Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Dans le Japon d'après-guerre, trois frères devenus
malfrats par des chemins différents entrent dans une spirale de violence à la
suite d'un "coup" organisé par l'un d'entre eux.
Hommes, porcs et loups est une des premières
manifestations de la personnalité iconoclaste de Kinji Fukasaku, une œuvre dont
la noirceur et l’âpreté annonce ses films de yakuzas réalistes et démythificateurs.
Jusque-là Fukasaku était un solide artisan du studio Toei, canalisant ses
ardeurs sur des productions plus calibrées même si des prémices se ressentent sur
certaines comme Défi d'amour propre - Fierté agressive (1962). Néanmoins
le contexte de l’époque se prête à des œuvres plus virulentes. Lorgnant sur les
audaces de la Nouvelle Vague française, les studios façonnent ex-nihilo son
pendant japonais dans lequel vont s’engouffrer Nagisa Oshima, Shohei Imamura,
pour parler des maux contemporains du Japon et notamment de sa jeunesse.
Hommes, porcs et loups est au carrefour de ces tendances
puisque sa nature de film criminel le place, sur le papier, dans la vague
émergente du Ninkyo Eiga, le film de yakuza chevaleresque. Ken Takakura
tourne d’ailleurs parallèlement au film de Fukasaku La Légende des yakuzas
de Masahiro Makino dont le succès sera fondateur pour le Ninkyo Eiga, et
dans lequel il présente une image chevaleresque. Rien de tout cela dans Hommes,
porcs et loups dont le récit et les personnages représentent les stigmates du
passé encore proche du Japon, et de ses dérives contemporaines. Une fratrie
ayant grandit dans les bidonvilles durant l’après-guerre se déchire désormais
pour échapper à sa condition. Le titre désigne chaque membre de la fratrie, sa
personnalité et le rôle qu’il est amené à jouer dans le récit.
Le loup semble
être Kuroki (Rentarō Mikuni), l’aîné, mû par un instinct de survie qui l’a
amené à laisser la misère (et par extension ses frères et sa mère) derrière lui
pour intégrer la « meute » au sein de laquelle il pourra s’élever,
les yakuzas. Le porc est le très agité cadet Jiro (Ken Takakura), gangster plus
solitaire, brutal et imprévisible ayant également fuit le bidonville mais pour
des méfaits plus chaotiques qui l’ont conduit en prison. Enfin l’homme est Sabu
(Kin'ya Kitaōji), le benjamin qui a assumé ses responsabilités en soignant leur
mère jusqu’à son dernier souffle, et vivotant avec ses amis au sein du
bidonville.
La rancœur, le ressentiment guident désormais les rapports
de la fratrie. Alors qu’ils pourraient chacun être autonomes, même dans leurs
entreprises criminelles, chacun de leurs actes ne visent qu’à une confusion
entre un désir de se rapprocher et de se détruire. L’acte ayant causé l’emprisonnement
de Jiro, mais également son projet de casse audacieux, cible le clan yakuza de
Kuroki dont il veut dérober la cagnotte. Il sollicite Sabu et ses amis pour
effectuer le coup, mais ce dernier, à tort ou à raison, va soupçonner une
trahison et cacher le butin, provoquant une réaction en chaîne tragique. Enfin
Kuroki, sous la pression de son clan, va devoir choisir entre la loyauté du
monde criminel et les liens du sang.
L’année 1964 est celle des Jeux Olympiques de Tokyo,
affirmation aux yeux du monde du redressement définitif du Japon par le biais
économique et capitaliste. L’individualisme que cet état génère se ressent dans
l’abandon initial de Kuroki, mais également dans le discours de Jiro lorsqu’il
débauchera Sabu. L’appât du gain, la paranoïa et la méfiance guident les
rapports humains, entre frères comme entre complice. Le long huis-clos de la
seconde partie nuance cependant ce constat. La solidarité de Sabu et de ses
amis, restés au bidonville en cultivant l’entraide et l’amitié, va leur faire
tenir le cap durant les douloureuses tortures qu’ils vont subir pour révéler l’emplacement
du butin. A l’inverse la suspicion règne très vite entre Jiro et son acolyte
Mizuhara (Shinjirō Ehara). Les paroles hargneuses et les actes brutaux
constituent une véritable catharsis montrant, dans la moiteur du huis-clos, la
nature torturée des rapports dans lesquels se disputent cet instinct fraternel
pas totalement rompu, et les instincts carnassiers de l’appât du gain.
Le tournage d’une grande partie du film dans un véritable
bidonville exprime l’influence assumée par Fukasaku du néoréalisme italien. Le
scénario (coécrit par Jun'ya Satō) en réunissant les trois frères dans ce lieu
chargé de souvenirs douloureux, en fait un véritable espace mental qui incarne
une boucle les ramenant tous constamment à leur condition. Lorsque le
ravivement des sentiments fraternels se profile au gré des alliances, c’est
malheureusement encore le plus individualiste qui est amené à survivre. La
moiteur, l’intensité et la puissance dramatique de Fukasaku sont déjà là à
travers son style formel si nerveux qui s’affirme. Un véritable uppercut dont
on ne ressort pas indemne.
Takashi et Mitsuo sont braqueurs de banque. Ils préparent
un dernier coup avant de s'enfuir au Brésil. Mais la police les guette, Takashi
croise la belle Miki, et les choses ne tourneront pas comme prévu.
Violent Panic : The Big Crash est une œuvre jetant
un pont entre le passé cinématographique et le présent social japonais. Le film
renoue en effet avec une tradition du film noir local des années 50/60 qui, se
calquant sur le polar américain, produisit plusieurs films de casse et de
gangsters. Ce courant précédait le courant plus spécifiquement japonais du
ninkyo-eiga des années 60, mettant en scène les yakuzas et célébrant leur code
d’honneur en en faisant des figures chevaleresques. Kinji Fukasaku à ses débuts
a œuvré (entre autres) dans ces deux genres en exécutant des films de commandes
durant les années 60, avant d’imposer un style et des thèmes plus personnels
durant les années 70 avec une série de films de yakuzas remettant complètement
en question l’imagerie noble des ninkyo-eiga - la saga Combats sans code d’honneur, Guerre des gangs à Okinawa (1971),Okita le pourfendeur (1972), Le
Cimetière de la morale (1975) entre autres.Violent Panic effectue ainsi une
sorte de retour aux sources avec son postulat de film de casse, tandis que la
mise en scène chaotique de Fukasaku est à l’inverse davantage héritière de l’esthétique
développée dans les années 70.
Le contexte social est également fondamental. En cette fin
des années 70, le Japon s’installe dans une pure logique de société de
consommation et s’éloigne de la profonde agitation politique marquée par les
coups d’éclat de L'Armée rouge japonaise. Ce tumulte se reflétait logiquement
dans les films (de la même manière que les poliziottesco produit dans l’Italie subissant
les attentats des Brigades Rouges) et dans Violent Panic, Fukasaku confronte en
quelque sorte cette transition. Le héros Takashi (Tsunehiko Watase) suit un
objectif d’enrichissement rapide purement individualiste par le prisme du
hold-up, et finalement presque tous les protagonistes suivent à leur manière
cette logique égoïste et capitaliste.
C’est le fil conducteur de personnages
parfois très secondaires à l’intrigue principale mais qui la rejoigne par ce
biais idéologique. Un jeune garagiste s’extasie et mutile la voiture de luxe d’un
de ses clients, ce dernier se venge en abusant sexuellement du jeune homme, des
policiers couchent ensemble et se trompent mutuellement. Le profit et le
plaisir immédiat sans précaution pour l’autre unissent tous les personnages, du
bon ou du mauvais côté de la loi, notamment le frère de l’ancien acolyte de
Takashi qui va le traquer impitoyablement pour avoir lui aussi sa part du
gâteau.
Sous son côté froid et taciturne, Takashi a cependant une
faille avec la belle et imprévisible Miki (Miki Sugimoto). Au premier abord,
elle semble aussi creuse et superficielle que les autres en s’attachant au
matériel (le vol du manteau de fourrure) mais, touchée par la bienveillance de
Takashi sous ses airs bourrus, elle décide de ne plus le quitter. On oscille
ainsi entre la cavale en couple et la cohabitation forcée dans leur relation,
Takashi n’osant jamais suffisamment éteindre son humanité pour laisser Miki
derrière lui sans un regard. Les situations rocambolesques les séparent puis
les réunissent tout au long du récit, jusqu’à ce que Takashi accepte ses
sentiments et décide de poursuivre sa route avec elle. Miki Sugimoto, plus
habituée aux rôles d’adolescentes sexy et dure à cuire dans les films Sukeban
de la Toei, est ici surprenante en pure créature aimante et vulnérable. Elle
dépasse son emploi de corps désirable et menaçant pour s’avérer très touchante.
Tous ces éléments en germe culminent et aboutissent de façon
purement formelle dans les sidérantes vingt dernières minutes du film. Dans une
longue et apocalyptique course poursuite en voiture, les motivations des multiples
poursuivants diffèrent. Il y a ceux visant cet objectif matérialiste et
individualiste reposant sur le capitalisme : le policier cherchant une
promotion, le frère du complice de Takashi courant après le butin, les
automobilistes furieux de voir leurs véhicules endommagés. Et en tête du
peloton, Takashi et Miki oubliant la logique pécuniaire pour simplement espérer
s’en sortir ensemble.
Rien n’est explicité par le dialogue mais le chaos des
images est parlant dans une séquence tout simplement stupéfiante où le style
chaotique de Fukasaku étincelle. Caméra à l’épaule, montage heurté, vision
intérieure ou extérieure des véhicules naviguant entre zooms agressifs et plans
d’ensemble dantesque, c’est un festival de tôle froissée spectaculaire. La
pyrotechnie sert cependant un propos, pas très éloigné de Le Grand embouteillage de Luigi Comencini (1979) mais en étonnamment moins nihiliste
et désabusé sur la nature humaine. Si l’épilogue nous apprend que Takashi poursuit
ses activités de braqueur, on devine que l’appât du gain est aussi stimulant
que le fait de mener cette vie avec l’élue de son cœur.
Le shogun Hidetada est retrouvé mort, empoisonné. Ses
fils, Iemitsu et Tadanaga, se livrent une guerre de succession acharnée. Le
shogunat est en jeu, et le mentor d'Iemitsu est prêt à tout pour assurer la
succession de son seigneur. Autour d'eux, le Japon se divise plus que jamais
entre ralliements et trahisons.
Shogun’s Samourai est une des productions les plus
ambitieuse et nantie de Kinji Fukasaku. Le film amorce un virage plus
éclectique pour le réalisateur après des années 70 de hautes volées où il
enchaîne les chefs d’œuvres dans sa déconstruction de la figure du yakuza avec
la saga Combats sans code d’honneur (cinq films puis une trilogie) et
des diamants noirs comme Guerre des gangs à Okinawa (1971),Okita le pourfendeur (1972), Le
Cimetière de la morale (1975), Police contre Syndicat du crime
(1976). Il va élargir son registre dans les années suivantes notamment sur le
space opera Les Evadés de l’espace (1978) ou le film catastrophe Virus
(1980), mais plus spécifiquement sur le jidai-geki avec Shogun’s
Samourai. Ce dernier en est un pendant rigoureux et réaliste quand des œuvres
plus tardives s’avéreront plus extravagantes comme Samurai Reincarnation
(1981) ou La Légende des huit samouraïs (1983).
Le point de départ de Shogun’s Samourai repose sur
une base historiquement avérée, à savoir la rivalité entre les deux frères
Iemitsu (Hiroki Matsukata) et Tadanaga (Teruhiko Saigo), en lutte pour la
succession de leur père Tokugawa Hidetada et le pouvoir du shogunat. Le
scénario retombe sur ses pattes réalistes lors de la conclusion, tout en ayant
suggéré dans l’attitude des personnages et une voix-off omnisciente que l’histoire
officielle est une relecture des évènements auxquels nous avons assisté.
Fukasaku travaille un mélange de clarté et de confusion dans son récit, en
dressant une hiérarchie claire des forces en présences, tout en nous perdant
dans la multitude des protagonistes affectés par les ambitions des puissants.
Yagyū Tajima (Kinnosuke Nakamura), maître d’armes et éminence
grise de Iemitsu, va ainsi manœuvrer pour faire miroiter le pouvoir au fils
mal-aimé et le dresser contre son frère. Tournant les imprévus à son avantage,
anticipant les mouvements adverses par son talent de stratège et n’hésitant
jamais à faire des victimes collatérales au sein de sa famille, des alliés ou
des innocents, c’est un monstre dévoué au prestige Tokugawa. Fukasaku nous
promène des hautes sphères à la petite main que sont les soldats, l’entre-deux
étant représenté par des samouraïs servant leur maître ou des ambitions
personnelles. Le casting prestigieux (Sonny Chiba, Tetsuro Tamba, Toshiro
Mifune…) et les jeunes pousses charismatiques (Hiroyuki Sanada) permettent de
trouver ses repères dans le large spectre social parcouru par le film, les
intrigues de palais s’entrecroisant aux batailles spectaculaires, aux joutes
plus intimistes et aux pièges raffinés.
Fukasaku a disposé de moyens considérables et impressionne
par le style hiératique avec lequel il illustre l’intimité des complots dans
les scènes d’intérieur. A l’inverse, un cinémascope majestueux magnifie la
beauté des décors, capture la beauté des paysages naturels et le climat
belliqueux en y saisissant à perte de vue les armées et leur innombrables
figurants. Le réalisateur ne s’est cependant pas délesté de la nervosité de ses
films de yakuzas durant les moments de bravoures. Zooms agressifs, caméra à l’épaule
et montage heurté agrémentent les scènes de batailles dans un pur chaos
organisé, tandis que les scènes de duels oscillent entre épure et excès.
Les velléités
réalistes n’empêchent pas quelques excès, mais l’ensemble évite pour l’essentiel
les penchants plus outrés d’un Baby Cart ou d’un Lady Snowblood. Fukasaku
retrouve ici Sonny Chiba qu’il lança au début des années 60. Entre-temps, Chiba
est devenu le roi de l’action au Japon avec son école de cascadeur la JAC (Japan
Action Club)qui alimente toute l’industrie. Samouraï’s Shogun ne cède donc
certes pas au manga filmé et bariolé, mais s’orne de quelques cascades
périlleuses où l’on sent indéniablement la patte de la JAC, tel cette
impressionnante chute d’une falaise qui verra la disparition tragique de Akane
(Etsuko Shihomi) fille de Yagyu.
Tout cet enchevêtrement de complots de tueries inutiles semble,
sous le poids des sous-intrigues et personnages, ne conduire que vers une
tyrannie où seuls les faibles sont perdants. Le discours final de Iemitsu
parvenu à ses fins est éloquent, de jeune homme gauche dépassé il est passé à
un monstre énumérant avec un sentiment revanchard les morts qu’il a semé pour
parvenir au pouvoir. Un objectif qui ne semble que conduire à la folie et à la
solitude, comme le montrera la cinglante conclusion. Fukasaku dans Samourai’s
Shogun marie parfaitement son style rugueux avec la tradition des chambarras
les plus socialement vindicatifs des années 60.
Kunihiko est un jeune homme réservé qui passe
le plus clair de son temps à peindre les rives de la rivière Dotonbori
et à travailler au salon de thé où il a été engagé par son maître,
Tetsuo Takeuchi, ancien joueur de billard professionnel. Un beau jour,
alors qu'il s'adonne à son art, il fait la rencontre de la charmante
Machiko, une femme distinguée qui dénote dans le paysage froid et
violent d'Osaka. Les deux tombent progressivement amoureux malgré le
fait que dix années les séparent, mais Kunihiko est inquiet: alors qu'il
voit tous ses proches plonger dans le vice, emportés par la folie
latente de cette ville corrompue, il souhaite à tout prix protéger sa
bien-aimée.
La Rivière Dotonbori est un mélodrame
urbain et feutré qui dénote dans la filmographie habituellement plus
portée sur l'action de Kinji Fukasaku. Le film est l'adaptation d'un
roman de Teru Miyamoto publié en 1978. Ce dernier constituait dans
l'œuvre de l'auteur le dernier volet de sa "trilogie des rivières". Les
précédents figuraient parmi les premiers écrits publiés de Teru Miyamoto
à travers courts romans (ou longues nouvelles) confrontant l'innocence
de l'enfance et un environnement social sordide. Le premier volet La Rivière aux lucioles fut publié en 1977, suivi quelques mois plus tard par Le Fleuve de boue, magnifiquement adapté au cinéma par Kōhei Oguri avec La Rivière de boue
(1981) - les deux romans étant publiés en France aux éditions Picquier.
Ce film ayant remporté un grand succès commercial et connu une vraie
reconnaissance critique au Japon et à l'international (nommé à l'Oscar
du meilleur film étranger, vainqueur du Prix du film Mainichi et prix
d'argent au Festival international du film de Moscou en 1981), on peut
imaginer qu'il éveilla l'attention d'autres studios pour l'œuvre de Teru
Miyamoto avec La Rivière Dotonbori produit par la Shoshiku - autre adaptation plus tardive et connue de Miyamoto, Maboroshi (1995) le premier film de Hirokazu Kore-eda.
L'histoire ne suit pas deux jeunes enfants comme dans La Rivière aux lucioles et Le Fleuve de boue
mais l'on reste néanmoins dans cette continuité de récit initiatique.
Kunihiki (Hiroyuki Sanada) est un jeune homme de dix-neuf ans venant de
perdre sa mère et qui est employé et hébergé par Tetsuo Takeuchi
(Tsutomu Yamazaki) dans son salon de thé. Ce dernier est le père de
Masao (Kōichi Satō), ancien camarade de classe de Kunihiki et cherchant à
suivre un chemin fuit par son père en devenant joueur de billard
professionnel. Tout le récit oscille pour les protagonistes entre une
fuite des bas-fonds pour ceux les ayant connu et leur attrait malsain
pour ceux recherchant la vie facile. Dans la première catégorie on
trouve donc Takeuchi dont la carrière de joueur de billard lui a fait
perdre sa femme et qui désespère de voir son fils prendre la même voie.
Il y a également Machiko (Keiko Matsuzaka) une femme de vingt-neuf ans
dont Kunihiki va tomber amoureux. Cette dernière est une ancienne geisha
qui a été racheté par un bienfaiteur lui ayant offert le bar qu'elle
gère seule.
La "respectabilité" de Machiko est ainsi encore lié à son passé dévoyé
et la place sous la dépendance de ce mécène et amant. La rencontre et
romance avec Kunihiki lui permet donc paradoxalement de goûter à la
vraie et pure romance de la jeune fille qu'elle n'a jamais pu vraiment
être, ce qui offre de très beaux moments de sentimentalité candide
puisque Kunihiki vit là aussi ses premiers émois. Ce lien à la fois
romantique et maternel se ressent d'ailleurs dans la magnifique scène de
sexe où Machiko se fait à la fois initiatrice du novice Kunihiki, tout
en faisant montre d'un abandon que Fukasaku filme comme une libération,
comme si c'était la première fois qu'elle effectuait l'acte par amour.
L'intrigue se déroule à Osaka et le réalisateur capture la ville dans
cette même dualité morale que celle qui déchire les personnages.
Nous
avons d'un côté une pure imagerie noble et contemplative accompagnant
les déambulations des amoureux dans des espaces dépouillés et mettant
notamment en valeur les vues sur la rivière Dotonburi dont le panorama
offrira sera le théâtre du premier baiser du couple. En parallèle nous
avons les quartiers des plaisirs noyés sous les néons, les intérieurs
tapageurs de cabarets et des salles de billards synonymes de perdition.
Les ruelles s'avèrent un entre-deux où se côtoient ce paradis et cet
enfer, où déambule une faune interlope et qui voient se déchaîner dans
la violence les relations toxiques et dominant/dominés. Fukasaku montre
d'ailleurs à quel point les femmes amoureuses et innocentes malgré leurs
métiers avilissants sont les éternelles victimes de la mesquinerie des
hommes qui les utilisent et s'approprient leurs gains.
Plusieurs scènes très touchantes traduisent ce désespoir tel ce moment
voyant la danseuse Satomi (Yuki Furutachi) improviser un strip-tease
dépressif après avoir été quitté par son amant junkie, ou encore la
transgenre Kaoru (la vraie actrice japonaise transgenre Maki Carrousel,
ce qui témoigne d'une représentation très respectueuse) subir toutes les
humiliations de l'attitude passif/agressif de son odieux souteneur. La
première heure du film tient ainsi de la tranche de vie qui entremêle
ces différentes intrigues et personnages, avant de prendre ensuite un
tournant plus explicitement dramatique et captivant. Les enjeux du
climax se font plus tragiques, notamment dans la confrontation père/fils
(et un duel virtuose au billard anticipant le Scorsese de La Couleur de l'argent
(1986)) qui révèle un passé douloureux et le final est aussi inattendu
que mélodramatique avec un ultime rebondissement cruel. Une belle
réussite et un registre plus retenu qui sied tout aussi bien à Kinji
Fukasaku qui remportera d'ailleurs pour le film le Japan Academy Film
Prize du meilleur réalisateur.
La planète Jillucia, autrefois paisible, a été colonisée
par l’empire Gavanas. Son peuple vit désormais sous le joug du tyrannique
Rockseia XII. Refusant de plier face à l’ennemi, le chef des Jilluciens s’en
remet au Dieu Liabé en dispersant huit noix divines à travers l’univers qui,
selon la légende, seront capables de découvrir les huit valeureux guerriers qui
uniront leurs forces en vue de libérer la planète occupée…
Mai 1977. La Guerre des étoilessort sur les
écrans américains, remporte un triomphe historique qui révolutionne l’industrie
du cinéma et relance la SF à grand spectacle pour les prochaines années.Alors que le succès se propage à travers les
différents box-offices mondiaux, le Japon dispose encore d’une petite marge
puisque le film ne doit y sortir que plus d’un an plus tard, fin 1978. La Toei
décide de couper l’herbe sous le pied du blockbuster américain en dépêchant un projet
qui doit le précéder de quelques mois. Ce sera Les Evadés de l’espace.
Les empreints et relecture de l’original sont flagrants, tant au niveau du
récit que formellement. Esmeralida (Etsuko Shihomi) aux allures de simili Princesse
Leia, la mise en scène soulignant la disposition totalitaire des troupes
Gavanas, la mystique de la Force matérialisée les noix de Liabé.
Néanmoins sur ce fond et cette forme, Les Evadés de l’espace
parvient à trouver son identité. Le space opéra est déjà une tendance au Japon
à cette période, notamment dans le registre de l’animation avec la série Space
Battleship Yamato en partie chapeauté par Leiji Matsumoto, créateur de Captain
Harlock/Albator. Le Japon a aussi une tradition de SF
spectaculaire à travers le kaiju-eiga (Godzilla, Gamera,
Rodan et consort…) dont le savoir-faire va être appliqué et remis au
goût du jour à l’aune du space opera triomphant. Les Evadés de l’espace
décalque donc nombres de figures de Star Wars dont les batailles
spatiales, la démesure et les sens du détail sur des maquettes allant de l’impressionnante
citadelle des Gavanas aux navettes bondissantes des héros. On oscille donc
entre cette tradition et l’annonce du futur de la SF japonaise avec plusieurs
trucages qui préfigurent les tokusatsus comme Gavan/X-Or
ou Sharivan dont l’arsenal sera mis en valeur dans une esthétique
équivalent et améliorée, tout comme le dérivé direct qu’est la série San
Ku Kaï.
Malgré une charmante naïveté et un univers moins
rigoureusement installé que justement Star Wars, le film est
plutôt prenant et mouvementé. Les Evadés de l’espace est une
relecture SF de Les Chroniques Huit chiens, récit épique de Kyokutei
Bakin publié au 19e siècle (mais se déroulant à l’ère Sengokou) et c’est
une manière de conférer une identité japonaise au film sorti de sa mise en
production opportuniste. Un retour du berger à la bergère puisque Stars Wars et
plus particulièrement cet épisode 4 puise aussi une grande part de son
inspiration dans la culture japonaise. Le film est l’occasion de voir Kinji
Fukasaku dans un autre registre que les yakuza-eiga qui ont fait sa gloire.
Réalisateur star de la Toei, il est rompu aux grosses productions (le segment
japonais du film de guerre hollywoodien Tora ! Tora Tora !
(1970)) et même à la SF avec La Bataille au-delà des étoiles
(1968). On retrouve aussi l’excentricité dont il est capable dans la
caractérisation haute en couleur des méchants qui fera école dans le tokusatsu.
Malgré ses imperfections, Les Evadés de l’espace est un spectacle conservant sa
capacité d’émerveillement, et réussira dans la mission pour laquelle il a été
conçu en remportant un succès supérieur à au premier Star Wars au
Japon.
Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta
Gunji Sadao, oyabun du
clan Hamamura sort de prison après 10 ans de détention causé par ses rivaux du
clan Daito qui dirigent désormais la ville de Yokohama. Avec Ozaki, son ancien
bras droit, et Samejima, les seuls rescapés de son clan, Gunji décide de quitter
la ville et de refonder son clan sur l'île d'Okinawa mais pour cela il va
devoir affronter les gangs déjà en place.
Guerre des gangs à
Okinawa est le premier grand succès de Kinji Fukasaku dans ce qui s’affirmera
comme son genre de prédilection, le film de yakuza. Plus précisément, le film
fait la transition du yakuza eiga
(film de yakuza) et le sous-genre du ninkyo
yakuza. La différence se fait entre l’imagerie chevaleresque des yakuzas
dans leurs premières incarnations cinématographiques vers celles plus réaliste et
démystificatrice qu’amèneront les classiques tels qu’Okita le pourfendeur (1972) et la saga Combat sans codes d’honneur de Kinji Fukasaku. Le Vagabond de Tokyo de Seijun Suzuki (1966) fut un précurseur même
si sa stylisation bariolée le place à part face au réalisme brut qu’amène Guerre des gangs à Okinawa.
Le film se situe à un juste équilibre entre cette dimension
chevaleresque et cette amoralité à venir, le sujet étant même au cœur du récit.
Le début montre ainsi les rescapés du clan Hamamura démantelé suite aux
manigances du clan Daito. Ce dernier incarne un gangstérisme moderne avec des
activités de façades légales les plaçant dans un capitalisme dominant. Le
pouvoir sur les clans ennemis ne se prend plus par la force mais sous forme d’OPA
sauvage où la manipulation et la corruption de la police sont les principales
armes. Dépassés, les derniers membres du clan Hamamura mené Gunji (Kōji Tsuruta)
qui sort de dix ans de prison décident donc de s’exiler de leur fief de Yokohama
vers l’île d’Okinawa. Encore sous occupation américaine, ces terres constituent
le dernier bastion d’un gangstérisme « old school » et symbolisent un
El Dorado à conquérir via les bonnes vieilles méthodes.
Fukasaku n’a ainsi que faire des espaces ensoleillés et de
la mer d’Okinawa pour s’attarder dans les quartiers mal famés, les rues de
plaisirs et les clubs enfumés où les nouveaux venus prennent leurs marques.
Intimidations, démonstrations de forces et brutalités diverses illustrent ainsi
l’ascension du clan Hamamura sur l’île. Le réalisateur s’appuie
particulièrement sur le charisme stoïque de ses interprète et ce jusqu’au
cliché (Gunji ne quitte pas ses lunettes noires, y compris pour faire l’amour)
mais crée des figures fascinantes. Les anciens ennemis peuvent s’associer tel
Gunji et Requin (incarné par le vrai yakuza reconverti acteur Noboru Ando,
sacrément intimidant avec sa balafre de 15 centimètres) monté l’un contre l’autre
dans le passé par le clan Daito et désormais frères d’armes.
C’est même le
respect amené par cette affirmation virile qui peut figer une guerre en statu
quo pacifique, l’escalade de violence entre Gunji et le colosse manchot Yonabal
(Tomisabaru Wakayama, l’inoubliable Itto Ogami de la saga Baby Cart) s’arrêtant net après le cran démontré par notre héros
dans une situation désespérée. Ce sera même un leitmotiv dans les dialogues du
film, « t’as du cran ». Les « vrais » hommes savent se
reconnaître entre eux et vivre dans une relative harmonie malgré leurs activités
criminelles. La vilénie des clans ennemis s’affirment ainsi dans une fourberie
qui refuse le combat et emploi des méthodes déloyale à l’image d’Haderuma (Rin'ichi
Yamamoto), boss local et bien sûr du clan Daito qui va s’inviter sur cette île
d’Okinawa.
Tout au long du film cette existence de conquête et de
violence n’exprime aucun héroïsme mais peu à peu une dimension pathétique et
mélancolique. L’introduction comique du clan Hamamura les montre réduite à des
jobs sans relief ou à une vie de famille ennuyeuse hors du quotidien yakuza. La
vie de yakuza est la seule qui vaille d’être vécue mais ils comprendront
progressivement qu’elle constitue désormais une ère révolue - si elle a même jamais réellement existée. Les frères d’armes
meurent dans l’indifférence et le regret sans que l’objet de la quête ait
semblé valoir le sacrifice. Gunji lui-même fuit le souvenir de son aimée dans
ce tourbillon de violence et Fukasaku laisse poindre l’introspection au milieu
de la furie ambiante (où son style heurté tout en zooms agressifs, caméra à l’épaule
et panoramiques fulgurants fait merveille) quand le personnage se réfugie dans
les bras d’une prostituée à la ressemblance troublante.
Dès lors le combat ne
vaudra que quand il s’agira d’assouvir une vengeance plutôt que conquérir un
pouvoir vain. Le final n’est rien moins qu’une relecture yakuza de celui de La Horde Sauvage (1969), le film
dégageant la même tonalité crépusculaire du classique de Sam Peckinpah. La
conclusion furieuse sonne ainsi le glas d’une certaine image du yakuza. Kinji
Fukasaku pouvait amorcer la révolution du genre avec Combat sans code d’honneur (1972).