Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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Affichage des articles dont le libellé est Anthony Mann. Afficher tous les articles
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mardi 5 février 2019

Incident de frontière - Border Incident, Anthony Mann (1949)

Un vaste réseau criminel fait passer illégalement des paysans mexicains aux États-Unis pour les exploiter à moindre coût, avant de les renvoyer chez eux et de les assassiner à la frontière. Les services d’immigration mexicains et américains décident de conjuguer leurs talents pour en venir à bout et chargent deux de leurs meilleurs enquêteurs d’infiltrer l’organisation.

Border Incident est le premier film que signe Anthony Mann pour la MGM après avoir fait ses preuves dans des séries rondement menées notamment au sein de la RKO. Le sujet et l'âpreté du traitement peuvent surprendre pour une production MGM mais résultent d'une volonté de s'ouvrir à une veine plus réaliste. Ce changement vient notamment de l'embauche du producteur Dore Schary aux fortes préoccupations de gauche et qui emmène dans son sillage nombre de collaborateurs ayant la même sensibilité.

Il résulte donc de cela des productions aux questionnements sociaux forts (Feux croisés de Edward Dmytryk (1947) un des plus gros succès critiques et public de Dory à la RKO traitait notamment de l'antisémitisme) qui vont idéalement se mêler à l'approche efficace d'Anthony Mann. Border Incident est une œuvre à la croisée des chemins pour le réalisateur qui retrouve le postulat d'une de ses plus fameuses série B (La Brigade du suicide (1947) réalisé pour Edward Small Productions) avec ses policiers infiltrés dans un cadre qui annonce son virage mémorable vers le western.

La Brigade du suicide, son tournage à l'économie et ses décors studios cèdent donc aux grands espaces californiens et cette frontière mexicaine où sont cruellement agressés des travailleurs clandestins. La photo de John Alton baigne pourtant d'une même incertitude et danger les pérégrinations de nos policiers, les extérieurs dissimulant puis révélant une mort brutale (la saisissante embuscade de travailleurs dans le canyon, un champ dont l'horizon nocturne guide vers des ténèbres mortelles) tandis que le casting recèle de trognes intimidantes. Côté mexicain c'est la cupidité et la violence crasse des petites mains décérébrées tandis que chez les profiteurs américains (le personnage d'Howard Da Silva) le calcul sournois et l'avidité masquent une profonde lâcheté. Le scénario remarquable caractérise le flic américain (George Murphy) et mexicain (Ricardo Montalban) dans l'action, la gouaille de l'américain dupant autant les adversaires que le profil bas et l'audace de Ricardo Montalban.

La menace permanente de cette mission en infiltration se ressent par l'incroyable violence de l'ensemble. Tortures, mise à mort expéditives ou savamment mise en scène (une moissonneuse qui fera de sacré dégâts) parsèment un récit qui renvoient dos à dos les communautés mexicaines et américaines soumises à une même avidité et corruption. Le final est un sacré moment où le film noir se mêle brillamment au western dans un face à face au sein d'un canyon, notamment la composition et le cadrage qui précède un affronte au fusil. L'année suivante Anthony Mann allait signer une sacrée triplette western avec Les Furies, La Porte du diable et Winchester 73 (ce dernier lançant son fameux cycle avec James Stewart) et tout le brio qu'il démontrera dans le genre est déjà là, tout en reposant sur la stylisation et la férocité de son passif dans le film noir.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

mardi 25 septembre 2018

Le Petit Arpent du bon Dieu - God's Little Acre, Anthony Mann (1958)


Ty Ty, fermier pauvre du Sud des États-Unis, creuse depuis quinze ans les champs qui entourent la maison familiale à la recherche de l'or que le grand-père y aurait enfoui. Un candidat au poste de shérif, amoureux de sa fille, lui conseille de capturer un albinos pour l'aider dans cette tâche : les albinos auraient le pouvoir de voir ce qu'il y a sous la terre. Tout en s'appauvrissant en cherchant l'or au lieu de cultiver sa terre, le fermier tente de maintenir sa famille unie, mais les conflits s'enveniment.

Par sa description d’un Sud poisseux et agité par le désir et les pulsions violentes, God’s little acre semble s’inscrire dans le courant lucratif des transpositions de pièces de Tennessee Williams reposant sur les même motifs. Il s’agit pourtant d’un succès littéraire bien antérieur avec le sulfureux roman éponyme d’Erskine Caldwell paru en 1933. L’écriture truculente et imagée de l’auteur, notamment sur tout ce qui aux trait aux situations sexuelles et vertus de l’anatomie féminine, amenèrent l’ouvrage à avoir maille à partir avec les ligues de vertu ce qui constitua une formidable publicité. Le roman s’avère donc un énorme best-seller connu de tous, tant par les adultes que les adolescents qui s’émoustillent de ses passages les plus corsés. Si la fortune d’Erskine Caldwell est faite grâce à ce livre, cette provocation en fait un inadaptable notoire pour une version filmée. La Fox s’y essaiera à ses dépens avec La Route du tabac de John Ford (1941) dont elle espère faire une « suite » aux Raisins de la colère (1940) mais le film est un échec qui laissera Caldwell amer.

La tentative suivante sera la bonne avec une adaptation prestigieuse de God’s little acre produite par la compagnie indépendante Security Pictures et distribuée par United Artist. Anthony Mann avait signé son précédent film au sein de Security Pictures avec Cote 365 (1957) et en reprend en grande partie le casting et l’équipe technique. La nature indépendante du projet le soustrait à la l’autocensure des studios plus frileux et si Mann et son scénariste Philip Yordan (même le script est officieusement dû au blacklisté Ben Maddow) atténue l’outrance salace du roman, ce ne sera qu’à des fins dramatiques. L’histoire nous dépeint un Sud sinistré où les personnages se réfugient dans un rêve et/ou comportement irrationnel les laissant rêver à de jours meilleurs, ou leur faisant oublier leur condition. Le plus emblématique de cette situation sera le patriarche Ty Ty (Robert Ryan), creusant ses terres de multiple trou depuis des années en recherche de l’hypothétique trésor que son grand-père y aurait enterré. Sa famille le suit dans sa folie tout en étant agitée de ses propres troubles intimes telle la cadette nymphomane Darling Jill (Fay Spain) ou l’aîné Buck (Jack Lord) est rongé par la jalousie pour sa femme Griselda (Tina Louise) qui n’a jamais vraiment oublié son premier amour Will (Aldo Ray) marié à Rosamond (Helen Westcott) fille aînée de Ty Ty.

Le film s’avère inclassable dans son mélange de drame, de farce et d’érotisme. Le fil conducteur sera l’amour indéfectible de Ty Ty et sa volonté de maintenir sa famille soudée mais ce vœux est régulièrement mise à mal par sa quête obsessionnelle du trésor. Ce fol espoir est finalement une échappatoire au labeur ordinaire du cultivateur de coton qui l’attendrait autrement. Cette union dans l’objectif hors-normes maintien certes la famille unie mais l’égare aussi dans une folie douce que Mann traduit par le jeu outré de l’ensemble du casting. On frise et cède au grotesque plus d’une fois dans des séquences hautes en couleurs (l’enlèvement de l’albinos joué par Michael Landon peroxydé) et les visions surréalistes tel ce travelling d’ouverture nous révélant ce terrain aux trous s’étendant à perte de vue. Cette fuite du réel se traduit par d’autres lubies pour les autres protagonistes, parfois comique avec la cour pataude du voisin Pluto (Buddy Hackett) fou amoureux de Darling Jill et rêvant d’être shérif, mais surtout tragique. La campagne autorise un refuge par l’effort certes invraisemblable consistant à creuser des trous, la ville impose une oisiveté qui mène à l’autodestruction (Will sombrant dans l’alcoolisme avec la fermeture de l’usine qui le laisse sans emploi) ou une ambition froide et déshumanisée avec le fils indigne Jim Leslie (Lance Fuller) honteux de ses origines. 

 Ce tourbillons de sentiments exacerbés et contradictoires explose dans la dimension sexuelle du film. Tina Louise dégage un sex-appeal affolant qui s’exprime de façon naturelle par l’image (cette première apparition en robe de coton transparente), subie avec les regards et assauts concupiscents de John Leslie et par un désir aussi brûlant que coupable dans ses rapports avec Will. Anthony Mann surprend dans ce registre, entrevu avec le striptease forcé de Julie London dans L’Homme de l’ouest (1958) et surtout les grandes romances de ses superproductions Le Cid (1961) et La Chute de l’empire romain (1964). Aldo Ray véhicule un mélange d’animalité et sensibilité incroyable associé à une même dualité entre formes affolantes et exposées (on ne lésine pas sur les décolletés vertigineux de Tina Louise) avec la passion contenue de Griselda. La rencontre nocturne des deux personnages, tout en rapprochement érotiques et fondu enchaînés fuyants/ellipses traduit magnifiquement cet aspect.

C’est d’ailleurs tous le film qui offre une double lecture lumineuse/ténébreuses de chaque sentiments et symboles obsessionnels. Le sexe peut être coupable/oppressant ou innocemment joyeux entre Darling Jill et l’albinos, les trous signent la déchéance familiale mais aussi son union dans cet espoir vain et l’usine synonyme de ville morte ramène de manière éphémère la ville chez les habitants le temps d’une scène où elle est remise en route. Les bas-instincts profonds tout comme les rêves sont une respiration ou une prison selon notre degré de servitude à eux, selon les moyens que l’on se donne pour les assouvir. C’est toute l’ambiguïté d’une dernière scène apaisée mais ou un Robert Ryan (assez extraordinaire tout du long) troque ses bonnes intentions pour s’accorder une dernière chance d’assouvir sa quête. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

 

lundi 10 octobre 2016

Winchester 73 - Anthony Mann (1950)

La Winchester modèle 1873 est l'arme qui a conquis l’Ouest. Tous les cow-boys rêvent d'en avoir une. L'usine Winchester, qui la fabrique, en distingue de temps à autre une en particulier dont la qualité dépasse celle de toutes les autres, et cette carabine d'exception est appelée « une sur mille ». Justement, l'une d'elles est l'enjeu du concours de tir organisé à Dodge City pour les fêtes du centenaire de l’indépendance. C'est aussi la raison pour laquelle Lin McAdam s'y rend mais son objectif n'est pas tant de gagner la carabine que de retrouver un homme qui, tireur émérite comme lui, pourrait bien se trouver parmi les candidats.

Winchester 73 est le film qui lance le grand cycle westerns réunissant Anthony Mann et James Stewart, soit des classiques comme Les Affameurs (1952), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955). Pour ce premier film en commun, James Stewart est au départ sollicité par Universal pour tourner dans la comédie Harvey (1950) et le studio en quête d'une tête d'affiche pour son prochain western lui propose également le projet Winchester 73. Impressionné par la mise en scène d'Anthony Mann sur La Porte du diable (1950), Stewart (qui avait croisé la route de Mann dans les années 30 au sein de sa compagnie théâtrale Stock Company) le propose donc au studio après la défection de Fritz Lang initialement engagé. Anthony Mann accepte donc après avoir largement fait remanier le scénario initial de Robert L. Richards (adapté du roman Big Gun de Stuart N. Lake) par Borden Chase.

Le film sans avoir la complexité psychologique des films suivants du cycle offre par son scénario une trame très originale tout en étant traversée par une série d'archétype du western. Le fil conducteur, ce sera la quête de vengeance obsessionnelle de Lin McAdam (James Stewart) poursuivant le malfrat Dutch Henry Brown (Stephen McNally) , le motif et les liens qui les unissent se révélant progressivement. L'enjeu de leur première confrontation sera le gain de l'arme la plus fameuse de l'Ouest, la Winchester 73, durant un concours de tir. Cet objet sert de révélateur à leur antagonisme pour le spectateur et il en aura de même avec le passage de main en main de l'arme mythique tout au long du récit.

Chaque changement de propriétaire est l'occasion de disposer une situation archétypale du genre pour un Anthony Mann qui la transcende à chaque fois par son regard sur la situation, sa mise en scène ou les interactions qu'il crée entre les personnages. La rivalité sur fond de virtuosité de tir tisse de manière ludique et palpitante la haine entre Lin et Dutch, on s'amusera de la roublardise du marchand d'armes John McIntire gagnant la Winchester aux cartes pour basculer dans une brutalité sèche ensuite lorsque le chef indien Young Bull (Rock Hudson) s'en empare à son tour.

Anthony Mann pose un regard à la fois réaliste et baigné de la mythologie et l'histoire de l'Ouest qui humanisera toujours un peu plus un James Stewart fort intimidant au départ. La rencontre avec le célèbre Wyatt Earp (incarné avec bonhomie par Will Geer) exprime bien cette idée, la force de la légende calmant les ardeurs violentes et imposant le respect à Lin lorsqu'il se présentera. Un affrontement avec une armée d'indiens hargneux - avec en filigrane de nouveau l'élément réel de la chute de Custer à Little Big Horn - est ainsi l'occasion pour Mann de mener un morceau de bravoure d'une violence rare (les morts sanglantes et douloureuses abondent) dont le déroulement montre les qualités de stratèges de Lin tout en se concluant sur un instant de camaraderie chaleureux - Jay C. Flippen en officier de l'armée emportant l'adhésion du spectateur en quelques minutes de présence à l'écran - où les alliés d'aujourd'hui se souviennent des temps où il furent adversaires lors des batailles de Gettysburg et Shiloh .

Ces allers-retours entre violence et humanité du récit expriment donc les soubresauts des sentiments de Lin, symbolisant la violence et les espoirs de l'Ouest à lui seul. L'avenir possiblement plus doux se devine à travers les rencontres répétées et la romance en pointillé avec la chanteuse Lola Manners (Shelley Winters) dont les mésaventures feront voir également le danger (les indiens), la lâcheté et la folie ordinaire de l'Ouest (Dan Duryea imprévisible en pistolero psychotique. On oscille ainsi constamment entre l'apaisement et le chaos sans que la tension ne se relâche dans une narration rondement menée et fluide, Anthony Mann concluant l'ensemble sur une conclusion mémorable lors du duel entre Lin et Dutch.

La gestion de l'espace magistrale, l'intelligence des deux adversaires et leur sang-froid se combinent de manière virtuose dans la mise en scène de Mann. Le déterminisme vengeur du récit aura toujours été contrebalancé par le contraste des rencontres et péripéties et après l'exutoire final violent, la conclusion semble enfin promettre autre chose pour les personnages. Le cycle démarre sur des hauteurs fabuleuses.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal 

samedi 23 mai 2015

Le Grand Attentat - The Tall Target, Anthony Mann (1951)

En 1861, le sergent John Kennedy découvre un complot visant à éliminer le président Abraham Lincoln. Face à l'incrédulité et à l'inertie de ses supérieurs, Kennedy mène sa propre enquête, après avoir démissionné de l'armée...

Anthony Mann signe un formidable suspense à la croisée des genres avec ce palpitant The Tall Target. Le récit se situe dans un cadre de western, genre dont le réalisateur s'est emparé l'année précédente avec des classiques instantanés (La Porte du diable, Les Furies et Winchester 73) et à venir (Les Affameurs (1952), L'Appât (1952), L'Homme de l'Ouest (1958)...) mais la trame s'inscrit plutôt dans le thriller. Mann usera donc plutôt là des recettes de suspense qui firent toute l'efficacité de ses films noirs de série B (L'engrenage fatal (1947), La Brigade du suicide (1947)...) conjugué à une production plus nantie. La trame dépeint la course contre la montre du sergent John Kennedy (Dick Powell) devant démasquer un complot visant à assassiner Abraham Lincoln qui s'apprête à être investi et donner un discours à Baltimore. Notre héros s'embarque en urgence dans le train comprenant les comploteurs voire peut-être Lincoln et le scénario diabolique ainsi que la maestria de Mann va nous tenir en haleine.

Avant que l'intrigue s'installe dans le train, Mann installe subtilement le contexte explosif qui agite le pays et les émotions contrastées que suscite la politique de Lincoln : soutenu par les abolitionnistes, détesté par les hommes d'affaires perdant des marché du fait de la Guerre de Sécession, par les sudistes voyant leur monde s'écrouler. Mann ne surligne jamais cet aspect par le discours mais en fait plutôt un climat ambiant au détour d'une coupure de journal, d'une conversation prise sur le vif. Dès lors le train va constituer un microcosme surchauffé de cet état d'esprit, renforçant la paranoïa de Kennedy et le danger incertain régnant dans ce lieu confiné. Le scénario est formidablement astucieux dans ses rebondissements, éventant rapidement certaine piste, en laissant habilement d'autres dans le flou et en s'accrochant au point de vue de Kennedy pour ainsi nous faire partager ses doutes.

Faux-semblants, double jeu et usurpation d'identité nous n'aurons pas une minute de répit tout au long des 75 minutes. La mise en scène fait merveille pour faire surgir le danger de manière inattendue (ce mouvement de caméra qui nous fera découvrir ce pistolet braqué dans le dos de Kennedy), les éclairs de violence saisissants avec une bagarre brutale dans la fumée d'une gare sur les rails (ou les gêneurs balancé prestement du train) et la manière habile dont les masques tombent.

La plupart des protagonistes sont des miroirs de ce contexte politique plus ou moins développés : le jeune officier sudiste sera assez monolithique/glacial et d'autant plus inquiétant, Ruby est très touchante en esclave s'interrogeant sur sa possible liberté et Adolphe Menjou amène son raffinement habituel à ce militaire cherchant à profiter au mieux de la tournure des évènements. Dick Powell représente lui le juste habité par la cause, marqué à jamais par sa seule rencontre avec Lincoln qu'il fera tout pour sauver. L'interprétation virile et déterminée prend un tour plus humain et enrichit le personnage dans sa quête. Trépidante, habilement construite et superbement interprété, une des grandes réussites d'Anthony Mann.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

Extrait

mardi 14 août 2012

Two O'Clock Courage - Anthony Mann (1945)


Patty Mitchell renverse un homme qui se déclare frappé d'amnésie. Alors qu'elle l'aide à retrouver son identité, elle s'implique de plus en plus émotionnellement. Mais le secret qu'elle découvre est plus effrayant.

Two O'Clock Courage est seulement le 5e film d'Anthony Mann qui enchaîne à l'époque les série B à petit budget et démontre déjà ici son talent naissant avec brio. Le film est le remake de Two in the Dark réalisé en 1936 par Benjamin Stoloff qui produit lui-même la relecture de son œuvre initiale. L'ouverture chargée d'atmosphère laisse à penser qu'on va assister à un fil noir tortueux typique du genre mais pas tout à fait.

Une ruelle sombre et brumeuse, un homme titubant sans trop savoir où il va et blessé à la tête manque de se faire renverser par un taxi qui passait par là. Surgit alors la gouailleuse conductrice Patty Mitchell (Ann Rutherford) qui va constater que le quidam (Tom Conway) est fort mal en point et amnésique. Dans l'unité de temps de cette nuit, ils vont ainsi tenter de remonter la piste du passé de l'homme possiblement coupable d'un meurtre commis non loin de là.

Nous sommes plus là dans le registre du murder mystery/whodunit que du pur film noir et l'intérêt repose bien plus sur l'intrigue astucieuse truffée de rebondissement que le pur suspense. Ainsi un des grands apport de Mann par rapport à l'original est une légèreté et un humour constant que ce soit les échanges piquants entre Tom Conway et une pétillante Ann Rutherford ou des personnages secondaires tordant comme ce reporter annonçant le mauvais coupable tout au long du film à son rédacteur en chef bouillant de colère. Tout cela ne nous détourne pas du mystère à résoudre et le scénario distille habilement indices divers faisant progresser l'intrigue avec limpidité d'un point à un autre.

Si la culpabilité de Tom Conway n'est jamais remise en doute grâce à la prestation affable de l'acteur (et la dévotion immédiate et amoureuse d' Ann Rutherford) le rythme trépidant, les rencontres inattendues et l'ambiguïté constante des connaissances de Conway (amis ou ennemis ?) crée une tension jamais démentie sous la décontraction de façade. Ce traitement plutôt qu'un suspense plus marqué s'avèrera parfaitement justifié lorsqu’au lieu des gangsters habituels le cadre concernera finalement le milieu du théâtre, renforçant ce jeu de faux-semblant.

Mann emballe la chose en à peine plus d'une heure sans temps mort, haletante et surprenante jusqu'au bout. Un très bon moment porté par un duo vedette très complice, en particulier Ann Rutherford parfaite conductrice de taxi débrouillarde.

Pour l'instant seulement trouvable en édition espagnole sans sous-titres français mais patience le film sort le 4 septembre prochain aux Editions Montparnasse dans la collection RKO


lundi 16 janvier 2012

L'Engrenage fatal - Railroaded!, Anthony Mann (1947)


Le hold-up d’une salle de paris clandestins tourne mal et un policier est abattu. Un coupable « idéal » est arrêté. L’inspecteur Ferguson mène l’enquête qui le mène vers un redoutable assassin.

Railroaded! s'inscrit dans la série des nombreux films noirs de série B dans lesquels se révéla Anthony Mann à la fin des années 40 avant d'accéder à des budgets plus prestigieux et montrer son brio dans d'autres genres tel le western dès la décennie suivante. Sans être aussi réussi qu'un Marché de Brute ou La Brigade du suicide, Railroaded! s'avère néanmoins tout à fait digne d'intérêt. Adapté d'un roman de Gertrude Walker, le film s'inspire néanmoins d'un fait divers commun au Appelez nord 777 d'Henry Hathaway (en tout point supérieur) avec le récit d'un accusé à tort du meurtre d'un policier au début des années 30 et qui après enquête fut finalement innocenté. La Fox menaça de procès la petite compagnie et Anthony Mann dû retourner de nombreuses scènes pour que la parenté entre les deux films soit moins prononcée.

Passée une remarquable ouverture sur un hold-up film avec sécheresse et efficacité par Mann, tous les aspects attendus d'un tel pitch sont abordés avec un minimum de conviction et d'implication. Malgré le soin apporté à l'intrigue policière (ou on retrouve dans une bien moindre mesure le côté documenter de T-Men pour l'aspect "police scientifique"), le fade faux coupable dont on ne s'occupe guère (Steve Ryan), sa très gironde sœur cherchant à l'innocenter (Sheila Ryan) et le flic propret menant l'enquête (Hugh Beaumont) manquent singulièrement de charisme et les scènes sont trop convenues et plates peinent à susciter l'intérêt.

L'attention de Mann ici est ailleurs, du côté obscur et trouble du personnage de tueur incarné par John Ireland (et dans une moindre mesure sa séduisante et torturée acolyte jouée par Jane Randolph étonnant sosie de Nicole Kidman très perturbant !). Le faciès sournois, sadique et inquiétant Ireland ajoute également toute une dimension fétichiste à son personnage. Celui-ci passe ainsi tout le film à caresser langoureusement le canon de son arme (dans un sous-entendu sexuel bien appuyé) dont il parfume carrément les balles et chacun de ses meurtres violents voit son arme tonner comme dans une explosion orgasmique frappante.

Mélange de calme menaçant et de tension prête à exploser, John Ireland confère un côté pulsionnel instinctif au film qu'il vampirise totalement. On arrive ainsi à tolérer ce qui est tout de même une énorme incohérence : pourquoi donc au lieu de faire profil bas ce tueur va-t-il conter fleurette avec la sœur de celui qu'il veut faire accuser à sa place ? On a la réponse un peu plus tôt dans une scène chargée de tension sexuelle où Ireland observe la Sheila Ryan de l'accusée se battre avec la principale témoin du meurtre. Tandis que les deux femmes se débattent en arrière-plan, Mann montre la silhouette d’Ireland jouissant littéralement du spectacle dissimulé dans un coin de l'appartement. Ainsi excité par la hargne de cette femme à innocenter son frère, il va donc tenter séduction risquée.

Ces facettes sortent Railroaded! des lieux communs du genre et le tout s'avère remarquablement filmé par Mann (outre le hold-up d'ouverture la confrontation finale est bien tendue bien que trop brève) avec une superbe photo de Guy Roe (et pas John Alton comme souvent) aux noirs profonds qui ne rendent que plus inquiétantes les apparitions de John Ireland. Bon petit film noir donc même si Mann a fait mieux dans le genre.

Sorti en dvd zone 2 chez Bach Film, et comme ce n'est pas forcément toujours le cas avec cet éditeur on signale que la copie est très bonne en plus.

Extrait

mardi 18 octobre 2011

La Chute de l'Empire Romain - The Fall of The Roman Empire, Anthony Mann (1964)


Deux frères ennemis se disputent le pouvoir : le tyran instable Commode et le général Livius, digne disciple de Marc-Aurèle (père de Commode) et désireux de faire de Rome un empire résistant à la misère et aux invasions barbares. Le règne de Commode précipite Rome dans la décadence.

Avec Le Cid réalisé trois ans plus tôt, La Chute de l'Empire Romain constitue en quelque sorte le testament filmique d'Anthony Mann. Avec ces deux fresques monumentales, Mann délivre la quintessence de sa maestria visuelle et dramatique qu'il n'atteindra pas avec ses deux derniers films l'inégal Les Héros de Telemark et l'inachevé Maldonne pour un espion (il meurt sur le tournage et l'acteur Laurence Harvey achèvera le film). Si Le Cid s'attachait à illustrer la figure du héros dans le sens le plus noble du terme, La Chute de l’Empire Romain a pour lui un propos passionnant à savoir le déclin d’une civilisation.

L’intrigue fera plus qu’inspirer le récent Gladiator de Ridley Scott qui semble bien en être le remake officieux. La comparaison s’arrête cependant là. Gladiator est un efficace film d'action antique tandis que l’œuvre d'Anthony Mann est une analyse en profondeur des éléments qui mènent à la dérive puis à la chute d’une grande puissance. Lors de la sortie, le film avait en toile de fond contemporaine le régime soviétique mais la réflexion assez universelle peut s’attacher tout autant à l’histoire récente des Etats-Unis.

Les Romains sont en effet décrits comme un peuple fermé qui refuse d'intégrer les peuples conquis et d'en faire des citoyens romains à part entière tout en continuant à les exploiter, ce qui entraînera la rébellion de ses derniers. Une grande puissance sentant son pouvoir péricliter fait donc ainsi le choix de la fermeture et du repli sur soi au détriment d’une ouverture teintée de suspicion dont les apports potentiels sont mis en doute.

Seul le héros Livius (Stephen Boyd vraiment fade et peu charismatique Charlton Heston prévu au départ aurait été bien meilleur, tout comme Richard Harris qui abandonne le rôle de Commode au cabot Christopher Plummer) fait preuve d'ouverture d'esprit ainsi que le philosophe joué par James Mason, mais il sera écarté du trône qu’un Marc Aurèle visionnaire (Alec Guiness fascinant) lui destinait. C’est donc dans l’affrontement fratricide entre le prétendant déchu Commode (Christopher Plummer) et Livius que va se jouer le sort de l’Empire.

Mann se rattrape de la déconvenue de Spartacus par un son illustrations d’un cadre fastueux et de morceaux de bravoures brillants. La poursuite en char sur une route montagneuse enterre ainsi celle pourtant mythique de Ben Hur tandis que le rapprochement avec Gladiator est encore de mise avec un grandiose face à face final entre Commode et Livius dans une arène.

Contrairement au Cid aucune figure charismatique ne pourra cependant entraver la chute. Les moments symboliques montrent que quelques chose s’est définitivement brisé, que ce soit l'armée de rebelles de Livius achetée par Commode pour une poigné d'or ou la fin très cynique ou le titre de César se négocie au plus offrant… Malgré cette grande russites, l'échec du film sonnera pour un long moment la fin de ce type de fresque antique dans le cinéma américain... Jusqu'à Gladiator.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening mais les anglophones devraient plutôt pencher sur les magnifiques éditions collector éditées en zone 1 par Miriam et gorgées de suppléments passionnants.


vendredi 7 octobre 2011

Le Cid - El Cid, Anthony Mann (1961)



Rodrigue, "El Cid", cherche à concilier amour et honneur : alors qu'il doit mener le combat contre les Maures qui envahissent l'Espagne, il tue en duel le père de Chimène, son grand amour.

Anthony Mann par son parcours est un pur produit et symbole de l’Age d’Or Hollywoodien. Des débuts au bas de l’échelle qui le voit à peu à peu prendre de l’importance dans les studios où il passe notamment lorsqu’il fut chargé par David O. Selznick de superviser les essais des acteurs sur Rebecca et Autant en emporte le vent. Après avoir été l’assistant de Preston Sturges son savoir-faire le conduit tout naturellement à la série B où il délivrera quelques belles réussites comme La Brigade du Suicide ou Marché de Brutes avant qu’il ne s’affirme à l’orée des années 50 en grand maîtres du western. Le classicisme de sa mise en scène associé à la constante ambiguïté entourant ses héros donnera quelques chefs d’œuvres absolus du genre (Les Affameurs, Winchester 73, L’Homme de L’Ouest…) où la simplicité des intrigues révèle toujours des problématiques complexe.

Cette ascension conduisit Mann en fin de carrière à accéder à des superproductions prestigieuses dont Le Cid et La Chute de l’Empire Romain. Ce n’était pas totalement une nouveauté pour Mann qui dirigea les séquences de l’incendie de Rome dans le Quo Vadis de Mervyn Leroy et fut bien sûr limogé en cours de tournage de Spartacus au profit de Stanley Kubrick. Mann s’avère au sommet de son art dans ses deux œuvres qui signent en quelque sorte son testament cinématographique puisqu’il décèdera brutalement durant le tournage de Maldonne pour un espion et que l’inégal Les Héros de Télémark (où pas rancunier il retrouvait Kirk Douglas) sera son dernier film. Le Cid, par sa stature monumentale et la richesse des thèmes proposés souffre malgré tout d’un aspect empesé et de quelques longueurs balayées par sa puissance épique, romanesque et son interprétation exceptionnelle (Charlton Heston jamais aussi à l’aise que dans ses figures historiques hiératiques).

Le Cid propose un subtil croisement de la pièce de Corneille (tout le chassé-croisé amoureux et les évènements tragique séparant Rodrigue et Chimène), du film historique et de la nature légendaire acquise par la figure du Cid à travers les siècles. C’est en somme la grande problématique du héros qui est résumé par ses trois facettes. Le simple homme qu’il aspire à être dans les bras de sa bien-aimée Chimène (Sophia Loren admirable) ne peut s’épanouir dans une Espagne à feux et à sang entre guerres intestines et la menace d’une invasion maure imminente. Face à ce chaos sa droiture d’esprit, sa noblesse et son sens de la justice en font le seul rempart pour l’Espagne. Anthony Mann donne constamment dans sa mise en scène une hauteur grandiose qui rend inéluctable la destinée héroïque du Cid.

La scène d’ouverture le fait apparaître d’emblée tel un messie. Dans une ville décimée par les maures, un prêtre prie devant une statue du Christ l’arrivée d’un sauveur ce qui signale la première apparition dans un coin de l’écran du Cid qui se confond avec l’icône religieuse avant même que l’on ait vu son visage. Une autre séquence montrant une rencontre entre Rodrigo et Chimène est également filmée de haut en longue focale, comme pour marquer l’insignifiance de leur désir face au destin en marche.

Dans ce monde où les monarques faillissent par faiblesse et par ambition, où les conflits religieux divisent le peuple espagnols, le Cid s’avère le seul point d’équilibre apte à rallier tout le monde. Mann n’a de cesse alors de le magnifier dans son héroïsme plus grand que nature. La joute des champions pour une terre que leurs souverains se disputent offre un affrontement d’une terrible brutalité et plus tard un sauvetage à un contre dix montrera que Rodrigue a déjà dépassé le statut de simple être humain.

C’est pourtant bien la dernière scène flamboyante qui entérine ce fait. Blessé et mourant, le Cid sait que sa seule présence peut galvaniser ses troupes et se lance à bout de force, harnaché à son cheval dans un ultime assaut. L’homme et le mythe se confondent enfin dans cet ultime galop vers l’éternité par cette chanson de geste héroïque époustouflante, porté par la partition céleste de Miklos Rosza. Après avoir interprété ce chevalier parfait (celui du mythe et pas du vrai Cid plus ambigu) Heston en incarnera un autrement plus trouble dans le crépusculaire Le Seigneur de La Guerre quelques années plus tard.



Réédités récemment dans de belles éditions zone 2 française, mais pour la vraie édition monumentale et fournie en bonus mieux vaut se tourner vers le zone 1. La Chute de l'Empire Romain est disponible également sous ces deux formes.