Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 2 août 2020

Dernier caprice - Kohayagawa-ke no aki, Yasujiro Ozu (1961)


Manbei Kohayagawa est le patron d’une petite brasserie de saké au bord de la faillite. Le vieil homme est entouré de ses trois filles : l’aînée, Akiko, veuve et mère d’un petit garçon, qu’il souhaite remarier ; la cadette, Fumiko, dont l’époux, gérant de la brasserie, se dévoue corps et âme pour la survie de l’entreprise ; et la benjamine, Noriko, qui refuse tous les prétendants choisis par sa famille. Ces derniers temps, Manbei trouve du réconfort auprès de Tsune Sasaki, son ancienne maîtresse chez qui il se rend en douce. Bientôt, la santé du patriarche commence à décliner…

Dernier caprice est l’avant-dernier film d’Ozu, précédent l’ultime chef d’œuvre du maître qui sera Le Goût du saké (1962). Le film est pour Ozu une petite échappée de son studio historique la Shochiku pour une collaboration avec la Toho où il va bénéficier d’un budget confortable. Dernier caprice s’inscrit dans le cycle des films d’Ozu tournés en couleurs. Réfractaire mais contraint par le studio à tourner Fleur d’équinoxe (1958) en couleur, le cinéaste y prend finalement goût au point de l’adopter pour ses six derniers films. Dès lors tout en creusant toujours le même sillon thématique, ces films parviennent à jouer une petite musique différente dans le ton, y compris quand Ozu remake son Gosses de Tokyo (1932) avec Bonjour (1959).

Dernier caprice se penche donc de nouveau, après notamment Printemps tardif (1949), Eté précoce (1951) ou encore Le Goût du riz au thé vert (1951) sur la question de la pression familiale du mariage. Une femme non mariée est une anomalie dans la société japonaise d’alors (et encore aujourd’hui), qu’elle soit une jeune fille comme Noriko (Yoko Tsukasa) ou une veuve satisfaite de sa solitude tel Akiko (Setsuko Hara). Toutes deux sont les filles de Kohayagawa (Ganjirō Nakamura), patriarche à la bonhomie attachante. Cette pression sociale au mariage a des tenants sociaux où tout l’entourage sous prétexte de préoccupations du sort des intéressées joue les entremetteurs et improvise les rencontres avec les prétendants. Cette hypocrisie dissimule également des tenants économiques, Kohayagawa en mariant les deux femmes se déchargeant aussi de leur entretien alors que sa brasserie est en difficulté. Comme dans Eté précoce, le ton est bienveillant et les deux héroïnes ne sont sollicitées sans pour autant être pressées de faire leur choix. 

Cependant on sera frappé de voir à quel point la possibilité de l’union tient à une volonté masculine et patriarcale. Le rendez-vous arrangé de la scène d’ouverture tiendra au fait qu’Akiko plaise au prétendant (attirance qu’il manifeste d’un geste secret de connivence avec l’entremetteur) sans qu’elle ne soit au courant des enjeux de la rencontre. Plus tard les discussions quant à l’avenir d’Akiko et Noriko se font en leur absence lors de repas familiaux, entre hommes où en présence de la fille cadette Fumiko (Michiyo Aratama), seule légitime à participer aux décisions puisque mariée. Cette codification passe même par la disposition des protagonistes autour de la table et la composition de plan lors de ces séquences, comme pour appuyer la répétition d’un rituel immuable où certains décident ce qui est le mieux pour d’autres. 

Ozu ne joue pourtant pas sur le registre de la guerre des sexes, mais sur la manière dont le modèle familial traditionnel peut être écrasant. Ainsi, si la jeune femme doit est rangée et mariée au plus vite, le patriarche doit lui naturellement se retirer des petits plaisirs de la vie. Cela l’espiègle Kohayagawa ne l’entend pas quand il s’échappe en douce retrouver une ancienne amante avec Sasaki (Chieko Naniwa). En sortant de la place naturelle qui lui est assignée, le vieillard s’expose finalement au même jugement et à la même surveillance des siens. Cela va d’une scène cocasse où il est espionné par son beau-fils à un moment plus acerbe où Fumiko lui reproche son comportement inconvenant. Là encore Ozu jongle entre la dimension sociétale assignant chacun à son rôle et une facette plus intime puisque l’on apprendra qu’une vie de plaisir a rendu la défunte épouse de Kohayagawa malheureuse, et par conséquent maintenu une certaine rancœur de la part de ses enfants. 

Par des motifs formels récurrents, Ozu fait donc de la cellule familiale un cocon ou une prison qu’il oppose à la demeure de l’amante. Les longs plans fixes sur l’embrasure de l’entrée des deux lieux, dont Kohayagawa s’échappe avec empressement ou pénètre avec joie illustrent cette double lecture. De même sa fille « illégitime » qu’il croise chez sa maîtresse est une délurée aux tenue modernes multipliant les petits amis américains, en opposition à la rigueur et tenue de ses filles légitimes. 

La différence même de jugement d’un Kohayagawa amusé et tolérant puis vigilant et traditionnel envers ses enfants selon ses foyers interroge également l’ambiguïté entre l’être et le paraître. Le vieillard consumera ainsi sa passion jusqu’au bout, permettant paradoxalement à ses filles de faire le choix de vie qu’elle souhaite. Ozu par ce subtil équilibre entre douceur et mélancolie (qui culmine avec ces funérailles finales sous un ciel bleu estival) signe une œuvre subtile et attachante dont il a le secret. 

En salle le 5 aout  

samedi 19 avril 2014

Été précoce - Bakushū, Yasujirō Ozu (1951)


Noriko (Setsuko Hara), 28 ans, est secrétaire dans une petite compagnie à Tokyo. C’est une jeune femme moderne mais elle vit encore chez ses parents, tout comme son frère, sa femme et ses deux enfants. Elle subit de fortes pressions de la part de sa famille ; en effet, il n’est pas raisonnable à cet âge de ne pas encore s’être mariée. Mais la jeune fille se réjouit de son indépendance et préfère trouver elle-même son futur époux. Son patron lui propose un bon parti de sa connaissance mais Noriko refuse…

Dans la lignée des thématiques de son cinéma de cette dernière et plus populaire période de sa filmographie, Été précoce est l’occasion pour Ozu de scruter les bouleversements de la famille japonaise. Il offre en fait un pendant lumineux à son précédent Printemps tardif (1949) dont il reprend le ressort dramatique de la jeune fille à marier sur un ton plus léger. On y suit le destin de Noriko (Setsuko Hara actrice fétiche d’Ozu et tenant le même rôle dans Printemps tardif justement) jeune célibataire de 28 ans vivant encore chez ses parents en compagnie de son frère, son épouse et leurs deux enfants. Noriko fait le désespoir de son entourage par son insouciance quant à ce qui leur semble une anomalie à résoudre au plus vite, son célibat. 

L’horloge n’est pas ici biologique mais sociale et où une jeune femme ne peut s’émanciper et grandir qu’en quittant le foyer par le mariage. Ozu n’en fait pas un motif mélodramatique appuyé, le ton est plutôt léger pour une narration s’inscrivant dans le quotidien et où cette pression prend la forme de taquineries et d’allusions anodines. La vie de famille se déroule ainsi paisiblement, la caméra d’Ozu se promenant avec sobriété à coup de plan fixe où seuls les personnages s’agitent pour vaquer à leurs occupations. 
 
 En s’attardant sur certains de ces instants quelconques, Ozu capture les liens profonds qui unissent cette famille à travers une caractérisation se faisant tendre, amusée mais également critique. Les personnages des parents expriment ainsi une génération apaisée après les années de guerre et où le mariage s’inscrit dans une logique traditionnelle même si la perte d’un fils durant le conflit leur fait apprécier d’avoir leur famille encore ainsi réunie. Le frère Koichi (Chishū Ryū) voit lui le célibat de sa sœur d’un mauvais œil car s’inscrivant dans une volonté d’émancipation de la femme que l’homme japonais n’est pas encore prêt à accepter,la nature indépendante de Noriko et sa modernité (ici bien plus émancipée que dan Printemps tardif) en autre par ses habillement à l’occidentale. 

Là encore Ozu le traduit par une certaine légèreté où Noriko et sa belle-sœur le taquine gentiment sur sa raideur, et lui de s’offusquer que les femmes se montrent désormais plus impudentes depuis l’après-guerre. Cette rigueur s’exprime également dans l’éducation de ses enfants, Ozu nous confrontant à nouveau à un duo de gamins espiègles et insolents (dans la lignée de ceux de Gosses de Tokyo (1932) et précédent ceux de Bonjour (1960)) s’opposant à leur père. La tendresse et l’expression des sentiments semblent être l’apanage des femmes, à l’image de ce moment où les enfants fuguent et où le père pourtant tout aussi inquiet par jouer au jeu de go chez un ami et laisse son épouse et sa sœur les chercher.

Ozu montre l’ancrage de cette mentalité par les échanges entre Noriko et son amie Aya (Chikage Awashima) tout aussi célibataire qu’elle s’opposant à leurs amie mariées et dont les rencontres sont soumises aux dispositions de leur époux. Là encore le tout s’exprime par une certaine légèreté par des dialogues amusant et où le réalisateur capte une vérité certaine les échanges badins de ces jeunes femmes modernes. 

Le fil conducteur du film sera la demande en mariage d’un riche prétendant ami du patron de Noriko pour laquelle l’intéressée montre une tranquille indifférence tandis que son entourage s’agite, la sonde et l’incite insidieusement à choisir ce parti avantageux. Ozu illustre ces manigances par un effet de dissimulation et de coulissement du décor dans la demeure familiale, chaque conversation sur le sujet révélant un auditeur caché guettant un signe positif de Noriko et l’impudent se révélant dans la profondeur où la largeur de la pièce par un subtil mouvement de caméra.

Noriko semble comme flotter au-dessus de ces préoccupations et est une sorte de miroir lumineux de cette atmosphère de début d’été (magnifique visions de cette région de Kamakura où vécu Ozu et où il est enterré) sur laquelle ces supposées obligations n’ont pas prise. Setsuko Hara par sa présence solaire et souriante efface tout ce que la situation pourrait avoir d’oppressant pour l’héroïne et, lorsqu’elle se décidera enfin à lier son cœur à un autre, ce sera avec une spontanéité enfantine, sincère et répondant à un vrai amour. Une décision qui prendra de cours sa famille tout comme sa longue attente avait pu l’agacer, et concluant le film dans une douce mélancolie où cette séparation tant attendue sera un déchirement. La vie aura fini par rattraper cette famille qui voit les routes de ses membres prendre des chemins différents mais, tout comme cet été touchant à sa fin est amené à revenir, ils se retrouveront car leurs liens sont indéfectibles.Ozu offrira une ultime variation sur le même thème avec un de ses derniers films Fin d'automne (1960).

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta et pour les parisiens à voir dans la très prochaine rétro consacrée à Ozu à la Cinémathèque Française