Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 3 septembre 2022

Vive l'amour - Àiqíng wànsuì, Tsai Ming-liang (1994)


 Hsiao-kang travaille dans les pompes funèbres. II vend des niches de colombariums, destinées aux cendres des morts. Mei est agente immobilière. Elle vit seule dans un petit appartement. Ah-jung vend des vêtements pour femmes dans la rue, la nuit, en face d'un grand magasin. Par une nuit d'hiver, ils s'introduisent tous les trois dans un appartement vide, au cœur de Taïpei. Ils sont ensemble. Ils sont seuls...

Second film de Tsai Ming-liang, Vive l’amour sera le film de la reconnaissance internationale en remportant le Lion d’or à la Mostra de Venise en 1994. Dans Les Rebelles du dieu néon (1992) le réalisateur creusait sa propre voie par rapport aux ténors de la Nouvelle Vague taïwanaise notamment par sa manière de filmer Taipei. Son urbanité se délestait de toute allusion à un passé socio-culturel ou politique pour se restreindre à la solitude et l’horizon limité de ses personnages juvéniles. Il s’attardait plus particulièrement au quartier de Ximending, espace commercial et de loisir où les héros s’évadaient un temps entre salle d’arcade, cinéma ou patinoire. Des lieux animés, surpeuplés et bruyant où se fondre dans la masse s’oublier avant un retour forcé à son quotidien et ses obligations scolaires, familiale. Vive l’amour creuse le même sillon avec toujours cette problématique sociale et existentielle passant par un pan de l’urbanité de Taipei. Vive l’amour se déroule à Da An, quartier bourgeois et résidentiel (dans lequel réside par exemple la famille de Yi Yi d’Edward Yang (2000) où poussent les habitations modernes. C’est là que naviguent nos trois héros qui n’y ont pas vraiment leur place. 

Nous retrouvons Hsiao-kang (Lee Kang-sheng) l’adolescent solitaire de Les Rebelles du dieu néon désormais jeune adulte vivotant en tant que commercial dans une entreprise de pompes funèbres. Il y a également Ah-jung (Chen Chao-jung, également dans Les Rebelles du dieu néon mais tenant cette fois un rôle différent), séduisant marginal vendant des vêtements pour femmes à la sauvette. Enfin il y aura Mei (Yang Kuei-mei), une femme officiant en tant qu’agent immobilier et justement souvent amenée à faire visiter des appartements dans ce quartier de Da An. Malgré se statut social différent, tous se rejoignent spirituellement et géographiquement dans leur solitude, en investissant à leur moment perdu un appartement vide et cossu d’un de ces nouveaux immeubles modernes. On peut y trouver des motifs matériels pour Ah-jung qui semble vivre au jour le jour, c’est moins clair pour Hsiao-kang qui a un emploi et qui lors de sa première effraction tente de s’y suicider alors que Mei semble y amener des amants d’un soir dont Ah-jung en début de film. 

Quand dans Les Rebelles du dieu néon l’animation de Ximending permettait de fuir les maux domestique, c’est au contraire l’extérieur sans but qu’il s’agit de fuir dans le silence de ce grand appartement vide. Le silence justement est assourdissant dans Vive l’amour où le premier mot est prononcé au bout de 22 minutes. Le reste du film se montrera tout aussi avare en dialogues et échanges. Hsiao-kang (dans la continuité de sa fuite en avant dans le film précédent) est seul et invisible face à ses collègues de travail dont il observe les interactions à distance, sans s’y mêler, ni même y être invité. Les seuls contacts humains ou téléphoniques de Mei se font avec les clients auxquels elle doit faire visiter des appartements. Quant à Ah-jung, l’habitude de la marginalité ne semble pas l’affecter bien que lui aussi n’interagit qu’avec des femmes, celle dont il veut s’attirer les faveurs commerciales en leur vendant des vêtements, ou intimes en les séduisant comme Mei. Quand cela n’est pas possible, il se satisfera de revue porno, le personnage étant tout aussi pathétique que les autres mais trop imbu de lui-même pour être conscient de sa propre détresse.

Tsai Ming-liang ne fait planer aucune tension ni suspense sur le risque éventuel que les protagonistes se croisent au sein de l’appartement. Quand ils s’y rencontrent effectivement, c’est soit d’un accord commun pour une coucherie (Ah-jung et Mei), soit en bonne intelligence pour l’investir discrètement (Hsiao-kang et Ah-jung) mais, à l’image de leur quotidien morne à l’extérieur, aucune place à l’inattendu, à la surprise ou au romanesque pour ces âmes en peine. Le filmage de ces moments « collectifs » dans cet espace clos témoigne de cela. Hsiao-kang entend de l’extérieur de la chambre en début de film, puis caché sous le lit à la fin, les ébats de Mei et Ah-jung sans les voir et ne vit cette étreinte que par procuration. 

Hsiao-kang et Ah-jung malgré leur cohabitation gardent leur distance physiquement, par leur disposition dans le cadre lorsqu’ils sont ensemble à l’image, par le découpage quand ils partagent un repas, et par le dialogue puisqu’ils se vouvoient. Quant aux scènes de sexe, la manière dont Mei déshabille Ah-jung tout en repoussant le moindre geste tendre de ce dernier envers elle trahit simplement un désir (moins pour l’autre que pour soit et se sentir vivant) à assouvir de manière pulsionnelle. D’ailleurs la rencontre, le dialogue et en définitive l’attirance commune et complice n’a pas été filmée volontairement par Tsai Ming-liang qui les fait passer des rues où il se sont toisé sans un mot à la chambre où ils vont coucher ensemble sans davantage se connaître ensuite. 

Tsai Ming-liang filme Taipei comme une ville de passage, dans son aspect social comme matériel, où l’on est ce que l’on fait mais jamais vraiment un individu avec une famille, des amis ou des conjoints. On peut ne pas le ressentir et s’en satisfaire comme Ah-jung, en souffrir et vouloir en finir tel Hsiao-kang ou accepter douloureusement son sort à la manière de Mei. La conclusion est d’ailleurs à l’image des trois personnages : Ah-jung repu et endormi après avoir obtenu ce qu’il voulait, Hsiao-kang observateur frustré qui révèle une part des raisons de son mal-être, et Mei qui lâche prise et fond en larmes dans la rue. Tsai Ming-liang effectue d’ailleurs un panoramique qui quitte et retrouve Mei alors qu’elle travers le parc forestier de Da An alors en construction, pour montrer une édification du présent couvrir celle du passé. Un passé qui a disparu et un futur encore incertain et invisible qui représentent bien les personnages, et en particulier Mei et sa longue crise de larmes capturée en un long plan fixe par Tsai Ming-liang. Le lyrisme qui pouvait encore emporter dans Les Rebelles du dieu néon a disparu, ne reste que la sécheresse d’un désespoir sans issue.

Sorti en dvd zone 2 français chez Survivance dans un coffret réunissant les trois premiers films du réalisateur

mardi 30 août 2022

Les Rebelles du dieu néon - Qīngshàonián Nézhā, Tsai Ming-liang (1992)


 Hsiao Kang (interprété par Lee Kang-sheng) passe son temps à déambuler dans les rues de Taipei à pied ou à motocyclette. Un jour, alors qu'il circule exceptionnellement dans le taxi de son père, il remarque un jeune homme à scooter. Ce dernier, agacé par les coups de klaxon de son père, casse le rétroviseur de la voiture. Hsiao Kang le retrouve quelque temps plus tard et le suit. S'ensuit une fascination progressive de Kan-sheng pour ce jeune homme et sa petite amie.

Les Rebelles du dieu néon est le premier film de Tsai Ming-liang, qui va le poser en chef de file d’une seconde Nouvelle Vague taïwanaise après celle du début des années 80 qui marqua l’émergence de Hou Hsiao-hsien et Edward Yang. D’origine malaisienne et ayant émigré à Taïwan en 1979 pour ses études, Tsai Ming-liang aura d’ailleurs l’occasion d’observer de près le virage apporté par cette Nouvelle vague qui se conjugue à la fin de la dictature et l’instauration de la démocratie sur l’île en 1988. Il débutera en tant que scénariste puis réalisateur au cinéma et à la télévision, entre Taïwan et Hong Kong, et va réaliser plusieurs moyen-métrages où l’on décèle déjà sa thématique autour de l’adolescence, comme Tous les coins du monde (1989) et Les Garçons en (1991) où figure déjà son acteur fétiche Lee Kang-sheng. Lauréat d’un concours de scénario de la Central Motion Pictures Corporation (compagnie qui produisit justement les premiers films de la Nouvelle Vague taïwanaise), Tsai Ming-liang va avoir l’occasion de signer son premier long avec Les Rebelles du dieu néon. 

Le style du réalisateur marque d’emblée sa différence avec celui de ses prédécesseurs, notamment dans la manière de capturer la ville de Taipei. Edward Yang (That day on the beach (1983), Taipei Story (1985), The Terrorizers (1986)) et Hou Hsiao-hsien (Les Garçons de Fengkuei (1983), Poussière dans le vent (1986), La Fille du Nil (1987)) filmèrent aussi la ville dans leurs premiers films, dans un équilibre entre capture de sa modernité, ses mutations et une évocation de son passé, à la fois dans la nature nostalgique et/ou autobiographique des récits ou en s’attardant longuement sur des vestiges historiques, architecturaux marquant l’histoire de Taipei. Tsai Ming-liang s’éloigne de cette approche en saisissant l’urbanité de la ville par le seul prisme étriqué de ses jeunes héros. Très peu de panorama, de plan d’ensemble donnant une sorte de regard omniscient et supérieur sur Taipei. Nous naviguerons ici entre appartements modestes ou insalubres, chambre d’hôtel exiguë, et des lieux de vie ou de passages tels que les routes que l’on traverse en scooter/moto, les salles de jeu d’arcades. Les perspectives sont minces et étroites pour Hsiao Kang (Lee Kang-sheng) et Ah Tze (Chen Chao-jung) même s’ils ne le ressentent pas de la même façon. Hsiao Kang est issu de la classe moyenne, dans un quotidien fait d’ennui, de solitude et d’exigences scolaires dont il souhaite se défaire. Sa condition sociale lui permet en quelque sorte de réfléchir et comprendre l’impasse où il se situe, une conscience qui l’amène à déraper de manière plus maladive et imprévisible où il passe du mutisme à des crises de démence régressive. Pour Ah Tze, cet horizon sans but est la norme et il vit au jour le jour sa condition de délinquant et les opportunités matérielles ou sentimentales qu’elle lui offre.

Tsai Ming-liang par son montage, la jeunesse de ses héros et une semblable errance qui les rapproche, crée entre eux un mimétisme constant au point éventuellement de les confondre le temps des 5/10 premières minutes avant que la situation de chacun ne se mette en place. Le même dépit dans la solitude d’une chambre d’adolescent ou dans un logement miteux, les mêmes ruelles parcourues sur ses deux roues, les mêmes salles de jeux investies jusqu’à pas d’heure. Hsiao Kang n’est cependant qu’observateur, figurant impassible pour lequel rien ne se déroule, d’un Ah Tze actifs et irréfléchi. C’est cette désinvolture qu’il jalouse chez Ah Tze qui va donner envie à Hsiao Kang de le suivre de loin, le premier exerçant une influence sur le second sans le savoir. Les deux se rejoignent aussi par leur froideur envers leur entourage, Hsiao Kang avec ses parents et Ah Tze avec la jolie et tout aussi paumée Ah Kuei (Wang Yu-wen). 

La mise en scène de Tsai Ming-liang donne dans une claustrophobie, un absurde et spleen lancinant pour accompagner les pérégrinations de Hsiao Kang. Il y a quelque chose de plus fougueux, séduisant et juvénile dans ce que dégage Ah Tze mais ce côté plus immédiat est contrebalancé par la relation sentimentale désincarnée. Le réalisateur filme par exemple les scènes de sexe hors-champ (la première où l’on n’a qu’un aperçu sonore), les préliminaires ou la fin de l’acte mais jamais directement celui-ci, soit le moment d’une vraie connexion, lâcher-prise et complicité entre les individus. Le physique des deux héros est aussi une manière d’exprimer leur détachement à ce qui les entoure : chétif, renfrogné et complexé pour Hsiao Kang, imposant (on s’attarde souvent sur les poses dans ce marcel blanc où il a fier allure) taciturne et (trop) confiant pour Ah Tze. 

Si l’influence indirecte de Ah Tze sur Hsiao Kang a pour conséquence de le faire basculer de façon supposée irrémédiable dans le nihilisme, celle plus directe et nuisible de Hsiao Kang sur Ah Tze va servir d’électrochoc. Tsai Ming-liang laisse donc ouverte la porte d’une perdition comme d’une rédemption dans l’enchevêtrement des récits (le père taxi a-t-il reconnu son ancien agresseur tout en se montrant bienveillant malgré tout ? Cela le fera-t-il changer d’attitude envers son fils ?), fermant ou ouvrant le cœur des personnages. La scène de baiser spontanée, maladroite et fougueuse entre Ah Tze et Ah Kuei a ainsi plus de portée romanesque et sensuelle que les scènes d’amour plus explicite mais désincarnée que l’on a vu entre eux précédemment.  Le leitmotiv musical synthétique et entêtant de Huang Hsu-chung sait accompagner ces émotions contradictoires d’introspection, de désespoir et d’attente résumée dans la dernière scène passant dans un lent mouvement de contre-plongée d’un plan fixe de la ville à une vue du ciel. Une très belle porte d’entrée au cinéma de Tsai Ming-liang. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Survivance dans un coffret regroupant les trois premiers films du réalisateur et pour ceux préférant le bluray le film est disponible seul en édition française chez Spectrum