Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 29 décembre 2021

Histoire de fantômes chinois 2 - Sinnui yauwan II, Ching Siu-tung (1990)


 A peine les cendres de la jolie fantôme enterrées afin de permettre sa réincarnation, le jeune collecteur d’impôts (Leslie Cheung) est confondu avec un dissident politique. Emprisonné, il parvient néanmoins à s’échapper. Errant dans la forêt accompagné d’un moine taoïste (Jacky Cheung), il est attaqué par une horde de fantômes. Des fantômes ? Ou plutôt une équipé de brigands se faisant passer pour des revenants. Le quiproquo autour de l’identité du collecteur d’impôts lui assure immédiatement l’adoption des hors-la-loi. Une compagnie dont notre héros se passerait bien, sauf qu’il croit reconnaître chez une femme du groupe le sosie parfait du fantôme qu’il avait tant aimé.

Histoire de fantômes chinois (1987) fut, bien avant la reconnaissance des polars de John Woo, la porte d’entrée de nombre de spectateurs occidentaux au cinéma de Hong Kong. Bariolé, poétique, foutraque et romantique, le film composait un cocktail d’une fraîcheur totale qui rencontre la reconnaissance critique (Prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d'Avoriaz 1988) et commerciale en faisant le tour du monde. Paradoxalement, le film ne fut pas un succès triomphal au box-office hongkongais et c’est cet adoubement à l’international qui se reporta au sein de l’industrie locale au point de relancer le surnaturel en costume dans diverses déclinaisons. On peut donc considérer Histoire de fantômes chinois 2 comme une suite « tardive » à l’échelle du cinéma de Hong Kong si prompt à recycler une formule gagnante, puisque le film n’arrive qu’en 1990 soit trois ans après le premier volet. 

Histoire de fantômes chinois s’inscrivait dans la démarche en apparence de son producteur Tsui Hark de revisiter le folklore chinois dans sa dimension mythologique en adaptant le conte du 17e siècle Petite Grâce de Pu Song Ling, mais aussi cinématographique puisque le film est également le remake de The Enchanting Shadows de Li Hang-Hsiang, première adaptation ayant marqué Tsui Hark. Cette démarche se poursuivra par la suite avec Green Snake (1993) ou encore The Lovers (1994). Un des sous-textes d’Histoire de fantômes chinois était aussi, comme nombre de production hongkongaise de l’époque, l’ombre de la rétrocession à la Chine. Les amours impossibles entre le jeune lettré joué par Leslie Cheung et le fantôme incarné par Joey Wong pouvait ainsi représenter le lien indéfectible mais ne pouvant jamais trouver l’harmonie entre la moderne Hong Kong (symbolisée par Leslie Cheung) et une Chine fantasmée (métaphorisée à travers Joey Wong). Cette interprétation justifiait l’issue tragique de l’histoire, se différenciant là de la fin heureuse de The Enchanting Shadows. Cet angle politique est encore plus prégnant sur cette suite.

Tsui Hark fut à l’image d’autres résidants hongkongais profondément marqué par les images massacre de la place Tian'anmen. Dès lors la séparation du couple symbolique et poétique du premier volet devient ici plus explicitement politique. Toute la trame d’Histoire de fantômes chinois 2 semble vouloir jouer la carte d’une impossible redite du premier film. La raison de ne pouvoir rejouer la même mélodie réside dans le contexte. Leslie Cheung a perdu de l’innocence du jeune lettré du précédent film et voit désormais le monde tel qu’il est. Le monde occulte bien sûr en se montrant cette fois plus méfiant lorsqu’il se trouve obligé de passer la nuit dans un temple abandonné, mais le monde réel avant tout.

Les environnements d’Histoire de fantômes chinois comme le village sont revisités sous un angle plus sordide et oppressant, où la violence règne et où un vague soupçon peut faire de vous un prisonnier politique. Cette redite est également faussée dans la rencontre de fantômes factices où Leslie Cheung croit revoir sa bien-aimée spectrale, mais qui s’avère bien vivante et est en fait une autre bien qu’ayant toujours les traits de Joey Wong. Ce souvenir plane tout le récit pour Leslie Cheung, diverses situations amorçant réminiscences du premier film à travers la mise en scène de Ching Siu-Tung, la bande-originale de James Wong, le montage. 

Le monde occulte revêtait une tonalité féérique et sensuelle dans la romance tandis que la malédiction planant sur Joey Wong en représentait la facette ténébreuse, peuplée de spectre grotesque et menaçant. On retrouve cette dualité ici, sauf que les fantômes sont ceux du souvenir de son amour perdu pour Leslie Cheung, tandis que dans le présent ils représentent les sbires du régime impérial chinois. Le prêtre eunuque conseiller de l’empereur s’avère être un être démoniaque et tyrannique masquant sa monstruosité sous ses habits religieux où une imagerie de bouddha afin de tromper ses interlocuteurs. C’est un virus aspirant littéralement la sève de la démocratie comme le montrera une scène où tous les conseillers se trouvent avoir eu les entrailles aspirées par cette entité maléfique qui oriente ainsi le pouvoir vers des agissements révoltants.

La métaphore est explicite et cette angoisse qui traverse le film rend plus bancales, plus chaotiques toutes les amorces de reprises du charme du premier volet. La romance correspond tout autant à un renoncement qu’à un renouveau où la nouvelle aimée ressent toujours l’ombre de celle qui l’a précédée. Les scènes martiales et le déchaînement des créatures perd de son côté ludique pour ne conserver que l’imagerie monstrueuse et dans l’ensemble le film est volontairement moins soigné, moins aimable que son prédécesseur. La romance ne s’épanouira qu’en défiant la tradition, par la fuite et la résistance à l’ordre établi dans un happy-end certes pour les personnages, mais un contexte plus incertain. Une suite qui perd en poésie ce qu’elle gagne en propos et qui s’avère captivante. Le troisième volet sera formellement le plus abouti tout en étant thématiquement le plus sage avec son simili remake assumé. 

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo

 

lundi 10 mai 2021

Les Fleurs de Shanghai - Hai shang hua, Hou Hsiao Hsien (1998)

Dans le Shanghaï du XIXe siècle, entre l'opium et le mahjong, les hommes se disputaient les faveurs des courtisanes qu'on appelait les fleurs de Shanghaï. Wang, un haut fonctionnaire qui travaille aux affaires étrangères, partage ses aventures amoureuses entre Rubis et Jasmin...

Les Fleurs de Shanghai est un film charnière dans l’œuvre de Hou Hsiao Hsien. C’est une œuvre où il s’éloigne à la fois de la veine intime de ses films des années 80 (Les Garçons de Fengkuei (1983), Un été chez grand père (1984), Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985), Poussière dans le vent (1986)) mais aussi de l’ancrage historique de son cycle suivant sur le passé de Taïwan (La Cité des douleurs (1989), Le Maître de marionnettes (1993) et Good Men, Good Women (1995)). Les Fleurs de Shanghai se situe dans un passé plus lointain avec cette Chine continentale de la fin du XIXe siècle, mais si la reconstitution sera certes raffinée et méticuleuse, on s’éloigne de toute préoccupation politico-historique trop marquée (et par conséquent de lien à Taïwan) pour nous plonger dans les méandres d’un monde clos et de ses codes dans une approche stylisée et organique qui annonce les films suivants du réalisateur dont le fameux Millenium Mambo (2001). 

Ce dépaysement se ressent même sur des éléments pas forcément perceptibles par le spectateur occidental. Les aléas de financement et coproduction amènent le casting à être composé à la fois de stars hongkongaises (Tony Leung Chiu-wai, Michelle Reis, Carina Lau), d’acteurs taïwanais et habitués de Hou Hsiao Hsien comme Jack Kao et de la japonaise Michiko Hada. Nous ne sommes cependant pas dans les facilités d’un cinéma hollywoodien qui s’essaie à un récit à l’environnement asiatique (Memoir of Geisha qui caste les Chinoises et malaisiennes et Zhang Ziyi, Michelle Yeoh et Gong Li pour jouer des Japonaises, en anglais…). Pour Hou Hsiao Hsien c’est une manière d’accentuer le dépaysement y compris pour les spectateurs locaux puisque les dialogues du film sont dans la langue shanghaienne du XIXe, plus pratiquée désormais et que les acteurs durent apprendre pour certains phonétiquement ou alors être doublés (Hou Hsiao Hsien préfèrera d’ailleurs rendre muet et sous-titrer le segment de Three Times (2005) se situant à la même période historique car n’ayant pas le temps de faire apprendre la langue aux acteur comme ici). C’est donc à une plongée dans l’ailleurs en termes d’atmosphères, de rythme et de rapport humains que nous préparent tous ces artifices et ce dès la scène d’ouverture.

Un groupe d’homme festoient dans une maison close, leurs courtisanes juchées debout derrière eux comme des trophées ornementaux et participant à leurs jeux à boire. Cependant deux d’entre eux dont Wang (Tony Leung Chiu-wai) quitte bientôt l’assemblée pour rejoindre leur courtisane attitrée qui les attends dans ses quartiers. Après leur départ, les restants déplorent alors ou se moquent des rapports conflictuels et passionnés que les absents entretiennent avec leur maitresse. En effet si les circuits qui amènent les femmes à être courtisanes (généralement orpheline vendues à des maisons closes et éduquées en vu de leur future vocation) obéissent à des codes de soumissions patriarcaux, la question se fait plus complexe parmi les plus populaires d’entre elles dans le lien au client. Même si des sentiments sincères peuvent naître et aboutir au mariage, les prémices commerciaux de la relation ne s’estompent jamais réellement. La jalousie supposée masque plutôt la concurrence commerciale quand Rubis (Michiko Hada) reproche à Wang de fréquenter Jasmin (Vicky Wei), nouvelle venue. 

Elle invoque le manque à gagner qu’implique son exclusivité à Wang alors qu’il va voir ailleurs, et ses dettes non remboursées par ce dernier.  Cette dépendance est pourtant plus contrastée quand on comprendra que ce lien essentiellement « pécuniaire » est entretenu et voulut par Rubis alors que Wang souhaitait épouser. A l’opposé on trouve une farouche volonté d’indépendance chez d’autres comme la déterminée Emeraude (Michelle Reis) qui évite toute proximité amoureuse avec le client pour tenter de racheter sa liberté. On oscille ainsi dans des interactions intimes au carrefour entre soumission et/ou prolongation du modèle (la vieille patronne qui continue d’avoir des aventures avec de jeunes amants, Jade jeune courtisane prête au suicide passionnel) et volonté de s’en émanciper, le choix se faisant selon l'option la plus lucrative. On sera d’ailleurs frappé par la quasi-absence de sensualité, de tendresse et de proximité physique, l’oubli se fait dans les volutes d’opium plutôt que les bras de l’autre dans cette atmosphère flottante où l'intimité est alcôve et prison dorée.

Le film est adapté (sur un scénario de la fidèle Chu Tien-wen) d’un roman de Han Bangqing, auteur qui vécu à cette période et retranscrivit dans son ouvrage des situations dont il fut témoin puisqu’il était lui-même un visiteur assidu des maisons de plaisirs. Hou Hsiao Hsien reprend la narration du livre, dépourvu de fil rouge narratif et passant d’une situation à l’autre par les fondus au noir. Visuellement cela s’illustre comme une suite de tableaux dont les soubresauts sentimentaux passent par les nuances de la photo de Mark Lee Ping Bin, les compositions de plan où la disposition des personnages, le travail de texture entre le décor (qui renforce le côté vase-clos en ne faisant jamais distinguer si l’on est de nuit ou le jour) et les costumes, expriment par l’image toute la complexité des rapports entre les personnages. 

Les trous sur l’évolution de certaines relations sont comblés furtivement par un dialogue, mais c’est bien l’écrin formel qui est le moteur émotionnel de Hou Hsiao Hsien.  Comme dans Millenium Mambo à venir, les notions de dominant/dominé sont plus complexes, à la fois pour les femmes entre elles (leur surnom désignant presque pour toutes un bijou, donc la brillance narcissique autant que la possession) et face à des hommes bourreaux comme victimes (la mélancolie finale de Wang) du monde qu’ils ont conçu. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

dimanche 29 décembre 2013

Les Anges déchus - Duòluò Tiānshǐ, Wong Kar Wai (1995)


À Hong Kong, un tueur à gages désillusionné s'apprête à remplir son dernier contrat, mais il doit d'abord surmonter l'affection de sa partenaire, qu'il voit rarement. Dans une errance nocturne sordide et surréaliste, il croise le chemin d'une fille excentrique et d'un muet qui essaie sans arrêt d'attirer l'attention sur lui.

Les Anges déchus est souvent considéré comme le film jumeau du classique Chungking Express (1994), réalisé l’année précédente. C’est clairement le revers d’une même pièce à tout point de vue, les personnages, situations et environnement répondant de manières inversée à Chungking Express même si l’on en retrouve presque les même lieux et parfois acteurs (Takeshi Kaneshiro qui jouait un policier et ici un voleur). Ces liens volontaires sont justifiés puisque à l’origine le film devait constituer le troisième segment de Chungking Express mais Wong Kar Wai avait trouvé un équilibre si miraculeux avec les deux premières histoires idéalement complémntaire (passage de l’ombre à la lumière, de la douleur de la rupture à la candeur de l’émoi amoureux) qu’un récit de plus aurait alourdi l’ensemble. Tout cela serait donc exploité dans un nouveau film, Les Anges déchus.

La logique interne du film diffère totalement de Chungking Express tout en en prolongeant le ton mais de manière plus désenchantée. L’amour constituait le mal et le remède de Chungking Express quand ici le malaise semble plus profond. Plusieurs histoires et personnages s’entremêlent tout du long dans un Hong Kong nocturne interlope où tous types de rencontres sont possibles. C’est dans ce cadre que l’on va suivre les destins d’un tueur à gage (Leon Lai), de sa partenaire (Michelle Reis) et d’un jeune muet (Takeshi Kaneshiro) passant ses nuit à investir et exploiter illégalement les commerces des autres. La forme s’adapte parfaitement à chacun d’eux. 

Ambiance pesante, sentiment de boucle et ralenti stylisé lors des fusillades (une réinvention de ce qu’il faisait dans As Tears Go By) pour les déambulations de notre tueur taciturne et tout de noir vêtu, sur fond de reprise locale du Karmacoma de Massive Attack. Plans fixes glamour, caméra à l’épaule et touche lascive frustrée pour la partenaire ne vivant que dans l’ombre et le fantasme d’une relation avec le tueur dont elle ne croise que rarement la route. Le muet aura droit à une mise en scène plus spontanée et surprenante en accord avec le caractère joyeux et imprévisible du personnage avec image vidéo, effet de montage décalé et humour absurde. Wong Kar Wai y ajoute des expérimentations sur la temporalités et la couleur propres à exprimer un sentiment particulier à des moments précis grâce à la photo travaillée et immersive de Christopher Doyle.

Tout trois traînent cependant un spleen dans leur existence artificiellement comblé par leurs activités nocturnes qui ne suffiront bientôt plus à dissimuler ce mal-être latent. L’absence de vie sociale et la rencontre avec un ancien camarade de lycée renvoie le tueur à la vacuité de son dangereux métier qui lui interdit tout lien avec l’extérieur. Michelle Reis est une poupée de cire qui ne vit et s’anime que dans les résidus d’un autre insaisissable, se masturbant fiévreusement dans la solitude de sa chambre exiguë. Le muet refuse de grandir réellement et par ses taquineries à ses « clients » (hilarante scène de vente et services forcés) et son mode de vie est resté le petit garçon turbulent et dépendant de son père. 

L’amour n’est pas la solution et les romances nouées offrent les moments les plus décalés et touchants du film lorsque l’on croise quelques excentriques aussi perturbés que nos héros. La folie douce de Blondie (Karen Mok) est ainsi la barrière d'un désespoir qui ne se révèlera qu’en toute fin, tout comme les accès de rage dépités de Charlie Young (l’inoubliable héroïne de The Lovers (1994)). Le tueur et le muet feront souffrir ou souffriront de ces amours tumultueux et voués à l’échec car ce n’est qu’en acceptant d’évoluer et de changer d’existence qu’ils pourront enfin avancer. 

Les Anges déchus est ainsi un film plus introspectif que Chungking Express qui allait de l’ombre à la lumière par la grâce de la rencontre avec l’autre. Ici prime le cheminement intérieur et paradoxalement c’est le plus conscient qui se perdra définitivement sous les balles quand le plus immature ouvrira les yeux dans une aussi sobre que poignante scène de deuil.

Seulement là pourra se faire la rencontre finale (Wong Kar Wai par le simple fait de montrer Michelle Reis crûment, sans les artifices, maquillages et coiffures stylisés du reste du film illustre une même évolution chez elle que les autres protagonistes) dans une magnifique fin ouverte et typique du romantisme aérien à la Wong Kar Wai.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez ARP