Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 4 octobre 2021

The Reincarnation of Golden Lotus - Pan Jin Lian zhi qian shi jin sheng, Clara Law (1989)

Golden Lotus est une femme assassinée qui pour se venger de ses meurtriers va se réincarner en Chine juste avant la Révolution Culturelle. Sa réincarnation a beaucoup de similitudes avec sa vie passée.

The Reincarnation of Golden Lotus est un mélodrame surnaturel tout à la gloire de la beauté de Joey Wong. Celle-ci incarne une figure féminine damnée dont le destin tragique se rejoue à travers les âges et de ses différentes réincarnations. La narration et la mise en scène de Clara Law joue à la fois sur la notion de karma et une approche plus sensorielle pour traduire les réminiscences de la vie de Lotus (Joey Wong). Des séquences hallucinées et oniriques dans une Chine moyenâgeuse montre ainsi une Lotus avide de vengeance qui provoque la répétition des drames dans chacune de ses réincarnations, tandis qu'une séquence du passé plus classique dans la Chine maoïste la voit dans une de ses "vies" victime de l'abus et de la lâcheté des hommes. La part principale du récit se déroule à la période contemporaine et va ainsi narrer l'illustration moderne et complète des drames entrevus dans les flashbacks.

On constate des éléments que l'on retrouvera dans le film suivant de Clara Law, le très sombre Farewell China (1990). Dans ce dernier, une narration fragmentée permettait progressivement de brosser un portrait de femme meurtrie incarnée par Maggie Cheung où sa personnalité vacillait face à la solitude et les abus subis dans son exil new-yorkais. Clara Law procède de même ici avec Joey Wong à la fois victime et actrice de son malheur, la notion de karma l'incitant à rejouer malgré elle les errances de ses malheurs passés. Clara Law multiplie les trouvailles formelles pour traduire cet état mental agité, dans la manière d'introduire les bribes de flashbacks et en traduire des échos par le montage, ainsi que par la photo stylisée de Jingle Ma qui fait basculer les atmosphères de façon déroutante. 

Le film est adapté d'un roman de Lilian Lee (qui en signe aussi le scénario) et on sent clairement sa patte dans l'art de manier le mélodrame torturé (Adieu ma concubine de Chen Kaige est adapté d'un de ses romans), de jongler avec les temporalités sur ce thème de la réincarnation (le chef d'œuvre Rouge de Stanley Kwan (1987), Terracotta Warrior de Ching Siu-Tung (1990) là aussi adaptés de ses ouvrages) et de marier le tout à une tonalité décalée (Green Snake de Tsui Hark (1993) qui adapte sa relecture contemporaine de la légende du Serpent blanc). On retrouve d'ailleurs de ces films la licence poétique qui voit les personnages contemporains progressivement conscients de leur identité passée (la romance impossible avec Wilson Lam) mais incapable de réfréner leurs pulsions et d'empêcher l'éternel recommencement de leur malédiction. 

Si Clara Law n'égale pas ces prestigieuses transpositions, elle propose un film prenant porté par une Joey Wong, à la fois mystérieuse, vénéneuse et fragile. Elle est de presque tous les plans et totalement magnifiée par la mise en scène. Le mélange des genres (drame en costume, wu xia pian sur la fin, comédie) aurait été presque parfait sans les très poussives scènes de couple avec le personnage de Eric Tsang plus grotesque que touchant et qui alourdit grandement l'ensemble. 

Sorti en dvd et bluray hongkongais

vendredi 28 août 2020

Hold you tight - Yue kuai le, yue duo luo, Stanley Kwan (1998)

La femme d’affaires Ah Moon doit se rendre à Taiwan pour son travail, mais meurt dans un accident d’avion. Son mari, l’informaticien Ah Wai, est inconsolable. Il envisage de vendre leur appartement commun et fait alors appel à l’agent immobilier gay Tong. Ce dernier n’est pas le seul à tourner autour du veuf obnubilé par le chagrin, puisque le maître-nageur Dou Jie entretient lui aussi un lien trouble avec le couple brisé à jamais par la catastrophe.

Hold you tight est une sorte d'œuvre somme pour Stanley Kwan, qui entrecroise les environnements contemporains et les questionnements existentiels urbain de ses premiers films (Women (1985), Love unto wastes (1986)) avec une vision de la sexualité crue stimulée par le coming-out qu'il fit dans son documentaire Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema (1995). Le point de départ du récit est cet aéroport de Hong Kong où deux femmes à l'étrange ressemblance s'apprêtent à prendre le même avion. L'une Ah Moon femme d'affaire et jeune mariée (Chingmy Yau) va le prendre et périr dans un crash tandis que l'autre, Rosa (Chingmy Yau) femme mûre et divorcée va rater le vol et survivre. Dès lors Stanley Kwan construit une narration décousue entre passé et présent autour de l'entourage des deux femmes (mais plus particulièrement Ah Moon) dans une sorte de kaléidoscope de ce qui fut, de ce qui aurait pu être et de ce qui ne sera jamais.

Le passage entre les époques ne suit pas une logique narrative linéaire et il faut parfois quelques minutes au spectateur pour saisir la bascule. Le fil rouge semble être la nature d'exilé ou en transit des personnages, originaires de Taiwan ou en passe d'y retourner même brièvement (la cause du voyage fatal initial). Chaque protagoniste vit ainsi dans une forme de solitude urbaine qu'il cherche inconsciemment ou pas à combler. Ah Moon est délaissée par son époux Fun Wai (Sunny Chan) et se réfugie dans les bras du maître-nageur Dou Jie (Lawrence Ko), sans doute le plus déraciné de tous. Après le décès de Ah Moon, c'est au tour de Fun Wai d'être aux abois et de trouver le réconfort dans le giron intéressé de l'agent immobilier gay Tong.

La solitude ne se surmonte que dans une forme de pulsion charnelle que Stanley Kwan filme avec une sensualité frontale. Chaque scène d'amour est portée par une fièvre qui révèle en creux la volonté de s'accrocher désespérément à quelque chose, de se prouver que l'on existe. Si la rencontre de l'aimé s'avère impossible, cette sensualité revêt un tour plus pathétique, capturé toujours aussi crûment par le réalisateur, entre la scène de masturbation de Dou Jie ou le passage dans les backrooms gay pour Tong - l'homosexualité filmée sans fard annonçant le superbe Lan Yu (2001) à venir pour Stanley Kwan.

Avant ces explosions charnelles, le réalisateur sait également filmer la frustration, accompagner les regards qui s'attardent sur les corps et brouiller nos attentes comme avec le personnage de Dou Jie dont on ne sait s'il désire l'épouse Ah Moon ou le mari Fun Wai. Dans condition esseulée au fil du récit, la porte est ouverte par le réalisateur à toutes les situations, à toutes les combinaisons amoureuses, même celles qui ne se concrétise pas dans le temps du film. Il s'agit selon les temporalités ou niveau narratif de surmonter un vide existentiel, une séparation, une déprime passagère dans cette cité de Hong Kong où chacun est livré à lui-même. Chingmy Yau et sa superbe prestation est le visage de tous ces maux, en attente lorsqu'elle incarne Ah Moon ou solide réconfort lorsqu'elle est Rosa. Pas forcément l'opus de Stanley Kwan le plus accessible par sa construction étrange, mais assurément l'un des plus attachants.

 Sorti en dvd hongkongais

mercredi 16 octobre 2019

Comrades, Almost a Love Story - Tian mi mi, Peter Chan (1996)

XiaoJun Li, jeune homme un peu simplet natif de Wuxih, débarque à Hong Kong dans le but de commencer une nouvelle vie, pour la partager par la suite avec sa petite amie XiaoTing Li, restée pour l'instant dans leur ville natale. Jun ne parle que le mandarin, ce qui rend difficile un quotidien dans une ville où les langues parlées sont le cantonais et l'anglais. Recueilli par sa tante Li, il trouve très vite un boulot en tant que livreur. Un soir, en quête de nouveauté, il rencontre dans un McDonald's une jeune caissière du nom de Qiao Li. Se faisant passer pour une fille native de Hong Kong, cette immigrante cantonaise va aider le jeune homme à s'intégrer dans un environnement encore tout inconnu pour Jun.

Comrades, Almost a Love Story est un magnifique mélodrame qui offre à Maggie Cheung un de ses plus beaux rôles et compte parmi ses plus gros succès à Hong Kong. Cette popularité est sans doute due à la romance du film qui se conjugue à une belle ode au migrant chinois qui sut parler à la communauté exilée hongkongaise. Le récit débute au milieu des années 80 quand le jeune Li Xiao-Jun (Leon Wai) débarque de sa Chine natale à Hong Kong pour démarrer une nouvelle vie. Le rythme urbain effréné, la barrière de la langue (il ne parle que mandarin quand le cantonais et l'anglais sont de rigueur) et la modernité croissante de la péninsule le dépasse rapidement, alors qu'il se tue à la tâche entre divers job de labeur.

Alors que son statut de migrant saute aux yeux dans sa gaucherie constante, Li Xiao-Jun va rencontrer Qiao Li (Maggie Cheung) chinoise comme lui mais déjà parfaitement assimilée à Hong Kong. La première rencontre l'explicite de manière amusée quand Li Xiao-Jun voulant s'offrir un repas au Mac Donald avec son premier salaire peine à énumérer sa demande et que Qiao Li repérant le "plouc" révèle son invisible nature de migrante chinoise pour lui dire en mandarin. C'est ainsi que va débuter une relation tendre entre deux protagonistes aux antipodes l'un de l'autre.

Qiao Li n'aspire qu'à la réussite matérielle, multipliant les petits boulots, le système D et les affaires plus ou moins rentables. Li Xiao-Jun est plus flou dans ses objectifs si ce n'est faire venir un jour sa fiancée (XiaoTing Li). Il suit donc naïvement Qiao Li dans toutes ses combines et accepte docilement de se faire parfois exploiter par elle. La force de Peter Chan est de parvenir à mêler dans un même élan l'urgence du quotidien harassant de ses héros prolo avec un romanesque qui s'installe sans prévenir. L'humour sert ainsi à éclairer la dimension réaliste par la répétitivité de certaines situations, les cavalcades à vélo de Li Xiao-Jun pour ses livraisons ou le rituel de la consultation du solde de son compte pour Qiao Li.

Cette répétitivité fonctionne par le montage où au fil des mois, des saisons et des années les tâches, les quartiers traversés forment une boucle du quotidien qui façonne la complicité des personnages par un habile travaille sur le montage et le mouvement. Peter Chan pour amorcer la romance fige le duo dans une énième situation de galère (un job laborieux un soir de nouvel an) et use des même outils narratifs mais dans une volonté plus immédiate. L'urgence s'estompe sous la monotonie de ce nouvel an pluvieux et les confidences peuvent se faire (Maggie Cheung avouant enfin être chinoise et venir de Guangzhou). Le rapprochement intime se fait également par cet art du montage et du fondu poétique, d'abord par ces confidences (le jeu sur le temps qui passe dans les ellipses sur les postures figés des personnages) puis celui plus physique avec cette magnifique scène où une scène de séparation débouche sur une proximité sensuelle en diable. Li Xiao-Jun voulant couvrir Qiao Li avant qu'elle sorte sous la pluie l'habille d'une veste, puis de deux, les corps, puis les visages se rapprochent, avant de céder au désir galopant.

La romance ne peut totalement s'accomplir cependant à cause de protagonistes qui regarde encore trop derrière (Li Xiao-Jun et sa fiancée) ou devant (Qiao Li et ses rêves de richesse) eux. Ils symbolisent à eux deux le drame de l'exilé qui vit dans le souvenir de ce qu'il a laissé et le profond désir de réussite justifiant son départ. Le fossé va ainsi se creuser dans une intrigue qui va progressivement se faire plus ample et jouer sur des codes plus classiques du mélodrame. Les idées formelles et narratives de Peter Chan transcendent pourtant la deuxième partie plus classique du film. La nostalgie des premiers temps difficiles est ainsi le ciment de l'amour entre Li Xiao-Jun et Quiali, même quand il seront éloignés humainement comme géographiquement.

Lors du fameux soir de nouvel an, le couple vendait des disques de Teresa Teng, chanteuse chinoise immensément populaire qui réchauffe le cœur de la diaspora chinoise à Hong Kong et à travers le monde. L'artiste est ainsi un fil rouge (le titre original du film est d'ailleurs celui d'une de ses chansons) parfois physique mais surtout musical qui constituera à chaque fois des retrouvailles amoureuses poignantes. Le film lui est d'ailleurs dédié puisqu'elle décèdera prématurément en 1995, un an avant la sortie en salle. Peter Chan travaille donc constamment en alternance un lyrisme de l'instant sur la montée du sentiment et l'assouvissement du désir (la magnifique scène en voiture en la connexion semble brisée entre les amants et se ravive par une maladresse, les retrouvailles dans l'ancien logis miteux) et une fatalité qui dessine un espace plus vaste, un décor qui écrase les personnages. Toute la répétitivité visuelle joue sur le premier point quand les plans et compositions plus inattendues (Maggie Cheung seule au monde en plongée au milieu de Madison Square) travaillent le second.

L'interprétation est au diapason. On a beau fantasmer en occident la Maggie Cheung papier glacée de In the Mood for love (2000), elle n'est jamais plus poignante que dans le registre plus naturel, gouailleur et authentique de la girl next door hongkongaise (Tsui Hark l'avait perçu dans L'Auberge du Dragon (1992) voire Green Snake (1993) où elle est bien délurée, Wong Kar Wai aussi dans As tear go by et Nos années sauvages (1990)). Elle offre donc une prestation magnifique ici, vulnérable, intense et superbement mise en valeur par les gros plans de Peter Chan scrutant chacune de ses nuances. Leon Wai n'est pas en reste et on retiendra aussi un étonnant Eric Tsang en petit ami gangster. Une belle réussite qui sera un temps invisible, puisque (au vu de la toile de fond) le gouvernement chinois interdira un temps son exploitation après la rétrocession avec une ressortie en 2013.

Sorti en blu ray et dvd hongkongais doté de sous-titres anglais