Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Joe, Jim et Cherie, trois as de la cambriole élevés
ensemble a Hong Kong par un père adoptif cruel, sont victimes lors d'un séjour
en France d'un coup monte ou Joe perit. Inconsolables, Jim et Cherie retournent
à Hong-Kong ou ils deviennent amants. Il se heurtent alors une nouvelle fois à
leur père adoptif, plus méchant que jamais.
Les Associés est un projet assumé comme ouvertement
commercial par John Woo après la débâcle commerciale d’Une Balle dans la tête(1990), une de ses œuvres les plus personnelles. Les Associés est l’occasion
pour Woo d’exprimer son penchant pour le cinéma occidental, déjà plus que
latent dans ses opus précédents. Le triangle amoureux teinté de drame et de
comédie lorgne vers Jules et Jim de François Truffaut (1962), ainsi que Butch
Cassidy et le Kid de George Roy Hill (1969) dont on aperçoit l’affiche lors
de la scène finale. Woo chercher aussi à renouer avec l’élégance et le charme
du caper movie, et plus particulièrement La Main au collet d’Alfred
Hitchcock (1955).
L’ambition est assumée et fort réussie durant la première
partie qui se déroule en France. L’effet carte postale est garanti avec durant
les premières minutes tous les plus fameux monuments parisiens défilant à l’image,
et plus tard lorsque l’intrigue se passera en Côte-d’Azur les environnements
prestigieux comme la Croisette garantissent le dépaysement pour le public
hongkongais avide de glamour français. Le trio formé par Chow Yun-fat, Leslie
Cheung et Cherie Cheung est parfaitement caractérisé, tant dans ses compétences
illégales que dans leur tempérament dictant la dynamique de leurs rapports.
Woo
alterne morceaux de bravoure et scènes de comédies enlevées où l’on savoure l’élégance
amusée de Chow Yun-fat, la vulnérabilité de Cherie Cheung et la fougue de
Leslie Cheung. Le plaisir prend le pas sur la vraisemblance d’extravagantes
scènes de casse, jusqu’au larcin de trop durant lequel un tableau maudit va
sceller le destin des personnages.
Une ellipse de deux nous ramène à Hong Kong et soudain le
parfum d’inédit initial paraît nettement moins évident. Les Associés
possède en fait une structure narrative strictement identique à Le Syndicat du crime (1986). Nous avons un Chow Yun-fat montré au sommet de son
charisme cabot, avant la déchéance d’une seconde partie où il se trouve
handicapé en fauteuil roulant. De même il y a un mentor/acolyte traître ayant
fait fortune sur la déconvenue des héros eux-mêmes empêtrés dans leurs liens
respectifs après les années de séparation. La différence tient au ton
constamment léger en opposition du drame cathartique de Le Syndicat du crime.
Tout est en mode mineur et, pour le meilleur et pour le pire, effectivement
dans cette veine commerciale volontaire.
Sans verser dans la démesure de ses plus grandes réussites,
les scènes d’actions sont efficaces et inventives. Les poursuites en voitures
de la partie française sont chorégraphiées par Rémy Julienne et ont de fortes
réminiscences des succès de Jean-Paul Belmondo des années 70/80, ainsi que des
James Bond de Roger Moore. L’affrontement en huis-clos dans une galerie d’art
préfigure en mineur et potache le final dantesque de A toute épreuve
(1992) par la virtuosité filmique de Woo et la pyrotechnie déployée.
Si Woo n’a
cette fois pas la main trop lourde sur la romance et capture très bien l’amitié
masculine, il s’égare grandement sur la fin dans l’humour cantonais bien gras
faisant perdre toute sa prestance à un Chow Yun-fat bien trop cabot. On ne
boudera pas le divertissement et l’on ne passe pas un moment désagréable, mais Les
Associés est clairement l’opus le plus oubliable de la grande période de
John Woo – qui recyclera d’ailleurs l’intrigue et les personnages aux
Etats-Unis pour le téléfilm et la série Les Repentis en 1996.
Ho, truand repenti, aspire désormais à une vie paisible.
Mais son passé est sur le point de le rattraper : la police a décidé de
l'utiliser comme indic pour démanteler un réseau de faux-monnayeurs. Bien
malgré lui, Ho est entraîné dans un incroyable bain de sang à mi-chemin entre
Hong Kong et New York où il vient à croiser le frère jumeau de son ancien
associé !
Le Syndicat du crime (1986) fut une œuvre où toutes
les étoiles s’étaient alignées, tant dans sa conception en coulisse que par son
miraculeux résultat à l’écran. Bien que mû comme toute productions cinématographiques
d’envergure d’une ambition commerciale, Le Syndicat du crime constituait
avant tout un acte de foi de Tsui Hark envers son ami John Woo en lui offrant l’écrin
inespéré au sein duquel son talent allait enfin s’épanouir. Woo allait
transcender le « cadeau » en livrant un polar chargé de rage et d’émotion
qui révolutionnerait l’industrie du cinéma hongkongais. Le Syndicat du crime
2 est malheureusement animé de bien moins nobles ambitions. Le triomphe du
premier volet à Hong Kong, en Asie et les frémissements à l’international,
éveillent naturellement l’appât du gain des producteurs qui réclament une
suite. Celle-ci mettra deux ans à voir le jour (une éternité à l’échelle de la
réactivité de l’industrie hongkongaise) alors que les décalques pullulent sur
les écrans.
Les raisons de cette lenteur au démarrage viennent notamment de la
réticence de John Woo qui estime avoir tout dit et trouve que la conclusion du
film empêche tout prolongement. C’est notamment à cause de la mort du personnage
de Mark, tant la prestation de Chow Yun-fat avait volé le film pour ce qui n’était
sur le papier qu’un rôle secondaire. Woo va ainsi proposer de faire une
préquelle, en partie inspirée de sa jeunesse, permettant de retrouver les héros
des années plus tôt avec un casting rajeuni. L’idée sera rejetée par les
producteurs (mais revisitée par John Woo dans Une balle dans la tête
(1990)) qui n’ont qu’une idée en tête, faire revenir Chow Yun-fat entretemps
devenu superstar. L’idée abracadabrantesque du frère jumeau va ainsi permettre
le retour de l’acteur, ce motif mercantile se télescopant à la volonté de
raviver les valeurs d’amitiés ayant guidées Le Syndicat du crime.
Dean Shek, un des dirigeants de Cinema City (une des
compagnies ayant produit Le Syndicat du crime) et grand ami de Tsui Hark et
John Woo, traverse à l’époque une profonde dépression qui l’amène à s’exiler un
temps aux Etats-Unis. Woo et Hark décident de le ramener à Hong Kong et d’orienter
le script du Syndicat du crime 2 autour de cette question de la
dépression, de l’amitié et la renaissance à travers le personnage de Lung que
Dean Shek (à l’origine acteur) va interpréter dans le film. Les intentions nobles
et mercantiles du projet vont donc se télescoper pour donner un résultat fort discutable.
C’est paradoxalement dans ce film bancal que va réellement naître le John Woo
esthète et virtuose admiré de tous. The Killer (1989), Une balle dans
la tête et surtout A toute épreuve sont des films qui seront
entièrement façonnés autour des morceaux de bravoures dantesques filmés par
John Woo quand Le Syndicat du crime reposait sur une construction
dramatique classique. La méthode sera réellement sublimée dans les films
suivants, limpide dans leur logique interne, mais les volontés contraires du Syndicat
du crime 2 l’empêchent d’atteindre cet équilibre.
L’intrigue américaine semble greffée au forceps pour faire
apparaître Ken (Chow Yun-fat) frère jumeau du défunt Mark. Des circonvolutions
scénaristiques laborieuses vont former un prétexte à le réunir avec Kit (Leslie
Cheung) et Ho (Ti Leung), la fratrie du premier volet, et Lung (Dean Shek)
nouveau venu trahi, endeuillé et sombrant dans le désespoir. Le personnage de
Leslie Cheung est le grand sacrifié (dans tous les sens du termes) du récit,
peinant à exister dans la confusion des sous-intrigues malgré le charisme
intact de l’acteur. Lung est une figure tragique intéressante et touchante par
moments, par sa déchéance tragique et son progressif retour à la vie. Bien que
leur interaction soit piteusement amorcée par le scénario, l’émotion fonctionne
dans l’abnégation de Ken à faire renaître Lung de ses cendres. Dans sa volonté
conjointe de réminiscence et de différence de Ken et Mark dans les deux films, Le
Syndicat du crime 2 force Chow Yun-fat à une prestation plus caricaturale
où il ne garde que les motifs « cools » qui n’existaient pourtant que
dans la première partie du premier volet.
La cohérence est donc aux abonnés absents, mais John Woo
parvient à relier les fils dramatiques et à faire exister l’émotion dans l’action.
La séquence durant laquelle Ken prend les armes pour faire face à ses
agresseurs est un grand moment fonctionnant sur la maestria de Woo, mais aussi
par l’éveil progressif de Lung forcé de surmonter ses traumas pour sauver son
ami. Le sommet est cependant atteint lors du climax final, vrai prétexte à la
raison d’être du film et durant lequel John Woo donne tout. D’un côté nous suivons
la progression au forceps, à coup de ralenti, cascades et balles illimitées de
Ho et Lung assoiffé de vengeance, et de l’autre on savoure un Ken endossant les
habits de Mark décimant les assaillants avec décontraction à coups de bons
mots.
Les lignes dramatiques ne s’étant jamais vraiment rejointes durant le
film y parviennent dans ce chaos démesuré où Woo multiplie les séquences
jubilatoires. Voir Ti Lung empoigner un sabre pour achever un ennemi ravive
tout le souvenir de son glorieux passé chevaleresque chez Chang Cheh et Chu
Yuan, tandis que la noblesse du duel au revolver entre Ken et un tueur
réinstalle justement les codes du wu xia pian au cœur du film d’action moderne.
Si ce final grandiose ne rattrape pas les errances du film, il en justifie en
tout cas la vision, tant il annonce de meilleurs lendemains pour la
filmographie de John Woo.
Ho et Mark sont deux membres des Triades, unis par une
indéfectible amitié. Trahi, Ho est arrêté et incarcéré. A sa sortie de prison,
il découvre que Mark a perdu l'usage d'une jambe en cherchant à le venger.
Rejeté par son jeune frère, épié par la police, Ho tente de refaire sa vie,
mais se heurte à son ancien gang bien décidé à le récupérer. Au prix du sang,
Ho et Mark vont regagner leur honneur et leur dignité perdus...
Le Syndicat du crime est constitue une date majeure à
bien des niveaux. Son triomphe commercial va faire basculer l’industrie
hongkongaise sa production avec l’avènement du polar héroïque ou heroic
bloodshed qui va envahir les écrans pour les années à venir. L’esthétique
du film, tant par ses scènes d’actions grandiloquentes que par l’allure de ses
gangsters aux longs manteaux vont avoir un impact formel local puis mondial.
Mais l’impact le plus marquant pour le spectateur tient à la puissance des
valeurs d’amitiés et de fraternité véhiculée par le film, thème central de John
Woo qui ne l’a peut-être jamais mieux exprimé qu’ici. La raison en est simple,
la force des liens exprimés à l’écran est un puissant écho de ceux ayant permis
l’existence même du projet.
L’acte de naissance artistique que représente Le Syndicat du
crime pour John Woo pourrait presque laisser croire qu’il s’agit de son
premier film. Il n’en est rien puis Woo, après avoir été assistant de Chang
Cheh au sein du studio Shaw Brothers, est actif depuis le milieu des années 70
en tant que réalisateur. Cependant, ses thèmes et son esthétique n’ont pu s’exprimer
que sporadiquement (Princesse Chang Ping (1975), La Dernière
Chevalerie (1979), Les Larmes d’un héros (1984)) dans des œuvres de
commande bien éloignées de ses aspirations, notamment de nombreuses comédies où
il fait figure d’exécutant. La dernière en date, Run Tiger Run (1985),
est d’ailleurs un cuisant échec en salle qui va faire de lui un objet de mépris
et le mettre au banc de l’industrie. Woo sombre dans l’alcoolisme et rumine sur
sa carrière ratée lorsqu’un ami va lui tendre la main. Tsui Hark et John Woo se
connaissent alors depuis une dizaine d’années, et le premier se trouve alors en
pleine ascension alors que le deuxième stagne voire régresse dans l’échiquier
cinématographique.
Connaissant les envies de polar de Woo, Tsui Hark lui
propose le scénario d’un remake de The Story of a Discharged Prisoner de
Patrick Leung (1967), véritable film culte à Hong Kong. Tsui Hark vient alors
de créer sa société de production Film Workshop dont la démarche va
profondément bouleverser le cinéma hongkongais des années 80. Partagé entre son
attachement entre la culture classique et populaire chinoise et ses velléités
modernistes, Tsui Hark n’aura de cesse de revisiter les genres et récits traditionnels
chinois (tant littéraires que cinématographiques) pour mieux les réinventer et
réintroduire dans la production d’alors. La trilogie Histoires de fantômes
chinois (1987, 1989, 1991) ainsi que Green Snake (1993) et The Lovers (1994) donnent ainsi un nouveau souffle au conte chinois à l’écran,
la trilogie Swordsman (1990, 1992, 1993) relance le film de sabre et la
saga Il était une fois en Chine le film de kung-fu.
Les succès en salle
n’ont pas encore validé cette proposition quand Tsui Hark donne sa chance à son
ami John Woo. Ce dernier ne se reconnaît initialement pas dans le script
proposé, mais Tsui Hark lui laisse carte blanche pour le réécrire et le faire
sien. Cette appropriation tient sur certains éléments bien visibles marquée par
les influences du réalisateur. Grand admirateur de Jean-Pierre Melville et en
particulier Le Samourai(1967), Woo va conférer au personnage de Mark (Chow
Yun-fat) l’élégance d’Alain Delon et la désinvolture menaçante de Ken Takakura.
Les fusillades impressionnantes mais pas encore élevés aux ballets sanglants à
venir vont puiser chez le Sam Peckinpah de La Horde sauvage (1969). L’âme
profonde du film tient pourtant aux sentiments de John Woo.
La trame de film de gangster est relativement solide mais
pas forcément révolutionnaire pour l’amateur de polar. Ce qui détone est la
rupture que Le Syndicat du crime marque alors avec ce qui se fait dans
le genre à Hong Kong, allant du polar urbain aux velléités sociales et documentaires
(les films d’Alex Cheung comme Cops and Robbers (1980), Le Bras armé
de la loi de Johnny Mak (1984)) au pur film d’action martial ajoutant une
trame policière comme Police Storyde Jackie Chan (1985). Avant que le
moindre coup de feu soit tiré, John Woo introduit longuement la fraternité
unissant ces personnages. Il y a la fraternité des liens du sang entre Ho (Ti
Lung) et Kit (Leslie Cheung) son frère cadet, et celle de la fidélité des épreuves
et de la loi du milieu avec Mark (Chow Yun-fat) partenaire de longue date de
Ho. Les équilibres seront malmenés par les drames lorsqu’une trahison envoie Ho
en prison et dévoile sa vie criminelle à Kit sur le point d’entrer dans la
police. Pour Mark, c’est la perte d’un socle, d’un mentor, sans lequel il va
sombrer dans une profonde déchéance. Une longue série de vignettes, de moments
complices, de manifestations d’affection et d’amitié viriles font exister l’ensemble
de ce trio quant à l’inverse les éclats de violence fulgurante vont faire
imploser ces liens par la distance morale et physique des années d’emprisonnement
de Ho.
John Woo sublime paradoxalement cette première partie
heureuse par une séquence d’action virtuose en forme de signature. Chow Yun-fat,
jusque-là acteur reconnu mais ne faisant pas d’éclat au box-office (Woo devant
même insister pour l’engager), gagne ses galons de superstar grâce aux tableaux
iconiques dans lesquels le grave John Woo dans Le Syndicat du crime.
Pourtant, cela surprendra certainement le spectateur découvrant le film mais
connaissant déjà Chow Yun-fat, la légende naissante de l’acteur ne tient qu’à l’incarnation
désinvolte et rigolarde des trente premières minutes du film. Cure-dent au coin
de la bouche, sourire goguenard, décontraction charmante et regard déterminé,
Chow Yun-fat invente une figure mythique et jubilatoire pour mieux la faire
sombrer. C’est par un geste de vengeance et d’amitié que Mark s’élève au sommet
de son charisme avant de perde de sa superbe, lors d’une fusillade où il abat
le traître ayant envoyé Ho en prison. John Woo entremêle invention formelle,
narrative et de caractérisation (la dissimulation des deux armes dans les pots)
pour magnifier Mark et déplacer les éléments cathartiques de son mentor Chang
Cheh du wu xia pian vers le polar. L’usage combiné de deux pistolets, l’usage
brillant du ralenti, la fureur dégagée par le tonnerre inédit du bruit des
coups propre à John Woo, tout cela façonne une séquence inédite alliant les
sentiments écorchés et les chairs meurtries par les balles.
Le budget modeste empêche l’escalade pyrotechnique des films
à venir et privilégie le drame humain. Outre Chow Yun-fat, le reste du casting
est tout autant à son sommet. Ti Lung entremêle sa propre déchéance d’alors au
sein du cinéma hongkongais avec celle de son personnage et trouve un de ses
rôles les plus poignants. Leslie Cheung, pop star des charts hongkongais, avait
déjà tourné plusieurs films réussis mais reposant avant tout sur sa photogénie
et son charisme. Le Syndicat du crime sera vraiment le rôle dévoilant
avec force ses capacités dramatiques en frère rancunier et flic revanchard. Il sera
désormais impossible de voir en lui un simple bellâtre. Si Une Balle dans la tête (1990) pourra être interprété comme la trahison et l’amitié brisée
entre John Woo et Tsui Hark, Le Syndicat du crime semble au contraire
imprégné de toute la reconnaissance et des sentiments de Woo envers celui qui
lui a permis d’enfin s’accomplir.
Plus stylisées et réfléchies, les œuvres suivantes
gagnent en maestria filmique ce qu’elles perdent en émotions à fleur de peau
puisque les premiers reproches de mélo parfois forcé arriveront avec l’excellent
The Killer (1989). Dans Le Syndicat du crime, tout est à sa place
avec le ton juste. Difficile de ne pas avoir le frisson qui parcoure l’échine
lorsque Mark invective Kit de pardonner à son frère aîné lors du climax, et que
la réconciliation se solde par le châtiment du boss cynique (Waise Lee parfait)
bafouant toutes les valeurs au service du profit. Carte de visite et premier
accomplissement artistique pour John Woo, Le Syndicat du crime est un
classique touchant au cœur et à la rétine avec une égale intensité.
Hong Kong 1967. Tandis que les manifestations
procommunistes secouent la colonie britannique, trois amis, Ben, Frank et Paul,
tentent de subsister malgré leur condition sociale précaire. Devenu assassin
malgré lui le jour même de son mariage, Ben se voit contraint de fuir au
Vietnam, accompagné de ses deux camarades. Là-bas, au milieu d'un conflit qui
les dépasse, leur amitié va exploser.
La production mouvementée de The Killer (1989) avait
exposé les dissensions entre John Woo et Tsui Hark, ce dernier ne comprenant
pas l’approche sentimentale de Woo et prenant de la distance dans son rôle de
producteur du film. La rupture sera consommée avec Le Syndicat du crime 3
(1989) où en reprenant les rênes de la saga, Tsui Hark s’approprie un projet
plus personnel de John Woo se déroulant aussi durant la guerre du Vietnam. Deux
ans après Le Syndicat du crime 3 (qui s’avère être une belle réussite),
John Woo va ainsi avoir l’occasion de livrer sa vision avec Une Balle dans
la tête.
Il s’agit d’une œuvre profondément intime pour Woo puisque
le contexte du récit, le Hong Kong de la fin des années 60, ainsi que le trio
de héros, sont inspirés de sa propre jeunesse. Il s’identifie au naïf Ben (Tony
Leung Chiu-wai) tandis que le fougueux Frank (Jacky Cheung) et l’ambitieux Paul
(Waise Lee) revisitent ses amis d’enfance avec lesquels il vécut moult
expériences, parfois violentes au sein de gang. Bie que n’étant jamais allé au
Vietnam à cet époque, Woo en fait un arrière-plan des soubresauts politiques d’alors,
lui qui participa à des manifestations pacifistes. Il se remémore durant la
première partie le climat régnant alors à Hong Kong, entre la défiance des
anciens envers le Parti Communiste les ayant forcés à l’exil, et la rébellion
des plus jeunes face au colon anglais avant que la génération suivante assimile
davantage la culture anglo-saxonne. Woo brasse tout cela de manière assez
fluide en maintenant le fil rouge autour de ses trois héros, dont l’amitié
indéfectible constitue le socle du récit même quand ils se tirent vers le bas
lors du drame qui les contraindra au départ.
La « terre promise » vietnamienne et la voie de l’illégalité
semblent être leur seule issue, mais le chaos régnant dans ce pays va balayer
toutes les certitudes. Le traitement du contexte vietnamien pourrait paraître
simpliste, mais sa complexité échappe à la vision des trois amis qui ne font
que le traverser et chercher à y survivre. John Woo s’en sert davantage comme
un déclencheur de la spirale dans laquelle ils vont être entraînés. Ainsi la
perte de la marchandise et la sévère répression militaire subie dès leur
arrivée marque une rupture chez Paul qui ne voit plus que la violence et les
armes pour s’élever. La désillusion de l’exil s’expose pourtant à eux avec le
destin tragique de la chanteuse Sally Yen (Yolinda Yan), compatriote venue
chercher fortune et désormais séquestrée, prostituée et droguée par le parrain local.
Néanmoins, alors que Paul glisse doucement vers une folie égoïsme qui s’avèrera
dramatique, il est remplacé dans le cercle de cette amitié par Luke (Simon
Yam), eurasien qui se reconnaît dans leur passion.
L’action filmée par John Woo est ici toujours aussi
impressionnante, mais se déleste progressivement de sa touche emphatique. Nous
sommes ici dans un film de guerre où les fusillades heurtées laissent juste ce
qu’il faut de spectaculaire et de cascades mais se déleste du sentiment d’abstraction
vers lequel les ballets de violence de Woo peuvent s’élever. L’affrontement
dans le club et le vol du magot du parrain est clairement à mi-chemin entre ce
côté brut et la pure virtuosité de Le Syndicat du crime et The Killer,
mais en quittant les environnement urbains la dimension de film de guerre prend
clairement le pas.
Cela n’empêche pas le déploiement d’une pétaradante pyrotechnie
(l’explosion de mine sur la plage) mais le sentiment d’urgence prévaut
clairement sur la virtuosité même si Woo parviendra à mêler ces deux approches
dans A toute épreuve (1992). Nous ne sommes plus dans une transposition
des préceptes du film de chevalerie dans le polar, mais dans le pur film de
guerre. John Woo avait tutoyé cette approche dans Les Larmes d’un héros
(1986) mais y était malgré tout contraint par les codes du cinéma d’exploitation.
Une balle dans la tête lorgne quant à lui sur Voyage au bout de l’enfer de
Michael Cimino (1978) dans sa description d’un paradis perdu, d’un destin
brisé, tout en ne pouvant s’empêcher d’en remontrer au blockbuster
hollywoodien, Rambo 2 en tête – avec un soupçon d’Apocalypse Now pour la
dérive en bateau sur un fleuve.
La séquence du camp de prisonnier pourrait souffrir de cette
dualité, mais le nœud dramatique transcende cela. Si Waise Lee peut parfois
paraître caricatural dans sa dérive, Tony Leung Chiu-wai est tout simplement
extraordinaire lorsqu’on le voit perdre pied alors que ses géôliers le forcent
à commettre l’innommable. Jacky Cheung est d’une grande intensité aussi dans ce
qui est le pendant de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer, même
si John Woo a la main lourde dans sa direction d’acteur. En effet, même si
abattre un individu désarmé de sang-froid est une action différente que de se
défendre face à de multiples assaillants, voir Frank trembler comme une feuille
après l’avoir qu’il ait arrosé de balles des ennemis lors d’une séquence
précédente est pour le moins incongru. Voir le personnage forcé de tuer de
vrais innocents, femmes et enfants, aurait eu plus d’impact pour appuyer son
dilemme moral. Mais l’emphase dramatique de Woo fait néanmoins mouche, la
séquence est aussi cathartique que formellement impressionnante, jusqu’au point
de non-retour qui va définitivement briser l’amitié du trio.
Le premier degré sincère et naïf de John Woo, si ardent pour
appuyer les forces des liens fraternels dans Le Syndicat du crime et The
Killer, est tout aussi appuyé et marquant pour exprimer la rupture dans Une
balle dans la tête. L’abstraction d’un hangar désaffecté marque les
retrouvailles finales tragiques entre Ben et un Frank n’étant plus que l’ombre
de lui-même, tandis que les réminiscences d’une course à vélo de leur jeunesse
entrecoupent le duel à mort et chargé de ressentiment que se livrent Ben et
Paul durant la séquence finale.
Sous la tôle froissée et les balles, ce sont
bien les sentiments contrastés opposant et rapprochant les personnages qui
dominent, avec cette magnifique idée poétique voyant Paul succomber à sa
culpabilité davantage qu’à la balle qui lui était destinée. Trop sombre, tragique
et désespéré, Une balle dans la tête sera un échec cinglant au box-office local
mais constitue désormais une pierre angulaire de l’œuvre de John Woo.
Jeff est un tueur professionnel. Lors de l'exécution d'un
contrat, il blesse accidentellement aux yeux une jeune chanteuse, Jenny. Rongé
par le remords, il accepte d'éliminer un parrain des Triades afin de réunir la
somme nécessaire à la transplantation de cornée dont Jenny a besoin. L'affaire
tourne mal et Jeff se retrouve à la fois poursuivi par ses employeurs et par un
policier acharné, l'inspecteur Li.
Le Syndicat du crime (1986) avait été l’œuvre de la
libération pour John Woo, lui permettant d’enfin s’épanouir dans son genre de
prédilection, le polar, et d’y déployer à la fois ses thèmes fétiches et sa
mise en scène novatrice. C’est cependant avec The Killer que le
réalisateur va pleinement exprimer son potentiel, atteindre la quintessence de
son art et attirer l’œil du public ainsi que de la critique internationale.
Malgré un climax dantesque, Le Syndicat du crime 2 (1987) restait une
concession commerciale nécessaire après l’immense et inattendu succès du
premier volet, ayant initié la vague du polar héroïque à Hong Kong.
Pour son film suivant, John Woo aspire donc à s’atteler à un
vrai projet personnel, et en particulier la possibilité de narrer une histoire
d’amour. Le postulat de The Killer lorgne sur Le Samouraï (1967),
un des chefs d’œuvre de Jean-Pierre Melville (un des modèles de Woo) avec ce
tueur à gage froid et impitoyable fendant l’armure – Woo cherchant aussi à
prolonger la prestance d’Alain Delon à travers le charisme de Chow Yun-fat. La
dimension de pur mélodrame vient d’une autre inspiration, le film japonais An
Outlaw de Teruo Ishii (1964) dont la romance, le final tragique et la
droiture morale du tueur incarné par Ken Takakura ont profondément marqué John
Woo.
C’est d’ailleurs le drame davantage que l’histoire d’amour liant le tueur
Jeff (Chow Yun-fat) à sa victime collatérale dont il va se faire le bienfaiteur
qui fonctionne le mieux aujourd’hui. La naïveté et la candeur fonctionnant sur
un premier degré total provoqua parfois une hilarité involontaire auprès des
spectateurs occidentaux lors de la distribution internationale du film au début
des années 90. Au sein de la production même, ce parti-pris narratif ne fit pas
l’unanimité dans le cadre d’un polar et John Woo parvint à aller au bout de sa
démarche dans un climat de doute.
N'en déplaise aux cyniques, l’émotion sans calcul de The
Killer fonctionne pleinement car John Woo lui confère une intense
incarnation par la force de sa mise en scène. Toute la contradiction entre le
métier violent de Jeff et sa quête d’un ailleurs paisible s’exprime durant la
première scène, par le contraste entre le lieu, une église, et la transaction
qui s’y noue, la désignation de sa prochaine cible. Cette dualité opère aussi
lors de la première exécution durant laquelle, sous les balles et le chaos, la
rédemption et l’amour s’offrent à lui lorsqu’il rend malencontreusement aveugle
la chanteuse Jenny (Sally Yeh). La violence et la compassion surgissent
simultanément et de façon cathartique lors de cet enchaînement bref de plans
voyant partir la balle du revolver, le mouvement de tête de Jenny exposée à
bout portant et ses yeux désormais éteints. D’abord par culpabilité, puis par
amour, Jeff a désormais une autre raison d’être que celle de tuer. En rendant
cela palpable par l’image plutôt que le discours, John Woo confère une forme
d’universalité et évidence à l’émotion qu’il souhaite véhiculer.
Il en va de même sur le terrain plus familier pour lui des
amitiés viriles et fraternelles. Lorsque Jeff reçoit la visite de son ami
Sidney (Chu Kong) qui s’apprête à le trahir pour leur commanditaire, un
panoramique accompagne l’arrivée de ce dernier mais le mur séparant les deux
amis lors de ce mouvement d’appareil exprime implicitement le doute et la
rupture qui va s’instaurer entre eux. Sidney passera le reste de l’histoire à
regagner, au péril de sa vie, l’estime de son ami.
A l’inverse, le mimétisme
des antagonistes Jeff et Li (Danny Lee) le policier qui le pourchasse, se noue
aussi par la mise en scène. Woo travaille cela en montage alterné lorsque Li
reproduit la posture de Jeff dans son appartement la veille, adoptant son mode
de pensée et comprenant la manière dont il a répliqué à ses assaillants. John
Woo refait le même travelling et adopte la même composition de plan pour nous
faire comprendre que les deux ennemis sont de la même trempe, et par extension
nous prépare à l’improbable amitié qui va les unir.
C’est cette émotion à vif qui porte le film, par cette
sentimentalité exacerbée, cette tension de tous les instants (la mythique
séquence du mexican stand-off) et bien sûr par ses explosions de violence. Si A toute épreuve (1992) poussera plus loin la démesure pyrotechnique de
l’action, The Killer est un véritable sommet de virtuosité opératique.
La scène d’ouverture ainsi que plus tard la poursuite en hors-bord et le face à
face à l’hôpital sont des démonstrations de la précision et du sang-froid de
Jeff (avec leur pendant pour Li durant la scène du bus).
Le défilement à
différentes vitesses des ralentis, le génie du montage dans ses partis-pris (le
choix de montrer brutalement les impacts puis de dilater voir de couper avant
la chute des antagonistes) aboutit à une forme d’emphase poétique de violence
et de chaos par laquelle l’influence de Sam Peckinpah autant que celle de la
comédie musicale se ressent. Après avoir annoncé de façon séparée le lien entre
Jeff et Li, Woo l’exprime par le jeu des raccords en mouvement, du découpage
qui rend leurs actions coordonnées et complices dans la dernière partie. Là
encore, avare de mots, le réalisateur fait comprendre cette amitié de façon
purement sensorielle et organique.
La confrontation finale dans l’église est un sommet, se
délestant des ultimes et déjà bien fragiles carcans de réalisme avec les
adversaires innombrables, les munitions comme illimitées et les balles
surgissant comme une émanation physique de la rage intérieure des personnages.
La symbolique religieuse appuyée se fond à l’approche viscérale de Woo,
annoncée dès le début en faisant des blessures de Jeff les stigmates de sa
rédemption, jusqu’à la conclusion tragique où il perd la vue en ultime
sacrifice. Même s’il aura d’autres grandes réussites par la suite, la place de
John Woo dans l’histoire du cinéma était déjà assurée avec le sommet que
constitue The Killer.
Un flic qui perd son coéquipier lors d’une fusillade avec
des trafiquants d’armes part en mission pour les arrêter. Afin de se rapprocher
des chefs du réseau, il s’associe à un policier sous couverture qui travaille
comme tueur à gages.
Malgré un succès plus mitigé à Hong Kong, The Killer
(1989) est véritablement le film qui établit la renommée internationale de John
Woo. Les sirènes hollywoodiennes se font alors de plus en plus insistantes et
après l’échec d’Une balle dans la tête (1990), une de ses œuvres les
plus personnelles, puis la récréation de Les Associés (1991), John Woo envisage
enfin l’exil. À toute épreuve est donc pensé comme un véritable feu d’artifice
final, ainsi qu’une carte de visite démontrant son savoir-faire aux studios
hollywoodiens.
Le projet apparaît donc comme moins cathartique et
romanesque que Le Syndicat du crime (1987), The Killer et Une
balle dans la tête. Le scénario reprend des archétypes de différents
sous-genre du cinéma d’action hongkongais, sans pousser leur logique
émotionnelle jusqu’au bout d’autres films emblématiques. Il y a des éléments d’heroic-bloodshed
mais sans avoir installé une amitié aussi intense que celle des œuvres précédentes
de John Woo. On trouve aussi des bribes de film de « flic infiltré »
mais résultant d’une édulcoration du scénario (le personnage de Tony Leung
Chiu-wai devant être bien plus sombre initialement) qui fait par intermittences
vaciller la cohérence dramatique de l’ensemble. Les coutures certes grossières
tiennent autour de la raison d’être de À toute épreuve, ses trois
énormes morceaux de bravoures : la maison de thé en ouverture, la
confrontation dans l’entrepôt et le monumental climax de l’hôpital.
Malgré ce scénario presque prétexte, on reste admiratif
devant le talent de John Woo qui en misant sur le charisme de ses acteurs, et
par une mise en scène sensitive parvient à nous impliquer dramatiquement. Les
émotions contradictoires exprimées par le visage Tony Leung avant d’abattre son
boss (et maintenir sa couverture) instaurent une intensité rare, plus tard le
détail des roses blanches permet à Teresa (Teresa Mo) d’identifier son
messager, l’impitoyable homme de main incarné par Philip Kwok est capturé dans
toute sa férocité et humanité finale avec peu de mots de façon crédible. Chow Yun-fat
transcende quant à lui le cliché du flic dur à cuire (souligné par le titre
anglais Hard-Boiled) par un jeu plus nuancé qu’il n’y paraît, apportant
une douceur inattendue au milieu du chaos (la berceuse chantée au bébé en plein
gunfight). Même ceux caractérisé à plus gros traits comme le génial
Anthony Wong en marchand d’armes sanguinaire sont tellement habités que tous
les excès passent – même si Wong ne manquera pas de dire le plus grand mal de
sa collaboration avec John Woo (plus préoccupé par l’action que la direction d’acteur)
durant les années suivantes.
Néanmoins on retrouve thématiquement cette notion d’amitié,
de culpabilité et de revers d’une même pièce à travers les personnages de
Tequila (Chow Yun-fat) et Tony (Tony Leung Chiu-wai). Le jusqu’auboutisme de
leur action les poussent à sacrifier malgré eux des collègues, ce qui provoque
chez chacun une forme différente et complémentaire de culpabilité. Tony s’enferme
dans une noirceur autodestructrice et sacrificielle en faisant un être
réellement torturé, préparant le terrain au personnage plus complexe que Tony
Leung Chiu-wai incarnera dans Infernal Affair (2002). A l’inverse, les
émotions semblent plus contenues et ne se manifestent que dans l'action casse-cou pour
Tequila extériorisant par le mouvement cette
quête de rédemption. C'est certes pas aussi fouillé que dans d’autres John Woo,
mais bel et bien présent, contribuant à faire de À toute épreuve un film
incarné et dépassant le statut de démo technique.
Les scènes d’action sont parmi les plus virtuoses de la
carrière de John Woo. Le gunfight dans la maison de thé est une extension et
perfection de ceux en lieux clos ouvrant Le Syndicat du crime et The
Killer, par sa lente montée de tension puis son explosion. Il y a d’ailleurs
un crescendo en termes d’environnement, d’assaillants et d’enjeux entre les
trois scènes. La pyrotechnie extraordinaire entre cascades véhiculées, coups de
feu et explosions dans l’entrepôt est un véritable ballet de chaos ne perdant
jamais de vue sa dimension émotionnelle. La longue scène de l’hôpital est le
moment le plus marqué « carte de visite ».La découverte du repère du méchant lorgne sur
James Bond, la prise d’otage, les civils menacés et l’urgence du siège armé
paie son tribu à Piège de Cristal (1988) tandis que la dextérité surhumaine
des personnages avec un fusil à pompe et les dégâts infligés sont un clin d’œil
à Terminator 2 (1991).
John Woo est aussi à l’aise pour plonger caméra à
l’épaule dans un déluge de verre brisé, que d’accompagner par des travellings
véloces des duels armes au poing lorgnant plus que jamais vers le wu xia pian –
le long mano à mano entre Tony Leung et Philip Kwok. Enfin, il pose les tables
du jeu vidéo FPS (le premier opus de la saga Doom sort l’année suivante
en 1993), le temps d’un sidérant plan-séquence accompagnant l’avancée
déterminée de Tequila et Tony décimant à tour de bras la multitude d’adversaires
surarmés.
En ces heures de pré-numérique, ce morceau de bravoure n’a
rien perdu de sa puissance destructrice et emporte tout sur son passage. On
préférera certes d’autres John Woo pour le supplément d’âme et d’émotion, mais
difficile de bouder ce spectacle d’un maître en pleine possession de ses
moyens.
Dans la Chine ancienne, des sectes sont à la recherche de la
dépouille d'un moine indien mort il y a plusieurs siècles, censée leur
apporter la toute-puissance. Parmi elles, le gang de la Pierre Noire,
dirigé par Wheel King (Wang Xue Qi), est une des plus redoutées. Après
s'être emparée d'une partie du corps, Drizzle (Kelly Lin), un de ses
membres, s'enfuit afin de mener une vie loin des vols et des
assassinats. Pour ce faire, elle change d'identité et d'apparence. Mais
ses anciens comparses ne l'entendent pas de cette oreille...
En sérieuse perte de vitesse à Hollywood, John Woo de retour à Hong Kong
avait opéré une spectaculaire résurrection avec sa fresque monumentale Les Trois Royaumes. On attendait dès lors la suite qui arrive enfin avec Le Règne des assassins, mais
pour un vrai film de John Woo il faudra cependant encore attendre. Bien
qu’il soit très mis en avant par la promotion et son nom porteur, John
Woo, crédité en tant que coréalisateur, est surtout producteur et Su
Chao-Pin le vrai maître d’œuvre de l’ensemble. Ce dernier s’était
surtout lié d’amitié avec John Woo qui décida de produire son projet
suivant et il est assez rapidement évident (bien qu’il ait bel et bien
dirigé une scène du film mettant en scène sa fille Angeles Woo) qu’il
reste peu du réalisateur de The Killer dans l’imagerie et les thèmes du film.
Le film renoue avec la tradition du wu xia pian classique dans l’esprit
de la Shaw Brothers et où plane l’ombre d’un de ses maîtres, Chu Yuan. A
la fin des 70’s, Chu Yuan avait adapté de nombreuses œuvres de l’auteur
Gu Long pour la firme qui se caractérisaient par son monde des arts
martiaux bariolé et fantaisiste, où des combattants se livraient une
guerre sans merci pour déterminer qui était le plus fort.
Feuilletonesque et bourré de rebondissements, ces films donnaient un
attrait certain à cet univers tout en le remettant en cause lorsque les
héros torturés se questionnaient sur la vacuité de cette vie de combat.
C’est exactement cet esprit que l’on retrouve ici avec cette tueuse
redoutable jouée par Michelle Yeoh qui renonce à ses méfaits et change
de visage afin de mener une existence normale. Ayant refait sa vie et
s’étant mariée, elle est cependant rattrapée par son ancienne
organisation en quête de la relique d’un moine maître des arts martiaux
conférant toute puissance à son possesseur.
Le Règne des assassins mêle donc drame complexe et récit serial
en diable avec son lot de coups de théâtre inattendus (l’identité et le
but du grand méchant superbement incarné par Wang Xue). La facette
dramatique est très réussie avec son questionnement sur le pardon, la
seconde chance et la culpabilité grâce à la sobre prestation de Michelle
Yeoh en tueuse repentie. C’est cette thématique qui maintient
l’attention face à une action assez laborieuse dans l’ensemble.
Malgré
une foule d’ennemis aux caractéristiques potentiellement spectaculaire
avec leurs pouvoirs divers (un magicien, un maître de l’acupuncture
mortelle) les combats certes efficaces manquent cruellement
d’inventivité et d’intensité. Le rythme du film s’en ressent puisqu’ils
sont supposés le relancer entre les scènes intimistes dominantes. Les
enjeux sont néanmoins très prenants et une révélation finale ajoutera
encore en complexité au récit pour une fin assez belle. Si la mise en
scène et les combats ne dépassent pas le standard moyen du wu xia pian,
l’histoire touchante confère un attrait certain à ce Règne des assassins. En attendant le vrai prochain film de John Woo.