Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 23 janvier 2024

La Malle de Singapour - China Seas, Tay Garnett (1935)


 Un navire quitte le port de Hong Kong avec à son bord une cargaison d'or qui attire la convoitise des pirates de la mer de Chine. Alan Gaskell est le capitaine du bateau. Deux femmes sont également du voyage, l'une, anglaise distinguée a connu le capitaine autrefois, l'autre, China Doll, est sa dernière conquête, qui ne se résout pas à le quitter.

La Malle de Singapour est le troisième film produit par la MGM (Dans tes bras (1933) et Hollywood Party (1934) le précède, Saratoga (1937) le suivra)) pour capitaliser sur l'attrait et l'alchimie du couple Clark Gable/Jean Harlow inauguré avec le succès de La Belle de Saïgon (1932). Le film se veut d'ailleurs explicitement une variante de La Belle de Saïgon avec ce même mélange d'exotisme, d'aventures, sur fond de triangle amoureux où la caractérisation de Gable et Harlow est presque similaire. Le cœur de Gaskell (Clark Gable) est ainsi partagé entre une China Doll (Jean Harlow) folle d'amour mais dont le manque de distinction et le tempérament orageux le maintien dans la modestie de son environnement social, et la plus élégante Sybil (Rosalind Russell reprenant la fonction qu'occupait Mary Astor dans La Belle de Saïgon) dont la distinction anglaise pourrait au contraire l'élever. 

Sybil représente pour Gaskell à la fois le futur auquel il aspire et le passé qu'il regrette, tous deux ayant dut renoncer des années plus tôt à une relation amoureuse car Sybil était mariée. China Doll symbolise pour Gaskell la médiocrité de son présent mais aussi la conséquence de son passé, la déception amoureuse auprès de Sybil ayant entraîné pour lui une vie plus dissolue où il se rapprocha de China Doll. Il semble ainsi faire une différence sentimentale entre la bagatelle de China Doll et la pureté de son lien à Sybil. Un voyage en bateau les forçant à cohabiter tous les trois va mettre leurs émotions à l'épreuve.

Tay Garnett caractérise à la fois son trio amoureux et plusieurs personnages satellites avec brio, les petites ou grandes histoires de chacun constituant autant de fils rouges que l'on ne perd jamais de vue. Les péripéties du voyage offrent une dynamique efficace faisant naviguer (!) le film entre les genres. D'un côté la facette romantique et screwball met en valeur la gouaille d'une Jean Harlow aussi drôle que touchante dans ses échanges avec Gable ou ses tentatives d'attirer son attention (ou de se contenir en vain en public), et de l'autre l'impressionnante reconstitution met en valeur le dépaysement exotique. La scène d'embarquement est un tour de force de Garnett montrant le grouillement portuaire de Hong Kong, l'affection vacharde entretenue par Gaskell avec son équipage et les indices judicieusement semés sur les passagers plus louches comme Jamesy (Wallace Beery). 

Les soubresauts amoureux créent le liant avec toutes ces ruptures de ton, certains morceaux de bravoures relançant par le spectaculaire ou le suspense les enjeux. Une séquence de tempête où une machine glisse sur le bateau et sème un carnage parmi les ouvriers chinois fait preuve d'un sens du mouvement incroyable, tout comme une attaque de pirate ne lésinant pas sur les morts cruelles et les tortures sadiques.  Dans les moments plus intimistes, Tay Garnett fait ressentir par l'image le fossé des deux couple. Gaskell et Sybil partagent un souvenir, le fantasme de ce qui aurait pu être dans des scènes faisant office de capsules à l'écart du monde et de la vie du bateau quand la rudesse conflictuelle entre Gaskell et China Doll les rattachent au présent. Gaskell se présente à Sybil tel que dans leurs souvenirs, mais assument d'être négligé et faire preuve de son mauvais caractère avec China Doll. La délicatesse romantique de Gaskell/Sybil crée paradoxalement une distance alors que l'agitation Gaskell/China Doll exprime implictement une proximité, une complicité.

L'efficacité narrative est comme souvent magistrale dans ce récit resserré (l'ensemble dure moins de 1h30), ménageant tranches de vie, destinées individuelles (le capitaine déchu joué par Lewis Stone très touchant) et dilemmes moraux. On sent encore la marque Pré-Code dans la conclusion où l'évidence de la finalité sentimentale ne cède pas à un happy-end trop idéal, avec cette ombre judiciaire qui plane. Un divertissement rondement mené, la MGM à son meilleur.

Sorti en dvd all zone chez Warner et disponible en streaming sur Mycanal

vendredi 27 octobre 2023

La Maison des sept péchés - Seven Sinners, Tay Garnett (1940)


 Dans le Pacifique, Bijou, une chanteuse de beuglant, expulsée d’île en île comme un élément perturbateur de boîtes de nuit, où elle provoque régulièrement rixes et destructions de mobilier, échoue avec deux compagnons, à Boni-Komba où elle est engagée au « Seven Sinners ». Elle excite la jalousie de la fille du gouverneur dont les soirées sont désertées par les beaux officiers de marine. Une idylle naîtra bientôt entre Bijou et Dan Brent, jeune et fringant lieutenant de vaisseau.

La fructueuse collaboration de Marlène Dietrich avec Josef von Sternberg, fondatrice de la persona filmique de l’actrice, s’était achevé en 1935 avec La Femme et le Pantin. Marlène Dietrich trouvera dans les années suivantes des rôles où elle saura se réinventer comme Ange d’Ernst Lubisch (1937), des nouveaux genres à explorer comme le polar mâtiné de récit social et triangle amoureux de L’Entraineuse fatale de Raoul Walsh (1941) mais globalement on retrouve souvent une relecture paresseuse de la figure de séductrice aventurière blasée façonnée chez von Sternberg et dans les films de cette période (Le Cantique des cantiques de Rouben Mamoulian (1933)).  La Maison des sept péché entre dans cette catégorie, écrin aux numéros de charme et de chant de la star ici en vagabonde des tropiques passant d’île en île après avoir causé dégâts sentimentaux et matériels.

Le scénario joue sur trois registres plus ou moins convaincant pour la caractériser, notamment dans son rapport aux hommes qui l’entourent. Son présent passe par ses deux amis et laquais dévoués peu recommandables, l’ancien de la marine Finnegan (Broderick Crawford) et le pickpocket Sasha (Mischa Auer), son passé sulfureux la hante par la présence du menaçant et possessif Andro (Oskar Homolka) tandis qu’un possible futur heureux et respectable est envisageable avec l’officier de la marine Dan Brent (John Wayne). Le cadre de la boîte de nuit « Seven Sinners » laisse entrevoir toutes ces possibilités. C’est le monde du spectacle où elle est maîtresse, captivant les regards, jouant de sa féminité ou de son androgynie par ses costumes extravagants, déployant son talent et charme canaille au chant. 

C’est aussi un cadre de séduction plus ou moins vénale (ce n’est jamais dit mais l’on peu soupçonner qu’elle ait vendu ses charmes pour survivre lors de ses pérégrinations) dont elle est coutumière, comme le montre la scène où elle devient instantanément la coqueluche d’un groupe d’officiers le temps d’une partie de billard. Pourtant, les espaces plus isolés du « Seven Sinners » où elle n’a plus à se mettre en scène révèlent une femme plus vulnérable, en quête d’ailleurs comme la séquence romantique du blackout. 

John Wayne fraîchement starifié après le succès de La Chevauchée fantastique (1939) n’a pas encore la bonhomie mature et sûr de sa force qui le caractérisera par la suite (il n’y a qu’à comparer son autre romance avec une « femme de mauvaise vie » 20 ans plus tard dans Rio Bravo (1959) où la dynamique est très différente avec Angie Dickinson) et s’avère très attachant en jeune premier séduisant mais mal dégrossi. L’alchimie avec Marlène Dietrich fonctionne vraiment, ce qui conduira d’ailleurs Universal à les réunir dans deux autres productions, les westerns Les Ecumeurs (1942) et La fièvre de l’or noir (1942). 

Tay Garnett parvient par intermittences à distiller la science de son passé comique dans quelques moments burlesque, la beauté formelle du mélodrame dépaysant appréciée dans son somptueux Voyage sans retour (1932) et mettre en valeur le rapprochement d’un couple dissemblable (Voyage sans retour encore, Le facteur sonne toujours deux fois (1946). Mais tout cela ne fonctionne que par segment, le film manque de fluidité et d’un vrai nœud dramatique qui ne fonctionne ici que sur les acteurs - l'arrière-plan social du rejet de Dietrich par la haute société est trop superficiel. On peine à être réellement captivé de bout en bout malgré les qualités indéniables et le rôle de Marlène Dietrich ainsi que le postulat amène forcément à faire la comparaison avec les films de von Sternberg au détriment de La maison des sept péchés. Pas un mauvais moment, mais il manque définitivement quelque chose pour que la magie opère vraiment.

Sorti en bluray chez Elephant Films

vendredi 31 janvier 2020

Jour de terreur - Cause for Alarm!, Tay Garnett (1951)

George Jones, dont la santé n'est pas bonne, est persuadé que sa femme veut l'assassiner. Peu de temps après avoir écrit une lettre aux autorités, il décède d'une crise cardiaque. Tous les indices accusent sa femme mais cette dernière est innocente. Comment va-t-elle pouvoir prouver qu'elle n'est pas responsable de la mort de son époux ?

Tay Garnett signe un habile petit suspense domestique avec ce Cause for Alarm!. Le film est coécrit et produit par le scénariste Tom Lewis qui envisage Judy Garland dans le premier rôle, avant de céder à son épouse Loretta Young qui le convoitait également. Cette dernière fait appel à Tay Garnett qui l'avait déjà dirigée deux fois dans L'Amour en première page (1937) et Divorcé malgré lui (1939). La carrière cinématographique de Tay Garnett va nettement se ralentir dans les années suivantes pour s'orienter vers la télévision. C'est également dans la petite lucarne que Loretta Young va se relancer dans les années 50 avec la série Letter to Loretta qui triomphera de 1953 à 1961 et 165 épisodes. Jour de terreur par son tournage à l'économie de 14 jours et son décorum limité à trois pièces est donc un terrain d'exploitation technique et financier de ce futur télévisé.

Le postulat avait tout pour anticiper les mélodrames oppressants des années 50 démystifiant l'american way of life (on pense notamment à Derrière le miroir de Nicolas Ray (1956)) avec cet époux (Barry Sullivan) diminué et abruti de médicament sombrant dans la paranoïa qui fait vivre un enfer domestique à son épouse Loretta Young. On entrevoit un peu cette facette là mais un rebondissement saisissant nous emmène plutôt vers une course contre la montre dont la tension repose sur la menace latente qu'exerce des éléments bienveillants du quotidien. Cela va du facteur trop zélé à un gamin turbulent du quartier, en passant par une voisine trop curieuse.

Avec une belle économie de moyen et bien aidé par la prestation suffoquée de Loretta Young, Tay Garnett façonne une efficace suspense minimaliste qui fonctionne parfaitement. Néanmoins on peut se dire qu'un pitch pareil recèle un potentiel certainement plus grand que ce simple véhicule pour Loretta Young, et l'on serait curieux (d'autant que les droits du films sont dans le domaine public) d'en voir un remake plus nanti entre de bonnes mains.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

lundi 5 décembre 2016

La Vallée du jugement - The Valley of Decision, Tay Garnett (1945)

William Scott, un maître de forges de Pittsburgh, engage Mary, la fille de l'un de ses ouvriers, comme domestique. Paul Scott, son fils, s'en éprend, la séduit et la demande en mariage.

The Valley of Decision est une œuvre passionnante mêlant romanesque Hollywoodien à un propos social progressiste et habile. Le début du film évoque le roman de D.H. Lawrence Amants et Fils (d'ailleurs Dean Stockwell futur héros de l'adaptation de Jack Cardiff tiens ici un petit rôle) dans le panorama et la division qu'il offre de la vallée en titre. D'un côté le monde industriel avec les aciéries détenues par la famille Scott symboles des nantis, de l'autre celui des ouvriers loin de cette modernité et richesse et vivant dans des conditions très modestes. Mary Rafferty (Greer Garson), fille d'un ancien ouvrier estropié est engagée comme domestique au sein de la famille Scott. Tout tend au départ à signifier la séparation de ces et paradoxalement bien plus du côté des pauvres à travers la rancœur tenace que tient le père de Mary (Lionel Barrymore ) à son ancien employeur qui continue pourtant de lui verser un salaire.

La différence finalement avec Amants et Fils, c'est l'environnement américain de cette cité de Pittsburgh qui ne peut reproduire l'injustice des clivages de classe de la vieille Europe. On apprendra au fil du récit que l'aciérie de la famille Scott a été façonnée par un ancêtre ouvrier et émigrant irlandais, traduisant la bienveillance du patron actuel William Scott (Donald Crisp) et de son fils Paul (Gregory Peck) qui a grandi dans la proximité des travailleurs. Dès lors les premiers pas de Mary dans la luxueuse maison seront intimidants de façon charmante mais jamais oppressante, faisant progressivement d'elle un membre de la famille plus qu'une simple domestique.

Greer Garson gagne ainsi en assurance pour dompter et finalement s'imposer aux cadets plus capricieux et inconstants que sont Constance (Marsha Hunt) et Ted Scott (Marshall Thompson). Tay Garnett nous le fait ressentir par sa mise en scène, perdant la silhouette frêle de Mary dans l'immensité luxueuse de la demeure, en étirant les séquences anodines où se ressent la gêne du personnage (les hésitations pour annoncer le dîner) avant de jouer de l'ellipse où l'implication domestique et personnelle de Mary prend de plus en plus d'ampleur. Cela se caractérisera par le rapprochement progressif avec Paul pour une romance contenue très attachante, le charme et la photogénie du couple Greer Garson/Gregory Peck (qui fait un fringant et charismatique jeune premier pour ce qui est seulement son deuxième rôle au cinéma) aidant.

Si l'Amérique semble faire fondre les clivages de classes anciens, elle en façonne de nouveaux avec le capitalisme moderne mettant à mal l'organisation chaleureuse de l'aciérie. On en verra les prémisses au début du film que William Scott refusera d'intégrer un plus vaste conglomérat, mais aussi par l'approche différente entre Paul soucieux des ouvriers et William jr (Dan Duryea) simplement soucieux du profit immédiat, ce qui conduira au conflit final. Le film évite tout manichéisme dans ce clivage de classe où les obtus comme les âmes de bonnes volontés se trouve tant chez les ouvriers que les nantis.

L'immaturité de la jeunesse riche justifie ainsi la rancœur tenace du prolétariat (Lionel Barrymore impressionnant en vieil infirme aveuglé par la haine), mais à l'inverse la relation quasi filiale entre Mary sa patronne (Gladys Cooper) démontre l'inverse tout comme bien sûr la romance entre Mary et Paul. L'histoire d'amour manque de s'épanouir à la fois à cause de ses conflits anciens qui n'ont plus lieu d'être dans le Nouveau Monde (les origines irlandaises des personnages nous étant rappelés plus d'une fois) mais aussi aux nouveaux maux qu'il fait naître par cette lutte entre le syndicat et le patron. L'utopie de la conciliation et du compromis à l'ancienne se confronte donc à la brutalité du capitalisme sauvage et des briseurs de grève, Garnett ayant pourtant longuement exposé la proximité irlandaise et l'amitié qui lient ces deux mondes. En passant toujours subtilement par cette belle histoire d'amour, le film n'est jamais lourd dans son propos tout en respectant les préoccupations sociales du roman de Marcia Davenport - présentes dans une autre adaptation de ses romans avec le Ville haute, Ville basse (1949) de Mervyn LeRoy.

Visuellement Tay Garnett manie habilement l'intime et les envolées romanesques, l'élégance et une certaine crudité s'alternant constamment. Les gros plans scrutent avec autant d'acuité le visage monstrueux et déformé par la haine de Lionel Barrymore que les détestables airs hautains de la prétendante Louisa Kane (Jessica Tandy bien fielleuse). Les vues impressionnantes de l'usine en font un havre de paix puis un champ de bataille, la maison des Scott constituera un cocon chaleureux puis un lieu de division au final, chaque rupture possible étant brisée dès que Greer Garson et Gregory Peck s'enlacent. Une belle odyssée sociale et intime, prenante de bout en bout et très touchante.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mercredi 7 octobre 2015

Les Rois de la piste -The Fireball, Tay Garnett (1950)

Un orphelin, Johnny Casar quitte son foyer dirigé par le père O'Hara pour devenir une vedette de patin à roulettes avec l'aide de la dévouée Mary Reeves. Le succès monte à la tête de Johnny, et des femmes comme Polly court après sa fortune et sa renommée.

The Fireball est un film sportif opérant selon un schéma classique du genre mais qui trouve une réelle identité en se pliant à la personnalité de son exubérante vedette, Mickey Rooney. Celui-ci entame déjà la pente descendante après des années de succès au sein de la série des Andy Hardy qu'il interprète depuis l'adolescence. Le virage vers des rôles adultes sera plus compliqué et alors qu'il a déjà la trentaine et trois mariages au compteur. The Fireball sera sa dernière interprétation juvénile tout en tenant néanmoins compte de sa maturité à la fois dans le scénario mais aussi la caractérisation de son personnage.

Ayant déjà atteint l'âge de voler de ses propres ailes, l'orphelin Johnny Casar (Mickey Rooney) complexé par sa petite taille reste cloitré et trahi sa crainte du monde extérieur par colère constante. Une rage bien illustrée lors de la scène d'ouverture où on le voit vandaliser tous les symboles (ballon de football, gant de baseball, livre...) d'un possible épanouissement. La bienveillance du père O'Hara (Pat O'Brien) ne pourra rien pour l'apaiser et ce n'est que le temps d'une fugue et d'un concours de circonstances que Johnny va se découvrir une passion inattendue pour le patin à roulettes.

Bien encadré par la belle Mary (Beverly Tyler), notre héros va ainsi faire des progrès fulgurants et se lancer dans la compétition. L'extravagance et le bagout de Mickey Rooney permet de donner un tour plus ludique à la progression de Johnny. Son manque de confiance en lui et ses complexes se compensent ainsi par une forfanterie de tous les instants, ses moqueries publiques envers le champion en titre le forçant à se mettre au diapason lorsque ce dernier finira par le défier. La provocation précède la performance, l'abnégation et le talent de Johnny ne pouvant s'exprimer qu'une fois dos au mur après avoir trop bombé le torse. Cela rend dans un premier temps les personnages très attachant dans sa maladresse et besoin de lumière, mais ces qualités deviennent des défauts une fois arrivé au sommet. La confiance vira à l'arrogance, les airs de défi au mépris de ses coéquipiers et la quête d'attention au pur narcissisme. Le mal est tellement ancré qu'il ne pourra aller au-delà que dans les tous derniers instants.

Tay Garnett film avec une sacrée énergie et inventivité ces courses de patins, à la fois dans leur hargne brutale (où l'on n'hésite pas à envoyer l'adversaire dans le décor par tous les moyens) et leur vitesse frénétique. Mickey Rooney plutôt bon aux patins donne de sa personne même si l'on devine le doubleur dans les instants les plus risqués, quand ce ne sont pas les effets spéciaux qui le mettent en valeur (tous les passages grossiers où il patine avec une rétroprojection de la piste). On sera étonné de croiser l'auteur Horace McCoy au scénario, l'énergie et la joie galvanisante de ses courses de patins étant en tout point opposés aux pistes des éreintants marathon de danse qu'il dépeignait dans son classique On achève bien les chevaux (plus tard adapté par Sydney Pollack). Une œuvre trépidante et fort plaisante donc où l'on croisera dans un petit rôle une débutante nommée Marilyn Monroe (qui tourne le Eve de Mankiewicz la même année) dont la carrière effectuera un parcours inversé à celle de Mickey Rooney.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

Extrait

dimanche 25 mai 2014

Voyage sans retour - One Way Passage,Tay Garnett (1932)


Dan Hardesty, un meurtrier qu'escorte Steve Burke, et Joan Ames, une femme qui n'a plus que quelques mois à vivre, se rencontrent sur le bateau qui mène de Hong Kong à San Francisco et vont vivre durant la traversée un grand amour.

En cette année 1932, les spectateurs américains auront eu le plaisir d'apprécier la complicité du couple William Powell/ Kay Francis dans la délicieuse comédie de William Dieterle Jewell Robbery et cette alchimie s'avère tout aussi forte dans le registre plus dramatique de ce One way passage. Le postulat aurait pu tirer l'ensemble vers une tonalité mélodramatique trop appuyée mais cette romance va prendre un tour aussi subtil que poignant. On démarre par un classique "boy meets girl" autour duquel viendra se greffer tout le background des personnages. Ils n'existent l'un pour l'autre que par ce moment où Dan (William Powell) est bousculé dans un bar de Hong Kong par la belle Joan (Kay Francis) et que le charme opère entre eux dès cette brève rencontre. Ils chercheront tout au long du film à retrouver cette étincelle et complémentarité fugace, quel qu'en soit le prix et il sera lourd tant tout deux sont des êtres en  sursis.

Condamné par la loi pour Dan coupable d'un meurtre et escorté en bateau jusqu'à San Francisco par le flic dur à cuire Steve Burke (Warren Hymer) et par son corps avec une Joan souffrant d'une maladie incurable et n'ayant que quelque mois à vivre. Cette traversée en bateau sera donc le commencement, l'épanouissement et la fin de leur histoire d'amour sans qu'aucun d'eux n'ose jamais l'avouer à l'autre. Ce moment exaltant vaut bien tous les risques qu'ils sont prêts à prendre. En dépit de son geôlier patibulaire, Dan aura ainsi plusieurs fois l'occasion de s'évader avant la destination fatale mais les circonstances et ses sentiments l'empêcheront toujours de s'éloigner de Joan. Celle-ci pourrait prolonger ses jours en se ménageant mais plutôt que de survivre enfermée dans un sanatorium, elle préférera user de ses dernières forces pour vivre pleinement cette romance.

Tay Garnett fait preuve d'une finesse rare ne le voyant jamais tomber dans un sentimentalisme facile. Point besoin de violon, de larmes ou de péripéties forcées quand un échange de regard entre William Powell et Kay Francis suffit. Après le coup de foudre initial, ce sera toujours ce motif qui ramènera les protagonistes l'un vers l'autre. Alors qu'il semblait pouvoir réussir une fuite audacieuse, la vision de Joan parmi les passagers du bateau le ramène à bord. L'énergie et l'allant de Joan subsiste tant qu'elle est en compagnie de Dan, mais elle menace de s'effondrer dès qu'il semble lui échapper.

L'amour est une plénitude et une malédiction que nos héros semblent prêts à vivre car ils savent que ce sera pour eux la dernière fois sans deviner que l'issue tragique leur sera commune. Garnett traduit toute cette palette de sentiment par la grâce de ces interprètes qu'il n'a de cesse de magnifier. Toute malice disparait des traits sévères de William Powell pour laisser place à une expression faite d'apaisement et de regret. Les souffrances de Kay Francis ne semblent plus exister lorsque ses yeux clairs s'illuminent à la vue de Dan. Les gros plans sur leurs visages nimbés de la photo immaculée de Robert Kurrle les dotent d'une grâce de tous les instants.

Lorsque Garnett daigne les réunir dans le cadre, la magie opère tout autant que ce soit dans un versant sobre et intimiste (Dan et Joan accoudés vu de dos à observer l'horizon côte à côte) ou flamboyant et passionné (le baiser sur le sable lors de l'escale à Honolulu). Les évènements ne semblent jamais submerger ce couple choisissant d'aller individuellement à sa perte pour mieux vibrer à deux. Du coup pas d'éclat même lorsque la vérité sera tardivement découverte, la séparation se faisant aussi sobre que poignante. C'est ce sentiment d'inéluctable résigné mais passionné qui fait toute la beauté du film, Garnett laissant une seconde chance à travers la rencontre du policier et l'arnaqueuse jouée par Aline MacMahon.

Les deux romances se répondent ainsi en refusant une vision binaire : la passion, complicité et la tragédie de l'instant de Dan et Joan trouve son reflet dans l'humour (amené aussi par les facéties de Frank McHugh qui détendent l'atmosphère), la maladresse et l'ouverture vers l'avenir du policier et Barrel House Betty. Après cela, l'échafaud comme la maladie peuvent frapper, le voyage sans retour les précédant aura été magnifique à suivre. Un magnifique mélo.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner consacré au Pré Code