky Cheung) en apparence épanoui entre son métier de professeur de littérature chinoise, et sa vie de famille heureuse avec son épouse Ching (Anita Mui) et ses deux enfants. Une situation inattendue va faire se rejoindre les deux pôles de l'existence de Lam, lorsque Wu, (Karena Lam) une de ses élèves amoureuse de lui, tente de le séduire. 

Lam repousse les avances de l'adolescence, mais la situation semble trouver un écho plus profond en lui. La mise en scène et le montage créent ce pont entre présent et passé durant les scènes de cours, où Lam passe de prof observant Wu du fond de la classe à élève scrutant sa future épouse Ching quand elle n'était qu'une camarade assise devant lui. Ce mimétisme concerne aussi son foyer quand Ching souhaitera accompagner dans ses derniers jours son premier amour malade, qui n'est autre que leur ancien professeur et mentor de Lam.

Cela entraîne une profonde remise en question de notre héros quant à sa position en tant qu'homme, et enseignant. Son ancien mentor fut un modèle pour lui dans le passé, et demeure un rival même mourant dans le présent. Il subit même la même tentation que lui en nouant possiblement une liaison avec une de ses étudiantes. Ann Hui distingue un passé flottant, baigné d'une photo solaire et rêveuse de Kwan Pun-leung et Thomas Yeung magnifiant des espaces naturels, avec un présent aux teintes bleutées se fondant dans une urbanité hongkongaise froide et pétrie de doutes. Cette interrogation se traduit ainsi formellement, sentimentalement, mais aussi socialement quand la situation amène Lang à remettre ses choix de vie en question. En effet, les entrevues avec d'anciens camarades de classe traduisent le fossé entre l'idéalisme du métier de Lang et la course à la réussite de ses amis travaillant tous dans le monde des affaires. 

C'est une photographie intéressante de ce Hong Kong du début des années 2000 où les pôles s'inversent, voyant la Chine continentale représenter le nouvel El Dorado financier. Ann Hui déploie ainsi une belle atmosphère introspective, porté par la prestation de Jacky Cheung qui, loin des rôles de chiens fous d'antan impose ici une belle maturité sans se départir de son charisme. Ann Hui plus en retrait est néanmoins très touchante pour son chant du cygne, avec ce personnage complexe. Kerena Lam est aussi une belle révélation en adolescente espiègle et séductrice, symbolisant une jeunesse hongkongaise à la dérive. Malgré le ton feutré, le maniérisme sobre d'Ann Hui envoute de bout en bout et ne laisse pas encore deviner le virage plus austère de la fin des années 2000 avec The Way We Are (2008) et Une Vie simple (2011).

 Sorti en bluray hongkongais doté de sous-titres anglais

 

samedi 19 mars 2022

Love After Love - Dì yī lú xiāng, Ann Hui (2020)

Weilong, une écolière de Shanghai, part à Hong Kong pour ses études et trouver du réconfort auprès de sa tante Mme Liang. Mais cet hôte a d’autres plans pour elle : l’adolescente est un atout précieux face aux hommes riches.

Love after love est la troisième adaptation que Ann Hui consacre à la romancière chinoise Eileen Chang. Les deux précédentes adaptations, Love in a fallen city (1984) et Eighteen Springs (1997) comptaient parmi les plus belles réussites de la réalisatrice tout en s’inscrivant dans un moment essentiel de l’histoire de Hong Kong à leur sortie. Love after love n’occupera malheureusement pas la même place et s’avère une transposition joliment illustrative, rien de plus. 

Love After Love (publié en français sous le titre Deux brûle-parfums aux éditions Zuma) est un récit d’amour fou et de corruption morale où l’on retrouve les thématiques d’Eileen Chang autour de la condition féminine dans la société chinoise des années 30/40. Ses livres observent souvent l’oppression d’un système social et patriarcal chinois où les héroïnes oscillent entre soumission et une émancipation marquée par l’influence de la culture occidentale – ce qui fut le cas d’Eileen Chang. Dans Love after love et d’autres romans, la possibilité de cette émancipation s’incarne souvent à Hong Kong sous influence occidentale du colon anglais. C’est l’échappatoire de l’héroïne Weilong (Ma Sichun), jeune adolescente qui va se placer sous la protection de sa tante Mme Liang (Faye Yu) afin de ne pas retourner en Chine avec ses parents. Mme Liang vit dans un quotidien de plaisir et d’opulence à l’occidentale, mais ceci est une façade. Ancienne concubine d’un nanti lui ayant laissé sa fortune, se partage entre les bras de jeunes amants pour son plaisir et ceux de riches mécènes plus âgés afin de maintenir ce train de vie. Dans les deux cas, Weilong comme elle le découvrira constitue un appât de choix pour les intérêts de sa tante.

Ann Hui suit très fidèlement la trame du roman, mais sans choisir une voie et tonalité autre que lourdement explicative. Eileen Chang nous faisait découvrir les codes de cette société dont le vernis moderne dissimulait une veine patriarcale, mais dont les femmes assumant leurs perdition/corruption devenaient complices plutôt que victimes. L’aspect dominant/dominé prenait le pas sur la notion de genre, Mme Liang s’offrant à son tour un jeune protégé démuni à entretenir. Tout le livre reposait sur une subtilité entre l’explicite et l’implicite de ces rapports viciés des individus. Le souci est que Ann Hui n’opère aucun choix narratif, thématique ou même esthétique pour traduire les nuances du livre. Le stupre ambiant n’est ni explicite dans les scènes de sexe timorées (ce qui aurait pu être un apport par rapport au livre), ni implicite dans l’atmosphère et le discours puisque les dialogues, situations et fausses bonnes idées formelles (la dichotomie couleur/noir et blanc mettant en parallèle le passé de la tante et le présent de Weilong) ne font que surligner lourdement des éléments aisément compréhensibles. 

Le film aurait pu se rattraper en endossant, faute de cruauté, le romanesque désespéré du roman. N’ayant pas l’ambition et le sens froid du calcul de sa tante, Weilong va se perdre par amour pour le viveur métis George Qiao (Eddie Peng). Séducteur incapable de s’attacher et conscient de sa nature corrompue, il n’acceptera une union « officielle » avec Weilong qu’à la condition d’être entretenu. La fadeur du casting peine à rendre poignant ce dilemme et alors qu’à travers quelques ellipses subtiles l’avilissement de Weilong marquait chez Eileen Chang, tout est ici est dit et montré sans laisser la moindre place à l’ambiguïté, au non-dit. Ann Hui dresse quelques pistes évoquant sa filmographie passée (les relations filiales difficiles ou encore le déracinement comme dans Song of the exile (1990) notamment) mais sans la flamme, l’émotion.

Love after love n’est donc dans l’ensemble qu’une coquille vide trop illustrative, mais où là aussi l’absence de direction forte domine. Les moyens sont là à travers une reconstitution fastueuse, les costumes d’Emi Wada (pour ce qui est sans doute son dernier film), la bande-originale de Ryuichi Sakamoto, la photo de Christopher Doyle. Mais tout cela ne semble viser qu’à façonner un bel écrin (la photo de Doyle plus pétaradante que stylisée) plutôt qu’une esthétique en adéquation avec le propos. Un livre d’image impersonnel et longuet pour ce qui sera une des rares déception venue d’Ann Hui. 


 Disponible en vostf sur la plateforme Mubi

 

dimanche 5 septembre 2021

Love in a Fallen City - Qing cheng zhi lian, Ann Hui (1984)

Shanghai 1941. Bai Liusu, divorcée depuis plusieurs années, vit dans l'atmosphère étouffante de la maison familiale. La seule manière d’échapper à cette ambiance serait de se remarier. Faisant fonction d’intermédiaire pour le mariage d’une des filles de la famille Bai, madame Xu entreprend en même temps de « caser » Liusu. Madame Xu lui offre cependant une échappatoire : partant à Hong Kong rejoindre son mari qui fait des affaires avec Fan Liuyuan, elle invite Liusu à partir avec elle, sous prétexte de s’occuper des enfants pendant le voyage. Commence alors, dans l’ambiance mondaine de la colonie britannique, un jeu du chat et de la souris entre Bai Liusu et Fan Liuyuan.

Love in a Fallen City compte parmi les dernières productions pour le cinéma de la Shaw Brothers avant une réorientation vers la télévision effective en 1986. Le studio dépassé par le succès de concurrents comme la Golden Harvest cherche alors à sortir de sa zone de confort en embauchant des artistes et techniciens plus en phase avec les thèmes, l’esthétique du moment. C’est ainsi qu’est engagée Ann Hui, fer de lance de la Nouvelle Vague hongkongaise notamment avec des œuvres coup de poing comme The Story of Woo Viet (1981) et Boat People, passeport pour l’enfer (1982). Elle adapte ici pour la première fois la romancière chinoise Eileen Chang. Celle-ci fut une figure majeure de la littérature chinoise, abordant dans ses livres la question de la condition féminine dans la société chinoise des années 40. Elle y posait un double regard, d’abord celui la femme chinoise dont elle put observer les contraintes avec sa mère soumise à un homme volage et opiomane, mais aussi dans son éducation empreinte de tradition la promettant à un même futur. L’autre regard est celui de la femme moderne baignée de culture occidentale grâce justement à cette mère qui lui donna le goût de la langue anglaise et chercha l’élever intellectuellement afin qu’elle échappe à cette soumission. Love in a Fallen City, publié en 1943, explore en grande partie ces thématiques tout en touchant à quelque chose de plus universel dans sa romance. 

Ann Hui signe une adaptation presque littérale mais qui parvient à trouver sa voie par une approche formelle marquée. Dans cette société chinoise des années 40, la femme n’existe aux yeux des autres qu’à travers le prisme de l’homme. Epouse soumise et dévouée lorsque le mariage a eu lieu, elle est avant cette échéance un motif de spéculation pour sa famille et futur confort domestique pour le mari potentiel. Bai Liusu (Cora Miao), presque trentenaire et retournée vivre avec sa famille après son divorce, est déchue de tous ces espoirs et perspectives. Sa raison d’être aux yeux des autres a disparue en dilapidant ce qui restait d’elle à exploiter, ses économies, et elle est désormais une bouche de plus à nourrir. Ann Hui expose la place marginale de Bai Liusu au sein du foyer en la figeant en fond de cadre dans les plans d’ensemble capturant le quotidien familial. Elle n’a plus voix au chapitre et encaisse les humiliations verbales venant de ses frères et ses belles-sœurs. Quant elle est seule, Ann Hui s’attarde sur le visage défait de son héroïne tandis que la bande-son laisse entendre les remarques désobligeantes de son entourage. Le fait qu’elle soit désormais invisible en tant qu’individu se ressent également par le travail sur la photo, quand lors d’une scène Bai Liusu est réduite au rang d’auditrice silencieuse en étant éclairée différemment de sa mère et sa belle-soeur qui la calomnie. 

Si Bai Liusu est contrainte et soumise par la tradition, Liu Yuan (Chow Yun Fat), éduqué à l’étranger, s’en détache et n’y prend que ce qui lui convient. Attiré par Bai Liusu et bien au courant de son statut fragile, il fait en sorte de lui faire quitter Shanghai pour Hong Kong où il pourra en faire sa maîtresse. L’émancipation de Bai Liusu passe paradoxalement par pousser Liu Yuan à l’épouser quand ce dernier que l’on devine sincèrement amoureux refuse de s’imposer les chaînes économiques et sociales d’un mariage. Un élément pourrait résoudre les malentendus, qu’ils s’avouent mutuellement leurs sentiments. Le poids de ces jeux de rôles et de pouvoir empêche cependant toute sincérité trop explicite. Liu Yuan laisse toujours échapper une forme de détachement ou un ton badin qui sème le doute quant à la conviction de ses mots doux. 

Bai Liusu a constamment cette retenue, ce mouvement de recul à chaque fois qu’elle se sent céder de cœur et de corps envers l’émoi que suscite en elle Li Yuan. Les acteurs excellent à faire passer toutes ces nuances dans leur jeu corporels, dans les dialogues qui traduisent leur déséquilibre social et de genre. Cora Miao, raidie dans les coutures serrées de sa qipao a des yeux baissés et une gestuelle fuyante. La douceur des regards qu’elle lance furtivement à Li Yuan laisse pourtant deviner qu’un mot, LE mot, suffirait pour qu’elle accepte d’être sienne. Chow Yun Fat déploie toute son élégance aristocratique et sa désinvolture, et ne laisse échapper que par intermittences l’émoi que suscite en lui Bai Liusu. Les personnages sont littéralement prisonniers des règles de leur environnement, au sein duquel ils avancent leurs pions pour parvenir à leurs fins. 

A Shanghai cela existe par le sentiment d’étouffement, l’épure claustrophobique de cette maison familiale terreau de soumission. A Hong Kong, cette prison des apparences sera à ciel ouvert, dans le luxe et les distractions frivoles où domine la dimension coloniale.  Cela est renforcé par le parti pris réaliste d’Ann Hui. La réalisatrice refuse l’artificialité des décors studios habituels de la Shaw Brothers pour signer une reconstitution soignée, souvent sur les lieux mêmes encore existants de l’action du livre. C’est notamment le cas pour les scènes filmées à l’hôtel Repulse Bay, espace emblématique de la présence coloniale anglaise à Hong Kong que Ann Hui immortalise puisqu’il sera détruit peu de temps après le tournage. Pour que les sentiments se révèlent sans fard, il faudra la chute de ce monde avec l’attaque puis l’occupation japonaise de Hong Kong. L’urgence de ce monde finissant est filmée en 1984, années des accords de Rétrocession entre la Grande-Bretagne et la Chine, et comme une évidence Eighteen Springs la seconde adaptation d’Eileen Chang par Ann Hui sortira en 1997. 

Tandis que le chaos des bombardements, des morts et de la destruction sème la désolation, tous les codes de ce monde entravant la romance implosent à leur tour. Alors qu’il s’agit désormais de survivre, manipuler l’autre et dissimuler ses émotions profondes n’a plus de sens. Ann Hui traduit formellement la disparition de toute différence sociale et de genre par un jeu sur l’échelle. Bai Liusu observe désormais debout un Liu fan courbé et lavant le sol de leur maison. Elle domine également du haut des escaliers de sa demeure la Princess Saheiyini (Jovy Coudrey), mondaine indienne entretenue par les hommes anglais qui la snoba jadis et vivant maintenant dans la misère. Le couple autrefois si bavard pour ne jamais se dire les choses, a désormais la complicité silencieuse des unions confiantes qui n’ont pas besoin des mots pour se comprendre. Ann Hui sublime véritablement par sa mise en scène le roman d’Eileen Chang, les partis pris esthétisants s’estompant (la photo diaphane d’Anthony Hop prenant progressivement une texture plus réaliste) avec l’accomplissement amoureux des personnages. Terminons cette chronique avec une des magnifiques phrases de conclusion du roman en partie reprise dans le film :

 La Chute de Hong Kong lui avait permis de s’accomplir. Mais dans ce monde indéchiffrable, qui sait où sont les causes, où sont les conséquences ? (…) Peut-être était-ce pour lui permettre de s’accomplir qu’une grande cité avait été renversée.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Spectrum Films