Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 14 janvier 2015

Picnic - Joshua Logan (1955)

Hal Carter, un garçon séduisant qui vit au jour le jour, arrive dans une petite ville du Kansas. Alan, un ancien compagnon de collège qui est fiancé à Madge la plus jolie fille du pays, se propose de lui trouver du travail. Mais au cours d'un pique-nique qui réunit tous les habitants de la ville, Hal et Magde sont irrésistiblement attirés l'un par l'autre.

Genre roi de cinéma américain des années 50, le mélodrame fut un vrai reflet des mutations sociologiques de l’époque. Sous l’aspect propret se dissimulait toujours des thématiques fortes et audacieuses, annonçant la décennie suivante plus permissive. Si Douglas Sirk fut logiquement célébré comme son maître incontesté, d’autres œuvres réussirent à tracer leur voie à l’époque, tel ce beau Picnic, véritable film culte aux Etats-Unis (et inversement fort méprisé par la critique française) qui contribua à lancer la carrière de Kim Novak. 

Picnic s’inscrit dans la tradition des grandes adaptations de pièces issues de la plume de dramaturges prestigieux, très en vogue dans le cinéma des fifties. Souvent imprégnés de psychanalyse et dissimulant des thèmes tabous sous-jacents, les films de cette veine connurent un vrai essor à l’époque, notamment par les textes de Tennessee Williams, brillamment adaptés par Mankiewicz avec Soudain l’été dernier, ou encore par Richard Brooks pour La Chatte sur un toit brûlant.
Picnic est donc à l’origine une pièce de William Inge qui rencontra un grand succès à Broadway. Lorsque l’adaptation est envisagée, on fait appel à Joshua Logan (dont c’est seulement le troisième film) au regard de son passé de metteur en scène à Broadway qui en fait la personne toute désignée pour donner des vertus plus cinématographiques au texte. 

C’est effectivement cette expérience qui lui permet de capter l’essence même du texte et de la magnifier, réalisant ainsi son meilleur film. Logan est généralement associé à un cinéma boursouflé et luxueux, typé « qualité américaine », qui lui vaudra les foudres des critiques français, la faute à quelques comédies musicales très poussives comme La Kermesse de l’Ouest ou Camelot. Pourtant, s’il ne s’élève pas au firmament des plus grands réalisateurs hollywoodiens de l’âge d’or, Joshua Logan est loin d’être le tâcheron qu’à voulu en faire la postérité. Dans sa filmographie, on trouve au moins deux autres belles réussites comme Bus Stop (autre film injustement méprisé) qui offre un de ses plus beaux rôles à Marylin, et le drame de guerre Sayonara avec Marlon Brando. C’est pourtant avec Picnic qu’il donnera toute la plénitude de son talent, en ornant de noirceur et de romanesque l’imagerie d’une Amérique rurale et propre sur elle.

Le film de Joshua Logan se distingue nettement des mélodrames que pouvait réaliser un Douglas Sirk au même moment. Aux rebondissements et raccourcis improbables des intrigues de Sirk (idéalement gérés tant les récits sont prenants), Picnic s’orne d’un certain réalisme et d’une vraie cruauté dans son cadre et les personnages dépeints. Parallèlement, la construction du récit vire progressivement de la noirceur d’une atmosphère viciée et malsaine à une tonalité de conte de fée. A travers le couple incarné par Kim Novak et William Holden, Picnic montre le brutal retour sur terre de deux icônes déchues. Anciens dieux du lycée, le passage au monde adulte les aura enfermés dans l’image qu’ils renvoyaient lors de ces années dorées. Champion de football fêtard au succès certain auprès de la gent féminine, Hal Carter (William Holden) aura laissé passer sa chance pour n’être au final qu’un vagabond sans but. Déterminé à s’en sortir, il décide de rendre visite à un ancien camarade d’université richissime dans le but d’obtenir une situation. C’est là qu’il tombera sous le charme de la fiancée de ce dernier, Madge (Kim Novak).

Celle-ci, ancienne reine de beauté ne se voit réduite qu’à cette seule surface par son entourage. Chacun d’eux dissimulent de douloureuses fêlures sous le physique avantageux. William Holden, un peu trop vieux pour le rôle en fait finalement un avantage pour exprimer l’usure morale de cet Adonis déclinant, dont la beauté animale se révèle lors d’une scène (largement exploité lors de la promotion du film) où il apparaît torse nu. Hal est ainsi rongé par cet attrait qu’il exerce encore mais qui ne contrebalance plus une situation sociale insignifiante. A la fin de la décennie, La Fureur de vivre égratignera sévèrement l’imagerie de la jeunesse pure et innocente des années 50, en montrant pour la première fois les fêlures de ces adolescents. Sorti quelques années plus tôt, Picnic était encore plus audacieux en se penchant sur la question de « l’après », et surtout en choisissant de montrer de purs archétypes de cette Amérique juvénile et insouciante sous un jour négatif quelques années plus tard. 

Comme déjà dit, Picnic adopte une tonalité entre réalisme et conte de fée qui s’articule autour de l’unité de temps et de lieu (une journée de pique-nique au sein d’une petite ville américaine) apportant une véritable exacerbation des sentiments au fil de l’avancée du jour. On découvre ainsi progressivement le dénuement de Holden condamné à la quasi-mendicité lorsqu’il arrive dans la ville, et le dénuement moral de Kim Novak subissant la pression d’une mère abusive. Celle-ci voit d’un mauvais œil le regard concupiscent du vagabond Hal sur sa fille, pour qui elle entretient de plus hauts projets. La morale ne tient d’ailleurs qu’à un fil lors d’une scène où elle lui suggère de franchir le pas avec son petit ami nanti afin de s’attirer définitivement ses faveurs. 

La première partie étale donc un idéal de ce que l’Amérique a de meilleur à offrir : l’entraide envers son prochain à travers l’accueil chaleureux fait à William Holden, le pique-nique ensoleillé, les habitants truculents. La nuit venant, c'est un autre visage, celui de la frustration, de la rancœur et de la haine qui se dévoile. Le personnage de vieille fille incarné par Rosalind Russel (la pimpante héroïne de La Dame du vendredi de Howard Hawks) est aussi pathétique que détestable tandis que le jeune héritier (Cliff Robertson tout jeune dans un de ses premiers rôles) va montrer une image bien moins affable lorsqu’il verra Madge lui échapper au profit de William Holden.

Car sous ce cadre délétère, c’est également l’amour qui se révèle. Attirés l’un par l’autre mais empruntés, c’est lors d’une scène de danse absolument prodigieuse que Holden et Novak révèlent leur sentiment à travers leur alchimie sur la piste. Un autre moment d’une grande intensité interviendra un peu plus tard après la fuite d’un Holden humilié, lorsque Kim Novak le poursuivra et l’incitera à se dévoiler comme jamais. Cette naïveté et cette magie du lien se nouant entre les deux s'expriment également par l’esthétique du film. La photo du film notamment, travaille l'opposition entre rêve (la romance) et cauchemar (la réalité) à travers le crescendo dramatique appuyé par le passage de la journée à la nuit. Ainsi le passage où Kim Novak est élue reine de la saison offre une image majestueuse, montrant son arrivée en barque, illuminée dans la pénombre par les éclairages de la fête.

Même si la dernière partie se déroulant le lendemain brise un peu la progression toujours plus intense du film, elle est totalement en adéquation avec la tonalité de l’ensemble. Après toute la noirceur qui a précédé, un ailleurs possible, ténu et fragile s’offre à notre couple en dépit des obstacles. Ils ne sont d’ailleurs pas réunis à l’écran pour ce nouveau départ, l’ultime image étant le train emmenant Madge pour rejoindre Hal. Fiasco comme épanouissement, tous les avenirs sont possibles pour des personnages présentés comme ouvertement médiocres mais touchants et dont l’union pourrait destiner à une existence meilleure. L’humanité sordide et à la fois passionnée dévoilée au cours de l’intrigue, laisse les deux voies à l'interprétation de chacun. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox et en bluray all region chez Twilight

lundi 9 septembre 2013

Les Bas-fonds new-yorkais - Underworld U.S.A, Samuel Fuller (1961)

Le jeune Tolly Devlin voit son père se faire tabasser à mort par les membres d'un gang de délinquants, à l'âge de quatorze ans. Devenu adulte, il prépare sa vengeance envers les assassins de son père, désormais au sommet de la pègre new-yorkaise...

Fuller signe un polar majeur et novateur avec ce Underworld U.S.A. L'ère du film noir classique est bien terminée et en ce début des 60's divers oeuvres feront évoluer le genre policier comme par exemple Les Tueurs de Don Siegel faisant la bascule vers le polar urbain. En grand portraitiste de l'Amérique qu'il est, Fuller capture un contexte qui ne sera effectif que quelques années plus tard au cinéma avec un film comme Le Parrain (1972).

C'est le moment où le crime organisé devient une froide machine capitaliste fonctionnant comme une entreprise et où le profit se fait sans états d'âmes à travers les secteurs les plus rentable que sont la corruption, la prostitution et le trafic de drogue. Pour les contrecarrer, la justice s'organise aussi en une entité plus vaste que la seule police et remontant jusqu'au hautes sphères judiciaire. Le scénario de Fuller illustre tout ces enjeux par une lente digression où partant de la quête de vengeance du jeune Tolly Devlin (Cliff Robertson), on découvrira les arcanes de cette véritable guerre entre le syndicat du crime et la justice.

Le scénario linéaire avance donc au fil des découvertes et des manigances de Tolly, progressant à la fois dans l'organigramme de la mafia et gagnant la confiance de la police pour mieux accomplir sa vengeance. La brutale scène d'ouverture où le père du héros est tabassé et tué donne le ton, le parcours criminel en ellipse de Tolly, le visage juvénile mais déjà marqué par le mal de David Kent passant aux traits plein de malice vicieuse de Cliff Robertson lorsqu'on le retrouve à l'âge adulte.

Tolly est une sorte d'électron libre entre la justice et le crime, impitoyable et individualiste. La relation avec la mère de substitution Sandy (Beatrice Kay) et surtout la belle Cuddles (Dolores Dorn) qu'il a sauvée par intérêt vont progressivement l'humaniser, en faisant dans le récit un représentant du peuple dans son désir final d'une vie normale et rangée. Même si jamais dit explicitement, le passé de prostituée de Cuddles en fera une autre abîmée de la vie apte à adoucir la dureté de Tolly.

Face à ces personnages torturés, le monde la mafia s'avère implacable et déterminé. Même si un peu simpliste par rapport à d'autres films qui développeront de manières plus fouillées ces aspect (comme Les Affranchis (1990) de Scorsese), tout est déjà là avec la glaçante réunion digne d'un conseil d'administration où chacun des responsables de secteur (prostitution, drogue et syndicat) viennent rendre des comptes aux PDG validant ou pas la progression des chiffres.

Lorsque ces discussions prennent un tour plus concret, Fuller l'exprime par une violence sèche ou personne n'est épargné, femme, enfant ou traître supposé. Le réalisateur rend ces écarts d'autant plus frappant par un montage qui s'arrête toujours net avant l'explosion pour nous montrer cruellement l'accomplissement de l'action (le corps désarticulé de la fillette après avoir été renversée) ou conclure la scène par un humour noir inattendu (le truand demandant du feu pour sa cigarette après avoir fait flamber un quidam dans sa voiture).

Dans ce contexte tous les coup fourrés de Tolly emportent l'adhésion, faisant tomber une à une les pièce de l'organisation à force de mensonges et presque sans violence directE. Presque si ce n'est cette saisissante séquence où il se révèle à une de ses cibles en la cognant sévèrement mais en laissant à un autre (Richard Rust remarquable en homme de main) le soin de le tuer. C'est finalement par son seul vrai meurtre que s'exprime l'humanité retrouvée de Tolly puisque ne servant plus sa seule personne, mais c'est aussi celui qui le perdra dans un remarquable final où son titubement final aura été inspiré à Fuller par À bout de souffle (1960).

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

jeudi 15 septembre 2011

Trop tard pour les héros - Too Late the Hero, Robert Aldrich (1970)


En 1942, dans une île des Nouvelles-Hébrides, une patrouille britannique est chargée de neutraliser un émetteur radio situé dans la partie nord de l'île, occupée par les Japonais. Le lieutenant américain Lawson se joint à la patrouille. Les soldats s'élancent à travers la jungle pour ce qui s'annonce comme une véritable mission suicide.

Ultime incursion de Aldrich dans le film de guerre, ce film conclut en quelque sorte le cycle entamé avec Attaque et poursuivi avec Les Douze Salopards. On y retrouve certains thèmes tels que les supérieurs défaillants mettant en danger la mission (e personnage de Denholm Elliott) ou encore la réalité du terrain révélant la bassesse de la nature humaine (avec les soldats pris au piège prêts à répondre à l'appel du Japonais). La première partie évoque un peu le méconnu Enfant de salauds de André De Toth (on en reparlera bientôt ici), avec un Cliff Robertson véritable tir au flanc oisif, contraint bien à ses dépends de participer à une mission suicide aux côtés de l'armée britannique. La différence étant que ses compagnons s'avèrent aussi peu motivés que lui, le personnage blasé de Michael Caine en tête. Le générique annonce d'ailleurs la couleur : musique tonitruante sur fond de drapeaux américain, anglais et japonais, avant que l'hymne ne tourne au ralenti et que ces drapeaux ne finissent en lambeaux.

Le début est assez comique et détendu, avec un Robertson débraillé, revenant de la plage ou échangeant des blagues salaces avec son supérieur Henry Fonda. Les soldats anglais ne valent guère mieux, galerie de freaks occupant leur temps en pariant sur des courses de cafards donnant un sérieux coup à la rigueur de l’armée. Contrairement aux films précédents, le ver est cette fois dans le fruit : ce ne sont pas des pièces rapportées qui viendront semer la discorde, mais le corps même de l’armée, qui s’avère déphasé. Une nouvelle fois, l‘usure d’une guerre du Vietnam aux enjeux concrets peu galvanisant pour le soldat s’inscrit en filigrane.

Dès l'entame de la mission, Aldrich distille une atmosphère des plus tendue et parvient à livrer nombre de situations originales telles que cette erreur stratégique voyant le commando s’entretuer à cause d’un placement malheureux lors d’une embuscade. Après un déroulement assez classique, devenir palpitant dans la seconde partie, avec nos héros traqués dans la jungle par les Japonais et se voyant soumis à de cruels dilemmes.

Ses membres étant amenés à choisir entre leur instinct de survie et leur patriotisme, le commando se désagrège et les vraies natures se révèlent, avec un surprenant revirement de Robertson, dont la culpabilité fait ressortir les vertus héroïque. Une belle idée que ce chef japonais (joué par le grand Ken Takakura) les harcelant et semant la discorde quand il les interpelle dans la jungle avec ses haut-parleurs, tel une mauvaise conscience venant titiller leur lâcheté. Aldrich semble avoir opéré différemment cette fois, en exposant longuement les mauvais penchants et la lâcheté de son personnage principal avant de lui offrir la stature des grands héros dont il désirait s’éloigner dans Attaque et Les Douze Salopards.

On ressent ainsi le grand frisson lors du final, où Caine et Robertson (qui lancera à Caine un mémorable « You zig, I zag » avant d’entamer la course folle), pilonnés par les Japonais, doivent traverser un champ à découvert pour rejoindre leur camp, encouragés par leurs camarades et la musique galvanisante de Franck De Vol. Robertson devient ainsi, par la force des choses, une icône, se détache en tant qu’individualité alors que les précédents films vantaient les vertus collectives d'un groupe soudé.

Certainement pas plus patriotique que ses autres films de commando, Trop tard pour les héros met une nouvelle fois le manichéisme à mal, et ce n’est que quelques minutes avant la conclusion qu’il faudra le chercher, lorsque Caine et Robertson tuent Takakura qui avait pourtant épargné leurs compagnons, malgré le chantage qu’il avait opéré. Derrière le héros se cache toujours un secret où un acte inavouables.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

jeudi 5 août 2010

Obsession - Brian De Palma (1975)


Nouvelle Orléans, 1959. Michael Courtland investisseur, perd dramatiquement sa femme et sa fille dans un incendie, à la suite d'un enlèvement raté.
Vingt ans plus tard, le veuf fait la connaissance en Italie de Sandra, une jeune étudiante qui ressemble incroyablement à son épouse décédée. Après l'avoir conquise, Courtland l'emmène vivre avec lui à la Nouvelle-Orléans. Mais le jour du mariage, Sandra est enlevée contre une demande de rançon. Le cauchemar recommence...



Obsession est (avec un peu aussi Soeurs de sang qui a précédé) le film qui lance De Palma dans son cycle de variations/réintérprètations autour des classiques de Hitchcock, suivront notamment plus tard Pulsions (reprise extraordinaire de Psychose) et Body Double (le De Palma le plus fou décalque virtuose et pervers de Fenêtre sur cour). Ces deux films voient le réalisateur pousser l'outrance sadique et sexuelle toujours plus loin, alors qu'au contraire Obsession a réellement pour démarche de retrouver l'élégance feutrée et classique du Hitchcock de Vertigo.

L'idée du film vient en effet à De Palma et Paul Schrader suite à une vision du chef d'oeuvre de Hitchcock en salle, émerveillés comme au premier jour il ont l'idée de raconter une nouvelle histoire à partir des thème développés dans son film par le Maître du suspense.
De Palma jette les base de l'histoire que Schrader reprend en y ajoutant le mélange de stupre et de moralité qui le caractérisent. La boucle sera bouclé lorsqu'il parviendront à obtenir Bernard Herrmann pour un score aussi troublant et hypnotique que celui de Vertigo.
L'obsession de l'autre disparu se fait cette fois par le biais d'un riche homme d'affaire rongé par la culpabilité d'avoir mal gérée le kidnapping qui couta la vie à sa femme et sa fille. Jusqu'au jour où il rencontre le sosie de sa femme, occasion de se racheter. La poids du souvenir et la fascination morbide de Vertigo peuvent reprendre leur droit, ajouté à une gamme de sentiments troubles et interdits...

Le film retrouve avec majesté la tonalité de rêve diffus et hypnotique de Vertigo, avec la photo diaphane de Vilmos Zsigmond et les mouvements de caméra sophistiqué et fluide à la fois de De Palma. La manière dont sont amenée les transitions, les ellipses et les non dit par la seule image renforce l'étrangeté de l'atmosphère et la manière dont l'intrigue forme une boucle mélangeant passé et présent. Cliff Robertson en veuf inconsolable est excellent, arborant cette allure de héros classique américain qui sied bien au raffinement du film, avare de mots et exprimant tout son amour fou et son désir par le regard, notamment la première rencontre à Florence.

De Palma prolonge d'ailleurs l'obsession à la "victime" (et tourne le film vers un autre grand Hitchcock Rebecca) puisque Geneviève Bujold (dans le double rôle de la femme décédée et la fiancée) étant tout autant obnubilée par le souvenir de la femme que Cliff Robertson. Une saisissante révélation en conclusion remettra tout en cause de manière magistrale, où les erreurs passées pourront être réparées ou réitérées selon que l'ultime transgression (on en dira pas plus) soit effectuée ou pas.

On sent là tout le génie du De Palma de l'époque qui ose les idées les plus folles, à la frontière du ridicule mais dont la mise en scène brillante donne une force inoubliable. La régression enfantine de Genevieve Bujold, la course finale au ralenti dans l'aéroport et la reprise du fameux panoramique de Vertigo lorsque les identités se révèlent tout cela s'élève à une puissance dramatique incroyable pour ce qui s'avèrera un drame familial. Seul petit reproche, le connaisseur de De Palma qui découvre le film peut avoir la puce à l'oreille à cause de la présence de John Lithgow habitué au double rôle louche.

Je continue à préférer Vertigo (et le fou furieux Body Double en De Palma Hitchcockien) mais cela reste tout de même une des grandes réussites du réalisateur. Un 3e acte abandonné au scénario nourrira bien plus tard en partie Femme fatale.

Sorti en dvd zone 2 dans une belle édition chez Opening.