Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 13 février 2018

Ed Wood - Tim Burton (1994)

En 1952, Ed Wood cherche à percer dans l'industrie du cinéma. Il rencontre le producteur Georgie Weiss alors que celui-ci cherche à faire un film basé sur l'histoire de Christine Jorgensen (la première personne à s'être fait opérer pour changer de sexe) et lui propose d'écrire le scénario. Peu après, Wood rencontre Béla Lugosi et les deux hommes deviennent rapidement amis. Wood persuade Weiss de le laisser réaliser le film car lui-même aime s'habiller en femme et en mettant en avant la participation de Lugosi au projet. Wood réalise son rêve en étant à la fois acteur, scénariste, réalisateur et producteur de « Glen or Glenda? » mais le film est un grave échec à la fois commercial et critique.

Ed Wood s’affirme comme une des plus belles réussites et un des films les plus personnels de Tim Burton. A première vue on voit peu de point commun entre le wonder boy hollywoodien qu’est alors Tim Burton et le proclamé « plus mauvais réalisateur de tous les temps ».  Pourtant la seule vraie différence entre les deux repose avant tout sur le talent et la reconnaissance que leur accorda l’industrie. Tim Burton comme Ed Wood sont ainsi chacun à leur époque des parias à l’imaginaire excentrique qu’une rencontre avec une icône du cinéma fantastique (Vincent Price pour Burton, Bela Lugosi pour Ed Wood) mis en confiance pour se lancer, Price participant au court-métrage hommage Vincent (1982) puis Edward aux mainsd’argent (1990) tandis qu’un Lugosi sur le déclin joua dans La Fiancée du monstre (1956) et le fameux Plan 9 from Outer Space (1959). Pour résumer, Tim Burton est en quelque sorte un Ed Wood qui aurait réussi et dont la singularité fit le succès quand elle suscita le rejet pour Ed Wood. C’est en tout cas par le prisme de cette identification que Tim Burton oriente son biopic, au départ un projet dont il n’est pas l’initiateur ni le réalisateur initial (Michael Lehman devant mettre en scène le scénario de  du duo de scénaristes Scott Alexander et Larry Karaszewski spécialisé dans le biopic, Larry Flynt (1996) et Man on the Moon (1999) de Milos Forman suivront notamment). L’attachement de Burton au sujet sera la source de choix formels radicaux avec notamment le noir et blanc qui provoquera le retrait de Columbia Pictures studio au départ du projet pour Disney qui lui laissera toute latitude en échange d’un budget modeste de 18 millions de dollars.

Si le film s’inspire largement du livre Nightmare of Ecstasy: The Life and Art of Edward D. Wood, Jr de Rudolph Grey paru en 1992 (livre d’entretien avec les proches d’Ed Wood qui participa à la reconsidération du réalisateur avant le film de Burton), Tim Burton prend de larges libertés avec les évènements et la nature de certains personnages - la vision négative pas forcément justifiée de Dolores Fuller, première compagne d’Ed Wood jouée par Sarah Jessica Parker - pour orienter le film vers ses thèmes de prédilections. Tous les grands personnages de Burton souffrent de ce déchirement entre volonté d’intégrer un monde « normal » qu’ils observent de loin et le souhait de préserver leur individualité. Dans Ed Wood cela prend une tournure d’autant plus personnelle avec un héros aspirant réalisateur (Johnny Depp) qui observe avec envie le faste des studios en se rêvant également à la tête de ses propres films. Les chemins de traverse, le manque de moyen et surtout de talent pourrait décourager le personnage mais au contraire Burton s’attache à dépeindre son indéfectible optimisme – là aussi rejetant les réels penchants autodestructeurs d’Ed Wood qui conduiront à sa mort prématurée.

La normalité est un doux rêve mais la bizarrerie moteur de cette singularité une raison de vivre et un moteur créatif chez Burton. Dès lors ce sont les penchants les plus anticonformistes d’Ed Wood qui l’inspire quand il mettra en scène son goût pour le travestissement dans Glen or Glenda (1953). Le réalisateur prolonge cette idée dans la constitution de la communauté de « monstres » qu’est son équipe artistique. Cela passe par le physique et la carrure hors-normes de Thor Johnson (le vrai catcheur George Steele), l’identité sexuelle à nouveau incertaine de Bunny (Bill Murray) et surtout par la théâtralité du tempérament de Bela Lugosi (Martin Landau). L’excentricité de ce dernier l’a élevé puis suscité le rejet d’Hollywood pour lequel il constitue un vestige poussiéreux et oublié. L’interprétation fragile, tourmentée et imprévisible de Martin Landau en font une figure inoubliable et Burton soigne tout particulièrement l’attachant rapport père/fils qui se noue avec Ed Wood. Burton ne fait pas de son héros un génie incompris (l’incompétence manifeste et les bouts de ses films étant largement exposés) mais voit en lui un artiste à part entière dont la sincérité et la croyance profonde en ce qu’il raconte mérite le respect. 

L’exaltation avec laquelle il dirige son plateau et la fièvre avec laquelle il récite tous les dialogues des acteurs suscitent ainsi un enthousiasme contagieux. Mais c’est surtout dans la manière dont il se relève constamment de ses échecs et transcende les obstacles qui créent cette empathie. Les différentes déconvenues peuvent concerner son talent tout relatif (à un producteur qui lui signale la nullité de Glen ou Glenda, Ed Wood réplique que le prochain film sera meilleur), sa nature de freaks (Dolores ne supportant pas son attrait des vêtements féminins) ou les aléas de tournages fauchés, il se relèvera toujours plein d’allant. Deux scènes mettent superbement en parallèle cette idée. Ce sera d’abord quand il avouera à sa nouvelle petite amie (Patricia Arquette) son goût pour le travestissement dans un train fantôme qui tombe en panne le temps de la confession. 

Après s’être rassuré sur le fait que cette marotte n’altéra pas son gout pour le sexe, la fiancée ne s’en offusque pas et le train fantôme peut se remettre en route comme si de rien n’était. La seconde scène sera la rencontre (imaginaire) entre Ed Wood et Orson Welles (Vincent D'Onofrio) où le fossé de talent s’estompe pour ne laisser que le dialogue entre deux artistes ayant les mêmes difficultés à trouver le financement pour leur œuvre et à jongler avec leurs mécènes interventionnistes. 

« L’accomplissement » de Plan 9 from Outer Space se ressent ainsi plus dans l’énergie créative et la fougue d’Ed Wood que dans le résultat ridicule mais dont Burton nimbe l’amateurisme d’une poésie sincère - et accorde une scène d’avant-première qui ne s’est jamais déroulée. Ed Wood est le dernier vrai grand chef d’œuvre de Tim Burton, un de ceux où il se met le plus à nu et ne souffrant pas encore du malentendu à venir entre une bizarrerie devenue une trademark (Sleepy Hollow (1999)) et en contradiction avec un conformisme ayant pris le pas (Big Fish (2002), Charlie et la Chocolaterie (2005), Les Noces Funèbres (2005), Alice au pays des merveilles (2010)).

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Touchstone

mercredi 24 décembre 2014

The Grand Budapest Hotel - Wes Anderson (2014)

Plusieurs décennies auparavant, en 1932. À l’époque de sa splendeur en 1932,  le Grand Budapest Hotel est un palace sur lequel règne le distingué concierge M. Gustave. Au milieu de ce microcosme bourdonnant, il veille à ce que les désirs des hôtes de marque soient satisfaits avant même qu’ils les expriment. Respecté par les employés, il est également très prisé par les veuves âgées dont il s’assure la clientèle fidèle, saison après saison. Il est le seul à s'intéresser à Madame D., ses héritiers préférant l'imaginer morte. Ce qui arrive un jour, mais le testament ne donne pas tout aux héritiers : la vieille dame a légué à Gustave H. un tableau de la Renaissance (Le « garçon à la pomme ») d'une inestimable valeur, qui disparaît aussitôt.

Un peu à la manière d’un Tarantino lorsqu’il s’attaqua enfin à son Everest Inglorious Basterds (2009), Wes Anderson se senti assez confiant et sûr de sa force pour confronter son univers ludique à la grande Histoire avec The Grand Budapest Hotel. Anderson reprend son éternel portrait de personnages décalés et rêveurs cette fois dans le cadre de l’entre-deux guerre au sein du Grand Budapest Hotel, un palace situé dans une contrée imaginaire d’inspiration germanique (austro-suisse avec ce cadre alpin enneigé) et slave (Pologne/Hongrie). Nous y suivrons les aventures rocambolesques de Gustave H (Ralph Fiennes) et Zero Moustafa (Tony Revolori), respectivement concierge et jeune groom du palace. 

Les deux personnages représentent un pont entre l’ancien et le nouveau monde de cet entre-deux guerre. Gustave H par son raffinement, sa préciosité et pédanterie est un pur produit de cette Europe d’avant 1914. La dévotion un peu trop rapprochée qu’il met au service de sa prestigieuse clientèle féminine et ayant depuis longtemps atteint l’âge mûr constitue ainsi un ressort comique qui l’humanise mais symbolise aussi sa nostalgie d’une époque déjà révolue qu’il prolonge en cet entre-deux guerre. 

Le jeune Zéro est lui vecteur d’avenir par sa nature d’émigrant naïf et juvénile représentant un monde cosmopolite en devenir mais aussi les heures sombre futures où l’étranger sera stigmatisé. Anderson orchestre ces mutations dans une intrigue trépidante qui va faire cavaler nos deux héros dans cet univers changeant lorsque Gustave va hériter d’un tableau hors de prix d’une cliente (Tilda Swinton) décédée et possiblement assassinée. 

Les clivages de classe de la société passée et ceux raciaux de la future se placent donc sur la route des personnages en la personne du redoutable Dmitri (Adrien Brody) hargneux héritier supposé de la défunte et dont l’uniforme sombre, tout comme celui de son impitoyable homme de main Jopling (Willem Dafoe) annoncent les silhouettes qui sèmeront la terreur en Europe. Ces clivages pourraient potentiellement avoir cours entre nos héros, quelques relents de condescendance et de racisme ordinaire se dessinant parfois dans l’attitude de Gustave H envers Zero (la scène où il l’invective après l’évasion). 

C’est tout le génie de Ralph Fiennes avec ce personnage, reflet des préjugés de son temps mais capable de les dépasser par sa profonde humanité. Son empathie pour ses clientes du troisième âge reflète certes son amour au passé mais détaché de toute forme d’idéologie politique, il est facile pour lui de se lier à Zero une fois qu’il l’aura estimé digne du prestige du Grand Budapest Hotel. 

Tous les héros symbolisent ainsi des êtres pas à leur place dans cette époque tirant vers la barbarie, Gustave H et Zero comme bien sûr mais aussi Agatha (Saoirse Ronan à la présence toujours aussi envoutante et fragile) dont le physique imparfait ne rentre pas dans les canons de perfection d’alors. L’alchimie entre ces êtres marginaux constitue le cœur du film, Anderson la prolongeant à travers d’autres figures comme les comparses d’évasion de Gustave H mais aussi cette sorte d’amicale des concierges qui va aider nos héros (une des séquences les plus jubilatoires du film) dans leur quête. 

Fantastic Mr Fox (2009) avait grandement fait évoluer l’esthétique de Wes Anderson, la stop-motion étant la technique idéale à sa méticulosité qui trouvait une dynamique inédite avec ce passage par l’animation. On en verrait le résultat dans le fabuleux Moonrise Kingdom (2012) où son sens du détail alternait avec des tableaux bondissant et de pures inspirations cartoons. The Grand Budapest Hotel apporte une sorte de perfection à cette approche. 

Après avoir cherché en vain en Europe un vieil hôtel abandonné issu de la période de son histoire, Anderson aura jeté son dévolu sur une galerie marchande polonaise dont l’architecture art nouveau se prêtait bien à une transformation en palace rétro. Ainsi transformé par la production, le décor luxueux est une merveille fourmillant de détail qu’il faut plusieurs visionnages à distinguer et où Anderson aura donné libre cours à sa maniaquerie avec un plaisir visible (les faux journaux contenant entre autre de vrais articles écrits par le réalisateur, le tableau obscène remplaçant celui volé par Gustave H) dans ses cadrages et sa mise en scène millimétrée. 

Les extérieurs sont embellis par des techniques oubliées à l’ère du tout numérique, la façade de l’hôtel arborant une splendide maquette dont les accès fonctionnent en stop-motion comme le téléphérique. Les environnements sont transformés à coup de matte-painting, la ville de  Görlitz (ville de l'est de l’Allemagne, frontalière avec la Pologne et la République tchèque) voyant son cadre d’autant plus stylisé et amplifié par les retouches graphiques de la direction artistique, sans parler d’autres environnements extravagant comme ce monastère en montagne. 

Les liens entre cinéma live et animation se font d’autant plus poreux quand l’action se déchaîne avec une délirante poursuite à ski en stop-motion mise en place par l’équipe de Fantastic Mr Fox. Cet aspect volontairement imparfait et désuet s’inscrit parfaitement dans le côté dépassé, hors du temps et figé du cadre du film et l’on se dit qu’Anderson aurait été le candidat idéal pour une adaptation live de Tintin (son intrigue d’espionnage en pays imaginaire lorgnant d’ailleurs sur le Hergé du Sceptre d’Otokar et sa Syldavie).

L’inspiration de Wes Anderson est multiple sur le film et illustre la nostalgie en creux sous l’aventure trépidante. Le scénario s’inspire notamment des mémoires de Stefan Zweig et la construction du récit reprend celle de certains de ces plus fameux écrits : la narration en flashback par l’intermédiaire d’un double narrateur, un figurant l’auteur et l’autre un personnage rencontré racontant son histoire évoquera donc Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ou encore la nouvelle Amok. Ici cela s’exprime par la transition allant d’une lectrice de nos jours aux confidences de l’auteur en 1985 nous rapportant le récit qui lui fut fait en 1968 pa un Zero (F. Murray Abraham) vieillissant dans un Grand Budapest Hotel désormais abandonné. 

Ce côté post-moderne emprunte également à une littérature plus récente se rapportant à cette époque comme Suite française roman posthume d’Irène Némirovsky et enfin d’une dimension cinéphile où planent les fantômes de Grand Hôtel (Edmund Goulding, 1932), The Shop Around the corner ((1940) Lubitsch évoquant le même thème d’un paradis perdu) ou  Aimez-moi ce soir (Rouben Mamoulian, 1932). Wes Anderson jongle d’ailleurs entre les formats selon les époques (1,37:1 pour les années 1930, 2.35 pour les années 1960 et en 1.85 pour l’époque contemporaine) pour apporter une facette référentielle amusante.

Tous ces éléments dessinent sous la surface ludique une forme de mélancolie sur le temps qui passe, sur le regret et les amis disparus. L’amorce de happy-end trouvera ainsi un écho plus funèbres dans les heures sombres à venir pour l’Europe (les deux scènes d’arrestations dans le train se répondant en écho et leur issue différente témoignant du changement de mentalité) mais aussi nostalgique de vieillesse et solitude quand nous reviendront au Zero amer de 1968. Le meilleur à retirer de ces aventures et douleurs passées reste donc encore la fiction, le personnage de l’écrivain (Jude Law puis Tom Wilkinson) étant essentiel tout comme la succincte partie contemporaine où l’on aperçoit la jeune lectrice de l’histoire que l’on vient de suivre. La structure vertigineuse du film se révèle donc un prolongement à la tonalité contrastée d’une des œuvres les plus ambitieuse et touchante de Wes Anderson.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Fox

lundi 24 février 2014

La Vie aquatique - The Life Aquatic with Steve Zissou, Wes Anderson (2004)

En ultime croisade vers sa destinée, l'océanographe sur le déclin Steve Zissou part à la recherche du mystérieux requin-jaguar qui a tué son vieux complice. À bord du Belafonte cohabitent ainsi sa femme, une journaliste anglaise enceinte, un équipage cosmopolite et un fils prodigue putatif...

La fascination de Wes Anderson pour le Commandant Cousteau était déjà perceptible dans des allusions dans Rushmore (1999) et plus tard dans le look du personnage de Bob Balaban dans Moonrise Kingdom (2012). Le légendaire océanographe avait même éveillé l'imagination d'un Wes Anderson encore étudiant qui lui consacra une nouvelle où il lui créait un double décalé, Steve Zissou. L'univers et les personnages entourant Zissou s'étofferont au fil des années jusqu'à ce qu'à lui consacrer un film à part entière dont il signera le scénario avec son ami Noah Baumbach.

La Vie aquatique est un prolongement idéal de La Famille Tenenbaum (2001) avec cette même illustration d'une famille dysfonctionnelle. Seulement, la chronique douce-amère du classique de 2001 a été remplacée par le film d'aventure décalé et Bill Murray prend le relai de Gene Hackman en chef de famille indigne et incarnant Steve Zissou tandis qu'Owen Wilson retrouve ce rôle de jeune homme en quête de repères et de modèle et Anjelica Huston de nouveau en matriarche blasée (le mimétisme aurait pu être plus grand encore puisque le rôle tenu par Cate Blanchet était initialement destiné à Gwyneth "Margot Tenenbaum" Paltrow). A nouveau c'est l'immaturité du "père" qui est la source du lent délitement de la famille ici lorsqu'on découvre la carrière en fort mauvaise passe de Steve Zissou. Son couple bat de l'aile, ses dernières productions ont fait un flop et il a perdu son meilleur ami lors de sa précédente expédition. C'est décidé tel le Capitaine Achab chassant Moby Dick, Zissou ira traquer le requin-jaguar qui a dévoré son ami, accompagné d'une journaliste anglaise enceinte (Cate Blanchett) et un fils dont il ignorait l'existence (Owen Wilson).

Wes Anderson multiplie les idées ludiques dans la première partie pour présenter l'environnement de Zissou. On retrouve son sens du détail et son fétichisme des objets et gadget divers dans l'illustration de l'arsenal hi-tech du Belafonte (bateau de Zissou nommé ainsi en hommage à Harry Belafonte et faisant le lien avec celui de Cousteau, le Calypso soit la musique que Belafonte contribua à populariser) et de son île privée. Tous ces éléments supposés mettre en valeur Zissou comporte toujours le petit élément décalé et cartoonesque suscitant plus l'amusement que l'admiration. Cela est en parfait accord avec l'égo surdimensionné de Zissou dont les attitudes fières sont contredites constamment par la décrépitude des fameux équipements et surtout par son incompétence manifeste où la réussite semble plutôt due à son équipe de joyeux drilles. Tout cela atteindra bien sûr des proportions hilarantes une fois l'expédition entamée, le souffle de la grande aventure tournant court très vite.

Anderson use de tous les codes des documentaires de Cousteau avec notamment la construction en chapitre consacrée à chaque étape du voyage, à chaque fois dynamité par l'envers du décor qui révèle les failles de Zissou. Capricieux, égocentrique et autoritaire, Zissou s'avère incapable de répondre à l'affection de son fils (le moment où il ne répond pas à sa demande de l'appeler papa), séducteur maladroit et jaloux avec Cate Blanchett (qui force génialement caricaturale son accent anglais) et surtout navigateur incompétent prenant toutes les mauvaises décisions. La mine triste et le regard conscient de ne plus être que l'ombre de lui-même rend pourtant le personnage de Zissou très attachant, Bill Murray affichant une présence lasse qui ne demande qu'à se déchaîner comme lorsqu'il décime une horde de pirate à lui seul (Anderson ne pouvant le mettre en valeur que sous cette forme délirante).

Evidemment les fonds-marins ne pouvaient être vus de manière réaliste par Anderson et si l'arsenal technologique de Zissou lorgne autant vers Cousteau que le Hergé du Trésor de Rackham le Rouge, la faune marine est complètement bariolée et source avant Fantastic Mr Fox (2009) des premières tentatives en stop-motion (séquences signées par Henry Selick) du réalisateur. Là encore l'absurde se dispute à la vraie poésie avec l'apparition finale du fameux requin-jaguar sur fond de Sigur Ros. Sous le délire ambiant, Anderson laisse poindre peu à peu une vraie émotion et tristesse.

Les jalousies et rancœurs retenues dans cette famille finalement comme les autres (la quête d'attention de Willem Dafoe très attachant en Klaus) et la reconstruction dans l'adversité sont magnifiquement capturées par Anderson, avec une sobriété contrebalançant l'extravagance ambiante (You might be on "B" Squad, But you're the "B" Squad leader. Don't you know me and Esteban always thought of you as our baby brother? lancé par Zissou à Klaus) entre autre lorsque la mort surgit de manière inattendue en conclusion. Un tourbillon de sentiments contrasté qu'illustre finalement bien les reprises brésiliennes de Bowie signée Seu Jorge et qui rythment le film d'une torpeur ensoleillée et mélancolique. En dépit de petit défauts (le rythme un peu brinquebalant), un des opus les plus attachant de Wes Anderson.

  
Sorti en dvd zone 2 français chez Touchstone

lundi 5 août 2013

Moonrise Kingdom - Wes Anderson (2012)


Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.

Après avoir su si bien dépeindre l’inaptitude de grands enfants au monde des adultes, Wes Anderson inverse les points de vue pour exprimer cette même idée avec ce qui est sans doute son plus beau film. Pétris de traumas et de névroses, les adultes cherchant à conserver leur innocence et une âme rêveuse sont souvent cruellement rattrapés par la réalité chez Wes Anderson. Le réalisateur retourne ainsi aux sources de cette candeur avec ce Moonrise Kingdom bercé de ce parfum d’enfance à travers la romance de son couple juvénile.

Dès la magistrale scène d’ouverture, enfance et âge adulte s’entrecroisent avec ses suites de travelling et de mouvements de caméras verticaux traversant cette demeure semblable à une maison de poupée tandis que la bande-son illustre ce délicat équilibre entre ludique (l’initiation aux instruments d’orchestre de l’extrait de The Young Person's Guide to the Orchestra de Benjamin Britten) et parfum tragique avec le pesant thème de Purcell ainsi décortiqué.  

Le fait de situer l’intrigue sur une île et en 1965 illustre la volonté d’Anderson de créer une sorte de monde magique et désuet hors du temps, autant dans la passion naïve de ses héros que dans la société stricte où ils vivent. Suzy (Kara Hayward) et Sam (Jared Gilman) sont les dignes petits frères et sœurs de la Margot (Gwyneth Paltrow) de La Famille Tennenbaum (2001). 

Tous deux sont trop anormaux, rêveurs et créatifs, hors des moules bien établis et étrangers dans leur propre famille quand ils ne sont tous simplement pas orphelin comme Sam. Face leur excentricité, ils ne rencontreront que l’incompréhension (Suzy découvrant l’ouvrage sur les enfants perturbés que consultent ses parents, la famille d’accueil refusant de reprendre Sam et une action sociale n’ayant que la répression des électrochocs à proposer) et c’est tout naturellement nos deux asociaux vont se reconnaître et tomber amoureux lors d’une scène de coup de foudre d’un charme confondant. Leurs but maintenant, s’offrir un moment intime et inoubliable loin de ce monde qui n’a jamais su les comprendre. 

Tout cela est progressivement dévoilé dans une remarquable introduction où nous est présentée de manière décalée cet univers trop organisé, trop étriqué (le camp de scouts et son travelling accompagnant l’inspection du chef Edward Norton homme enfant typique de Wes Anderson) tandis que Sam et Suzy se découvrent et s’aiment en pérégrinant à travers la nature jusqu’à trouver leur havre de paix, à l’autre bout de l’île, cette fameuse plage oubliée « Goulet de marée au mile 3.25 » qu’ils vont rebaptiser Moonrise Kingdom. Wes Anderson trouve le ton idéal pour nous attacher à ces enfants et leur romance. 

Le décalage est constant entre leurs traits enfantins et une détermination toute adulte, leur bizarrerie et amour l’un pour l’autre leur confèrent une distance sur le monde à travers un cocon et une communion qu’ils ne souhaitent pas voir brisés. La découverte des premiers émois sur la plage est ainsi une petite merveille, la passion est authentique tout en ajoutant toujours la petit touche amusée nous rappelant le jeune âge des amoureux (Suzy s’excusant et déclarant que sa poitrine est amenée à pousser).  

Les deux acteurs sont parfaits, faisant preuve d’une conviction sans faille où Anderson n’en fait pas des adultes dans des corps d’enfants mais des amoureux sûrs de leurs sentiments. Le réalisateur en fait des enfants ordinaires aux visages poupins tout en les caractérisant avec son sens inné du détail qui en fait de véritables petites icônes. La tenue de scout de Sam, la pipe qu’il fume avec assurance joue de ce côté acidulé tout comme la robe rose de Suzy, l'ombre à paupière turquoise lui servant de maquillage et ses jumelles qui la quitte jamais.

Cette facette joue autant pour dépeindre leur monde intérieur (les livres que lit Suzy dont les couvertures et les passages furent spécifiquement créés pour le film) que pour magnifier leurs scène communes : la photo et le zoom façon scopitone avant leur plongeon dans le lac, le travelling qui les suit se prélassant sur la plage ou encore l’irruption fort à propos de Françoise Hardy et son Temps de l’amour.

Les adultes s’étant perdu en chemin et ayant renoncés à tout offre un contrepoint cruel à cette délicieuse romance. Le couple légitime Bill Murray/Frances McDormand n’a plus que des questions professionnelles à échanger dans le silence de leur chambre à coucher et celui illégitime entre Bruce Willis et Frances McDormand illustre ce même renoncement à travers des échanges ternes et sans passion. Jamais Suzy et Sam n’abandonneront ainsi leurs rêves et même après avoir été capturés relanceront la course poursuite pour ne jamais être séparé. 

Wes Anderson laisse définitivement le rêve contaminer son film dans la dernière partie et on ressent l’influence énorme qu’a eue son échappée dans l’animation avec Fantastic Mr Fox (2009). L’esthétique de Moonrise Kingdom semble en effet tout droit sortie d’un livre d’enfant à la Roald Dahl justement , le peu de raccords et les mouvements de caméra semblant constamment comme balayer les illustrations d’une page à l’autre. La palette de couleurs à dominante jaune et verte et la photo teintée de  Robert D. Yeoman ajoutent à cette dimension rêvée et onirique.   

Nous sommes dans la grande aventure désuète à la Enid Blyton et revenu au temps de la Bibliothèque Rose pour des péripéties de plus en plus extravagantes. La foudre, la tempête et les flots ne pourront pas séparer Suzy et Sam, pas même un antagoniste rouquin malveillant (rappelant le Rat de Fantastic Mr Fox dans sa fonction dans le récit) et c’est l’adulte le plus conscient de ce qu’il a perdu (Bruce Willis merveilleux de vulnérabilité, son meilleur rôle récent) qui saura résoudre le conflit dans une merveille de final alternant mélodrame et imagerie cartoonesque. 

L’épilogue sobre et toujours aussi romantique laissera au spectateur un sourire béat tout en distillant un sentiment nostalgique sur un fondu enchaîné entre une peinture puis la vraie plage du Moonrise Kingdom. Les révolutions culturelles à venir feront de la singularité de nos amoureux un atout, mais ce doux parfum d’innocence de leurs aventures de l’été 1965 restera elle indélébile. Certainement le plus beau film de 2012 et le chef d’œuvre de Wes Anderson.



Sorti en dvd zone 2 et en blu ray chez Studio Canal

mardi 25 juin 2013

La Famille Tenenbaum - The Royal Tenenbaums, Wes Anderson (2001)


Dans la famille Tenenbaum, les enfants se sont vite révélés des surdoués. A douze ans à peine, Chas était déjà un maître de la finance, Margot un génie de l'écriture, et Richie une étoile montante du tennis. Mais, un jour, Royal et Etheline, les parents, se séparent. Vingt ans plus tard, le père écume les palaces, Chas essaie d'élever seul ses fils après la mort de sa femme. Margot, dépressive, a épousé un psy et Richie court le monde depuis qu'il a craqué lors d'un match. Un gâchis dont Royal semble être le seul responsable. Mais le voilà de retour, décidé à se faire pardonner.

Après l'attachant galop d'essai de Bottle Rocket (1996) et la révélation critique de Rushmore (1999), Wes Anderson signait son premier classique avec ce joyau qu'est La Famille Tenenbaum. Le côté brouillon de Bottle Rocket et le fil ténu pas encore complètement maîtrisé entre émotion et sophistication de Rushmore, tout cela se voit corrigé dans ce troisième film parfait qui magnifie les qualités entrevues dans les deux premières réalisations d'Anderson. Les héros de Wes Anderson sont le plus souvent des enfants comme coincés dans le corps et les contraintes de la vie adulte (le récent Moonrise Kingdom inversant le propos avec son couple juvénile à passion précoce), conservant une âme immature et rêveuse les empêchant d'affronter le monde réel.

Cette thématique s'inscrit ici dans un drame familial où une fêlure initiale brise l'élan des jeunes enfants surdoués de la famille Tenenbaum. Chas (Ben Stiller) est un génie précoce de la finance, Margot (Gwyneth Paltrow) un prodige de la littérature et Richie (Luke Wilson) un champion de tennis en herbe. Royal Tenenbaum (Gene Hackman) père et mari indigne va par l'incompréhension, la maladresse et le désintérêt qu'il leur porte s'aliéner l'affection de ses trois enfants en quittant le foyer.

 Anderson expose d'ailleurs toute la destinée des Tenenbaum comme un conte de fée inversé dans son ouverture, la narration décalée en voix off (par Alec Baldwin) et l'imagerie bariolée du réalisateur est là pour servir un récit particulièrement triste dans les déconvenues des trois enfants: Margot, enfant adoptée ne se sentant pas légitime au regard de son père, Richie et son amour coupable pour sa sœur adoptive et Chas dont le sentiment d'insécurité se prolonge à l'âge adulte avec le deuil de sa femme.

Cette esthétique rattachée à chaque personnage et son univers constitue ainsi autant une manière de les figer en tant que les icônes qu'ils furent que d'illustrer la prison mentale, le blocage psychologique qui les empêche d'avancer. Le sens du détail d'Anderson sur les objets et les vêtements se mêle ainsi à la photogénie de son casting exprimant ses fêlures avec le dialogue comme rare ponctuation de ce qui passe grandement par la seule image.

Gwyneth Paltrow, ses allures sophistiquées, son manteau de fourrure et son regard perdu est une inoubliable Margot Tenenbaum. Luke Wilson cache les sentiments coupables qui l'agitent derrière une barbe épaisse, lunettes noires et bandeau de tennis tandis que l'anxiété de Ben Stiller se répercute dans son survêtement criard rouge. Le monde des enfants est secret et caché sous ces artifices (à l'image de l'existence par procuration du voisin admiratif que n'a jamais cessé d'être le personnage d'Owen Wilson) tandis que les "adultes" sont des livres ouvert à l'image du père roublard mais attachant campé par Gene Hackman ou du couple charmant formé par Anjelica Huston et Danny Glover.

Sous la maîtrise apparente, Anderson laisse habilement respirer son récit, l'argument de départ (Hackman simulant la maladie pour reconquérir sa famille) étant rapidement éventé pour laisser s'épancher les personnages. Cela peut se faire dans le ludisme le plus charmant (Hackman partant en virée canailles avec ses petits-fils), des moments de grâce muette comme seul Anderson peut créer (la descente de bus de Margot sous le regard émerveillé de Richie) et l'émotion et la détresse la plus poignante où Luke Wilson emporte la mise magnifiquement avec son craquage en plein match de tennis ou sa tentative de suicide sur fond d'Eliott Smith.

C'est en faisant glisser les masques, les rôles où chacun est figé depuis de trop longue années que la famille pourra se reconstruire, Anderson figurant une nouvelle fois cela par l'image avec cet étouffant cadre de maison de poupée s'aérant progressivement (le retour de l'oiseau de Richie quasi le premier vrai plan large extérieur du film), l'optique s'étendant aux comportements des personnages lors de très beaux moments comme l'échange sous la tente entre Gwyneth Paltrow et Luke Wilson s'avouant enfin leurs sentiments.

Plus que pour surligner froidement les évènements, la voix off émeut enfin aussi en dépeignant le dernier échange entre Chas et son père. D'une justesse constante (quel dommage tout de même de ne plus revoir Gene Hackman au cinéma malgré son grand âge désormais), un des meilleurs Anderson qui sous ses bibelots et son univers suranné sait faire vibrer la corde sensible comme personne.

Sorti en dvd zone 2 français chez Buena Vista

mercredi 28 avril 2010

Le Golf en folie - Caddyshack, Harlod Ramis (1980)


Premier film de Harold Ramis où on ressent encore grandement l'influence de son passif d'amuseur télé mais sans le cadre qu'avait pu lui imposer John Landis sur American College dont il a écrit le scénario. Donc là malgré un fond vraiment intéressant (lutte des classe dans un club de golf, apisration à un meilleur avenir d'un jeune caddie joué par Michael O'Keefe, opposition entre nantis oisif et nouveau riches grande gueule investissant le golf) c'est assez bancal niveau rythme et moyennement palpitant, Un jour sans fin ou Ma femme mes doubles et moi sont encore loin.

Par contre pour ce qui est du gag immédiat, de l'humour bête et méchant ou non sensique c'est un pur régal. Dans un rôle très secondaire de gardien Bill Murray débutant vole quasiment la vedette à tout le monde. Envolée philosophique incompréhensible, dialogues salaces envers les golfeuses du 3e âge qu'il reluque et surtout un terrible duel digne de Bip Bip et Coyotte avec un rongeur dévastant le gazon du golf, c'est un véritable festival de grand n'importe quoi que nous offre Bill Murray.

Le reste du casting n'est pas en reste avec un Chevy Chase en golfeur "zen" et séducteur et un Rodney Dangerfield à hurler en juif flambeur adepte de la réplique assassine. Ramis orchestre quelques gags parodiques d'anthologie tel ce vieux golfeur touché par la grâce qui réussit des coups impossible avec une bande son reprenant la musique des Dix Commandements de Cecil B. Demille ou encore plus bas du front la terreur causé par un étron flottant dans une piscine accompagné du thème des Dents de la Mer .

Bref très inégal mais néanmoins prometteur pour la suite, on rit bien fort de bout en bout et c'est bien là l'essentiel. Ca fait bien plaisir à revoir vu la chute de la carrière de Ramis ces dernières années.

Trouvable facilement en dvd zone 2