Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 5 septembre 2024

High Spirits - Neil Jordan (1988)


 Peter Plunkett est le propriétaire d'un vieux château irlandais transformé en maison d'hôtes. Endetté auprès d'un homme d'affaires américain, Plunkett décide de transformer le château en attraction touristique en faisant jouer les fantômes à ses employés. La supercherie est vite découverte, mais le château s'avère également abriter de véritables fantômes.

En cette année 1988, il y avait sans doute un film de trop entre le Beetlejuice de Tim Burton et High Spirits de Neil Jordan, les deux films œuvrant dans la comédie fantastique sur fond de maison hantée et de fantômes. Neil Jordan signait là son premier film américain (même si dans le cadre d'une coproduction entre l'Irlande et l'Angleterre) et allait malheureusement rencontrer un échec cuisant au box-office, avec la frustration d'avoir été privé du final cut durant la postproduction. Le scénario suit une tonalité entre tradition gothique et regard plus distancié et ironique, les deux s'équilibrant par le mélange de pure loufoquerie et de romantisme. Cela se tient par l'argument voyant le châtelain irlandais ruiné Plunkett (Peter O'Toole) tenter d'éponger ses dettes en transformant son château en ruine en hôtel supposément hanté. Un peu à la manière de Beetlejuice justement, les hôtes qu'il va attirer le temps d'un séjour improvisé sont trop au fait des codes de l'épouvante (les enfants évoquant Les Griffes de la nuit de Wes Craven), trop "américains" et cyniques, ou trop autocentrés sur leurs petits problèmes futiles pour ressentir le moindre effroi en ces lieu.

Les efforts maladroits de Plunkett et de son personnel pour mettre en scène des manifestations spectrale donne lieu à des séquences extravagantes, spectaculaires et gentiment coquines qui surprennent, la filmographie de Neil Jordan ne nous ayant jusque-là pas habitué à ce genre d'humour splapstick décomplexé - même s'il renouvèlera avec le même insuccès commerciale la tentative avec Nous ne sommes pas des anges (1989) son second film américain. Le casting est génialement outré dans ses performances, notamment Peter O'Toole totalement naturel en vieux dandy alcoolique, Beverly D'Angelo en américaine moderne dépressive. La durée resserrée (à peine 1h30) du film empêche de mieux caractériser les autres personnages aux backgrounds potentiellement intéressant (le couple improbable entre l'aspirant prêtre joué par Peter Gallagher et la vamp incarnée par Jennifer Tilly) ou de creuser la satire en germe avec ce parapsychologue (Martin Ferrero) faisant de l'occulte un commerce, et qui va rapidement démasquer la supercherie.

Lorsque de vrais fantômes finissent par faire leur apparition, Neil Jordan jongle habilement entre une tradition de fantastique britannique décalée (façon L'Esprit s'amuse de David Lean (1945)) et authentique romance gothique. Le réalisateur renoue là avec un des thèmes majeurs de sa filmographie, le questionnement de la réalité du mythe, de la fable et du conte, ainsi que son influence sur les individus, thèmes explorés dans La Compagnie des loups (1984), Nous ne sommes pas des anges (1989), Entretien avec un vampire (1994), La Fin d'une liaison (1999) ou Ondine (2009). Seul hôte bienveillant du château, Jack (Steve Guttenberg) sera le premier à distinguer les fantômes, et s'émouvoir du sort de Mary (Daryl Hannah) revivant depuis 200 ans l'assassinat que lui infligea son époux (Liam Neeson) durant la nuit de noce de leur mariage arrangé. Jack parvient momentanément à stopper la boucle meurtrière, et va tomber amoureux d'une Mary à la douceur aux antipodes de la froideur de sa vraie épouse Sharon (Beverly D'Angelo). 
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L'équilibre entre la noirceur de ce romantisme morbide et la veine burlesque du film fonctionne plus ou moins bien. Le sort funeste de Mary revivant éternellement son assassinat rappelle la malédiction d'une perpétuelle réminiscence chez les êtres surnaturels de Jordan (Kirsten Dunst piégée dans un corps d'enfant avec des désirs de femme adulte dans Entretien avec un vampire, Gemma Aterton traversant les siècles en étant conditionnée à rester une prostituée dans Byzantium (2013), mais l'on sent aussi de grosses compromissions altérant l'originalité du film. La dynamique entre Jack et Mary n'est ainsi pas sans rappeler dans sa naïveté le Splash de Ron Howard (1984), premier grand succès de Daryl Hannah où elle formait un couple candide et décalé avec Tom Hanks. La noirceur et la sensualité qui traversent l'ensemble détonne néanmoins pour ce genre de comédie grand public, tant dans certaines situations (littéralement une scène de sexe quasi-nécrophile) qu'un propos qui heurterai sans doute plus un public contemporain (l'attirance de Sharon pour le fantôme Liam Neeson, assassin de son épouse certes mais plus viril et attirant que Jack).

Formellement le tout baigne dans un bel écrin gothique, avec malgré le côté décalé une superbe direction artistique, entre les vues majestueuses du château réhaussées par les matte-painting de Derek Meddings, la photo d'Alex Thompson baignant dans une atmosphère british brumeuse et menaçante - ainsi qu'un beau score de George Fenton, compositeur fétiche de Jordan. La pyrotechnie des effets spéciaux modernes dénote presque avec ses morceaux de bravoures à la Poltergeist ou Ghostbuster. Mais là encore, dès que le côté romantique, gothique et torturé prend le pas c'est très prenant avec les apparitions saisissantes de Daryl Hannah, sa présence vulnérable et un travail habile dans le maquillage et les éclairages pour donner une teinte tour à tour spectrale, pourrissante ou éclatante à sa peau - et mettant ainsi à l'épreuve l'attirance et l'amour de Jack. Donc imparfait sur plusieurs points (on comprend que ce soit Beetlejuice qui ait remporté le jackpot) mais très singulier et ne manquant pas de charme.

Disponible en streaming sur Mycanal ou sorti en bluray anglais

vendredi 10 mai 2024

La Nuit des généraux - The Night of the Generals, Anatole Litvak (1967)


 Varsovie, 12 décembre 1942 : Maria Kupiecka, une prostituée qui travaillait secrètement pour le renseignement allemand, vient d'être sauvagement assassinée, alors que dans Varsovie se profilent les prémices de la destruction du ghetto de Varsovie. Selon un témoin, le meurtrier serait un général de la Wehrmacht (reconnu à la bande rouge distinctive sur le pantalon de sa tenue d'officier). L'enquête est confiée au major Grau. Ce dernier ne tarde pas à soupçonner trois hommes sans alibis : le général Kahlenberge, le général Seydlitz-Gabler et le général Tanz

La Nuit des généraux est un assez captivant mélange de thriller et de film de guerre, dans le cadre d'une prestigieuse coproduction internationale orchestrée par Sam Spiegel. Le film adapte le roman éponyme de Hans Hellmut Kirst publié en 1962, et auquel il incorpore des éléments de La Culbute de James Hadley Chase datant de 1952. On reste dans cette tonalité haut de gamme avec un scénario écrit par Joseph Kessel et Paul Dehn (ainsi que Gore Vidal pas crédité) et l'impressionnant casting dominé par Peter O'Toole et Omar Sharif (acceptant leurs rôles par redevabilité à Sam Spiegel qui fit d'eux des stars avec Lawrence D'Arabie (1962)), et comprenant aussi Donald Pleasence, Charles Gray (l'occasion d'avoir des interactions entre deux Blofeld) et Tom Courtenay.

Le récit se divise entre trois époques, deux longuement exposées et rapprochées temporellement avec la Pologne de 1942 et la France de 1944, et une plus lointaine entrecoupant les deux premières et se déroulant vingt ans plus tard. Le lien entre ces périodes concerne des assassinats sadiques dont furent victimes des prostituées et dont les suspects se dégagent assez vite avec trois généraux sans alibis le soir des faits. Cette narration sert la mécanique de l'enquête criminelle à travers l'abnégation et la droiture du Major Grau (Omar Sharif) en charge de l'enquête, mais aussi un certain portrait des hautes sphères de l'armée allemande au fil de la Seconde Guerre Mondiale. La première partie brosse le portrait d'un roublard intriguant avec le général Kahlenberge (Charles Gray), du mystérieux et secret Seydlitz-Gabler (Donald Pleasence) et de l'inquiétant héros de guerre Tanz (Peter O'Toole). La facilité des deux premiers à se dérober aux questions de Grau, puis les pulsions sadiques étalées à une échelle spectaculaire et sanglante pour Tanz (avec une traque sanglante et destructrice des résistants dans le ghetto de Varsovie) dressent une impunité des officiers allemands qui rend le coupable potentiel insaisissable et inaccessible.

La seconde partie parisienne, sur fond de défaite imminente alors que les Alliés se rapprochent dangereusement de la capitale, change la dynamique. Grau retrouvant ses trois anciens suspects décide de reprendre son enquête, aidé de l'inspecteur Morand (Philippe Noiret). La toile de fond dresse des officiers allemands aux abois pour des raisons différentes. D'un côté e fameux complot Walkyrie visant à assassiner Hitler (dépeint dans le détail par le film Walkyrie de Bryan Singer (2006)) ramènent l'individualisme et les ambitions personnelles pour sortir du conflit en évitant le chaos promis par le jusqu'au boutisme du Führer. De l'autre notamment les ressources ne sont plus les mêmes pour assouvir les élans meurtriers de Tanz forcé de prendre une permission durant laquelle il va se défouler d'une autre manière, peut-être déjà expérimentée. 

Anatole Litvak navigue très bien entre les périodes, personnages et enjeux à l'échelle intime et géopolitique - les conséquences de l'attentat raté sur l'enquête débouchent sur un rebondissement mémorable. La tension se fait froide mais prenante dans la partie concernant le complot, réellement angoissante lorsque la vérité s'éclaircit quant à la partie criminelle, et plutôt touchante grâce aux points d'ancrage bien introduit que sont Philippe Noiret, Omar Sharif, Tom Courtenay et Joanna Pettet. C'est du travail bien fait et une logistique parfaitement menée auxquels il manque néanmoins un petit éclair formel, une bizarrerie et inventivité plus imprévisible notamment sur la partie thriller trop sage.

Cela est rattrapée par les prestations du casting. Peter O'Toole ravive toute l'ambiguïté, l'étrangeté et la tension déjà présents dans son incarnation de Lawrence d'Arabie mais, au lieu de servir un héros aux pieds d'argiles il s'agit là de personnifier un véritable monstre. L'acteur est vraiment impressionnant, entre le froid calcul et les pulsions meurtrières (en sourdine ou sous couvert du pouvoir militaire) où se maintient une attitude raide et un regard dément. Omar Sharif est particulièrement habité dans sa soif de justice au-dessus des enjeux militaires qui l'entourent, tandis que Philippe Noiret (à l'anglais toujours aussi impeccable dans ses rôles internationaux) impose un flegme humaniste.

La partie contemporaine est là pour traduire visuellement (et jouant sur l'évolution des environnements entre passé sous Occupation et présent) et  thématiquement la rupture, la vérité et surtout la justice se dessinant enfin. Le film ose tout de même montrer une frange d'ancien nazis célébrant leurs hauts faits passés dans l'Allemagne contemporaine, la trame policière les confrontant après les crimes de guerres à leurs abjections privées restées impunies durant cette période. Comme toujours il manque ce soupçon de génie à Litvak pour rendre la confrontation finale plus mémorable visuellement, mais la construction efficace du film rend tout de même la conclusion très puissante. Une superproduction originale et ambitieuse.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

 

dimanche 24 décembre 2023

Lawrence d'Arabie - Lawrence of Arabia, David Lean (1962)

 Pendant la Première Guerre mondiale, Thomas Edward Lawrence est lieutenant de la British Army. Il est réputé pour son attitude extravagante. Malgré l'opposition du général Archibald Murray, M. DrydenN 1 du Bureau arabe l'envoie auprès du chérif arabe Fayçal ibn Hussein qui se révolte contre les Turcs de l'Empire ottoman. Malgré l'avis du colonel Brighton, Lawrence va se prendre au « jeu » de cette révolte arabe, notamment après la marquante bataille d'Aqaba en 1917. Il commence à intéresser les médias et devient peu à peu une légende dans les rangs arabes.

Le succès public et critique de Le Pont de la rivière Kwaï (1957) amorce l’ère du gigantisme, de la fresque historique et romanesque pour tous les films à venir de David Lean. Lawrence d’Arabie, portrait à la fois épique et intimiste de T.E. Lawrence, confirme ce virage et demeure le film le plus célébré du réalisateur. T. E. Lawrence passa à la postérité pour ses hauts faits durant la grande révolte arabe de 1916-1918 où, agent de liaison britannique, il se lia aux différentes tribus et adopta leurs mœurs tout en étant partie prenante stratégique et sur le front des différentes batailles contre l’empire Ottoman turc. Devenu une véritable figure médiatique grâce aux reportages hagiographiques que lui consacrèrent les journalistes américains, Lawrence rédigea (d’abord sous une forme abrégée, une plus complète étant destinée à sortir 50 ans après sa mort) ses exploits et sa pensée dans Les Sept Piliers de la sagesse, grand succès littéraire à sa sortie. 

Le cinéma s’intéresse très tôt à son destin, et ce du vivant même de Lawrence puisque le producteur Alexandre Korda (dans sa démarche de produire des fictions autour des grandes figures et exploits britanniques) le sollicite en vue de produire une biographie lui étant dédiée, mais se heurte au refus de l’intéressé. Korda tente de relancer le projet après la mort de Lawrence (en 1935), mais sera cette fois bloqué par le contexte politique puisqu’à la fin des années 30 la Turquie est un possible allié des Anglais pour la Deuxième Guerre Mondiale et rend donc difficile l’évocation nécessaire de l’empire Ottoman. Il faudra la fin des années 50 et un partenariat entre le producteur Sam Spiegel et le studio Columbia pour que le projet aboutisse, le ticket gagnant de Le Pont de la rivière Kwaï étant reconstitué lorsqu’ils convaincront David Lean d’accepter le projet. Ce dernier a désormais l’expérience d’un tournage rugueux et à grande logistique, ainsi que la vision pour porter le projet au plus haut niveau artistique. 

L’introduction sur la mort accidentelle de Lawrence (Peter O'Toole) puis les témoignages contrastés au sortir de son enterrement sèment le trouble sur sa personnalité. Végétant dans des besognes fastidieuses au Caire, il nous apparaît comme un excentrique s’insérant difficilement dans la discipline de l’armée. Sa connaissance du monde arabe va cependant lui permettre d’obtenir une mission « d’observation » qui lui servira de marchepied pour nourrir son tempérament rêveur. David Lean endosse pleinement dans la première partie tout le registre épique et mythologique visant à magnifier le geste de Lawrence. La célèbre transition passant de l’extinction du feu d’une allumette au lever du soleil au cœur du désert nous fait basculer de la réalité terne à un monde fantasmé et de tous les possibles. Le thème de Maurice Jarre éclate dans toute sa splendeur et les visions se font grandioses, avec ce plan d’ensemble où les silhouettes de Lawrence et son guide avancent à dos de dromadaire dans un panorama monumental. La rencontre avec les alliés relève presque du conte dans la sidération ressentie par les idées formelles de Lean (Cherif (Omar Sharif) surgissant lentement du fin fond de l’horizon désertique), ou du pur récit picaresque par la caractérisation pittoresque et attachante de Aouda Abou Tayi (Anthony Quinn à l’interprétation fantasque). 

La figure de Lawrence dessine progressivement les contours du héros, de l’élu et du prophète apte à concentrer les intérêts de chaque camp et à rassembler sur son nom les plus démunis à qui il offre un glorieux idéal. David Lean passe tout d’abord par la pure « anglicité » du personnage, dépourvu cependant d’esprit colonial. Lorsqu’il décide de trouver seul son chemin dans le désert après le meurtre de son guide, il fait confiance à ses aptitudes d’occidental symbolisées par sa boussole, et c’est en entonnant un chant paillard anglais renvoyé par l’écho d’un canyon qu’il retrouve les troupes en déroute du prince Fayçal ibn Hussein (Alec Guinness). C’est une méditation solitaire puis une épiphanie quasi religieuse dans le désert qui lui donne l’idée de l’attaque du port stratégique d’Aqaba. Même traitée en partie sous forme d’humour, le fait que les deux petites frappes Farraj (Michel Ray) et Daoud (John Dimech) renoncent à le dépouiller dans ce moment puis décident de le suivre participe à cette édification du mythe. Les dialogues confèrent ensuite à notre héros la ruse d’un Ulysse pour convaincre le cynique Aouda, et l’aura conjuguée du prophète et du messie conscient de sa destinée lorsqu’il retournera seul sauver un compagnon dans le désert. Tout cela contribue à le transformer dans l’habit, le port et l’impact sur autrui en Lawrence d’Arabie, être prescient et presque divin apte à rassembler sous son seul nom.

La bascule se fait notamment par l’adoption de l’habit des bédouins. Dans la réalité l’intérêt de Lawrence pour le monde arabe lui fit avant même sa carrière militaire (il eut entre autres une carrière d’archéologue) connaître et adopter les mœurs du monde arabe, ce qui sera un atout au moment de ses exploits. Mais la construction subtile et évocatrice de Lean nous fait ressentir cela sans appuyer, et porte en germe tout ce qui perdra par la suite Lawrence. Peter O'Toole n’interprète pas du tout son personnage sur un registre imposant et viril, mais plutôt dans une incarnation habitée et mystique, accentuée par le contraste de son physique caucasien (cette blondeur et ces yeux bleus si frappants) et la présence immaculée de son habit blanc de bédouin. Il y a un narcissisme latent ressenti dans certaines situations et dialogues, comme lorsqu’il se compare à Moïse avant de traverser le Sinaï. Il y a une indéniable dimension gay dans la préciosité du jeu de Peter O’Toole, ce penchant refoulé se conjuguant à sa grandeur naissante et y jetant le trouble. Cela se ressent notamment à travers le personnage de Cherif, violemment hostile tout d’abord puis empreint d’une admiration, d’une amitié et peut-être plus souligné dans des situations ambiguës et la sensibilité du jeu d’Omar Sharif (qui préfigure son incarnation magnifique du Docteur Jivago (1965).

En prenant au pied de la lettre l’idolâtrie dont il fait l’objet, Lawrence laisse de plus en plus visible cette part de refoulé. David Lean met habilement en parallèle ces deux facettes. Aux sautillements de ballerine sur le toit d’un train qu’il vient d’attaquer succède pour Lawrence le regard de défi envers un homme échouant à l’assassiner d’un coup de revolver. Notre héros se trouve exposé par ce possible penchant de plus en plus visible et son sentiment de toute puissance, ce qui le conduira à tomber enfin lorsqu’il sera emprisonné et subira les sévices des Turques dans une pure séquence masochiste. La seconde partie offre ainsi une lente déconstruction de toute la légende construite au départ. Lawrence est rattrapé par sa propre humanité, la peur et sa conscience d’être un homme ordinaire. C’est en s’extrayant des enjeux géopolitiques qu’il a construit son mythe et convaincu les foules, c’est en laissant le contexte et les décideurs reprendre leurs droits qu’il redescend de son piédestal. 

Les frères d’armes bédouins ne le suivent que quand leur intérêt matériel est en jeu, les politiques arabes comme anglaise se retirent une fois que Lawrence à avancé pour eux leur pion, et les suiveurs les plus fidèles décèdent de façon tragique dans un douloureux retour à la réalité. La beauté du geste glorieux laisse place à la sanglante et sans panache prise de Damas. Dans les années qui suivirent ses exploits, Lawrence n’eut de cesse que d’enterrer son mythe, endossant des pseudos (J.H. Ross, Shaw)  lors d’autres missions assignées par l’armée, et s’engageant dans des domaines très éloignés de ses compétences connues (le sauvetage aérien par exemple) comme pour fuir l’alter-ego écrasant qu’il s’était façonné. David Lean sème quelques pistes tout au long du film (le couple illégitime de ses parents faisant de son nom un poids, cette possible homosexualité refoulée) sans jamais rien affirmer et rend par ce choix Lawrence d’autant plus fascinant et opaque. Il fallait bien près de quatre heures pour capturer tous les pans de la personnalité de cet homme insaisissable, David Lean offrant là une fresque dont le souffle s’avère toujours aussi puissant, dans son film le plus admiré. 

Sorti en bluray français chez Sony

mardi 24 août 2021

Stardust, le mystère de l'étoile - Stardust, Matthew Vaughn (2007)


 Pour conquérir le cœur de son véritable amour, Tristan Thorn pénètre dans le royaume interdit afin de retrouver une étoile tombée du ciel qui a pris forme humaine.

Les blockbusters de la première moitié des années 2000 furent marqués par le succès de la trilogie du Seigneur des Anneaux et de la saga des Harry Potter. Dès lors l’adaptation des classiques plus ou moins connus de l’heroic fantasy devient un filon lucratif qui exploite au choix la veine épique de Peter Jackson ou celle plus féérique des Harry Potter, voire les deux avec la trilogie des Chroniques de Narnia. Il y a autant de plus ou moins grandes réussites (Chroniques de Narnia, Les Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire…) que de francs ratages (Donjons et Dragons, Eragon et autre Le Septième fils de sinistres mémoires) dans le lot, mais tous semblent beaucoup trop marqués par l’influence formelle du Seigneur des Anneaux, ou tonale de Harry Potter, au point de générer quelques stéréotypes filmiques – le premier volet des Chroniques de Narnia gonflé d’une longue bataille médiévale absente du livre. 

Stardust de Matthew Vaughn va venir apporter un sang-neuf bienvenu, ces éléments détonants venant en grande partie de sa source, le livre éponyme de Neil Gaiman. Que ce soit dans ses romans ou ses comics, l’approche de Neil Gaiman se trouve souvent dans un juste équilibre entre pure création d’univers, pastiche, veine référentielle et mythologique. C’est particulièrement vrai lorsqu’il se frotte au à l’heroic fantasy ou plus spécifiquement au contre de fée dans des romans comme Neverwhere ou Stardust, l’ironie et l’humour tout britannique se disputant à un vrai sens du merveilleux. C’est là le deuxième film de Matthew Vaughn qui tant dans sa carrière initiale de producteur (Arnaques, Crimes et Botanique (1998), Snatch (2000)) que de réalisateur vise lui aussi à déconstruire les genres auxquels il s’attaque, auréolés désormais d’une dimension plus irrévérencieuse (les détracteurs diront puérile) et pop dans la relecture du film de super-héros Kick-Ass (2010) ou d’espionnage Kingsman (2015). Vaughn repère donc très vite à la lecture la matière qu’il pourrait tirer de Stardust et va chercher à en tirer un croisement en Princesse Bride de Rob Reiner (1987, réussite majeure en termes de conte de fée décalé) et Midnight Run de Martin Brest (1988), petit mètre-étalon de la course-poursuite mâtinée de comédie. 

La tonalité adulte sombre, cruelle et sexuelle du livre éloigne la perspective d’un film grand public mais Vaughn tout en l’édulcorant en maintient l’esprit. La veine absurde qui reposait grandement sur la touche référentielle littéraire dans le livre (citations ou passage écrit dans le style de Shakespeare, Laurence Sterne, John Bunyan) se traduit ici par des acteurs à contre-emploi (Robert de Niro en pirate queer), l’humour noir appuyé et un environnement certes décalé/merveilleux mais toujours so british. Cela permet d’amener la thématique typiquement anglaise du clivage de classe avec le jeune héros Tristan (Charlie Cox) freiné dans ses amours pas sa condition modeste. La belle Victoria (Sienna Miller) le rejette au profit d’un rival nanti (Henry Cavill) et ne lui donnera sa main qu’à la condition de lui ramener un morceau d’étoile filante qu’ils ont regardé ensemble traverser le ciel nocturne. Démarre là une folle aventure où ladite étoile va prendre les traits de la belle Yvaine (Claire Danes), poursuivie également par une sorcière en quête d’immortalité (Michelle Pfeiffer) et les héritiers du royaume de Stormhold.

Le film mène avec brio le récit d’apprentissage dans l’assurance et maturité prise par Tristan au fil de l’aventure, et la romance délicate avec Yvaine. Les élans macabres qui caractérisent les méchants sont là pour souligner la vacuité et le narcissisme de leurs ambitions, traduites par les morts grotesques et inattendues de la fratrie royale ou la décrépitude physique de la sorcière (Michelle Pfeiffer parfaite de second degré pour s’amuser de son vieillissement). Le traitement des amoureux navigue lui entre trivialité plaisante de screwball comedy et romantisme naïf où la promiscuité des corps, la sensualité n’est pas exclue. Matthew Vaughn exprime cela visuellement dans la trajectoire des personnages. En poursuivant une femme ne partageant et ne méritant pas son affection, Tristan reste figé dans ses complexes, sa timidité et sa basse extraction. Réellement amoureux et aimé en retour, il devient peu à peu un beau jeune homme courageux et plein de panache. Yvaine habituée à observer avec envie les amours des humains à distance, depuis les cieux, goutte enfin ce doux sentiment qui trahit à la fois sa nouvelle condition terrestre (la maladroite et touchante déclaration d'amour dans la roulotte) et sa nature d’astre. 

Lorsqu’elle se trouve apaisée et aimante entre les bras de Tristan, elle brille dans un effet luminescent tour à tour discret et étincelant. La sidération et l’émerveillement du conte de féé fonctionne ici à la fois dans le contemplatif (fabuleuse arrivée d’une licorne dans un sous-bois qui lorgne sur le Legend de Ridley Scott (1985), une veine d’épouvante réussie (la longue séquence de l’auberge) et la grande réussite des décors. La direction artistique s’appuie en partie sur le travail de Charles Vess (qui dessina l’adaptation comics du livre de Neil Gaiman) et dont Matthew Vaughn à la judicieuse idée de traduire toutes les idées en dur. Les extérieurs filmés en Angleterre, Écosse et Islande sont magnifiquement mis en valeur (même si quelques effets à la Peter Jackson pointent ici et là pour perdre les personnages dans l’immensité du décor) et les intérieurs studios sont stylisés à souhait. Le Royaume de Stormhold, l’incroyable bateau de pirate volant ou l’antre des sorcières possèdent cet équilibre entre nature tangible et merveilleux dans l’extravagance de leur design, de leur photographie.

 La bande-originale d’Ilan Eshkeri brille dans la pétaradante manifestation de l’épique et de la féérie (les pistes Shooting Star et The Star Shines soulignant l’arrivée puis l’épanouissement de la brillance d’Yvaine) mais aussi dans les instants de romance intimiste. Stardust malgré son échec en salle à l’époque s’avère donc un des avatar d’heroic fantasy vieillissant le mieux désormais et fait office de beau pendant contemporain à Princesse Bride. Le meilleur film de Matthew Vaughn ? Certainement !

Sorti en bluray et dvd zone   français chez Paramount

lundi 28 mars 2016

Comment voler un million de dollars - How to Steal a Million, William Wyler (1966)

Charles Bonnet possède une impressionnante collection d'art, dont il vend parfois quelques pièces à d'autres amateurs. Seul problème, les œuvres sont en fait d'ingénieuses imitations. Par défi et orgueil, il accepte de prêter une somptueuse statuette à un musée : la Vénus de Cellini. Ce qu'il ignore, c'est que la fameuse statuette va faire l'objet d'une expertise. Sa fille, inquiète, décide de régler l'affaire à l'aide d'un séduisant inconnu, qu'elle prend pour un voleur...

How to Steal a Million est la troisième collaboration entre William Wyler et Audrey Hepburn et si elle n'atteint pas les hauteurs de la romance Vacances Romaines (1953) ou l'audace du drame La Rumeur (1961), cela reste un excellent divertissement. Le film croise comédie romantique et film de casse avec un charme de tous les instants et sans que les deux genres se parasitent. Le motif du vol est en effet avant tout sentimental, mené par des personnages honnêtes tout au étant au fait des monde criminel.

Nous aurons d'abord Nicole Bonnet (Audrey Hepburn), fille de faussaire bientôt victime de l'arnaque de trop alors qu'une fausse statuette prêtée à un musée s'apprête à être expertisée et le démasquer. Seul planche de salut, faire appel au cambrioleur Simon Dermott (Peter O'Toole) que quelques indices semblent pourtant bien placer du bon côté de la loi. Mais lorsque l'amour s'en mêle les deux vont se laisser griser, Nicole tout en cherchant à sauver son père (Hugh Griffith) n'est pas mécontente d'avoir recours à ce séduisant voleur et Simon ira jusqu'au bout du jeu pour les beaux yeux de cette française.

Audrey Hepburn qui approchait la quarantaine (et ne s'aventurera dans le rôle de la maturité que l'année suivante avec l'excellent Voyage à deux de Stanley Donen) déborde à nouveau de candeur et de charme pour fissurer l'honnêteté de Peter O'Toole. L'acteur excelle dans un jeu décalé et subtil dont l'outrance dissimule autant qu'il dévoile les aptitudes criminelles du personnage. Forçant le trait dans le côté faux dur à coup d'intonations parodiques et de postures bravache, son brio s'exprime dans l'action sans se départir de cette fantaisie lors de la longue et excellente scène de casse. La sécurité est forcée par une psychologie de l'absurde brillamment amenée, rendant la séquence aussi drôle que haletante.

Les meilleurs moments sont donc ceux où Audrey Hepburn vulnérable et démunie fait céder Peter O'Toole qui nous font fondre, on pense à l'ultime entrevue avant le casse où ses larmes lui font changer d'avis, toutes les perches tendues pour la dissuader ou la délicieuse promiscuité dans un placard balai. William Wyler emballe l'ensemble avec élégance dans un Paris glamour et touristique à souhait, secondé par les superbes décors façonnés par Alexandre Trauner (le musée oula demeure des Bonnet) et une Audrey Hepburn plus chic que jamais, arborant une nouvelle tenue Givenchy (avec un dialogue qui se moque gentiment du lien de l'actrice au couturier) à chaque scène. Une manière de célébrer le charme français tout en se moquant gentiment des américains à travers le personnage d'Eli Wallach, collectionneur "possesseur" plus qu'homme de goût. Un Wyler mineur mais débordant de charme.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox