Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Brian Ahern. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Brian Ahern. Afficher tous les articles

jeudi 9 juillet 2026

La Folle Alouette - Skylark, Mark Sandrich (1941)


 Les Kenyon fêtent leur anniversaire de mariage. Mais au bout de 5 ans, Lydia et Tony n'ont plus vraiment les mêmes aspirations. Alors que Tony est marié à son travail dans la publicité, Lydia aimerait retrouver la flamme de leur début... même si c'est avec un autre homme.

La Folle Alouette est une comédie du remariage souffrant un peu de l'entre-deux auquel correspond sa période de sortie. On esquisse ici des situations traitées un dizaine d'années plus tôt avec davantage d'audace dans les productions Pre-Code. Ainsi on observe ici un confort matériel qui se conjugue à un schisme domestique au bout de cinq années de mariage pour le couple formé par Lydia (Claudette Colbert) et Tony (Ray Milland). Le métier de publiciste de ce dernier prend le pas sur l'attention qu'il doit porter à son épouse comme on l'observe durant les premières scènes, voire au respect qu'il lui porte lorsqu'il l'humilie pour satisfaire un client lors d'une soirée. 

On ressent le passif de Mark Sandrich dans la comédie musicale quand il parvient à faire ressentir la séparation latente du couple par sa gestion de l'espace et sa manière d'exploiter la physicalité de ses acteurs. C'est particulièrement vrai pour Claudette Colbert toute en mouvement incongru pour qu'un Milland stoïque daigne apercevoir l'album photo qu'elle a conçu pour leurs cinq ans de mariage. Cette opposition entre la fantaisie de Colbert et la froideur de Milland s'exprime aussi par le dialogue dans leur situations intimes, la voyant timidement récriminer ses décisions et lui la rabrouer sèchement (la décision de partir en vacances avec un client et son odieuse épouse), et se poursuit de manière tacite en public lorsque Milland "offre" leur cuisinière convoité par la détestable épouse du client.

Les qualités formelles et la construction habile du récit (du moins dans sa première partie) sont malheureusement atténuées par un script trop conventionnel, tant dans le triangle amoureux que la comédie du remariage. Tout appelle à des retrouvailles entre Lydia et Tony, même quand un trublion plus charmant et compréhensif (Brian Aherne) vient s'immiscer pour séduire Lydia. Si l’on n’a rien contre la mécanique attendue de la comédie du remariage, encore faut-il bien en poser les bases. Cela fonctionnait sans doute dans le contexte de la sortie, mais l'attitude odieuse de Ray Milland durant la première partie où il rabaisse cruellement son épouse, la traite en objet devant être remise à sa place dédiée, puis le harcèlement sournois qu'il lui fait subir après la séparation, est fort discutable. 

On a déjà vu des situations voisines sans s'en offusquer dans d'autres comédies du remariage, mais Ray Milland ne dégage tout simplement pas le capital sympathie d'un Cary Grant ou d'un James Stewart auxquels on pardonnait de manière naturelle les écarts. Quant à Brian Aherne, il est plein de charme et d'esprit mais manque de substance, son personnage semble écrit pour juste être le négatif de Milland sans exister vraiment.

L'histoire ne passionne donc pas vraiment tant elle est sur des rails mais Mark Sandrich parvient tout de même ici et là à déployer des moments inventifs. On pense à cette dispute du couple dans le métro où l'intervention des autres passagers en font des manifestations inattendues de pensées intellectuelles, sociale et politique. La joute est interrompue par l'un parlant des terribles évènements se déroulant en Europe, un autre exposant une pensée marxiste (et rapidement rabroué comme une prémisse du Maccarthysme) et paradoxalement les femmes reprochent davantage à Colbert ses velléités de divorce que les hommes qui la comprennent. 

Autre séquence réussie et qui pour une fois se joue intelligemment des conventions, sera lorsque Lydia proposera à Tony une liaison illicite pour le décourager en anticipant son côté vieux-jeu, avant que sa ruse ne se retourne contre elle. Une nouvelle fois la nature facétieuse du jeu de Colbert se heurte génialement à la raideur de Milland pour un moment assez amusant. Ce sera assez raté à l'inverse tant formellement que dramaturgiquement durant la séquence du bateau où un mal de mer fait vaciller la conviction de Lydia et l'incite à retourner auprès de son époux dont on n’a guère constaté le changement. Pas déplaisant mais ne sortant vraiment pas du lot des comédies romantiques de l'époque (la comparaison évidente avec Indiscrétions de Cukor sorti l'année précédente est assez cruellement en sa défaveur).

Disponible en bluray français chez Elephant Films 

mercredi 2 novembre 2022

Juarez - William Dieterle (1939)


 La lutte de Juarez contre l'empereur Maximilien de Habsbourg impose par Napoleon III au Mexique.

Juarez est le troisième film de la fructueuse collaboration entre William Dieterle et l'acteur Paul Muni qui s'associent durant la fin des années 30 sur plusieurs biopics prestigieux. La Vie de Louis Pasteur (1936) avait initié le cycle avec succès commercial et récompenses prestigieuses à la clé (Oscar du meilleur acteur pour Paul Muni, ainsi que de la meilleure histoire et du meilleur scénario), suivi de La Vie d'Émile Zola (1937) tout aussi bien accueilli avec des Oscars du meilleur film, du meilleur scénario et du meilleur second rôle masculin. Le projet de Juarez est pensé dès 1935 par le producteur Hal B.Wallis qui le concrétisera grâce au ticket gagnant Dieterle/Muni qu'il engage bien sûr pour le mettre en œuvre. Le scénario coécrit par Æneas MacKenzie (pour le premier jet), John Huston et Wolfgang Reinhardt (pour les révisions) s'inspire, en dehors bien sûr des éléments historiques réels, de deux sources pour son orientation, la pièce Juarez and Maximilian de Franz Werfel et le roman The Phantom crown de Bertita Harding. Comme toujours dans les productions historiques de Hal B. Wallis, la volonté de véracité aux faits est fondamentale et dans ce souci de rigueur, il traversera le Mexique en août 1938 avec William Dieterle, visitant le musée national de Mexico (où sont entreposés effets et correspondance de Benito Juarez), explorant plusieurs petites villes théâtres de certaines batailles. Paul Muni croisera même durant le périple un vieillard de 116 ayant combattu aux côtés de Juarez et qui lui donnera de précieux renseignements sur son attitude, sa gestuelle. L'acteur poussera d'ailleurs loin cette volonté de mimétisme physique avec un impressionnant maquillage offrant une remarquable ressemblance avec son modèle et nécessitant trois heures de travail, au point d'irriter Jack Warner ne pouvant même pas exploiter l'image de sa star pour la promotion.

Le film d'une grande fidélité historique s'ouvre sur un moment-clé de l'histoire du Mexique. Avec la victoire des nordistes durant la guerre de Sécession américaine, l'empereur Napoléon III (Claude Rains) qui espérait celle des sudistes voit ses intérêts menacés dans ses desseins de conquête du Mexique. Pour destituer le président républicain en place (et rédacteur de la constitution républicaine) Benito Juarez (Paul Muni), il décide d'installer un souverain européen en la personne de Maximilien de Habsbourg (Brian Aherne). Dès ces premières minutes le côté didactique et rigoureux se ressent dans la mise en place aisément compréhensible du contexte, dans l'explication de certaines subtilités politiques. Ainsi le référendum factice servant à installer Maximilien est mis en place pour contourner la doctrine Monroe, spécificités de la politique étrangère américaine interdisant toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » (Nord et Sud). Par la suite, tout le film sera un long parallèle à distance entre Maximilien et Juarez dans la conquête du pays. D'ailleurs le titre a beau être Juarez (le titre français de l'époque Juarez et Maximilien étant plus justifié), ce dernier en termes d'importance et même d'intérêt dans le récit est assez trompeur. Le Juarez incarné par Paul Muni est bien trop parfait, stoïque et sentencieux pour susciter l'empathie du spectateur quand Maximilien vulnérable et pétri de contradictions s'avère bien plus intéressant. 

Cette différence est en partie voulue par le scénario afin de tracer une opposition intéressante. Juarez par ses origines pauvres, son ethnie indienne et le fait de s'être élevé à la force du poignet, ressemble au peuple qu'il gouverne, ne se place pas au-dessus d'eux et recherche l'égalité des droits dans sa république. Maximilien possède une prestance innée dû à son ascendance noble, des traits presque angéliques qui lui confère l'aura de divinité du monarque et subjugue ses interlocuteurs. Cependant de manière paradoxale tout le film ramène le supposé surhomme Maximilien à son humanité quant à l'inverse Juarez l'homme du peuple s'orne d'un charisme surnaturel, d'une éloquence et autorité, d'une confiance quasi omnisciente sur la tournure des évènements. Si ce schisme est passionnant, il détache totalement Juarez et sa cause juste du spectateur en ne lui montrant strictement aucune faille. Les péons ont beau avoir la possibilité de s'adresser à lui spontanément et en égaaux, il les écrase plus qu'il ne les convainc de son savoir et c'est davantage le contexte social bien posé du script qui justifie son action. Le parallèle rend plus touchants la dévotion et l'échec de Maximilien que les réussites hypertrophiées (même si sans doute justifiées historiquement) de Juarez tel ce moment incroyable où il pétrifie du regard les gardes du dissident Uradi (Joseph Calleia) prêts à le fusiller.

La différence entre le disgracieux mais pragmatique Juarez et le beau mais naïf Maximilien se justifie par le rêve entretenu par le second, et l'ambition concrète visée par le premier. Cela passe par le décor où toutes les scènes (de réunions, de réflexions...) de Juarez se déroulent dans des espaces restreints, à l'éclairage diffus, ses voyages ne se font que par des moyens limités, tout cela le plaçant au cœur du peuple et de ses préoccupations. Tout le faste hollywoodien se déploie au contraire pour magnifier Maximilien, l'arrivée au Mexique, la scène de couronnement grandiose et les déambulations dans le somptueux décor du palais servant un monarque qui par là même ne comprend pas forcément les attentes de ses sujets. Les aspirations profondes des deux figures ne sont pourtant pas si éloignées comme le montrera la belle joute verbale à distance où Maximilien voit un avantage à ses préceptes nobles pour diriger le pays sans aspirations personnelles quand Suarez voit justement dans la démocratie toute l'impartialité du dirigeant entièrement soumis au peuple. 

Cet élément fondamental les différencie alors qu'une même volonté de servir les plus démunis les animent comme le montreront plusieurs scènes. Mais le problème reste le même à l'échelle du film, c'est sentencieux et froid dans les réussites de Juarez et vibrant et touchant dans les échecs de Maximilien. C'est vraiment lui qui inspire les plus beaux instants de lyrisme du film, notamment par le rôle modeste en temps de présence mais essentiel dans la caractérisation de Carlota (Bette Davis) impératrice et épouse. Bette Davis traversait à ce moment une passe difficile, fraîchement divorcée au début de la production et souffrant d'une pleurésie qui écourte voire annule certaines journées de tournage. Cet état de fébrilité n'en rend que plus intense son interprétation de Carlota, support fragile de Maximilien mais à la raison vacillante quand les évènements tourneront mal. La scène où elle perd l'esprit en appelant son époux et se perdant dans le noir, le montage alterné entre sa folie manifeste face à la lumière d'une fenêtre et l'exécution de Maximilien, tout cela déploie de grands moments de mélodrames où le style de Dieterle fait merveille. 

Le triomphe de Juarez ne trouve une certaine emphase que lors de la conclusion, non plus en contrepoint mais en mimétisme amer de la faillite de Maximilien une nouvelle fois montré comme tristement romantique et chevaleresque jusqu'au bout quand Juarez "s'excuse" d'avoir fait primer la raison d'état - et ne devient grand, ne s'humanise qu'en découvrant enfin à son tour le regret et le doute. Un biopic très intéressant donc même dans ses imperfections, et où le "héros" n'est pas celui que l'on croit. 

Sorti en dvd zone 1 chez Warner

lundi 20 mars 2017

Le Cantique des cantiques - The Song of Songs, Rouben Mamoulian (1933)


Lily une jeune paysanne vient de perdre son père, elle est recueillie par sa tante, Madame Rasmussen, libraire à Berlin, une femme autoritaire, rigide et légèrement portée sur l'alcool. De la fenêtre de sa chambre Lily aperçoit un atelier de sculpteur qui la fascine. Un jour, Richard le sculpteur entre dans la librairie et semble captivé par le corps de Lily, il la persuade de venir poser pour elle. Acceptant après avoir hésité, Lily déjouant la surveillance de sa tante se rend chez Richard qui la convainc de se déshabiller pour prendre la pose. Bientôt une très belle sculpture prend forme et les deux jeunes gens entament une idylle. Survient alors le baron von Merzbach qui est un client de Richard et qui tombe en admiration devant la statue, il demande à être présenté à Lily.

Le Cantique des cantiques participe en parallèle des films de Joseph von Sternberg à l’ascension de Marlene Dietrich à Hollywood. Arrivée aux Etats-Unis en même temps que son pygmalion l’ayant révélé dans L’Ange bleu (1930), c’est face à sa caméra qu’elle connaît ses premiers succès avec Cœurs brûlés (1930), Agent X 27 (1931), Shanghai Express (1932), La Vénus Blonde (1932), L'Impératrice rouge (1934) et  La Femme et le Pantin (1935). Le Cantique des cantiques la sort donc pour la première fois du giron de son mentor par cette collaboration avec Rouben Mamoulian. Le film est la troisième adaptation du roman Das Hohe Lied d’Hermann Sudermann publié en 1908 après celles muettes de Joseph Kaufman en 1918 et Lily of the Dust de Dimitri Buchowetzki en 1924 avec Pola Negri. Le scénario aura également pour inspiration l’adaptation théâtrale d’Edward Sheldon en 1914 et le changement fondamental par rapport à ce matériau d’origine sera de troquer la comédie pour le vrai mélodrame. 

Le film déploie un récit de construction identitaire où la jeune Lily (Marlene Dietrich) va passer de l’innocence à la maturité, de l’objet à la femme dans un cheminement sinueux. Pour l’acariâtre  tante Rasmussen (Alison Skipworth) qui la recueille elle n’est qu’un corps à asservir, dissimuler par une morale hypocrite ou vendre au plus offrant. La motivation est plus artistique pour le sculpteur Richard Waldow (Brian Aherne) qui voit dans sa silhouette les contours de sa prochaine œuvre. Enfin le commanditaire et vieillissant Baron von Merzbach (Lionel Atwill) ne regarde Lily que comme source d’assouvissement de ses élans libidineux. Face à ses différents prédateurs, il s’agira pour Lily d’exister au-delà de cette nature d’objet à posséder moralement, artistiquement  et physiquement. Rouben Mamoulian mêle son brio formel au jeu subtil de Marlene Dietrich pour exprimer cette idée. La candeur de la paysanne effeuillant les neuf jupons de sa robe informe laisse ainsi place à la jeune fille espiègle « faisant le mur » en endormant sa tante à coup de thé un peu trop mélangé au rhum. Face à Richard pour lequel elle pose nue, c’est tout à la fois l’innocence, la lascivité naissante et l’amour qui lui permettent de s’incarner à l’écran. Mamoulian dans un même élan visualise la jeune femme empruntée et ses formes attrayantes dans un habile montage qui contourne brillamment la censure. 

Tandis que Lily ôte ses vêtements, chaque partie intime ne pouvant être montré l’est néanmoins par un panoramique s’attardant sur les seins ou les jambes des sculptures qui inondent l’atelier de Richard. Mais pourtant même en dévoilant son corps nu à l’artiste, Lily garde cette aura de pureté lorsqu’elle lui révèle sa passion pour le Cantique des cantiques. Le texte biblique relève à la fois du sacré et du charnel par son contenu exalté où les chants d’amours célèbrent la relation homme/femme et la dévotion à Dieu. C’est précisément cet équilibre délicat que figera Richard dans sa sculpture, ce sera son inspiration et ce qui le séduira, lui qui affichait le détachement froid de l’artiste face à l’attrait de son modèle. Dès lors la romance entre Richard et Lily relèvera de cette idée du sacré et du charnel mais par la seule force de l’image. Une somptueuse scène d’amour voit notre couple traverser une colline baignée de la photo immaculée de Victor Milner, une remontée vers les cieux dont l’imagerie divine contredit des élans loin d’être chaste.

 L’égoïsme de ses interlocuteurs ramène cependant toujours Lily à ce statut d’objet. Dépassé par cette relation où il craint de s’engager, Richard « donne » donc Lily au Baron von Merzbach auprès duquel elle demeure une chose à polir, à affiner mais à n’aimer que pour ce qu’elle représente plutôt que ce qu’elle est. Après l’illusion du divin et de l’amour vient celle de l’élégance et du raffinement. Dans les fastueux décors de la demeure du Baron, Lily est exposée fièrement tel un singe savant, constamment palpée et jalousement étreinte par son « propriétaire ». Mamoulian fait ainsi le lien entre le regard libidineux et possessif des figures masculines, l’attitude du Baron répondant à une scène provocante qui précède où Richard affinait langoureusement sa sculpture tout en observant Lily. Le prestige de la noblesse, de l’art (voir de la vertu avec la tante Rassmussen) ne sont que poudre aux yeux pour affirmer l’asservissement de la femme. Marlene Dietrich avait d’abord exprimé son indépendance à ces valeurs par un amour innocent et trahi. L’assurance, le port et les toilettes sophistiquées masqueront ensuite un dégout et détachement à son horrible situation. Puisqu’on ne la considère pas pour un être sensible et indépendant, autant plonger de plain-pied dans la fange à la laquelle la destine la volonté des hommes.

La dernière partie doit donc résoudre la dichotomie entre la femme et « l’objet » féminin. En retrouvant le décor de l’atelier, Rouben Mamoulian ravive les souvenirs par des fondus enchaînés où la Lily candide d’antan et celle désabusée d’aujourd’hui se confondent et s’opposent. Le symbole figé de la statue n’a plus lieu d’être car il représente le regard d’hommes voulant se l’approprier plutôt que de s’en faire aimer. Sa destruction est donc une renaissance et l’espoir de l’amour passionné et charnel rêvé dans le fameux Cantique des cantiques. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray che Elephant 

mercredi 30 septembre 2015

Une nuit inoubliable - A Night to Remember, Richard Wallace (1942)

A New York. Un auteur de romans policiers et sa femme enquêtent sur les agissements de leurs curieux voisins .....

A Night to remember est une délicieuse comédie policière qui nous embarque dans un suspense astucieux où la vraie tension s'équilibre idéalement aux éclats de rire. Adapté du roman The Frightened Stiff de Kelley Roos, le film voit les époux Nancy (Loretta Young) et Jeff Troy (Brian Aherne) confronté à un mystère alors qu'il s'installe dans leur nouvel appartement. Dès l'ouverture la légèreté et le babillement du couple est un contrepoint à l'environnement oppressant. L'immeuble inquiétant et les allures sinistres d'un voisinage digne de Rosemary's Baby vient jeter un voile d'inquiétude sur nos joyeux époux.

La photo de Joseph Walker jette tout en jeu d'ombres menaçants fait lorgner l'ensemble vers l'épouvante, la vraie terreur ne s'installant pas complètement car les amorce de séquences terrifiantes se voient désamorcées par l'humour (l'apparition de la tortue) in extremis à chaque fois. Néanmoins le scénario habile pose un intrigant mystère, que ce soit par les réactions terrifiées des voisins dès qu'ils découvrent l'appartement occupé par nos héros ou le noir secret qui semble les forcer à cohabiter contre leur gré dans ce bâtiment depuis des années.

La force du film est de ne jamais diluer ce suspense tout en y allant franchement dans la grosse comédie loufoque. Le couple vedette y est pour beaucoup avec une Loretta Young piquante et toujours prêt à taquiner son époux, un Brian Aherne qui a plus expérimenté le crime dans ses romans que dans la réalité. L'acteur est épatant pour délester son personnage de toute virilité ou vertus héroïque. Les situations l'émasculant sont multiples, de par sa propre couardise (ses tergiversations à aller titiller un molosse dans un bar, ses airs tremblants dès qu'il s'agit d'explorer les entrailles ténébreuses de l'immeuble) ou par des situations tordantes comme le running gag de cette porte qu'il est le seul à ne pas réussir à ouvrir ou sa fâcheuse tendance à l'évanouissement (là aussi source d'un moment savoureux quand il croira son épouse morte).

Ce mâle fragile et son épouse frêle ajoute donc au suspense tant ils semblent peu armés face au danger mais le scénario fait d'eux des fins limiers qui vont habilement remonter la piste de l'énigme. Sans trop en dire, la suite prendra la forme d'un haletant et imprévisible whodunit conjuguant donc toujours cette drôlerie à une efficace trame policière. Le film est tout de même parfois un peu trop bavard mais on prend un tel plaisir en compagnie de ces personnages (en second rôle Sidney Toler compose un inspecteur sarcastique du meilleur gout) que la pilule passe aisément, d'autant que le final est assez virtuose. Sans l'intrusion de l'humour, ce climax aurait pu être sacrément glaçant grâce à la mise en scène inspirée de Richard Wallace. Cet équilibre ténu évite de faire basculer le récit dans la parodie tout en le rendant constamment palpitant. Une jolie réussite.

Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais

samedi 9 août 2014

Ma sœur est capricieuse - My Sister Eileen, Alexander Hall (1942)

Deux sœurs, Ruth et Eileen Sherwood, de Columbus (Ohio). Ruth est dans la presse. Eileen veut faire du théâtre. Un petit scandale local les humilie. Elles décident de partir pour New-York. La location d'une chambre meublée occupée précédemment par une femme de mauvaise vie va leur amener une suite de complications...

My Sister Eileen est une délicieuse screwball comedy et première adaptation des écrits de Ruth McKenney. L'auteur se fit connaître avec une série de courts textes en partie autobiographique où elle narrait les premiers pas difficiles à New York de deux jeunes sœurs provinciales venues de l'Ohio. Les textes furent publiés dans le New Yorker où ils remportèrent un succès immédiat au point d'en tirer un roman en 1938. Ce ne serait que la première déclinaison puisqu'une pièce de théâtre verra le jour en 1940 et c'est précisément celle-ci qui sera adapté dans le film produit en 1942, les auteurs de la pièce Joseph Fields et Jerome Chodorov se chargeant du scénario.

Ruth (Rosalind Russell) et Eileen (Janet Blair) sont deux sœurs qui végètent dans leur petite ville de Columbus. Ruth rêve d'être écrivain tandis qu’Eileen aspire à une carrière d'actrice. Ces velléités différentes découlent également des caractères opposées des sœurs, Ruth réfléchie et sarcastique visant une carrière intellectuelle où elle oubliera les complexes quant à sa féminité, point qui est le principal atout de l'écervelée et frivole Eileen perpétuant cela dans la lumière de la vie d'actrice. Un scandale local brise simultanément leur embryon de carrière (Ruth écrivant dans le journal local un article dithyrambique d'une pièce dont Eileen a été recalée à la dernière minute) et tout deux décide de tenter leur chance à New York. Le récit traitera donc de manière amusée de la découverte difficile de la vie urbaine.

Bien que le ton se fasse léger, les situations relève d'éléments pouvant être sordide comme les logements insalubres pour les sans le sous, les multiples dangers guettant la gent féminines entre imprésario louche, bienfaiteurs intéressés et séducteur un peu trop entreprenant. Tous ces points sont abordés avec un humour désopilant que ce soit l'appartement en sous-sol abritant les travaux du métro (et des explosions de dynamite nocturnes impromptues), l'emplacement peu approprié attirant les voyeurs ayant pleine vue depuis la rue et un défilé permanent avec les multiples prétendants d'Eileen. La mise en scène d'Alexander Hall est assez statique et l'origine théâtrale de l'ensemble se devine plus d'une dans les longues scènes de dialogue dans l'appartement qu'il a du mal à dynamiser.

 L'énergie vient de l'abattement comique des acteurs et d'un art brillant de la surenchère dans le running gag voyant les invités inattendus et excentriques s'accumuler dans le modeste salon des sœurs. Cela relèvera juste du marivaudage et de la comédie de boulevards lorsque les amoureux transis d'Eileen se croisent malencontreusement, un court moment plus inquiétant où elle n'est pas loin d'être abusée puis un morceau de bravoure tordant où une section de marin portugais va semer le chaos dans le quartier.

Rosalind Russel, allure gauche, humour pince sans rire et lançant son lot de réplique sarcastiques mémorable est fabuleuse tandis que Jane Blair tient avec brio l'équilibre délicat entre ingénue narcissique mais attachante et vraie fragilité. Sous les rires, l'émotion parvient à naître plus d'une fois et dans une retenue contredisant l'hystérie ambiante. On sent ainsi la volonté de Ruth de s'accomplir loin des charmes de sa sœur en début de film, mais il lui suffit d'un regard attendri sur elle pour se décider à l'emmener aussi à New York comme elle le lui demande. De même bien que capable de subjuguer tous les hommes, Eileen devinera les sentiments de Ruth pour Baker (Brian Aherne) qui a su deviner son talent et s'effacera.

Un très bon moment donc qui remportera un grand succès et vaudra une nomination à l'Oscar de la meilleure actrice pour Rosalind Russell. L'impact est tel que Rosalind Russell reprendront d'ailleurs leur rôles l’année suivant pour un feuilleton radio en 1943 sur la Lux Radio Theater et une autre fois en 1946 pour une autre version radiophonique de la pièce. My Sister Eileen connaîtra par la suite une seconde vie sur scène avec une adaptation en comédie musicale à Broadway en 1953, qui découlera à un second film encore meilleur signé Richard Quine, Ma sœur est du tonnerre.

Sorti en dvd zone 1 chez Columbia dans la collection Icons of Screwball Comedy et doté de sous-titres anglais


lundi 16 avril 2012

Le Médaillon - The Locket, John Brahm (1946)


Au cours d'une réception donnée en l'honneur de sa future femme Nancy (Laraine Day), John (Gene Raymond) reçoit la visite impromptue du docteur Blair (Brian Aherne) qui lui révèle que Nancy a été sa femme et qu'elle souffre de troubles psychiques. Peu de temps après son mariage, le docteur Blair avait lui-même reçu la visite d'un ancien amant de Nancy, qui lui avait affirmé que celle-ci était coupable d'un meurtre, et à l'instar de John, il avait refusé de croire que Nancy n'était pas aussi angélique qu'elle aimait le faire croire...

The Locket se situe dans la vague psychanalytique et labyrinthique qui dominait le film noir à l'époque à travers des films comme La Maison du Docteur Edwards ou Laura. John Brahm signe même un des fleurons du genre par son brio narratif et son atmosphère unique. Le film s'ouvre sur les célébrations du mariage à venir entre Nancy (Laraine Day) et John (Gene Raymond). Tout est fait pour donner les attraits les plus charmants à la future mariée, que ce soit sa beauté simple et sa modestie ou encore la sincère admiration que lui vouent tous les convives en place homme et femme. Ces choix n'en rendront que plus troublants l'image d'elle qui nous sera renvoyée lorsqu'un mystérieux visiteur (Brian Aherne) rapporte au fiancé le passé qui le lie à Nancy. Si l'usage du flashback est typique du film noir des 40's, il prend là un tour nettement plus alambiqués tout en restant parfaitement limpide pour le spectateur. Dans un premier temps le premier retour en arrière de Brian Aherne prend un tour très elliptique, visuellement très commun pour narrer sa rencontre et ses premières semaines de mariage heureux avec Nancy. C'est après que les choses se compliquent quand intervient le personnage de Robert Mitchum pour réitérer la situation de départ dans le flashback et rapporter son passé tumultueux avec Nancy.

Pour ce flashback dans le flashback Brahm déploie cette fois de multiples effets visuels pour appuyer le côté psychanalytique et rêvée de la confession (se déroulant dans le cabinet de Aherne qui est donc psychiatre) : un mouvement de caméra vers le visage de Mitchum tandis que le décor s'obscurcit autour de lui pour mieux nous enfouir dans le souvenir tandis que l'on découvre la nature sulfureuse de l'avenante Nancy qui va s'avérer kleptomane et meurtrière. L'atmosphère est déjà nettement plus trouble dans ce second flashback où la photo gagne en sophistication au fil de la montée de la suspicion de Mitchum envers Nancy notamment cet échange tendu après qu'il ait découvert son premier vol. Là le script de Sheridan Gibney s'offre une nouvelle audace en insérant un troisième flashback sur l'enfance de Nancy délivrant les origines de son trouble.

Là on plonge pour de bon dans le pur onirisme et le royaume des peurs et frustration enfantine à travers la symbolique du médaillon (déjà amorcée dans le second flashback et le tableau jouant sur la nature double de Nancy avec l'association à Cassandre qui donne les clés de l'intrigue), le jeu sur les contre-plongées où Nancy fillette fait face au la suspicion et cruauté des adultes. L'atmosphère est déjà nettement plus trouble dans ce second flashback où la photo gagne en sophistication au fil de la montée de la suspicion de Mitchum envers Nancy notamment cet échange tendu après qu'il ait découvert son premier vol. Là le script de Sheridan Gibney s'offre une nouvelle audace en insérant un troisième flashback sur l'enfance de Nancy délivrant les origines de son trouble. Là on plonge pour de bon dans le pur onirisme et le royaume des peurs et frustration enfantine à travers la symbolique du médaillon (déjà amorcée dans le second flashback et le tableau jouant sur la nature double de Nancy), le jeu sur les contre-plongées où Nancy fillette fait face à la suspicion et cruauté des adultes.

Après ce tour de force narratif, Brahm atténue ses artifices puisqu'il a réussi à désormais instaurer la paranoïa au sein d'une imagerie plus classique. Les scènes chocs n'en sont que plus inattendues comme une scène de suicide saisissantes ou encore le moment où Brian Ahern découvre à son tour le vrai visage de celle qu'il aime avec une transition mémorable où Brahm fait un usage brillant de ce si perturbant tableau qui hante le film. Laraine Day offre une prestation troublante, aux antipodes de de la femme fatale classique. Dépassée par sa nature et manipulatrice à la fois, elle dissimule parfaitement cette ambiguïté derrière un masque charmeur et bienveillant d'autant plus trouble lorsqu'il se lézarde et laisse entrevoir les fêlures de Nancy.

Robert Mitchum est excellent également et le flashback qui l'inclue est le plus captivant de tous. Après avoir semé le doute en ne dévoilant les mauvais penchants de Nancy qu'au travers des souvenirs des autres, Brahm les révèle au grand jour dans un final grandiose se déploie toute sa virtuosité : bande-son surchargée, caméra au mouvement incertain, fondus enchaînés et transparence en forme de précipices, du grand art rehaussé par une Laraine Day plus perturbée que jamais. On regrettera juste le final un chouïa trop explicatif alors que les images ont tout dit mais ça n'en demeure pas moins un sacré film.

Uniquement disponible en dvd zone 2 anglais dépourvu de sous-titres