Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 22 octobre 2023

Kuroneko - Yabu no naka no kuroneko, Kaneto Shindo (1968)


 Une femme et sa belle-fille sont violées et tuées par un groupe de samouraïs. Ivres de vengeance, elles renaissent sous la forme d'esprits chats et jurent de tuer tous les samouraïs. Jusqu'au jour où leur victime désignée est le fils de la femme, et donc mari de la jeune femme, revenu de la guerre.

Kuroneko s’inscrit dans la glorieuse décennie des années 60 pour Kaneto Shindo au sommet de sa créativité. Il y rencontre le succès international en tant que cinéaste avec L’île nue (1961) et Onibaba (1964), et contribue en tant que scénariste à des réussites majeures de Yasuzo Masumura (La Femme de Seisaku (1965), Tatouage (1966), La Femme du docteur Hanaoka (1967)) et Yuzo Kawashima avec La Bête élégante (1962). Kuroneko se présente à la fois comme une continuité et un miroir inversé du célébré Onibaba. Dans ce dernier, les passions humaines et charnelles faisaient de l’argument fantastique un leurre servant les pulsions des protagonistes. Kuroneko est cette fois explicitement un récit de fantôme se fondant obéissant aux codes du conte traditionnel japonais, et produit dans des années 60 qui furent l’âge d’or de ce type de production.

On retrouve sur le papier le triangle « amoureux » d’Onibaba, une femme mûre, sa belle-fille et un homme mais dans une dynamique différente et plus tragique. Le film s’ouvre sur une éprouvante scène de barbarie qui voit un groupe de samouraïs s’introduire chez la femme (Nobuko Otowa) et sa belle-fille (Kiwako Taichi) pour les violer et les laisser pour mortes après avoir incendié leur maison. Les malheureuses renaissent sous forme de kaibyo, yokai de la "femme-chat" arborant les traits et attitudes de chat sous leur enveloppe corporelle humaine langoureuse, et s’attèle désormais à attirer, séduire et tuer les samouraïs de passage par vengeance. Kaneto Shindo travaille d’une pure approche sensitive et onirique pour témoigner de cette bascule, les émotions primaires de désir, de ressentiment et de vengeance se passant des mots pour se faire comprendre par le jeu des métaphores visuelles et des artifices formels. L’agression initiale est ainsi suivie de l’arrivée d’un chat noir (qui conserve finalement sa notion funeste occidentale dans le folklore japonais, le mot kuroneko signifiant littéralement chat noir en japonais) dont le regard vif et le pelage sombre amorce la transition vers les ténèbres nocturnes et la blancheur spectrale des spectres marquant leur nouvelle identité et terrain de jeu.

On retrouve cette notion de conte dans la répétition poétique et sujette à d’habiles variations dans la manière dont les fantômes vont séduire et décimer les samouraïs de passage. Tous sont punis dans leur concupiscence, la promesse de volupté les menant à leur perte quand ils décident de suivre la belle-fille. Shindo appuie l’étrangeté de la transition du monde des vivants à celui des spectres dans sa mise en scène, par ses effets de brumes, les lents travellings durant la traversée des forêts de bambous (qui annoncent le King Hu de A Touch of Zen (1971)) dans des plans dont la composition reprend la logique des emakimono – rouleaux peints horizontaux narrant sous forme dessinée les contes traditionnels, à la mode dans le Japon des 12e et 13e siècles. L’aspect à la fois dépouillé et stylisé des décors, le sentiment de vide et de néant des arrière-plans ainsi que la manière dont l’ordinaire étrangeté fait cohabiter la facticité et le réel dans une même image exprime une abstraction inquiétante. 

On pense à ce plan stupéfiant où la première victime est assis dans le séjour éclairé de la maison, tandis qu’à l’arrière-plan les bambous agités par le vent dans l’obscurité semblent comme appartenir à un autre niveau de réalité. Shindo et son directeur photo Kiyomi Kuroda imprègne l’image de cette fine couche de facticité qui contribue à entretenir le malaise sous la beauté formelle. Le parachèvement de cet équilibre funeste entre Eros et Thanatos repose sur les codes du théâtre Kabuki (notamment par le maquillage « félin » des fantômes) quand la fille happe sa victime folle de désir tandis qu’en montage alterné la mère entame une danse frénétique, sur fond de rythmiques de tambours japonais.

Ce rituel de malédiction parfaitement huilé va pourtant se gripper avec l’arrivée d’un samouraï dépêché pour mettre fin aux agissements des spectres. Il s’agit du fils (Nakamura Kichiemon II) et du mari des disparues, longtemps absent car mobilisé pour faire la guerre. La répétition des situations évoquées plus haut ne peut véhiculer la même froideur vengeresse face à l’être aimé. La connaissance des lieux du fils l’empêche d’avoir les mêmes attitudes que ses prédécesseurs car sa quête est plus intime que charnelle, tout comme les fantômes ne peuvent pas le châtier comme une victime quelconque. 

Kaneto Shindo parvient à fondre dans un récit traditionnel l’un des grands dilemmes de la société japonaise, l’éternelle questionnement entre l’intime et le collectif. Les fantômes sont soumis au diktat de haine et de représailles qui ont guidé leur réincarnation et sont confronté à leurs contradictions quand il s’agira de distinguer cet « homme », ce samouraï, quand leur raison d’être est de les punir tous. Le fils quant à lui oscille par la mission assignée entre la violence et le machisme inhérent à son genre, et ses sentiments lorsqu’il reconnaît dans les fantômes son épouse et sa mère disparue. Le déchirement est poignant, tant dans la romance que la relation mère/fils et tout cela fait évoluer le conte horrifique vers le mélodrame fantastique. 

Les personnages basculent constamment, de façon symbolique ou explicite, de l’animalité à l’humanité, de la dématérialisation spectrale à l’incarnation charnelle. Kuroneko est un objet troublant qui conserve tout son pouvoir de fascination. 

En salle le 25 octobre

jeudi 24 avril 2014

L’île nue - Hadaka No Shima, Kaneto Shindo (1961)

Au Japon, sur une minuscule île de l'archipel de Setonaikai, un couple vit avec ses deux jeunes enfants. La terre est aride et l'île ne possède pas de ressource en eau douce. Pour cultiver cette terre ingrate et survivre, le couple est donc obligé de faire de continuels voyages en barque entre la terre ferme et l'île : ramener l'eau précieuse et en arroser avec attention et parcimonie chacun des plants cultivés. Ces gestes renouvelés sans cesse rythment le quotidien.

L’île nue est un des joyaux du cinéma japonais et constitue encore aujourd’hui un pur ovni. C’est sans doute le chef d’œuvre du réalisateur Kaneto Shindo dont l’inspiration naîtra d’une contrainte. Au départ assistant décorateur puis scénariste au sein de la Shoshiku, Shindo passe à la réalisation en 1950 et crée l’année suivante sa société de production Kindaï Eiga Kyokai. Dix ans et une quinzaine de films plus tard, la société se trouve en grande difficulté financière, contraignant Shindo a rapidement mener un projet commercialement viable s’il veut éviter la faillite. 

 Malheureusement la société n’a plus les moyens de produire un film couteux en studio, et du coup Shindo choisira une solution plus radicale. Sur un squelette de script ne faisant que quelques pages et narrant la vie de paysans sur une île de l'archipel de Setonaikai, Shindo opte pour un tournage en plein air (l’île de Mihara non loin d’Hiroshima) avec une équipe réduite de dix techniciens qui ne nécessitera qu’un budget modeste de trois millions de yens au cours des deux mois de tournage.

Le film s’ouvre sur de majestueuses vues aériennes de l’archipel puis de « l’île nue » que l’on pénètre progressivement, y assistant au labeur du couple joué par Taiji Tonoyama et Nobuko Otowa (épouse de Kaneto Shindo et actrice fétiche de 41 de ses films). Le ton est donné avec des images élégiaques et hypnotiques dont la beauté fascinante est contrebalancée par les activités pénibles qu’elles dépeignent. L’île où vivent nos personnage est doté d’une terre aride et dépourvu d’eau douce, les obligeant à d’incessant aller-retour en barque pour cherche de quoi arroser leur culture. Shindo crée par cette répétitivité une atmosphère hypnotique se jouant sur le montage où s’alternent les déambulations des paysans, leurs visages striés par l’effort la pêche du fils cadet et le mouvement perpétuel de la nature environnante. 

Le premier aperçu de ce cadre de vie harassant se déroulera sur une journée, sa monotonie étant seulement interrompue pour faire surgir l’humanité qui différencie ces êtres de simples bêtes de sommes, que ce soit par les moments de relâches partagés (petit déjeuner et dîner, le bain ragaillardissant du soir) ou lorsque la mère montre une rare trace de lassitude en renversant un seau d’eau. Shindo étendra ensuite le procédé sur une temporalité plus étendue, au fil des saisons où seuls les changements climatiques nous feront différencier la période où l’on se situe tant le rituel de nos personnages semble inamovible. 

La musique d’Hikaru Hayashi joue un rôle essentiel par sa nature lancinante appuyant sur l’aspect immuable et fataliste de cette tâche, mais exprimant aussi une profonde mélancolie, une vraie empathie pour ces êtres. Cela offre un contrepoint et guide en partie l’émotion du film qui totalement dépourvu de dialogues, comme si la parole était un effort et un privilège que les protagonistes ne pouvaient se permettre.

Shindo interrompra le cycle pour le bonheur et le malheur de cette famille. Le bonheur, c’est lorsque les enfants pêchent un énorme poisson dont la vente permettra enfin une brève échappatoire avec une sortie en ville où l’on se détend, on daigne enfin se relâcher, sourire et entrapercevoir une modernité que cette vie rurale ancestrale ne laisse pas deviner (le voyage en bateau  à vapeur plutôt qu’en barque, la télévision…). Le destin cruel vient troubler cette quiétude dans l’effort également l’aîné des enfants tombera malade, confrontant cette famille à son isolement et son dénuement. 

Ces êtres courageux ploient donc une nouvelle fois sans rompre lors des dernières minutes poignantes. Tout est dit dans l’échange de regard final entre les époux, la résignation, le désespoir et surtout, encore et toujours, la force de reprendre la tâche. Kaneto Shindo réussi une prouesse rare, nous captiver par la seule force de l’image (photo magnifique Kiyoshi Kuroda dans un cinémascope fabuleux) au service de l’émotion. Un idéal de cinéma pur. 

Sorti en dvd zone français chez Wild Side