Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 15 décembre 2020

La Grande Pagaille - Tutti a casa, Luigi Comencini (1960)


 Le sous-officier Innocenzi et son détachement trouvent leur caserne abandonnée et constatent avec stupeur que les troupes allemandes les considèrent, à présent, comme des ennemis. Innocenzi cherche à préserver un semblant d'autorité, mais ses soldats, à l'exception d'un seul, Ceccarelli, lui faussent compagnie. Les deux hommes devront traverser des situations rocambolesques et pourtant terriblement tragiques.

L’amateur de cinéma italien aura toujours eu le loisir de s’instruire grandement sur l’histoire du pays à travers les films de son âge d’or. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne la comédie italienne, où les plus grandes réussites relèvent toujours d’un effort collectif qui amène une continuité thématique et des variations passionnantes à travers les personnalités engagées. Si on suit l’histoire de l’Italie du XIXe siècle par le prisme des films, Les Camarades de Mario Monicelli (1963) narre la première grande révolution ouvrière de l’ère industrielle, La Grande Guerre du même Monicelli (1959) nous plonge en pleine déconfiture 14-18, La Marche sur Rome de Dino Risi (1962) dépeint l’ascension de l’idéologie fasciste. Dans cette idée de création collective typique du cinéma italien, on retrouve donc les mêmes réalisateurs, acteurs et surtout scénaristes (le duo Age-Scarpelli) pour nous narrer des récits picaresques où des quidams ordinaires sont emportés par le torrent de l’histoire, ainsi que leur réussite ou échec à s’y révéler à eux-mêmes. Tous ces éléments sont contenus dans La Grande pagaille, où l’on retrouve Age-Scarpelli à l’écriture, Alberto Sordi (héros de La Grande Guerre) à l’interprétation et Luigi Comencini (qui forme le carré magique de la comédie italienne avec Mario Monicelli, Dino Risi et leur cadet Ettore Scola) à la mise en scène. 

Le film dépeint la débâcle italienne à l’œuvre en 1943. Les américains viennent de débarquer et gagne dangereusement du terrain, ce qui alarme les pontes fascistes qui décident de destituer Mussolini et signer l’armistice, se retournant ainsi contre l’allié allemand. Quelques semaines plus tard les allemands rétabliront Mussolini et soumettront les soldats italiens aux travaux forcés et à la déportation avec la collaboration des Chemises Noires les plus opportunistes. Le récit nous fait donc accompagner un groupe de personnages ballotés au gré de ces bouleversements dans une Italie à feu et à sang. Le début du film nous montre le gradé Innocenzi (Alberto Sordi) en pur laquais en quête de promotion, obséquieux avec ses supérieurs et odieux avec les soldats sous ses ordres. 

Pas renseignés les alliances changeantes c’est avec stupeur et confusion que réagit l’armée Italienne soudainement attaquée par les allemands. Le collectif forcé du drapeau devient donc peu à peu l’individualisme où chacun cherchera à sauver sa peau, quitter l’uniforme pour rentrer chez lui. Comencini dépeint avec minutie et amusement le processus, Innocenzi gardant un temps ses attitudes de chefaillon tout en perdant l’obéissance de ses soldats. Cela se fait au fil de la constatation de la débâcle, chaque tentative de rejoindre une base se concluant par la découverte de la destruction de celle-ci.  Quelques réflexes du rapport de force d’antan demeurent (et peuvent être fatal comme cette habitude d’avancer en colonne même en civil qui les feront repérer par un escadron allemand) mais désormais Innocenzi et ses acolytes voyagent ensemble par la force des choses.

La part entre le collectif quand il n’est plus imposé, et l’individualisme primant sur la survie sera ténu tout au long du voyage. Chaque tentative de se montrer altruiste se solde par un cinglant retour de bâton qui incite à l’égoïsme. Un compagnon voulant aider une jeune juive trouvera la mort, la dissimulation d’un soldat américain vaudra les représailles des chemises noires, alors que la lâcheté ordinaire d’Innocenzi lui permettra toujours d’avancer un peu plus loin. Comencini excelle à jongler entre drame et comédie pour dépeindre cet instinct de survie. On s’amuse des conciliabules qui voient Innocenzi et ses compagnons affamés dévorer en douce les victuailles que transporte le souffreteux Ceccarelli (Serge Reggiani). 

Plus tard c’est Innocenzi qui est dépouillé par un village entier du camion chargé de farine qu’il transporte. Il restera cependant le témoin couard des exactions allemandes, mais l’approche humaniste de Comencini ne le condamne pas et n’en fait qu’un malheureux parmi d’autres confronté au même dilemme. C’est notamment le cas face à son propre père qui passé les retrouvailles chaleureuses le recommande aux Chemises Noires car sa solde serait un revenu lucratif. L’instinct de survie n’amène donc toujours qu’à cet individualisme, avec parfois des métaphores de génie telle cette polenta mangée à plusieurs où le plus rapide pourra déguster la saucisse. 

Seulement l’expérience du voyage, du rapport plus simple à ses anciens subordonné et la naissance d’une vraie et sincère camaraderie va transformer Innocenzi. Une des plus belles scènes du film le voit dépasser la défiance initiale face au soldat américain pour se rapprocher à travers le sujet de discussion le plus trivial qu’il peut y avoir entre hommes, leurs goûts en matière de femmes. Le seul souci de lui-même et la fuite constante pour Innocenzi va signifier voir tomber tous ses comparses durant le voyage, jusqu’au crime de trop lorsque le malheureux Ceccarelli succombe à Naples alors qu’il ne se trouve qu’à quelques mètre du foyer qu’il essayait de rejoindre. 

La conscience et le courage qu’adopte alors enfin Innocenzi, c’est celle de l’Italie entière puisque dans la réalité les maquisards avec leurs moyens rudimentaires résistèrent héroïquement et repoussèrent les allemands. C’est sur cette note héroïque Comencini conclut son film, ses penchants humanistes le détournant de l’issue cinglante de La Grande Guerre, et l’empêchant d’entrevoir une suite plus trouble à l’éveil de son héros (puisqu’on peut très bien faire la continuité avec le Sordi de Une Vie difficile (1961) où il est un ancien maquisard une nouvelle fois face à sa petitesse dans un autre contexte). Une des grandes réussites de Comencini. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Rimini

lundi 31 août 2020

Secret People - Thorold Dickinson (1952)

Dans les années 1930, Maria et Nora, deux jeunes filles d'Europe centrale, sont contraintes de quitter leur pays pour se réfugier à Londres, loin de la menace dictatoriale qui a coûté la vie à leur père. Sept ans plus tard, Maria retrouve, au hasard des rues de Paris, son premier amour. S'ensuit alors une quête périlleuse de justice, qui compromettra les deux jeunes soeurs...

Secret People est un film d'espionnage brillant qui s'inscrit dans le versant plus sombre des productions Ealing, alors que la comédie commence à être le genre de prédilection du studio. On doit sa genèse au méconnu Thorold Dickinson, réalisateur talentueux mais souvent entravé dans des projets où il n'avait pas toujours la main au scénario ou la production. En 1940, Dickinson se rend au War Office britannique en attente d'une production visant en ces temps de guerre, à prévenir la population de tenir des discours dangereux. Dickinson rencontre à cette occasion Michael Balcon patron de la Ealing, studio pour lequel il put parfois être monteur.

Les deux hommes sympathisent et il en naîtra l'excellent thriller Next of kin (1942) répondant au cahier des charges du War Office. Durant ses recherches pour ce film, Dickinson observe les méthodes de la police et découvre certaines affaires singulières à laquelle elle peut être confrontée comme les pressions que peuvent mettre les organisations politiques secrètes sur les quidams qui les intègrent parfois de force, et l'emprise mentale exercée sur eux. Le sujet intéresse Dickinson qui décide d'y consacrer un film. Il mettra près de dix ans à écrire le scénario et trouver un financement pour le projet, trouvant à nouveau refuge au sein de la Ealing de Balcon qui voit en Dickinson un sang neuf bienvenu pour le studio.

On suit le destin de deux sœurs, Maria (Valentina Cortese) et Nora (Audrey Hepburn), filles d'un intellectuel activiste d'un pays (qu'on suppose d'Europe de l'est) soumis à la dictature et qui se sentant menacé les confie à son ami Anselmo (Charles Goldner) installé à Londres. Les années passent, les sœurs deviennent citoyennes britanniques, et si Nora fait son chemin dans sa carrière de danseuse, Maria végète car vivant dans le souvenir de son père assassiné et aussi de celui de son collaborateur le plus proche qui fut également son fiancé, Louis (Serge Reggiani). Le recroisant au hasard d'un voyage à Paris, Maria va être entraînée dans une spirale infernale par les accointances politiques douteuses de Louis qui flatte ses désirs de vengeance en organisant l'assassinat du bourreau de son père. Thorold Dickinson tisse un suspense au cordeau où se tiennent en parfait équilibre la tension psychologique et le pur suspense de thriller d'espionnage.

L'ambiguïté et la duplicité que dégage Serge Regianni jette un trouble sur les retrouvailles avec Maria, ainsi que sur toutes les séquences romantiques plus légère où leur lien rompu se renoue. Chaque geste, sourire et action de Louis semble calculé et viser des desseins plus lointains et inquiétants. Le début lumineux du film qui voit les sœurs passer de l'angoisse de leur dictature au bonheur d'une vie nouvelle, marqué par l'atmosphère bienveillante qu'Anselmo cherche à poser pour elles après leurs épreuves. L'introduction du personnage de Louis fait basculer la photo de Gordon Dines dans le clair/obscur tant que l'on ne connaît pas exactement ses intentions, mais que sa seule présence distille le doute. Lorsque son plan se dévoile (faire de Maria la porteuse d'une bombe destinée à tuer le dictateur de passage à Londres), c'est une plongée dans le cauchemar ininterrompue.

Même si l'on y pense forcément un peu, Dickinson sait se différencier de l'approche expressionniste du Carol Reed de Huit heures de sursis (1947), Le Troisième homme (1949) ou L'Homme de Berlin (1953). Il ne se repose pas sur les cadrages déroutants mais cherche à poser une ambiance hallucinée adoptant le point de vue de Maria découvrant un monde sordide qui lui est inconnu. Le sommet est certainement la scène où elle est interrogée par l'organisation et où le verbe sec, répétitif et menaçant suffit à expliciter la menace. Les visages de ses interlocuteurs sont soit escamoté par le découpage qui s'arrête à leur pied ou à leurs mains, soit masqué dans l'obscurité de la pièce.

L'idée formelle la plus brillante est de placer la silhouette de Louis en arrière-plan de Maria apeurée, et la confiance en cet être aimé s'évanouit tandis que la lumière de sa cigarette alternativement apparaître/disparaître son visage avant de s'évanouir complètement dans les ténèbres. On reconnaît bien là le talent de Dickinson pour instaurer une tonalité à la lisière du fantastique en se pliant au point de vue terrorisé de ses protagoniste, notamment dans un remarquable flashback de la séquence d'attentat.

C'était le cas dans Gaslight (1940) remaké plus tard par George Cukor avec Hantise (1944), ou La Reine des cartes (1949) excellente adaptation de La Dame de pique de Pouchkine. On appréciera les touches scabreuses subtilement amenées (Louis qu'on devine avoir couché avec l'innocente Nora après l'avoir manipulée à son tour) et l'emphase mélodramatique assumée de la dernière partie qui sert parfaitement la noirceur du récit. Le film ne rencontrera malheureusement pas le succès à sa sortie et ce sera l'avant-dernier long-métrage de Dickinson qui se consacrera ensuite à la production et à l'enseignement. Le film a néanmoins une importance considérable dans l'histoire du cinéma. Au moment du tournage, William Wyler se trouve à Rome où il fait des repérages pour son futur Vacances Romaines (1953). Dickinson lui envoie alors les essais de la toute jeune Audrey Hepburn qui convainquent à la fois Wyler de l'engager pour son film, mais aussi la Paramount de lui faire signer un contrat. La suite est connue !

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films

 

vendredi 20 janvier 2012

Manon - Henri-Georges Clouzot (1949)


Dans le climat trouble de la fin de l'occupation et des premiers mois de la Libération, les amours passionnées de l'inconsciente et tendre Manon et du jeune et naïf Robert Dégrieux...

Remis en selle par le succès de Quai des Orfèvres après les remous provoqués par Le Corbeau, Clouzot enchaînait avec ce fort étrange film qu'est Manon. Si on devine que le contenu de Manon dû faire grincer quelques dent, on ressent grandement la différence avec Le Corbeau sorti sous l'Occupation où l'écho contemporain du propos sur la calomnie et la délation bien qu'explicite évitait les allusions directes au contexte. Clouzot transpose ici le roman L’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut dans une France au lendemain de la Libération.

L'intérêt est donc de voir en arrière-plan de la relecture du récit classique le portrait peu reluisant que le réalisateur fait du pays. Les bas-instinct et les rancœurs longtemps contenues explosent dès la sordide scène de lynchage dont réchappe Manon mais dont nous seront néanmoins témoin de la violence, à distance avec d'autres femmes du village promenée nues et tondues. Lorsque le couple Degrieux/Manon s'enfuit à Paris, le visage de la capitale semble tout aussi vicié par le passage des allemands. Les profiteurs enrichi du marché noir circulent librement et flambent au grand jour tandis que le reste de la population végète. A l'image du personnage corrompu de Serge Reggiani, les magouilleurs à la petite semaine sont également plus préoccupés par leur réussite personnelle dans des affaires douteuse que par la reconstruction du pays.

Tous ses éléments se définissent à travers la tumultueuse relation entre Manon et Degrieux. Dès le départ, l'équilibre du couple semble ténu entre la candeur romantique et une vraie noirceur. Outre la rencontre déjà discutable où Degrieux sauve Manon du lynchage, la scène de coup de foudre est trop soudaine (et plus semblable à du désir qu'à de l'amour) et maladroite, Clouzot exprimant d'emblée la fragilité de cette relation par le regard inquisiteur des figures religieuse de l'église où a lieu cette première étreinte. Enfant de l'Occupation qui a connu la pauvreté et les privations (et dont il est sous-entendu qu'elle a frayée avec des soldats allemands), Manon (Cécile Aubry) veut désormais tout et tout de suite.

L'argent, les fêtes, les beaux appartements et la grande vie quitte à trahir plus d'une fois l'homme qu'elle aime. Degrieux représente aussi une forme de renoncement puisque ancien résistant, il reniera ses principes et tout amour propre par sa folle passion pour Manon dont il doit assurer le train de vie pour ne pas la perdre. C'est un Paris des bas-fonds, vivace avant-guerre et le seul à prospérer sans changer ses habitudes qui est montré là entre maisons closes luxueuses, séduction des uniformes au pouvoir par intérêt les officiers américain remplaçant les allemands, trafics de vin et cigarettes toujours aussi vivace. Clouzot dresse un portrait cinglant de cette population qui semble mieux accepter ce regard sans concession au vu de l'accueil critique du film, Lion d'or à Venise et lauréat du Prix Méliès en France.

Si la toile de fond est passionnante, on ne peut en dire autant de la trame principale. Le scénario ménage tout ce qu'il faut d'ambiguïté, de romantisme sincère et de cruauté mais ne captive pas la faute au manque de charisme des interprètes. Michel Auclair exprime une vraie fragilité mais son jeu est trop unilatéral et monolithique pour susciter un vrai intérêt. Pour le coup Serge Reggiani parfait en grand frère escroc aurait bien mieux su pousser la nature pathétique et humiliante de Degrieux. Pour Manon il aurait également fallut une actrice captivante capable d'égale manière d'exprimer la fragilité et l'égoïsme du personnage, détestable et attrayante à la fois.

Cécile Aubry avec son physique étrange et séduisant de femme enfant (que Clouzot exploite bien mieux que le pauvre Henry Hathaway qui ne sut qu'en faire sur La Rose Noire) est plutôt à l'aise en mauvaise fille attirée par la lumière mais trop maniérée et forcée dans les scènes sentimentales. Cela marche parfois vu le double jeu et les multiples trahisons de Manon mais hormis la belle scène où elle traverse tout un train pour retrouver Robert, pour le reste on est plus atterré qu'ému par cette romance. La narration en flashback (pour les trois quart du film) rate ainsi le coche puisque l'on a du mal à comprendre la compassion du capitaine du bateau pour le couple après un tel récit. Dans un registre voisin, Mylène Demongeot était autrement plus convaincante dans L'Inassouvie de Dino Risi, assez proche du Clouzot.

La dernière partie est à l'image des défauts et qualités de ce qui précède. Un aspect historique captivant et peu vu à l'époque avec l'arrivée de la diaspora en juive en Israël (et l'accueil sanglant qui annonce des décennies de conflits) qui perd de sa force par la présence du couple. La conclusion s'avère ainsi particulièrement interminable (malgré la beauté formelle des séquences de traversée du désert) avec un pathos bien lourd et forcé qui échoue dans sa tentative de transcender le destin des personnages.

Sorti en dvd chez SNC M6 Vidéo

Extrait


mercredi 22 juin 2011

Vincent, François, Paul... et les autres - Claude Sautet (1974)


Sixième film de Claude Sautet, Vincent, François, Paul... et les autres est un de ses grands succès commerciaux et s'inclut dans cette période de créativité intense qui le voit enchaîner dans la foulée Les Choses de la Vie (LE film où il se réinvente), Max et les Ferrailleurs et Mado.

Vincent, François, Paul... et les autres est un film placé sous le signe du déclin, et plus précisément du déclin masculin. Déclin moral, physique, intellectuel ou professionnel à travers les différents personnages principaux, déclin que l'on vit douloureusement ou que l'on appréhende avec Jean (Gérard Depardieu), figure plus juvénile que les cinquantenaires usés qu'il côtoie et également à la croisée des chemins de son existence avec sa petite amie enceinte et sa carrière de boxeur stagnant.

Sans réelle intrigue directrice, le film (adapté d'un roman de Claude Neron qui collabore au scénario) nous promène sur quelques semaines dans différentes tranches de vie de cette bande de copain, les crises qu'ils traversent se dessinant en filigrane. Le drame se noue dans leur incapacité à y répondre pour différentes raisons et se fait le portrait de la faillite d'une certaine masculininité typique de l'époque. Vincent (Yves Montand) s'avère ainsi incapable d'expliquer ses difficultés financières à sa petite amie lors d'un violent échange qui scelle leur rupture, puisque sa fierté l'empêche de la rattraper quand il en a encore l'occasion.

La seule a qui il peut s'ouvrir, maladroitement certes (superbe dialogue emprunté de Montand lors des retrouvailles avec Stephane Audran) c'est son ex femme qui le connaissant décèle le malaise sous les airs bravaches. Vincent vit dans le souvenir de l'erreur qu'il commis en la laissant partir (poignant et furtifs flashbacks amenés tout en finesse par Sautet) et se ravisera bien trop tard.

François (Michel Piccoli) est lui un être dont toute la chaleur s'est éteinte dans le renoncement à ses idéaux et le confort bourgeois, traversant son existence en fantôme et incapable de réagir (si ce n'est par la violence ultime aveux de dépit et d'impuissance) aux infidélités de sa femme délaissée. L'écrivain raté incarné par Serge Reggiani est moins développé dans ses errements créatifs mais l'acteur lui confère une telle humanité et une forme de détresse contenue qu'il n'y guère besoin de reproduire artificiellement le schéma narratif de ses partenaires.

Sautet surprend dans le dernier tiers en rompant la linéarité de son récit par l'intrusion d'une voix off omnisciente nous expliquant les sentiments de ses héros. La forme littéraire reprend momentanément ses droits comme pour appuyer telle une chape de plomb l'enfermement existentiel des personnages, bien plus fort par ce procédé prenant un recul résigné sur les évènements. Un superbe film choral magnifiquement interprété par un casting à l'alchimie palpable dont l'aspect daté offre au contraire une belle patine nostalgique. Malgré les épreuves traversées, les sacrifices et les abandons concédés, c'est bien l'image de ses copains soudés, complices et heureux d'être ensemble qui s'imprègne en nous quand arrive le générique de fin.

Sorti en dvd zone 2 chez studio Canal



lundi 28 mars 2011

Marie-Octobre - Julien Duvivier (1959)


Le film raconte les retrouvailles d'un groupe d'ex-résistants, dont certains s'étaient perdus de vue depuis la fin de la guerre. Ils dînent ensemble dans la demeure de leur ancien chef, Castille, qui a été arrêté et tué dans ce lieu même, évènement qui a précipité la chute du réseau. Cette soirée est organisée par Marie-Octobre, nom de code de l'ancienne estafette du réseau, et du propriétaire actuel des lieux, François Renaud-Picart. En réalité, ils ont organisé la réunion pour percer le mystère de la mort de Castille : un ancien membre de la police allemande leur a avoué que c'était grâce à un traître qu'ils avaient réussi à les découvrir ce soir-là.

Près de 15 ans après et sur un mode moins polémique que Le Corbeau, Marie-Octobre usait à nouveau du thriller pour rappeler le spectre de la délation qui plana sur la France aux heures sombres de l'occupation allemande. La trame, simple et imparable se noue autour d'un huis-clos entre anciens camarades résistants réunis en l'honneur de leur ancien chef Castille tué par la Gestapo. Les retrouvailles se font truculentes et conviviales, permettant de cerner les personnalités de chacun et les traits distingués qui se retourneront contre eux lorsque les raisons de cette entrevue éclateront : démasquer parmi eux le traître qui jadis causa le démantèlement du réseau et la mort de Castille.

Il s'ensuit alors une redoutable partie d'échecs où tout le monde alternera entre accusateur et coupable potentiel, la tension faisant sortir maintes révélations teintant d'ambiguïté les agissements de chacun en temps de guerre, l'amitié même entre les anciens amis et la mémoire même du chef défunt. Impossible d'anticiper l'issue et de deviner le coupable notamment grâce à un casting exceptionnel, parmi les impressionnant du cinéma français de l'époque. Bernard Blier est donc un avocat peu regardant sur la morale, Lino Ventura (dont la présence est telle qu'il est le seul qu'on ne soupçonnera jamais Duvivier l'a bien compris c'est le seul sur lequel il ne laisse planer aucun doute) un sanguin propriétaire de music-hall, Serge Reggiani un sentimental à l'ambivalence troublante auquel on peut ajouter Paul Meurisse, Noël Rocquevert, un truculent Paul Frankeur et Paul Guers ancien séducteur converti dans les ordres.

L'ensemble est dominé par une troublante et déterminée Danielle Darrieux, muse de chacun des hommes présents et possible enjeux de la traitrise passée. Ils jouent tous parfaitement leur partitions bien aidés par un scénario ménageant les rebondissements avec une science diaboliques du suspense et également les dialogues fabuleux de Henri Jeanson. Tour à tour cinglants, ironique ou franchement comique ( le Nous n'allons tout de même pas te dresser un Arc de triomphe en margarine lancé à Paul Frankeur par Noël Roquevert lorsque ce dernier se vante des victuailles fournies durant la guerre pour se défendre m'a plié de rire) ils transforment le film en joute verbale virtuose ou tout peu basculer à la moindre erreur d'élocution, d''oubli ou d'omission d'un détail.

En dépit de la nature de l'histoire on est heureusement très loin du théâtre filmé. Duvivier délivre en scène tour à tour inquisitrice avec ses plongées lourdes de sens sur l'assemblée ou l'accusé potentiel, les cadres se font larges pour ajouter à la confusion ou plus serré pour capter la moindre défaillance en gros plan. Les mouvements de caméras jouent également de cette suspicion en se promenant de l'un à l'autre des protagonistes, devenant l'instrument de cette culpabilité et de ce malaise ambiant. Le découpage, l'agencement des personnage dans le décors et le jeu sur le champs contre champs forment un tout incroyablement pensé qui ajoute à la maîtrise fabuleuse dont fait preuve Duvivier pour faire naître la tension. Hormis quelques étranges petits interludes sur un match de catch se déroulant à la télévision, la tension ne se relâchera jamais jusqu'à une conclusion implacable et tragique. Grand film.

Sorti dans une très belle copie chez chez Pathé

Extrait



vendredi 6 août 2010

Les Portes de la Nuit - Marcel Carné (1946)


À la fin de la Seconde Guerre mondiale et le temps d’une nuit parisienne, le Destin orchestre l’aventure amoureuse et tragique entre le jeune résistant Diego et la belle Malou (mal) mariée à un collaborateur.
Dernière collaboration des maîtres du "réalisme poétique" Carné/Prévert dont l'echec relatif scellera la séparation artistique. La grande force de leurs succès de l'époque, c'était cette capacité à croiser un récit social et engagé (même s'il s'en défendaient parfois pour éviter les problèmes) avec une dimension romantique, fantastique et poétique qui s'équilibrait entre le scénario et les dialogues de Prévert et la mise en scène inspiré de Marcel Carné (et des génie de l'équipe artistique comme le décorateur Alexandre Trauner). La machine se grippe un peu ici avec un Carné réticent devant le sujet trop polémique qu'il souhaite plus fortement orienter du côté de la poésie et du surnaturel pour en atténuer la portée.

On suit donc au lendemain de la Libération la destinée de plusieurs personnages vivotant dans un Paris encore sous le coup de privations. Chacun représente les facettes d'une certaine manière d'agir durant la guerre, avec les anciens résistants Yves Montand et Raymond Bussières, ceux qui ont collaboré avec l'infâme duo père et fils Serge Reggiani/Saturnin Fabre ou encore les exilés qui reviennent au pays. Un mystérieux clochard joué par Jean Vilar navigue entre ses différents personnages, leur annonçant de sombre présage.

Le film fait preuve d'une sacrée audace alors que le ton se fait à la réconciliation et à l'oubli en dénonçant les collaborateurs, ceux qui ont traficoté avec les allemands que ce soit commercialement comme le père Sénéchal ou pire en dénonçant comme Serge Reggiani. Le clochard (qui est en fait le destin) tire donc les ficelles pour le meilleur et pour le pire pour démasquer les vieux ennemis ou provoquer un lien amoureux inespéré dans cette France brisée. Le problème est que contrairement au Visiteurs du Soir (hormis l'époque médiévale qui diffère c'est celui qui m'est le plus venu à l'esprit) ou Les Enfants du paradis les différents thèmes et tonalités voulues manquent de liant entre elles pour diverses raisons.

Le casting originellement prévu (Jean Gabin/Marlène Dietrich) auraient élevé l'ensemble mais là Yves Montand est encore trop tendre pour le vécu de son personnage et fait un fade héros romantique, tandis que sa dulcinée Nathalie Nattier est elle carrément transparente. Le surnaturel et la morale se font bien trop sentencieuse avec les envolées mystiques et philosophiques de Jean Vilar et crée un déséquilibre.

Vu le talent des personnes engagée on est cependant loin du grand ratage tout de même. Marcel Carné offre une séquence somptueuse lors de la rencontre entre Diego et Malou, Montand découvrant sa belle comme dans un rêve en la voyant d'abord sur le reflet d'un miroir avec une belle scène de danse dans un chantier. La reconstitution du métro Barbès, l'ambiance nocturne puissante (belle photo de Philippe Agostini) et un final magnifique où Montand (enfin convaincant) s'éloigne totalement brisé tel un spectre démontre les réelle qualité du film qui a juste le défaut d'être en dessous des exceptionnelle réussite qui ont précédées.

Le film se fait massacrer par la critique à cause de ses défauts évidents mais aussi parce qu'il est encore un peu trop tôt pour évoquer certains sujet qui touchent une partie de la presse qui s'est reconnue...

Sorti dans une belle édition chez Pathé

Extrait