Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 4 avril 2021

L'Étrange Monsieur Victor - Jean Grémillon (1938)


 Un commerçant toulonnais d'apparence honorable est en fait un receleur pour une bande de malfaiteurs. Menacé de chantage, il commet un meurtre pour lequel un innocent est condamné au bagne. Huit ans plus tard, le forçat s'évade et notre commerçant le recueille...

L'Étrange Monsieur Victor est une œuvre qui participe, avec le précédent Gueule d’amour (1937), le film qui participa à la remise en selle de Jean Grémillon pour le mener vers les grandes réussites à venir comme Remorques (1941), Lumière d'été (1942) ou Le Ciel est à nous (1943).  La carrière du réalisateur était dans une impasse après avoir eu maille avec ses producteurs sur plusieurs films qui finiront mutilés au montage comme La Petite Lise (1930) et Daïnah la métisse (1931). La carrière de Grémillon sera ainsi relancée par Raoul Ploquin, ancien journaliste reconverti la production depuis 1933, via un partenariat avec l’Allemagne et des cofinancements entre la UFA et l’Alliance Cinématographique Européenne, située à Berlin. Grémillon tournera donc en Allemagne Valse Royale (1935) et Pattes de mouches (1936) avant de renouer avec le succès quand il réalisera Gueule d’amour. L'Étrange Monsieur Victor vient donc entériner cela et entretient plusieurs similitudes avec son prédécesseur.

Il s’agit également ici d’un véhicule pour sa star dont Grémillon va servir l’image classique avant de la déconstruire progressivement. C’était le cas dans Gueule d’amour s’ouvrant sur un Jean Gabin élégant et séducteur, mais qui en tombant amoureux révélera toute sa vulnérabilité. La vedette est ici Raimu avec toute sa faconde et truculence méridionale associée à l’univers de Marcel Pagnol, dans le rôle de l’honorable commerçant Monsieur Victor. C’est l’image qu’il se plait à donner à ses clients et son voisinage et Grémillon joue ainsi des habitudes du public avant de montrer la face sombre du personnage. Ce sera tout d’abord par la révélation de son activité secrète de recéleur et ses accointances avec les voyous, avant de montrer ses pulsions primaires lorsqu’il tuera l’un d’entre venu le faire chanter. Le malheureux cordonnier Bastien Robineau (Pierre Blanchar) est accusé à tort du crime et condamné au bagne, avant de revenir hanter le vrai coupable huit ans plus tard. 

La dualité est au cœur des différents films dans lesquels Grémillon collabore avec le scénariste Charles Spaak. Cela intervient dans la caractérisation des personnages où se disputeront ombre et lumière pour Monsieur Victor, force et faiblesse dans Gueule d’amour. C’est également le cas quant à leurs aspirations telles les amours coupables de Jean Gabin et Michèle Morgan dans Remorques, mais aussi dans la définition d’un espace comme on le verra dans Lumière d’été. Le réalisateur capture ainsi cette ville de Toulon dans une imagerie de carte postale, puis dans une veine plus pittoresque en arpentant ses ruelles, boutiques et commerçants. Il laisse alors le cliché se craqueler en révélant les conflits domestiques (Bastien et son épouse Adrienne (Vivianne Romance), le double jeu de Victor, et les nuits bien plus tourmentées où la mort peut brutalement surgir. Cela nous emmène donc peu à peu au huis-clos du foyer de Monsieur Victor, où il va cohabiter avec son épouse Madeleine (Madeleine Renaud) et la victime indirecte de son crime, Bastien.

La bonhomie a laissé place à une nervosité teinté de culpabilité pour Victor qui n’a plus jamais retrouvé la sérénité depuis son acte. Grémillon travaille donc cette dualité notamment dans la manière d’éclairer les personnages au sein du foyer. L’introduction de Bastien dans le foyer par Victor voit la photo de Werner Krien comme couper l’image en deux, la divisant horizontalement entre ombre et lumière. Cela sert bien sûr ce que l’on sait déjà de Victor, mais préfigure aussi l’attirance de Bastien pour l’épouse de son « bienfaiteur ».  Un même travail sur la lumière annonce aussi le rapprochement entre Bastien et Madeleine lorsque l’ombre striée des volets les éclairera de la même façon ensemble à l’image. Grémillon dévoile tout autant de cette façon l’humanité et la capacité d’aimer intacte de Bastien malgré les épreuves, la force de caractère de Madeleine en épouse faussement effacée, que l’ambiguïté de Victor. 

Le dispositif et l’interprétation transcendent les incohérences scénaristiques, notamment une poignante Madeleine Renaud qui incarne cette féminité sacrificielle du quotidien à laquelle se refuse le personnage de Viviane Romance - même si plus nuancée dans cet emploi de vamp. Madeleine Renaud est aussi à contre-courant de la figure romantique juvénile, et c’est bien la surprise de la découverte de ses sentiments et leur fuite qui émeut dans sa prestation. Symboliquement, elle quitte les bras de Bastien pour se réfugier en pleine lumière face à sa fenêtre ouverte. Son amour ne saurait se tapir dans l’ombre et le mensonge, et elle préfère en être privée. Cette exposition du microcosme de la maison affirme donc les nuances et la bonté de certains, mais révèle aussi la profonde bestialité d’autres. Entre le visage en nage du premier meurtre et l’explosion heurtée de violence en conclusion, Grémillon fend sévèrement l’armure d’un Raimu qui (tout comme Gabin sur Gueule d’amour) regrettera d’être à ce point sorti de sa zone de confort. 

C’est vraiment là le cœur émotionnel du récit qui rate un peu le coche sur ses intrigues secondaires pourtant intéressantes, notamment celle de Bastien cherchant à renouer avec son fils devenu une petite frappe au contact de l’amant de sa mère. Un opus de Grémillon qui s’il n’est pas totalement maîtrisé (mais son succès lui donnera les coudées franches pour les suivants) est des plus captivants. 

Sorti en bluray chez Pathé

lundi 21 octobre 2019

Les Inconnus dans la maison - Henri Decoin (1942)


Hier avocat célèbre, maître Hector Loursat de Saint-Mars vit retiré dans sa vaste demeure et a sombré dans l'alcoolisme. Abandonné par son épouse, il ne s'est pas occupé de sa fille, Nicole. Une nuit, une détonation retentit dans la maison. Hector voit une ombre s'enfuir et découvre le cadavre d'un homme dans son grenier. La victime est un repris de justice du nom de Gros-Louis. Nicole et les jeunes gens qu'elle fréquente sont interrogés par les enquêteurs...

Les Inconnus dans la maison est l’œuvre qui permet à Henri Decoin de se réinventer dans un registre plus sombre alors qu’on l’associait plus volontiers aux sautillantes comédies signées avec son ex épouse Danielle Darrieux. Alfred Greven rachète les droits du roman éponyme de Simenon (paru en 1938) pour la Continentale, animé de motif douteux. L’issue du roman fait ainsi du coupable un juif, Simenon par ce choix (mais sans sombrer dans l’abjection d’un Céline ou d’un Rebatet auteurs de vrais pamphlet antisémite) rejoignant le zeitgeist de la société française d’alors. Decoin se montre immédiatement intéressé par le projet mais va justement s’opposer à Greven en voulant gommer la caractérisation juive du coupable. Il n’accomplira qu’en partie ce souhait puisque le personnage à l’écran (dont nous tairons le nom pour ceux n’ayant pas lu le livre) est suffisamment « typé » pour permettre ce genre d’association douteuse, ce qui vaudra au film une brève interdiction après-guerre (et des bidouillages où certaines scènes seront redoublées pour définitivement effacer cet élément raciste) et quelques complications pour Decoin.

Le scénario est un des premiers travaux réellement remarqué d’Henri-George Clouzot qui accentue la critique de la bourgeoisie de Simenon, préparant sans doute déjà Le Corbeau (1943). La caméra survole la ville en ouverture, accompagnée d’une voix-off caustique qui s’insère dans des foyers nantis pour une description acerbe. Parmi eux celui de Loursat (Raimu), ancien ténor du barreau ayant sombré dans l’alcool depuis qu’il a été quitté par sa femme. L’attitude d’ivrogne hébété n’a que faire du regard désespéré de sa fille Nicole (Juliette Faber), de l’irrespect d’une domestique méprisante ou de l’état de délabrement de la maison. Seul compte l’oubli qu’apportera la griserie du prochain verre. Le monde se rappelle cependant à lui quand un meurtre sera commis au sein de sa propre demeure. Si la charge de Clouzot se porte sur la décadence des adultes, l’intérêt de Decoin va plutôt sur le dépit des enfants. 

Il s’attarde longuement sur les cadres familiaux étouffant où les parents vous ignorent (Nicole et Loursat), vous étouffent (Edmond (Marc Dolnitz) ou vous méprisent. Decoin qui s’est notamment épanouit par le sport est très sensible à cette thématique d’une jeunesse livrée à elle-même (c’est l’un des sujets de Battement de cœur (1940)) s’attarde ainsi longuement sur la dynamique entre le groupe d’ami. La scène finale de procès approfondira sur quoi repose les maux intime de chacun mais la caractérisation de Clouzot, même quand elle semble prendre des atours légers, revêt cette idée d’un épanouissement raté qui a pu pousser au crime : les penchants suicidaires de Manu (André Reybaz), la couardise maladive de Destrivaux (Jacques Denoël), le bégaiement d’Amédée (Marcel Mouloudji). L’ambition et le souci de la réputation seuls guident les adultes, élément parfaitement représenté par les deux figures de la justice que sont le procureur Rogissart (Jacques Baumer) et le juge Ducup (Jean Tissier) qui par leur faconde truculente accentue la virulence du propos. 

Il s’agit pour eux d’étouffer au plus vite l’affaire où le coupable ne peut être que le plus modeste de la bande, et dont on regrettera le suicide raté qui « aurait arrangé tout le monde ». Sous sa démarche hésitante et ses airs ahuris, c’est bien Loursat le plus lucide sur la corruption du monde qui l’entoure, et en particulier sur lui-même. Decoin développe une atmosphère étouffante ou tout le récit se déroule en intérieur (ou extérieur factice comme la fameuse ouverture sur la ville, l’entrevue entre Loursat et Manu dans une ruelle) représentant une alcôve qui emprisonne les faibles et où se complaisent les forts. Loursat est par ses attitudes et son franc-parler est le seul grain de sable de ce cadre normé. Lorsqu’il retrouve ses habits d’avocat et l’espace oublié de la cours d’assise, sa verve peut renaître tandis que la mise en scène de Decoin se déploie dans toute son ampleur expiatoire. Les travellings arrière sur le pupitre des témoins dominé par les juges, les plongées sur la cour et les gros plans saisissant sur les spectateurs, tout cela semble mettre à nu l’hypocrisie et sortir les protagonistes de leur entre soit. La magnifique plaidoirie de Loursat explicitera par les mots ce que Decoin avait déjà traduit par l’image.

La critique s’avère universelle et toujours pertinente aujourd’hui (sur une jeunesse sans but qui se perd dans le crime) mais s’avérera irrecevable dans le contexte de l’époque. Tolérable pour de mauvaises raisons durant l’Occupation car financé par une société allemande, le propos du film est antifrançais de la même manière que Le Corbeau durant l’épuration. Decoin mettra quelques mois à s’en remettre après-guerre mais c’est clairement ce film qui amorce ses grandes réussites à venir dans un registre bien plus sombre. Loin des passions d’alors, Les Inconnus dans la maison reste l’une des adaptations les plus réussies de Simenon. 

Sorti en dvd et bluray chez Gaumont 

vendredi 20 mars 2015

Faisons un rêve - Sacha Guitry (1936)

Un avocat séduit une femme mariée et passe la nuit avec elle. Le lendemain matin, le mari arrive au bureau de l'avocat, affolant l'épouse infidèle, mais sans raison : lui aussi a découché et sollicite un alibi...

En cette année 1936 et sous l'influence de sa jeune épouse Jacqueline Delubac, Sacha Guitry trouve enfin ses marques dans le cinéma pour lequel il se sera montré si méfiant auparavant. Il s'avérera aussi prolifique qu'au théâtre en signant quatre films comptant parmi ses plus grandes réussites, tous adapté de ses pièces : Le Nouveau Testament, Le Roman d'un tricheur, Mon père avait raison et Faisons un rêve. Ce dernier transpose justement une pièce écrite en 1916. Si notamment Le Roman d'un tricheur avec témoigné pour Guitry d'une certaine jubilation à exploiter toutes les possibilités narratives et visuelles de l'outil cinématographique, Faisons un rêve revient à une influence plus typiquement théâtrale. Sur le papier on a un triangle amoureux de boulevard femme/amant/mari assez typique et le film est une célébration du verbe virtuose de Guitry à la mise en scène assez statique. Le plaisir est donc ailleurs dans cette réussite.

Passé un prologue mondain où l'on croisera du beau monde au casting (Arletty, Michel Simon...), le récit se resserre pour un brillant jeu de dupe sur le couple. Ce sera d'abord celui du couple légitime du mari (Raimu) et de la femme (Jacqueline Delubac). Venu rendre visite à leur ami avocat (Sacha Guitry) absent, l'époux et sa femme par leurs réactions et dialogues à double-sens laissent deviner leurs infidélités imminentes (le "rendez-vous" du mari) ou possible (l'épouse tiquant à la rumeur de liaison de l'avocat) dans un brillant échange. La bonhomie et la truculence de Raimu fait merveille face à l'élégante malice de Jacqueline Delubac.

A l'image de cet échange, toutes les relations de couple seront affaire de domination où le plus fantasque prendra l'avantage. Ce sera le cas pour Jacqueline Delubac face à Sacha Guitry lorsqu'elle le laisse se perdre dans une logorrhée maladroite lorsqu'il lui déclare sa flamme et surtout quand elle surgira par surprise après la longue séquence du téléphone où ce dernier nous offre un grand numéro comique seul à l'écran en amoureux angoissé dans l'attente de sa dulcinée. Il prendra sa revanche au matin par ses saillies mordantes alors que Jacqueline Delubac est inquiète d'avoir découché (la réplique sur la tartine provoquant le fou rire à coup sûr) mais aussi par sa raillerie subtil de ce mari dont il faut se débarrasser.

L'harmonie des couples ne peut fonctionner que quand le danger est écarté et qu'ils peuvent s'adonner librement à leurs passion. D'un coup l'ironie latente se dissipe pour la fantaisie romantique quand les amants rejouent leur premier réveil commun manqué et le final endiablé promesse de volupté. L'énergie, l'esprit et le charme de l'ensemble finit par totalement en faire oublier le côté statique, un très bon moment.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont