Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 6 janvier 2025

Le Pavillon d’or - Enjo, Kon Ichikawa (1958)


 Goichi Mizoguchi, conformément aux dernières volontés de son père, est pris en charge par le bonze Tayama du temple Shukaku, le "Pavillon d'Or". Des touristes visitent le temple. Un couple s’amuse. Pour le jeune homme, ces gens souillent l’image sacrée qu’il a du temple. Peu après, Mizoguchi aperçoit Tayama accompagné d’une geisha. Plein de désillusion, il va tout faire pour rendre sa pureté au Temple.

Le 2 juillet 1950, l’opinion publique japonaise est sidérée par le fait divers ayant vu un jeune moine incendier le Pavillon d’or, temple bouddhiste et trésor national jusque-là préservé depuis sa construction à la fin du 14e siècle. L’évènement va inspirer à Yukio Mishima son roman Le Pavillon d’or (publié en 1956), dans lequel il va imaginer la psychologie et les motivations ayant mené le coupable à son terrible geste. Deux ans après la parution du roman, Kon Ichikawa va donc s’atteler à une très fidèle adaptation – une autre, réalisée par Yōichi Takabayashi, suivra en 1976. 

L’intérêt de Mishima pour cet évènement et l’approche qu’il en fait dans le roman est indissociable de sa personnalité complexe et torturée. Le livre s’inscrit dans une grande période d’inspiration dans les années d’après-guerre pour Mishima (Amours interdites (1951), Le Tumulte des flots (1954), Après le banquet (1960)), ce qui correspond aussi au moment où une partie de sa pensée se radicalise, et son corps se transforme. Il se sculpte ainsi un physique d’athlète à partir de 1955 et commencera dans les années suivantes à soutenir les mouvements nationalistes. Les influences occidentales de ses écrits s’estomperont progressivement pour davantage célébrer la tradition japonaise. Cette évolution témoigne des tiraillements agitant Mishima, fuyant ses penchants homosexuels dans une allure et des opinions supposées viriles, les discours étant contredits par le contenu des œuvres (le héros de Confessions d'un masque faisant office de double coupable) et l’imagerie véhiculée (les photos musculeuses de Mishima et ses acolytes baignant dans une esthétique crypto-gay « involontaire »). C’est une fuite en avant qui le mènera en définitive vers son suicide par seppuku le 25 novembre 1970.

Toutes ces pensées contradictoires se retrouvent chez Mizoguchi (Raizō Ichikawa), jeune adolescent envoyé selon les derniers souhaits de son père faire son apprentissage de novice au temple Shukaku de Kyoto, le "Pavillon d'Or". Complexé par son bégaiement, Mizoguchi trouve dans la bienveillance du moine supérieur Tayama Dosen (Ganjirō Nakamura), une forme d d’apaisement mais c’est surtout la fascination qu’il va nourrir pour le Pavillon d’or qui guidera ses actes. Kon Ichikawa nous plonge dans les méandres de la pensée de l’adolescent pour lequel le monde extérieur est une menace constante. Le modèle apaisant que représentait son père n’est plus, le drame de sa disparition étant en partie dû à un acte scandaleux de sa mère. Mizoguchi est trop frêle pour se fondre dans le modèle machiste et extrême vanté par un Japon belliciste courant à sa perte, et va donc ainsi faire reposer toute sa foi et amour du monde dans la beauté que représente à ses yeux le Pavillon d’or.

Ichikawa déroule très, voire trop fidèlement la construction du roman (même si l’amitié avec Tsurukawa (Yōichi Funaki) est plus en retrait) mais transcende ce mimétisme par ses idées formelles. Les raccords en mouvement entremêlés à de fascinants jeux d’ombres introduisent ainsi brillamment les flashbacks de Mizoguchi et construisent un fascinant espace mental pour faire partager la confusion du personnage. L’espace du temple oscille entre environnement terre à terre, solennel et sobre, et une magnificence onirique accentuée par la photo vaporeuse de Kazuo Miyagawa dans des fondus enchaînés hypnotiques. 

Le générique nous montrait différentes vues du temple à partir des plans de celui-ci, lui conférant une présence rationnelle et concrète avant qu’il nous apparaisse réellement. C’est une opposition que travaille constamment Ichikawa, celle de la réalité contre une pureté illusoire. Les déconvenues de Mizoguchi, pensant surmonter ses maux dans la grandeur de ces lieux, viennent de ce constat qui se propagera à différents éléments et personnages du récit. La présence de la mère volage vient troubler l’harmonie de ce cadre, tout comme la désinvolture des touristes américains et de leurs maîtresses japonaises, et en définitive Tayama Dosen entretenant une liaison scandaleuse à l’extérieur.

La boussole morale de Mizoguchi s’égare, tant au contact du réel débauché et psychotique Tokari (Tatsuya Nakadai halluciné) que face au jugement de ceux dont il a pourtant cerné les imperfections. Dès lors le Pavillon d’or ne mérite pas d’être partagé, d’être visité par ces impies et sa beauté doit briller une dernière fois dans les flammes et s’éteindre en même temps que la conscience de Mizoguchi. Kon Ichikawa signe une œuvre aussi radicale, troublante, ambigüe et austère que le roman pour un résultat vraiment singulier.

Ressortie en salle le 15 janvier

vendredi 17 mars 2023

The Makioka Sisters - Sasameyuki, Kon Ichikawa (1983)


 Les quatre sœurs Makioka tentent de préserver le prestige de leur nom. Depuis que leurs parents sont décédés, les deux aînées ont pris en charge les deux cadettes, essayant de leur trouver un époux. Mais les deux jeunes filles, chacune à leur manière, se montrent réticentes à se conformer aux obligations que leur imposent les traditions...

The Makioka Sisters est une adaptation du roman Quatre sœurs de Jun'ichirō Tanizaki, produite pour célébrer les 50 ans du studio Toho. On va placer à la tête du projet le talentueux vétéran Kon Ichikawa, rompu aux adaptations prestigieuses et notamment Tanizaki dont il adapta La Clef dans son film L'Étrange Obsession (1959). La fresque familiale Quatre sœurs se situe dans la seconde partie de l'œuvre littéraire de Tanizaki. Sous le choc du tremblement de terre du Kantô en 1923 où il échappa de peu à la mort, Tanizaki à partir de ce moment-là délaisse l'influence occidentale de ses débuts désormais consacrer ses écrits à la célébration des valeurs et de la culture japonaise, à travers des romans ou des essais poétiques comme Éloge de l'ombre. Ce qui a trait à la culture occidentale est désormais observé avec méfiance dans des romans comme Un amour insensé. Quatre sœurs est un roman traitant précisément de cette bascule de valeurs entre un Japon traditionnel représenté par la famille, l'influence occidentale bousculant les équilibres ancestraux, mais aussi l'arrière-plan d'un Japon belliqueux et conquérant dont les actions feront sombrer le pays. Ce dernier élément est vraiment en pointillé dans le roman (ce qui ne l'empêchera d'être interdit de publication en 1943 pour ne paraître sous forme de feuilleton qu'après-guerre entre 1946 et 1948) tandis que Kon Ichikawa le souligne davantage dans le film.

Dès les premières minutes, on comprend avec bonheur qu'Ichikawa a bien saisi l'essence du roman et du propos de Tanizaki. Un des passages les plus touchants du livre était celui où les quatre sœurs Makioka, l'aîné Tsurouko (Keiko Kishi), la cadette Sachiko (Yoshiko Sakuma), Yukiko (Sayuri Yoshinaga) et la cadette Taeko (Yūko Kotegawa) effectuaient leurs promenade annuelle de printemps pour des sakura, la floraison des cerisiers. La grâce des mots de Tanizaki transparaît dans l'imagerie irréelle et poétique que déploie Ichikawa, capturant l'émerveillement enfantin des sœurs et magnifiant la beauté de la flore dans une pure élégie, porté par le score envoutant Shinnosuke Okawa et Toshiyuki Watanabe. Ichikawa cherche là à immortaliser une des rares scènes en extérieur, et ce qui sera le vrai dernier moment insouciant partagé par les quatre sœurs. Toutes les contraintes inhérentes à leur sexe, rang social, place dans la fratrie s'imposeront à elles durant tout le reste du film.

Ichikawa impose par la suite un pur film d'intérieur, les décors studio se pliant entièrement à ses partis pris filmiques à travers lesquels il cherche à faire transparaître les sentiments et le contexte social dans lequel évoluent les sœurs Makioka. Héritières d'une prestigieuse famille d'Osaka dont l'éclat est déchu depuis la mort de leur père, les sœurs sont chacune à leur manière inadaptées au monde qui les entoure. L'aîné Tsuruko cherche à imposer une ligne de pensée et de conduite dépassée à ses cadettes, rencontrant l'opposition de la plus compréhensive Sachiko, ainsi que la défiance de Yukiko et Taeko. Yukiko est une personnalité timide, discrète et éthérée typique de la jeune fille japonaise traditionnelle, l'épouse idéale d'un passé révolu mais toujours célibataire tant l'homme japonais moderne ne peut répondre à ses attentes. Au contraire Taeko est une pure moga (néologisme issue de la prononciation japonaise de modern girl né durant l'ère Taisho), s'habillant à l'occidentale, fumant, ayant ouvertement des aventures avec des hommes et ne supportant pas les contraintes de son rang et des valeurs traditionnelles japonaises.

Yukiko fuit les obligations sociales par ce caractère effacé, Taeko les balaie par son tempérament affirmé. Ichikawa parvient avec concision à traduire toute la mécanique de pure transaction qu'est une perspective de mariage avec les nombreuses entrevues avortées de Yukiko avec des prétendants potentiels où un scandale passé, des finances médiocres, une maladie au sein de la famille suffit à estomper toute vos chance. Yukiko en est victime car confondue avec Taeko pour une faute passée de cette dernière, mais aussi actrice avec les exigences dépassées de Tsuruko, tout en refusant finalement de jouer le jeu tant les sentiments semblent absents. Ichikawa semble ainsi accentuer la dimension satirique du roman lors de cette scène où un prétendant déclare être satisfait de Yukiko sur laquelle il a mené une enquête minutieuse, tout en anticipant celle qui pourrait être faite sur lui en déployant son curriculum vitae tel un entretien d'embauche avec ses études, ses revenus, sa santé. Il justifie cette minutie par son métier de biologiste marin, ce qui lui vaudra le refus de Yukiko ayant un peu trop eu la sensation d'être un poisson disséqué. A ses relations "guindées" de Yukiko s'opposent les amours et flirts libres de Taeko qui au contraire est celle qui se joue des hommes, cherche une relation de manière plus volontaire et rencontrant là l'écueil inverse de sa sœur, l'homme japonais classique ne peut accepter sa manière d'être émancipée.

Formellement Ichikawa enchaîne des séquences sous formes de tableaux où dans une veine théâtrale, les variations du décor obéissent aux émotions des personnages. Les penchants dissolus de Taeko sont ici implicitement évoqués lorsque Yukiko lui demande si elle n'est pas entretenue par un homme pour être toujours aussi luxueusement apprêtée. La photo de Kiyoshi Hasegawa plonge alors la pièce dans la pénombre, faisant ainsi ressortir l'éclairage rouge irréaliste en arrière-plan. De même lorsque Taeko se réfugie dans l'alcool après la mort de son amant, le bar baigne dans un éclairage vert tout aussi factice mais soulignant la dérive du personnage. Yukiko, poupée de porcelaine si fragile, est quant à elle une silhouette écrasée dans les contraintes sociales et la communauté (son aversion du téléphone) et au contraire une présence gracieuse, élégante et délicate dans le contexte bienveillant de sa famille. Ichikawa traduit tous ces enjeux intimes par ses compositions de plan, le travail sur la profondeur de champs, l'agencement des pièces dans l'architecture si spécifiques des maisons japonaises traditionnelles. Il parvient comme cela par la seule image à faire comprendre des notions qui nécessitaient de longs dialogues dans le livre, par exemple l'aversion de Yukiko et Taeko pour la maison de Tsuruko dont la lumière sombre et l'espace restreint participait à leur oppression, ici en mettant en valeur par sa mise en scène ces éléments du livre le sentiment est clair. 

La construction narrative est assez différente, le scénario creusant notamment par des flashbacks ce qui n'était qu'évoqué à l'écrit, et jouant de l'ellipse pour nombre de péripéties qui s'en trouvent resserrées ou carrément absente (l'inondation, sans doute faute de moyens techniques). On perd donc le sentiment de langueur, de douceur du temps qui passe si envoutant dans le livre mais ces choix servent malgré tous le propos de Tanizaki. Tous les rebondissements majeurs du livre et résolus à différents moments du récit trouvent au contrairement chacun leur aboutissement à la fin au sein du film. Le départ à Tokyo de Tsuruko, le mariage de Yukiko, la quête d'amour de Taeko, tout cela participe à rompre la parenthèse enchantée et hors du temps de la scène d'ouverture sous les cerisiers - le final enneigé s'inscrit ainsi en contrepoint tout en faisant écho au titre japonais du livre, Sasameyuki soit Bruine de neige.. Chacune doit lâcher un peu de lest dans son rapport accepté ou rejeté des normes sociales dans ce Japon changeant (les silhouettes de soldats, les annonces de victoires militaires à la radio et dans les journaux) pour maintenir l'union de la fratrie alors que la vie va les séparer géographiquement. Une grande mélancolie baigne ainsi la magnifique conclusion et qui trouve même une force supplémentaire par la caractérisation et l'ajout d'éléments absents du livre (le couple Tsuruko/Tatsouo plus attachant et moins castrateur, Teinosuke mari de Sachiko secrètement amoureux de Yukiko) sans en détournée la portée. Une belle réussite et un sommet du film de studio japonais des années 80.

Sorti en bluray sous-titré anglais chez Criterion