Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 19 juin 2026

Intuitions - The Gift, Sam Raimi (2000)

Dans une petite ville de Georgie, Annie Wilson a le don de pouvoir lire l'avenir des gens dans les cartes. Lorsque Jessica King, une fille de la haute bourgeoisie disparaît, la police se retrouve sans aucune piste. Jusqu'à ce qu'Annie dise avoir "vu" ce qui s'est passé...

Intuitions s’inscrit dans une période intermédiaire de la filmographie de Sam Raimi. Il a vécu une expérience mitigée lors de la production de Evil Dead 3 : L’Armée des ténèbres (1993) ce dont témoignent les multiples montages disponibles du film, et fut victime d’un four critique et public sur le western Mort ou vif (1995). Raimi a ainsi expérimenté l’interventionnisme de ses producteurs sur un budget plus élevé sur Evil Dead 3, et ressenti le rejet en appliquant son style outrancier sur un style plus « noble » que l’horreur. 

Cela va entraîner une remise en question dont le résultat sera Un Plan simple (1998) drame et polar hivernal sobre où pour une fois c’est lui qui va puiser l’inspiration chez ses amis les frères Coen (alors que l’inverse était plus vrai sur des titres comme Arizona Junior (1987), certaines atmosphères de Blood Simple (1984) et la folie de Le Grand saut (1994)). Le sportif Pour l’amour du jeu (1999) va le familiariser au louvoiement nécessaire quand on travaille pour un studio et, fort de cette remise en question c’est par le filtre de cette sobriété nouvelle que Raimi peut revenir au fantastique avec Intuitions.

Le surnaturel ne sert d’ailleurs ici que de révélateur aux maux profonds de ce monde provincial que Raimi prend un long moment à dépeindre. Annie (Cate Blanchett), dans ses prédictions, mets ces interlocuteurs en face de qu’ils savent déjà sans vouloir l’admettre ou s’en défaire. Ici une femme (Hilary Swank) battue par son époux (impressionnant Keanu Reeves), là un homme brisé par les abus de son père (Giovani Ribisi), tous sont conscients, à des degrés divers, de ce qui les ronge. Cela s’étend des individus à l’ensemble de la communauté lorsque la fille volage d’un notable disparait puis est retrouvée assassinée. Raimi élague son style outrancier et ostentatoire sans l’effacer pour autant durant les scènes de visions d’Annie. Les mouvements de caméra aériens agressifs d’Evil Dead trouvent ici un pendant plus flottant pour accompagner l’inconscient de l’héroïne recherchant des indices, et installant une inquiétante atmosphère Southern Gothic. Même les panoramiques heurtés de la scène où Keanu Reeves revient brutalement chercher son épouse chez la médium trahissent l’ancien Sam Raimi.

L’étude de caractères prend le pas sur la seule expérience sensorielle dans l’approche de Raimi, les détours du film par d’autres sous-genre du cinéma américain comme le film de procès en témoigne. Il ne s’agit en aucun point d’une régression cependant, puisque cet équilibre servira la saga Spider-Man, les deux premiers volets étant les mieux équilibrés de la carrière du réalisateur entre cette veine sensible et le plaisir d’en mettre plein la vue. Cela fonctionne bien ici dans une caractérisation où l’ensemble des personnages se montrent, à échelle diverses, faillibles car marqués par des drames passés. 

Même le détestable redneck incarné par Keanu Reeves sera victime du système, dans un déterminisme inhérent à ce contexte social sans perspectives qui enferme chacun des protagonistes, Giovanni Ribisi en tête. Le talent de narrateur de Raimi fait mouche sur ce point puisque c’est la figure la plus propre sur elle qui va en définitive exposer ses démons de manière fatale dans un rebondissement ravivant un whodunit dont on avait presque oublié l’argument. Le fantastique jusqu’ici diffus se déploie dans une touchante conclusion. Le script coécrit par Billy Bob Thornton fait transpirer l’authenticité du contexte (le personnage de Cate Blanchett étant inspiré de sa propre mère) et l’on trouve des réminiscences de son propre travail sur Sling Blade (1997), film qui lui fit accéder à la gloire. Raimi capture tout cela en y apportant sobrement sa propre patte dans ce qui est une œuvre de transition avant le triomphe des Spider-Man.

Sorti en bluray français chez L'Atelier d'images 

lundi 1 août 2016

Carol - Todd Haynes (2016)

Dans le New York des années 1950, Therese, jeune employée d’un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d’une cliente distinguée, Carol, femme séduisante, prisonnière d'un mariage peu heureux. À l’étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond. Les deux femmes se retrouvent bientôt prises au piège entre les conventions et leur attirance mutuelle.

Une romance interdite dans l’Amérique puritaine des années 50 filmée par Todd Haynes ? Forcément à cet énoncé l’ombre du superbe Loin du paradis (2003) plane. Entretemps Haynes aura abordé le mélodrame rétro une seconde fois avec la série Mildred Pierce en 2011. L’approche thématique et formelle de ces deux œuvres semble donc avoir influencé le réalisateur avec Carol. Le film est l’adaptation du roman méconnu de Patricia Highsmith The Price of Salt. Dans ce qui est son second livre (et initialement publié sous le pseudonyme de Claire Morgan) l’auteur signait un de ses rares ouvrages non policier où elle y scrutait néanmoins un « crime » moral à travers les amours coupables de deux femmes. L’acuité de son regard sur la psyché des meurtriers prenait un tour tout aussi fin et précis dans un récit vu à travers e ressenti de la jeune Therese ici incarnée par Rooney Mara. Todd Haynes reprend cette idée en faisant de Therese le référent du spectateur à travers la naissance de ces émotions nouvelles.

La référence de Todd Haynes avait été clairement cinématographique dans Loin du paradis où l’intrigue et la flamboyance visuelle revisitait l’œuvre de Douglas Sirk, la problématique raciale de Mirage de la vie (1959) se croisant à la romance provinciale coupable de Tout ce que le ciel permet (1955). Haynes revisitait une décennie et un genre emblématique avec le mélodrame, à la fois pour lui rendre hommage, le magnifier et aussi lui apporter une touche plus subversive que les films d’alors n’auraient pu aborder explicitement – déjà la question de l’homosexualité se pose avec le personnage de Dennis Quaid. L’esthétique chargée (reprenant des pans entiers du travail sur le Technicolor de Russell Metty chez Sirk) était une manière de traduire par l’image les sentiments réprimés de Julianne Moore et de son jardinier noir joue par Dennis Haysbert. Carol à l’inverse se montrera progressivement plus démonstratif dans l’expression de son histoire d’amour, tout en la déployant dans une touche plus feutrée mais pas forcément moins stylisée. Si la structure du récit reprend ouvertement celle de Brève Rencontre (1945) de David Lean - l’ultime entrevue des deux amantes interrompue par un intrus, puis flashback douloureux sur ce qui a précédé - l’imagerie de Carol part d'une influence issue des photographies et publicités d’époques parues entre autres dans Life et furent d’ailleurs souvent l’œuvre d’artistes féminines comme Vivian Maier, Helen Levitt ou Esther Blubley. Haynes ne reproduit cependant pas ce matériau en vaine vignettes vintage, mais le revisite à l’aune de ses personnages.

Carol (Cate Blanchet), femme mûre et sophistiquée arbore ainsi une allure élégante qui se déploie dans le luxe figé de sa splendide maison de campagne. Therese, jeune femme qui se cherche est une silhouette anonyme dans la grisaille urbaine de ce New York hivernal. La photo d’Edward Lachman et le grain de son format 16mm enferme les deux héroïnes dans une prison de l’apparat pour Carol et de l’ordinaire pour Therese. Todd Haynes prolonge cela dans le parcours et la caractérisation des personnages. Carol aura suivit tour le cursus attendu de la réussite avec un bon parti en mariage et une vie bourgeoise toute tracée avant de comprendre le vide et la douleur que signifiait ce bonheur de façade pour elle. Therese ne sait pas où elle va, indéterminée dans sa vocation (elle rêve d’être photographe) comme dans ses amours, « fiancée » sans projet d’avenir et fuyant les avances d’un autre jeune homme. La recherche vestimentaire et donc l’assurance apparente de Carol est contredite par son caractère inconséquent et changeant, la timidité et la réserve de Therese masquent un caractère plus déterminé qu’il n’y parait. Todd Haynes se réfère à la présence glaciale et déterminée d’une Lauren Bacall pour Cate Blanchett et impossible de ne pas penser à la vulnérabilité troublante d’Audrey Hepburn dans le look et la prestation de Rooney Mara. 

Ce fossé social et de caractère va se résoudre dans la romance que nouent les deux femmes, figée dès un premier échange de regard lointain lors de la rencontre dans le magasin de jouet. Dans ce monde normé où n’existe aucun référent au trouble qu’elles ressentent, Carol et Therese vont avancer à pas mesuré pour exprimer leur amour. La première expérience de Carol se sera faite par hasard et dépit de son mariage malheureux et la façon dont Therese découvre presque instinctivement son attirance sans pouvoir la comprendre nous plonge dans une société opaque à ce qui est différent. Dès lors chaque manifestation d’affection est synonyme de bouillonnement intérieur en contrepoint de l’imagerie papier glacée, le trouble provoqué par l'autre pouvant d'ailleurs se figer le temps d'une photo. Todd Haynes capture magnifiquement le tressaillement que provoque le plus furtif des contacts physique (Carol posant ses mains sur les épaules de Therese jouant du piano), l’intensité d’un regard où se lisent autant le désir que la stupéfaction de le ressentir, le vacillement du phrasé - ce Ask me, things... Please… si sensuel et poignant de Cate Blanchett au téléphone, la vf et les sous-titres français ayant la judicieuse idée de passer au tutoiement lors de cette scène. Au-delà du sujet lesbien, c'est tout l'imprévisible et l'inattendu du sentiment amoureux que Haynes saisit.

Oppressée par les hommes qui veulent à leurs manières autoritaires les enfermer dans leurs modèles matriarcaux, observée par la ville qui les juge, c’est dans la fuite que vont pouvoir s’épanouir les amantes. Les frontières initiales entre les deux femmes s’estompent dans la complicité du voyage et dans l’intimité des chambres de motel. La dominante Carol hésite à prendre l’initiative et retrouve les attitudes de l’amoureuse craintive, la supposée timorée Therese provoque la proximité et c’est avec une même délicate gaucherie, tendresse et attention pour l’autre qu’elles vont entamer cette première étreinte. Todd Haynes filme cela dans un mélange de retenue, de sensualité et d’élégance visuelle infinie, porté par le magnifique thème romantique de Carter Burwell.

Le réel cruel et inquisiteur va pourtant souiller ce moment et mettre à mal leur histoire. Le fossé se renoue alors entre les personnages amoureux mais contraint de se plier à la norme. C’est précisément là que Todd Haynes fait acte de modernité. La résignation finale de Loin du paradis entrait parfaitement dans les canons du mélodrame 50’s duquel il s’inspirait. En prenant une source visuelle plus concrète, Haynes laisse aussi à ses personnages un libre-arbitre certes pas dénué d’un terrible sacrifice, mais bien réel. Le fantasme hollywoodien de la tragédie laisse place à un réel de tous les possibles et de l'émancipation.Transformée par les épreuves, Therese et Carol sont prêtes à s’accepter et répondre au bonheur fragile qui leur tend les bras. Tout le film est résumé dans le dénouement où se conjuguent l’attente et la recherche hésitante de l’autre, les deux étant récompensées par un radieux et intense échange de regard. Sans nul doute une des plus belles scènes de l’année et un de ses sommets avec ce Carol.


Sorti en dvd zone 2 et bluray chez TF1 vidéo

lundi 24 février 2014

La Vie aquatique - The Life Aquatic with Steve Zissou, Wes Anderson (2004)

En ultime croisade vers sa destinée, l'océanographe sur le déclin Steve Zissou part à la recherche du mystérieux requin-jaguar qui a tué son vieux complice. À bord du Belafonte cohabitent ainsi sa femme, une journaliste anglaise enceinte, un équipage cosmopolite et un fils prodigue putatif...

La fascination de Wes Anderson pour le Commandant Cousteau était déjà perceptible dans des allusions dans Rushmore (1999) et plus tard dans le look du personnage de Bob Balaban dans Moonrise Kingdom (2012). Le légendaire océanographe avait même éveillé l'imagination d'un Wes Anderson encore étudiant qui lui consacra une nouvelle où il lui créait un double décalé, Steve Zissou. L'univers et les personnages entourant Zissou s'étofferont au fil des années jusqu'à ce qu'à lui consacrer un film à part entière dont il signera le scénario avec son ami Noah Baumbach.

La Vie aquatique est un prolongement idéal de La Famille Tenenbaum (2001) avec cette même illustration d'une famille dysfonctionnelle. Seulement, la chronique douce-amère du classique de 2001 a été remplacée par le film d'aventure décalé et Bill Murray prend le relai de Gene Hackman en chef de famille indigne et incarnant Steve Zissou tandis qu'Owen Wilson retrouve ce rôle de jeune homme en quête de repères et de modèle et Anjelica Huston de nouveau en matriarche blasée (le mimétisme aurait pu être plus grand encore puisque le rôle tenu par Cate Blanchet était initialement destiné à Gwyneth "Margot Tenenbaum" Paltrow). A nouveau c'est l'immaturité du "père" qui est la source du lent délitement de la famille ici lorsqu'on découvre la carrière en fort mauvaise passe de Steve Zissou. Son couple bat de l'aile, ses dernières productions ont fait un flop et il a perdu son meilleur ami lors de sa précédente expédition. C'est décidé tel le Capitaine Achab chassant Moby Dick, Zissou ira traquer le requin-jaguar qui a dévoré son ami, accompagné d'une journaliste anglaise enceinte (Cate Blanchett) et un fils dont il ignorait l'existence (Owen Wilson).

Wes Anderson multiplie les idées ludiques dans la première partie pour présenter l'environnement de Zissou. On retrouve son sens du détail et son fétichisme des objets et gadget divers dans l'illustration de l'arsenal hi-tech du Belafonte (bateau de Zissou nommé ainsi en hommage à Harry Belafonte et faisant le lien avec celui de Cousteau, le Calypso soit la musique que Belafonte contribua à populariser) et de son île privée. Tous ces éléments supposés mettre en valeur Zissou comporte toujours le petit élément décalé et cartoonesque suscitant plus l'amusement que l'admiration. Cela est en parfait accord avec l'égo surdimensionné de Zissou dont les attitudes fières sont contredites constamment par la décrépitude des fameux équipements et surtout par son incompétence manifeste où la réussite semble plutôt due à son équipe de joyeux drilles. Tout cela atteindra bien sûr des proportions hilarantes une fois l'expédition entamée, le souffle de la grande aventure tournant court très vite.

Anderson use de tous les codes des documentaires de Cousteau avec notamment la construction en chapitre consacrée à chaque étape du voyage, à chaque fois dynamité par l'envers du décor qui révèle les failles de Zissou. Capricieux, égocentrique et autoritaire, Zissou s'avère incapable de répondre à l'affection de son fils (le moment où il ne répond pas à sa demande de l'appeler papa), séducteur maladroit et jaloux avec Cate Blanchett (qui force génialement caricaturale son accent anglais) et surtout navigateur incompétent prenant toutes les mauvaises décisions. La mine triste et le regard conscient de ne plus être que l'ombre de lui-même rend pourtant le personnage de Zissou très attachant, Bill Murray affichant une présence lasse qui ne demande qu'à se déchaîner comme lorsqu'il décime une horde de pirate à lui seul (Anderson ne pouvant le mettre en valeur que sous cette forme délirante).

Evidemment les fonds-marins ne pouvaient être vus de manière réaliste par Anderson et si l'arsenal technologique de Zissou lorgne autant vers Cousteau que le Hergé du Trésor de Rackham le Rouge, la faune marine est complètement bariolée et source avant Fantastic Mr Fox (2009) des premières tentatives en stop-motion (séquences signées par Henry Selick) du réalisateur. Là encore l'absurde se dispute à la vraie poésie avec l'apparition finale du fameux requin-jaguar sur fond de Sigur Ros. Sous le délire ambiant, Anderson laisse poindre peu à peu une vraie émotion et tristesse.

Les jalousies et rancœurs retenues dans cette famille finalement comme les autres (la quête d'attention de Willem Dafoe très attachant en Klaus) et la reconstruction dans l'adversité sont magnifiquement capturées par Anderson, avec une sobriété contrebalançant l'extravagance ambiante (You might be on "B" Squad, But you're the "B" Squad leader. Don't you know me and Esteban always thought of you as our baby brother? lancé par Zissou à Klaus) entre autre lorsque la mort surgit de manière inattendue en conclusion. Un tourbillon de sentiments contrasté qu'illustre finalement bien les reprises brésiliennes de Bowie signée Seu Jorge et qui rythment le film d'une torpeur ensoleillée et mélancolique. En dépit de petit défauts (le rythme un peu brinquebalant), un des opus les plus attachant de Wes Anderson.

  
Sorti en dvd zone 2 français chez Touchstone