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lundi 9 novembre 2020

Taipei Story - Qing mei zhu ma, Edward Yang (1985)


 Lung et Chin se connaissent depuis de nombreuses années. Lui est un ancien joueur de base-ball sans véritable ambition professionnelle ; elle a un poste de secrétaire au sein d’un grand cabinet d’architectes. Le sentiment qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est un mélange d’amour et d’affection profonde, aux contours flous. Mais le licenciement brutal de Chin va bientôt fissurer leur couple et compromettre leur projet de vie commune…

 Tapei Story est le second film d’Edward Yang, qui s’inscrit parfaitement dans l’énergie et la ferveur créatrice de la Nouvelle Vague taïwanaise émergeante. Le mouvement trouve notamment son moteur à travers la collaboration entre Edward Yang et Hou Hsiao-Hsien qui coécrivent leurs films respectifs, partagent collaborateurs techniques et parfois jouent l’un chez l’autre (Hou Hsiao-Hsien dans ce Tapei Story, Edward Yang dans Un été chez grand-père (1984)). Cependant quand le contexte politique et social de Taïwan s’inscrit en pointillé dans les premiers films de Hou Hsiao-Hsien (plutôt autobiographiques et inscrits dans un passé nostalgique), il est au cœur de tout le cinéma d’Edward Yang et ce dès le début.

Tapei Story dépeint donc la lente désagrégation d’un couple, avec en toile de fond la mutation sociale et urbaine de cette ville de Tapei. Dès la scène d’ouverture, cette distance dans le couple se ressent. Chin (Tsai Chin) s’installe visite son futur appartement au côté de son compagnon Lon (Hou Hsiao-Hsien). On peut déjà se demander pourquoi, alors qu’ils semblent pleinement entrés dans l’âge adulte, ils ne s’y installent pas ensemble. Edward Yang dans son découpage et ses cadrages les séparent déjà dans cet espace, Lon semble toujours hors-champs ou en retrait d’une Chin réfléchissant à la future disposition de l’appartement dans une optique « à deux ». De plus, au moment où Chin entame cette étape, Lon se rétracte symboliquement puisqu’il s’apprête à partir en voyage. Le retour sera chargé de doutes de son côté à lui (une escale au Japon où il revoit une ancienne petite amie) comme d’elle (une liaison entamée avec son collègue Ko (Ke I-cheng)). La scission du couple s’inscrit dans une dimension à la fois intime mais aussi sociétale dans ce cadre taïwanais. L’île prend le chemin d’une modernité dans laquelle se fond Chin, assistante d’une femme de pouvoir et naviguant dans les sphères du monde d’affaire. Lon, ancien joue de base-ball dirige lui une plus modeste entreprise de tissus. 

Sans véritable ambition, il poursuit indirectement une sorte de modèle patriarcal qui n’a plus lieu d’être. Cela s’illustre dans son couple où il perpétue une sorte de froideur masculine « à l’ancienne » où toute manifestation d’affection doit venir de Chin, même quand il est en tort (la dispute concernant l’ex petite amie exilée au Japon). Il ne cherche pas à casser les codes machistes en vigueur notamment lors d’une scène de repas chez son beau-père où Chin est en retrait, devant « laisser » parler les hommes. Signe de ce mépris archaïque, ce moment où le père de Chin laisse tomber sa cuillère au sol et, ne la trouvant pas, prend machinalement celle de Chin plutôt que de ramasser la sienne. En plus positif mais tout aussi archétypal, Lon se sent investit en tant qu’homme d’un sorte de sacerdoce d’entraide envers son entourage, tel son ami taxi vivant dans la misère. Cependant la présence terne, le visage impassible de Lon traduit ces actes comme une obligation, un devoir à accomplir sans enthousiasme. 

Edward Yang met en constant parallèle la solitude urbaine et intime, les deux s’entrecroisant dans un questionnement existentiel constant. Le dépit et les attentes déçues se jouent à travers les longs gros plans scrutant les espérances de Chin, et/ou l’absence de réaction de Lon. Les nombreux plans en plongées filmant la circulation de Tapei, ou arpentant son horizon changeant où poussent les buildings, expriment cette disparition de l’individu à l’aune de la modernité. Le réconfort de l’aimé pourrait être un refuge à cela, mais le couple ne semble jamais plus éloigné que lorsqu’il se trouve en tête à tête. L’échange sincère se refuse à travers des dialogues fonctionnels, les personnages se trouvent toujours à des angles opposés quand ils sont dans une même pièce, quand ce n’est pas un simple objet ou meuble qui les séparent physiquement. C’est d’ailleurs un constat que Yang prolonge au-delà du couple principal (l’architecte Ko, l’ami taxi) et où l’ailleurs géographique donne l’illusion d’un renouveau. C’est le cas pour Lon et Chin qui envisage de s’installer aux Etats-Unis, ou de la jeunesse taïwanaise rêvant du Japon et de son idéal pop. 

Les univers respectifs de Lon et Chin s’opposeront avec de plus en plus de force (Lon réagissant violemment lors d’une soirée avec les amis nouveaux riches de Chin), ce schisme sociologique répondant constamment à celui plus existentiel de leur couple. A force de refuser d’avancer, Lon va s’arrêter définitivement tandis que Chin se délestera de sa sentimentalité pour embrasser la modernité capitaliste et froide lors de la conclusion. Une œuvre passionnante dans son croisement de surplace gris et d’avancée opaque. 

Sorti en bluray français chez Carlotta

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