Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 4 août 2023

À la recherche de Mister Goodbar - Looking for Mr. Goodbar, Richard Brooks (1977)


 Dans les années 1970, une enseignante pour sourds célibataire et sage en apparence, s'aventure chaque nuit dans les quartiers chauds en quête d'expériences sexuelles débridées et sans lendemain, avec toutes sortes de marginaux.

Richard Brooks signe un de ses très grands films et parvient une fois de plus à se connecter aux grandes angoisses de son temps avec Looking for Mr Goodbar. Il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de Judith Rossner, best-seller publié aux Etats-Unis en 1975. Le livre est librement inspiré d’un fait divers marquant de l’époque qui vit en 1973 l’institutrice Roseann Quinn sauvagement assassinée un soir de nouvel an par un amant d’un soir à coup de couteau. Le livre et donc le film reprennent certains éléments biographiques (l’éducation catholique, le métier d’institutrice, la fréquentation des bars et les amants d’un soir) pour introduire le personnage de Theresa (Diane Keaton) et brode ensuite sur le cheminement qui l’aura mené à cette fin tragique. 

Richard Brooks brosse à la fois le portrait intime de la jeune femme, mais aussi celui sordide d’une époque. Le film se situe en pleine ère de la libération sexuelle, fait d’amours éphémères et hédonistes où seul compte le plaisir de l’instant. Pourtant au fil des aventures que va nouer Theresa, la finalité est souvent la même en la montrant exposée à des hommes abusifs. Qu’elle expose ses sentiments et elle se verra brutalement mise à distance par Martin (Alan Feinstein) son professeur d’université déjà marié. Qu’elle cède au bel et dangereux étalon Tony (Richard Gere), et ce dernier fera d’elle sa possession dont il se sentira libre de disposer à sa guise. Et lorsqu’elle cherchera à provoquer le propret James (William Atherton), elle réveillera les démons enfouis sous l’image de respectabilité WASP.

Le film fait le constat presque inéluctable que même dans un contexte supposé libertaire, le maître du jeu doit rester l’homme, sans quoi la femme frivole paiera le prix de son refus de soumission. Il ne s’agit pas non plus pour Richard Brooks de faire un portrait uniformément néfaste de la gent masculine, mais d’expliquer ce qui dans cette société et la psyché de l’héroïne l’amène à constamment se heurter à ce type de personnalité. La figure mâle oppressante est inscrite depuis toujours dans la construction de Theresa avec ce père (Richard Kiley) sévère et la rigoureuse éducation catholique qu’il lui a inculquée. Il y a comme une part de défi et de rejet de ce cadre strict qu’elle a connu dans la manière maladive dont Theresa a, soir après soir, le réflexe systématique d’écumer bars et boite de nuit pour ne jamais finir une soirée seule. Brooks ajoute un traumatisme physiologique à cela avec le souvenir d’une scoliose qui cloua Theresa un an allongée dans un plâtre, la dimension héréditaire de ce mal étant rattaché à un drame familial étouffé qui nourrit une peur et le refus d’attache sentimentale durable et ce qu’elle impliquerait à terme (fonder une famille, avoir des enfants…).

Toute cette dualité s’inscrit dans la personnalité de Theresa et l’opposition de ce qu’elle est lorsque le jour cède à la nuit. De lumineuse, bienveillante et attentionnée envers ses élèves dans le cadre de l’école où elle enseigne en journée, Theresa passe de lascive, décomplexée et aguicheuse la nuit venue dans les lieux de rencontres interlopes qu’elle arpente. Richard Brooks fait de ces lieux un capharnaüm sordide où les décors de Edward C. Carfagno rendent palpable l’aspect crapoteux tandis que la photo diaphane de William A. Fraker baigne l’ensemble dans un véritable cauchemar éveillé de néons et fumée de cigarettes. Les comportements masculins s’y font désinvoltes, les regards insistants de concupiscence et les remarques machistes légions. Par sa présence offrant explicitement une invitation au plaisir, Theresa désarçonne les hommes trop habitués à être les maîtres du jeu. Dès lors on ne s’étonne pas qu’en chaque amant de passage elle stimule les pires névroses dès que leur virilité sera mise à mal par son libre arbitre. Diane Keaton est absolument stupéfiante, trahissant une détresse fascinante sous la langueur, notamment les scènes de sexe très crues où son langage corporel trahit davantage une addiction qu’un abandon au plaisir. 

Le fil rouge du récit est cette véritable escalade dans l’abject où en refusant d’être le seul objet de leur plaisir et en se montrant actrice du rapprochement comme de la rupture, elle éveille le pire de ses amants. Cela commencera de façon crue et verbale avec Martin totalement désintéressé d’elle une fois qu’il l’aura « consommée », le jeu masochiste avec Tony ne dure que le temps de sa soumission amusée avant que le premier rejet avive la violence, et le « gentil » James ne le reste pas bien longtemps en comprenant l’inaccessibilité de Theresa. La mise en scène de Richard Brooks travaille le tempérament autodestructeur de Theresa, notamment dans l’espace de l’appartement. Le travail sur les ombres, l’ambiguïté constante entre lâcher-prise et chaos dans les scènes d’amour et de séduction, tout cela contribue à dresser une frontière mince entre la chronique et le thriller. 

Theresa est sur la corde raide, au bord du précipice physiquement comme mentalement et Brooks rend cet inconfort palpable jusqu’au bout, laissant bien comprendre que le risque va se payer dramatiquement à un moment ou un autre. Les hallucinations ponctuelles de Theresa laissent s’exprimer son excentricité à travers des visions surréalistes où le fantasme se dispute à l’absurde. Plus l’on avance et plus elle chercher à tester ses limites en expérimentant cela dans la réalité, plus le ton se fait sombre et désespéré jusqu’à une conclusion absolument tétanisante et abrupte.

Le film sera le dernier grand succès commercial de Richard Brooks, le chaland étant attiré par la promesse de stupre, mais le réalisateur transcende la possible accusation de racolage (ou à l’inverse de puritanisme) pour livrer un poignant portrait de femme. 

Toujours inédit en dvd mais visible en VOSTF sur MyCanal

jeudi 8 décembre 2022

La Main droite du diable - Betrayed, Costa-Gavras (1988)

Cathy, jeune débutante du F.B.I., est chargée d'enquêter sur l'assassinat d'un animateur de radio de Chicago connu pour ses émissions provocatrices. Ses recherches la conduisent auprès de Gary Simmons, pacifique fermier, ancien combattant du Vietnam. Cathy tombe bientôt amoureuse de cet homme tranquille qui lui semble bien inoffensif. Mais Gary qui n'arrive pas a abattre un cheval blesse va lui réserver de bien grandes surprises quant a ses points de vues idéologiques et sa froideur devant ceux qu'il considère comme ses ennemis.

La Main droite du diable est le second film américain de Costa-Gavras qui, tout comme dans les célébrés Missing (1982) qui précède et Music Box (1989) qui suivra, associe parfaitement efficacité américaine et l'engagement de ses brûlots politiques européens. Le scénario de Joe Eszterhas s'inspire d'un vrai fait divers qui vit en 1984 Robert Jay Mathews et son association suprémaciste blanche assassiner l'animateur radio Alan Berg - un drame qui inspirera aussi Talk Radio (1988) d'Oliver Stone. On y greffe ici un récit d'infiltration policière en suivant l'agent du FBI Cathy (Debra Winger) plongeant dans une certaine Amérique rurale afin de remonter le fil des meurtriers. 

L'ouverture du film nous fait découvrir, d'abord de façon abstraite puis brutalement concrète, le pan le plus haineux, raciste et intolérants de la société américaine à travers les auditeurs intervenant à l'antenne de la radio puis lors de la fatale expédition contre l'animateur. L'imagerie americana bucolique, chaleureuse mais désespérément blanche et nostalgique domine les premiers pas de Cathy dans cet environnement, à l'image du charmeur Gary Simmons (Tom Berenger), veuf et père de famille bienveillant. C'est un cadre et un homme auquel il est tenté de céder pour la jeune femme qui va progressivement découvrir l'envers du décor. C'est une petite musique de fond où l'on blague en passant sur les "négros", on se plaint des "arabes" et l'on vocifère contre les "cocos", chaque désagrément financier, sociétal ou simplement quotidien trouvant sa faute chez l'autre, celui qui n'est pas blanc et américain.

Debra Winger qui représente encore (notamment grâce à Tendres Passions de James L. Brooks (1983)) une certaine idée candide de l'Amérique voit progressivement se déployer cette facette monstrueuse et intolérante. C'est d'autant plus intéressant d'aborder un récit d'infiltration à travers un protagoniste féminin, accentuant presque naturellement le sentiment de danger et soulevant des questionnements moraux de façon différente. Réellement tombée amoureuse de Simmons, elle découvre après lui avoir cédé la place qu'occupe la femme dans son monde, assignée aux tâches domestiques et supposée suivre aveuglément son idéologie. Cette bascule se ressent dans les scènes d'amour, lorsque dans la première Cathy réfréné l'ardeur de son amant pour un rapport plus tendre, puis dans la seconde où une fois révélé son vrai jour raciste il se montre férocement dominant. 

Si elle est de ce mauvais côté de la loi le jouet d'une idéologie et d'un état d'esprit, au sein du F.B.I. elle est tout autant soumise à l'ambition et au cynisme de ses supérieurs, dont un (John Heard) avec lequel elle a entretenu une relation amoureuse. Costa-Gavras anticipe et enrichi même une des problématiques à venir de Le Silence des Agneaux de Jonathan Demme (1991) sur la place de la femme dans un environnement d'hommes, les suprémacistes, le F.B.I., et le symbole du pouvoir au sens large formant une même boucle de violence et de duplicité - notamment la dernière partie où la couverture de Cathy est éventée par une fuite interne.

C'est néanmoins l'immersion plus que le suspense /thriller qui intéresse Costa-Gavras ici. La plongée dans l'Amérique suprémaciste donne à voir une réalité sidérante où endoctrinement précoce (la fillette Rachel assénant innocemment les horreurs inculquées par son père), culte des armes et complotisme (avec une visionnaire anticipation avant internet de l'informatique comme réseau de communication sous-terrain des extrêmes) forment un tout séparant les patriotes du reste du monde. Le vase-clos des réunions, la ritualisation de la haine par la violence et le discours nous plonge dans un cadre suffocant où l'écœurement de l'héroïne fonctionne à plein. Sous ce regard sans fard, le réalisateur dépasse la caricature par une solide étude de caractère. La discussion de Cathy avec le brave type Shorty (John Mahoney) autour du feu fait glisser les maux ordinaires vers des solutions insoutenables avec le plus grand des naturels. Tom Berenger offre une prestation assez fascinante en fanatique tout à tour avenant et détestable, amoureux sincère dont le dilemme final est réellement touchant malgré ses idéaux abjects. C'est captivant de bout en bout et porté par une conclusion ambiguë qui entérine pleinement la patte de Costa-Gavras dans ce projet.

Sorti en dvd zone 2 français chez Arte

dimanche 18 septembre 2022

Les Chiens de guerre - The Dogs of War, John Irvin (1980)


 Jamie Shannon est un mercenaire de renom. Son job : parcourir le monde et participer à toutes les guerres qui peuvent l’enrichir. Il vient d’accepter la mission la plus dangereuse de toute sa carrière : organiser un putsch au Zangaro, État africain gouverné par un dictateur sanguinaire. Pour remplir son contrat, il doit recruter une équipe de dangereux mercenaires… de véritables chiens de guerre.

Le film de « mercenaires » est un sous-sous genre du film de « commando », lui-même dérivé du film de guerre. Cette figure du mercenaire est devenue avec le temps un élément pittoresque et insoumis synonyme de cinéma d’action décomplexé pouvant se marier à d’autres genre comme le fantastique avec Predator (1987), mais surtout dénuée de sa dimension politique dans des œuvres comme L’Agence tous risques (la série et l’adaptation cinématographique qui en fut tirée). Cette mue du film de guerre vers le divertissement spectaculaire et ce mélange des genres ne sont pas nouveaux. Le Hollywood classique avec un pétaradant Sabotage à Berlin de Raoul Walsh (1942), les films de commandos des années 60 comme Quand les aigles attaquent de Brian G. Hutton (1968) empruntent cette voie. Le film de mercenaire avant sa veine d’entertainment contemporaine (The Expendables de Sylvester Stallone en tête) est un cas plus particulier, du fait de la politisation obligatoire de son propos dans la période où en seront produit certains fleurons. Vera Cruz de Robert Aldrich (1954) ou Les Professionnels de Richard Brooks (1966) intègre le mercenaire au western pour parler de maux bien contemporains comme la perte d’âme au service du profit ou encore l’interventionnisme américain sous-terrain en Amérique du Sud – à l’inverse Les Sept mercenaires de John Sturges (1960) ne déborde pas de son statut de divertissement. 

Les purs films de guerre intégrant des mercenaires s’inspirent des soubresauts politiques d’alors, plus particulièrement en Afrique noire agitée aux lendemains de l’indépendance coloniale par l’influence et la corruption occidentale, ainsi que les anciennes guerres ethniques favorisant les massacres et le défilé au pouvoir de dictateurs sanguinaires. C’est un cadre qui guide le féroce Le Dernier train du Katanga de Jack Cardiff (1968) ou encore Les Oies sauvages de Andrew V. McLaglen (1978). Si ces films instaurent certains clichés tels le mercenaire rigolard décimant les autochtones cigare au bec, ils travaillent aussi certains vrais questionnements moraux des protagonistes sur la motivation, la nature de leurs actes. Les Chiens de guerre est un descendant naturel de ce que ces films ont de meilleur, car baigné en plus de l’angoisse et des doutes des années 70. 

Le film adapte le roman éponyme de Frederick Forsyth publié en 1974. Forsyth dans ses ouvrages d’espionnages est dans une profonde volonté de réalisme, ce pourquoi il se nourrit de ses expériences et va régulièrement se documenter sur le terrain. Son premier succès littéraire Le Chacal (adapté au cinéma par Fred Zinnemann en 1973) s’inspire d’un contexte – les tensions autour de la Guerre d’Algérie et l'attentat du Petit-Clamart contre le général De Gaulle, le 22 août 1962 - qu’il a observé de près lorsqu’il fut correspondant de l’agence Reuters à Paris. Les Chiens de guerre fait preuve de la même rigueur puisque reposant sur la couverture de la guerre du Biafra (au Nigéria) que Forsyth couvrit pour la BBC en 1967. Constatant le rôle trouble des occidentaux dans le conflit et la volonté de la BBC de biaiser ses retours où il prend parti pour la cause biafraise, Forsyth qui la BBC. Lorsqu’il se documentera durant l’écriture de Les Chiens de guerre, Forsyth infiltre le milieu du trafic d’armes à Hambourg et leur fait miroiter la possibilité d’un coup d’état dans un pays d’Afrique, avant d’être trahi par sa photo en quatrième de couverture de l’édition allemande du Chacal qui l’oblige à interrompre son immersion. L’adaptation cinéma a la sagesse de creuser le même sillon tangible à tous les niveaux. John Irvin dont c’est le premier film après avoir officié sur la télévision britannique remplace un Don Siegel initialement envisagé mais qui n’aimait pas le script. Michael Cimino sera également envisagé avec Clint Eastwood et Nick Nolte au casting, mais il choisira finalement de faire La Porte du Paradis (1980). Cependant Irvin fut auparavant documentariste et amené à couvrir la guerre du Vietnam, ce qui lui confère une certaine aptitude à filmer de façon rigoureuse (ce que confirmera sa filmographie à suivre avec des réussites comme Hamburger Hill (1987)) les séquences guerrières. 

Enfin, le directeur photo Jack Cardiff fut comme évoqué plus haut le réalisateur d’un des fleurons du film de mercenaire avec Le Dernier train du Katanga et ajoute encore à cette approche réaliste. On va suivre ici Jamie Asheton (Christopher Walken), mercenaire chevronné et pétri de contradictions. Le film s’ouvre sur une mission s’achevant dans le chaos en Amérique du Sud où le mélange d’adrénaline, de chaos et de désolation offre un instantané spectaculaire et cinglant de cette vie de bras armé des plus offrant. Ces aptitudes semblent incompatibles à la vie civile comme le montre un quotidien morne où néanmoins le temps d’une séquence, l’ambiguïté d’Asheton s’illustre. Interpellé par un jeune gamin noir lui faisant la mendicité, Asheton lui fait porter ses courses jusque chez lui avant de le récompenser d’une pièce. Une forme de réelle empathie se devine tout en nous faisant bien comprendre que rien ne s’offre à nous gratuitement, il faut savoir monnayer une action, une compétence, un savoir-faire pour s’en sortir. Cette ambiguïté naît aussi du contraste entre le cadre austère de son quartier, son appartement, et la tension qui émane du personnage à travers ce regard psychotique de Christopher Walken. Le désir d’une vie rangée mais sans éclat s’oppose ainsi à l’appât du gain et certainement une vraie addiction au souffre du champ de bataille. Asheton se ment à lui-même sur l’attente du premier point et son entourage (l’ancienne fiancée qu’il retrouve le temps d’une nuit, son ami médecin qui recense ses multiples blessures passées) n’en est que trop conscient.

L’expérience de Forsyth se ressent grandement durant la partie où Asheton infiltre la contrée africaine imaginaire du Zangaro. Travail d’observation subtil où il s’agit de louvoyer sans s’attirer les foudres des autorités, corruption ordinaire, sentiment de paranoïa dès la moindre interaction avec les autochtones, John Irvin manie parfaitement l’ironie et le suspense durant cette péripétie à la conclusion douloureuse pour notre héros. La description des commanditaires pourra paraître grossière mais est finalement en adéquation avec le cynisme carnassier des occidentaux capitaliste plaçant leur pion dans ces pays, tout comme l’excentricité arrogante du colonel Bobbi (George Harris) aspirant dictateur. John Irvin allie d’ailleurs ces figures monstrueuses visibles à celle secrète du président du Zangaro, longtemps invisible mais dont la mégalomanie et la folie imprègnent les pérégrinations d’Asheton. Le film tout en assumant le cliché de ces frères d’armes jamais aussi dans leur élément que durant les préparatifs/exécutions bien aidé notamment par son casting hétéroclite et buriné (Tom Berenger, Paul Freeman, Jean-François Stevenin), dépeint à l’échelle collective le sentiment de attirance/répulsion pour ces joutes guerrières rémunératrices. Cependant Irvin n’assène jamais et reste dans l’efficacité pour exprimer cela, que ce soit le dialogues cinglants et machistes (Paul Freeman préférant le front à l’ennui auprès de sa femme enceinte) ou l’excitation de l’assaut final. 

Le réalisme, les manœuvres savamment exécutées et la violence sèche sont dans cette notion de réalisme témoignant du professionnalisme du groupe, tout en y incluant une pyrotechnie plus outrée cherchant à traduire cette exaltation, cette épreuve du feu où peuvent faire parler leurs bas-instincts. Christopher Walken tutoie l’intensité de sa prestation de Voyage au bout de l’enfer dans ces instants, le regard halluciné qui ne se raccrochera que de justesse à son humanité. C’est également un réveil de conscience qui court en fil rouge tout au long du film pour le personnage et qui se concrétise pour un coup d’éclat final qui rabat les cartes et rétablit un certain équilibre entre la manipulation occidentale et le souverainisme local. Néanmoins le doute demeure quant à l’issue de cette action, plus de justice ou nouvel enrichissement des puissants ? Les Chiens de guerre marie à merveille dans une œuvre sèche et directe toutes les contradictions d’un système et de ses individus. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez L'Atelier d'images

vendredi 6 décembre 2019

New York, deux heures du matin - Fear City, Abel Ferrara (1984)


Matt est un ancien boxeur reconverti dans le business du strip-tease. Il est associé avec son ami Nick dans une société qui alimente les clubs en effeuilleuses dont son ex-amie, la superbe Loretta. Un homme se met à agresser de manière particulièrement sadique les jeunes femmes lorsqu'elles sortent des clubs.

New York, deux heures du matin est le premier film de studio pour Abel Ferrara qui y propose une sorte de synthèse plus conventionnelle de ses premières œuvres. Le récit se déroule notamment dans les milieux urbains sordides et underground que Ferrara autant fréquenté à titre personnel que pour ses films. New York, deux heures du matin a ainsi en toile de fond le monde des clubs de strip-tease de Times Square et notamment celui d’une agence les alimentant, tout comme dans Nine Lives of a Wet Pussy (1976), film érotique et première réalisation sous pseudonyme de Ferrara. On y retrouve également un serial killer particulièrement brutal qui vient noyer sa haine d’un monde dépravé et sa frustration comme Driller Killer (1979) et surtout L’Ange dans la vengeance (1981).

Ces motifs se fondent dans un polar urbain plus classique mais où se retrouvent les thèmes de Ferrara. La narration dans les œuvres les plus fortes du réalisateur s’accrochent souvent au point de vue d’un héros déséquilibré, Driller Killer et L’Ange de la vengeance dans ce qui précède et évidemment Bad Lieutenant (1992) dans ce qui suivra. Cet aspect est en partie dilué ici puisque la trame (lorgnant sur M le maudit de Fritz Lang) constitue un récit plus choral dont Matt (Tom Berenger) demeure tout de même le héros. Dilué car le serial killer incarne une simple menace latente ou frontale dont on ne distingue que grossièrement les troubles psychiques – et pas dénué de ridicule dans l’illustration de ses aptitudes martiales. Par contre symboliquement le tueur représente le pendant monstrueux et explicite de la violence que Matt cherche lui à désormais contenir, lui qui ne s’est jamais remis d’avoir tué un adversaire durant sa carrière de boxeur. Ferrara construit ce parallèle de façon de plus en plus appuyée jusqu’à la féroce confrontation. 

Le message est cependant étrange puisque, sans trop en dire, notre héros reproduira ce schéma violent et expiatoire auxquelles les figures criminelles (la mafia) l’ont encouragé quand celles de la loi (le flic très badass incarné par Billy Dee Williams) auront tenté de l’en prémunir. Et cette issue est vue comme positive.Tant que cela reste latent, le film nous immerge cependant avec brio dans son atmosphère poisseuse. L’excès des scènes de strip-tease (où Melanie Griffiths annonce toute la présence provocatrice et sensuelle qu’elle affichera dans Body Double de Brian De Palma (1984)) tout comme celles très graphiques des meurtres vaudra au film quelques problèmes avec la Fox qui exigera des coupes et se désengagera de la distribution. 

Ferrara capture toute l’ambiance tapageuse et pittoresque de ces clubs, tant dans le filmage des numéros que dans la caractérisation avec notamment un truculent Michael V. Gazzo en patron d’établissement gouailleur. L’emphase est la même dans l’expression de la culpabilité de Matt, dont l’imagerie religieuse annonce les écarts de Bad Lieutenant où le scénariste  Nicolas St. John (fervent croyant) ne retiendra plus les élans blasphématoires de Ferrara. Une œuvre plus convenue donc pour Abel Ferrara (même si pas dénuée d’audaces plus discrètes comme ce couple lesbien traité en toute normalité sans forcer le trait) mais pas inintéressante du tout. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC