Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 9 décembre 2023

The Big Heat - Seng fat dak ging, Andrew Kam, Johnnie To et Tsui Hark (1988)


 Un flic qui souffre de crise de tétanie à la main droite se décide à venger la mort d'un de ses collègues en s'attaquant à un des principaux gangs de la ville.

Après l’aussi immense qu’inattendu succès de Le Syndicat du crime de John Woo (1986), The Big Heat est pour Tsui Hark producteur avisé, un moyen de surfer sur la nouvelle vague du polar initiée à Hong Kong par ce triomphe. L’idée de Tsui Hark est de concevoir le récit d’une équipe de policier en lutte contre le crime, en s’inspirant de l’imprévisibilité et noirceur de Police Fédérale Los Angeles de William Friedkin (1985) qui l’a fortement impressionné. Il va solliciter Gordon Chan encore scénariste pour écrire l’histoire, et ce dernier va s’inspirer d’un récent scandale criminel et financier ayant eu lieu entre Hong Kong et la Malaisie. Andrew Kam jusqu’ici assistant-réalisateur de Tsui Hark (notamment sur Peking Opera Blues (1986)) est promut réalisateur, tandis que le casting principal sera constitué de jeunes stars montantes sous contrat à la Film Workshop. The Big Heat initie justement la tradition des productions longues et chaotiques au sein de la compagnie de Tsui Hark, l’esprit en ébullition et l’interventionnisme de ce dernier délestant souvent les réalisateurs de leur pouvoir de décision, et rendant incertaine l’identité du vrai auteur du film. Le tournage de The Big Heat va donc s’étaler sur près de 18 mois, entre tournage additionnel, réécritures et changement de réalisateur (si les seuls Andrew Kam et Johnnie To sont crédités, les équipes parallèles sont multiples durant toute la production). 

De cette confusion va pourtant naître un excellent polar dont la réussite tient au brillant travail d’équipe, officiel comme le montage brillant de David Wu conférent une vraie cohérence à l’ensemble, et officieux pour certaines participations comme Ching Siu-tung derrière certaines scènes d’action. Il y a certes parfois des transitions abruptes fragilisant la continuité (la paralysie manuelle du héros vue comme cruciale au début et dont on ne reparle presque plus jusqu’à la conclusion) mais le tout se tient fort bien. La caractérisation se fait dans l’urgence et la tension de l’enquête en cours, selon quelques archétypes habilement menés : le « bleu » maladroit joué par Matthew Wong Hin-Mung, le casse-cou désinvolte et charismatique incarné par Philip Kwok, la désinvolture cool de l’expatrié Lionel Lo King-Wah et bien sûr le charisme magnétique et la gravité de Waise Lee. 

L’équipe improvisée est soudée d’emblée, l’affaire revêt de poignants enjeux personnels et de d’autres plus ambitieux sur fond de trafic de drogues, de blanchiment d’argent en prévision de l’exil de nantis anticipant la rétrocession. Le récit alterne efficacement séquence purement stratégique où le quatuor s’arrange avec la loi pour piéger le redoutable boss mafieux Han Ching (Paul Chu Kong), et séquences d’actions tonitruantes. L’extravagance et la grandiloquence d’un John Woo laisse ici place à un style plus heurté et brutal, la diversité des morceaux de bravoures trahissant la confection complexe du film sans que cela gêne forcément. Rixes et fusillades de rue apocalyptique, affrontement dantesque dans l’étroitesse de couloirs d’hôpital, bagarre dans le mécanisme d’un ascenseur, on en prend plein les yeux tout en étant soufflé par la nature sanglante des situations. Le tout va culminer dans une conclusion d’anthologie et incroyablement cathartique en termes d’émotion.

C’est bien là la grande force du film, les interactions affectives, qu’elles relèvent de l’amitié ou du sentiment amoureux (et même familiale avec le court moment de Philip Kwok avec sa mère) sont totalement incarnées et touchantes. Cela tient au grand charisme des acteurs, et à l’atmosphère de spleen posée entre eux moments de tension, la bande-son synthétique de David Wu parvenant à conférer une vraie tonalité héroïque et introspective sur fond de panoramas urbains hongkongais. Une vraie pépite du polar de Hong Kong donc !

Sorti en bluray hongkongais chez Fortune Star

mardi 27 décembre 2022

Histoires de fantômes chinois 3 - Sien lui yau wan III: Dou dou dou, Ching Siu-tung (1991)

Fong et son maître s'arrêtent au temple Lan Jou pour passer la nuit. Ce temple est le repaire du démon Lao-lau qui se nourrit de l'énergie vitale des hommes. Alors que son maître part combattre les démons, Fong rencontre Lotus, un fantôme à la solde de Lao-lau.

Histoire de fantômes chinois (1987) et Histoires de fantômes chinois 2 (1990) avaient constitués des dates fondamentales pour le cinéma hongkongais. Le premier volet est vraiment la porte d’entrée du public occidental au cinéma hongkongais, et le film qui équilibre la volonté de Tsui Hark et de sa compagnie Film Workshop de poser un pont entre la tradition culturelle et cinéphile locale (le film est l’adaptation d’un conte traditionnel chinois, mais aussi le remake d’un classique du cinéma local, The Enchanting Shadow de Li Hang-Hsiang (1960) et une modernité de la forme convoquant effets de style et effets spéciaux spectaculaires à l’occidentale. 

Les deux films reflétaient aussi une angoisse latente à l’approche de la rétrocession, le premier film par sa romance tragique symbolisant le pont impossible entre Hong Kong et la Chine, et le second par sa noirceur reflétant les peurs au lendemain des évènements de Tian'anmen. Ce troisième et dernier film fait preuve d’un apaisement voire d’une résignation qui prend la forme d’un quasi-remake du premier volet. A la fin de ce dernier la malédiction avait été scellée pour cent ans et un siècle plus tard la boucle peut se répéter. C’est une sorte de sentiment d’inéluctable et de redite qui contraste avec le romantisme tragique du premier film, ainsi qu’avec la rage et l’atmosphère oppressante du second. La destinée/rétrocession est ce qu’elle est, il faut l’accepter car l’on ne peut rien y changer.

Ching Siu-tung semble avoir les mains plus libres ici que sur les précédents puisque son omnipotent producteur est entretemps repassé à la réalisation. Donc si le fond est moins riche, la forme est peut-être ici la plus aboutie de la trilogie, atténuant le sentiment de redite par le chatoiement visuel. On rejoue donc la comédie de l’innocent passant une nuit dans un temple maudit, et tombant sous le charme d’une charmante femme fantôme sous le joug d’un démon. Tony Leung Chiu-wai remplace Leslie Cheung tandis que Joey Wong reprend son rôle ainsi que tout le casting de spectres de 1987. Histoire de fantômes chinois 2 traitait de l’impossibilité de retrouver la candeur du premier film par son retour au réel (du film et du contexte politique), le troisième film assume cette redite mais en entretenant une certaine distance. 

L’effet de surprise n’a plus cours après deux films et Ching Siu-tung n’essaie même pas de reproduire les atmosphères réellement horrifiques des précédents, la connivence est de mise avec le spectateur qui attends de voir la comédie se rejouer. Cela impact aussi la romance entre Fong (Tony Leung Chiu-wai) et la fantôme Lotus (Joey Wong) qui, sans parler de parodie, est dénuée de la ferveur et du romantisme profondément premier degré du premier film. Fong semble bien plus maître de ses sens que Leslie Cheung face aux charmes de Lotus, et surtout bien moins effrayé par la perspective de se trouver confronter à un fantôme. Sans cette tension et flamme passée, l’érotisme troublant du premier film s’estompe pour n’être ici que source de comédie. On peut parler d’affection, de sollicitude plus que de romance entre Fong et Lotus, loin de l’intensité Leslie Cheung/Joey Wong et donc impossible d’avoir des séquences aussi iconiques et habitées que le baiser dans l’eau du bain du premier film.

Histoire de fantômes chinois 3 est une redite en mode mineur qui éblouit avant tout en tant que livre d’images. Les effets spéciaux sont soignés et offre des moments virevoltants et spectaculaires pour le bestiaire démoniaque, les démonstrations de pouvoir du taoïste joué par Jacky Cheung notamment un final impressionnant. Tout le charmant côté bricolé des précédents s’atténue par un soin plus grand, un « confort » de la forme et du récit qui rend l’ensemble attachant mais ne nous bouscule plus comme avant. La bande-originale de James Wong représente bien cela avec des thèmes et chansons recyclant avant tout ceux des deux films d’avant. La romance n’est plus aussi ardente, vibrante, l’ombre de la malédiction ne nourrit plus que les morceaux de bravoures mais plus la terrible peur de la séparation pour les amoureux.

Il y a une perte d’innocence, une acceptation que tout se rejoue sans la terreur d’une issue funeste alors qu’Histoire de fantômes chinois avait dans le fond, la forme et le ton toute l’ardeur des premières fois. On sent que la saga rentre dans le rang avec une volonté claire d’exportation en Asie et en Occident qui n’autorise plus l’inattendu. Il n’en reste pas moins un film plaisant mais à détacher clairement de l’intensité du diptyque initial. Fort heureusement Tsui Hark retrouvera cette flamme romantique dans ses propres réalisations revisitant les contes chinois à cette même période, les merveilleux Green Snake (1993) et The Lovers (1994).

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo


 

mercredi 29 décembre 2021

Histoire de fantômes chinois 2 - Sinnui yauwan II, Ching Siu-tung (1990)


 A peine les cendres de la jolie fantôme enterrées afin de permettre sa réincarnation, le jeune collecteur d’impôts (Leslie Cheung) est confondu avec un dissident politique. Emprisonné, il parvient néanmoins à s’échapper. Errant dans la forêt accompagné d’un moine taoïste (Jacky Cheung), il est attaqué par une horde de fantômes. Des fantômes ? Ou plutôt une équipé de brigands se faisant passer pour des revenants. Le quiproquo autour de l’identité du collecteur d’impôts lui assure immédiatement l’adoption des hors-la-loi. Une compagnie dont notre héros se passerait bien, sauf qu’il croit reconnaître chez une femme du groupe le sosie parfait du fantôme qu’il avait tant aimé.

Histoire de fantômes chinois (1987) fut, bien avant la reconnaissance des polars de John Woo, la porte d’entrée de nombre de spectateurs occidentaux au cinéma de Hong Kong. Bariolé, poétique, foutraque et romantique, le film composait un cocktail d’une fraîcheur totale qui rencontre la reconnaissance critique (Prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d'Avoriaz 1988) et commerciale en faisant le tour du monde. Paradoxalement, le film ne fut pas un succès triomphal au box-office hongkongais et c’est cet adoubement à l’international qui se reporta au sein de l’industrie locale au point de relancer le surnaturel en costume dans diverses déclinaisons. On peut donc considérer Histoire de fantômes chinois 2 comme une suite « tardive » à l’échelle du cinéma de Hong Kong si prompt à recycler une formule gagnante, puisque le film n’arrive qu’en 1990 soit trois ans après le premier volet. 

Histoire de fantômes chinois s’inscrivait dans la démarche en apparence de son producteur Tsui Hark de revisiter le folklore chinois dans sa dimension mythologique en adaptant le conte du 17e siècle Petite Grâce de Pu Song Ling, mais aussi cinématographique puisque le film est également le remake de The Enchanting Shadows de Li Hang-Hsiang, première adaptation ayant marqué Tsui Hark. Cette démarche se poursuivra par la suite avec Green Snake (1993) ou encore The Lovers (1994). Un des sous-textes d’Histoire de fantômes chinois était aussi, comme nombre de production hongkongaise de l’époque, l’ombre de la rétrocession à la Chine. Les amours impossibles entre le jeune lettré joué par Leslie Cheung et le fantôme incarné par Joey Wong pouvait ainsi représenter le lien indéfectible mais ne pouvant jamais trouver l’harmonie entre la moderne Hong Kong (symbolisée par Leslie Cheung) et une Chine fantasmée (métaphorisée à travers Joey Wong). Cette interprétation justifiait l’issue tragique de l’histoire, se différenciant là de la fin heureuse de The Enchanting Shadows. Cet angle politique est encore plus prégnant sur cette suite.

Tsui Hark fut à l’image d’autres résidants hongkongais profondément marqué par les images massacre de la place Tian'anmen. Dès lors la séparation du couple symbolique et poétique du premier volet devient ici plus explicitement politique. Toute la trame d’Histoire de fantômes chinois 2 semble vouloir jouer la carte d’une impossible redite du premier film. La raison de ne pouvoir rejouer la même mélodie réside dans le contexte. Leslie Cheung a perdu de l’innocence du jeune lettré du précédent film et voit désormais le monde tel qu’il est. Le monde occulte bien sûr en se montrant cette fois plus méfiant lorsqu’il se trouve obligé de passer la nuit dans un temple abandonné, mais le monde réel avant tout.

Les environnements d’Histoire de fantômes chinois comme le village sont revisités sous un angle plus sordide et oppressant, où la violence règne et où un vague soupçon peut faire de vous un prisonnier politique. Cette redite est également faussée dans la rencontre de fantômes factices où Leslie Cheung croit revoir sa bien-aimée spectrale, mais qui s’avère bien vivante et est en fait une autre bien qu’ayant toujours les traits de Joey Wong. Ce souvenir plane tout le récit pour Leslie Cheung, diverses situations amorçant réminiscences du premier film à travers la mise en scène de Ching Siu-Tung, la bande-originale de James Wong, le montage. 

Le monde occulte revêtait une tonalité féérique et sensuelle dans la romance tandis que la malédiction planant sur Joey Wong en représentait la facette ténébreuse, peuplée de spectre grotesque et menaçant. On retrouve cette dualité ici, sauf que les fantômes sont ceux du souvenir de son amour perdu pour Leslie Cheung, tandis que dans le présent ils représentent les sbires du régime impérial chinois. Le prêtre eunuque conseiller de l’empereur s’avère être un être démoniaque et tyrannique masquant sa monstruosité sous ses habits religieux où une imagerie de bouddha afin de tromper ses interlocuteurs. C’est un virus aspirant littéralement la sève de la démocratie comme le montrera une scène où tous les conseillers se trouvent avoir eu les entrailles aspirées par cette entité maléfique qui oriente ainsi le pouvoir vers des agissements révoltants.

La métaphore est explicite et cette angoisse qui traverse le film rend plus bancales, plus chaotiques toutes les amorces de reprises du charme du premier volet. La romance correspond tout autant à un renoncement qu’à un renouveau où la nouvelle aimée ressent toujours l’ombre de celle qui l’a précédée. Les scènes martiales et le déchaînement des créatures perd de son côté ludique pour ne conserver que l’imagerie monstrueuse et dans l’ensemble le film est volontairement moins soigné, moins aimable que son prédécesseur. La romance ne s’épanouira qu’en défiant la tradition, par la fuite et la résistance à l’ordre établi dans un happy-end certes pour les personnages, mais un contexte plus incertain. Une suite qui perd en poésie ce qu’elle gagne en propos et qui s’avère captivante. Le troisième volet sera formellement le plus abouti tout en étant thématiquement le plus sage avec son simili remake assumé. 

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo