Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 1 août 2021

Maine-Océan - Jacques Rozier (1986)


 Confortablement installée dans un compartiment de première classe de l'express Maine Océan, Dejanira somnole. Le contrôleur survient et tente de lui expliquer qu'elle est en infraction, mais Dejanira ne comprend pas ce qu'on lui demande malgré l'intervention d'un second contrôleur. Mimi De Saint Marc, une passagère, avocate de métier, se rendant à Angers pour défendre un de ses clients, le marin Petigas, prend fait et cause pour Dejanira.

Maine-Océan arrive après un nouveau long hiatus filmique de Jacques Rozier, près de dix ans s’étant écoulées depuis le précédent Les Naufragés de l’île de la Tortue (1976). Entretemps le réalisateur travaille bien sûr à de nombreux projets inaboutis, sa méthode de travail étant inadaptée (absence de scénario, de synopsis ou de sujet) à débloquer les circuits de financements classiques. Il faut en général la conviction d’un producteur aventureux pour qu’un film de Jacques Rozier soit mis sur pied, ce qui fut le cas avec Georges de Beauregard sur Adieu Philippine (1962), ou alors avoir une star qui l’admire et portera le projet comme Pierre Richard dans Les Naufragés de l’île de la Tortue. Ce seront les circonstances qui permettront à Maine-Océan de voir le jour lorsque le producteur Paulo Branco proposera à Jacques Rozier de produire son prochain film.

La « méthode » Rozier atteint sans doute son pinacle avec Maine-Océan. Le réalisateur a l’habitude de partir d’un squelette d’intrigue qu’il laisse ensuite dériver au gré de son inspiration, des aléas de tournages et des improvisations des comédien. Cette fois même cet embryon de récit n’existe quasiment pas et l’ensemble avance selon des élans toujours inattendus des personnages. Le film se construit sous forme de bloc de séquences qui exposent le tempérament et les manques des protagonistes. Cette approche se développe dès la mémorable scène du train où se confrontent le poisson hors de l’eau qu’est la danseuse brésilienne Dejamira (Rosa-Maria Gomes), la facétieuse et imprévisible avocate Mimi (Lydia Feld) se confrontant au très terre à terre contrôleur Gallec (Bernard Menez qui retrouve Rozier après (Du côté d'Orouët (1973)) et son collègue Lulu (Luis Rego). La nature volatile et la complicité des deux femmes met à mal la rectitude forcenée de Gallec tandis que Lulu navigue entre la solidarité à son collègue et l’émoi que provoque en lui le duo Dejamira/Mimi dans un long moment comique. Rozier introduit dans la première partie ses figures excentriques avant de progressivement toutes les réunir par la suite. On découvre ainsi dans la seconde grande séquence l’irascible Marcel Petitgas (Yves Afonso) que Mimi doit défendre au tribunal. Accent incompréhensible, caractère colérique et répliques farfelues font du protagoniste un grain de sable incontrôlable dans la cour de justice pour notre plus grand rire, guère aidé par la plaidoirie hors-sujet de Mimi. L’étirement dans ces moments façonne d’hilarants moments absurdes mais sert avant tout à traduire l’inadaptabilité des protagonistes à un monde normé. 

Dejamira fuit finalement dans cette errance française une carrière plus contrainte, Mimi prête à suivre ou se faire accompagner de la moindre rencontre agréable échappe à la rigueur des palais de justice, Lulu n’aspire qu’à sortir de son morne quotidien de contrôleur et il en va de même pour Gallec qui ne se l’avoue pas encore. Pour Petigas c’est une volonté d’ailleurs qui s’ignore dans l’attachement qu’il ressent pour Dejamira. Tout cela est en germe et Rozier l’explicite dans la réunion surréaliste et improbable de tout ces individus. Une nouvelle fois le rire puis l’émotion naît de l’étirement où la nature profonde qui entrave chacun vole en éclat dans une tordante scène de confrontation, puis à l’inverse un extraordinaire instant de communion festive et musicale. L’espace initial du train, son heure de départ, sa ligne Paris-Nantes-Saint Nazaire et son agencement méthodique en wagon, classe et sièges constituent l’exact opposés de ce à quoi correspond la progression du film.

L’intrigue avance, piétine ou recule selon l’incongruité que peut avoir la vie et notamment celle du tournage. Les personnages apparaissent et disparaissent du récit (Luis Rego moins présent dans la dernière partie car jouant au théâtre en semaine, le pianiste professionnel qui vient donner un second souffle à la scène musicale en roue libre), les supposés enjeux vrillent et changent en cours de route dans la plus joyeuse improvisation. Ce qui compte, ce sont les instants de vie, la capture de l’inattendu dans la réunion de ces personnages n’ayant rien à faire ensemble. Ce sentiment constant de surprise fait passer les 2h10 à toute vitesse et sous le capharnaüm façonne de vrais moments naturalistes et formalistes avec pour sommet l’errance finale de Bernard Menez et notamment cette image fascinante le voyant arpenter seul la côte déserte à l’horizon. Etonnant et détonnant, c’est un plaisir de se laisser porter par la nature volatile de Rozier. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine

dimanche 13 octobre 2019

Les Naufragés de l'île de la Tortue - Jacques Rozier (1976)


Employé d'une agence de voyages à Paris, Jean-Arthur Bonaventure et son collègue « Gros-Nono » Dupoirier échafaudent un projet inattendu de séjour touristique : « Robinson, démerde toi – 3000 F, rien compris », c'est-à-dire l'occasion pour chaque client de revivre sur une île déserte l'expérience de Robinson Crusoé. La direction est enthousiaste et très vite, Jean-Arthur accompagné de « Petit-Nono », le frère de Gros-Nono, s’envolent pour les Antilles afin de préparer l’arrivée des premiers vacanciers. Le voyage, guère organisé, tourne bientôt à la déconfiture...

Après un nouveau long hiatus cinématographique (Du côté d'Orouët certes sorti en salle en 1973 fut en fait tourné en 1969) Jacques Rozier voit l’opportunité de signer son troisième long-métrage lorsque Claude Berri lui propose de le produire s’il tourne avec Pierre Richard. La présence de ce dernier (nouvelle superstar comique française depuis le succès de Le Grand Blond avec une chaussure noire (1972)) ne modifie guère la méthodologie spontanée si chère à Rozier. Les Naufragés de l’île de la Tortue emprunte la structure d’Adieu Philippine (1962) et Du côté d'Orouët avec son point de départ parisien joyeux et confus dont découle, le départ, le dépaysement et l’odyssée intime vers des contrées sauvages, désolées (et mentales). Seulement Les Naufragés de l'île de la Tortue radicalise cela avec un Pierre Richard constituant un véritable double de Jacques Rozier.

Un mensonge hasardeux de Jean-Arthur Bonaventure (Pierre Richard) à sa compagne débouche ainsi sur des rencontres et situations qui vont le mener aux antipodes de son modeste job d’employé d’agence de voyage. La scène d’ouverture résume finalement bien la chose, lorsque Bonaventure déroule machinalement à un client les modalités des croisières disponibles et que ce dernier témoigne d’envies plus simples, moins programmatiques. Ce besoin de sortir des clous, d’échapper à la routine, à l’organisation, est emblématique de l’approche de Rozier qui le figure dans l’idéal de son héros. Le film est une sorte d’anti Les Bronzés, portrait juste et satirique d’une société française dans le nouveau cadre vacancier normé du Club Med, à l’orée des matérialistes années 80. Jacques Rozier s’inscrit lui dans le sillon plus hippie et libertaire des seventies mais qui se confronte au fil du récit à la mentalité de la décennie suivante. Les participants à l’expédition sont ainsi imprégnés de cet esprit libertaire mais dans l’adversité retrouve la petitesse et l’appel du confort des Bronzés. 

La recherche calculée « d’autre chose » mène donc à l’échec, quand les personnages de « Petit Nono » (Jacques Villeret) ou Julie (Caroline Cartier) introduit à l’improviste ou par erreur dans l’aventure, s’y immerge avec audace. Bonaventure se situe entre deux eaux, parachuté là par les circonstances au départ puis cherchant de manière maladive et crispante pour ses comparses à vivre son expérience d’île déserte à la Robinson Crusoé. Cependant le drame comme la dynamique comique potentielle ne surgissent jamais dans une logique narrative classique. C’est le style Rozier qui capture et/ou provoque l’instantané, étire les moments pour pousser la prestation de ses comédiens vers une épure où les tics s’estompent dans ce saut dans l’inconnu (les magasins de pellicule tirés jusqu’au bout, le clap de fin inaudible). On devine à chaque moment la profonde spontanéité, voulue ou subie, qui a pu agrémenter le tournage et qui tout comme dans les autres œuvres de Rozier n’empêche par l’exceptionnelle recherche formelle.

Le réalisateur oscille entre filmage à hauteur des personnages et majesté somptueuse, les cadres et la photo scrutant les paysages dans un savant mélange d’ébahissement et d’inquiétude face à cet inconnu. Rozier se joue magnifiquement d’un aléas de production (Pierre Richard forcé de partir avant la fin du tournage pour aller sur son projet suivant) pour poursuivre cette veine improvisée dans un rebondissement (Bonaventure en prison) et une forme narrative différente, avec le journal en voix-off de Julie de la dernière partie. Le film sera malheureusement un échec commercial mais l’auteur nous offre là un de ses plus beaux voyages. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine

dimanche 21 juillet 2019

Du côté d'Orouët - Jacques Rozier (1973)


Le temps des vacances, trois jeunes filles s’échappent de leurs soucis parisiens pour passer le mois de septembre à Orouët sur la Côte de lumière (côte vendéenne). Une petite maison, une longue plage déserte et au milieu, Joëlle, Karine et Caroline qui débordent d’enthousiasme et de vitalité. Chaque jour réserve son lot de joies simples et de fous rires malicieux, de surprises aussi anodines que réjouissantes, de rencontres éphémères mais chargées d'émotions, à l’image de Gilbert (Bernard Ménez), un chef de bureau un peu benêt, qui débarque en sabots au milieu du trio.

Après le pourtant bel accueil critique de son inaugural Adieu Philippines (1962), Jacques Rozier va rencontrer les plus grandes difficultés à signer son deuxième film. Sa mauvaise entente avec Georges de Beauregard (producteur emblématique de la Nouvelle Vague) sur le tournage d’Adieu Philippines lui vaut une mauvaise réputation dans le milieu, ajouté à des méthodes de travail singulières (Rozier ne présentant jamais un scénario fini car dès lors il s’en désintéresserait). Il doit donc pour un temps retourner travailler à la télévision où il réalise la série Ni figue, ni raisin puis un épisode de la série documentaire Cinéastes de notre temps consacrée à Jean Vigo. C’est d’ailleurs grâce à deux producteurs de l’ORTF qu’il aura la possibilité de revenir au cinéma avec Du côté d'Orouët, produit dans les conditions économiques d’un téléfilm notamment au format 16 mm. Ce financement éloigne le projet de la direction initiale voulue par Rozier, plus érotique. 

Du côté d'Orouët certes bien ancré dans son époque se déleste cependant des velléités politiques et sociales d’Adieu Philippines. Dans ce dernier l’imminence du départ pour la Guerre d’Algérie du héros jetait un voile funeste sur le postulat léger d’amourette juvénile de vacances en Corse. On suit ici trois jeunes filles, Joëlle (Danièle Croisy), Karine (Françoise Guégan) et Caroline (Caroline Cartier) en vacances à Orouët sur la côte vendéenne. L’introduction nous montre la grisaille de la vie urbaine, tant dans le travail de bureau de Joëlle que dans les tentatives de séductions de son chef Gilbert. Les vacances constitue donc une évasion que Rozier construit dans la spontanéité du quotidien mais aussi une forme de compte à rebours menant vers la fin de cette parenthèse enchantée – à travers les intertitres datant les jours, répertoriant les lieux où déambulent les personnages.

Ce déracinement n’amène cependant pas de révélation particulière, entre les désirs terre à terre de Joëlle préoccupée par son régime, ou les amusements puérils de Karine et Caroline moquant notamment l’accent local dans leur prononciation de Orouët. Rozier se déleste de toute trame narrative classique pour observer ce quotidien de fin d’été dans toute sa fastidieuse langueur. C’est là qu’il cherche à capturer l’émotion, les sursauts d’humanité, sans ressorts dramatique marqué. Le film passe ainsi souvent des rires à la mélancolie sans prévenir, de manière insidieuse dans le ressenti du spectateur. On finit ainsi par deviner la légère mise à l’écart de Joëlle face à Karine et Caroline qui partagent des souvenirs d’enfance communs en ces lieux. L’arrivée impromptue de Gilbert appuie cela, compagnon de jeu et sources de moqueries potaches pour elles tandis que Joëlle ne peut s’empêcher de mépriser ce collègue collant et rasoir venu la poursuivre jusque sur son lieu de vacances.

Cette apparition relance la dynamique du récit, les moments complices et potaches (la scène des anguilles vivantes) alternant avec d’autres plus rudes mais reposant toujours sur la volonté d’improvisation de Rozier. La possibilité d’un tournage en prise son direct (les bandes perdues sur Adieu Philippines avaient obligé à recourir à la postsynchronisation moins spontanée sur ce dernier) permet au réalisateur de radicaliser sa méthode, laissant tourner la caméra suffisamment longtemps pour que les comédiens lâche prise, cède à des réactions plus naturelles en ne sachant pas s’ils sont toujours (ou déjà) filmés. En coulisse notamment Bernard Menez était tout autant sujet aux taquineries de ses partenaires qu’à l’écran. La trame est lâche mais le fil rouge repose sur les sentiments des personnages et c’est là que la mise en scène se laisse voir sous l’aspect « sur le vif ». Le bellâtre Patrick amène ainsi une certaine tension amoureuse notamment lors de la scène du repas où Rozier isole le regard jaloux de Joëlle vers Kareen et Patrick dont la conversation chuchotée envahit la bande-son.  

C’est par ces attitudes discrètes, ses petits gestes qui trahissent, que les protagonistes sortent de leur hédonisme. Le départ progressif de chacun ne naît pas d’un conflit mais du ressenti de la fin ou de l’impossibilité de quelque chose dans l’atmosphère (cet ultime repas mortifère et épuisé). Le cadre naturel a une importance fondamentale dans cette idée, les matinées baignées de lumières, les déjeuners nonchalants et les cavalcades sur la plage cédant progressivement aux fins de jour crépusculaires, au silence lourd de sens. Les ambiances et nuances de la photo de Colin Mounier jouant sur la subjectivité des personnages dans la façon de les fondre au sein de ce décor naturel (très beau plan où se dessinent les ombres de Joëlle et Caroline avec en arrière-plan une fenêtre ouverte sur la fin du jour), l'ébahissement serein et l'amertume s'entrecroisant constamment.

Un spectacle où il se passe peu mais qui captive et frustrerait presque dans ce retour à la ville final où l’on sent toutes les possibilités de poursuivre le récit. Une belle réussite qui restera pourtant confidentielle en sortant trois ans après son tournage et en ne restant qu’une semaine en salle. Il faudra une ressortie en 1996 (et un format gonflé en 35 mm pour l’occasion) pour que Du côté d'Orouët acquiert la renommée qu’il mérite. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine