Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 25 février 2022

Traitement de choc - Alain Jessua (1973)


 Helene Masson soigne une déception sentimentale dans un institut de thalassothérapie appartenant au docteur Devillers. Elle s'aperçoit peu à peu que le personnel de service de l'institut, composé de jeunes Portugais, a un comportement pour le moins bizarre. De plus le Docteur Devillers fait de bien étranges expériences dans son établissement...

Alain Jessua réalise une très pertinente satire avec Traitement de choc où se rencontrent l’hédonisme des années 70 et le cynisme baigné de capitalisme à venir des années 80. C’est le souvenir de longues journées d’ennuis lors d’une cure de repos où il aura laissé voguer son imagination qui inspire au réalisateur sa trame retorse. Hélène (Annie Girardot) chef d’entreprise souffrant d’une perte de confiance l’âge avançant et suite à une rupture sentimentale, décide de suivre la cure du mystérieux docteur Devilers (Alain Delon) réputé pour donner une seconde jeunesse à ses patients.

Bande-son baignée de rythmes et chœurs brésiliens, imagerie carte postale servant une langueur de tous les instants, corps nus et décomplexés, tout concoure à servir cette ambiance hédoniste où Hélène et ses voisins de cure retrouvent couleurs et énergie. Pourtant progressivement le malaise s’installe dans l’addiction qui semble ressortir de ce traitement dont on ne connaît pas la teneur, ceux n’ayant plus le moyen de le poursuivre étant exclus et sombrant dans la folie autodestructrice. Le film sort dans un contexte où l’élan d’une société libertaire est encore très prononcé, mais où ces idéaux servent finalement un individualisme se rapprochant du capitalisme le plus froid. 

Tous les patients de l’institut sont de riches notables qui, songeant avant tout à leur bien-être, ignorent ou font mine d’ignorer les conséquences de leurs corps vivifiés. La symbolique est parfois un peu lourde (les ouvrages et images de sacrifices tribaux ornant la bibliothèque du docteur Devilers) mais l’idée de nantis dont le confort se construit sur l’exploitation des autres trouve une résonnance très forte dans ce cadre vacancier. Le mystère plane tout en laissant craindre le pire avec ces domestiques portugais interchangeables tombant comme des mouches. Jessua fustige la capacité des sociétés occidentales à détourner le regard du pire tant que les agréments de leur quotidien se maintiennent.

Il fait montre aussi d’une vraie préoccupation écologique dans sa satire dont la finalité rejoint celle de son contemporain Soleil Vert de Richard Fleischer sorti la même année. Ce sont des problématiques qui commencent à imprégner l’opinion et la force du film est de ne pas se réfugier dans un cadre de SF alarmiste pour nous faire regarder droit dans les yeux notre égoïsme par la proximité de cet environnement de repos. Tant que l’on reste dans cet entre-deux de tension et d’atmosphère étrange (bien aidé par un Alain Delon beaucoup trop solaire et souriant pour être honnête), le film fonctionne. Ce sera moins évident quand il faudra accélérer le rythme, introduire les grandes révélations dans l’action et le suspense. C’est filmé assez laborieusement (la confrontation entre Girardot et Delon dans le laboratoire) et la conclusion laisse un petit goût d’inachevé où le malaise ambiant ne trouve pas de vraie apothéose. Il n’en reste pas moins un film singulier et intéressant qui sera d’ailleurs un vrai succès public. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal

 

mercredi 5 août 2020

Quelle joie de vivre - Che gioia vivere, René Clément (1961)


Rome, 1921-22. Ulisse et Turiddu, qui ont grandi ensemble dans un orphelinat, s'inscrivent au parti fasciste faute de pouvoir trouver du travail. La première mission qu'on leur confie conduit Ulisse à l'imprimerie Fossati, où il se fait engager comme apprenti. Il entre ainsi dans une famille d'anarchistes qui le mue en héros malgré lui, pour l'amour de la belle Franca. Mais à l'heure où il doit faire un choix décisif, Ulisse n'obéit ni aux anarchistes, ni aux fascistes, quitte à risquer sa vie au nom de sa propre idée de la liberté…

Au gré des coproductions européennes, René Clément aura souvent été amené à côtoyer l’Italie, réalisant notamment la première coproduction italienne d’après-guerre avec Au-delà des grilles (1949) ou en tournant certains de ses films dans les deux langues comme Le Château de verre (1950). Quelle joie de vivre concrétise ce lien en étant un authentique film italien, tant par sa production que le cadre politico-historique de son récit. Il ne s’agit cependant pas d’une simple commande puisqu’elle permet au réalisateur de donner une nouvelle forme à un projet longtemps avorté. Clément tente sans succès durant les années 40 d’adapter le Candide de Voltaire sur un scénario coécrit avec Raymond Queneau mais se heurte au refus des producteurs. Durant le tournage de Plein Soleil en Italie, René Clément reçoit la visite de Gualtiero Jacopetti (réalisateur des controversés Mondo Cane (1962 et 1963) pseudo documentaire anthropologique putassiers dont il se fera le spécialiste) qui au cours d’une conversation lui apprend l’existence d’une légende urbaine selon laquelle une prison romaine disposerait d’un trou qui permet aux détenus d’aller et venir à leur guise. Cette idée stimule l’imagination de Clément qui y voit une manière de revisiter son Candide en l’inscrivant spécifiquement dans l’histoire italienne. Il s’entoure des scénaristes italiens Piero De Bernardi et Leonardo Benvenuti, ainsi que du français Pierre Bost aux dialogues. Dès lors le film adopte le pur ton caustique et truculent de la comédie italienne d’alors, tout en proposant un vrai fil rouge thématique trouvant sa place dans l’œuvre de Clément.

Le film se situe à un moment trouble de l’histoire italienne, l’entre-deux avant que le pays ne bascule dans le fascisme et alors que les anarchistes constituent un fort pouvoir de contestation. Dans ce contexte, le Candide moderne sera le jeune Ulisse Cecconato (Alain Delon), orphelin naviguant au gré de la nécessité ou de ces sentiments d’un camp à l’autre. Le personnage est vierge de toute idéologie et son identité se construira au fil d’une quête où il est tour à tour en recherche d’un cadre qui répondra à ses besoins matériels immédiats (les chemises noires qu’il intègre pour se nourrir), de l’environnement familial qu’il n’a pas connu (la joyeuse famille anarchiste des Fossati) ou bien sûr de l’amour auquel il aspire avec la belle Franca (Barbara Lass). Chacune de ces étapes le modèle et cette quête du « père » est explicitement perceptible à chaque moment clé du film. Au sortir de l’orphelinat, il sollicite le piston du capitaine pour l’aider à trouver un emploi et est rabroué. L’acceptation ne se fait qu’au prix de l’endoctrinement, que ce soit les chemises noires qui l’engagent comme espion, la famille Fossati qui l’adule dès qu’elle pense qu’il est un anarchiste terroriste, et bien sûr Franca enfin amoureuse lorsqu’elle pense côtoyer un héros. Alain Delon retrouve finalement un rôle voisin de Plein Soleil, celle d’une figure vierge qui assimile les codes des milieux qu’il fréquente pour survivre. Ce sera par le crime dans Plein Soleil alors qu’Ulisse s’avère bien plus attachant dans son indécision.

C’est au fil des hasards et mensonges que l’identité de notre héros est constamment remodelée, par instinct de survie plus que par duperie. La scène la plus mémorable dans ce sens est celle où le grand-père Fosseti (Carlo Pisacane) fait son éducation anarchiste en une nuit studieuse pour un motif terre à terre hilarant (Ulisse doit rester dans la famille car c’est le seul l’alimentant en vin). Si le ton d’ensemble du film demeure constamment drôle, il renvoie cependant les applications strictement dogmatiques des idéologies dos à dos. Les chemises noires n’ont pas encore l’aura menaçante que leur conférera l’obtention des plein-pouvoirs, mais déjà la politique de délation et d’oppression y domine pour en faire des figures veules et opportunistes à l’image de Turridu (Giampiero Littera), ami d’enfance d’Ulisse. La famille Fosseti représente un visage plus humain et attachant de l’engagement, faisant rire pas l’outrance du discours (le père joué par Gino Cervi ayant nommé chacun de ses enfants selon un symbole anarchiste) qui ne se concrétise pas forcément dans les actes, plus poil à gratter que destructeurs. C’est une forme d’excentricité où l’anarchisme est une manière d’être plutôt qu’un sacerdoce fanatique. Ulisse se sent donc à l’aise et accepté parmi les Fosseti avant même que se révèle sa fausse identité qui lui donnera un autre statut. Cette caractérisation fait toute la différence avec les vrais anarchistes terroristes que l'on croisera lors de la conclusion (dont un joué par Ugo Tognazzi), visage au collier de barbe jumeaux et langage fait de borborygmes qui donne finalement un contour uniforme et obtus à l'anarchisme quand il se fait radical et meurtrier.

Dès lors le fameux trou de la prison est une forme d’échappatoire pour Ulisse face à tous les modes de pensées, tous les rôles qu’on veut le forcer à endosser. Il poursuivra une morale propre que les expériences l’ont aidé à forger pour refuser le terrorisme fanatique des anarchistes comme la dénonciation et la calomnie des fascistes. Tout cela reste dans une veine enlevée et picaresque qui mène pourtant notre héros vers une destinée plus sacrificielle par laquelle doit passer cette prise de conscience. Le film, inclassable à une époque où la critique est fortement politisée ne rencontrera pas le succès escompté à sa sortie même s’il demeure une des fiertés de René Clément au sein de sa filmographie. On peut y voir un précurseur d’œuvres plus agressives qui sortiront au cœur des très tumultueuses Années de plomb comme Film d’amour et d’anarchie de Lina Wertmüller (1973) maniant aussi comédie et fresque historique distanciée. 

En salle le 5 août  

lundi 25 novembre 2019

Les Félins - René Clément (1964)


Des tueurs, à la solde d’un mari américain trompé, sont à la poursuite de Marc (Alain Delon), l’amant. Celui-ci se réfugie sur la Côte d’Azur et est embauché comme chauffeur par Barbara, une riche Américaine. Il comprend bientôt qu’il n’a pas été choisi au hasard et se trouve plongé au cœur d’une sombre machination.

Les Félins est un thriller lorgnant sur Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot, mais qui anticipe par certains aspects Les Proies de Don Siegel. René Clément construit un thriller psychologique (adapté du roman Joy House de Day Keene) où il reprend de façon moins aboutie mais néanmoins fascinante des éléments de son Plein Soleil (1960). L'ouverture est assez sensationnelle avec un Alain Delon gigolo oisif qui se voit traquer de manière haletante par les hommes de mains d'un mari trompé, dans une course poursuite filmée au cordeau par Clément dont on se demande comment il va maintenir un tel rythme. 

 C’est pour mieux nous surprendre par une rupture de ton quand Delon est embauché chez une riche américaine (Lola Albright) et sa jeune cousine jouée par Jane Fonda. Le film oscille alors entre le quasi fantastique (cadrage déroutant, point de vue subjectif et regard omniscient créant le malaise) et le thriller avec une ambiance sensuelle et oppressante où les deux femmes, par frustration et/ou éveil aux sens se Fonda se disputent les faveurs de Delon. Du comportement de ce dernier envers ses hôtes dépendra son salut tandis qu’il se trouve toujours traqué et aux abois. On peut regretter que ces prémices prometteurs soient un peu gâchés par un scénario si mal structuré. La menace des gangsters se relâche totalement lorsque le film change de direction et enlevant une bonne part de tension. La révélation à mi-film est maladroitement amenée et en cassant l'amorce de fantastique tandis que les ruptures de ton entre légèreté et suspense, si elles constituent l’originalité du film, ne fonctionnent pas toujours. 

Cependant la mise en scène inspirée de Clément maintient constamment l'intérêt et le casting est brillant. Delon est méprisable en souhait en type égoïste manipulateur et Jane Fonda en femme-enfant déséquilibrée et manipulatrice excelle de candeur sournoise. La conclusion cinglante et bouclant la boucle nous laisse sur une note marquante pour une œuvre inégale mais qui aura su nous surprendre de bout en bout.

Sorti en dvd zone 2 français chez René Chateau