Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 30 mars 2016

Les Voyages de Sullivan - Sullivan's Travels, Preston Sturges (1941)

Un réalisateur de films renommé pour ses comédies explique à son patron que, pour son prochain long métrage, il veut réaliser un film qui soit le reflet de la vie, un film qui montre au plus près la vie d'un homme ordinaire et les problèmes qu'il peut rencontrer. Un film ancré dans la réalité qui se nommerait O Brother Where Art Thou. Mais son patron lui fait comprendre qu'il n'a aucune idée de ce qu'est la misère, qu'il n'y a jamais été confronté. Sullivan décide alors de se glisser dans la peau d'un clochard. Il va s'habiller avec des vêtements en mauvais état et s'en aller avec seulement dix sous en poche. Sur son chemin, il rencontrera une charmante jeune femme qui l'accompagnera dans son délicat périple...

Preston Sturges signe un de ses chefs d’œuvres et sans doute son film le plus populaire (même si incompris en son temps) avec Sullivan’s Travel. Le film est le quatrième du fulgurant enchaînement qui, de Gouverneur malgré lui (1941) à The Great Moment (1944) le plaça au sommet de la Paramount où il inaugura la transition de scénariste à réalisateur à Hollywood. Durant toute cette période dorée, Preston Sturges développa un art comique fonctionnant autant sur la comédie de situation que du splapstick où il introduisait les codes d’autres codes visuels comme le cartoon. A cela s’ajoutait des sujets sociaux audacieux marqués par la Grande Dépression et le contexte de la Seconde Guerre Mondiale : la corruption dans Gouverneur malgré lui, la fascination pour l’uniforme dans Héros d’occasion (1944), la difficulté à joindre les deux bouts du couple de Christmas in July (1940) ou encore la situation de fille-mère dans Miracle au village (1944). Dès lors on aura tôt fait d’assimiler Sturges à un alter-ego de Frank Capra à la Paramount mais la folie douce du réalisateur le rend définitivement unique et d’autant plus dans le déroutant mélange de drame et de comédie que constitue Sullivan’s Travel. Le scénario fonctionne d’ailleurs sur cette absence de choix d’une tonalité unique dans le traitement d’un sujet social, Preston Sturges l’ayant écrit en réaction de ses collègues réalisateurs de comédies transformés en prêcheurs plombant dès lors qu’il fallait délivrer un « message ».

C’est donc ce type de protagoniste que met en scène Sturges avec le réalisateur de comédie John L. Sullivan (Joel McCrea) soucieux de désormais filmer la réalité, la vérité de la misère sociale que vit le peuple. Cette volonté louable ne repose pourtant que sur des formules grandiloquentes et creuses alors que, comme lui font remarquer ses producteurs, il n’a jamais vécu dans le dénuement. Sullivan prend ainsi le défi au pied de la lettre, partant à l’aventure sur les routes en guenilles, barbe de trois jours et dix cents en poches pour ressentir cette pauvreté qu’il souhaite filmer. Preston Sturges montrera cette connaissance et compréhension progressive des bas-fonds par Sullivan en délestant peu à peu le film de ses effets. Toutes les premières tentatives d’immersion du héros seront désamorcés par des éléments associés à sa vraie existence et rende ainsi l’expérience artificielle. La fuite en avant est donc sources de séquences comiques délirantes comme une poursuite survoltée entre le car dépêché par le studio pour suivre Sullivan et ce dernier réfugié dans le bolide d’un gamin. 

Les effets appuyés, les gags grotesques et les attitudes outrancières nous signifient que nous sommes toujours dans le monde du cinéma et laissent toujours une porte de sortie, involontaire certes, mais bien réel à Sullivan. Les échappées s’avèrent relativement confortable avec la rencontre d’une veuve avenante, la fuite en camion le ramènera au hasard à Hollywood et même le premier contact avec la pauvreté n’est pas totalement éloigné de son quotidien. Ce sera avec Veronica Lake, actrice ratée sur le point de quitter Hollywood. Celle-ci dans un de ses premiers rôles majeurs incarne idéalement la dualité du film, son allure glamour dénotant avec les tirades désabusées et l’air blasé de celle qui a échouée et renoncée. 

L’état de pauvreté est synonyme d’empathie et de monstruosité pour Sturges qui montre la solidarité que suscite ce dénuement (Veronica Lake offrant un repas à Sullivan malgré sa propre situation critique) mais aussi sa violence lorsque Sullivan sera agressé par un mendiant à qui il a pourtant donné l’aumône. Avec Veronica Lake comme partenaire dans sa quête, Sullivan va alors s’enfoncer plus profondément dans la fange. Les éléments comiques se font plus rares tant dans le dialogue que par la mise en scène, Sturges orchestrant de saisissants tableaux de misères entre soupe populaire, lit de fortune et météo capricieuse. Pourtant même là le parcours est vicié par une échappatoire toujours possible vers le confort de sa villa hollywoodienne quand le tout devient trop insoutenable.

Il faudra attendre la dernière partie pour que le chemin de croix de Sullivan en soit vraiment un. Il va alors goûter à l’anonymat ordinaire du pauvre, exposé à la violence et à la justice arbitraire où son identité se limite à ses moyens misérables. Devenu « l’égal » de ceux qu’il n’a fait qu’observer de loin jusque-là, il va enfin pouvoir partager ce qui leur réchauffe le cœur dans cette douloureuse existence : le rire. Sturges passe d’ailleurs par la chaleureuse empathie d’autres opprimés, les noirs, pour montrer la prise de conscience de Sullivan. La caméra durant le reste du film aura illustrée la foule des hobos comme une entité collective réunie par une affliction commune mais, lors de la projection d’un dessin animé qui égaiera leur vie pour quelques minutes, Sturges filme les visages s’illuminer de rire de manière isolée. 

Les pauvres bougres retrouvent une identité, une nature tangible par une bonne humeur passagère leur rendant leur humanité, cet éveil étant aussi de Sullivan dont nous partageons le regard. Ce qu’il sait faire de mieux, c’est divertir et ce n’est qu’ainsi qu’il rendra hommage aux démunis qui n’ont que faire de retrouver à l’écran une misère qu’ils ne connaissent que trop bien. Les ruptures de tons entre mélodrame et comédie décontenanceront le public et la critique d’alors mais la modernité et l’audace du propos seront saluée avec le temps, en faisant le film le plus populaire de Sturges. Les frères Coen contribueront à faire retrouver son lustre au réalisateur (pour la critique française en tout cas) à travers Barton Fink (1991) où le personnage de John Tuturro retrouve le discours condescendant de Sullivan sur « l’homme du peuple » et aussi O Brother, Where Art Thou? (2000) dont le titre reprend celui du film imaginaire de Sullivan. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Bac Films

jeudi 23 juillet 2015

Tueur à gages - This Gun for Hire, Frank Tuttle (1942)

Un tueur à gage, Phillip Raven (Ladd) abat un industriel, un informateur de la police et se rend rapidement compte qu'il a été payé avec de l'argent sale. Poursuivi par la police, Raven rencontre lors de son voyage pour Los Angeles, Ellen Graham (Veronica Lake) qui n'est autre que la fiancée de l'inspecteur qui le traque. Pourtant Ellen qui est une magicienne et chanteuse dans les clubs de nuit lui sera d'une grande aide, car Raven veut retrouver son commanditaire Willard Gates, un patron de club de nuit et se venger.

Tueur à gage est un remarquable film noir qui signe l'acte de naissance cinématographique d'Alan Ladd, au point d'indiquer un mensonger "introducing" à son nom au générique alors que sa filmographie est entamée depuis les années 30. Le physique frêle de l'acteur avait jusque-là freiné son ascension mais entre le script malin, la complicité avec son réalisateur Frank Tuttle qui saura tirer le meilleur de lui et l'alchimie à l'écran avec Veronica Lake (qui sera sa partenaire ensuite sur La Clé de verre (1942) et Le Dahlia bleu (1946)), tous les éléments semblent enfin réunis pour le mettre en valeur à l'écran.

Ladd incarne ici Raven, un tueur à gage glacial bien décidé à se venger de son commanditaire Williard Gates (Laird Cregar) qui l'a piégé après son dernier "job" afin de le réduire au silence. Raven entraîne dans sa vendetta Ellen Graham (Veronica Lake), une artiste doublement impliquée puisque petite amie du policier (Robert Preston) traquant le tueur et jouant dans le club de Williard Gates. Le scénario astucieux entremêle habilement course-poursuite aux échos politiques surprenants et exploration de la psychologie torturée de Raven. Alan Ladd lui amène un détachement sacrément intimidant dans sa brutalité (le double meurtre d'ouverture) contrebalancé par une vulnérabilité s'exprimant face aux plus faibles. Cela se fait sans jamais atténuer la dangerosité du personnage, la bascule de la magnanimité à la violence ne tenant toujours qu'à un fil : il s'excuse presque tout en abattant néanmoins la femme présente avec sa cible, un geste ambigu laisserait croire qu'il est prêt à tuer un enfant et même la future alliée Veronica Lake n'est pas loin d'y passer.

Raven semble toujours sur la corde raide mais fascine tant cette violence semble une protection, l'émanation d'un caractère plus fragile qui empêche le personnage d'être totalement détestable. Alan Ladd exprime parfaitement l'écart entre son allure intimidante et son physique malingre (la tare de son poignet en rajoute une couche), tout le film dressant une dualité sur son caractère à partir de cet aspect. Exprimant sa seule affection à son chat, animal solitaire et indépendant comme lui, il peut tout aussi bien tordre le cou de l'animal si ce dernier peut signaler sa présence la police. Cela fonctionne aussi chez les méchants, Laird Cregar et sa carrure de colosse incarnant un couard précieux tandis que Tully Marshall vieillard malade cloué à son fauteuil est le symbole presque démoniaque du mal absolu.

L'humanisation de Raven se fera au contact de Veronica Lake, sa douceur et fidélité l'amenant à s'ouvrir et révélé les origines de sa violence. Pétillante et déterminée, l'actrice est parfaite, la partenaire idéale pour Alan Ladd. Le scénario de W. R. Burnett et Albert Maltz est rondement mené, le premier amenant toute sa science du film noir (on lui doit les scripts du Petit César (1931) et dont il a écrit aussi le roman) ou Scarface (1932) dans la brutalité et l'inventivité des situations comme ce moment glaçant où Raven tient une femme de chambre en otage dans une cabine téléphonique. Albert Maltz, un des futurs Dix d'Hollywood amène lui une dimension politique où l'aspect propagande incitant à l'engagement (le film est tourné avant Pearl Harbor) se contredit par la façon de fustiger les symboles capitalistes synonymes de traitrise et penchant du coup plus vers le communisme. Frank Tuttle penchant également à gauche amène une conviction rageuse à ses moments, en faisant le moteur de la rédemption de Raven finalement mieux amené par exemple qu'un autre chef d'œuvre du noir comme Le Port de la drogue (1953) avec Richard Widmark.

La manière d'exprimer ce message sans lourdeur sera l'esthétique impressionnante du film. On basculerai presque dans le fantastique durant la séquence où Raven vient traquer Gates dans sa demeure avec ce tonnerre éclairant de façon expressionniste et gothique le décor (magnifique photo de John F. Seitz), l'arrivée dans le bureau de Tully Marshall semble comme nous faire pénétrer dans un monde surréaliste et dangereux et le décor de l'usine semble un dédale sacrément tortueux. Cette inventivité fera des émules à long terme puisque le film est une inspiration avouée de Jean-Pierre Melville pour Le Samouraï (1967), le mimétisme entre les ouvertures deux films (le réveil, Ladd et son chat/Delon et son canari, leur gestuelle respective et la manière d'occuper le décor) étant frappant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis 

Extrait de la scène d'ouverture

jeudi 22 août 2013

Femme de feu - Ramrod, André De Toth (1947)

  

 1870 dans une petite ville de l'Utah. Dave Nash (Joel McCrea) travaille pour Walt Shipley (Ian MacDonald), un éleveur de moutons en guerre contre Ben Dickason (Charles Ruggles) et Frank Ivey (Preston Foster), deux ranchers puissants et autoritaires qui ne souhaitent pas partager leurs pâturages avec un vulgaire "Sheepman". La rivalité entre les deux clans n’est pas si simple à gérer puisque la fille de Ben, Connie (Veronica Lake), s’est amourachée de Walt, l’ennemi de son père, alors que ce dernier lui destinait son partenaire Frank Ivey pour époux. Un soir, humilié par le camp adverse, Walt préfère quitter la partie, abandonnant ses terres et sa "fiancée". Mais Connie, blessée dans son amour-propre, décide de poursuivre le combat ; pour tenir tête à son père et à son promis, elle engage Dave. Il va néanmoins se retrouver au centre d’un combat sans merci et sans scrupules au cours duquel les deux clans vont s’entredéchirer causant morts sur morts.

Ramrod est un western atypique dans le fond et la forme employés par André De Toth pour illustrer un scénario complexe. A l'origine destiné à John Ford qui trop pris sur My Darling Clementine recommanda André De Toth, le film sur un argument de western classique (conflit terrien entre riches propriétaires) part dans des directions surprenantes notamment une tonalité évoquant grandement le film noir. Le récit débute dans une tension extrême et mettra à jour un conflit plus complexe qu'il n'y parait.

Un éleveur de mouton (Ian MacDonald) est littéralement humilié et chassé de la ville pour avoir voulu partager l'usage des pâturages avec les ranchers tyranniques que sont Ivey (Preston Foster) et Dickason (Charles Ruggles). La propre fille de Dickason Connie (Veronica Lake) s'était opposée à lui en se fiançant à l'ennemi alors que ce dernier lui destinait justement Ivey pour asseoir leur partenariat. La fille rebelle va pourtant reprendre les terres de son fiancé défait et compter sur l'aide de Dave Nash (Joel McCrea) son ancien contremaître.

L'argument terrien est finalement vite éclipsé pour révéler une lutte de pouvoir impitoyable dont les enjeux sont tout autre. Par son action, Connie souhaite prendre son destin en main et s'émanciper de l'autorité de son père ainsi que du destin qu'il lui a choisi auprès d’Ivey. On pense bien plus au film de gangsters dans les escarmouches et manœuvres d'intimidation des deux camps et la manière de jongler avec la loi sans commettre l'irréparable. 

Cette caution est tenue par le personnage droit de Joel McCrea partagé entre la vénéneuse Connie et la plus paisible Rose (Arleen Whelan). L'aspect film noir sera accentué par le caractère ambigu de Veronica Lake. Alors que les femmes à poignes les plus fameuses du western comme Joan Crawford dans Johnny Guitar (1953) ou Barbara Stanwyck dans Quarante Tueurs (1957) se plairont à affirmer une certaine androgynie voir masculinité (s'imposant en se montrant l'égal des hommes) Veronica Lake conserve la détermination et la dureté en plus toute la candeur et les minauderies féminines qu'on lui connaît dans d'autres films. 

C'est une femme fatale de film noir projeté dans l'Ouest et sa volonté de réussite passera par la séduction en poussant ses hommes à des actions aux conséquences dramatiques. Ce mélange détonant est en grande partie dû au scénario adapté du romancier Luke Short adepte de ce croisement des genres et dont Robert Wise tirera l'année suivante un Ciel Rouge qui se fera remarquer pour sa photographie sombre et oppressante éclairant des paysages de western comme des ruelles urbaines de polar.

De Toth joue également de cela dans nombres de situations notamment un haletant gunfight nocturne où est pourchassé l'attachant personnage de Bill (Don DeFore). Le réalisateur fait également un étonnant usage de son environnement. Le film est presque entièrement tourné en extérieur dans l'Utah, ce que De Toth cherche clairement à nous signifier avec ses longs mouvements de caméras accompagnant les personnages dans les recoins les plus sinueux et inhospitalier, et fuyant constamment le côté contemplatif et grandiose qu'on peut associer à un paysage de western. Le climat de menace sourde est ainsi constant lors des scènes en terre sauvage et désolée tandis que pour les scènes de ville cette menace se traduira par une dimension poreuse constante entre intérieur et extérieur. 

Le danger s'annonce ainsi souvent d'abord en fond de champ à travers une vitre, des personnages surgisse dans le cadre avant qu'un mouvement de caméra ne révèle qu'on les apercevait entre des rideaux, derrière une porte. Là aussi on a plutôt le sentiment de codes de thriller réajusté pour le western, les grands espaces étant réduit au strict minimum pour renforcé une claustrophobie plus urbaine. C'est particulièrement vrai pour le gunfight nocturne mais même l'affrontement final fait preuve d'une brièveté et d'une sécheresse peu coutumière dans le western de l'époque.

Tortueux, surprenant et superbement exécuté, un beau western qui annonce sur pas mal de point la future grande réussite que sera La Chevauchée des Bannis (1959).

 Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

mercredi 21 mars 2012

Ma femme est une sorcière - I Married a Witch, René Clair (1942)


Au XVIIe siècle, une sorcière et son père sont condamnés au bûcher par Jonathan Wooley, geste funeste car une malédiction est jetée à travers les siècles sur les héritiers de Wooley. Trois siècles plus tard, Wallace Wooley s'apprête à épouser Estelle Masterson.

Deuxième film américain de René Clair, I Married a Witch sans égaler les hauteurs de ses films des années 30, s'affirmait comme le premier grand succès du cinéaste ans son nouvel environnement après La Belle Ensorceleuse où la collaboration avec Marlène Dietrich fut compliquée. Là il parvient merveilleusement à mêler sa veine poétique et décalée aux codes de la screwball comey. Le script mêlant romance et surnaturel permet ainsi au réalisateur de donner libre cours à son imaginaire à travers cette drôle d'histoire d'amour entre une sorcière et le descendant de son bourreau à qui elle avait jeté une malédiction jetant le malheur sur les mariages de sa famille.

Clair amène dès l'ouverture une ironie comique et un rythme mêlant touche typique de la comédie américaine en vogue à la Preston Sturges (ami de René Clair à Hollywood et qui lui a peut-être recommandé Veronica Lake dirigée dans Les Voyages de Sullivan) lors de cette vente de pop-corn aux spectateurs du bûcher au XVIIe. L'illustration de la malédiction conjugale à travers les époques, tout en mouvement et montage inventif dans une approche essentiellement visuelle semble quant à elle faire le lien avec les travaux antérieurs de René Clair.

Tout le film fonctionne sur cet habile décalage, que ce soit à travers le script où les idées de mise en scène du réalisateur. Le cadre solidement réaliste de la politique et des élections de gouverneur est ainsi progressivement dynamité par l'irruption du fantastique, l'univers des sorciers et les manifestations de leurs pouvoirs. Pour le héros Wallace Wooley (Fredric March), c'est un avenir tout tracé avec fiancée revêche (Susan Hayward géniale en mégère en puissance) et carrière politique ambitieuse qui est balayée par l'imprévisible Jennifer (Veronica Lake). Auréolée des aptitudes hors-normes de son personnage, Veronica Lake ajoute encore à la dimension surréaliste du film puisque cette enquiquineuse charmante typique de la screwball comedy va s'en avérer d'autant plus envahissante.

On la découvre nue dans la fumée d'un incendie, elle apparaît/ disparaît à sa guise dans l'existence de Wallace en défiant toute les règles de la bienséance et Veronica Lake mêle à merveille charme mutin (aussi affolante nue sous sa fourrure que dans les grandes robes sombres qui lui sied parfaitement), présence érotique et innocence enfantine de celle pour qui tout est permis. Les scènes de séduction n'en sont que plus savoureuses notamment celle où en un panoramique et quelques tours d'aiguille sur l'horloge Fredric March passe de réticent à amoureux transi. La géniale séquence de mariage avorté et sa simili Castafiore toujours à contretemps des évènements est également sources de nombreux rires.

Ce va et vient entre sérieux et distance se joue bien sûr dans la nature de l'histoire d'amour, au départ guidée par la vengeance puis par des éléments artificiels (le philtre d'amour) avant un final tout en candeur où les sentiments transcende même les sortilèges. Ce retour au réel crée le romantisme dans un ton à la fois rétrograde (Jennifer renonçant à sa séduction agressive pour essayer d'être la parfaite ménagère) mais surtout humain puisque c'est en abandonnant les artifices que Jennifer se désinhibe et découvre finalement l'amour. Une mélancolie brève mais inattendue se dévoilent donc dans les dernières minutes (avec de jolie vision comme notre couple enlacé près de l'arbre maudit dans un superbe décor studio) où les amoureux se perdent et se retrouvent.

Entre temps, René Clair aura fait preuve d'une inventivité constante distiller la féérie burlesque de l'ensemble, que ce soit les esprits sous formes de nuages des sorciers fraîchement libérés où ce taxi survolant la ville. Le film n'est pas parfait loin de là (rythme un peu décousu et pas mal e moment de creux et des personnages secondaires sous exploités hormis le père joué par Cecil Kellaway) mais procure un charme certain. Ce sera une des grandes sources d'inspiration (avec L'Adorable Voisine de Richard Quine) de la célèbre série Ma Sorcière bien-aimée.


Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal