Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 26 décembre 2015

Scaramouche - George Sidney (1952)

Fin du 18ème siècle : André Moreau (Stewart Granger), séducteur impénitent, ne se soucie guère de la Révolution qui couve dans les rues parisiennes jusqu’au jour où il découvre que son frère adoptif, Philippe De Valmorin, se cache derrière le pseudonyme de Marcus Brutus. Cet écrivain, signataire de pamphlets révolutionnaires, est recherché par les autorités royales. Moreau décide de le protéger, et s’enfuit avec lui en province. Malgré leurs ruses, les deux hommes sont rattrapés par le marquis De Maynes (Mel Ferrer) et ses hommes de main. De Maynes provoque De Valmorin en duel et le tue. Moreau jure alors qu’il vengera son frère.

Le cinéma d'aventures hollywoodien, et plus particulièrement le film de cape et d'épée, fut marqué de l'empreinte de Rafael Sabatini. Plusieurs adaptation de ses romans marquèrent les sommets du genre avec à chaque fois l'avènement d'un acteur symbole du héros charismatique pour chaque génération. Captain Blood (1935) et L'Aigle des mers (1940) marquent ainsi la domination d'Errol Flynn, et Le Cygne Noir celle de Tyrone Power tandis que Scaramouche achève d'installer Stewart Granger à Hollywood après le succès de Les Mines du roi Salomon (1950). Scaramouche connu une première adaptation muette par Rex Ingram en 1923 dont George Sidney souhaite tirer un remake sous forme de comédie musicale. Problème les comédies musicales fonctionnent mieux en salle en jouant sur l'attente et la connaissance du public, c'est à dire en ayant d'abord une version scénique jouée à Broadway. Monter un spectacle pour en tirer ensuite un film prenant trop de temps, Sidney change d'idée pour en faire un pur film de cape et d'épée, genre où il s'était illustré en donnant la plus belle adaptation à ce jour des Trois Mousquetaires (1948).

Le choix de Gene Kelly en D'Artagnan et les acrobaties allant avec, la tonalité légère et sautillante ainsi que la sophistication esthétique avait amené George Sidney à importer certains codes de la comédie musicale (genre lui étant bien plus familier) dans le film de cape et d'épée. Scaramouche poursuit cette entreprise et la place même au cœur du récit, constant va et vient en théâtralité et réel à la fois dans le visuel et l'attitude des personnages. Tout au long de l'intrigue, le héros André Moreau (Stewart Granger) apparaît comme un être incomplet. Incomplet par ses origines inconnues, ses opinions politiques, ses amours incertaines et finalement son identité hésitante entre le bouffon scénique Scaramouche et André Moreau sérieux, ténébreux et assoiffé de vengeance.

Les évènements guident cette incertitude, nous présentant un jeune homme insouciant rattrapé par la découverte douloureuse de son passé et le contexte politique explosif qui verra l'assassinat de son meilleur ami Philippe de Valmorin (Richard Anderson). Dès lors il ne vivra que pour se venger de l'assassin, l'impitoyable bretteur Noël de Maynes (Mel Ferrer). Le caractère léger d'André n'existe plus désormais que de façon outré sous l'identité de Scaramouche et au contact de la belle et volcanique Léonore tandis que sa nature sincère et profonde s'exprime dans sa quête de vengeance mais aussi ses sentiments coupables pour Aline (Janet Leigh) qu'il pense être sa sœur. Le personnage ne pourra s'accomplir que quand il aura réussi à unir ces différents pans de sa personnalité.

Le ton instauré par George Sidney est ainsi à cette image instable. La comédie la plus débridée rythme la romance vacharde avec une sublime Eleanor Parker dont la rousseur enflamme le technicolor et le tempérament orageux donne des scènes d'amour hésitant toujours entre étreinte et empoignade. Le drame le plus tragique accompagne toujours la douce une Janet Leigh à la blondeur pâle et formidable de vulnérabilité. La question d'espace scénique questionne également la dualité du héros. Bondissant, rigolard et outrancier, il apparait irrésistible dès qu'il enfile le masque de Scaramouche avec une aisance croissante qui se devine au fil des théâtres de plus en plus prestigieux traversés, il y est le moteur et le metteur en scène de son destin.

En redevenant André Moreau le monde réel apparait bien plus incertain et fait de lui un acteur encore impuissant de ce qui lui arrive. George Sidney multiplie les amorces "scéniques" où la composition de plan, le cadrage ou le mouvement de caméra introduit cette théâtralité dans le réel et fait du héros un spectateur (Philippe de Valmorin sauvagement assassiné sous ses yeux) ou une victime des évènements (toutes les scènes d'entraînements introduite par un regard extérieur que ce soit un personnage ou le réalisateur). Trop agité par ses sentiments pour offrir un répondant crédible lors des deux premiers face à face avec Noël de Maynes, il s'avèrera ensuite trop dans la mise en scène dans les défis lancé à son ennemi à l'assemblée (avec là aussi une entrée théâtrale où il tire sa révérence comme un acteur à chaque retour victorieux de duel) ses deux amours lui évitant une dangereuse confrontation.

Tout se résoudra donc lors de l'extraordinaire duel final. Noël de Maynes s'invite cette fois dans ce monde du spectacle, permettant à André de l'affronter fort de ses deux visages qui n'en feront plus qu'un. Il s'élève de la scène vers les loge pour poursuivre son adversaire et tout le déroulement du combat le voit mêler froide détermination et "sens du show" (son costume, ses roulades et saut outrés, son attitude fanfaronne) qui le rende virevoltant et invincible. Dès lors inutile d'achever son ignoble adversaire, il l'a de toute manière vaincu et les spectateurs (du film et du théâtre) en ont eu pour leur argent.

On jubile ainsi à voir l'arrogance aristocratique de Mel Ferrer (formidable) se déliter, le tout au terme d'un long et virtuose morceau de bravoure (chorégraphié par Fred Cavens) clou idéal des autres excellentes scènes de combat qui précèdent. André peut donc non sans un serrement de cœur aller vers qui son amour le guide et le temps d'une dernière scène parfaite fusionne définitivement le grand héros romantique et le bouffon.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

lundi 11 mars 2013

L'Aventure Fantastique - Many Rivers to Cross, Roy Rowland (1955)


Au XVIe siècle, pour le trappeur Bushrod, les plus gros dangers surviennent plus à la ville que dans les contrées sauvages. Il y a par exemple la belle Marie, qui lui sauve la vie et décide illico qu'il est celui qu'elle prendra pour époux...

Si son merveilleux titre original évoque le souffle de la grande aventure, Many rivers to cross lorgne plutôt sur la grosse screwball comedy qu'on aurait transposé dans l'Amérique sauvage des pionniers. En tout cas le mélange est des plus réjouissants. Bushrod Gentry (Robert Taylor) est un trappeur aguerri et qui ne s'épanouit que libre et au grand air, sans attache. Les dangers de ces contrées sauvages sont moins impressionnant que ceux rencontrés lorsqu’il approche la civilisation et plus précisément la gent féminine, surtout lorsque le pasteur effectue son passage annuel dans la région pour les mariages.

Mais même là Bushrod a son discours minutieusement rôdé pour réfréner les ardeurs des jeunes femmes cherchant à lui mettre la bague au doigt : il mène une vie dangereuse à laquelle aucune femme ne pourrait survivre tant qu'il n'est pas fixé. Le film débute donc avec un Robert Taylor plein d'assurance et à la goujaterie irrésistible repoussant avec entrain une prétendante trop énamouré pour le faire vaciller. Il va pourtant trouver à qui parler avec la volcanique Marie Stuart (Eleanor Parker) qui dès sa première apparition allie charme et poigne pour le tirer d'un mauvais pas avec les indiens.

A l'instar (dans un registre plus dramatique) de son rôle dans Quand la marabunta gronde (1954), Eleanor Parker voit son charme ravageur mis à mal par des hommes qui la repoussent, comme si cette séduction agressive et électrique leur faisait peur. Ici elle est à croquer en jeune fille aussi coquette que taillée pour les rudesses de l'Ouest. Cette caractérisation est renforcée par les membres de sa famille écossaise racée où la caricature va bon train avec un Victor McLaglen qui en fait des tonnes en patriarche bougon, téteur de whisky et amateur de bagarre.

C'est d'ailleurs un peu le fond du film que ces hommes à la peau dure décontenancé par une jeune femme ne minaudant pas et aussi teigneuse qu'eux, Eleanor Parker ramenant le "fiancé" fuyard au bercail sous la menace d'un fusil et lui forçant la main pour lui passer la corde au cou. Ce marivaudage musclé est des plus amusants grâce à l'abattage du duo, Eleanor Parker alternant minauderies irrésistibles et comportement de garçon manqué et Robert Taylor dépassé trépignant de rage face à l'enquiquineuse.

Même si l'on profite de quelques jolis extérieurs (et d'un technicolor faisant étinceler la chevelure rousse d'Eleanor Parker) le film est plutôt statique et fait la part belle aux décors studios cheap. Le danger est représenté par des indiens shawnee assez caricaturaux et surtout là pour provoquer la bascule dans les rapports entre Bushrod et Mary Stuart. Comme le souligne un dialogue Bushrod préfère traquer que l'inverse et c'est quand il pourra se lancer au secours de sa dulcinée (ainsi qu'une parenthèse familiale joliment amenée) qu'il se découvrira réellement attaché à elle.

Le côté sans doute un peu machiste (la jeune fille doit forcément être en détresse pour être convenable) est contrebalancé par une empoignade finale avec les indiens où Eleanor Parker est plus qu'active et où finalement c'est bien elle qui sauve Taylor. Très drôle et enlevé, situations tordantes et dialogues vachards du couple vedette, un très bon moment auquel on pardonne une tenue visuelle assez étriquée tout de même.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

lundi 17 septembre 2012

Quand la marabunta gronde - The Naked Jungle, Byron Haskins (1954)


L'histoire du film se déroule en 1901. Joanna (Eleanor Parker), une femme de la Nouvelle-Orléans, arrive sur une plantation de cacao, située sur les bords du Rio Negro au Brésil. Elle doit y rencontrer son nouveau mari, Christopher Leiningen (Charlton Heston), propriétaire de la plantation qu'elle a épousé par procuration. Leiningen la reçoit plutôt froidement et repousse toutes ses tentatives pour devenir plus intime.

The Naked Jungle nous offre un des meilleurs films d'aventures des années 50, romanesque et spectaculaire. Le romanesque est à chercher dans le curieux lien entre Joanna (Eleanor Parker), belle citadine de la Nouvelle-Orléans et le riche propriétaire Leiningen (Charlton Heston) régnant en maître sur des terres hostiles aux confins de l'Amérique du Sud. On apprendra ainsi que Leiningen soucieux de léguer à un héritier ce domaine qu'il a élevé à la force du poignet s'est "commandé" une épouse par procuration rigoureusement sélectionnée avec Joanna et que tous deux vont donc se rencontrer pour la première fois.

Ce postulat de départ quelque peu machiste se voit confirmé lorsque les époux se découvrent, Leiningen s'avérant un détestable tyran, d'autant plus irrité quand il découvre qu'il n'est pas le premier homme de la belle Joanna. Cette dernière, isolée dans ce cadre hostile face à un homme qui la méprise semble donc être une proie facile. Sauf qu'il n'en est rien, le plus faible n'étant pas forcément celui que l'on croit et que l'on n'a pas affaire à n'importe quelle femme avec Eleanor Parker.

Dès les premiers instants, le film n'a de cesse de magnifier sa terrassante beauté et il n'y bien que dans Scaramouche où sa flamboyante chevelure rousse étincelle plus de mille feux par la grâce du technicolor. Le film fonctionne de manière fort audacieuse sur l'apprentissage de l'amour et la tension sexuelle. Heston ayant vécu très jeune en autarcie ne sait comment se comporter avec les femmes et troublé par la beauté de sa femme (avec une apparition absolument ravageuse d'Eleanor Parker en déshabillé affriolant) ne trouve que l'agressivité pour faire bonne figure.

Eleanor Parker a pourtant deviné la sensibilité de cet homme sous ses manières rustres et va l'aider dans son éveil des sens et de la connaissance des femmes. L'actrice délivre une prestation époustouflante en amoureuse déterminée et Heston (très bon également) a beau serrer les deux et vociférer elle le domine lors de chacune de leur scènes commune, signifiant le rapport de force inversé en dépit des apparences. Elle parvient à éteindre sa brutalité par son calme (cette agression nocturne où elle lui signifie qu'il n'a pas besoin d'employer la force pour ce qui lui est dû) ou encore cet affolant moment où elle lui chamboule l'esprit en lui faisant passer de la crème sur le corps.

Le salut du couple viendra finalement de la plus grande menace qui pèse sur eux, cette fameuse marabunta. Evoquée du bout des lèvres par différents protagonistes apeurés dans la première partie du film, menace sourde et lointaine signifiée de manière symbolique (la fuite des oiseaux sauvages et le perroquet demeurant muet, les tambours dans la jungle) dont on ne saura rien jusqu'au final impressionnant.

La marabunta c'est donc une nuée de fourmis surgissant tel un fléau divin pour ravager la région, les assauts étant entouré de superstitions. George Pal à la production, Byron Haskins à la réalisation soit le duo qui offrit l'excellente version de La Guerre des mondes l'année précédente s'y entend pour en mettre plein la vue et après une première intimiste laisse éclater les morceaux de bravoures sans discontinuer. Les effets spéciaux sont remarquables pour illustrer l'aspect grouillante et inarrêtable des fourmis, nuée noires qui envahi progressivement le moindre recoin de décors.

Les scènes d'attaques mettent bien mal à l'aise lorsqu'elles s'en prennent aux humains, et malgré une amplification nécessaire pour le cinéma leur fonctionnement est plutôt bien vu comme lorsqu’elles ont l'intelligence d'user de feuilles pour traverser un fleuve.

Ce n’est que lorsqu’il sera sur le point de tout perdre face à ce danger que Leiningen saura admirer le courage de sa femme et enfin l’aimer sans réserve. Les flammes et la grande marée finale venant balayer les insectes font donc office de recommencement pour le couple lors d’une poignante conclusion.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

Extrait

dimanche 13 mai 2012

Celui par qui le scandale arrive - Home From The Hill, Vincente Minnelli (1960)

Texas. Wade Hunnicutt (Robert Mitchum) est blessé au cours d’une partie de chasse par un mari jaloux. Ceci n’étonne personne puisque ce riche propriétaire terrien a la réputation d’être un incorrigible coureur de jupons. D’ailleurs, son épouse Hannah (Eleanor Parker) lui refuse sa couche depuis qu’il a eu un fils naturel, Rafe (George Peppard), d’une de ses innombrables maîtresses. Leur fils Théron (George Hamilton) souffre de l’ambiance délétère qui règne entre ses parents ; cet adolescent naïf se retrouve tiraillé entre l’influence très protectrice de sa mère et celle dominatrice de son père qui décide d’en faire un homme. Pour parfaire cette éducation virile, il demande l’aide de son fils illégitime qu’il n’a pourtant jamais reconnu ni traité comme tel.

Vincente Minnelli réalisait avec Home from the Hill une sorte de pendant inversé de son grand mélodrame de l'année précédente, Comme un torrent. On retrouve dans les deux films plusieurs éléments communs et typiques du mélo 50's : petites villes provinciales, amours coupables et contrariés, secrets inavouables... Mais alors que Comme un torrent était un drame intimiste ne laissant qu'avec parcimonie exploser son lyrisme (sa puissante scène finale notamment), Minnelli use sur Home from the Hill de toute la grandiloquence et flamboyance dont il est capable pour narrer ce tragique récit familial. Le film entier semble partagé entre élans mythologique et imagerie americana constamment ramenés à une cruelle réalité par l'errance de ses personnages. Le symbole de cet entre-deux est la figure du fils Theron (George Hamilton). C'est à travers son initiation puis sa chute que se révèleront les qualités et les fautes de chacun dans un crescendo dramatique puissant. Jusque-là choyé par sa mère qui forgera son caractère paisible, il sollicite son père Wade (Robert Mitchum) après une énième moquerie pour faire son éducation d'homme afin qu'il ne soit plus jamais considéré comme un mummy's boy. Wade est un puissant propriétaire texan autant respecté pour son charisme et son courage que détesté pour sa réputation de coureur de jupons qui lui attire le courroux d'un mari jaloux dès la scène d'ouverture.

Des années plus tôt à la naissance de son fils, il avait abandonné son éducation à sa mère Hannah (Eleanor Parker) comme pardon à une nouvelle infidélité soldée par l'apparition d'un fils illégitime, Rafe (George Peppard). La reprise en main de Theron représente donc symboliquement une possible reconstruction de cette famille brisée, le meilleur des deux parents en conflit renaissant en ce fils aimant et conduisant à une possible réunion. La première partie déploie donc son lot d'images puissantes pour signifier l'accomplissement de Theron (George Hamilton entre candeur innocente et âme torturée très bon) : expédition en forêt, apprentissage du tir, rite de la chasse, premiers flirts avec le sexe opposé... Tous ses aspects sont magistralement résumés dans la séquence où Theron va seul chasser un sanglier sauvage. La "Bête" n'est qu'un grognement indistinct et monstrueux dont la menace n'est signifiée que par ses victimes déchiquetées et se déplaçant dans une forêt touffue à laquelle Minnelli confère une aura surnaturelle et sauvage (le tournage s'étant partagé entre décors naturel et studio).

La scène a été en partie tournée dans des marécages de souffre baignés de nuages jaunes et l'ombre de Theron se faufilant entre les arbres avec un tel arrière-plan renforce encore l'aspect mythologique de ces visions infernales et grandioses (et atténuant la légère déception de la découverte de l'animal un cochon maquillé en sanglier). Ayant vaincu l'animal et ses peurs dans un même mouvement, Theron est devenu un homme et c'est pourtant bien là avec cette perte d'innocence que son enfer va commencer. Au centre du conflit opposant sa mère protectrice et son père dominateur, Theron va devenir un être tourmenté et brisé lorsqu'il en découvrira la cause. C'est bien sûr son frère illégitime Rafe qui s'accommode de sa fonction subalterne et l'aura accompagné avec bienveillance durant son initiation. Le jeune homme en quête de perfection découvre les injustices du monde et ne peut accepter le sort réservé à son frère, s'abandonnant dans une solitude où il s'aliène ses parents désormais impurs, son statut et aussi sa petite amie associée désormais à une reproduction future de son propre foyer destructeur.

Filmant désormais une réalité et non plus un idéal, la mise en scène de Minnelli revient à hauteur d'homme pour saisir les déchirements de cette famille avec nombre de moments marquants et portés par des acteurs au sommet de leur art. Eleanor Parker entre froideur et expressivité est fabuleuse en mère constamment hésitante entre protéger son fils et blesser celui qui l'a tant fait souffrir. La scène où elle révèle le terrible secret à Theron le visage défait contraste magnifiquement avec la silhouette glaciale levant à peine les yeux sur son époux en début de film. En parfait équilibre entre outrance et retenue elle bouleverse même lors du finale où elle se plie comme atteinte dans ces entrailles face à un Mitchum mourant. Celui-ci confère une belle humanité à un être qui aurait pu être facilement détestable mais dont il sait dévoiler les qualités à travers l'amour de son fils mais également la dureté et le mépris du puissant tel ce terrible dialogue face au père de la fiancée de Theron tombée enceinte.

La grande révélation est ici George Peppard dont c'est seulement le troisième film. Image vivante de la culpabilité et de la rancœur des uns, de l'amour et de la fidélité des autres, son Rafe (personnage ne figurant pas dans le livre William Humphrey dont le film est adapté et ajouté par les scénaristes) par sa présence apaisée et mélancolique est finalement l'élément rassembleur qui contre tout attente deviendra le pivot d'un futur plus calme pour la famille. Minnelli offre un spectacle plein de bruit et de fureur où il multiplie les symboliques associant constamment ses velléités mythologiques une certaine vision de l'Amérique. La plus intéressante et significative est celle du fusil dont les coups de feu forment à chaque fois un basculement et une forme de de transition dans le récit, comme un révélateur. Celui d'ouverture auquel échappe Wade symbolisent les failles de celui-ci (d'autant qu'il est sauvé par son fils illégitime), le tir dans la cheminée amorce lui le rapprochement du père et du fils tandis que celui-achevant le sanglier signifie comme déjà dit la maturité de Theron.

Le tir final est un déchirement et une libération à la fois où Wade délivre Theron d'une destinée trop lourde pour lui tandis que le "bâtard" peut enfin retrouver la place qu'il mérite comme le montre le bel épilogue au cimetière. Victime d'un accueil glacial à sa sortie (et notamment à Cannes où il fut présenté en 1960) le film retrouve aujourd'hui la place qu'il mérite parmi les grands Minnelli.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

vendredi 9 mars 2012

Le Roi et les Quatre reines - The King and Four Queens, Raoul Walsh (1956)



Dan Kehoe, un aventurier qui vient d'arriver à Touchstone, une petite ville de l'Ouest, apprend qu'une certaine Ma McDade, propriétaire d'un ranch voisin, accueille les visiteurs à coups de fusil. Quelque temps auparavant, les quatre fils de celle-ci ont été pourchassés par le shérif et ses hommes après avoir dévalisé une banque. Trois d'entre eux ont péri carbonisé dans l'incendie de la grange où ils s'étaient retranchés. Le quatrième s'est enfui, mais nul ne sait lequel a survécu. Et les quatre veuves sont restées auprès de Ma en attendant que le survivant vienne récupérer le magot que sa mère a enterré quelque part....


Raoul Walsh signait un western des plus atypique avec The King and Four Queens où toutes les facettes les plus récurrentes et attendues du genre sont absentes : action, fusillade, notion de voyage... Tout commence pourtant de formidable et trépidante manière le temps d'une saisissante course poursuite d'ouverture où Clark Gable tente d'échapper à des poursuivants dans le désert. Walsh déploie toute sa maestria visuelle, entre une énergie saisissante dans le surgissement des cavaliers au galop, le sens de l'espace fabuleux un décor naturel qui se révèle avec une la limpidité exemplaire et virtuosité avec ce morceau de bravoure où Gable dévale une colline à cheval en un plan. Après cette saisissante entrée en matière, c'est un tout autre film qui commence pourtant.

Notre fugitif Dan Kehoe (Clark Gable) apprend l'existence d'un magot dont il n'est séparé que par une vieille femme revêche et quatre charmante jeune femmes, respectivement mère et épouses d'un gang décimé ayant dissimulé leur butin dans la ferme. Kehoe va donc devoir jouer de roublardise et de séduction pour arriver à ses fins, devant autant amadouer la matrone à la poigne de fer que séduire les belles filles sur lesquelles elle veille jalousement avec cette formidable idée de script laissant le doute sur celle étant veuve. Les "quatre reines" ont des personnalités fort différentes entre la cynique et calculatrice Sabina (Eleanor Parker), l'écervelée et sexy Birdie (Barbara Nichols), l'innocente Oralie (Sara Shane) et la vénéneuse Ruby (Jean Willes). Walsh instaure une ambiance cynique (toutes ces dames restant là dans l'espoir de trouver le magot) et érotique à la fois, les jeunes femmes n'étant pas insensible au charme viril de Gable après deux ans d'isolement. Il représente ainsi autant une solution de départ qu'un moyen d'assouvir un désir trop longtemps frustré.

Le réalisateur s'en donne donc à cœur joie pour exhiber les charmes de son casting féminin affolant les moments équivoques sont légions tel cette baignade commune entre Birdie et Kehoe avorté par un coup de fusil, l'entrevue nocturne avec Oralie et surtout ce moment où Gable arpente les portes des chambres en sifflotant tandis que de l'autre côté les jeunes femmes trépignent de désir dans l'espoir qu'il y pénètre. On a ainsi un long et joyeux marivaudage dont le genre varie selon le personnage féminin visé. Plutôt caustique et enlevé avec Eleanor Parker, torride avec Jean Wiles, décalé pour Barbara Nichols et plutôt touchant dans la candeur de Sara Shane jeune fille séduite par l'homme qu'il ne fallait pas.

Toutes les actrices sont formidables mais c'est réellement Eleanor Parker qui domine ce casting féminin. On peut regretter cette mise en avant vu qu'en développant un peu (le film dure moins d'une heure et demie) on pouvait avoir des portraits plus approfondi de chacune (ce que laisse augurer une scène de confession touchante avec Sara Shane) mais il aurait sans doute fallu pour cela une distribution plus prestigieuse quand ici on devine les tests de la Fox en vue de futurs starlettes (les manières de sous Marilyn de Sara Shane le laisse largement deviner). Ce qu'on perd en complexité est gagné en rythme et en drôlerie.

Chevelure rousse flamboyante magnifiée par le technicolor, Eleanor Parker tout en séduction et calcul offre un répondant parfait à un Clark Gable charmeur et cynique. L'acteur impose un héros atypique dans le western hollywoodien de l'époque qui préfigure la distance d'un Eastwood dans la trilogie des dollars, il passe ainsi d'une femme à une autre avec la même froideur que l'homme sans nom vendu au plus offrant selon les circonstances dans Une poignée de dollars. L'émotion et la légèreté parviennent néanmoins à se glisser à l'ensemble notamment la mère (magnifique Jo van Fleet vingt ans plus jeune que le rôle l'illusion fonctionne totalement) exprimant des regrets sur ses vauriens de fils hors la loi ou encore la superbe scène de danse où Gable passent de l'une à l'autre de ses quatre cavalières.

Donc pour résumer un western en quasi huis-clos, sans le moindre coup de feu et où il ne se passe concrètement pas grand-chose et c'est formidable ! Les dix dernières minutes où tout s'accélère à coup de multiples retournements de situation rendent pour de bon l'ensemble jubilatoire. On est finalement plus proche du Walsh des comédies enlevées du début des années 30 et c'est fort plaisant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis dans la collection western

Extrait

lundi 20 février 2012

Histoire de détective - Detective Story, William Wyler (1951)


Le détective MacLeod, rattaché à un commissariat de New York, homme d'une intransigeance morale implacable, est accusé de poursuivre un médecin marron, Schneider, pour des motifs personnels. Il découvre alors que sa femme Mary a été à son insu et avant leur mariage, la victime du médecin...

Detective Story marque la deuxième collaboration entre William Wyler et le dramaturge Sidney Kingsley dont il avait déjà adapté une pièce avec le film de gangster Rue sans issue. Si ce dernier ne manquait pas d'intérêt et faisait même preuve d'une certaine originalité, il ne soutient pas la comparaison avec cette seconde tentative, véritable chef d'œuvre du film noir. On retrouve toutes les facettes déjà présentes dans Rue sans issue mais en plus abouties en tout point : la dimension théâtrale soulignée mais jamais pesante dans l'unité de temps et de lieu, le mélange de réalisme brut et de sophistication visuelle et surtout l'audace des thèmes avec toujours ici ce questionnement moral, cette frontière floue entre le bien et le mal.

Le film se pose en précurseur d'un sous-genre du polar bien plus couru plus tard au cinéma comme à la télévision avec cette description réaliste le temps d'une journée du quotidien d'un commissariat de New York. Des œuvres comme Les Flics ne dorment pas la nuit de Richard Fleischer ou la série Hill Street Blues apporteront un touche plus sale et sordide à cette tendance mais tout est déjà contenu dans le film de Wyler. Défilent donc sous nos yeux diverses affaires et types de criminels auxquels nos flics sont amenés à traiter.

Cela va de va de la voleuse à l'étalage dépassée (Lee Grant sorte de personnage témoin décalé de toute cette agitation), aux cambrioleurs multirécidivistes et sans remords (ou on trouve le futur Docteur No, Joseph Wiseman absolument glaçant) en passant par l'innocent poussé vers le crime par dépit amoureux. Autant d'affaires que de méthodes à adopter, de psychologies à apprivoiser et de preuves à soutirer comme le montrent les diverses scènes d'interrogatoires musclées ou subtiles selon les clients. Un seul ne donne pas dans cet art de composer, c'est le détective McLeod (Kirk Douglas). Kirk Douglas délivre une de ses performances les plus intense avec ce flic dur à cuire porté par une morale inflexible, quitte à jongler avec la loi.

Le script souffle le chaud et le froid, admiratif et critique à la fois sur ce flic impitoyable. Le fil rouge narratif est ainsi tenu par une de ses affaires où il s'apprête à arrêter un médecin avorteur qu'il traque depuis de longs mois. Là toutes les qualités d'investigation (le dialogue sur ses revenus fermiers où il démasque les finances douteuses du médecin) et la violence du personnage se dévoilent, notamment lorsqu'il file une raclée brève mais douloureuse à son suspect qui aura voulu joué au plus fin. On découvrira progressivement les raisons de cette intransigeance : McLeod est le fils d'un ancien criminel qui aura fait vivre un enfer à sa mère qui mourut à l'asile. Dès lors il ne voit plus le monde qu'en blanc et en noir et s'en tient à une droiture morale maladive, quasi religieuse. Il va pourtant devoir faire face à ses contradictions lorsqu'une révélation mêle le passé de sa propre épouse au chemin de l'avorteur.

La dernière partie est d'une noirceur et d'une intensité rare avec un Douglas dont la logique binaire est poussée dans ses derniers retranchements lorsqu'il est concerné personnellement. On est surpris de voir la question de l'avortement clandestin traitée aussi frontalement dans un film de l'époque et même si en VO le terme baby farming remplace le trop brutal abortion, le sens est on ne peut plus explicite. Eleanor Parker est fabuleuse de fragilité et bouleverse par son jeu lorsque son secret est éventé. Loin du personnage victime, elle saura néanmoins imposer une rudesse étonnante pour répondre à Douglas et le confronter à son intolérance lors d'un virulent échange final.

La violence et la tendresse électrisent tous les échanges entre eux avec une dureté difficilement soutenable par les attitudes outrés de McLeod répudiant une épouse qu'il pensait parfaite. Wyler, nullement restreint par ce cadre resserré se montre moins démonstratif que dans Rue sans issue dans sa mise en scène. L'aspect grouillant du commissariat est bien retranscrit avec toujours plusieurs action simultanées captées par des panoramiques sobres d'un côtés ou l'autre de la pièces (reprenant le côté théâtral d'origine) où un jeu sur la profondeur de champs montrant où l'action principale n'oublie jamais de capter l'activité permanente des lieux. Il en va de même pour la touche dramatique où après la révélation les époux sont comme séparés à l'écran par une séparation constante entre premier et arrière-plan lors des scènes de dialogues.

Les seconds rôles sont pour beaucoup dans cette réussite, tous les flics notamment transpirent l'humanité tel William Bendix partenaire ayant gardé ce cœur que Douglas a perdu, Horace McMahon formidable en chef compréhensif mais intransigeant. Toutes les petites histoires se nouant autour du drame tout en donnant de la vie à l’ensemble le nourrissent constamment.

La réaction de Douglas à la situation du jeune voleur amoureux sera ainsi un premier révélateur de l’impasse où le mène cette rigueur qui oublie l’individu pour ne plus qu’appliquer froidement la loi. Il faudra une ultime séquence poignante pour qu’il ouvre les yeux, trop tard. Même si on peut trouver ce final un peu trop appuyé dans son message, Wyler aura fait passer tant d’émotion dans ce qui précède qu’on ne peut qu’être marqué par cette chute inéluctable. Un grand film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

mercredi 4 mai 2011

L'Homme à la Ferrari - Il Tigre, Dino Risi (1967)


Francesco Vincenzini est grand-père pour la première fois mais le couple que forment son fils et sa belle-fille, Carolina, bat de l'aile. Quand la charmante femme décide de quitter son fils, Francesco n'a qu'une idée en tête : essayer de leur faire entendre raison et de les rabibocher. Mais voilà, lorsqu'il débarque chez Carolina, il oublie presque tout et se laisse séduire par les charmes de la belle, le réconfortant dans sa peur grandissante de devenir vieux.

 
Ce qui n'aurait pu être qu'une énième histoire de démon de midi et d'adultère devient une réjouissante comédie à l'écran grâce au talent de Risi et à l'abattage d'un Vittorio Gassman en grande forme. Le début est des plus amusant avec un Vittorio Gassman aux antipodes de ses rôles de rustres vulgaires puisque ici en chef d'entreprise omnipotent, mari parfait et traditionaliste. Tellement droit d'ailleurs qu'il faudra plusieurs tentatives à la jeune et jolie Ann Margret pour réussir lui mettre le grappin dessus. La trame est bien connue mais Dino Risi apporte une foule d'idées ludiques et inventives à sa narration et à sa mise en scène pour dynamiter le tout notamment des petits apartés en noir et blanc illustrant les rêves ou les souvenirs fantasmés de Gassman entrecoupant ainsi certains moment clés du film.

Parmi les plus amusants de ces délires entre rêve et réalité on trouve une scène où Gassman se bat avec son fils pour lui raccourcir sa coiffure de hippie ou un autre où il tire dans le dos d’ Ann Margret qu’il soupçonne de le tromper, sans parler des flash-back audacieux savamment placés.

Quelques belles astuces de montages ajoutent également à cette touche décapante tel ce moment où l’épouse (Eleanor Parker) de Gassman lui propose des vacances pour se ressourcer, la séquence suivante enchaînant sur les dites vacances, mais avec sa maîtresse... Risi inscrit le film dans la tonalité pop 60's du moment pour montrer le décalage entre Gassman et la jeune génération avec un festival de couleurs, de coupes à frange (dont un savoureux gag où il arbore une coupe au bol à la Beatles) et de mini jupes, un zeste d'érotisme et interludes musicaux bien placés.

On retrouve également l'irrévérence habituelle de Risi envers la religion lors de ce moment où Gassman va se confesser chez un prêtre, le tout montré comme une vulgaire consultation chez un psy (prescription de ave maria comprise) avec une salle d'attente bondée.

Toutes ces idées transcendent donc grandement les scènes de vaudeville plus classiques et attendues qu'on s'attend à trouver dans ce type de récit. Vittorio Gassman livre un grand numéro, incarnant la lâcheté masculine dans toute sa splendeur, perdant la tête et incapable de faire son choix jusque dans les derniers instants (d'où un astucieux The End ? pour conclure) et la charmante Ann Margret lui offre une répartie parfaite entre manipulation et amour sincère. Un Risi mineur mais plaisant donc et qui semblait préparer en tout point un de ses grands chef d’œuvres à venir Au nom du peuple italien (dont on reparle bientôt) autrement plus corrosif et où Gassman incarne un personnage assez proche.


Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

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