Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 2 octobre 2020

Bande de filles - Céline Sciamma (2014)


 Marieme vit ses 16 ans comme une succession d’interdits. La censure du quartier, la loi des garçons, l’impasse de l’école. Sa rencontre avec trois filles affranchies change tout. Elles dansent, elles se battent, elles parlent fort, elles rient de tout. Marieme devient Vic et entre dans la bande, pour vivre sa jeunesse.

Céline Sciamma poursuit sa veine du récit d’apprentissage au féminin avec Bande de filles. Le film diffère cependant de Naissance des pieuvres (2007) et Tomboy (2010) du fait de ne pas relever de l’intime et du vécu de la réalisatrice. L’idée lui vient plutôt d’une observation, celle de jeunes filles noires et banlieusardes arpentant en bande les quartiers populaires comme Les Halles ou Gare du Nord, gouailleuses, rieuses et dansantes. Céline Sciamma ne va cependant pas réaliser un film sur la banlieue, mais une œuvre roman d’apprentissage inspirée de Jane Austen pour la littérature, ou Jane Campion versant cinéma, où les questionnements ordinaires de la jeune fille s’adaptent à ce contexte de banlieue. 

La scène d’ouverture est un beau condensé de l’approche à venir du film. On découvre un groupe d’adolescentes s’adonnant au football américain (en hommage à la série Friday Nights Lights dont Sciamma est fan) avec fougue, férocité et en fait liberté, magnifiée par les ralentis et la bande-son électronique de Para One. Le match terminé, elles rentrent chez elles, dans leur cité. On passe du jour à la nuit, de l’immensité du stade au chemin étroit dominé par les barres d’immeubles et les guerrières sportives redeviennent des filles chétives épiées et interpellées par les garçons qui les encerclent. Cette vulnérabilité est amplifiée par leur séparation progressive jusqu’à ce qu’il ne reste plus que celle dont nous allons suivre l’histoire, Marieme (Karidja Touré). Plus l’on se rapproche du cadre quotidien, plus les figures féminines sont ramenées à leur condition et affaiblie. Dans son foyer, Mariem chuchote donc désormais en présence d’un grand frère (Cyril Mendy) tyrannique tandis qu’une mère absente subvient modestement au revenus de la famille. Cette notion d’espace d’abord vu collectivement en ouverture se poursuit également là, le frère libre de ses allées et venues restreignant ses sœurs à la seule chambre exiguë qu’elle partage.

Ses lacunes lui empêchant l’émancipation par l’école, l’horizon de Mariem va se faire au contact de trois filles de son quartier, Lady (Assa Sylla), Adiatou (Lindsay Karamoh) et Fily (Mariétou Touré). Ces dernières semblent libres de tout entraves par leur allure, leur parole et actions. Leur look commun fait de piercing, maquillage et coiffure en tissage constitue une armure contre le regard des autres, que ce soit celui inquisiteur de leur milieu ou celui lesté de préjugé du monde extérieur. Céline Sciamma, loin des clichés d’imagerie brute ou de caméra à l’épaule associés au contexte de la banlieue, choisit au contraire le format cinémascope et la photo stylisée de Crystel Fournier pour magnifier les déambulations de cette bande de filles. Les scènes contemplatives grandioses déploient ainsi une majesté certaine à la manière de ce mouvement de grue qui accompagne l’arrivée du quatuor au Forum des Halles. Le sommet de cette volonté est bien évidemment la scène où les filles entonnent en play-back le Diamonds de Rihanna, merveilleux moment d’hédonisme et de spontanéité ponctué par une danse endiablée. 

 Cette scène porte pourtant les germes de cette liberté fragile où tout est une nouvelle fois question d’espace à conquérir ou bien où se replier. Nos héroïnes ont en effet réservées une chambre d’hôtel pour boire, fumer et donc danser à l’abri de regards de leur quartier. Pour être elles-mêmes entre filles, ou vivre sans contraintes leurs amours pour Mariem (qui entame une romance avec un ami de son grand frère, impensable) elles doivent s’isoler en vase-clos et/ou loin des codes de leur environnement. Sans cela, elles sont obligées de se plier à ses codes pour survivre. Ce sera notamment par un déni de féminité progressivement introduit dans le récit. Les filles se réunissent donc dans une sorte de ring à ciel ouvert du quartier pour régler leurs comptes avec des rivales et selon l’issue de la joute y gagnent ou perdent des parcelles de liberté. Comme un symbole et tel Samson, Lady perd sa coiffure en tissage après avoir subi la défaite et l’humiliation aux yeux de tous. A l’inverse, Mariem en sortant victorieuse et vengeant son amie gagne le « respect » de tous et notamment de son frère qui l’invite à une partie de jeu vidéo dans sa chambre (dont il l’a exclu pour un même loisir en début de film). L’expression affirmée de cette féminité est une faiblesse quand elle n’est pas cadrée par les codes du patriarcat, comme le soulignera un dialogue où le petit ami de Mariem lui suggère le mariage qui rendrait tout « plus simple ». Mais dès qu’elles manifestent la libre expression de cette identité féminine et notamment par le désir, l’étau oppressif se resserre par la « mauvaise réputation » et les réactions qu’elle suscite. Que Mariem ait couché et que cela c soit su est donc un déshonneur pour son frère.

La dimension romanesque fonctionne à plein puisque l’on pourrait raconter exactement le même récit dans d’autres contextes historiques contraints pour les femmes (ce que fera d’ailleurs Sciamma avec Portrait de la jeune fille en feu (2019)) et leurs aspirations à travers une domination masculine et des codes sociaux oppressifs. Du coup la réalisatrice s’abstient de tout constat sociétal ethnologique ou religieux, tandis que la bande-originale véhicule énergie et émotion sans se plier la facilité de placer du rap (le morceau de Rihanna est plus le symbole de ce qu’est être une jeune fille aujourd’hui plutôt qu’un marqueur social et géographique qu’aurait amené le rap). Du coup bien qu’éloigné du milieu où elles vivent, Céline Sciamma est tout à même de comprendre les difficultés universelles (avec certes des spécificités) que les héroïnes rencontrent.

C’est un âge fragile où il est difficile de se situer, Mariem ivre de s’affirmer cédant momentanément à la brutalité de son frère pour sa cadette et les fantômes de Tomboy planent quand elle décide masquer la visibilité de sa féminité en quittant son quartier. Sous la complexité et la dureté de son sujet, on retiendra pourtant avant tout de Bande de filles ce qui lui donne son titre. Les joies, les rires, les petites disputes et réconciliations de ce microcosme féminins donnent lieu à de sublimes moments d’émotions. De l’amusement d’une partie de mini-golf à une réconciliation entre sœurs durant un trajet de RER, en passant par la révélation du vrai prénom d’une des protagonistes, c’est cette merveilleuse complicité magnifié par l’interprétation impeccable des comédiennes débutantes (clairement on s’étonnera de ne pas avoir plus revu Karidja Touré depuis). Juste, poignant et moderne.

 Sorti en dvd chez Arte

mardi 1 octobre 2019

Tomboy - Céline Sciamma (2011)


Laure a 10 ans. Laure est un garçon manqué. Arrivée dans un nouveau quartier, elle fait croire à Lisa et sa bande qu’elle est un garçon. Action ou vérité ? Action. L’été devient un grand terrain de jeu et Laure devient Mickaël, un garçon comme les autres… suffisamment différent pour attirer l’attention de Lisa qui en tombe amoureuse.

Céline Sciamma poursuit sa thématique du coming of age et du questionnement sur l’identité sexuelle avec son second film Tomboy. La réalisatrice opte cependant pour un point de vue et une méthode différente de Naissance des pieuvres (2007), récit adolescent où le trouble de l’héroïne s’exprimait dans une veine contemplative, un désir qui s’observait à distance dans atmosphère flottante. Tomboy recule de quelques années dans l’âge de son personnage principal désormais préado, et surtout fait preuve d’une urgence qui s’exprime tant dans la conception du film ('idée du film lancée mars 2010, le scénario écrit en avril, le casting en mai et en tournage août) que le sursis dans lequel vit son héroïne.

Laure (Zoé Héran) fillette de 10 au physique androgyne, profite d’un quiproquo pour se faire passer pour un garçon dans le nouveau quartier où s’est installée sa famille. L’été synonyme de nouvelles sensations et découvertes à ces jeunes âges prend alors un tour d’autant plus intense alors qu’elle fait l’apprentissage de cette identité masculine. Le genre n’existe qu’à travers le ressenti intime mais aussi le regard des autres pour Céline Sciamma. Ainsi le spectateur est lui-même pris au piège durant les dix premières minutes et ce jusqu’à une scène de bain qui révèle la féminité « physique » de Laure. Auparavant le visage poupin, l’allure et les attitudes dégageaient ce sentiment de masculinité ressenti par le personnage, confirmé par la rencontre avec la Lisa (Jeanne Disson) qui l’aborde en tant que garçon et lui permet de devenir Mickaël. 

Dès lors, le récit évolue entre la crainte d’être démasquée et l’évasion que procure ce nouveau « soi » pour Laure/Mickaël. La liberté se devine dans l’échappée aux codes de genre auxquels nous sommes engoncés dès le plus jeune âge, Mickaël pouvant jouer au foot avec les garçons tandis que Lisa est mise de côté car trop nulle de par son statut de fille. Cette libération fonctionne cependant sur une tension, un sursis fonctionnant à la fois dans les situations anodines où Laure doit donner le change (aller uriner pendant la partie de foot, une sortie entre copains pour aller nager) mais aussi la temporalité du récit où la portée du mensonge est limitée par le quotidien (la rentrée des classes qui révèlera tout) et l’évolution morphologique inévitable vers le genre « biologique ». Céline Sciamma façonne donc un trouble fascinant dans les moments suspendus où Laure observe ce corps provisoirement entre deux sexes, et les premiers émois amoureux créant des émotions troubles. Ce panel d’émotions somme toute classiques dans leur découverte pour des enfants de cet âge gagne en profondeur et gravité par ce questionnement identitaire.

L’une des réussites du film est l’absence de psychologie ou de message social, le cocon familial dans lequel s’épanouit Laure évitant toute interprétation malvenue, le retour au réel (la réaction finale de la mère (Sophie Cattani) se disputant à l’acceptation naïve et amusée de la petite sœur Jeanne (et de très belle séquences tendre et complice pour la fratrie). La mise en scène de Céline Sciamma oscille entre le rapport de Laure à son corps, aux codes masculins qu’elle souhaite endosser, et de la fougue avec laquelle elle parvient à s’y fondre par intermittences. 

Les plans fixes et cadrages serrés figeant Laure à sa place d’observatrice et d’intruse alternent avec une caméra à l’épaule où Mickaël joue au foot, chahute et se bat comme le garçon qu’il est. La résolution éteint le subterfuge pour un retour à une réalité sociale (et ses conséquences douloureuses) mais le mensonge ne s’estompe que pour une plus touchante acceptation intime. On le comprendra dans la dernière scène Laure retrouve Lisa pour des présentations qui signent un nouveau départ « formel », sans estomper, peut-être, les doux sentiments qui ont précédés. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Arte 

vendredi 6 septembre 2019

Portrait de la jeune fille en feu - Céline Sciamma (2019)

1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

Pour Céline Sciamma l’éveil aux sens est un des moteurs de l’émancipation des jeunes femmes tout au long de sa filmographie. Cela s’était exprimé jusqu’ici dans un contexte contemporain (Naissance des pieuvres, Bande de filles) mais n’en demeurait pas moins oppressant face à la différence (Tomboy). Portrait de la jeune fille en feu creuse le même sillon mais par le prisme du film d’époque qui rend cette échappée d’autant plus éphémère et précieuse.

Au 18e siècle, Héloïse (Adèle Haenel) est une jeune femme destinée à un mariage forcé dont sa seule opposition possible s’exprime par le refus de poser pour le portrait destiné à son futur époux milanais. La peintre Marianne est alors chargée de lui tenir compagnie et de tirer un portrait à son insu. Céline Sciamma oppose ces jeunes femmes du même âge par différents motifs. Le corps et les mouvements contraints par les robes et corsages tendus d’Héloïse déteignent sur son humeur sombre et ses attitudes renfrognées. A l’inverse la main sur son destin s’affirme d’emblée pour Marianne lorsqu’elle plonge chercher son matériel de peinture tombé en mer lors de son arrivée en barque. Ses premiers pas dans la maison et la révélation de son corps nu fumant la pipe au coin du feu viennent renforcer ce contrepoint libéré avec Héloïse. Cette dernière sort tout juste du couvent et ignore un monde que Marianne a eu la possibilité de parcourir et s’y nourrir d’expériences.

Pourtant le rapport des deux héroïnes ne bascule pas dans l’évolution attendue par l’expression de leurs sentiments naissants. Le vécu de Marianne la fait paradoxalement céder a une forme de convention tacite quand l’innocence d’Héloïse en fait un être bouillonnant intérieurement face à toutes les entraves à sa liberté. L’expression de cette dichotomie passe par les évolutions du tableau. Marianne ne dépasse initialement pas les exigences de la commande, capturant les attentes du futur époux sans saisir la vérité d’Héloïse ni « sa » vision de la jeune femme qui la trouble pourtant déjà. Sous l’inexpérience, la perspicacité d’Héloïse saisit cette faille et place son amie face à ses contradictions. Pour que le portrait peint soit enfin incarné, le rapprochement des personnages devra être désormais plus sincère.

Céline Sciamma excelle à capturer la découverte mutuelle des personnages qui s’articule par l’observation à la dérobée (quelle meilleure excuse que les jeux de regards entre l’artiste et son modèle ?), le dialogue ou la joute verbale s’entremêlent à la confession. Le rythme se fait lent, la tension érotique est aussi palpable dans l’atmosphère indicible dans les pulsions contenues. La jeune servante Sophie (Luàna Bajrami dont la candeur mystérieuse nous avait déjà saisis cette année dans L’Heure de la sortie de Sébastien Marnier) incarne la prison sociale et morale que peuvent subir les femmes de cette époque, Héloïse et Marianne dans leur lien changeant contribuant finalement aussi à son éveil. Les rires espiègles inondent enfin l’austère demeure, les corps peuvent se rapprocher par une mise en scène délicate. La sensualité ne nait pas de l’exposition crue du rapport physique, mais de la manière dont Céline Sciamma fait des sentiments le moteur de chaque caresse. J’ai peur mais je connais les gestes dit Héloïse avant de s’abandonner naturellement malgré son innocence.

Les mots peuvent alors explicitement dire tout ce que l’on avait vu se jouer par des images poétique (la séquence ou la robe d’Héloïse s’enflamme) et allusives. L’œuvre d’art n’est plus le symbole explicite d’un trophée masculin mais celui du souvenir secret d’un amour féminin. Tout le lien à l’art exprimé dans le film contient ainsi les motifs de ce souvenir, au-delà même de la peinture. C’est l’allusion et l’interprétation du mythe d’Orphée et Eurydice, c’est le sens de la page 28 d’un livre et les notes tonitruantes d’un opéra. Malgré la séparation, Marianne et Héloïse ont conçu leur univers intime à travers leur amour. Sous les apparentes convenances, ce sont des jeunes filles en feu. Une œuvre magnifique portée par des actrices en état de grâce. 

En salle le 18 septembre