mardi 2 septembre 2025
Un enfant de Calabre - Un ragazzo di Calabria, Luigi Comencini (1987)
La dernière partie de la filmographie de Luigi Comencini semble revenir à son thème de prédilection de l'enfance et du récit d'apprentissage, qui lui a déjà inspiré quelques-uns de ses plus beaux films comme Tu es mon fils (1956), L'Incompris (1967) ou encore Casanova, un adolescent à Venise (1969). Quatre films très différents le ramènent à ces sujets durant les années 80 avec le mélodrame désespéré de Eugenio (1980), le nostalgique Cuore (1984) ou le conte fantastique Marcellino (1991). Un enfant de Calabre situé au début des années 60, se situe à une période, ainsi qu'un cadre sociogéographique (l’Italie pauvre et rurale du Mezzogiorno, soit le Sud) que Comencini n'avait plus visité depuis le diptyque Pain, amour et fantaisie (1953) et Pain, amour et jalousie (1954). On ressent ce dénuement matériel dès les premières images, au point qu'il faut attendre l'irruption d'un car scolaire puis du scooter du père de famille Nicola (Diego Abatantuono) pour avoir l'assurance que le récit se déroule bien au vingtième siècle. Nous découvrons le quotidien modeste et laborieux du jeune Mimi (Santo Polimeno ) et de sa famille, ne vivant plus de ses travaux fermiers et n'ayant pas le bagage pour les métiers modernes d'une Italie dont le boom économique n'est pas arrivé jusqu'à eux. Mimi oscille donc entre la menace de ce déterminisme et la pression que lui met son père pour qu'il soit studieux dans ses études pour aspirer à mieux.
Loin de ces préoccupations, Mimi ne se sent vraiment insouciant et libéré que lorsqu'il court à en perdre haleine au sein des collines vallonnées de la région. Et si cette soupape physique était son passeport pour un autre destin ? C'est ce que va lui faire entrevoir Felice (Gian Maria Volonté), chauffeur de car qui décèle en lui le potentiel d'un champion. Reste à convaincre un père ombrageux et réfractaire. Comme on le décelait déjà dans Pain, amour et fantaisie ou Tu es mon fils, c'est paradoxalement en dépeignant les milieux les plus pauvres que Comencini signe ses films les plus lumineux. On retrouve ici le sujet de l'incommunicabilité parents/enfants, et plus spécifiquement père/fils. Le carcan bourgeois troublait ce type de relation malgré les nobles intentions dans L'Incompris et Eugenio, amenant une distance involontaire entre les individus. Nicola (Diego Abatantuono), malgré ses manières rugueuses voire violentes est une figure paternelle dépassée, mais recherchant avec hargne et maladresse un avenir meilleur pour sa famille. Tour à tour pathétique, brutal et surtout maladroit, il ne peut inculquer à Mimi les valeurs qui l'ont piégé dans sa condition, et ne sait pas réellement vers lesquelles le diriger si ce n'est l'intitulé flou des "études". Cette incapacité le rend tour à tour attachant et détestable quand ce pragmatisme le rend imperméable à la volonté d'évasion et de rêve de son fils par la course à pied. Felice, né boiteux, a malgré ce handicap cette propension au rêve (et parfois à la mythomanie) et s'avère un modèle bien plus positif pour le héros.
Comencini durant une scène laisse Mimi verbaliser (bien malgré lui dans le cadre d'une rédaction scolaire) les émotions que lui procure la course, et nous les fait ressentir par sa mise en scène. Mimi court pour rattraper à vélo Crisolinda (Maria Giadda Faggioli), la jeune fille qui lui plaît, il court effectuer le trajet jusqu'à l'école en dépassant le car scolaire, chaque foulée est une manière d'échapper à son quotidien morne. Ce n'est que tardivement qu'intervient la possibilité de la compétition, et à l'exaltation et échappée intime de la course va alors s'ajouter celle de transcender sa condition par le sport. Comencini alterne entre les cadres sombres et confinés (la maison, l'école) synonymes de contraintes, avec les grands espaces dans lesquels le corps et l'esprit de Mimi se libèrent. Le réalisateur magnifie les paysages ruraux où se perd la silhouette frêle et rapide de Mimi, avant d'exprimer cet espoir d'ailleurs en capturant des environnements auquel il n'aurait pas eu accès sans la course. Le tout culmine bien sûr avec le final grandiose dans le stade romain, le petit bout de la lorgnette (Felice et Nicola regardant la course à la télévision) alternant avec l'imagerie sportive, olympique (le renouveau économique italien s'affirmera avec l'organisation des Jeux d'été à Rome en 1960) voire héroïque dans le superbe dépassement de soi de Mimi. Son émancipation est parallèlement celle aussi de sa mère (Thérèse Liotard) qui s'est affirmée pour le soutenir face à l'autorité patriarcale de son époux. La dernière phrase du film, un commentaire sportif décrivant Mimi après sa victoire, est "C'est un enfant de Calabre". L'image télévisée figée de Mimi sur ces mots cesse de désigner cette origine comme un fardeau pour enfin constituer une fierté.
dimanche 20 juillet 2025
Le Terroriste - Il terrorista, Gianfranco De Bosio (1963)
Le Terroriste est une œuvre méconnue nous immergeant au cœur de la Résistance italienne durant la Seconde Guerre Mondiale. Un peu à la manière donc cela se passera en France jusqu’à la sortie de L’Armée des Ombres de Jean-Pierre Melville (1969), ce pan de l’histoire italienne se nourrira souvent d’un ton héroïque et picaresque avec des comédies comme La Grande pagaille de Luigi Comencini (1960). Le Terroriste se montre moins didactique que ces œuvres quant au contexte du récit, soit une Italie au lendemain de l’effondrement du régime de Mussolini, déchirée entre les directives de l’occupant allemand téléguidant les milices fascistes, et une résistance portée par l’armistice du 8 septembre 1943 avec les Alliés.
Cette absence de contextualisation vise à nous plonger dans des questionnements plus complexes, par lesquels la notion de bien passe par des dilemmes moraux insolubles. D’un côté, nous avons l’Ingénieur (Gian Maria Volonté), sorte d’électron libre de la résistance organisant avec froideur et méthode des attentats déstabilisant l’occupant allemand. De l’autre, il y a les pontes des différents groupuscules formant difficilement l’entité unie de la résistance. Ceux-ci s’interrogent quant aux méthodes de l’Ingénieur et surtout ses conséquences, les arrestations arbitraires et exécutions suivant généralement les exploits de l’Ingénieur et mettant en danger des innocents. Gianfranco De Bosio, bien que ses opinions penchant pour l’Ingénieur, expose méthodiquement toutes les opinions pour aboutir à un résultat passionnant. Les oppositions entre les chefs racontent presque une histoire de l’Italie du début du 20e siècle, entre la méfiance de certains envers le passé communiste d’autres, l’immobilisme des intellectuels mais aussi le vrai recul dont ils font preuve face à l’action aveugle de certains ravivant la flamme de leur militantisme initial envers le régime de Mussolini. A cela s’ajoute la vraie crise morale de certains, tel Rodolfo (Philippe Leroy), partie prenante de l’attentat ouvrant le film mais préférant se mettre en retrait par la suite. La narration est particulièrement austère et aride, participant à un climat anxiogène dont le seul pivot semble être la présence imperturbable de l’Ingénieur impeccablement interprété par Gian Maria Volonté. Visage minéral, le verbe court et toujours un coup d’avance, il semble glisser sur les innombrables dangers qui guettent ses acolytes. Gianfranco De Bosio entrecoupe ce qui parait presque un espace mental de saisissants morceaux de bravoures rappelant la réalité de la menace pour la Résistance. A la mise en place et à la lente montée de tension du premier attentat répond la dimension plus chaotique du second, la séquence finale travaillant ces deux approches avec un plan « parfait » qui déraille sans prévenir. La ville de Venise constitue est cadre très original pour ce type de récit, par le dédale de ses rues formant une échappatoire ou un piège pour les poursuivis, tout l’élément fluvial permettant la fuite, le camouflage ou au contraire l’exposition vulnérable à ses poursuivants. Cette rigueur passionnante sait cependant s'estomper le temps d'une magnifique scène intimiste entre l'Ingénieur et sa compagne (belle apparition de Anouk Aimée), donnant un humanité plus consistante au personnage et surtout en élevant, entre humanisme et détermination politique, le sens de ses actions radicales. La filmographie assez courte de Gianfranco De Bosio semble avoir placé le film dans l’ombre pendant longtemps, mais la finesse avec laquelle il aborde ce moment charnière mérite de lui faire retrouver cette reconnaissance tardive pour les cinéphiles.Sorti en bluray français chez Rimini
lundi 23 juin 2025
La Dame aux camélias - La storia vera della signora delle camelie, Mauro Bolognini (1981)
La Dame aux Camélias est une ambitieuse production européenne à visée de « patrimoine » à travers l’adaptation du célèbre roman d’Alexandre Dumas fils. Bien que s’inscrivant totalement dans le registre (la grande adaptation et le film en costume) de Mauro Bolognini, il n’est pas le premier envisagé par la production puisque, sur recommandation de son ami et admirateur Bertrand Tavernier, Vittorio Cottafavi est le premier nom envisagé. Cela est d’autant plus pertinent que Cottafavi a auparavant signé avec Fille d’amour (1953), une adaptation moderne de La Traviatta, l’opéra de Verdi également inspiré du roman de Dumas fils. Mais Cottafavi retiré depuis trop longtemps à la télévision est écarté au profit de Mauro Bolognini qui va parfaitement faire sien le projet.
Souvent paresseusement comparé à Visconti à cause de leur appétence commune pour le film en costume, Bolognini a cependant une approche différente lors de ses voyages dans le passé. Sans doute marqué par la fructueuse collaboration avec Pasolini lors de ses premières réussites majeures (Les Garçons (1959), Ça s’est passé à Rome (1960)), il en garde une certaine sécheresse, une volonté de réalisme et une noirceur qui détone avec cette réputation injustifiée de simple illustrateur. La Dame aux Camélias s’inscrit dans la continuité de plusieurs œuvres âpres traitant de la condition sociale féminine et notamment de la prostitution comme La Viaccia (1960), Bubu de Montparnasse (1970) ou encore L’Héritage (1976). Cette dimension sociale est d’autant plus appuyée par le choix d’adaptation, puisque ce n’est pas le roman qui est directement transposé, mais plutôt la véritable histoire d’amour qui l’a inspiré entre Alexandre Dumas fils et la courtisane Marie Plessis. Le film est ainsi davantage un portrait de cette dernière, rappelant ainsi à quel point le roman de Dumas fils se prête à de multiples et passionnantes relectures – le film de Cottafavi évoqué plus haut, le magnifique Le Roman de Marguerite Gautier de George Cukor (1936), même le Moulin Rouge de Baz Luhrmann (2001) en est une variation lointaine. Alphonsine (Isabelle Huppert) est une jeune fille conditionnée depuis l’enfance à être désirée et exploitée. Avec une grande sobriété graphique, Bolognini montre la concupiscence qu’elle éveille au plus jeune âge chez des hommes auprès desquels son innocence et ses traits semblent raviver quelque chose. C’est le souvenir de sa fille décédée chez le vieillard Stalkeberg (Fernando Rey), le visage de son épouse décédée pour le Comte Perregaux (Bruno Ganz). Les hommes mûrs transposent un passé meurtri sur ce visage angélique et mutin, les plus jeunes y voient une innocence à souiller dans l’esprit d’une existence débauchés de dandy. Alphonsine subit tout d’abord les évènements, notamment sous l’emprise d’un père (Gian Maria Volonté) à l’affection trop insistante pour ne pas être dérangeante, et toujours prêt à la livrer au plus offrant. Le récit se construit sur un désir subit, accepté puis exploité par Alphonsine. La passivité de la jeune femme témoigne de ce conditionnement, avec le moment de bascule où un prêtre se voulant bienfaiteur finit par céder à son tour à l’attrait d’Alphonsine. Bolognini semble opérer un glissement et une prise de conscience de son pouvoir durant cette scène. Il filme le visage à l’expression incertaine d’Alphonsine (passivité, résignation) lorsque les mains du prêtre se glisse sous ses jupes, avant un raccord sur les pieds du prêtre qui s’est suicidé par pendaison car meurtri par son acte. Le dégoût et l’entre-deux moral des premières scènes rurales cèdent à la fange et à la luxure des scène parisiennes. Le dépouillement des scènes de campagne laisse place à la surcharge des compositions de plans en décors, costumes, couleurs et accessoires. Il y a le cadre de l’opéra, espace de lien social et de rencontres, les soirées mondaines où se nouent et se dénouent les liaisons, et surtout les salons privés dans lesquels la débauche la plus décomplexée peut s’exprimer. L’ornementation des décors n’a aucun faste pour Bolognini, l’austérité de la photo de Ennio Guarnieri et la gamme de couleurs des costumes de Piero Tosi donnant des allures de mausolée à cet hédonisme de façade. Cette morbidité accompagne l’apparence d’Alphonsine, beauté pure dans la première partie, trop fardée quant elle apprend encore à user de ses charmes, puis magnifique d’élégance et de sophistication tout en ayant le regard éteint de celle qui en a trop vu et fait. La blancheur de ses traits en la rend désormais libre d’être rongé par la tuberculose tant sa substance vitale semble avoir été vidée par les années de débauche. La romance avec Dumas fils semble lui octroyer un sursis, mais les impératifs désormais économiques de son statut de courtisane et un blocage mental à envisager une autre existence (les dernières scènes où mourante elle maintient ses rituels mondains) empêchent une vraie issue romantique. Dumas fils ne deviendra un « bon parti » qu’avec les recettes de son récit des déboires d’Alphonsine, mais avant cela le dilemme se maintiendra pour le pire dans l’esprit de la jeune femme. L’ouverture sur les répétitions et la conclusion sur l’interprétation scénique de La Dame aux Camélias opposent assez brillamment l’idéal de tragédie romantique face à une bien plus sordide réalité. Le final tragique des amants sur scène est la projection de l’idéal de Dumas fils dans la façon dont il aurait aimé perdre son aimée, la réalité nous a montré Alphonsine seule, crachant du sang avant de donner son dernier souffle à la suite d’intenses souffrances. On reprochera tout juste une narration parfois trop abrupte (le montage télévisé en deux parties, plus riche de 30 minutes respire un peu mieux) mais sinon Bolognini ramène le fantasme romantique à l’échelle de la condition humaine.Sorti en bluray français chez Gaumont
dimanche 4 mai 2025
L'Attentat - Yves Boisset (1972)
Sadiel, un opposant politique réfugié en Suisse, représente une menace pour le colonel Kassar, ministre de l’Intérieur d'un pays d'Afrique du Nord. Kassar décide de le supprimer et recourt aux services secrets français. Sadiel est exécuté mais l'affaire s'ébruite...
Yves Boisset poursuit la veine sociale, engagée et inspirée du réel entamée avec Un Condé (1970) sur L’Attentat. Le sujet s’avère encore plus brûlant cette fois puisque reposant sur l’assassinat de Mehdi Ben Barka. Ce dernier était un opposant de gauche au régime du roi Hassan II du Maroc, et le chef de file d’un mouvement tiers-mondiste et progressiste. Gênant aux entournures le pouvoir marocain, et faisant craindre pour les Etats-Unis et la France une propagation de ses velléités démocratiques au reste l’Afrique, Ben Barka malgré son exil suisse devient un élément à faire disparaître. Yves Boisset change les noms mais offre un déroulé similaire aux évènements qui conduiront à l’enlèvement et à la disparition irrésolue de Ben Barka dans son récit.
L’Attentat est en partie un grand et rigoureux exercice de film-dossier, au sein duquel Boisset s’autorise néanmoins à inviter la fiction. Celle-ci intervient par l’entremise du personnage de François Darien (Jean-Louis Trintignant), un des seuls du film à ne pas pouvoir être spécifiquement associé à un pendant réel de l’affaire. Homme perdu entre ses convictions militantes de gauche et des accointances passées douteuses, il devient l’instrument qui servira à piéger Sadiel/Ben Barka (Gian Maria Volonté) son ami. Ce « héros » offre un point d’ancrage complexe au spectateur par son ambiguïté, sa trahison reposant à la fois sur une réelle contrainte qui lui est imposé, mais aussi par une ambition personnelle alors qu’il végète dans une existence morne. La première partie du film construit brillamment la machination qui conduira à l’enlèvement de Sadiel, Boisset n’hésitant jamais à montrer frontalement la complicité française, la possible participation sous-terraine de la CIA, mais aussi celle du monde médiatique enchaîné à la logique politique avec le producteur incarné par Philippe Noiret. Le résultat aurait pu sembler froid si Boisset n’avait su avec talent insérer une grande part d’humanité. Jorge Semprun coécrit le scénario (de Ben Barzman et Basilio Franchina) au niveau notamment de ses dialogues, et semble avoir mis beaucoup de lui-même dans les tirades de Sadiel. Ancien militant activiste en exil également, il en avait partagé la lassitude, l’amertume et le sentiment de solitude dans son script pour La Guerre est finie d’Alain Resnais (1966). On retrouve de cela dans la figure de Sadiel, souffrant presque d’avantage du mal du pays que de l’éloignement des sphères du pouvoir, et la manière dont il sera piégé relève davantage de cette mélancolie que de l’ambition – soit l’inverse de Darrien. Le cruel face à face où le regard des deux amis se croisent est un point de bascule du récit. Le plan a fonctionné mais cette confrontation frontale à son geste a secoué Darrien qui va chercher à sauver Sadiel. Le film devient alors un haletant thriller désespéré, une course contre la montre perdue d’avance durant laquelle toutes les strates de pouvoir plus ou moins liées au complot vont éteindre toutes les possibilités de fuite. Les barbouzeries sommaires, les preuves effacées et les contre-pouvoirs étouffés conduisent à une logique froide et implacable dont personne ne ressortira indemne. La complexité demeure jusqu’au bout, que ce soit un Darrien repenti mais n’assumant pas son rôle dans ses aveux, ou une police pas si sommairement chargée que cela avec un François Périer impuissant en commissaire aux bonnes intentions. Efficace, instructif et captivant, un cinéma politisé et militant comme on aimerait en voir plus souvent aujourd’hui.Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa
mardi 19 juillet 2022
Et pour quelques dollars de plus - Per qualche dollari di piu, Sergio Leone (1965)
" L'indien ", bandit cruel et fou, s'est évadé de prison. Il se prépare à attaquer la banque d'El Paso, la mieux gardée de tout l'Ouest, avec une quinzaine d'autres malfaiteurs. Le " Manchot " et le Colonel Douglas Mortimer, deux chasseurs de primes concurrents, décident, après une confrontation tendue, de faire finalement équipe pour arrêter les bandits. Mais leurs motivations ne sont pas forcément les mêmes...
Pour une poignée de dollars (1964) fut un succès surprise en Italie et à l’international qui installa définitivement Sergio Leone en tant que réalisateur. Cependant la victoire avait un goût amer pour Leone. Le retentissement du film attira les regards des ayants-droits du Yojimbo (1961) d’Akira Kurosawa qui remarquant l’inspiration appuyée de Leone (tant dans l’intrigue, certaines séquences et même choix de mise en scène) intentèrent un procès. La petite compagnie productrice Jolly Films profite de l’aubaine pour ne pas rémunérer Leone sur les recettes, prétextant la chose par les frais de justice. Leone aura beau leur intenter un procès, il ne récupérera jamais son dû. Dès lors animé d’un profond sentiment de revanche, il décide de réaliser un second western qu’il espère rencontrer un succès encore plus grand que le premier, et le titre ironiquement Et pour quelques dollars de plus avant même d’avoir signé la moindre ligne de scénario.
Leone met en place une structure de production plus solide en s’associant au producteur Alberto Grimaldi, tandis que le succès du premier film lui assure un budget plus confortable. Il décide aussi de reprendre certains facteurs de la réussite de Pour une poignée de dollars, à commencer par ses têtes d’affiches Clint Eastwood et Gian Maria Volonté. Sergio Leone poursuit sa lecture à la fois réaliste, stylisée et personnelle de l’Ouest américain dans Et pour quelques dollars de plus. Après la notion de zone de non-droit de la frontière présent dans Pour une poignée de dollars et avant la barbarie de la guerre de Sécession dans Le Bon, la brute et le truand (1966), Leone observe cette fois la figure du chasseur de prime. Dans un Ouest sauvage où règne la loi du plus fort, les chasseurs de prime apparaissent comme un mal nécessaire pour éradiquer les malfrats les plus impitoyables. Ce sont pourtant des personnalités ambiguës du fait de leur intérêt pécunier supérieur à leur volonté de rendre la justice. Leone introduit d’ailleurs ses deux héros occupant la profession sous le jour le plus froid et intimidant.D’un côté le colonel Mortimer (Lee Van Cleef), froid, intelligent et rigoureux qui va abattre une proie avec méthode lors d’une séquence magistrale. De l’autre le Manchot (Clint Eastwood), rusé et provocateur qui va faire montre d’une science certaine du bon mot (« Qu’est-ce qu’on jouait ? », « Ta peau ») et d’un sang-froid à tout épreuve pour éliminer quatre cibles lucratives. Tout deux apparaissent comme des professionnels presque robotiques, quand toute la flamboyance ira du côté du cruel Indio (Gian Maria Volonté). Le panache est presque du côté du vrai monstre qu’est Indio qui à l’efficacité des chasseurs de prime oppose une ivresse exaltée et opiacée dans ses mises à mort. Sergio Leone ne s’y trompe pas en mettant en scène un duel théâtral et perdu d’avance pour le malheureux adversaire d’Indio, porté par l’emphase quasi religieuse du score d’Ennio Morricone.L’opposition, le rapprochement puis l’association nécessaire des deux bounty hunter va progressivement les humaniser, ce qui permet à Leone d’installer sa patte inimitable. Ainsi l’affrontement entre Mortimer et le Manchot fait figure d’hilarante bagarre de cours de récré tout en installant le réalisme Léonien de façon ludique puisque la méticulosité, la maîtrise et la science de leur arme respective nous apparait dans une pure séquence de bande-dessinée à la Lucky Luke (qui s’inspirera du film de Leone et recyclera le Colonel Mortimer dans l’album Le Chasseur de prime). C’est une manière brillante de les caractériser sans fioriture avec la fougue, l’efficacité et la volonté d’intimider l’autre par l’humiliation dans le procédé du Manchot, alors que la force tranquille, la science du terrain et la patience se devine dans la stratégie de Mortimer et la particularité de son arme. Presque malgré eux, les rôles sont donc bien définis dans leur association avec un Manchot au cœur de l’action et du danger quand Mortimer suit les opérations à bonne distance avec un constant coup d’avance.A l’inverse Indio est un agent du chaos imprévisible pour ses alliés comme ses adversaires (le plan inattendu pour voler la banque) et Léone a volontairement ajouté l’élément de la drogue pour justifier le jeu théâtral et perclus de tics de Volonté. C’est réussi tant volonté incarne un antagoniste roublard, séducteur et menaçant, capable de tuer par pur adrénaline ou d’épargner par savant calcul. Nous ne sommes cependant pas dans le simple manichéisme puisque Indio est hanté également par un de ses crimes les plus abjects. Leone enchevêtre cette culpabilité morbide, le motif de la vengeance faisant de Mortimer une figure plus tragique/romantique que cynique, avec sa mise en scène et l’usage brillant de la musique d’Ennio Morricone. Le motif du flashback fragmenté apparaît pour la première fois dans le cinéma de Leone, guidé par un leitmotiv intradiégétique par le tic-tac et la ritournelle de la montre, et extradiégétique par l’ampleur et la dramaturgie que lui confère la musique de Sergio Leone. Tout cela culmine dans le grand duel final qui humanise Mortimer en donnant un sens à ses actions, mais aussi le Manchot qui le met dans les dispositions d’un affrontement équitable face à Indio. Le cynisme et l’appât du gain s’estompent le temps d’un face à face dont les enjeux sont plus profonds et dont Leone offre toute la grandiloquence nécessaire. C’est un beau prolongement plus maîtrisé du final de Pour une poignée de dollars, où là aussi sous la froideur se joue quelque chose de plus intime, humaniste, mais plus à travers le beau personnage de Mortimer tandis que l’allégorie angélique d’Eastwood s’estompe dans ce second film. C’est en grande partie dû à la prestation de Lee van Cleef, éternel second voire troisième couteau hollywoodien sorti du ruisseau par Sergio Leone qui lui offre un beau et noble rôle, en plus d’un second souffle pour une carrière de star dans le western italien. Et dire que les chefs d’œuvres restaient encore à venir, à commencer par le troisième volet de la trilogie des dollars, Le Bon, la Brute et le Truand (1966).Sorti en dvd et bluray français chez MGM











































