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jeudi 12 novembre 2020

La Rivière de boue - Doro no kawa, Kôhei Oguri (1981)

 À Osaka, en 1956, Nobuo est un jeune garçon de 9 ans qui vit avec ses parents dans une échoppe au bord d'une rivière boueuse, bras de la Kyū-Yodo-gawa. C'est un écolier bien élevé et curieux, il s'intéresse à tous les petits évènements du quartier populaire où il vit. Un jour, une péniche s'amarre près de sa maison, à bord vivent deux enfants, un garçon semblable à Nobuo et sa sœur, accompagnés d'une vieille femme mystérieuse. Nobuo sympathise avec Kiichi le garçon.

La rivière de boue est un magnifique premier film pour Kohei Oguri qui signe là une magnifique ode à l’enfance. Oguri a débuté notamment en étant assistant de Nobuhiko Obayashi dans les 70’s et, tout comme ce dernier marqué par une enfance au sein d’un Japon en guerre, Oguri né en 1945 va grandir dans un pays encore marqué économiquement comme socialement par le conflit. Si cela va inspirer à Obayashi tout un pan pacifiste de sa filmographie (et notamment le grand film sur l’enfance qu’est Bound for the Fields, theMountains, and the Seacoast (1986)), Kohei Oguri va donc lui ouvrir son œuvre par cette thématique avec La rivière de boue. Il adapte là le roman éponyme de Teru Miyamoto (paru en 1978), également membre de la génération d’écrivains japonais nés après la fin de la Seconde Guerre Mondiale dans un Japon en reconstruction. Tout ce passif et une dimension autobiographique se devine donc dans le livre et le film de par l’expérience des auteurs. 

Tout le film constitue en fait une prise de conscience progressive du monde qui l’entoure par le jeune Nobuo (Nobutaka Asahara) âgé de 10 ans. La scène d’ouverture le voit discuter avec un client de ses parents dont la blessure (qu’on devine de guerre) à l’oreille l’intrigue. Plus tard ce client décèdera tragiquement dans un accident ce qui confrontera pour la première fois Nobuo à la mort. L’enfant va alors prendre conscience de la réalité intime comme collective de ce Japon d’après-guerre. Cela passera notamment par l’amitié qu’il va nouer avec Kiichi (Minoru Sakurai), garçon pauvre vivant sur un bateau avec sa mère et sa sœur Ginko (Makiko Shibata)

La candeur enfantine surmonte cette différence sociale tout en éveillant la bienveillance de Nobuo dont le regard s’attarde sur les guenilles portées par son ami et les conditions exiguës misérables dans lesquelles il vit son bateau. Pour le Shinpei, père de Nobuo (Takahiro Tamura), cette amitié de son fils est fantôme du passé et un aperçu de ce qui aurait pu être. Le père décédé de Kiichi est un ancien soldat mobilisé en Mandchourie comme lui, mais qui est mort en temps de paix et dans la misère. Cela éveille une forme de pulsion de mort endoctriné à l’armée japonaise, Shinpei se prenant à regretter pour lui et ses semblables forcés à survivre (le père de Kiichi, le client mort en début de film) dans un Japon sinistré mais qui parfois regrettent de ne pas être morts au front. Fort heureusement sa famille constitue une raison de ne pas céder à la mélancolie et s’accrocher à la vie. Le personnage incarne formidablement.

Ce poids du passé que doivent surmonter les vétérans touche par contre plus directement les plus jeunes et les plus vulnérables. Cela court en filigrane lors de la poignante scène où Kiichi entonne un chant soldat (qu’il connaît par son père qui le chantait ivre) avant de montrer ses conséquences concrètes plus tragique. En effet la mère de Kiichi et Ginko se prostitue pour faire subsister sa famille, dans une pièce isolée du bateau, ce qui fait naître un petit mystère pour Nobuo qui n’entend que sa voix lorsqu’il leur rend visite.  La cruauté du monde des adultes guette cependant (ces deux hommes évoquant le « métier » de sa mère face à Kiichi) et se répercute sur certains enfants, avec ce moment cruel où un camarade de Nobuo toise l’allure misérable de Kiichi et refuse de l’inviter chez lui regarder la télévision. 

Kohei Oguri tente cependant de maintenir un cocon bienveillant où à la fois sa caméra mais aussi ses personnages positifs (les parents de Nobuo) posent un regard tendre et à hauteur d’enfant pour que ces derniers conservent leur innocence. Oguri privilégie le filmage dans les petits espaces, l'usage des gros plans pour prodiguer ces velléités délicates. L’échoppe de la famille de Nobuo est le cadre de moments chaleureux, l’espace de la rivière se réduit à celui où est ancré le bateau, toute les pérégrinations des enfants en ville privilégient les cadrages serrés (le festival) favorisant l’aspect terrain de jeu – avec la magnifique photo de Shōhei Andō comme écrin idéal. 

La bascule se fera lorsque se fera lorsque Nobuo tombe par accident sur la mère de Kiichi « au travail » et dès lors, la cet éveil à la souillure du monde se manifeste par la notion d’espace (le plan large entre Nobuo et Ginko sur le pont) qui sépare les individus. C’est tout l’enjeu du poignant adieu final o Nobuo poursuit le bateau de son ami sans pouvoir le rattraper. C’est poignant, superbement interprété par le casting juvénile (la petite Ginko dégage une belle mélancolie) et tutoie les plus belles réussites d’Ozu dans le récit pour enfant. 

Sorti en dvd japonais

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