Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Un étrange rendez-vous conduit Patricia au
musée de Mme Tussaud à Londres. Devant l'effigie de Paul Mangin, elle se
remémore sa rencontre avec cet homme. Paul, amateur passionné d'art,
voyait en Patricia la réincarnation d'une femme qu'il croyait avoir
aimée dans la Venise de la Renaissance. D'abord fascinée, puis effrayée,
Patricia l'avait quitté...
Corridors of Mirrors est le premier film
de Terence Young, qui se fera plus tard connaître en étant le
réalisateur des premiers James Bond. On peut donc être surpris de le
voir démarrer avec ce qui est un pur thriller gothique, adapté d'un
roman de Chris Massie. Patricia (Edana Romney) est une jeune femme
heureuse en mariage et mère de trois enfants. Pourtant dès la scène
d'ouverture on la devine comme hantée par de douloureux souvenirs, qui
vont s'expliquer par le voyage qu'elle va entamer à Londres pour se
rendre au musée de cire de Mme Tussaud. Dans la salle réunissant
d'illustre meurtrier, elle s'arrête devant la statue d'un homme qu'elle
connut et aima, Paul Mangin (Eric Portman). S'entame alors le flashback
de leur rencontre, passion et du drame qui la scella. Terence Young
travaille la romance tumultueuse de ses personnages avant tout par le
décorum.
Dès la première rencontre, Paul dégage une séduction et port
qui semble comme d'un autre temps. Cela se confirme quand il amène
Patricia dans sa demeure dont l'esthétique semble faire basculer le film
dans une autre époque. L'ascendant de Paul sur Patricia, et l'attirance
croissante de celle-ci, se fait au fil des cadeaux qu'il lui fait.
Chaque présent (robe ou bijou) façonne un peu plus Patricia au goût de
Paul qui lui révèle plus profondément son intimité avec différentes
pièces cachées de sa demeure qui accentue à chaque fois cette perte de
repère temporel.
Contrairement à nombre de films ou romans gothiques (Rebecca ou Jane Eyre),
le trouble ne viendra pas de l'obsession d'une figure disparue qui
hante les lieux, mais de son fantasme. Paul voit en effet en Patricia la
réincarnation d'une femme qu'il a aimée dans une vie antérieure à la
Renaissance. Il aura conçu sa demeure en cherchant à la plier au
"souvenir" de cette époque, mais également toutes ses conquêtes
féminines jusqu'à ce qu'elles ne collent plus à son fantasme. Patricia
semble enfin être à l'image de celle qui l'a tant hanté, véritable sosie
de l'immense portrait qui trône chez lui.
Le travail sur le décor est somptueux à travers les décors conçu par
Terence Verity et magnifiés par la photo d'André Thomas. On peut
s'étonner de cette veine chatoyante quand on pense au futur registre
plus musclé de Terence Young, mais il faut savoir qu'il débuta au cinéma
en tant que directeur artistique et que hors Bond et autre film
d'action, il signera nombre de romance historique et rococo par la suite
comme l'excellent Les Aventures amoureuses de Moll Flanders (1965) ou Mayerling (1968). Il s'en donne donc à cœur joie ici avec quelques séquences à la
grandiloquence somptueuse que ce soit l'arrivée dans le vestibule de la
demeure de Paul, la découverte du fameux corridor de miroir qui donne
sont titre au film, ou encore la conclusion qui accentue la perte de
repère avec une somptueuse fête costumée reconstituant la Renaissance.
L'alchimie du couple est plus inégale et il manque dans l'interprétation
le souffle romanesque que dégagent les images, même si le film est
plutôt audacieux dans ses ellipses sexuelles. Eric Portman est un peu
raide et manque de mystère en châtelain obsessionnel, et Edana Romney,
malgré une beauté "rétro" et un visage anguleux se prêtant bien à cette
association de son à la Renaissance, manque de passion (plus à l'aise dans le côté narcissique que romantique et vulnérable) et de prestance pour nous emporter totalement. Le drame qui
se joue en fil rouge, le poids des regrets et la révélation finale
n'émeuvent donc pas autant qu'ils auraient pu, malgré une nouvelle fois
un final magnifiquement gothique et psychanalytique dans les allées
inquiétante du musée Tussaud. Très beau livre d'image en tout cas et
beau début pour Terence Young.
Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont ou en dvd zone 2 anglais copie restaurée mais sans sous-titres chez Cohen Film
À la veille de son expédition punitive au Soudan, le lieutenant Harry remet sa démission. Ses amis l'accusant de lâcheté, Harry prouve le contraire en leur sauvant la vie...
Storm Over the Nile
est la cinquième adaptation littéraire du roman d’A.E.W. Mason, mais surtout la
seconde produite par Alexander Korda après le classique Four Feathers sorti en 1939. Une parenté dont le film a bien du mal
à se détacher avec une construction et mise en scène frôlant le plan par plan
avec « l’original » par instants, d’autant que c’est à nouveau Zoltan
Korda à la mise en scène, épaulé par Terence Young. Le contexte de production
des deux œuvres est pourtant fort différent. En 1939 au sein d’une Europe sous
tension et sur le point d’entrer dans la Deuxième Guerre Mondiale, Alexander
Korda célébrait l’humanité et le courage ancestral de l’armée britannique prête
à répondre à une menace plus contemporaine. Le film de 1955 arrive après
l’expérience de ce vrai conflit, nourrit des souffrances de la population et
des soldats anglais. Cette différence malgré le déroulé strictement identique
apporte donc certaines nuances bienvenues.
La lâcheté du héros Harry Faversham (Anthony Steel), nourrie
dès l’enfance par les récits sanglants de son père et ses amis se ressentent
ainsi au-delà des seules frayeurs du personnage. Le passé militaire glorieux de
sa famille et l’obligation de s’y conformer relève plus de l’étiquette à
respecter que d’une volonté individuelle, écrasant Harry d’un héroïsme qu’il ne
peut assumer. C’est dans cette approche que Zoltan Korda et Terence Young
parviennent à trouver une réelle identité au film tout en en reprenant
l’imagerie. En 1939, seule la peur du front s’exprimait dans l’ouverture
enfantine où la silhouette d’Harry était écrasée par la grandeur légendaire de
ses ancêtres en scrutant un tableau d’un cavalier à la posture glorieuse durant
la bataille de Crimée. Young et Korda procède différemment en rejouant ce
traumatisme, l’ombre se propageant au fil d’un travelling dans l’allée des
tableaux des différents « héros » Faversham, associant non seulement
leur image à la terreur d’Harry mais tout simplement à la mort.
Toute la mise
en scène tend à détacher Harry de ce monde militaire, même lorsqu’adulte il
l’aura intégré. La composition de plan lorsqu’il mène le cortège place non
seulement ses camarades en arrière-plan, mais lui fait également garder sa casaque
la mine taciturne quand les autres l’enlèves et se réjouissent à l’annonce de
leur mobilisation au Soudan. Anthony Steel, sous un faux air de fadeur
dissimule une angoisse sourde dans le regard – et non feinte au vu de la vie
personnelle tumultueuse de l’acteur.Le
malaise se ressent donc autant si ce n’est plus que dans l’original pour la
déchéance du héros, renié par amis et fiancée (Mary Ure) pour avoir osé avoir
exprimé une individualité et humanité par l’expression d’une peur légitime.
Après cette approche assez fine, le film perd
malheureusement son intérêt peu à peu par un mimétisme strict avec l’original.
Pour le spectateur ne connaissant pas le classique de 1939, le film porté par
son rythme poussif ne se détache guère des films de guerre exotique des années
50. Et si l’on connaît le premier film c’est encore plus pénible puisque
Alexander Korda recycle des rushes entiers de celui-ci (scènes coupées comme
vrais moments du film) gonflés au nouveau format roi du grand spectacle qu’est
le Cinémascope, la rupture se ressentant largement à l’image même si le
tournage s’est aussi déroulé en partie au Soudan. Seul point tout aussi réussi
mais trouvant une approche différente dans les deux œuvres, le destin tragique
de John Durance (Ralph Richardson dans l’original, Laurence Harvey ici).
Korda
poussait la dévotion à l’uniforme jusqu’à la folie avec un soldat allant au
combat en dissimulant qu’il avait perdu la vue. La rivalité amoureuse entre en
compte ici porté par une merveilleuse interprétation de Laurence Harvey,
d’autant plus brisé d’avoir été snobé pour un lâche avant un final résigné où
il comprend son erreur. La douleur du personnage perd de sa facette pathétique
car n’étant pas dû à un sens de l’honneur maladif (un des rares aspects qui
égratignait l’amour de l’uniforme dans l’original) mais d’une passion reniée plus
aisément compréhensible. Bref un remake pas inintéressant mais trop proche de
son prédécesseur (le style heurté de Terence Young se laisse à peine entrevoir)
pour convaincre.
Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films tout comme l'original
L'organisation
criminelle SPECTRE détourne un avion de l'OTAN transportant deux bombes
atomiques et réclame une rançon au gouvernement britannique. L'agent secret
James Bond est envoyé aux Bahamas à la recherche de Domino, la sœur du
commandant Derval, qui pilotait le Vulcan. Celui-ci a en fait été tué et
remplacé par un sosie. 007 découvre que l'instigateur de l'opération est un
dénommé Emilio Largo, un homme riche et cruel, passionné par les requins...
Terence Young avait définit le caractère racé, élégant et
brutal de James Bond dans Dr No
(1962) et Bons baisers de Russie (1963) tandis que Guy Hamilton avait su amener
fantaisie et démesure à son univers dans Goldfinger
(1964). La formule James Bond ainsi définie en trois films et le triomphe
commercial de Goldfinger aidant, Opération Tonnerre allait s’avérer une
des productions les plus attendues de l’époque. Cet épisode vient de loin
puisqu’il faillit bien être le premier James Bond produit pour le cinéma.
Durant les années 50 les ventes des romans d’Ian Fleming décollent sans
toutefois atteindre l’immense popularité à venir mais l’auteur rêve déjà d’une
adaptation cinématographique. Il va s’associer au producteur Kevin McClory pour
façonner une aventure originale sur un scénario coécrit avec Jack Whittingham.
Le projet ne décollant pas, Ian Fleming s’en éloigne et part écrire le roman Thunderball où il reprend la trame et
certaines idées du scénario conçu avec McClory et Whittingham (pour en juger il
suffit de voir le film de guerre anglais Armes Secrètes (1939) que ce dernier écrit le scénario est déjà Bondien en diable sur
nombres d’idées narratives). Evidemment un procès s’ensuit mais entretemps
Cubby Broccoli et Harry Saltzmann ont acquis les droits des romans et lancent
la production de ses aventures avec succès. Au
service secret de sa majesté aurait dû suivre Goldfinger (comme annoncé au générique de fin) mais la météo ne
permettant un tournage en altitude la production se rabat sur Opération Tonnerre. Un accord est trouvé
avec Kevin McClory crédité comme producteur, une solution temporaire mais
source de problème par la suite pour la série puisque McClory signera un remake
avec Jamais plus jamais (1983) et
tentera de récidiver dans les années 90.
La saga entre définitivement dans l’ère de la grandiloquence
et de la superproduction avec Opération
Tonnerre. Cela se manifeste à la fois dans la démesure de la production
(tournage dans quatre pays) mais aussi celle de l’intrigue. Après l’intermède Goldfinger, Bond retrouve sa Némésis des
deux premiers films avec l’organisation criminelle du SPECTRE qui menace cette
fois le monde en volant deux bombes atomiques. Le vol en question déploie une
séquence impressionnante avec l’escamotage d’un avion, son crash en pleine mer
et l’extraction sous-marine des bombes. La partition de John Barry acquiert une
importance capitale dans le film, jouant un vrai rôle narratif dans ces longues
séquences sous-marines dont il illustre, ponctue et/ou accentue la tension. Ce
sera le cas avec cette spectaculaire entrée en matière (l’assassinat sommaire
du sosie de Derval accentué par une note tonitruante) sans parole et décuplera
la dimension épique dans la monumentale bataille sous-marine en conclusion.
Barry se met à la mesure de la tenue du récit avec son score le plus agressif
et grandiloquent (et le choix judicieux de Tom Jones en faisant des tonnes dans
la chanson-titre). James Bond devient réellement un surhomme dans cet épisode,
sentiment accentué par certains morceaux de bravoures (l’utilisation du jet
pack en ouverture, le face à face avec des requins, l’arrivée triomphale durant
le final sous-marin) qui édulcorent (à quelques exception près comme l’attaque
de la « veuve » durant le prégénérique, le meurtre au harpon de
Vargas) le personnage élégant mais impitoyable aperçu dans les premiers films.
Sean Connery joue davantage des bons mots et du décalage dans son incarnation
de Bond (sans tomber dans la pantalonnade à la Roger Moore même s’il s’en
approchera dans Les Diamants sont éternels (1971)).
Heureusement le sadisme ne s’estompe pas totalement et
est désormais entièrement l'apanage des méchants. La réunion glaciale du « conseil
d’administration » du SPECTRE où les moins productifs sont électrocutés est
un grand moment et, si Adolfo Celli compose un antagoniste convaincant (Blofeld pas encore nommé restant une menace invisible), on aura d’yeux
que pour la pulpeuse et vénéneuse Fiona Volpe (Luciana Paluzzi). Séductrice et
impitoyable, elle offre un contrepoint souligné par un dialogue cinglant aux
figures féminines en quête de rachat revenant dans le droit chemin par la seule
grâce du charme viril de Bond. Terence Young l’érotise avec attrait, comme une
rose magnifique mais dangereuse sur laquelle il vaut mieux éviter de se piquer.
La mise en scène alerte de Young (loin de l’élégante mollesse
de Guy Hamilton) est un sacré atout dans l’action, une nouvelle fois rehaussé
par le montage percutant de Peter Hunt. La bagarre d’ouverture dans le château
fait montre d’une férocité rare, tout comme le mano à mano dans le cockpit du
Disco Volante où les cadrages heurtés de Young se marient idéalement à l’agencement
chaotique de Hunt (qui ira encore plus loin dans l’expérimentation quand il
réalisera Au service secret de sa majesté(1969).
Le dépaysement et l’évasion est encore accentué par les fabuleuse
créations du décorateur Ken Adam. L’arsenal sous-marin du SPECTRE par son
design inventif et cinégénique accentue le phénomène pop que dégage Bond et
après le Fort Knox chromé or de Goldfinger
bienvenue aux repères sous-marin imprenables. et aux yacht escamotables La montée en puissance de la
bataille finale, le tour de force technique de cette longue bataille en pleine
mer et les cascades folles (le saut en parachute des marines) relevaient alors
du jamais vu et faisaient vraiment des James Bond l’expérience ultime et
moderne en terme de cinéma spectaculaire.
Le public ne s’y trompera pas,
décuplant le succès de Goldfinger et en en faisant un des plus gros cartons du
box-office des années 60. On pardonnera donc les quelques défauts (des
longueurs, une James Bond Girl un peu transparente avec la française Claudine
Auger) tant le divertissement fut réjouissant.
Le MI6 reçoit un
message d'une secrétaire russe du consulat soviétique à Istanbul, Tatiana
Romanova, qui leur propose de leur apporter une machine de déchiffrement
"top secret" appelée Lektor, à condition qu'on l'aide à fuir à
l'Ouest. En réalité, elle a été engagée sans le savoir par Rosa Klebb, membre
important du SPECTRE et ancien colonel du KGB, afin d'éliminer James Bond, qui
est la cause de la chute d'un de leurs meilleurs éléments, le docteur No. La
nouvelle mission de James Bond s’annonce bien plus complexe et dangereuse que
la précédente...
Durant le tournage de Dr No (1962), Cubby Broccoli et Harry Saltzman envisagent déjà en cas de
succès de faire de Bons baisers de Russie
la seconde aventure de James Bond. Si Dr
No était le roman de Ian Fleming le plus facile à adapter pour un galop d’essai,
le choix de Bons baisers de Russie est logique puisque le roman facilita
indirectement le financement du premier film lorsqu’il figura parmi les dix livres
favoris de John Kennedy dans le magazine Life.
L’accueil positif (mais encore loin de la Bondmania qui verra le jour après Goldfinger) aura donc conforté les deux
producteurs et l’équipe du premier film est reconduite avec un budget doublé,
Terence Young à la mise en scène et bien sûr Sean Connery en Bond et même si
quelques éléments clé se désisteront pour cet épisode. Stanley Kubrick impressionné
par les décors de Dr No engagera en
effet Ken Adam pour créer la salle de contrôle de Docteur Folamour (1964), Syd Cain le remplace avec brio notamment sur la superbe salle de jeu d'échec.
On sait que Ian Fleming rêvait d’Alfred Hitchcock pour transposer
son héros à l’écran et cette influence n’aura jamais été aussi prégnante que
sur Bon baisers de Russie, surtout sa
deuxième partie lorgnant ouvertement sur La
Mort aux trousses (1959). Le scénario de ce Bond est celui se rapprochant
le plus d’un film d’espionnage classique. Le principal changement par rapport
au roman sera de détourner la pure trame de Guerre Froide de ce dernier (afin
de ne pas se mettre à dos les russes), les services secrets russes et
britanniques étant manipulés par la tentaculaire organisation du SPECTRE
introduite dans Dr No. L’appât sera
le Lektor, une machine de décodage russe que se propose de livrer l’agent russe
Tatiana Romanova (la beauté élégante de Daniela Bianchi) en échange d’un
passage à l’Ouest, le SPECTRE par cette manœuvre cherchant à s’approprier l’objet
et le revendre au plus offrant. Un scénario (signéRichard Maibaum et Johanna Harwood déjà à l’œuvre
sur Dr No) complexe que Terence Young
parvient à rendre limpide par sa narration habile.
Le monde ordinairement
glacial de l’espionnage au cinéma se pare d’un aspect ludique tout en demeurant
très rigoureux et loin de la démesure à venir. La longue introduction nous fera
ainsi découvrir plus avant le fonctionnement du SPECTRE (chaque épisode suivant
introduisant un sbire de plus en plus haut placé de l’organisation criminelle)
qui en plus de ses noirs desseins désire plus que tout se venger de Bond comme
le montrera le pré-générique (première scène du genre dans la saga) inquiétant.
Encore seulement nommé Numéro 1, le redoutable Blofeld se résume à des mains
caressant un chat persan et une voix aussi posée qu’inquiétante face à laquelle
tremble même la redoutable Rosa Klebb (Lotte Lenya). La frêle silhouette de l’actrice
(surtout connue pour ses performances à Broadway et en tant qu’épouse de Kurt
Weil) sied à merveille à ses attitudes rigides, sa présence
hargneuse constituant une menace complémentaire à celle physique de l’intimidant
Red Grand (Robert Shaw).
En plus de ces méchants hors-normes, l’autre aspect ludique
est amené par la ville d’Istanbul. Les cités turques servent décidément bien
les trames d’espionnage puisque après Ankara dans le chef d’œuvre de MankiewiczL’Affaire Cicéron (1955), Istanbul s’avère
un cadre tortueux dont l’allure touristique n’est qu’un reflet illusoire au jeu
de dupes que constitue l’intrigue. Les ruelles bondées sont le théâtre de
filatures consenties entre services secrets, les beaux monuments comme les
mosquées servent à faire des transactions discrètes et les sous-sols recèlent
des passages secrets permettant d’aller surveiller son voisin - Red Grant
semant la mort sans un mot ajoutant une dimension inquiétante à tous ces lieux
traversés. Hormis la scène d’action dans le camp de gitans, toutes les scènes
furent tournées à Istanbul même et sans forcément retrouver l’atmosphère
exotique de Dr No la ville s’avère un
vrai personnage à part entière. La truculente prestation de Pedro Armendáriz
(dont ce fut le dernier rôle il se suicidera alors qu’il souffrait d’un cancer
en phase terminale) en Kerim Bey ajoute encore à ce plaisir.
Sean Connery reprend le rôle avec un égal panache, incarnant
un Bond encore plus outré dans sa dimension de jouisseur machiste (les deux
gitanes avec lesquelles il passent la nuit, une étant d’ailleurs incarné par
Martine Beswick qui reviendra avec un rôle plus consistant dans Opération Tonnerre (1965)), d’homme du
monde et de tueur impitoyable (voir comme il n’oublie pas de reboutonner sa
veste après le féroce combat avec Red Grant). L’érotisme est d’ailleurs bien
plus prononcé et ce dès le générique où les crédits apparaissent sur des formes
féminines rebondies et en mouvement, la première rencontre à l’horizontale avec
Tatiana Romanova (qu’on entraperçoit se glisser nue dans le lit de Bond) et la
grande tradition des blagues salaces à double sens de notre héros.
Tatiana: I think my
mouth is too big.
James Bond: I think
it's a very lovely mouth. It's just the right size - for me that is.
Tout ce jeu a pourtant un prix et la mort sera au bout comme
le démontrera la tension de la seconde partie contrebalançant le plaisir
initial. Le sommet sera atteint lors d’une des scènes d’anthologie de la saga,
le face à face entre Bond et Red Grand où la vivacité de la mise en scène de
Terence Young s’harmonise à merveille au montage heurté de Peter Hunt - Robert Bresson, aux antipodes de ce cinéma se montrera d'ailleurs admiratif du montages des James Bond. Toutes
les scènes d’actions du film fonctionnent d’ailleurs selon cette approche
novatrice, au départ pour corriger les imperfections techniques et le retard de
la production causant l’absence de nombreux plans raccords puis pour devenir un
style à part entière des premiers Bond qui renouvèle ainsi le cinéma d’action.
Même les gadgets ne s’avèrent pas encore trop envahissant (Desmond Llewelyn s’installant
dans le rôle de Q même s’il apparaissait déjà dans Dr No) avec cette valise
servant bien le suspense du train.
Le score de John Barry sait se faire
romantique (le main theme de la chanson titre entêtant), percutant dans l’action
avec le fameux morceau 007 et le
James Bond Theme s’installe définitivement dans l’inconscient collectif. La
filiation avec La Mort aux trousses s’affirment
définitivement lors du spectaculaire final où Bond est traqué par un
hélicoptère, la suite amenant la première grande course poursuite en hors-bord.
Ce virage de l’espionnage feutré tout en suspense psychologique vers la
pyrotechnie annonce déjà les changements à venir dans la saga. Le succès de ce
nouvel opus permettra donc l’arrivée de la vraie démesure avec Goldfinger (1964).
En 1961 dans la
capitale jamaïcaine Kingston, le chef de la section jamaïcaine du MI6, John
Strangways, est assassiné en compagnie de sa secrétaire Mary. À Londres,
l'agent secret James Bond, de matricule 007, est convoqué dans le bureau de son
supérieur et reçoit pour ordre d'enquêter sur la disparition de Strangways et
de déterminer si elle est liée ou non à une affaire sur laquelle il travaillait
avec la CIA, portant sur la perturbation par ondes radio de lancements de fusées
depuis Cap Canaveral.
Production modeste qui aurait pu rester une série B exotique
oubliée, James Bond contre Docteur No
est au contraire le point de départ d’un véritable mythe cinématographique.
Avant d’être un phénomène cinéma, James Bond l’est d’abord en littérature
lorsque Casino Royale première
aventure du personnage rencontre le succès en 1953. Projection de lui-même
fantasmée de son créateur Ian Fleming, le personnage en endosse le raffinement
et les goûts (culinaire, alcoolisés comme féminin) et fascinera immédiatement
le lectorat d’alors. Fleming poursuit donc ses aventures pour une série de
roman au succès croissant dont l’univers d’espionnage s’inspire de sa propre
expérience dans la Naval Intelligence Division de l'Amirauté britannique. Une première adaptation télévisée de Casino
Royale sera diffusée en 1954 à la télévision américaine (Bond étant incarné par
Barry Nelson) mais ne rencontrera guère d’écho. Fleming ne rêve pourtant que de
cinéma pour son héros, imaginant Alfred Hitchcock et Cary Grant (qui ont
pourtant conçu une sorte de matrice au James Bond cinéma avec La Mort aux trousses (1959)) derrière et
devant la caméra. Toutes les tentatives vont pourtant échouer, y compris une
première initiée déjà par Cubby Broccoli qui souhaite la coproduire avec son
partenaire Irving Allen. La première rencontre entre ce dernier et Fleming
s’avère pourtant si catastrophique (Allen n’ayant que mépris pour les romans)
que le projet est mort-né.
En 1961 l’idée d’une adaptation se fait plus urgente
encore, les ventes des romans explosant avec la publication des dix livres
favoris de John Fitzgerald Kennedy dans le magazine Life et où Bons baisers de
Russie figure en neuvième position. Le producteur Harry Saltzman s’en porte
immédiatement acquéreur pour six mois mais il n’a ni les moyens, ni les
contacts au sein des studios pour lancer la production d’un film. Cubby
Broccoli lui les a et, désormais séparé de Irving Allen cherchera à racheter
les droits à Saltzman qui au contraire lui propose une association qui
perdurera jusqu’à L’Homme au pistoletd’or (1974). Le roman le plus simple à transposer en termes d’intrigue, de
logistique et budget sera Dr No, sixième aventure littéraire de Bond. En dépit
du budget modeste, la réussite tiendra du savoir-faire exemplaire de
l’industrie britannique tant dès ce premier opus la série des James Bond tient
d’un vrai travail collectif.
Aucun nom ronflant (tous ceux envisagés autant
pour le rôle de Bond que d’autres secondaires seront écartés comme Noel Coward
qui refusera d’être le Docteur No) mais une solide et ambitieuse équipe dont un
Terence Young vieux routier de la série B et technicien rompu à l’action sur des titres comme Trois chars d’assauts (1950) ou Les Bérets Rouges (1953). Son style
punchy et heurté définira la charte des Bond suivants mais il aidera aussi
grandement Sean Connery à s’approprier le personnage. Choisi grâce à sa
gestuelle féline malgré son inexpérience, Connery est alors encore un jeune
homme mal dégrossi, issus d’un milieu modeste et ayant eu plusieurs vies
(engagé à 17 ans dans la marine britannique, culturiste et troisième au
concours Mister Univers en 1950, divers travaux manuels) avant d’être acteur.
La séduction animale est déjà là mais pas forcément la distinction et le
gentleman qu’est Terence Young lui apprendra à se tenir en société, affinera
ses goûts et le recommandera à son tailleur. Ian Fleming horrifié par ce jeune prolo
changera totalement d’avis après avoir vu le film, au point d’ajouter des
origines écossaises à Bond dans les opus littéraires suivants.
La première apparition graduée de Bond à une table de baccara
sera ainsi mémorable. Une ombre, une silhouette, une main puis cet homme à
l’allure aussi désinvolte que classieuse qui se présente cigare au bec d’un
dédaigneux Bond, James Bond.
L’alliance du voyou et du gentleman sied idéalement à un Sean Connery parfait.
C’est précisément ce mélange d’élégance et de férocité, de classe et de
vulgarité qui fera tout l’attrait du film, à tout point de vue. L’entrevue avec
le chef du MI6 M (Bernard Lee) teinté d’autorité militaro - paternelle
affectueuse voit son sérieux contrebalancé par le ping-pong séducteur avec la
secrétaire Moneypenny (Lois Maxwell). Bond est également un héros à la sexualité affirmée, poussant jusqu’au bout la logique du héros macho. Les femmes le
regardent avec désir et le poursuivent de leurs assiduités (Sylvia Trench à
peine rencontréel’attendant en nuisette
dans son appartement), si ce n’est pas le cas sa séduction virile s’impose à
elles (la secrétaire agent du Docteur No dont il profite tout en connaissant sa
traitrise) tôt ou tard (Honey Rider méfiante mais sous le charme au final).
Cette dualité opère aussi dans l’exotisme du film, le dépaysement ne virant
jamais à la carte postale et toujours imprégnée d’une aura menaçante à travers
le folklore local (les pittoresques faux aveugles qui s’avèrent être des
assassins redoutables). Enfin, cela s’applique bien sûr à l’héroïsme tout
particulier de Bond. Adepte du jeu de mot macabre (loin cependant de la
surenchère grotesque d’un Roger Moore trop blagueur) après s’être débarrassé
d’un ennemi, Bond malmène et tue de sang-froid (le professeur Dent (Anthony
Dawson) désarmé et abattu froidement, presqu'avec plaisir) quiconque s’interposera sur son chemin,
faisant passer la chose avec un bon verre. C’est un véritable choc dans le
paysage cinématographique d’alors et ce Bond sera l’incarnation la plus fidèle
du personnage avant d’être progressivement adoucie à partir de Goldfinger (1964) et Sean Connery crève
l’écran par sa présence élégante et menaçante. Les ennemis seront à la hauteur de ce héros surdimensionné avec le Dr
No (Joseph Wiseman) où là encore l’apparat de bd entourant le personnage (la
forteresse, les traits eurasiens forcés par le maquillage d’un acteur canadien)
ne sont qu’un contrepoint à sa présence glaciale et inquiétante.
C’est bien tous ces éléments typiques du cinéma d’aventures
(dépaysement, action, érotisme) mais aux traits accentués qui font toute la
particularité de ce premier James Bond et qui seront affiné dans les opus
suivants. C’est déjà la promesse d’un divertissement plus corsé que la moyenne
en dépit d’éléments ayant forcément vieillis notamment les scènes d’actions
(cette poursuite en voiture en rétroprojecteur bien ratée).
Le style fait
pourtant tout dans la caractérisation du personnage (le Walter PPK, le vodka-martini) et marque la rétine (fabuleux décor de salle de contrôle par Ken
Adam qui signera d’autres créations folles pour la série, l’apparition d’Ursula
Andress en bikini posant les bases de la James Bond Girl) autant que les
oreilles avec le légendaire thème de Bond. D’un vague thème de Monty Norman,
John Barry fera un arrangement percutant, inventif et entêtant dont il ne
pourra pourtant pas s’attribuer la paternité. Il se rattrapera en signant onze
bandes originales pour la saga. Félin, bariolé, sensuel et brutal même si
encore perfectible, un premier épisode marquant : la légende était en
marche.