Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Milos Forman. Afficher tous les articles
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dimanche 14 juin 2026

Hair - Milos Forman (1979)

 Jeune et naïf, Claude Bukowski arrive à New York pour se rendre au bureau de recrutement de l'armée. Mais en chemin, il se retrouve au milieu d'un happening de hippies dans Central Park et tombe immédiatement amoureux de la belle Sheila. Berger, le leader pacifiste des hippies, décide de prendre Claude sous son aile et l'encourage à braver tous les obstacles pour qu'il déclare sa flamme à la jeune fille...

 Milos Forman signe avec Hair une adaptation sans doute trop tardive de la comédie musicale qui révolutionna le genre sur les scènes off Broadway à la fin des années 60. Capturant les élans contestataires d’alors à travers le mouvement hippie et les manifestations pacifistes contre la guerre du Vietnam, Hair s’ancrait dans une contemporanéité qui ringardisait les autres productions d’alors. Malgré des projets d’adaptations très vite envisagés alors que le spectacle rencontrait encore un immense succès, celle-ci n’arrive donc qu’en 1979 par un Forman auréolé de son triomphe avec Vol au-dessus d’un nid de coucou (1976).

Il y a ainsi un décalage qui se ressent dès les premiers instants du film, même avec le détachement que peu avoir un spectateur contemporain du contexte. Il y a un côté lisse, propret qui dénote d’autant que Forman a abordé ce thème du mouvement hippie et du fossé des générations dans sa première œuvre américaine, Taking Off (1971) qui avec ses qualités et ses défauts avait le mérite d’être au cœur de ces problématiques à sa sortie et dans « son jus » formel de l’époque. Le décalage est d’ailleurs double puisqu’en plus de traiter d’un mouvement dépassé alors qu’un autre émerge au même moment avec le punk, Hair est aussi en porte à faux de l’évolution de la comédie musicale. 

Bob Fosse a notamment rénové le genre sur Cabaret (1972) Que le spectacle commence (sorti quelques mois après Hair), Martin Scorsese avait entremêlé la noirceur du Nouvel Hollywood avec le gigantisme de la comédie musicale hollywoodienne classique sur New York, New York (1977), la liberté sexuelle prenait un tour délirant dans Rocky Horror Picture Show (1975) et Brian De Palma ancrait le genre dans le glam des seventies pour Phantom of the Paradise (1974). Les hymnes flower power et les provocations de Hair paraissent donc bien timides à côté, mais Forman se rattrape par la vraie implication émotionnelle qu’il instaure.

Le déniaisement bienveillant du jeune Claude (John Savage) bientôt appelé sous les drapeaux par un groupe de hippie est très touchant. Forman retrouve, que ce soit dans la rencontre de Claude et des hippies, ou de la confrontation de ces derniers avec la haute société new-yorkaise, les élans comico-absurdes brillants et inventifs que l’on trouvait dans ses premiers films tchèques comme Au feu, les pompiers ! (1967). La candeur du propos et les personnages attachants rendent l’ensemble aussi drôle que fougueux, en montrant une jeunesse secouant les carcans des différentes formes de conformismes, qu’il soir patriotique pour Claude, social pour Berger (Treat Williams) ou bourgeois avec Sheila (Beverly D'Angelo). 

La naïveté qui paraissait initialement un peu forcée (même si sous la joie certains textes de chanson sont fort incisifs) se heurte finalement avec force au réel dans une dernière partie où l’ultime farce tourne au drame dans un rebondissement inattendu qui change la conclusion de la version scénique. Forman fait montre d’autant de rigueur formelle dans le côté plus flottant et chaotique des élans opiacés des hippies que dans la dernière partie voyant la facette rectiligne de la rigueur militaire venir enchaîner les chorégraphies dans un aller simple inéluctable. Malgré sa nature « dépassée », Hair est une œuvre poursuivant le travail de Forman en tant que fin observateur de sa terre d’accueil américaine. 

Disponible en bluray français chez Potemkine 

dimanche 10 mars 2024

L'As de pique - Cerný Petr, Milos Forman (1963)


 Petr est un jeune apprenti de seize ans qui vient de décrocher un petit boulot d’été. Au lieu de bronzer au bord de la piscine et de draguer les filles, il doit surveiller les clients d’une supérette afin d’empêcher d’éventuels vols. Sa filature catastrophique lors de son premier jour lui vaut un sermon par son père. Mais Petr n’y prête guère attention, tout occupé qu’il est à essayer de courtiser la jolie Asa...

L’As de pique est le premier long-métrage de Milos Forman et l’œuvre qui le placera en chef de file de la Nouvelle vague tchèque.  Dans ce pan tchèque de sa filmographie, le réalisateur cherche à capturer la réalité locale et s’attarde dans chaque œuvre à un pan particulier de la population. La jeunesse à ses faveurs dans L’Audition (1963, réunion de deux court-métrages) avec ces adolescents cherchant à intégrer une fanfare puis une pièce de théâtre, puis plus tard le regard se fait féminin dans Les Amours d’une blonde (1965) en suivant les mésaventures sentimentales d’une jeune travailleuse. La tendresse et l’indulgence s’évaporent cependant quand il s’agit d’observer les travers des adultes dans Au feu les pompiers (1967), satire virulente qui marque le désenchantement de Forman sur le monde qui l’entoure. Même si les évènements politiques forceront son départ du pays, le réalisateur semblait arrivé au bout d’un certain constat désabusé sur son environnement.

L’As de pique porte tout cela en germe, par cet instantané du quotidien de la jeunesse tchèque avec son jeune héros Petr (Ladislav Jakim). Tout dans sa petite vie illustre la schizophrénie tchèque, entre progressisme économico-social et mœurs arriérées. Il est jeune apprenti dans une supérette (ce type de commerce étant alors une nouveauté dans le pays) mais est assigné à une tâche bien singulière, celle de surveiller les clients adeptes du vol. On peut y voir une sorte de métaphore de la paranoïa et du climat délateur des pires régimes communistes puisque Petr ne doit pas s’afficher comme employé du magasin, mais se fondre parmi la clientèle pour d’autant mieux la prendre la main dans le sac. Le malheureux Petr a bien du mal à assumer cette fonction sournoise et se fait tancer par son patron, dont la probité est par ailleurs questionnable sur d’autres points.

Notre héros est donc partagé entre l’hédonisme juvénile désormais davantage permis au adolescents (scène de bal, flirts) et les relents douteux de la mentalité des aînés. L’attitude passive-agressive de ses parents et plus particulièrement de son père rend le foyer aussi inconfortable que tous les autres lieux où Petr ne se sent jamais vraiment à sa place. Incertain quant à ses aspirations futures, il se sent sommé de déjà choisir une voie mais l’ensemble des possibilités sont pétries de contradictions. L’injonction parentale et précisément paternelle obéit à une logique de soumission et d’un vécu oppressant que n’a pas connu Petr, l’application de sa tâche d’apprenti le conduit à un constat et dilemme cruel – la découverte des failles parentale lorsqu’il constate le vol de sa propre mère à la supérette.

Forman fait déjà montre d’un vrai brio formel, partagé entre la spontanéité et le filmage sur le vif des scènes de bal, tandis que qu’une certaine rigidité et statisme domine les scènes de boutique en adoptant le point de vue de Petr. Entre ces deux voies, il y a une esthétique plus pastorale où, loin du jugement et des ordres des espaces confinés (la maison et la supérette), les instants de vie plus spontané et la romance timide peuvent surgir. Cette incertitude domine jusque dans une surprenante séquence finale où culminent tous les doutes, y compris dans l’esthétique et le choix de ce plan fixe de conclusion sur le père. 


 Sorti en bluray français chez Carlotta

 

vendredi 16 février 2024

Au feu, les pompiers ! - Hoří, má panenko, Milos Forman (1967)


 Dans une petite ville de Tchécoslovaquie le bal annuel du corps des pompiers volontaires se prépare. Ce sera l'occasion de remettre la Hache d'or à l'ancien chef des pompiers, âgé de 86 ans. Le comité a prévu un bal, mais également une tombola et l'élection de miss Pompiers. Les prix de la tombola sont volés peu à peu, en commençant par ceux consistant en nourriture.

Au feu les pompiers ! est le dernier film réalisé par Milos Forman en Tchécoslovaquie. En effet, alors qu’il effectue la promotion du film à travers l’Europe, les chars soviétiques pointent le bout de leurs canons en Tchécoslovaquie et mettent fin à la parenthèse enchantée du Printemps de Prague. Comme un symbole avant-coureur, c’est donc avec Au feu les pompiers que Forman va signer sa farce la plus corrosive. Isolé dans la campagne tchèque avec ses coscénaristes Ivan Passer et Jaroslav Papoušek, Forman a l’occasion d’observer le bal des pompiers d’une petite ville. Les situations et figures pittoresques en présence stimulent l’imagination des scénaristes qui vont par la suite approfondir la question échangeant avec les pompiers à la taverne locale, le temps de recueillir quelques anecdotes croustillantes.

Forman voit dans ce « spectacle » une sorte d’instantané de la situation du pays qu’il va croquer dans une satire hilarante. Le microcosme de ces pompiers va ainsi s’avérer l’allégorie de la bureaucratie et une allusion à différents scandales politiques ayant secoués le pays. Le président Antonín Novotný et du Parti communiste se sentent visés à juste titre et manifestent leur mécontentement tandis que les pompiers menacent de faire grève. Forman use de tous les artifices à disposition pour dénoncer la corruption et les petites mesquineries ordinaires par le prisme de ce groupe de pompiers vieillissant. Le culte du chapardage et de l’individualisme est fustigé lorsque les lots d’une tombola organisée dans le cadre du bal disparaissent mystérieusement, les pompiers autant que les danseurs faisant office de suspects dans un pays souffrant de dénuement quant aux produits de première nécessité. La solidarité est une façade hypocrite lorsque le but du bal s’avère un geste envers l’ancien président des pompiers (et un tordant pied de nez final), mais en pratique un mot (et un sentiment) que l’on cherche lors de l’hilarant discours d’entraide d’un pompier.

L’organisation d’un concours de beauté en parallèle permet de fustiger de manière sous-jacente la corruption du régime, les candidates entrant ou sortant de la liste au gré des amitiés nouées, et prête à tout pour concourir y compris un strip-tease. Les pompiers sont des libidineux facilement corruptibles, et les beautés sont volontairement affublées de physique disgracieux comme pour traduire la laideur de la société par le visage de ceux et celles qui la composent. La misère est un état qui se regarde de loin, à l’image de ce grand-père dont l’incendie de la maison devient un spectacle auquel on assiste indifférent, prétexte au commerce et à l’exploitation. Forman n’épargne rien ni personne dans ce brûlot dévastateur qui, s’il trouve une construction narrative plus classique que ses œuvres précédentes, se montre fort inventif formellement dans son grotesque et baigne ses assauts d’une chatoyante photographie couleur (une première pour Forman) de Miroslav Ondříček. 

L’exploitation locale du film sera en partie sabotée même si la censure n’a pas encore cours dans cette liberté d’avant l’invasion soviétique. A l’international et notamment en France, il faudra le support des amitiés de Claude Chabrol et François Truffaut pour rendre le film visible. Déjà en discussion pour entamer un début de carrière américaine, Forman va ainsi de fait franchir le pas avec Taking Off (1971) puis aller vers les grandes réussites que l’on sait. 

Sorti en bluray français chez Carlotta 

Extrait

dimanche 3 octobre 2021

Valmont - Milos Forman (1989)

 Rien ne résiste aux entreprises de séduction de la Marquise de Merteuil et du Vicomte de Valmont. Unis par leurs complots et leurs secrets, ils règnent sur les salons et les boudoirs de cette aristocratie qui ignore que sa fin approche. Mais ces virtuoses de l'intrigue amoureuse finiront par s'affronter...

Valmont est une adaptation des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos plus libre que le film éponyme de Stephen Frears sorti l’année précédente. Cette version à succès fera beaucoup d’ombre à celle de Milos Forman alors que paradoxalement ce dernier partait avec de l’avance dans son projet d’adaptation. Milos Forman se passionne pour le roman et invite Jean-Claude Carrière à en écrire l’adaptation dans un processus qui s’étale sur deux ans, le temps pour la pièce de Christopher Hampton de sortir et d’être jouée. Forman et Carrière souhaitant s’autoriser une certaine liberté dans leur vision refuse d’en acheter les droits, que fera Stephen Frears qui lance immédiatement la production de son film. L’autre raison qui vit Forman et Carrière de se détourner de la pièce d’Hampton, c’est pour son aspect profondément manichéen et schématique. Ils eurent l’occasion de voir la pièce sur scène et trouvèrent que tous les personnages entraient dans des archétypes (jeune fille ingénue, séducteur, oie blanche…) dont ils ne sortaient pas.

Valmont par son ton et les entorses qu’il prend par rapport au roman est en effet un film plus insaisissable. Toute l’aura machiavélique du duo Valmont (Colin Firth) /Marquise de Merteuil (Annette Bening) s’estompe tout en laissant largement deviner leur existence de libertin. Chez Frears le plaisir du complot dominait initialement avant d’être rattrapé par les vrais sentiments. Tout s’entremêle de façon bien plus ambiguë ici, les bonnes comme les mauvaises actions étant guidées par les sentiments plutôt que la seule malveillance. La place fragile des femmes semble être le fil rouge de toutes les intrigues. La Marquise de Merteuil lance les intrigues après avoir été mise de côté par son amant Gercourt (Jeffrey Jones) plus porté sur la virginité et la jeunesse de Cécile de Volanges (Fairuza Balk) qui se voit imposer ce mariage avec un homme bien plus vieux. Le mariage et la position de Mme de Tourvel (Meg Tilly) se voient justement mis à mal par les sentiments que lui inspirent la séduction pressante de Valmont. Dans ce monde impitoyable, les femmes n’ont le choix qu’entre subir ou devenir prédatrice à leur tour, et les hommes vacillent entre leur position de dominant et des aspirations amoureuses qui les fragilisent. 

Toutes les actions naissent de cette hésitation, chez Forman c’est l’univers et l’étiquette dans laquelle vivent les personnages qui est un archétype manichéen, pas ces derniers. Dès lors difficile de discerner le calcul de la vraie émotion tout au long du récit, l’écrin romantique somptueux de certaines séquences nous happant malgré toutes les préventions (les notre et celles des protagonistes qui s’y laissent prendre). Le mélange de doux renoncement et de persévérance lors des scènes de séduction entre Valmont et Mme de Tourvel attise ce doute, notamment Valmont ne nie pas ce qu’il est mais tente de le surmonter. Un des aspects que cherchaient à éliminer Forman et Carrière par rapport au livre était la métaphore de la séduction comme manœuvre et stratégie militaire. Choderlos de Laclos, officier de carrière, l’envisageait ainsi pour renforcer la charge contre la noblesse qu’était le roman. Forman est guidé par d’autres dessein et rend les actions et réactions bien plus troubles, inconsistantes comme peut l’être la nature humaine.

L’idéal ce couple innocent et romantique qu’incarnent Cécile de Volanges et le chevalier Danceny s’avère ainsi aussi corruptible qu’un autre tandis que Valmont et Merteuil sous le cynisme montrent leurs failles. Le casting excelle à dégager cette dualité. C’est assez trivial mais le choix d’acteurs jeunes, beaux et alors inconnu enlève tout le passif manichéen que recherche la version de Frears. John Malkovich et Glenn Close par la maturité et le physique marqué qu’ils imposent amène d’emblée l’idée de cruauté et mesquinerie. Colin Firth par sa beauté et allant de dandy laisse tout autant croire à sa nature de séducteur impénitent que d’amoureux transi. Il n’y a pas de choix et c’est le miroir que lui renvoient les femmes qu’il convoite qui le font passer, en grand enfant, d’une facette à une autre.

Lucide sur sa nature profonde, il en fait même la raison de passer de l’amant prévenant au goujat avec Mme de Tourvel une fois qu’il aura obtenu ses faveurs. Ce côté tendre et carnassier est tout aussi captivant chez une délicate Annette Bening, capable de pleurer et s’émouvoir face à une déclaration d’amour à demi-mot de Valmont avant de l’humilier de façon impitoyable. Trop habitués aux jeux de rôles mesquins de leur monde, Valmont et la Marquise de Merteuil ne peuvent fendre l’armure l’un envers l’autre et ne sont totalement complices que dans la duplicité. En cela le film dégage une grande mélancolie où le machiavélisme de la version Frears n’a pas sa place. La noblesse installée est tout aussi perdue que la génération suivante (la magistrale scène de mariage final) désormais imprégné des mêmes vices. La scène de danse où Valmont alterne les cavalières et adapte son attitude (tour à tour joyeusement infantile avec Cécile, narquoise et complice avec la Marquise de Merteuil, délicate et tendre pour Mme de Tourvel) est emblématique de ce que cherche à exprimer le film.

Milos Forman filme ces chassés-croisés dans une imagerie sensuelle et romantique dont la patine est renforcée par un tournage en France. La reconstitution est somptueuse (l’Opéra) et l’inspiration picturale est marquante dans la photo de Miroslav Ondrícek où l’oisiveté rurale de la noblesse fait penser au courant de « La fête galante », tandis que l’érotisme feutré et clinquant de certaine scène évoque la tendance rococo (les peintures de la pièce lors de la rencontre secrète Danceny/Cécile, la tenue tape ç l’œil de celle-ci). Une œuvre captivante dont les nuances la rendent avec le temps bien plus intéressante que la néanmoins efficace version de Stephen Frears. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Pathé

mercredi 22 septembre 2021

Les Amours d'une blonde - Lásky jedné plavovlásky, Milos Forman (1965)

Dans la fabrique de chaussures où travaille Andula, la population féminine est en surnombre, ce qui n'aide pas la jeune fille dans sa quête amoureuse... Jusqu'à ce que le responsable culturel trouve une solution et fasse implanter un cantonnement militaire à proximité pour animer les bals. Et si ce sont tous des réservistes quadragénaires, Andula a la chance de rencontrer le pianiste de l'orchestre...

La Nouvelle vague tchèque naît en partie de la politique du dégel du régime soviétique dont l’étau se desserre avec l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev. Cela contribue à l’épanouissement des arts avec en Tchécoslovaquie les premiers romans de Milan Kundera et donc au cinéma la Nouvelle vague tchèque. Celle-ci s’inscrit dans un courant mondial initié par son équivalent français (et contemporain du Free Cinema anglais, Nouvelle vague japonaise…) et poursuit les mêmes idéaux sociaux célébrant une jeunesse s’affranchissant des aînés, ainsi que les révolutions formelles recherchant un plus grand réalisme. On trouve de cela dans les premières œuvres de Milos Forman libérée du carcan idéologique communiste, qui filme une jeunesse épanouie (l’irruption des concerts et bal rock’n’roll) et rebelle dans le moyen-métrage L’Audition (1963) ou le long L’As de Pique (1963). 

Les Amours d’une blonde se situe dans ce courant mais porte déjà en germe le désenchantement qui mènera au difficile retour sur terre qui mettra fin au Printemps de Prague. Nous suivons Andula (Hana Brejchová), une jeune femme travaillant dans une fabrique de chaussure dans la petite ville provinciale de Zruc. Son quotidien se partage donc entre les journées de travail et les maigres loisirs que constituent les bals où elle fera diverses rencontres masculines. Contrairement à l’évasion que constituaient ces moments dans les précédents films, c’est ici l’ennui morne qui domine et l’on s’amuse de jeux de séduction pathétiques et de silences gênés entre Andula, ses amies et les prétendants. Parmi eux des soldats de passages lourdement insistants mais aussi Milda (Vladimír Pucholt) un séduisant jeune pianiste. 

La volonté d’échapper à ce quotidien terne place Andula sous le joug d’hommes entre le machisme et la muflerie ordinaire, dont tous les efforts de séduction ont pour but de l’attirer dans leur lit. Andula après moults hésitation cède au plus jeune et attirant Milda mais tout dans la mise en scène de Forman (ce magnifique plan sur son dos et corps nu) consiste à en faire dans ces scènes d’amour une victime (bien que le rapport soit consentant) qui s’offre par quête d’affection plus que par désir. Forcément cette nuit d’amour doit dans son idéal mener vers une romance qui lui fera quitter cette existence terne. 

C’est tout le sens de ce plan d’ensemble emblématique la voyant faire du stop la valise à la main pour rejoindre son aimé à Prague. Le simili conte de fée s’arrête pourtant là (initié par le jugement moral régnant au sein des dortoirs de jeunes filles où les comportements « scandaleux » sont pointés du doigt) avec l’accueil glacial et inquisiteur qui l’attends à Prague. Le brio de Forman est d’inscrire ce retour sur terre d’une manière triviale où la drôlerie se dispute au pathétique. Les parents de Milda joués par des acteurs non-professionnels donnent un grand numéro de bougonnerie et d’indignation qui prête à rire d’un côté, tout en rendant la situation de notre héroïne intenable. 

Dès lors les amourettes et loisirs ne constituent que des chemins de traverses qui nous ramènent inéluctablement à notre point de départ. L’intrigue forme ainsi une boucle en démarrant et se concluant dans les dortoirs des travailleuses, les péripéties n’ayant été qu’une illusion et par extension le Printemps de Prague, cette ouverture et ce dégel. Les Amours d’une blonde se trouve à mi-chemin d’un constant qui sera effectif dans Au feu, les pompiers ! (1967) réalisé peu avant l’invasion des chars russes en 1968. 

Sorti en bluray français chez Carlotta

mardi 8 mars 2016

Man on the Moon - Miloš Forman (1999)

La carrière du comique américain Andy Kaufman, mort en 1984 d'un cancer du poumon. Né à New York en 1949, il débute dans de nombreux cabarets avant de se faire remarquer à la télévision dans la célèbre émission "Saturday Night Live". Il est une des vedettes de la série "Taxi" puis provoque les réactions les plus diverses en montant des spectacles originaux, notamment au Carnegie Hall de New York.

Miloš Forman poursuit avec ce Man on the Moon le passionnant cycle de biopic entamé avec Amadeus (1984) et Larry Flynt (1996). Chacune des personnalités évoquées incarnait un savant mélange de génie et provocation au service de leur art et/ou message. L’excentricité de Mozart était ainsi une extension de sa créativité par une outrance le distinguant du conformisme de ses pairs musiciens dans une folie douce dégagée par son aura autant que ses compositions. Pour Larry Flynt, le mauvais gout et l’art de choquer une Amérique bien-pensante symbolise le combat de cet homme pour la liberté d’expression auquel il paiera le prix fort. Cette figure d’empêcheur de tourner en rond bousculant l’ordre établi, Forman l’avait d’ailleurs déjà introduit dans son plus grand succès américain avec le Jack Nicholson de Vol au-dessus d'un nid de coucou (1975). Man on the Moon apporte une variation tout aussi passionnante de ce cycle.

Le film est une libre adaptation de l’existence tumultueuse d’Andy Kaufman, célèbre star comique des années 70/80. Forman adopte d’emblée de faire du film entier un happening nous plongeant dans l’esprit agité de Kaufman. L’artiste s’introduit ainsi face caméra, ahuri et tirant en longueur un absurde et incompréhensible où il nous annonce que le film est déjà terminé, générique de fin à l’appui. C’est une manière pour lui de tester le spectateur tout comme il a pu si souvent éprouver son audience à l’époque, précisant que nombre d’évènements ont été modifiés, élagués ou supprimés. C’est le propre de n’importe biopic direz-vous, mais le faire prononcer par l’intéressé affirme d’emblée la mainmise de sa personnalité d’entertainer. Comme le dira à un moment le personnage de Courtney Love, nul ne sait qui est le vrai Andy Kaufman. En constante performance, le but d’Andy Kaufman n’est pas d’amuser ou basiquement faire rire son audience, mais de constamment la désarçonner. 

Les sketches modestes du début du film provoquent l’hilarité par la présence incongrue et Kaufman et les détours imprévisibles de ses interprétations. Un imbécile heureux et gauche se transforme en un extraordinaire Elvis lascif et dérègle le Saturday Night Live par un sketch quasi muet où il chantera une ligne de couplet de chanson. L’ensemble du film étend à des proportions de plus en plus impressionnantes cet art du gag improbable où Kaufman incarne tout et son contraire. Champion du catch « mixte » il s’attire l’ire des femmes tout comme des habitants de la capitale du catch, Memphis et ses « bouseux » tournés en ridicule lors d’un combat épique avec le vrai champion Jerry Lawler. Point de grand message ou objectif pour Kaufman, si ce n’est tester la crédulité et la tolérance de son public face à ses outrances en étant en permanence sur la corde raide du vrai mauvais gout.

La narration nous embarque d’un gag à l’autre, toujours plus fou et occultant volontairement tout aspect trop intime de l’existence de Kaufman pour ne laisser que voir que sa vraie raison d’être, le show. On parvient ainsi à être déstabilisé au cœur même d’un happening déjà bien retors où l’entourage proche constitue autant un public que la foule environnante. La première apparition du grotesque et outrancier personnage de Tony Clifton, Courtney Love surprise de la tournure d’un combat de catch supposé truqué ou une émission de télé doublement parasitée, tous ces moments font de Kaufman un agent du chaos imprévisible et insaisissable. La réalité ne rattrapera Kaufman quand il ne sera plus sous le feu des projecteurs d’un public las de ses provocations. Ce n’est que là qu’il nous apparaîtra vulnérable, vraie coquille vide lorsqu’il n’a plus personne pour le regarder, l’aimer et le détester. 

On le découvre à son tour crédule et sans repères dans son attrait des mantras new Age, finalement trahi par un corps qui ne peut exister que pour faire dysfonctionner le système. L’émotion peut enfin s’inviter sans se départir de mauvais gout (la crise cardiaque en pleine représentation scénique) et en laissant planer le doute d’une ultime manipulation. Forman manie avec brio l’ambiguïté en rendant Kaufman tout à la fois pathétique avec un drame personnel perçu comme un possible happening mais en célébrant aussi définitivement son génie n’évacuant pas le mystère d’un canular morbide et grandiose. La dernière scène va dans ce sens, entre touchant hommage et hoax délirant et Jim Carrey siphonné et touchant semble totalement possédé par l’esprit de Kaufman. Que l’Oscar lui ait échappé cette année-là demeure un mystère. Un grand film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner