Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 17 mars 2024

Nous ne sommes pas des anges - We're No Angels, Neil Jordan (1989)


 Deux petits voyous se voient obligés de participer par hasard a une évasion. Poursuivis par les autorités, ils se réfugient dans un petit village, déguisés en prêtres.

Dans ses meilleurs films, Neil Jordan parvient toujours à installer une dualité poreuse entre le réel et l'imaginaire. Cela confère une aura étrange et psychanalytique dans la relecture de conte qu'est La Compagnie des loups (1984), instaure un second niveau de lecture dans les visions infernales des bas-fonds urbains de Mona Lisa (1986). Cela permet au réalisateur d'instaurer une ambiguïté chez ses personnages quant à leurs sentiments (la romance queer de The Crying Game (1992), l'amour/haine de la condition de vampire dans Entretien avec un vampire (1994) et Byzantium (2012)) et dans leur appréhension du réel magnifié par le mythe (la créature de Ondine (2009)) ou rendu inquiétant par leurs traumatismes (la terreur urbaine de A vif (2007). Nous ne sommes pas des anges aborde la question par le prisme de la croyance religieuse, qui sera plus tard au cœur de la romance tourmentée de La Fin d’une liaison (1999). Le film est une relecture par le scénario de David Mamet du film La Cuisine des anges de Michael Curtiz (1955), lui-même adapté de la pièce éponyme de Albert Husson jouée en 1952. 

L'argument est "mametien" en diable puisque reposant sur une mystification, lorsque les deux évadés Ned (Robert de Niro) et Jim (Sean Penn) se trouvent contraint à se fondre déguisés en prêtre au sein d'une communauté religieuse pour fuir leurs poursuivants. Dans un premier temps, l'approche de comédie certes plaisante semble étouffer le lyrisme de Jordan, ici dans le cadre d'une production studio hollywoodienne. Le quiproquo et les gags prennent le pas sur le questionnement religieux, mais c'est pour privilégier la caractérisation du duo. Le naïf Jim semble étonnamment trouver sa place dans le sanctuaire religieux, davantage par ses interactions avec la communauté bienveillante qu'une foi prononcée. Le plus cynique Ned y voit avant tout un moyen de s'en sortir, mais l'impact que sa couverture va accidentellement avoir sur une mère de famille esseulée (Demi Moore) l'amène peu à peu à davantage d'empathie. Neil Jordan amorce plusieurs situations introduisant un certain mysticisme, qu'il désamorce dès qu'elles s'avèrent trop démonstratives et épiphaniques. Le but n'est pas de dénigrer la croyance, mais de la manifester par prise de conscience ordinaire et terre à terre plutôt que par des supposés miracles. 

Ainsi les larmes coulant des yeux d'une statue de la vierge viennent d'un trou au plafond lors d'une prière désespérée de Ned sur le point d'être pris, le stigmate religieux sanglante vient de la blessure du troisième évadé Bobby (James Russo) lors de la conclusion et diverses compositions de plans et scènes de foules (la procession finale) jouent la double carte de l'ironie et l'imagerie habitée - baignée dans la lumière tour à tour céleste et terreuse de Philippe Rousselot. Il y a la même démarche dans l'architecture oppressante de la prison minière du début de film dont le production design convoque totalement l'iconographie religieuse des enfers. Tout est en fait contenu dans le maladroit et touchant discours que sera contraint de faire Jim, exhortant ceux qui en ressentent le besoin de croire si cela les aides à avancer un jour de plus, mais sans l'injonction et la promesse de châtiment. Jordan filme longuement une foule sensible à ce message, après s'être moqué plus tôt justement des croyants fonctionnant par la peur avec ce policier rongé par la culpabilité d'avoir payé pour du sexe et trompé sa femme. 

Ce n'est qu'après avoir trouvé cet équilibre que Jordan laisse les "miracles" intervenir lors d'un climax spectaculaire où la statue de la vierge joue un rôle clé. C'est pourtant toujours le déclic tout ce qu'il y a d'humain qui déploie l'émotion avec les sursauts héroïques de Ned et Jim. La conclusion maintien d'ailleurs cet entre-deux évitant l'athéisme cynique et le prosélytisme complaisant dans le choix de ses deux héros, rendant logique même si frustrant le lyrisme plus feutré de Jordan durant le film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

mercredi 24 février 2021

Harry dans tous ses états - Deconstructiong Harry, Woody Allen (1998)


 Harry Block est un écrivain tourmenté qui écrit des romans inspirés de sa vie. Certains de ses proches sont furieux de se reconnaître dans les personnages et évènements décrits. Il doit recevoir un hommage à son ancienne école mais il n'a personne avec qui y aller, il s'y rend finalement avec un ami cardiaque, une prostituée noire et son fils qu'il a kidnappé devant son école.

Woody Allen signe avec Harry dans tous ses états un de ses films les plus fous tout en revisitant certaines figures bien connues de son cinéma. Allen retrouve son personnage d’artiste névrosé et immature qu’il place ici dans une situation référentielle à lui-même et à ses influences. Harry Block (Woody Allen) est un écrivain qui nourrit largement sa fiction de son vécu au grand dam de son entourage sur lequel il se dédouane de ses petites lâchetés. Cette attitude se retourne contre lui lorsqu’il s’apprête à être honoré par son ancienne université et qu’il ne trouvera personne pour l’y accompagner. En amont et durant le périlleux voyage, Harry va refaire le film de ses déboires passés et peut-être se remettre en question. 

Le postulat est le même que Stardust Memories (1980) qui était lui-même emprunté à Les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957). Seulement Woody Allen troque la mélancolie de ces deux films pour une véritable furie irrévérencieuse et hilarante qui met à mal le personnage d’Harry. On a une autre réminiscence de Stardust Memories à travers la narration qui entremêle réalité et fiction de l’imaginaire d’Harry à la manière du Huit et demi de Federico Fellini (1963). L’emprunt est moins explicite ici (pas de reprise du noir et blanc, la dimension existentielle et référentielle moins marquée) et le film trouve une fois de plus son identité dans son ton hystérique et vachard. Le titre original Deconstructing Harry est bien plus explicite, puisque le récit s’applique à explorer par strates la psyché d’Harry, entre fiction à charge auto-complaisante et flashbacks faisant office de retour de bâton cinglant. 

Woody Allen ne cherche cependant pas à nous perdre dans ces différents niveaux narratif, mais plutôt à créer un contrepoint permanent qui vise à appuyer la mauvaise foi d’Harry et le conforter dans ses névroses ou à l’inverse l’accabler et le confronter à ces mêmes névroses. Le réalisateur joue la carte de l’absurde avec un festival de dialogues en dessous de la ceinture (qui démontre encore si besoin était qu’Allen est le père de la sitcom moderne), de situations décalées et d’idées formelles aussi folles qu’inventives. Ainsi l’anxiété d’Harry face au regard des autres se manifestera (dans la fiction avec Robin William et dans le réel par lui-même) par le fait de devenir flou aux yeux de son entourage ce qui donne des images incroyables, où l’expérimental sert le gag génial. Les effets de répétitions ou de coupures du montage montrent aussi la manière dont la réalité se vrille pour Harry qui perd pied. 

Woody Allen déploie dans un même film l’incarnation de son personnage et la manière dont il la délèguera à d’autres acteurs lors de ses films suivants (et ce dès Celebrity (1998) à suivre) mais dans une dimension méta où ses autres « lui-même » endossent des atours flatteurs, que ce soit par le casting prestigieux (Robin Williams, Tobey Maguire, Stanley Tucci…) ou le tempérament. Les ex-femmes se dédoublent aussi avantageusement dans la fiction (Demi Moore, Julia Louis-Dreyfus…) et le versant méta vient interroger et juger Harry dans le réel pour le placer face à ses contradictions.

Cette gymnastique narrative et psychanalytique conduit à des mélanges inattendus quand la fiction d’Harry charge à la fois l’ex-femme (en reprenant leur vie conjugale), sa sœur dont il moque la bigoterie juive et règle son compte avec son père. Woody Allen ne se refuse aucune extravagance, ce qui culmine avec un passage aux enfers entre inspiration de Milton et esthétique de peep-show dans un décor incroyable de rutilance rococo obscène. Au final Allen juge avec sévérité l’homme qu’il est tout en étant bien conscient que ses multiples failles nourrissent son art comme le montre un final émouvant et jubilatoire. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

samedi 20 août 2016

Souvenirs d'un été - Now and Then, Lesli Linka Glatter (1995)

Quatre amis d'enfance se trouvent pour préparer la naissance du bébé de l'une d'entre elles. Lorsqu'elles se retrouvent toutes ensemble, elles se remémorent leurs souvenirs d'enfance, pendant les années 70.

Now and Then est un beau teen movie en forme de pendant féminin du classique Stand by me (1986) de Rob Reiner avec lequel il partage plusieurs points : transition de l'enfance à l'adolescence pour les personnages, cadre provincial et atmosphère rétro teintée de nostalgie. Le point négatif qui l'empêche d'égaler son modèle concerne la présence de séquences contemporaines qui même si elles ne concernent que de courts moments en début et fin de film ratent le coche au niveau du ton, de l'implication (on sent les stars venues cachetonner pour trois jours de tournage) et même du casting (quand on voit une Christina Ricci resplendissante vingt ans après le film c'est d'autant plus difficile de croire en Rosie O'Donnell bougonne l'incarnant adulte, idem pour la jeune Thora Birch et Melanie Griffith). Par contre dès qu'il se concentre sur les émois de ces adolescentes, c'est une petite merveille d'émotion.

Respectant le pacte de leur douze ans, Roberta (Christina Ricci/Rosie O'Donnell), Teeny (Thora Birch/Melanie Griffith), Samantha (Gaby Hoffmann/Demi Moore) sont de retour sur les lieux de leur enfance pour accompagner leur amie Chrissy sur le point d'accoucher. C'est l'occasion de se remémorer cet de 1970 où tout a changée pour elles. Le fil rouge du récit sera la résolution de la mort d'un adolescent en 1945, son esprit semblant se manifester aux quatre amies alors qu'elles expérimentent une séance de spiritisme dans un cimetière. "L'enquête" mettra donc en avant leurs traits de personnalité et chacune des problématiques intimes qu'elles rencontrent. Il y a bien sûr les premiers émois amoureux, terrain curieux et inconnu qui sera l'occasion de moments comique avec Chrissy guère informée sur les choses du sexe. Les autres un peu plus au fait voient néanmoins les garçons comme des enquiquineurs turbulents même si les choses vont progressivement changer.

Le scénario aborde des sujets difficiles comme le deuil avec Roberta marquée par la mort de sa mère. Lesli Linka Glatter amène subtilement le sujet, s'inscrivant dans des aspects en apparence anodins puis plus dramatique : la nature de garçon manqué de Roberta se construisant faute d'un modèle féminin (une féminité naissante reniée qu'elle cache en se bandant la poitrine), et un tempérament casse-cou trahissant une fascination morbide pour la mort. Christina Ricci en dure à cuire masquant sa vulnérabilité est épatante, le charisme entrevu dans la géniale Mercredi de La Famille Addams se retrouve ici plus fragile et sans artifice. Les particularités inhérente à l'époque se retrouvent également avec Samantha affrontant le divorce de ses parents, situation encore rare qi la distinge de ses camarades. Les jeunes filles découvrent ainsi les failles du monde des adultes, prolongée en arrière-plan par la brève rencontre d'un vétéran du Vietnam (Brenda Fraser dans un rôle bref).

La réalisatrice cerne bien l'aspect crucial de chaque moment vécu, de chaque nouvelle expérience pour le quatuor. Les moments attendus (une scène de premier baiser adorable de Christina Ricci) sont réussis mais c'est réellement quand il scrute l'amitié fusionnelle dans les instants intimistes et les confessions de chacune que le film est le plus touchant. Un moment gênés entre Roberta et Chrissy lui reprochant ses pulsions morbides, l'aveu de sa situation familiale difficile par Samantha (et Teeny la réconfortant avec la liste de leurs sitcom favorites aux familles recomposées) où le soutien silencieux des amies quand Roberta connaîtra les circonstances de la mort de sa mère, tout cela est merveilleusement observé et interprété.

On sent le changement intime et celui du regard des jeunes filles sur le monde pour le pire et le meilleur lorsque le mystère sera résolu. Visuellement les scènes contemporaines sont d'une rare platitude, trahissant le passif plutôt télévisuel de Lesli Linka Glatter. Elle se montre bien plus inspirée dans la narration en flashback avec une photo diaphane baignée de couleurs pastel capturant l'innocence de l'atmosphère pavillonnaire rétro 70's - belle direction artistique de Gershon Ginsburg. L'insouciance (les baignades, les balades à vélo) est aussi communicative que la mélancolie suspendue (Teeny regardant Love Story depuis le toit de sa maison d'où dépasse l'écran du drive-in) et la complicité des jeunes actrices (toutes nominées aux Young Artist Awards en 1996). Pour ne rien gâcher, la bande-son rétro est fabuleuse (les Supremes, Jackson Five, Allman Brothers, les Monkees, Badfinger...) et fait décoller régulièrement le récit. Un petit bijou méconnu qui a gagné son aura culte avec le temps - après un accueil mitigé dû à la familiarité avec Stand by me - au point de susciter récemment des rumeurs de remake pour une série.

Sorti en dvd zone 1 chez New Line et doté de sous-titres anglais