Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Charles Laughton. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Charles Laughton. Afficher tous les articles

mardi 5 mars 2019

Chaussure à son pied - Hobson's Choice, David Lean (1954)


Fin du XIXe siècle, en Angleterre, Henry Hobson est le patron et propriétaire d'une boutique de chaussures, et y travaille avec ses trois filles. Usé par les années et meurtri par la perte de sa femme, il fréquente de plus en plus assidument le pub au détriment de son échoppe. Après s'être vu refuser la dot qu'elle lui demandait, l’aînée de ses filles se révolte contre son père et entame une relation avec l’un des employés de ce dernier. Elle projette alors d'ouvrir un commerce concurrent.

Sous ses airs de comédie rétro guillerette, Hobson’s Choice condense nombre de thématiques majeures de David Lean. Les figures féminines contraintes traversent ainsi la filmographie du réalisateur, subissant ou défiant les entraves sociales et politiques de mondes figés avec la Clélia Johnson de Brève Rencontre (1945), Ann Todd dans Madeleine (1950), Katharine Hepburn et Vacances à Venise (1955), Julie Christie pour Docteur Jivago (1965) ou encore Sarah Miles dans La Fille de Ryan (1970). On retrouve cela dans La Route des Indes (1984) où s’ajoute un contexte de clivage de classe et racial. Avant l’emphase des superproductions à venir, ces questionnements s’expriment pour la dernière fois dans un cadre spécifiquement anglais avec Hobson’s Choice. L’Angleterre Victorienne d’Hobson’s Choice montre ses inégalités sociales et son machisme à travers le personnage outrancier et bouffon d’Henry Hobson (Charles Laughton), boutiquier prospère. Les deux premières scènes montrent ainsi dans une veine rieuse une tyrannie bien présente. 


Son retour au foyer fin saoul et raccompagné par sa fille aînée Maggie (Brenda De Banzie) jusqu’à sa chambre montre l’inconséquence du personnage. Son statut de patriarche et plus particulièrement d’homme excuse ses errements, que ses trois filles soumises n’osent réellement lui reprocher dans la séquence matinale qui suit. Comme se plait à le souligner Hobson dans ses tirades misogynes, la femme est un boulet domestique nécessaire dont il faut s’accommoder en tant qu’épouse, et dont il faut se délester en tant que fille. L’emprise de cet ogresque géniteur ne peut donc être levée que par le mariage pour les filles d’Hobson, mais elles restent dépendante de son bon vouloir dans le choix du prétendant et surtout de sa pingrerie dans son refus de donner une dot. Les cadettes Alice (Daphne Anderson) et Vicky (Prunella Scales) sont ainsi autorisées à se marier mais cette toute puissance paternelle maintient ce sentiment de dépendance.

Les exclus de ce « système » vont en surmonter les travers par leurs capacités et intelligence. Maggie la vieille fille travailleuse n’est pas incluse par Hobson dans le « deal » de mariage, mais saura aisément se passer de son autorisation pour trouver un époux. Moins frivole et coquette que ses sœurs, Maggie est pourtant bien celle qui contribue à la pérennité de la boutique de chaussure – remarquable moment où elle oblige un fiancé en visite discrète à repartir en ayant acheté une nouvelle paire de chaussure. L’autre artisan (dans tous les sens du terme) de cette réussite commerciale est Willie Mossop (John Mills), l’ouvrier qui fabrique les remarquables modèles de chaussure. Tous comme leur sexe relègue les femmes dans une position de soumission logique, la basse extraction de Willie le condamne également à une vie de servitude malgré ses talents. L’alliance des deux supposés inférieurs va donc les faire transcender les  injustices du monde qui les entoure. Maggie connaissant ses aptitudes doit à son tour faire prendre conscience à Mossop de son talent, le sens des affaires de l’une et l’artisanat brillant de l’autre étant prometteur. C’est une association plutôt qu’un couple que constituent ainsi Maggie et Willie, créant un amusant décalage dans toutes les étapes de leur union. 

Maggie déroule avec malice les termes du « contrat » à son homme médusé et contraint de l’accepter. L’amour de Maggie s’exprime par ce volontarisme et la confiance qu’elle place en Willie pour la libérer. Les sentiments de ce dernier se révèleront également par l’éveil provoqué sur sa propre valeur, que David Lean saisit dans un magnifique gros plan où il écoute émerveillé Maggie faire ses louanges en l’arrachant à une liaison médiocre. La nécessité et les sentiments se confondent alors pour l’accomplissement des personnages. Brenda de Banzie gagne progressivement dans son allure et ses attitudes une féminité épanouie qui ne représente plus un poids tandis que John Mills abandonne ses airs ahuris pour s’affirmer en tant qu’homme. L’ascension des personnages passe donc autant par le stratagème que par une union qui gagne en sincérité, ou, mieux qui ose enfin l’exprimer. La gêne respectueuse demeure jusqu’à une nuit de noce laborieusement amenée, mais dont l’intimité nouvelle déploie une proximité spirituelle et physique à travers les regards tendres qui ne se dissimulent plus, des gestes attentionnés délestés d’appréhensions. David Lean use aussi brillamment de la gestion de l’espace pour scruter l’affirmation et la personnalité de son couple. 

Maggie dans le cadre du magasin est à la fois celle qu’on ignore, située à la droite de l’entrée, mais aussi le cerveau des lieux qui se révèle par des panoramiques l’introduisant dans l’image. La métaphore est encore plus simple pour Willie qui s’échappent peu à peu du sous-sol du magasin et de son statut subalterne. C’est notion de dominant/dominé passe totalement par cette imagerie de hauteur notamment pour Hobson lorsqu’il surplombe une de ses filles l’aidant à se chausser au début du film. Ce seront au tour des autres de descendre, de s’abaisser quand Maggie et Willie entameront leur élévation. Les sœurs de Maggie sont forcées de descendre avec leurs fiancés dans sa nouvelle boutique (leur propre mariage passant par le respect pour Willie) et symboliquement Hobson après une énième beuverie chute lourdement dans une réserve – les conséquences de cet évènement concrétisant la perte de sa toute-puissance. David Lean fait preuve d’un romanesque sautillant où la comédie - genre peu mais brillamment fréquenté par le réalisateur dans L’Esprit s’amuse (1945) et Heureux mortels (1944) – expriment avec autant de force nombre de motifs majeur de son œuvre.

 Sorti en BR et dvd zone 2 français chez Tamasa

samedi 25 août 2018

La Reine vierge - Young Bess, George Sidney (1953)

En 1558, Élisabeth Ire devient reine d’Angleterre. Mme Ashley, sa gouvernante, et M. Parry, son intendant, se souviennent des joies et des peines qui ont jalonné sa jeunesse… En 1536, Henri VIII fait exécuter sa femme Anne Boleyn et écarte sa fille Élisabeth, surnommée Bess, de la cour royale. Après s’être marié trois fois, Henri épouse Catherine Parr, nouvelle reine auprès de qui Bess, rentrée en grâce, trouve sympathie et soutien. De forte personnalité, Bess s’affirme et surprend son père. Elle tombe amoureuse de Thomas Seymour, amiral de la flotte anglaise et homme de confiance du roi.

Young Bess est une évocation romancée de la future reine Elisabeth dans une flamboyante vision hollywoodienne. Le film adapte le roman éponyme de Margaret Irwin dont la MGM acquit les droits en 1945 en envisageant une toute jeune Elisabeth Taylor dans le rôle-titre, puis Deborah Kerr qui jouera finalement Catherine Parr quelques années plus tard quand la production sera enfin lancée. C'est finalement Jean Simmons (teinte en rousse) qui remporte la mise, entraînant dans son sillage son époux Stewart Granger qui jouera Thomas Seymour. L'histoire forge le caractère inflexible en construction d'Elisabeth à travers l'observation de la cour mais aussi de sa romance avec Thomas Seymour. On observe ainsi avec un effroi mêlé d'amusement de l'alternance d'exil et de retour en grâce d'Elisabeth enfant au gré de la durée de vie des épouses de l'orageux souverain Henry VIII.

Cela commence au berceau avec l'exécution de sa mère Anne Boleyn, George Sidney jouant du motif de répétition en rejouant les même séquences d'arrivée à la cours et de retour à Hartley. Charles Laughton retrouve le rôle qui lui apporta la gloire vingt ans plus dans La Vie Privée 'Henry VIII (1933, Alexander Korda) et renoue avec cette présence truculente et ogresque. La frontière entre la convivialité bourrue et l'autoritarisme n'est jamais loin, notamment dans le geste affectueux de caresser le cou de ses épouses présage de la décapitation future qu'orchestre Sidney dans un cruel raccord. Le répondant d'Elisabeth face à ce père imposant offre donc quelques séquences plaisant où le tyrannique souverain reconnaît bien là son sang dans ce tempérament orageux.

La grandeur de l'Angleterre sera cependant vue par Elisabeth à travers le regard amoureux qu'elle porte sur Thomas Seymour, amiral de la flotte anglaise. Le film est relativement respectueux de l'Histoire dans les grandes lignes (y compris la fragilité de l'éphémère jeune héritier Edward brièvement évoquée) si ce n'est la caractérisation romanesque loin de la réalité. Thomas Seymour devient donc un héros tragique au centre du triangle amoureux entre son épouse digne Catherine Parr (Deborah Kerr) et la jeune Elisabeth, les sentiments de celle-ci restant contenus. Thomas Seymour sert donc autant d'éveil sentimental que de mentor politique façonnant la détermination d'Elisabeth, certains rebondissement jouant des deux aspects comme lorsqu'il s'agace de la voir promise à un prince étranger. Dans la réalité cette séduction de Seymour était purement ambitieuse et intéressée, la promiscuité après la mort d'Henry VIII amenant des situations gênantes qui deviennent candides passée à la moulinette hollywoodienne. La bonne idée c'est de faire de cette réalité des rumeurs qui menace le couple Seymour/Elisabeth, le sort de Seymour devenant une tragédie par la fiction - sans parler d'une ellipse suspecte qui remets en cause l'idée de reine vierge.

George Sidney maître du raffinement et du faste MGM dans ses films historiques (Les Trois Mousquetaires (1948), Scaramouche (1952) comme ses comédies musicales (Show Boat (1951) Ziegfeld Follies (1946) Escale à Hollywood (1945)) tisse un écrin somptueux qui conserve néanmoins une dimension intimiste. Les mattes-paintings somptueux d'extérieurs (les arrivées et départ d'Hartley) alterne avec la grandiloquence de la cour que ce soit dans le décor ou l'emphase que la photo et/ou l'arrière-plan amène aux moments romantiques pourtant plus feutrés. Jean Simmons est parfaite entre vulnérabilité et le maintien de la souveraine en devenir, le film alterne les moments de pure éloquence exaltée (malheur à celui qui dira du mal de sa mère Anne Boleyn) avec d'autres où Sidney instaure par l'image sa facette royale qui en impose aux interlocuteurs. C'est particulièrement vrai sur la fin avec cette ombre qui écrase littéralement la vile Anne Seymour (Kathleen Byron) puis ce plan final (presque un tableau filmée) où la jeune fille disparait pour laisser s'avancer la reine.

 Sorti en dvd zone 1 (mais disque multizones) Warner Archives sans sous-titres

mardi 5 décembre 2017

Le Procès Paradine - The Paradine Case, Alfred Hitchcock (1947)

L'avocat Anthony Keane est chargé de la défense de Mrs. Paradine, qui est accusée d'avoir assassiné son riche mari aveugle. Fasciné par la beauté de sa cliente, il se laisse aisément persuader de son innocence, d'autant plus qu'il ne tarde pas à s'amouracher d'elle, bien que marié lui-même avec une femme présentant toutes les qualités.

Le Procès Parradine est le dernier film d’Hitchcock réalisé pour le compte du producteur David O. Selznick. Ce dernier qui avait invité et fait faire ses premiers à Hollywood à Hitchcock qui passait de la totale liberté de sa période anglaise à l’interventionnisme du nabab hollywoodien. La fantaisie et l’inventivité d’Hitchcock allait ainsi se confronter à la rigueur d’O. Selznick avec le somptueux mélodrame gothique Rebecca (1940) et l’inventif mais plus mineur La Maison du Docteur Edwardes (1945). Entretemps Hitchcock aura su appréhender le système hollywoodien et s’épanouir hors du giron de son « parrain » en signant notamment Lifeboat (1944) pour la Fox et surtout Les Enchaînés (1946) dont la pré-production fut financé par O.Selznick contraint de revendre le projet à la RKO pour combler les dépassements de Duel au soleil (1947). Le Procès Parradine est donc leur dernière collaboration commune, O.Selznick échouant à faire signer un nouveau contrat à Hitchcock désormais émancipé. Les frustrations s’amoncèlent donc une nouvelle fois pour le réalisateur un sujet imposé et écrit par Selznick dans sa première mouture - adapté d’un roman de Robert Smythe Hichens – avant d’être remanié par Alma Reville, Ben Hecht et James Bridie. Il en va de même pour le casting où celui envisagé par Hitchcock (Laurence Olivier (Anthony Keane), Greta Garbo (Anna Paradine) et Robert Newton (André Latour)) est remplacé par des stars où espoirs potentiel sous contrat chez O.Selznick avec Gregory Peck, Allida Valli et Ann Todd. Le film constitue donc un Hitchcock assez mineur et pas particulièrement palpitant dans sa trame judiciaire. Il trouve pourtant un vrai intérêt par les trouvailles formelles et les parallèles intéressants avec d’autres œuvres du Maître du Suspense.

Le premier élément frappant est la façon dont Le Procès Parradine semble constitue le pendant inversé de Rebecca. Le personnage-titre de ce film brillait par son absence physique (puisqu’étant décédé) tout en imprégnant tous les personnages marqués par son souvenir, en hantant tous les oppressants décors symboles de son aura maléfique. Sa présence invisible empêchait Joan Fontaine de s’approprier son nouveau foyer et son époux, le surnaturel sous-jacent contrebalançant avec une obsession plus psychanalytique à travers la gouvernante Mrs Danvers. Dans Le Procès Parradine, l’accusée Mrs Parradine (Allida Valli) semble être l’incarnation vivante de Rebecca (son allure correspondant au portrait peint vu d’elle dans le film et au semblant de description du livre de Daphné Du Maurier) et plutôt que de les laisser deviner, Hitchcock donne à voir son influence et sa séduction néfaste envers ceux qui daignent l’approcher. La dualité blonde/brune, ténèbres/lumières et vice/vertu s’illustre dans le triangle amoureux avec l’avocat Kean déchiré entre son épouse Gay (Ann Todd) et Mrs Parradine. 

Nous découvrons Mrs Parradine en ouverture dans les clairs/obscurs de sa demeure où elle joue du piano en robe noire, la fascination et le mystère qu’elle dégage s’amorçant dans un mouvement de caméra saisissant un visage faussement paisible et troublé par un regard incertain entre bonté et folie. A l’inverse Gay apparait dans un décor domestique lumineux au blanc dominant à l’image de sa blondeur « pure » et ses tenues blanches. L’érotisme, le désir et la manipulation irriguent les rencontres pourtant chastes de Keane et Mrs Parradine en prison quand la tendresse du couple Keane/Gay parait bien timorée alors que plus tactile. Hitchcock renoue d’ailleurs avec l’obsession amoureuse purement formelle de Rebecca le temps d’une scène magnifique où Kean visite la maison de campagne des Parradine et se trouve comme hypnotisé dans la chambre de Mrs Parradine dont la personnalité inonde les lieux. 

 Il est dommage que l’interprétation inégale et les péripéties laborieuses gâchent cette approche. La raideur et la distinction anglaise d’un Laurence Olivier aurait rendu la bascule vers un désir fiévreux bien plus significatif qu’avec le trop propre sur lui Gregory Peck, plus intéressant dans la faillite finale de son personnage dans les scènes de procès. De même Hitchcock ne semble pas avoir un grand intérêt pour Ann Todd, pendant trop tiède à la présence envoutante d’Allida Valli qui suscite tout son intérêt. Cela casse d’ailleurs l’intéressant parallèle entre le couple Gregory Peck/Ann Todd et son possible futur qu’incarne celui de Charles Laughton/Ethel Barrymore, la bienveillance de Barrymore ne pouvant plus rien pour le nihilisme amer de Laughton. 

La prestation de celui-ci est toutefois l’occasion d’une critique en filigrane de de la corruption de cette haute société anglaise bouffie de sa supposé supériorité, notamment lors de la scène où il tentera de séduire Ann Todd. C’est donc des personnages ambigus plutôt que des «gentils » que naîtra l’émotion. La connexion entre Mrs Parradine et le valet André Latour (Louis Jourdan dans son premier rôle hollywoodien) se ressent ainsi par la seule mise en scène avec ce panoramique où Allida Valli semble comme deviner la présence de Jourdan en arrière-plan lors de son arrivée dans la salle d’audience. 

C’est là que la tragédie se noue par la réalisation inventive d’Hitchcock avec ses plongées, ses mouvements où alternent l’expression de la présence hiératique et domination de Mrs Parradine, la peur de Gay en spectatrice discrète voyant son époux perdre pied. Les plans rapprochés servent à saisir les âmes en perdition, que ce soit un Gregory Peck dépassé, Louis Jourdan et ses désirs contradictoire ou l’observateur goguenard de la douleur des autres qu’est Charles Laughton. Mais c’est surtout Allida Valli maudissant de sa haine et son mépris Gregory Peck qui marque durablement, la photo de Louis Garmes jouant parfaitement du contraste de sa robe noire et de la pâleur de son visage, le tourment et la passion dans une même image ambiguë. C’est réellement là la vraie conclusion du film plutôt que le double épilogue final avec des figures qui n’auront jamais su réellement nous intéresser. 

Sorti en Bluray chez Carlotta

samedi 1 août 2015

L'Extravagant Mr Ruggles - Ruggles of Red Gap, Leo McCarey (1935)

Paris en 1908. Ruggles est le valet de chambre anglais du comte de Burnstead. Lors d'une soirée arrosée, le comte joue au poker avec un couple d'américains et « perd » Ruggles. Le valet se voit bien malgré lui obligé de suivre les Floud, ses nouveaux patrons, aux États-Unis. Après le choc des cultures, il va prendre goût à l'égalité des conditions que lui propose la société américaine.

L'Extravagant Mr Ruggles constitue le premier grand film de Leo McCarey, celui où son génie comique s’entremêlera habilement à une fable sociale à la Capra. McCarey, passé à la réalisation en 1929 avait déjà remporté plusieurs succès commerciaux mais où il était le plus souvent l’illustrateur en retrait de personnalités comiques hautes en couleur : les Marx Brothers dans Soupe au canard (1933), W.C. Fields pour 'Six of a kind (1934), Mae West sur Ce n’est pas un péché (1934) ou encore Harold Lloyd sur Soupe au lait (1936). L'Extravagant Mr Ruggles mélange ainsi l’énergie comique et la veine dramatique engagée qui fera le sel des réussites à venir. Le film est la troisième adaptation du roman éponyme de Harry Leon Wilson parut en 1915 après celles muettes de 1918 et 1923.

Dans les premières œuvres de McCarey, l’énergie naissait d’un mélange habile entre l’humour, l’émotion et le monstrueux à travers les personnalités comiques mises en scène (on peut ajouter Laurel et Hardy à celles précitées qui travaillèrent avec le réalisateur). Le facteur émotion parvient à s’ajouter harmonieusement pour la première fois avec L'Extravagant Mr Ruggles car ce croisement sert l’histoire et non plus une vedette à mettre en valeur qui vampiriserait le récit. Mr Ruggles (Charles Laughton) valet de chambre dévoué auprès du comte Burnstead (Roland Young) depuis des générations a la surprise de découvrir que son maître l’a joué et perdu au cours d’une partie de poker arrosée. 

Les gagnants ? Effie (Mary Boland) et Egbert Floud (Charles Ruggles, truculent) un couple de nouveau riche américain, l’épouse très snob souhaitant inculquer un semblant de bonnes manières à son mari au contact du valet. Le film se divise en deux parties, la première étant située en Europe, à Paris. McCarey y joue donc de l’opposition entre les rustres américains et la sophistication du Vieux Continent. Là encore on jouera sur cet équilibre entre monstruosité et tendresse.

Egbert est ainsi une quasi caricature de « hillbilly » avec ses costumes criards à carreau, sa moustache épaisse et son timbre de voix vociférant, le summum étant atteint lorsqu’il croise un ami de sa ville en plein Paris et de joie se met à hurler divers cris d’animaux). Effie dans ses tentatives de respectabilités est tout aussi ridicule, minaudant et plaçant un mot de français d’un air pincé dès qu’elle le peut. Ruggles est rapidement dépassé mais il ne le sait pas encore, il aura plus à apprendre de ses nouveaux maîtres péquenauds que l’inverse. Egbert n’a que faire de l’étiquette et traite Ruggles en égal, ce dernier se déridant peu à peu et c’est par le gag que cela se manifestera d’abord à la suite d’une cuite mémorable. Charles Laughton offre un contraste parfait entre son attitude rigide et son visage rondouillard ne demandant qu’à se montrer plus jovial et lorsqu’il lâche prise pour la première fois sous l’emprise de l’alcool on jubile de voir l’armure se fissurer. 

La seconde partie se déroulera dans le « Nouveau Monde » en Amérique et plus précisément dans la petite ville de Red Gap. Le rigorisme et l’opposition de classe a certes perdurée à travers quelques personnages guindé comme l’infâme Belknap-Jackson (Lucien Littlefield) mais cette terre sera celle de l’émancipation pour Ruggles. L’accueil viril, tendre et chaleureux des locaux le traitant comme leur égal vont lui faire prendre conscience que lui aussi est « quelqu’un ». La dévotion et l’oubli de soi du valet peut laisser place aux aspirations de l’homme (notamments ses amours alors que cet effacement le rendait asexué au départ) dans ce monde de tous les possibles, l’Amérique. McCarey amène cet éveil avec énergie et spontanéité, ce sentiment d’appartenance se traduisant en deux scènes magistrales. 

D’abord celle où les locaux s’interrogent sur la nature du discours de Lincoln sur l’égalité lors de la bataille de Gettysburg pour appuyer la conviction de Ruggles. La caméra traverse l’ensemble du bar sans qu’aucun des américains natif ne sache le contenu du discours et c’est Ruggles (comme souvent c’est l’étranger reconnaissant à sa terre d’accueil qui en connaît le mieux l’histoire) qui va le déclamer avec solennité magnifiquement servi par le timbre habité de Charles Laughton. La seconde manifestation d’indépendance interviendra lors du final où pris de haut une fois de trop par Belknap-Jackson, Ruggles va se rebiffer avec énergie. Le domestique n’est plus et les dogmes de la vieille Europe avec, c’est un américain libre de sa destinée. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Bac Films 

lundi 15 octobre 2012

Rembrandt - Alexander Korda (1936)


Trois ans après La Vie privée d'Henry VIII son premier grand succès dans l'industrie cinéma anglaise , Alexander Korda s'associait à nouveau à Charles Laughton pour signer une seconde fresque historique. Plus précisément, il s'agit ici d'un biopic où Charles Laughton donc l'illustre peintre. Korda propose ici un portrait désenchanté et romantique de Rembrandt au parti pris assez étonnant : si ce n'est au détour d'une scène où il est conspué pour son art étrange, on ne verra pratiquement aucun tableau. La personnalité du peintre imprègne pourtant l'ensemble du film et Korda la soulignera principalement par la grâce de son script et de l'interprétation magistrale de Charles Laughton.

Une large part de l'œuvre de Rembrandt est consacrée à l'illustration des membres de sa famille et notamment les nombreux portrait qu'il tira de ses compagnes Saskia et Hendrickje. La scène d'ouverture montre dans un dramatique montage alterné cet attachement à sa première épouse Saskia pour laquelle il exprimera son amour dans une magnifique tirade à ses compagnons et parallèlement la perte de ce modèle aimé succombant à la maladie. Brisé par cette perte Rembrandt dépressif peut ainsi céder à ses démons et explorer une part plus sombre de son art.

Le scénario introduit ainsi à chaque drame et rebondissement de la vie de l'artiste une facette supplémentaire de ses motifs connus, la seconde étant ici son attrait pour les visages marqués, usés par les vicissitudes de la vie dont il parviendrait à capturer la bonté et l'humanité par son regard unique. Une nouvelle fois une scène explicite bien cette approche avec un Rembrandt qui bien que voyant venir les premières difficultés financières livre une commande importante comme il la voit réellement avec cette peinture de la Garde Civile présentée dans toute la laideur d'âme que ces membres lui inspire tandis que parallèlement il ira chercher un mendiant dans la rue pour en faire un roi déchu sur sa toile.

 Le procédé pourrait sembler lourd mais est si bien lié à la progression dramatique de l'ensemble que ce n'est jamais le cas, Korda sachant faire preuve de plus de finesse comme lors des nombreuses tirades biblique qu'entonne Rembrandt et faisant écho à ses peintures en appelant à l'iconographie religieuse et mythologique. De même la séquence de retour à la campagne, la vue des hommes au travail ainsi que l'altercation amusante avec des paysans rappellera à nouveau les toiles du maître dépeignant les milieux populaires.

C'est principalement quand il joue sur le registre de la pure émotion que Korda exploite le mieux cette idée tel le lien qui se noue puis se défait à travers les scènes de rencontre puis de cruelle séparation entre Rembrandt et sa seconde épouse Hendrickje Stoffels (magnifique Elsa Lanchester, épouse de Charles Laughton à la ville) où les même dialogue saisissent la première rencontre innocente puis les derniers instants avant la mort. Un même effet miroir s'effectue entre le début et la fin du film, Rembrandt célébrité au centre de l'attention puis source de moquerie d'un banquet dans les deux situations temporellement éloignée quittant ses convives pour se consacrer à son art. Là encore le vendeur obséquieux pour le jeune peintre vedette laisse place à un accueil bien plus sec pour le vieillard sans le sous venu acheter ses peintures.

Alexander Korda reprend sa mise en scène statique mais aux compositions de plans fouillés entrevue dans La Vie privée d'Henry VIII, en beaucoup maîtrisée. On a ainsi des plans d'ensemble où ce le mouvement tout en retenue et riche de la reconstitution somptueuse (Vincent Korda signe des décors impressionnant) renforce ce sentiment d'assister au défilement d'une suite de tableaux. Charles Laughton, incroyablement habité impressionne de bout en bout avec cette figure de Rembrandt détachée, rêveuse et obsessionnelle. L'acteur dégage une belle mélancolie, jamais aussi forte que lors de cette dernière scène où désormais seul et son pinceau comme seul compagnon il contemple ses traits fatigués dont il s'apprête à tirer un autoportrait.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français ou encore dans un coffre Criterion consacré à Korda et doté de sous-titres anglais

samedi 7 juillet 2012

L'île au complot - The Bribe, Robert Z. Leonard (1949)


Un agent fédéral est en mission aux Antilles. Il rencontre une chanteuse et son compagnon, deux suspects dans le trafic de surplus de guerre qu'il tente de démanteler.

The Bribe est un remarquable et assez surprenant film noir qui parvient à apporter une certaines extravagance et des éléments détonants aux archétypes du genre. Tout débute pourtant de manière très classique avec une introduction en flashback tortueuse. Nous découvrons un Robert Taylor seul dans une chambre d'hôtel observant une tempête qui s'annonce au loin tandis que son monologue en voix-off nous fait découvrir son dilemme.

Il s'apprête à envoyer un message à la police locale pour procéder à une arrestation mais quelque chose le freine. Quoi donc ? Robert Z. Leonard fait surgir la réponse comme dans un songe fantasmé lorsque la silhouette d'Ava Gardner se confond en fondu face au reflet de Robert Taylor à sa fenêtre alors qu'un éclair frappe au même moment. Le flashback peut s'amorcer.

Quelques semaines plus tôt Robert Taylor agent fédéral fut envoyé sur une île des Antilles afin de démanteler un réseau de contrebande. La dimension psychologique habituelle s'instaure par les idées visuelles remarquable de Leonard (le cadre de la fenêtre du présent qui demeure pendant le début du flashback lorsqu'on qu'on confie la mission à Taylor avant de disparaître et de nous fondre totalement dans le passé) et une narration épatante. Robert Taylor, détaché et observateur voix ainsi sa neutralité s'estomper lorsqu'entre en scène (littéralement) Ava Gardner, l'assurance de la voix-off contredisant le trouble de son attitude et lui-même revenant avec lucidité sur ses égarements.

La grande originalité du film est de mêler ce cadre exotique au un peu à la manière d'un Gilda. L'ambiance se fait donc poisseuse et oppressante, le pittoresque ambiant dissimulant mille dangers.

En fait, cela anticipe beaucoup l'atmosphère des premiers James Bond et surtout Dr No (voire Opération Tonnerre pour la poursuite finale en plein Mardi-Gras) avec son héros flegmatique détonant avec son environnement et une menace pouvant surgir de partout notamment une paisible scène de pêche qui prend un tour particulièrement menaçant. Robert Taylor est parfait en flic incorruptible aux repères ébranlés par une envoutante Ava Gardner. Encore associée à l'époque à la femme fatale vénéneuse qu'elle incarna dans Les Tueurs, l'actrice dévoile déjà ici un registre plus étendu en épouse fatiguée contrainte de subir l'alcoolisme et les affaires louches de son époux.

Elle est ici au sommet de sa photogénie avec une première apparition saisissante où tout semble s'illuminer soudain lorsqu'elle s'empare du micro dans un night-club et toute résistance est inutile pour Robert Taylor (comme pour le spectateur) lors de cette séquence nocturne à la plage où elle lui susurre Why don't you try to kiss me ?.

Le script tente de la nimber d'une certaine ambiguïté et d'interroger sur sa moralité mais dès le départ elle nous semblera plus victime que comploteuse. Il faut dire que la vilénie est ici monopolisée par un mémorable duo de méchants avec Charles Laughton et Vincent Price. Le premier est une sorte de larve omnisciente à la présence inquiétante bien avant d'être actif dans l'intrigue quand le second sous ses airs avenant un fourbe aux accès de violence terrible (le sort qu'il réserve à John Hodiak).

L'intrigue monte donc lentement en puissance entre la partie d'échec qu'est l'enquête et la romance Taylor/Gardner avant de brutalement s'accélérer pour un final prodigieux.
Robert Z. Leonard lance alors une longue course-poursuite en plein carnaval transcendée par sa mise en scène inventive qui alterne entre ténèbres ( Taylor et Price qui s'empoigne dans une pièce seulement éclairé par des feux d'artifices extérieur) et lumières étincelantes lors du climax où pétards et fusées illuminent jusqu'à l'aveuglement le dernier règlement de compte.

Une conclusion remarquable (hormis une incohérence final où le doute de l'ouverture est contredit par la fin très positive) pour un excellent et très réussi polar dépaysant.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans la collection Warner Archives et donc sans sous-titres.

Extrait des premières minutes.