Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Anthony Mann. Afficher tous les articles
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mercredi 3 avril 2024

Du sang dans le désert - The Tin Star, Anthony Mann (1957)


 Le chasseur de primes vétéran Morg Hickman débarque dans une ville livrée à la peur. Le shérif ayant été tué, c'est le jeune et inexpérimenté Ben Owens qui le remplace, espère-t-il définitivement. Afin de prouver sa témérité dans sa fonction, Ben demande à Morg de lui enseigner comment appliquer la loi.

Du sang dans le désert est un western qui détonne en partie dans le corpus d’Anthony Mann au sein du genre. Il s’agit en effet d’un film exclusivement urbain, alors que le cinéaste nous avait habitué à sa maîtrise des grands espaces reculés, notamment dans le légendaire cycle signé avec James Stewart (Winchester 73 (1950), Les Affameurs (1952), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955)). 

On y retrouve le thème cher à Anthony Mann du combat de l’homme pour préserver ou retrouver une humanité perdue, sa quête de retour à la civilisation. Cela est représenté ici par Morg Hickman (Henry Fonda), chasseur de prime sans scrupule de passage dans une petite ville pour y déposer sa dernière prise (plus morte que vive) et empocher sa prime. Il trouve en ces lieux Ben Owens (Anthony Perkins) un jeune shérif gauche, inexpérimenté et dépassé par la violence galopante au sein de la ville. L’histoire va ainsi marier deux tendances, tout d’abord celle propre aux thèmes manniens évoqués plus haut, Hickman en prenant Owens sous son aile et en côtoyant d’autres parias locaux (une jeune veuve ayant un enfant métissé indien) se reconnectant au monde qui l’entoure et retrouvant un certain sens de la justice.

L’autre versant du film est une sorte de synthèse là aussi thématique de deux westerns emblématiques des années 50. Le Train siffleratrois fois de Fred Zinnemann (1952) humanisait la figure du shérif en montrant un Gary Cooper aux abois devant à une menace imminente pour laquelle il réclamait en vain l’aide de ses concitoyens. Horrifié par ce héros « lâche », Howard Hawks apportait sa réponse à Zinnemann avec Rio Bravo (1959), tout en bravoure nonchalante et ode tendre à la communion virile faisant face au danger. Dans le film d’Anthony Mann, Owens représente cet idéal de shérif vertueux mais qui n’a pas les aptitudes de faire appliquer la loi. Hickman dispose de cette expérience mais est dépourvu du sens moral, ne s’embarrassant plus depuis longtemps à ramener ses cibles vivantes. Le rapprochement des deux personnages les influences mutuellement, un dilemme moral (le lynchage de deux criminels par les hommes de la ville) les forçant à évoluer ou mourir (concrètement ou symboliquement).

Anthony Mann parvient à traduire ces questionnements grâce aux dialogues subtils du scénario de Borden Chase, et par son brio formel. La topographie de la ville, et plus particulièrement d’une ruelle théâtre des deux grands duels du film, installent les forces en présence par l’image et le sens de l’espace de Mann. Défié par Bart Bogardus (Neville Brand), le tyran de la ville, Anthony Perkins est le pantin de son adversaire, incapable de choisir entre maintenir une distance qui amorcerait le duel ou un rapprochement qui découragerait Bogardus – car à bout portant la légitime défense n’a plus de valeur. Dans un coin du cadre, stoïque et ne déviant jamais de sa position, Hickman veille et va sauver la mise du shérif en désarmant à la carabine Bogardus. A la toute fin du film et riche des enseignements d’Hickman, Bowens maîtrisera en ce même lieu l’espace et gagnera le duel à la fois psychologique et armé.

Concernant Hickman, Anthony Mann en fait un être hanté par la mort et un paria lors de la scène d’ouverture dans le panoramique accompagnant son arrivée en ville, le cadavre de son « butin » jonché sur un cheval. La dernière scène déploie le mouvement exactement inverse lors de son départ, désormais accompagné et rattaché à la vie puisqu’en passe de fonder une nouvelle famille. Le développement est passionnant, tout en proposant une galerie de seconds rôles réussis comme ce vieux et truculent médecin (John McIntire) dont le sort funeste offre une des scènes les plus touchantes du film. Il manque ces fameux grands espaces et un vrai morceau de bravoure impressionnant (malgré une efficace scène d’embuscade dans une grotte) pour hisser le film à la hauteur des chefs d’œuvres westerns de Mann, mais c’est néanmoins une belle réussite.On peut soupçonner Sergio Leone et Tonino Valerii d'avoir eu un peu ce film en tête pour Mon nom est personne (1973), tant le western spaghetti semble être le rejeton insolent du film d'Anthony Mann avec un Henry Fonda génial en mentor à la force tranquille dans les deux cas. 

Sorti en dvd zone 1 chez Paramount et doté de sous-titres anglais

samedi 30 mars 2024

Les Affameurs - Bend of the River, Anthony Mann (1952)


 Deux hommes au passé trouble, Glyn McLyntock et Emerson Cole, escortent la longue marche d'un convoi de pionniers. Arrivés à Portland, les fermiers achètent des vivres et du bétail que Hendricks, un négociant de la ville, promet d'envoyer avant l'automne. Les mois passent et la livraison se fait attendre. McLyntock alors retourne à Portland avec Baile, le chef du convoi. Ils découvrent une ville en proie à la fièvre de l'or. Hendricks, qui prospère en spéculant sur ce qu'il vend aux prospecteurs, refuse de livrer la marchandise.

Les Affameurs est le second des cinq westerns que tournent ensemble Anthony Mann et James Stewart, dans une série de film désormais mythiques - Winchester 73 (1950), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955). L’un des contributeurs majeurs à ces réussites est Borden Chase, romancier et scénariste dont la plume nourrira grandement l’essor du western durant les années 50, pour Anthony Mann (Winchester 73, Les Affameurs et Je suis un aventurier) et bien d’autres (La Rivière rouge d’Howard Hawks (1950), L’Etoile du destin de Vincent Sherman (1952), Vera Cruz de Robert Aldrich (1954), L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor (1955)). On ressent sa patte ici dans l’impressionnante efficacité narrative (personnages complexes, péripéties, contexte social tenant sur 1h30 dans un équilibre parfait), la capacité à développer des protagonistes attachants et truculents, ainsi que des réminiscences habiles de ses travaux précédents. Les conflits humains au sein d’un convoi rappellent La Rivière Rouge, et le personnage mi-ange, mi-démon d’Arthur Kennedy préfigure grandement le Burt Lancaster de Vera Cruz.

Anthony Mann pose néanmoins son empreinte sur le film, formellement et thématiquement. Tous les westerns avec James Stewart et même d’autres à suivre comme Du sang dans le désert (1957) voient les héros d’Anthony Mann déchiré entre leur humanité et leurs bas instincts, entre la civilisation et la barbarie. On retrouve cela ici avec Glyn McLyntock (James Stewart), homme au passé trouble de pillard au Kansas qui souhaite accéder à une existence plus paisible de fermier. Pour ce faire il escorte un convoi de pionniers en Oregon dans l’espoir de s’installer à leur côté. En sauvant du lynchage Emerson Cole (Arthur Kennedy), il se lie d’amitié avec un homme connaissant son passé et dans lequel il voit ce à quoi il ne veut plus ressembler. L’ensemble du film semble dessiner cette trajectoire double pour ses personnages, entre tentation et rédemption, corruption et probité. Ainsi l’affable Hendricks (Howard Petrie) vend vivre et bétail aux pionniers avant de se dédire plus tard quand la fièvre de l’or aura fait grimper les prix. Laura (Julie Adams), fille douce et chaste de pionnier, commence à se métamorphoser au sein de l’influence corruptrice de la ville de Portland et dans les bras de Cole. Dans une moindre mesure, le jeune Trey Wilson (Rock Hudson) sera aussi constamment partagé entre sa morale personnelle et les habitudes viles nées de son quotidien de joueur de carte.

Toute l’histoire se présente donc comme une ultime mise à l’épreuve avant de possibles lendemains de paix. Il y a la dichotomie propre aux héros, mais celle aussi plus collective au sein du monde qui les entoure, entre les colons aspirant à une nouvelle vie par l’effort et le souci collectif, et les prospecteurs d’or tous plus immoraux et individualistes cherchant le raccourci à un bonheur plus superficiel. Les antagonistes changent au fil de l’histoire, mais le véritable ennemi semble bien être l’avidité humaine. Anthony Mann soumet ses héros à l’épreuve par les armes, mais surtout par le défi des éléments. Le réalisateur était réputé pour refuser les tournages dans les extérieurs aménagés par les studios (et facile d’accès aux quatre coins de la Californie) pour privilégier une vraie authenticité à travers des productions se déroulant sur les lieux-mêmes des intrigues dépeintes.

Le résultat lui donne raison puisque son sens de la composition et du paysage livre des moments absolument prodigieux pour magnifier les plaines verdoyantes et les panoramas montagneux d'Oregon. Les vignettes sont impressionnantes, telle cette ouverture où l’on découvre le convoi avec ces chariots s’étalant à perte de vue dans le cadre. Ensuite on sera ébloui par la pure majesté et le sentiment de plénitude durant la traversée de la rivière en bateau à vapeur. Le sentiment d’effort et de défi imposé par la nature est aussi palpable lorsqu’il s’agira d’affronter les premières neiges pour ramener les provisions à la colonie. Enfin, lorsque les armes devront parler la gestion de l’espace d’Anthony Mann fait merveille pour traduire l’astuce et l’endurance de McLyntock lorsqu’il piègera ses ennemis, fera peser sur eux la menace de sa terrible réputation. 

Le fil rouge thématique et la possibilité de changer, de passer de fruit pourri à être vertueux. McLyntock semble longtemps défendre ce droit à changer pour Cole auprès du chef de convoi dont il a séduit la fille, mais pense avant tout à lui-même. Les circonstances laissent planer le spectre de ses anciennes habitudes, mais il parvient constamment à les étouffer tandis que la bonhommie de Cole va laisser place à l’avidité et le laisser révéler son vrai visage. C’est captivant de bout en bout et porté par une prestation tout simplement magistrale de James Stewart. Le film sera tout comme Winchester 73 un immense succès et se place aisément parmi les plus grands westerns jamais réalisés. 

Sorti en bluray français chez Rimini

lundi 22 janvier 2024

Les Furies - The Furies, Anthony Mann (1950)


 Nouveau-Mexique, fin du XIXe siècle : Temple Jeffords, self-made man, dirige de main de maître son immense domaine, "Les Furies". Un jour, sa fille Vance lui succèdera. Mais lorsque Temple rentre d'un voyage accompagné de Flo Burnett, sa nouvelle conquête, la tension monte. Cette dernière fait tout pour évincer Vance qui finit par la défigurer lors d'une dispute. Son père la force à quitter la maison, mais elle compte bien se venger...


Les Furies vient confirmer les exceptionnelles aptitudes d'Anthony Mann pour le western puisqu'en cette année 1950, il va s'essayer avec brio au genre avec La Porte du Diable puis initier son grand cycle porté par James Stewart dans Winchester 73. Après le western pro-indien de La Porte du Diable et avant le récit de vengeance de Winchester 73, Anthony Mann explore un nouveau pan dans Les Furies avec une fresque romanesque et familiale qui n'est pas sans rappeler l'emphase de Duel au soleil de King Vidor (1946), ce dernier étant également adapté d'un roman de Niven Busch. On en retrouve les conflits exacerbés, les personnages plus grands que nature mais au technicolor et à l'emphase épique de King Vidor, Anthony Mann privilégie la sécheresse d'un noir et blanc stylisé correspondant à son approche plus intimiste.

Nous allons suivre la tumultueuse relation père/fille entre Temple Jeffords (Walter Huston) et Vance (Barbara Stanwyck), respectivement propriétaire et possible héritière du domaine The Furies. Temple est une personnalité haute en couleur dont la force de caractère et la nature fantasque a permis de façonner le domaine, mais ce sont ces mêmes traits qui le font le diriger de manière chaotique. Ayant mis de côté son fils Clay (John Bromfield) trop doux, il se reconnaît en Vance partageant son tempérament volcanique. Anthony Mann dépeint très bien cette relation explosive, mais aussi la manière dont le répondant de sa fille ravit Temple qui lui cède tout et la laisse gérer les affaires en son absence. La caractérisation est truculente dans les échanges piquants et chaleureux, dans les concessions concrètes que s'accordent ces fortes personnalités et quelques éléments aussi triviaux que cruciaux entérinant ce lien affectif - le massage de vertèbre de Vance pour le dos usé de son père. 

Autour de cette relation humaine se nouent des enjeux correspondant à une sorte d'entre-deux historique du western, mais aussi de l'Ouest. Ainsi la question de la frontière, de la propriété et du bétail classique du western se mêle désormais à des problématiques purement capitalistes et spéculatrices. Le train de vie dispendieux de Temple tient ainsi à la générosité des prêts bancaires et de la diffusion d'une monnaie interne à son domaine mais à la valeur discutable. Cette nouvelle donne leur impose leur conduite et affecte ainsi les relations humaines, les banques faisant tenir leur générosité à l'expulsion d'une famille mexicaine des terres que Vance a maintenu par amitié pour Juan (Gilbert Roland), son ami d'enfance.

L'histoire est ainsi la fin de ces forces de la nature "à l'ancienne" tel Temple, et le cheminement de Vance vers le nouvel ordre établi à la suite de déconvenues sentimentales et familiales. Elle est trop tendre face au prétendant cynique Rip Darrows (Wendell Corey), et impuissante face à une aventurière séduisant son père pour s'approprier sa fortune. Anthony Mann dans cette idée filme les conflits verbaux et de tension psychologique dans les scènes d'intérieurs, dans des pièces où se disputent le déchirement familial intime (la chambre préservée de la mère défunte) et le pouvoir financier (le bureau du père). A l'inverse les grands espaces baignés dans la photo de Victor Milner et Lee Garmes libèrent des émotions plus crues et cathartiques, les sentiments les moins nobles telle l'issue tragique de l'assaut de la famille Herrera. Une nouvelle fois Vance représente un pont entre les deux, défigurant sa "belle-mère" dans la demeure familiale, voyant son amour bafoué dans la clairière de Darrows et enfin se montrant capable de duplicité dans le secret des bureaux de banque. 

Le personnage de Vance est à ce point déterminé et souple dans son évolution qu'il parvient à soumettre ceux qui l'avaient initialement dominé, Mann rejouant les situations à son avantage pour lui faire gagner le cœur de Darrows et surtout suscitant la fierté de son père quand il découvre sa manœuvre finale. Barbara Stanwyck est impressionnante, dépassant la dualité entre une supposée faiblesse féminine et de poigne masculine pour construire un personnage volontaire, passionné et nuancé qui inaugure ses rôles d'héroïnes farouches de western (Quarante tueurs de Samuel Fuller (1957), La Reine de la prairie d'Allan Dwan (1954), même la série tv western La Grande vallée jouant de ce passif). Walter Huston (dans son dernier rôle pour le cinéma) est tout aussi habité et excessif en patriarche inconséquent et l'intrigue lui réserve de fabuleux morceaux de bravoure soulignant sa prestance, notamment la chanson que lui dédie ses hommes avant qu'il aille défier seul un buffle dans sa prairie. Il y a de beaux accents shakespeariens voir de tragédie grecque dans cette histoire, sans que cela vienne alourdir le cadre de western et dans une veine à la fois proche et différente de Duel au soleil, cela hisse l'histoire à des sphères surprenantes. Une nouvelle très belle proposition de western d'Anthony Mann, une de ses grandes réussites. 

Sorti en bluray américain et doté de sous-titres anglais chez Criterion

dimanche 10 décembre 2023

La Porte du diable - Devil's Doorway, Anthony Mann (1950)


 Décoré pendant la guerre de Sécession, un sergent d'origine indienne revient sur la terre de ses ancêtres pour y élever du bétail. Plein de bonnes intentions, il veut cohabiter paisiblement avec les éleveurs blancs, mais une loi lui interdit d'être propriétaire. Avec le soutien d'une jeune avocate, Poole se jette à corps perdu dans un combat bientôt aussi inégal qu'inutile...

La Porte du Diable est un film important à la fois pour Anthony Mann qui signe là son premier western (qu’il réalise avant Winchester73 et Les Furies sortis la même année) mais contribue à poser les jalons de la thématique pro-indienne au sein du genre, dans la continuité du fondateur La Flèche brisée de Delmer Daves (1950) et aussi le plus méconnu Sur le territoire des comanches de George Sherman (1950). Encore chair à canon anonyme dans les westerns des années 40, les Indiens sont considérés avec davantage de respect dans Le Massacre de Fort Apache de John Ford (1948), sans pour autant être les protagonistes principaux. La donne change donc en ce début des années 50 et le sort des indiens d’Amérique sera davantage fouillé tout en entrant en résonance avec des problématiques contemporaines.

Dans La Porte du Diable, on peut certainement faire un parallèle entre le héros Lance Poole (Robert Taylor), de retour dans son Wyoming natal après avoir combattu et obtenu décorations durant la guerre de Sécession, et les afro-américains revenus aux pays après avoir servi le pays lors de la seconde guerre mondiale. Les désillusions vont naître dans ses retrouvailles pour Lance qui sous l’uniforme a savouré un traitement égalitaire et l’opportunité sous le grade de sergent de commander des soldats blancs. Le déni de son statut de citoyen américain est progressif et sa réaction graduelle quand il le comprendra. 

Cela passe dans la scène d’ouverture par l’invective de l’avocat raciste Coolan (Louis Calhern) auquel Lance ne répond pas, puis par les injustices législatives visant à lui spolier ses terres sans que les recours légaux l’avantagent, et enfin la résistances armée finale lors d’un siège sanglant face à des éleveurs de bétail. Anthony Mann traduit cette bascule en faisant retrouver son instinct et ses traditions indiennes au héros, par sa tenue notamment puisqu’il est vêtu de son uniforme dans la première scène, habillé comme un cow-boy quand il se pense à tort intégré à la communauté, et enfin belliqueux avec son bandeau indien lors du climax final.

Robert Taylor livre une prestation formidablement habitée, faisant physiquement ressentir le dépit de son personnage. Il exprime bien l’impossibilité que les circonstances créent entre son désir d’assimilation et la volonté de préserver les préceptes indiens dont l’appartenance à la terre maternelle et nourricière. Les injustices d’un système excluant et les intérêts financiers vont déterminer une longue spirale de violence culminant dans une conclusion âpre et désespérée qui annonce en tout points les autres westerns à venir de Mann. 

C’est très vrai dans le traitement douloureux de la violence , heurtée et brutale le plus souvent mais capable de stylisation splendide telle l’assaut indien dans l’ombre des arbres (superbe photo de John Alton, certains intérieurs lorgnant presque vers le film noir) à la nuit tombante. Même l’amorce de romance avec l’avocate Orrie (Paula Raymond) qui semble au départ forcée, trouve une superbe écho dans un dernier dialogue avec l’impasse de la situation. Une première pierre déjà majeure au grand édifice westernien d’Anthony Mann durant les années 50.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

 

mardi 5 février 2019

Incident de frontière - Border Incident, Anthony Mann (1949)

Un vaste réseau criminel fait passer illégalement des paysans mexicains aux États-Unis pour les exploiter à moindre coût, avant de les renvoyer chez eux et de les assassiner à la frontière. Les services d’immigration mexicains et américains décident de conjuguer leurs talents pour en venir à bout et chargent deux de leurs meilleurs enquêteurs d’infiltrer l’organisation.

Border Incident est le premier film que signe Anthony Mann pour la MGM après avoir fait ses preuves dans des séries rondement menées notamment au sein de la RKO. Le sujet et l'âpreté du traitement peuvent surprendre pour une production MGM mais résultent d'une volonté de s'ouvrir à une veine plus réaliste. Ce changement vient notamment de l'embauche du producteur Dore Schary aux fortes préoccupations de gauche et qui emmène dans son sillage nombre de collaborateurs ayant la même sensibilité.

Il résulte donc de cela des productions aux questionnements sociaux forts (Feux croisés de Edward Dmytryk (1947) un des plus gros succès critiques et public de Dory à la RKO traitait notamment de l'antisémitisme) qui vont idéalement se mêler à l'approche efficace d'Anthony Mann. Border Incident est une œuvre à la croisée des chemins pour le réalisateur qui retrouve le postulat d'une de ses plus fameuses série B (La Brigade du suicide (1947) réalisé pour Edward Small Productions) avec ses policiers infiltrés dans un cadre qui annonce son virage mémorable vers le western.

La Brigade du suicide, son tournage à l'économie et ses décors studios cèdent donc aux grands espaces californiens et cette frontière mexicaine où sont cruellement agressés des travailleurs clandestins. La photo de John Alton baigne pourtant d'une même incertitude et danger les pérégrinations de nos policiers, les extérieurs dissimulant puis révélant une mort brutale (la saisissante embuscade de travailleurs dans le canyon, un champ dont l'horizon nocturne guide vers des ténèbres mortelles) tandis que le casting recèle de trognes intimidantes. Côté mexicain c'est la cupidité et la violence crasse des petites mains décérébrées tandis que chez les profiteurs américains (le personnage d'Howard Da Silva) le calcul sournois et l'avidité masquent une profonde lâcheté. Le scénario remarquable caractérise le flic américain (George Murphy) et mexicain (Ricardo Montalban) dans l'action, la gouaille de l'américain dupant autant les adversaires que le profil bas et l'audace de Ricardo Montalban.

La menace permanente de cette mission en infiltration se ressent par l'incroyable violence de l'ensemble. Tortures, mise à mort expéditives ou savamment mise en scène (une moissonneuse qui fera de sacré dégâts) parsèment un récit qui renvoient dos à dos les communautés mexicaines et américaines soumises à une même avidité et corruption. Le final est un sacré moment où le film noir se mêle brillamment au western dans un face à face au sein d'un canyon, notamment la composition et le cadrage qui précède un affronte au fusil. L'année suivante Anthony Mann allait signer une sacrée triplette western avec Les Furies, La Porte du diable et Winchester 73 (ce dernier lançant son fameux cycle avec James Stewart) et tout le brio qu'il démontrera dans le genre est déjà là, tout en reposant sur la stylisation et la férocité de son passif dans le film noir.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

mardi 25 septembre 2018

Le Petit Arpent du bon Dieu - God's Little Acre, Anthony Mann (1958)


Ty Ty, fermier pauvre du Sud des États-Unis, creuse depuis quinze ans les champs qui entourent la maison familiale à la recherche de l'or que le grand-père y aurait enfoui. Un candidat au poste de shérif, amoureux de sa fille, lui conseille de capturer un albinos pour l'aider dans cette tâche : les albinos auraient le pouvoir de voir ce qu'il y a sous la terre. Tout en s'appauvrissant en cherchant l'or au lieu de cultiver sa terre, le fermier tente de maintenir sa famille unie, mais les conflits s'enveniment.

Par sa description d’un Sud poisseux et agité par le désir et les pulsions violentes, God’s little acre semble s’inscrire dans le courant lucratif des transpositions de pièces de Tennessee Williams reposant sur les même motifs. Il s’agit pourtant d’un succès littéraire bien antérieur avec le sulfureux roman éponyme d’Erskine Caldwell paru en 1933. L’écriture truculente et imagée de l’auteur, notamment sur tout ce qui aux trait aux situations sexuelles et vertus de l’anatomie féminine, amenèrent l’ouvrage à avoir maille à partir avec les ligues de vertu ce qui constitua une formidable publicité. Le roman s’avère donc un énorme best-seller connu de tous, tant par les adultes que les adolescents qui s’émoustillent de ses passages les plus corsés. Si la fortune d’Erskine Caldwell est faite grâce à ce livre, cette provocation en fait un inadaptable notoire pour une version filmée. La Fox s’y essaiera à ses dépens avec La Route du tabac de John Ford (1941) dont elle espère faire une « suite » aux Raisins de la colère (1940) mais le film est un échec qui laissera Caldwell amer.

La tentative suivante sera la bonne avec une adaptation prestigieuse de God’s little acre produite par la compagnie indépendante Security Pictures et distribuée par United Artist. Anthony Mann avait signé son précédent film au sein de Security Pictures avec Cote 365 (1957) et en reprend en grande partie le casting et l’équipe technique. La nature indépendante du projet le soustrait à la l’autocensure des studios plus frileux et si Mann et son scénariste Philip Yordan (même le script est officieusement dû au blacklisté Ben Maddow) atténue l’outrance salace du roman, ce ne sera qu’à des fins dramatiques. L’histoire nous dépeint un Sud sinistré où les personnages se réfugient dans un rêve et/ou comportement irrationnel les laissant rêver à de jours meilleurs, ou leur faisant oublier leur condition. Le plus emblématique de cette situation sera le patriarche Ty Ty (Robert Ryan), creusant ses terres de multiple trou depuis des années en recherche de l’hypothétique trésor que son grand-père y aurait enterré. Sa famille le suit dans sa folie tout en étant agitée de ses propres troubles intimes telle la cadette nymphomane Darling Jill (Fay Spain) ou l’aîné Buck (Jack Lord) est rongé par la jalousie pour sa femme Griselda (Tina Louise) qui n’a jamais vraiment oublié son premier amour Will (Aldo Ray) marié à Rosamond (Helen Westcott) fille aînée de Ty Ty.

Le film s’avère inclassable dans son mélange de drame, de farce et d’érotisme. Le fil conducteur sera l’amour indéfectible de Ty Ty et sa volonté de maintenir sa famille soudée mais ce vœux est régulièrement mise à mal par sa quête obsessionnelle du trésor. Ce fol espoir est finalement une échappatoire au labeur ordinaire du cultivateur de coton qui l’attendrait autrement. Cette union dans l’objectif hors-normes maintien certes la famille unie mais l’égare aussi dans une folie douce que Mann traduit par le jeu outré de l’ensemble du casting. On frise et cède au grotesque plus d’une fois dans des séquences hautes en couleurs (l’enlèvement de l’albinos joué par Michael Landon peroxydé) et les visions surréalistes tel ce travelling d’ouverture nous révélant ce terrain aux trous s’étendant à perte de vue. Cette fuite du réel se traduit par d’autres lubies pour les autres protagonistes, parfois comique avec la cour pataude du voisin Pluto (Buddy Hackett) fou amoureux de Darling Jill et rêvant d’être shérif, mais surtout tragique. La campagne autorise un refuge par l’effort certes invraisemblable consistant à creuser des trous, la ville impose une oisiveté qui mène à l’autodestruction (Will sombrant dans l’alcoolisme avec la fermeture de l’usine qui le laisse sans emploi) ou une ambition froide et déshumanisée avec le fils indigne Jim Leslie (Lance Fuller) honteux de ses origines. 

 Ce tourbillons de sentiments exacerbés et contradictoires explose dans la dimension sexuelle du film. Tina Louise dégage un sex-appeal affolant qui s’exprime de façon naturelle par l’image (cette première apparition en robe de coton transparente), subie avec les regards et assauts concupiscents de John Leslie et par un désir aussi brûlant que coupable dans ses rapports avec Will. Anthony Mann surprend dans ce registre, entrevu avec le striptease forcé de Julie London dans L’Homme de l’ouest (1958) et surtout les grandes romances de ses superproductions Le Cid (1961) et La Chute de l’empire romain (1964). Aldo Ray véhicule un mélange d’animalité et sensibilité incroyable associé à une même dualité entre formes affolantes et exposées (on ne lésine pas sur les décolletés vertigineux de Tina Louise) avec la passion contenue de Griselda. La rencontre nocturne des deux personnages, tout en rapprochement érotiques et fondu enchaînés fuyants/ellipses traduit magnifiquement cet aspect.

C’est d’ailleurs tous le film qui offre une double lecture lumineuse/ténébreuses de chaque sentiments et symboles obsessionnels. Le sexe peut être coupable/oppressant ou innocemment joyeux entre Darling Jill et l’albinos, les trous signent la déchéance familiale mais aussi son union dans cet espoir vain et l’usine synonyme de ville morte ramène de manière éphémère la ville chez les habitants le temps d’une scène où elle est remise en route. Les bas-instincts profonds tout comme les rêves sont une respiration ou une prison selon notre degré de servitude à eux, selon les moyens que l’on se donne pour les assouvir. C’est toute l’ambiguïté d’une dernière scène apaisée mais ou un Robert Ryan (assez extraordinaire tout du long) troque ses bonnes intentions pour s’accorder une dernière chance d’assouvir sa quête. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side