Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 16 novembre 2023

Le Jour où la Terre prit feu - The Day the Earth Caught Fire, Val Guest (1961)

Les États-Unis et l'URSS réalisent simultanément un puissant essai nucléaire dans le Cercle arctique. Des séismes et des phénomènes climatiques inhabituels se produisent par la suite. Pour la presse puis la population, la corrélation est vite faite. De son côté, Peter Stenning, un journaliste au Daily Express, un journal à sensation de Londres, découvre que le gouvernement britannique cache une terrible vérité : les essais nucléaires ont perturbé l'orbite de la Terre et celle-ci se dirige désormais vers le Soleil...

Le Jour où la Terre prit feu est une œuvre apparaissant comme une sorte de proto- film catastrophe bien avant l’explosion du genre dans les années 70. C’est en tout cas l’idée lors de ses morceaux de bravoures les plus spectaculaires et certaines visions apocalyptiques, mais le propos est bien plus riche que cela. Il s’agit d’un des projets les plus personnels de Val Guest qui mit près de huit ans à le financer, et y parvint grâce au succès de son film musical Express Bongo (1960). Bien que l’origine des anomalies affectant la Terre viennent d’essais nucléaires des deux blocs de l’URSS et des Etats-Unis dans le cercle arctique, le propos concerne moins la menace nucléaire en elle-même que la capacité de l’Homme dans sa nature profonde à courir à sa perte.

Le film offre ainsi une apocalypse à échelle humaine où les phénomènes des vont croissant. Nous le vivons depuis la rédaction d’un journal à travers le personnage de Peter Stenning (Leo McKern) qui va représenter un cheminement général de nos petites préoccupations égoïstes à une conscience d’une société au bord du gouffre. Le déplacement des premiers signes (hausse des températures, altération des lignes téléphoniques…) d’une notule aux gros titres du journal, la désinvolture initiale de Stenning dans ses investigations illustrent cela, avant que les éléments viennent rappeler l’humanité à ses responsabilités. 

De l’atmosphère bon enfant de la rédaction à la tension des derniers instants, et surtout de l’attitude égocentrique et détestable de Stenning jusqu’à son poignant monologue final, c’est toute une prise de conscience tardive qui se dessine pour les protagonistes face à une réalité qui se dérobe. Val Guest ne place le curseur sur ce microcosme que pour donner un visage à cette inconscience, mais le plus glaçant restent les allocutions politiques faussement rassurants émanant des postes radios et téléviseurs, enjoignant la population à ne pas paniquer face à des perturbations passagères dont les essais nucléaires ne sont pas responsables.

Un des aspects les plus glaçants du film pour un spectateur contemporain est que les anomalies climatiques lui semblent dangereusement familières. La cause en est différente dans le détail, mais similaire dans les grandes lignes à travers une course à la puissance (remplacée par la course au profit économique aujourd’hui) menée par des élites ne se préoccupant pas des conséquences sur l’environnement (dans le sens écologique comme social et humaniste) qui l’entoure. Les scènes de dérèglement climatique à grande échelle travaillent cela, spectaculaire dans leur imagerie mais à hauteur d’homme dans ses causes. 

On alterne entre trucages visuels dont la sidération sert presque une forme de poésie en prenant de la hauteur telle cette ville de Londres envahie par la brume, et un chaos dévastateur lorsque l’on redescend parmi le commun des mortels ayant à souffrir de la situation tel ce typhon titanesque. Val Guest renforce ainsi le réalisme des situations, notamment en insérant aussi des stock-shots de réelles catastrophes naturelles ou urbaines de l’époque, et où là aussi ce qui semblait hors-normes est désormais tristement coutumier (sécheresse, inondations, incendie de forêt…). On retrouve là le talent du réalisateur à instaurer une angoisse tangible sur ses postulats extraordinaires, comme sur ses perles sf que sont Le Monstre (1955) et La Marque (1957).

Le scénario ne perd jamais de vue les personnages dans ces réflexions, et les dote d’un cheminement passionnant. L’intérêt de Stenning ne s’éveille tout d’abord que pour la course au scoop, puis par le désir de séduire Jeannie (Jane Munro), avant d’amorcer une mue bienvenue en prenant conscience du péril en cours. Sans pousser les situations trop loin (censure oblige sans doute), Val Guest montre l’effondrement de la civilisation par le refuge hédoniste et égoïste face à l’amoncellement des privations lors de séquences glaçantes. Ce climat suffocant au propre comme au figuré finit par littéralement altérer la perception grâce à une brillante idée formelle, celle de donner une teinte dorée et brûlante à la texture de l’image pour faire ressentir la brûlure d’un soleil de plus en plus proche. La conclusion désenchantée nous laisse tragiquement à nos doutes, avec ses deux unes de journaux alternatives, l’une déclarant le monde sauvé et l’autre définitivement condamné. 


 Sorti en bluray français chez StudioCanal

 

jeudi 10 novembre 2022

Le Redoutable Homme des neiges - The Abominable Snowman, Val Guest (1957)


 Milieu des années 1950. Le botaniste anglais Rollason (Peter Cushing), sa femme Helen et son assistant sont les hôtes d'un monastère au Tibet. Une expédition américaine débarque bientôt dans le but de découvrir le légendaire Yéti en grimpant dans les hauteurs Himalayennes. Rollason décide de se joindre à eux dans un but scientifique, malgré les avertissements du lama.

Le Redoutable homme des neiges s’intercale entre deux des productions Hammer dont le succès va entériner l’identité du studio dans le gothique et le fantastique, Frankenstein s’est échappé (1957) et Le Cauchemar de Dracula (1958). Cependant, le film a davantage à voir avec la saga Quatermass qui initia cette orientation de la Hammer. Tout comme Le Monstre (1955) et La Marque (1957), Le Redoutable homme des neiges est en effet une production télévisée basée sur un scénario de Nigel Kneale qui remportera un grand succès lors de sa diffusion le 30 janvier 1955. La transition vers une version cinéma est donc envisagée tout comme les Quatermass dont on reprendra également le réalisateur avec Val Guest. Ce dernier avait, sous le suspense, donné une tonalité singulière à ces deux films de science-fiction en y introduisant une certaine profondeur, une dimension philosophique et existentielle. Il a la même ambition ici et ne souhaite pas tourner un simple film d’horreur, d’ailleurs en y regardant de plus près sur l’ensemble de ses films pour la Hammer Val Guest n’a jamais versé frontalement dans le genre et ne s’est jamais vu proposer de production gothique loin de ses appétences. 

Le yéti n’est pas une créature si souvent exploitée dans le cinéma fantastique, mais le scénario de Nigel Kneal entre en résonnance avec l’actualité scientifique de l’époque. Des explorations de l’Himalaya en 1951, 1953 et 1954 font grand bruit, et si les aventuriers ne rencontrent pas d’abominable homme des neiges, quelques éléments rapportés comme de gigantesques empreintes de pas dans la neige suffisent à alimenter les imaginations. Val Guest loin de tout sensationnalisme s’appuie donc sur cette rigueur scientifique dans la tonalité du film, cherche à instaurer une forme d’approche documentaire. Il est aidé en cela par les moyens alloués par Hammer qui ira filmer les extérieurs montagneux dans les Pyrénées (qu’on fera passer pour l’Himalaya) avec une seconde équipe, ce qui offrira des vues très impressionnantes donnant un certain cachet réaliste. La tonalité du film oscille entre ce séreux scientifique, le mysticisme et ce questionnement plus existentiel. 

Cela passe notamment par le personnage du Dr Rollason (Peter Cushing dans son second rôle Hammer après Frankenstein s’est échappé dont il sort tout juste du tournage), nourrissant une curiosité de chercheur à remettre en question les certitudes du Darwinisme, mais aussi un attrait plus insaisissable pour le mystère de ces montagnes. Tous ces compagnons fonctionnent sur cette même dualité, tel Friend (Forrest Tucker) aventurier cherchant à tirer profit de la capture du monstre mais lui aussi habité par quelque chose de plus. Ils sont pourtant prévenus par Kusang (Wolfe Morris), le lama, de la vanité de leur quête mais en vain. Val Guest déçoit volontairement en retardant, escamotant et en définitive annihilant les apparitions du monstre, sporadiques. Il l’enveloppe de mystère par les traces furtives qu’il laisse, la silhouette que l’on entrevoit ou les rares éléments de son corps qui nous apparaissent et provoque l’effroi des voyageurs. Lorsqu’il est frontalement face aux personnages, ces derniers sont surpris par les traits doux et intelligents de la créature, loin de la bête sauvage qu’ils sont venus traquer. 

Les protagonistes s’avèrent les vrais monstres en laissant l’environnement faire ressurgir leurs peurs les plus enfouies, et les faire se saborder eux-mêmes plutôt que par le monstre. Val Guest laisse habilement planer l’ambiguïté sur la cause indicible, concrète ou surnaturelle de cette folie. Les tenants réels ou spirituels de ces hauteurs enneigées et hostiles semblent refuser que leurs secrets soient révélés au monde, et tous les importuns en paieront le prix, de leur vie ou santé mentale comme le laissera entendre la fin ouverte. L’approche est donc très originale et prenante, même si de petites longueurs se font parfois sentir, que la transition entre vraies scènes d’extérieurs et décor studio n’est pas toujours très heureuse. On anticipe en tout cas là l’exploration des abîmes de l’âme humaine confrontée à l’inconnu qui brillera dans l’horrifique et paranoïaque The Thing de John Carpenter (1982).


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC

mercredi 14 septembre 2022

Life is a circus - Val Guest (1960)


 Joe Winter et le Monster Circus ne seraient rien sans The Crazy Gang. Mais le cirque traverse une période difficile. Le matériel est hypothéqué et Joe voit ses numéros partir les uns après les autres. Pour sauver la situation, The Crazy Gang imagine une solution peu ordinaire grâce à une lampe magique…

Un petit groupe d’individus modestes qui s’unit pour gêner une entité plus grande cherchant à les écraser, voilà un postulat emblématique de la comédie anglaise des années 40/50, et plus particulièrement au sein du studio Ealing. Des films comme Champagne Charlie d’Alberto Cavalcanti (1942), Whisky à gogo d’Alexander Mackendrick (1949), De l’or en barre (1951) et Tortillard pour Titfield (1953)de Charles Crichton ou encore Passeportpour Pimplico d’Henry Cornelius (1949) reposent sur cette plaisante et insoumise logique du pot de terre contre le pot de fer. Au premier abord, Life is a circus semble s’inscrire dans cette lignée avec cette troupe de cirque déclinante menacée de cesser son activité et d’être racheté par un plus gros poisson. Si ce type de récit faisait sens dans le contexte social anglais d’après-guerre, il a moins sa raison d’être en 1960 où à l’air des angry young men du Free Cinema, la révolte est avant tout individuelle. 

Si Life a circus s’inscrit dans un certain environnement social partagée par une conscience collective, c’est plutôt dans une démarche de divertissement. Le film est interprété par le groupe comique The Crazy Gang composé de Bud Flanagan, Chesney Allen, Jimmy Nervo, Teddy Knox, Charlie Naughton, Jimmy Gold et ponctuellement de Eddie Gray. Formé au début des années 30, le Crazy Gang remporte tout d’abord un succès scénique sur les planches du London Palladium, puis du Victoria Palace. Leur humour irrévérencieux pour l’époque et leur talent de chansonniers les rends immensément populaires, au point d’être les comiques favoris de la famille royale et plus particulièrement de George VI. Ils attirent bientôt l’attention du cinéma en signant un contrat avec le studio Gainsborough et, tout en continuant à se produire sur scène, vont tourner dans cinq films : O-Kay for Sound (1937), Alf's Button Afloat (1938), The Frozen Limits (1939), Gasbags (1941) et donc Life is a Circus

Parallèlement le Crazy Gang baigne dans la culture populaire anglaise en ayant à partir de 1956 leur propre programme télévisé, The Gang Show. Ce parcours laisse entrevoir le problème principal de Life is a circus. Le Crazy Gang transpose dans le film une logique de film à sketches dont l’argument initial du récit n’est qu’un prétexte. De plus, le film fonctionne très clairement sur une logique de connivence avec le public anglais connaissant l’emploi comique de chaque membre du Crazy Gang et la nature de leur humour. Non pas que ce type d’humour anglais ne soit pas exportable, mais encore aurait-il fallu le repenser pour le cinéma. Là la construction du film fonctionne selon la logique de binôme formé par les membres du Crazy Gang (qui furent des paires se produisant souvent ensemble en dehors de la troupe) avec chacun leur spécialité : Flanagan et Allen, Naughton et Gold, Nervo et Knox (chez lesquels venait s’immiscer Eddie Gray). 

L’histoire n’a donc que peu d’importance et le monde du cirque n’est qu’un vaste terrain de jeu où le groupe, sous prétexte d’aider le patron en difficulté du cirque, va s’essayer plutôt mal que bien à diverses performances allant du trapèze à la magie. Si la transition de la scène à la télévision semblait plutôt logique, c’est nettement plus poussif au cinéma. L’accumulation continue de gags, blagues et situations équivoques (cette danseuse orientale au costume transparent laissant voir sa poitrine, surprenant pour la tatillonne censure anglaise) font que certaines arracheront forcément quelques sourires mais pour l’essentiel c’est assez laborieux et vieillot. Une fois admis que la logique interne est absente avec l’irruption d’un génie de la lampe, une inventivité, énergie, originalité et folie dans l’humour aurait pu faire fonctionner l’ensemble. C’est malheureusement très intermittent, les facéties du génie lassent vite, l’ultime numéro de cirque a quelques maigres fulgurances notamment une course poursuite finale énergique. On a le sentiment de voir un spectacle « à la papa » dont les seules injections de jeunesse sont avant tout commerciales : Michael Holliday jouant le fils du méchant patron de cirque est une sorte de Bing Crosby anglais triomphant dans les charts et venu pousser la chansonnette et justifier les échappées de comédie musicale avec le love interest joué par Shirley Eaton. Val Guest peu inspiré fait donc un peu figure de passe-plat pour un spectacle calibré, pas désagréable mais passant difficilement l’épreuve du temps.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa