Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 13 avril 2024

Désirs de bonheur - Time Out of Mind, Robert Siodmak (1947)


 Kate Fernald, servante de la riche famille Fortune, s'éprend du fils de Christopher, l'enfant prodige promis à une carrière toute tracée dans la marine. Alors qu'il revient blessé de son premier voyage en mer, il décide de consacrer sa vie à la musique, et de fuir à Paris avec l'aide de Kate pour y apprendre le piano.

Désirs d’amour est pour Robert Siodmak une incursion dans le genre peu familier pour lui du mélodrame. Il freinera d’ailleurs des quatre fers lorsque le projet lui sera proposé, à la demande de l’actrice anglaise Phyllis Calvert qui souhaitait absolument travailler avec lui pour son premier rôle hollywoodien. Le film est adapté du roman à succès Time Out Of Mind de Rachel Field publié en 1935, mais tardera à entrer en production alors qu’entretemps L’Etrangère d’Anatole Litvak (1940) d’après la même autrice est un grand succès commercial. Le moment est donc peut-être passé au moment où se fera Désirs d’amour, que Siodmak accepte finalement de faire grâce à une substantielle augmentation de salaire d’Universal. 

Le récit est relativement convenu, ou du moins n’exploite pas pleinement le potentiel de certains éléments (la relation fusionnelle entre Christopher et sa sœur, la figure sévère du père disparaissant trop vite). Cependant, le brio formel de Siodmak rend Désirs d’amour très exaltant esthétiquement. Le poids des traditions et de l’héritage auquel se soumettre se ressent dès les premières images à travers les vues de ce domaine somptueux surplombant la mer en ces terres de Nouvelle-Angleterre. Les visions se font tour à tour quasi gothiques, oniriques ou oppressante dans leur faste pour signifier la prison dorée que constitue ce lieu pour Christopher (Robert Hutton) fils de marin empêché dans ses aspirations de musicien. La tardive révélation de sa principale source d’inspiration artistique nous est révélée assez tôt par l’image, le temps d’une somptueuse composition de plan voyant l’ombre songeuse de Christopher face à la mer tandis que la fidèle Kate (Phyllis Calvert) le rejoint. L’atmosphère maritime poétique bercée du bruit lointain du ressac, ainsi que le regard aimant et dévoué de Kate sont tout ce dont a besoin Christopher pour composer mais il ne le sait pas encore.

Il ira donc se perdre au loin, à Paris, dans les excès alcoolisés et les amours malheureuses pour revenir des années plus tard sans avoir accompli son destin. Robert Hutton n’a pas tout à fait le charisme requis pour ce rôle torturé, mais qu’à cela ne tienne, Siodmak surmonte cet écueil par sa mise en scène flamboyante. La séquence du premier concert est une merveille d’équilibre entre notes de musiques fuyantes, regard subjectif flottant de Christopher et compassion de Kate, l’échec se dessine à travers les effets de flou, les plans en plongée écrasant Robert désarticulé sur son piano. 

Kate est la seule à s’interposer dans l’entreprise d’autodestruction de son aimé, par une dévotion surhumaine. Phyllis Calvert retrouve en partie ici l’emploi de ses grands personnages de victimes dans les mélodrames en costumes de Gainsborough (The Man in grey (1943), L'Homme fatal (1944), La Madonne aux deux visages (1945), mais retourne la vulnérabilité de ces derniers en force émotionnelle motrice qui endurera tout tant que son homme ne se relèvera pas. Il y a un travail intéressant sur le décor du domaine, dont les intérieurs se délestent de leurs meubles au fil de la déchéance de Christopher mais qui se faisant libère ce dernier du poids de son héritage et de ses démons. Dès lors, l’espace physique et sonore se vident et lui laisse entendre la mer, et également enfin voir et regarder celle qui l’a porté à bout de bras quelles que soient les circonstances. 

Siodmak revisite l’esthétique de ses films noirs dans le travail sur les ombres de la photo de Maury Gertsman, qui magnifie la direction artistique de  John DeCuir et Bernard Herzbrun dans de somptueux décors oscillant entre une luxuriance très concrète ou une dimension plus abstraite et mentale. Il y a quelques mouvements de caméra réellement impressionnants qui accompagnent toutes ces approches, notamment celui suivant l’avancée déterminée de Kate cherchant à préserver l’harmonie du second concert de Christopher, cette fois confiant et épanouit. Phyllis Calvert excelle vraiment pour incarner cette alliance de force et de douceur, ce roc qu’est la femme derrière le grand homme aux pieds d’argile. Désirs d’amour est réellement une preuve de la maestria de Siodmak qui transcende les scories du film (qui sera un échec commercial) en le réhaussant thématiquement par sa beauté plastique. 

Sorti en bluray français chez Elephant Films

vendredi 11 mars 2016

Les Mains qui tuent - Phantom Lady, Robert Siodmak (1944)


Après une dispute avec son épouse, Scott Henderson, séduisant ingénieur de 32 ans, quitte son domicile et, dans un bar, fait la connaissance d'une jeune femme. Elle accepte sa proposition de passer la soirée ensemble, à condition de ne pas divulguer son identité. À son retour chez lui, Scott Henderson est accueilli par trois policiers qui lui annoncent que sa femme a été étranglée avec l'une de ses cravates. L'enquête menée par la police ne permet pas de retrouver cette inconnue d'un soir et deux témoins affirment avoir vu Scott seul. Carol, sa secrétaire, secrètement amoureuse de lui et Burgess, l'un des inspecteurs, tous les deux convaincus de son innocence, décident de mener leur propre enquête.

En ce milieu des années 40, Robert Siodmak végète, ne parvenant pas à se démarquer de la diaspora des émigrants germaniques à Hollywood. Cantonné à des séries B horrifique comme Son of Dracula (1939) ou exotique tel Cobra Woman (1944), Siodmak aspire à renouer avec des projets dans la lignée de sa filmographie européenne. Cette ambition se confondra à celle de Joan Harrison, une des rares femmes productrices à l’époque au sein de d’Universal. Celle-ci a débuté en tant que secrétaire d’Alfred Hitchcock, gagnant sa confiance jusqu’à se voir confier la lecture des livres et des scripts susceptible de l’intéresser avant de le suivre à Hollywood où elle deviendra sa scénariste notamment sur Rebecca (1940), La Taverne de la Jamaïque (1939) ou encore Soupçon (1941). Nommée productrice en 1943 au sein d’Universal, Joan Harrison voit donc l’occasion de s’imposer à ce poste à travers sa rencontre avec Robert Siodmak auquel elle va proposer l’adaptation du roman Lady Fantôme de William Irish. Le film contribuera à populariser les adaptations de l’auteur au cinéma avec nombre de titres marquants comme Une incroyable histoire (1949) de Ted Tetzlaff et surtout Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock côté Hollywood et La Mariée était en noir (1968) et La Sirène du Mississipi (1969) de François Truffaut dans le cinéma français.

L’ombre d’Hitchcock plane donc sur ce Phantom Lady même si Robert Siodmak désireux de montrer ses compétences va façonner nombre de motifs majeurs du film noir. Le postulat déroule une implacable mécanique du faux coupable avec un malheureux Franchot Tone accusé du meurtre de sa femme et dont le seul témoin semble s’être évaporé. Le roman de William Irish faisait mener l’enquête par le meilleur ami du héros dont le lecteur adoptait le point de vue avant de découvrir dans un ultime rebondissement qu’il était le meurtrier. Siodmak et Joan Harrison se souviennent de la leçon d’Hitchcock sur La Taverne de la Jamaïque (où le twist final du roman était escamoté dès l’ouverture du film) et déplace cette révélation au milieu du film, orchestrant un suspense bien plus redoutable car motif d'une tension constante par cette menace connue. L’enquête est en effet menée Carol (Ella Raines) secrétaire secrètement amoureuse de l’accusé et qui va tout faire pour l’innocenter, Siodmak reprenant le motif de son film noir français Pièges (1939) où là aussi une femme résolvait le mystère criminel. 

Le scénario pèche par quelques conventions et facilités (la façon grossière dont se révèle certains indices) tout en se montrant réellement novateur sur d’autres point notamment le portrait de ce tueur en série très inquiétant incarné par Alan Curtis. Propret et élégant en apparence, c’est un déséquilibré à fleur de peau se réfugiant dans son statut d’artiste pour justifier son impunité et dont la présence glaciale se fissure progressivement pour révéler une intimidante fébrilité. Le tueur en tant que figure d’artiste torturé ainsi que la dimension psychanalytique sont des archétypes aujourd’hui mais étaient novateurs à l’époque, d’autant que Siodmak exploitera avec plus de brio encore ces aspects dans l’excellent Double Enigme (1946) par exemple.

L’autre réussite sera l’esthétique façonnée par Siodmak. Il initie le directeur de la photo Elwood Bredell (qui ne signera rien de bien marquant hors de ses collaborations avec Siodmak preuve des directive de ce dernier) aux techniques d’éclairages de l’expressionnisme allemand pour façonner une imagerie stylisée et oppressante. Les ténèbres constituent l’essence où se tapis le mal, que ce soit dans la vision d’une urbanité nocturne menaçante (la filature entre Carol et le barman, l’héroïne dégageant la seule aura lumineuse dans le métro puis les ruelles sombres et désertiques) ou dans l’expression de la violence sourde. L’apparition du tueur dans l’appartement du musicien joué par Elisha Cook Jr est un grand moment où la présence du méchant enveloppe littéralement les lieux avec une ombre happant progressivement la victime dont on devine le sort pourtant escamoté en ellipse. 

Heureusement la réussite n’est pas que visuelle grâce justement à cette héroïne fragile qui suscite l’empathie. La « Phantom Lady » du titre évoque autant le témoin disparu que notre enquêtrice en herbe, s’effaçant dans son amour secret pour son patron mais aussi dans les identités qu’elle doit endosser pour l’innocenter. Intimidant un barman corrompu par son regard accusateur, séduisant un musicien libidineux pour lui soutirer des informations, Ella Raines laisse toujours subtilement apparaître la candeur du personnage forçant sa nature par amour alors qu’elle demeure une jeune provinciale sans expérience – tout cela habilement dépeint dans sa caractérisation par des détails comme quand elle rajuste ses bas au début. Siodmak ose ainsi quelques situations tendancieuses notamment l’érotisme brûlant bien que simulé lors des scènes de concert.

Fort de toutes ses innovations, le film remporta un vrai succès et imposa Robert Siodmak comme maître du film noir qui allait confirmer les brillants Double Enigme, The Spiral Staircase (1946) La Proie (1949) et bien évidemment Les Tueurs (1946). Les quelques défauts de Phantom Lady (dont un final un peu expédié) y seront gommés tout en en décuplant les qualités et Robert Siodmak d’accéder au prestige auquel il aspirait. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta