Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 1 novembre 2024

Secret d'État - State Secret, Sidney Gilliat (1950)


 John Marlowe, un chirurgien américain, est contacté par les autorités de la Vosnia, un pays fictif de l'Europe centrale, qui lui demandent d'opérer de toute urgence le chef du régime en place. John Marlowe accepte mais malheureusement le dictateur décède et le gouvernement, qui ne veut pas ébruiter l'affaire, remplace Niva par un sosie mais Marlowe en sait trop.

Si le duo de réalisateur/scénariste/producteur formé par Sidney Gilliat et Frank Launder a remporté ses plus grands succès dans le registre de la comédie (Cette sacrée jeunesse (1950), Les Belles deSaint-Trinian (1954) réalisés par Launder, Un mari presque fidèle (1955) signé Gilliat), leurs débuts semblent souvent tourner autour du thriller hitchcockien. Ils écrivent La Taverne de la Jamaïque (1939) et Une femme disparaît (1938) pour le maître du suspense, avant de signer une variation de ce dernier avec Train de nuit pour Munich (1940) réalisé par Carol Reed. Lorsque les deux compères prennent leur indépendance en créant leur maison de production, les premiers coups d’éclats seront souvent dans ce registre aussi puisque L’Etrange aventurière (1946) de Frank Launder est un beau mélange d’espionnage et de comédie romantique, La Couleur qui tue (1946) un remarquable thriller médical. Secret d’état de Sidney Gilliat vient marquer le sommet et le point final provisoire (Gilliat regoûtera au thriller sur Le Manoir du mystère (1957) et dans son dernier film La Nuit qui ne finit pas (1971)) de ce corpus autour du suspense hitchcockien.

Ce sont justement ses travaux sur Une femme disparaît et Train de nuit pour Munich qui donnent envie à Gilliat de signer son « thriller de poursuite » et les réminiscences du genre sont ici aisément identifiables. Cependant le scénario de Gilliat s’actualise avec son temps en étant imprégné du contexte de la Guerre Froide à travers le pays fictif où se déroule l’intrigue, la Vosnia inspirée de divers pays du Bloc de l’est. John Marlowe (Douglas Fairbanks Jr.), célèbre chirurgien ayant acquis une renommée internationale grâce à une opération révolutionnaire, est donc invité par le gouvernement de Vosnia afin de partager son savoir avec les médecins locaux dans le cadre d’une intervention. Se considérant comme apolitique, il accepte avec bienveillance la proposition et dans un premier temps, tout se passe bien avec l’accueil chaleureux et respectueux des sommités vosniennes dont le trop affable colonel Galcon (Jack Hawkins). Gilliat fait subtilement ressentir la menace latente dans la manière dont le séjour de Marlowe est cadré, dans un agenda se limitant aux sorties officielles et la prison dorée d’une luxueuse résidence. La bascule se fait lors de l’opération chirurgicale durant laquelle l’anonyme sur lequel pensait exercer Marlowe s’avère être le général Niva, le chef du régime. L’intervention périlleuse se déroule bien mais le prestigieux patient va faire une mauvaise réaction entraînant sa mort. Dès lors Marlowe devient un témoin gênant qui va devoir fuir avant que Galcon n’étouffe radicalement sa parole.

Un des choix artistiques fort sera de totalement dépayser notre héros par la barrière de la langue. S’inspirant avec l’aide d’un expert en linguistique d’un mélange de latin, hongrois et slave, Gilliat façonne une langue vosnienne tout à fait crédible et qui ne sera jamais sous-titrée. Cela participe à la perte de repères de Marlowe, à sa paranoïa, des situations les plus anodines du début à sa cavale haletante où chaque interaction, chaque incompréhension est susceptible de le démasquer, de le faire dénoncer. Le réalisateur sait alterner cette dimension avec l’action pure et l’adrénaline lorgnant évidemment sur Hitchcock façon Les 39 marches et consort. 

Les environnements et moyens de locomotion sont variés, représentant autant de pièges que d’atouts parfaitement exploités formellement. Une mémorable poursuite en voiture lance les hostilités, la traque urbaine dans les ruelles fourmillantes d’agent en uniforme, le passage difficilement inaperçu dans un téléphérique ou encore l’ascension alpine finale vertigineuse. La rencontre avec une alliée embarquée malgré elle dans l’aventure relance la dynamique à mi-parcours et instaure une tension amoureuse jamais encombrante grâce à l’attachante prestation de Glynis Johns.   

L’objectif n’est absolument pas de faire une œuvre de propagande et tout repose avant tout sur les péripéties et la caractérisation des personnages, ce qui n’empêchera pas un tournage mouvementé en Italie. Le pays encore doté d’un Parti Communiste puissant considère le script à charge et anticommuniste, ce qui provoquera quelques échauffourées durant la production. Cette ambiguïté repose en partie sur le personnage du colonel Galcon, campé avec bonhomie et roublardise par Jack Hawkins. Il n’est pas du tout caractérisé comme un méchant monolithique mais apparaît plutôt comme un stratège calculateur et pragmatique, telle cette scène où il annonce au conditionnel à Marlowe son futur sort en cas de décès de Niva – avant de joindre la parole aux actes le moment venu. La pirouette finale appuie cela, même si effectivement la Vosnie apparaît comme un pays dans lequel règne la suspicion et la délation - à des fins de suspense certes, mais prêtant à réflexion - tempéré par le contrebandier cupide savoureusement joué par Herbert Lom. Secret d’état est en tout cas un très bon thriller, dont on saluera aussi la prestation sobre et crédible de Douglas Fairbanks jr. 

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Network

lundi 2 décembre 2019

The Halfway House - Basil Dearden (1944)

Des voyageurs, perdus en pleine campagne du Pays de Galles, trouvent refuge dans une auberge. L'aubergiste et sa fille agissent d'une façon très étrange et l'atmosphère qui règne est pesante. Les pensionnaires ne trouvent ensuite que des journées datés de l'année passée. Cette suite d'évènements inquiétants ne rassure pas du tout le groupe...

The Halfway House s'inscrit, dans le contexte du cinéma de propagande anglais des années 40, parmi les bizarreries mystiques et surnaturelles dont le postulat fantastique sert de révélateur aux personnages dans ce contexte de guerre. On pense au Thunder Rock des frères Boulting (1942), A Canterbury Tale (pour l'atmosphère du moins) de Michael Powell et Emeric Pressburger (1944) et ou They came to a city encore de Basile Dearden (1944). The Halfway House est cependant artificiellement mêlé à ce courant par les modifications qu'apporte le studio Ealing à la pièce de Denis Ogden. Les personnages et leurs problématiques étaient détachés de tout contexte historique dans la pièce, et le drame antérieur qui hantait l'auberge était un meurtre qui devient un bombardement dans le film.

Le début du film nous introduit ainsi un groupe de personnages en proie à des drames plus ou moins grave que l'aventure viendra apaiser. Le capitaine Meadows (Tom Walls) est un marin meurtri par une défaite qui l'a vu être accusé de lâcheté et qui lui a fait quitter l'armée. Mais son plus grand drame est la mort de son fils sur le front que lui reproche son épouse Alice (Françoise Rosay). On croisera aussi la route d'un soldat fraîchement sorti de prison et prêt à retomber dans le mauvais chemin, un couple en instance de divorce que leur fille Joanna (Sally Ann Howes) tente de réconcilier à leur insu, un chef d'orchestre condamné (Esmond Knight) et quelques autres larrons. Tous vont se retrouver dans une auberge du Pays de Galles supposée avoir été détruite dans un bombardement un an plus tôt mais bien intacte lorsqu'ils s'y présentent.

Pourtant les phénomènes étranges s'accumulent, le registre s'arrête à l'année précédente tout comme les journaux et les spots radiophoniques. Les tenanciers père et fille multiplient les apparitions spectrales et semblent comme omniscients quant aux démons qui rongent leurs résidents. Dearden distille parcimonieusement les éléments surnaturels (les fantômes ne projetant pas d'ombres en pleine lumière) pour privilégier une veine intime où se révèlent les personnages. La prise de conscience du collectif guide chaque mue des héros. Le couple en conflit doit ainsi être réuni pour faire rétablir la cellule familiale dans ce contexte chargé d'adversité, le soldat déchu et le criminel profiteur de guerre doivent quitter leur préoccupations individualistes pour s'engager...

C'est une même logique qui guide l'épanouissement de chaque personnage mais que Dearden évite de rendre trop sentencieuse, variant les tons et les atmosphères. Mervyn Johns et Glynis Johns dégage un mélange de mystère et de proximité chaleureuse en tenanciers, ce qui contribue habilement au mélange des genres où la comédie la plus triviale peut laisser un onirisme sobre s'installer. La fin s'avère très touchante grâce à cet écrin qu'est parvenu à créer Dearden, mais dans l'ensemble le film ne dégage pas la même fascination et mystère que They came to a city à venir dont il semble plutôt une matrice.

Sorti en bluray anglais et dvd zone 2 anglais avec sous-titre anglais chez Studiocanal 

jeudi 14 novembre 2019

Un mari idéal - An Ideal husband, Alexander Korda (1947)

A Londres en 1895. Sir Robert Chiltern, personnalité politique très en vue et très honorable, fait la connaissance lors d'une soirée mondaine d'une belle aventurière, Mrs Cheveley. Cette dernière tente de le persuader de favoriser une vaste escroquerie en lui révélant qu'elle détient des informations compromettantes concernant sa carrière.

Alexander Korda signe son ultime réalisation (même s'il poursuivra longuement son activité de producteur durant les années suivantes) avec Un mari idéal, adaptation de la célèbre pièce d'Oscar Wilde. Au fil de ses réalisations et productions, Korda aura su poser un regard déférent, patriotique et aussi ironique sur sa terre d'accueil anglaise. Fin observateur de la société anglaise où il est à la fois intégré et extérieur, Korda a donc un statut pas si éloigné de celui d'Oscar Wilde, idole et bientôt paria de par ses mœurs au moment où il écrira la pièce en 1895. Le récit est ainsi à la fois un regard critique sur les relations homme/femme par le prisme des spécificités de la haute société anglais.

Robert Chiltern (Hugh Williams) est un homme politique en vue et vu comme un modèle de probité par ses pairs. Il est littéralement idolâtré par son épouse Gertrude (Diana Wynyard) qui voit en lui l'incarnation de la perfection. Cependant avant d'atteindre cette réussite Chiltern comme tout homme ambitieux est passé par des chemins de traverse parfois peu scrupuleux qui viennent se rappeler à lui en la personne de l'aventurière Mrs Cheveley (Paulette Goddard) qui va exercer un odieux chantage sur lui. L'enjeu est une escroquerie (où Wilde s'inspirait d'un réel délit d'initié ayant eu lieu en France lors de la construction du Cana de Suez) dont Chiltern doit soutenir le projet à la chambre des députés. Pour Chiltern la perspective d'une déchéance politique et publique semble pourtant moins douloureuse que celle de tomber du piédestal sur lequel l'a élevé sa femme. On observe ainsi pour les hommes l'attente d'une perfection difficile à assumer alors qu'à l'inverse l'inconséquence des femmes est un charmant trait de caractère que l'on peut tolérer (dans une logique machiste et infantilisante).

Le dandy oisif Goring (Michael Wilding) est conspué par son ombrageux père (C. Aubrey Smith habitué de ce registre de vieux bougon aristocrate anglais) alors que la jeune Mabel (Glynis Johns) est montré sous un jour adorable dans ses attitudes de femme-enfant. L'opprobre vous frappe pour ne plus jamais vous quitter dans cette société inquisitrice comme le montre la soirée mondaine d'ouverture où le passé de Mrs Cheveley la précède. Elle l'assume pourtant ce qui lui donne un ascendant sur ses interlocuteurs figés par les entraves du paraître, et Korda le traduit par l'extravagance des couleurs et lignes de ses tenues qui la démarquent autant que son attitude espiègle. Paulette Godard dans ce registre extraverti et décomplexé se régale évidemment. Korda en fustigeant l'intolérance des autres la rendrait presque attachante malgré ses manigances douteuse et toutes les joutes verbales avec Michael Wilding (autre paria assumé même si plus positif) donne lui à des moments savoureux.

Formellement c'est d'un faste constant avec ces teintes pastel si particulière au Technicolor anglais avec la photo de Georges Périnal, la mise en scène (par les cadrages, les jeux d'ombres dans l'alcôve des lieux intimes) de Korda faisant des environnements luxueux une prison symbolique. Les jugements hâtifs et saillies intolérantes y frappent de plein fouet, notamment dans les captivantes scènes entre Chiltern et Gertrude où le premier essuie indirectement puis frontalement le mépris de la seconde pour ceux qui ont daignés commettre une erreur. Ecrin chatoyant, bons mots et message passionnant, une belle réussite donc !

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films 

mercredi 30 novembre 2016

Miranda - Ken Annakin (1948)

Le docteur Paul Martin passe un jour de vacance à pécher seul sur la côte des Cornouailles, sa femme n'aimant pas la pêche. Il hameçonne Miranda, une sirène qui l'emporte dans l'eau jusqu'à une caverne sous-marine. Elle ne veut pas le laisser partir mais lorsqu’il lui promet de lui faire voir Londres, elle accepte de le libérer. Le docteur la déguise en handicapée dans une chaise roulante et la fait passer pour une de ses patientes. Il l'amène chez lui...

Miranda est une délicieuse sucrerie qui au premier abord semble aux antipodes des mélodrames vénéneux et provocateurs qui ont fait la gloire du studio Gainsborough. C'est pourtant bien cette touche vénéneuse typique du studio qui transcende la candeur surannée du postulat, adapté de la pièce éponyme de Peter Blackmore qui en signe également le scénario. Le docteur Paul Martin (Griffith Jones) ne parvient pas à convaincre son épouse Clare (Googie Withers) de l'accompagner pour une partie de pêche et va donc passer une journée de vacances en solitaire sur la côte des Cornouailles. Une prise inattendue va se trouver au bout de son hameçon avec Miranda (Glynis Johns), une magnifique sirène qui va l'entraîner dans son antre sous-marine. Seul moyen d'être libéré de cette prison dorée, emmener Miranda dans une civilisation dont elle rêve à travers les revues de modes récupérée des déchets de navire. Miranda passera ainsi pour une malade impotente, meilleure moyen de dissimuler sa queue.

Avec pareil synopsis, on s'attend donc à une découverte du monde émerveillée et innocente de notre sirène c'est avec Gainsborough cela prendra bien sûr un tour plus audacieux. C'est avant tout le pouvoir ensorceleur et synonyme de perdition pour les hommes de la sirène qui est ici retenu à travers une comédie de mœurs enlevée. Dès la première rencontre, le ton est donné puisque ce n'est par Paul qui remonte Miranda vers la surface mais bien elle qui l'attire vers les fonds marins. Glynis Johns incarne le mystère, la grâce et le désir à travers le regard envoutant, les poses lascives et une chevelure en cascade qui couvre bien sa poitrine nue (et sur laquelle un Paul envouté pose gracieusement sa tête). Arrivé à la civilisation, ce pouvoir charmeur va semer la discorde dans les différents couples du film, que ce soit les domestiques Charles (David Tomlinson) et Betty (Yvonne Owen) ou les amis du couple Nigel (John McCallum) et Isobel (Sonia Holm).

Glynis Johns ne joue jamais la carte de la vamp surnaturelle (comme pouvait le faire une Veronica Lake dans Ma femme est une sorcière (1942) mais au contraire happe les hommes par ce mélange d'innocence et de sensualité, sa voix douce et son regard tendre ce conjuguant à une présence subtilement charnelle. Le fait que tous les hommes soient obligés de la porter d'un lieu à un autre provoque une promiscuité constante où elle susurre les compliments qui les font rougir, où elle les provoque en les incitant à prononcer son nom de manière toujours plus passionnée. Les promesses de voluptés de la sirène constituent en fait une échappatoire pour les hommes dont la fantaisie naturelle semble comme étouffée par leurs compagnes trop terre à terre. On l'aura vu avec le refus de Clare d'aller à la pêche en ouverture, il en va de même pour Nigel, peintre dont la fiancée se désintéresse du travail et même le majordome Charles révèle un aspect plus rêveur que le suppose au départ sa relation terne avec Betty.

Ken Annakin apporte la flamboyance formelle à la Gainsborough pour amener le piquant attendu à l'ensemble aidé par la belle photo de Bryan Langley. L'appartement bourgeois du couple offre un visuel des plus soigné, tout comme l'antre délicieusement kitsch de la sirène. Chaque séduction de Miranda est révélé par un lieu : l'atelier du peintre - et la peinture concentrée de l'attrait charnel de la figure féminine, fréquent chez Gainsborough -, le zoo qui fait tomber les réserves du guindé Charles et surtout un très osé bain de minuit dans une crique entre Paul et Miranda (où on le voit distinctement dégrafer sa robe). C'est très amusant donc grâce à ces provocations masquées sous l'aspect mignon du film, et qu'Annakin truffe de quelques gags plaisant où le bocal à poissons voit ses hôtes diminuer a vu d'œil pour les plus observateurs, Miranda vole la denrée de poisson à des phoques où fait profiter de ses dons pour le chant dans un opéra.

Alors que le film semble néanmoins retomber sur ses pattes morales au final, une dernière image de Miranda nous signifie bien que l'adultère a été consommé. Avec qui ? Mystère ! Le film sera un des plus grand succès du box-office anglais en 1948, au point de générer une suite tardive (et réputée moins bonne, sans doute car hors du giron Gainsborough désormais fermé) avec Mad About Men (1954) où Glynis Johns reprend son rôle.

Sorti en dvd zone 1 chez VCI et sans sous-titres français 

Extrait

mardi 23 décembre 2014

Mary Poppins - Robert Stevenson (1964)

Rien ne va plus dans la famille Banks. La nurse vient de donner sa démission Et ni M. Banks, banquier d'affaire, ni son épouse, suffragette active, ne peuvent s'occuper des enfants Jane et Michael. Ces derniers passent alors une annonce tout à fait fantaisiste pour trouver une nouvelle nurse. C'est Mary Poppins qui répond et apparaît dès le lendemain, portée par le vent d'Est. Elle entraîne aussitôt les enfants dans son univers merveilleux.

Les plus grands films de l’âge d’or des Studios Disney furent souvent ceux où Walt Disney était le plus impliqué. Son exigence, sa capacité à repérer et stimuler les talents de ses collaborateurs et son génie créatif tiraient les projets vers le haut pour atteindre cette si insaisissable magie Disney. Son investissement sera malheureusement moindre pour un Walt Disney désormais occupé à gérer un véritable empire du divertissement où au cinéma s’ajoute la télévision et les parcs d’attractions - au Disneyland ouvert en 1955 s’ajoutera Walt Disney World en Floride, ouvert à titre posthume en 1971 mais dont le projet est en cours quand le mogul meurt en 1966. Les productions précédentes avaient marquées un certain virage après l’échec commercial de La Belle au bois dormant (1959) avec notamment l’abandon du conte de fée, mais en partie aussi des chansons comme sur Les 101 Dalmatiens (1961) qui n’en comportait que deux. Merlin l’enchanteur (1963) qui suivrait serait une œuvre divertissante mais pas à la hauteur des grands classiques d’antan et c’est réellement la réussite de Mary Poppins qui constituerait l’ultime triomphe de Walt Disney, son testament et qui marquerait la fin du premier âge d’or du studio.

Le film fut un projet de longue haleine pour Walt Disney. C’est durant les années 40 qu’il découvre la série de roman de l’australienne Pamela L. Travers parmi les lectures de sa fille Diane et en décèle immédiatement le potentiel. Il faudra près de 20 ans de tractations pour convaincre la très tatillonne Pamela L. Travers qui ne cède qu’en 1960 pour 100 000 dollars, un pourcentage sur les recettes de 5 %,  et son aval sur le scénario final. A l’occasion d’un voyage à Londres, Walt Disney avait rendu visite à la romancière et avait su forcer la décision à coup de charme et de bagout. Il n’avait cependant pas attendu l’aval de Travers pour lancer le projet puisque les compositeurs Richard et Robert Sherman – dont Disney avait apprécié le travail sur La Fiancée de papa (1961) parmi leur premiers travaux au studio – ainsi que les scénaristes Bill Walsh et Don DaGradi travaillent déjà à l’adaptation, aux chansons et premiers concepts visuels depuis deux ans. Ces premiers choix demandent également l’aval de Pamela L. Travers pour que le projet soit définitivement lancé et seront l’objet de nouvelles discussions houleuses lorsque celle-ci se rendra à Beverly Hills pour découvrir ces premiers jets.

Les modifications sont en effet nombreuses. Les quatre premiers livres de la série - Mary Poppins (1934), Mary Poppins comes back (1935), Mary Poppins opens the door (1943) et Mary Poppins in the park (1952) –  restent l’inspiration principale, en particulier le premier dont six chapitres sont sélectionnés pour n’en retenir au final que trois dans le film et y ajouter des épisodes inventés. La période de La Grande Dépression cadre du roman est abandonnée pour celle Edouardienne de 1910. La fantaisie des écrits reposant grandement sur les jeux de mots et artifices littéraires paraissent difficilement transposables tel quel à l’écran et Walt Disney fera donc le choix d’en faire une comédie musicale. Après avoir hésité entre Bette Davis et essuyé le refus de la vedette de Broadway Mary Martin, le choix de Disney se porte sur Julie Andrews après avoir assisté à une de ses prestations au The Ed Sullivan Show où elle faisait la promotion de la comédie musicale Camelot.

L’actrice hésite car espérant toujours être choisie par Warner pour le rôle-titre de My Fair Lady pour lequel elle a triomphée sur scène mais Jack Warner ne la jugeant pas assez connue optera pour Audrey Hepburn. Dès lors elle est disponible pour incarner une Mary Poppins qui sous la rigueur et la sévérité de la nurse anglaise traditionnelle s’avère plus douce et avenante que le personnage des romans. Cette évolution de caractère ira dans le sens de la volonté des scénaristes de donner au film une ligne dramatique absente des romans où les épisodes sont indépendants et sans enjeux explicites. L’enjeu reposera sur la recherche d’affection des enfants auprès de leur père sérieux et austère, Mary Poppins devant représenter un contrepoint adulte bienveillant.

Dès la majestueuse ouverture sur le scintillant paysage londonien surplombé de nuage où Mary Poppins se pomponne, la magie ne demande qu’à s’inviter dans ce cadre réaliste. Tout comme ce panorama urbain s’orne d’une féérie inattendue, le quotidien morne des jeunes Jane (Karen Dotrice) et Michael Banks (Matthew Garber) va se trouver métamorphosé par l’arrivée de Mary Poppins. Une certaine fantaisie se dessine néanmoins avant son arrivée avec la truculente apparition de Bert (Dick Van Dyke) en homme - orchestre, les personnages hauts en couleurs tels que l’Admiral Bloom et sa maison- navire rythmant le quartier à coup de canon et bien sûr la maisonnée des Banks.

Nous y devinons l’esseulement des enfants à travers l’agitation de ce foyer où ils passent au second plan : la nounou excédée par un énième mauvais tour s’en va sans regret, la mère (Glynis Johns) semble plus préoccupée par ses différentes causes féministes et le père (David Tomlinson) distant applique la froide rigueur de son métier de banquier au sein de sa famille. Tous les manques affectifs nous apparaissent sans encore avoir vu les charmantes bouilles de Jane et Michael – les deux acteurs déjà réunis dans d’autres productions Disney qui ne nous en paraissent que plus attachants en exprimant leur besoin d’attention sur  chanson Petite annonce pour une nounou/ The Perfect Nanny. La réponse arrivera par le vent d’est envoyant aux antipodes les postulantes acariâtre et déposant une Mary Poppins bien décidé à ramener l’amour dans ce foyer.

Julie Andrews est absolument parfaite, arborant une autorité guindée qui ne demande qu’à s’estomper dans un grand sourire. Les enfants sont à la fois respectueux et subjuguée par cette drôle de nounou et la personnalité de Mary Poppins exprime idéalement le mélange de fermeté et de légèreté nécessaire à tout enfant de la part d’un adulte. Par cette association, toute contrainte peut devenir jeu tel ce rangement de nursery endiablé où tout semble rentrer dans l’ordre par magie. Cette manière d’insérer la fantaisie dans le quotidien ira de manière croissante à travers les prouesses visuelles du film. Mary Poppins constitue un aboutissement technique de tous le savoir-faire emmagasiné par Disney où le merveilleux peut s’inviter de toutes les manières possibles. L’apparition d’oiseaux en animatroniques venant saluer un réveil chanté rappelle les plus envoutantes communions entre princesse et nature de Blanche Neige ou La Belle au bois dormant

Disney avait expérimenté le mélange de séquences live et animées dès ses débuts sur les courts-métrages Alice Comedies dans les années 20 et dans le film Mélodie du Sud (1946) et affine avec brio ces tentatives ici dans la séquence où Mary Poppins et les enfants plongent dans un tableau de Bert. Un moment tourbillonnant et bariolé où la prouesse technique se mêle aux chorégraphies virtuoses dans une joyeuse émulation notamment les mouvements des serveurs pingouins qui demandèrent des trésors d’inventivité aux animateurs pour s’adapter à l’improvisation permanente de Dick Van Dyke. C’est un monde de tous les possibles qui s’ouvre alors, une échappée belle où des chevaux de bois peuvent se libérer de leur manège et où la moindre contrariété peut être surmontée en entonnant un joyeux Supercalifragilisticexpialidocious

La douceur, la candeur et la frénésie du monde bariolé de Mary Poppins forment une constante opposition à la froideur de celui des adultes que représente le père. La relecture Disney constitue une forme de critique d’un mode d’éducation traditionnel anglais rigoureux et désincarné (la moquerie d'une partie de chasse étant tout sauf anodine) où la légèreté est absente, où les enfants ne sont pas dignes d’intérêts tant qu’ils ne se destinent pas à des activités plus « sérieuses ». Tout le récit tend vers ce constat, à travers le personnage du père fermant toute possibilité d’imprévu infantile représenté par la chanson Je vis et mène une vie aisée / The Life I Lead. La mère représente également sous sa fantaisie l’aristocrate vaquant à ses diverses occupations sociales au détriment de ses enfants, l’amusement révélant toujours une réalité amère. Mary Poppins, ferme joyeuse, sévère et souple, représente donc à elle seule cette présence attentionnée capable d’apaiser (l’envoutante comptine Ne dormez pas /Stay Awake), d’amuser et de poser un regard bienveillant sur le monde. 

La chanson Nourrir les p'tits oiseaux /Feed the Birds, moment d’apaisement inattendu dans le mouvement perpétuel ambiant est une illustration idéale de cela, un appel simple où dans un doux songe nous découvrons cette vieille dame vendant des graine au pied de la Cathédrale Saint-Paul de Londres. Ce titre était un des favoris de Walt Disney qui demanda souvent à Richard Sherman de la lui jouer à la fin d’une journée harassante. Ce sentiment d’ouverture se révèle donc autant dans cette douceur que dans les moments plus virevoltants, la séquence de la banque en étant l’exact contraire. Venu visiter leur père sur son lieu de travail, Jane et Michael découvre un lieu sombre, étouffant, peuplés de vieux messieurs imposant les « règles » du monde adulte. A la proposition de donner deux pennys pour les oiseaux se substitue l’ordre de donner la somme pour un plus concret investissement financier à faire fructifier. Un état d’esprit auquel les enfants s’opposent avec force.

Mary Poppins servira ainsi de pont entre la rêverie enfantine et le monde des adultes, l’amour bien réel pouvant lier les deux. Ce rapprochement se fera par une extraordinaire séquence où l’urbanité de la ville et la magie du conte, comme opposé en ouverture forme un tout dans une réconciliation en forme d’orgies visuelle. Le travail redevient un jeu avec des ramoneurs déchaînés, l’enjouée Chem cheminée/ Chim Chim Cher-ee avait annoncé cette légèreté prête à se déchaîner lors d’un Prenons le rythme /Step in Time tonitruant. 

Les toits deviennent le théâtre de phénomènes extraordinaires avec ce pont de fumée et une nouvelle fois le mélange des techniques donne un résultat inoubliable où les arrière-plans en matte-painting, les danseurs démultipliés par les effets visuels et l’esprit joyeux confèrent un émerveillement et une bonne humeur contagieuse. On aurait d’ailleurs tort de ne voir dans la réussite esthétique du film que les seuls exploits des animateurs et auteurs, le réalisateur Robert Stevenson retranscrivant dans une veine bariolée une imagerie qu’il avait déjà exploiter dans sa transposition gothique en diable de Jane Eyre ou du mélodrame Cœurs insondables.

Si ses employeurs peuvent le lâcher à la première déconvenue, l’amour de ses enfants est indéfectible, chose dont prendra enfin conscience le père et David Tomlinson lui amène une touchante vulnérabilité après sa raideur initiale. Ce retour à l’insouciance va ainsi permettre la libération et la plénitude de cette famille portée par Laissons-le s'envoler / Let's Go Fly a Kite où le cerf-volant comme les enfants peuvent enfin prendre leur envol. Mary Poppins fière d’avoir accompli sa mission peut reprendre, non sans émotion, son envol. 

Triomphe artistique et émotionnel, Mary Poppins s’avère à l’image de son héroïne un film presque parfait – malgré les exploits câblés la séquence des rires suspendus est un peu longuette et de trop – et qui sera un triomphe commercial récompensé par cinq Oscars dont celui de la meilleure actrice pour Julie Andrews qui damne le pion à Audrey Hepburn nominée pour My Fair Lady. Avec un joli sens de l’ironie, Julie Andrews dont la carrière cinématographique était lancée remerciera Jack Warner de sa clairvoyance. 

 Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Disney

lundi 9 décembre 2013

Le 49e Parallèle - 49th Parallel, Michael Powell et Emeric Pressburger (1941)


1940. Un sous-marin allemand qui vient de torpiller un navire marchand anglais arrive dans les eaux territoriales canadiennes. Six de ses hommes, commandés par l'officier nazi Hirt, réussissent à mettre pied sur la côte, quand la Canadian Royal Air Force repère le submersible et le coule...

Le 49e parallèle est une œuvre typique de la politique cinématographique anglaise mise en place par Churchill au début des années 40 soi des productions soutenant l’effort de guerre mais en empruntant des voies plus subtiles pour exprimer cette propagande. Si Michael Powell et Emeric Pressburger ont su se montrer plus aventureux dans ce cahier des charges (Colonel Blimp qui détourne l’ode attendu à un officier britannique pour un résultat plus profond et d’ailleurs détesté par Churchill) Le 49e Parallèle assène son message avec une force peu commune tout laissant planer le spectre de l'invasion allemande en terre anglaise (abordé plus frontalement encore dans la production Ealing Went the day well (1942) saisissant film de guerre).  On suit donc ici l’odyssée meurtrière d’un commando de rescapé d’un sous-marin allemand à travers le Canada. Une des premières scènes du film les voyant malmener les survivants d’un navire coulé donne le ton, montrant cette froideur, détermination et soumission à l’idéologie nazie.

Le script d’Emeric Pressburger est une démonstration en plusieurs temps confrontant différentes couche de la population canadienne aux nazis. La communauté canadienne, la vie paisible et insouciante au sein de ce vrai pays d’accueil est bien sûr largement idéalisée pour la différencier de l’uniformité nazie et représenté tour à tour par un trappeur québécois jovial (Laurence Olivier), le patriarche d’une communauté agricole  (Anton Wallbrook), un épicurien insouciant (Leslie Howard) et enfin un soldat canadien en permission (Raymond Massey). Toute la bienveillance, l’entraide et la douceur de ces canadiens est méprisée et vue comme une affreuse faiblesse par le commando dominé par un Eric Portman monolithique et transpirant le fanatisme. 

Chaque rencontre place pourtant le groupe face à ses contradictions et la bêtise de l’idéologie nazie, cette folie empêchant notamment un Eric Portman tendu comme un arc de faire profil bas quand la situation l’exige ou de prendre la bonne décision. Les avis divergeant sont ainsi sanctionnés par de révoltant écarts de violence filmés de manière sèche et brutale par Powell tel le malheureux sort d’un Laurence Olivier si attachant en quelques scènes. 

La beauté soufflante des paysages canadiens, les traditions et rites locaux (on retrouve le côté explorateur et anthropologue typique de Powell vu dans The Edge of the Word (1937), Je sais où je vais ou A Canterbury Tale (1944)), tout cela est traversé sans un regard par la troupe rivée à son stérile objectif de domination. Des possibilités de rapprochements sont pourtant posées avec les moins fanatiques comme le personnage de Vogel (Niall MacGinnis) dans une scène rappelant l’échange sur la culture du bois entre un paysan anglais et un soldat anglais dans A Canterbury Tale. Dans une petite communauté rurale, Vogel va ainsi retrouver le plaisir de son premier métier de boulanger, prenant conscience de son égarement mais voyant cette rédemption à portée de main brisée par la violence de ses acolytes. 

Comme d’autres productions anglaises de cette période, le film une invitation à la prise de conscience et à l’engagement des nations encore extérieures à la Deuxième Guerre Mondiale. On le verra là avec l’insouciance des canadiens face au drame se déroulant en Europe, que ce soit le trappeur découvrant que la guerre s’est engagé sur le vieux continent, Leslie Howard menant la belle vie faite de pêche et d’études où le nazisme est une simple source de moquerie lointaine. Seul Anton Wallbrook émigrant allemand installé au Canada avec les siens se montrera conscient de la menace, apportant une cinglante réponse à Portman lorsqu’il souhaitera l’enrôler dans une des scènes les plus intenses du film.

Cet éveil canadien se fera progressivement, l’opposition étant bien plus coriace après les cruelles morts initiales. La confrontation finale avec Raymond Massey est ainsi un grand moment, la lâcheté du nazi comme le courage et l’entraide des peuples pour s’opposer à la tyrannie s’exprimant par un engagement symbolique des Etats-Unis pour renvoyer l’ennemi là où il saura être puni. Les hommes plutôt que les nations expriment leur volonté ici face au bloc uniforme nazi dans une dernière scène magistrale. Une belle réussite qui transcende la commande.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Carlotta

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