Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 4 avril 2019

Mes voisins les Yamada - Hōhokekyo tonari no Yamada-kun, Isao Takahata (1999)


La famille Yamada est une famille de fortes personnalités. Takashi Yamada est un gentilhomme d'affaires un peu bougon qui se bat contre les héros imaginaires de son enfance. Il partage sa vie avec Matsuko, sa femme un peu farfelue et peu motivée pour les tâches ménagères. La grand-mère a la langue bien pendue et est encore pleine d'énergie. Le fils est en pleine crise d'adolescence tandis que la petite sœur a déjà un caractère bien trempé pour une fille de son âge. Même le chien est lunatique...

Mes voisins les Yamada est un film charnière dans l’histoire du Studio Ghibli. Après l’épique œuvre testamentaire qu’est Princesse Mononoké (1997), Hayao Miyazaki a tenu parole et a pris sa retraite. Le décès prématuré de son successeur désigné Yoshifumi Kondo (brillant directeur d’animation et réalisateur du magnifique Si tu tends l’oreille (1995)) le forcera à revenir mais en attendant Ghibli traverse une vraie mutation. Les accords de distribution internationale avec Disney sont entrés en vigueur avec la sortie mondiale de Princesse Mononoké et le studio est à un carrefour important entre réitérer ce succès et une formule ou, comme il l’a toujours fait, se remettre en question avec le projet suivant. C’est bien sûr la deuxième solution qui l’emportera.

Mes voisins les Yamada est l’adaptation d’un manga à succès de Hisaishi Ishii qui a la particularité d’être un yonkoma, soit une bande-dessinée en quatre case (se lisant de haut en bas) équivalente au comic-strip occidental. Le manga fut publié entre 1991 et 1993 dans le journal Asahi Shinbun et contait le quotidien d’une famille haute en couleur. Toshio Suzuki président de Ghibli suggère un projet d’adaptation à Isao Takahata grand fan du manga. L’exigence du réalisateur va en faire un des défis techniques les plus audacieux de Ghibli. Takaha souhaite en effet reproduire le trait du manga dans une narration qui obéirait aussi au principe de saynète isolée avec comme seul fil rouge la famille et les épisodes touchant chacun de ses membres. Princesse Mononoké avait amorcé l’usage de l’outil numérique dans des productions Ghibli pour des effets particulièrement voyants (la mutation du Dieu-Sanglier ayant perdu la raison, l’incarnation finale du Dieu-Cerf…) et que Takahata va poursuivre pour un rendu bien aussi impressionnant que discret. 

Takahata avait déjà poussé loin ce rendu épuré et éthéré via l’animation traditionnelle dans les scènes de flashback de Souvenirs goutte à goutte (1991) où il s’agissait de faire la différence avec la narration au présent. L’ordinateur permettant désormais de coloriser directement les dessins sans passer par les cellulos, le réalisateur use donc de cet outil pour reprendre à l’identique l’esthétique du manga. La transition est plus simple pour Takahata que pour Miyazaki (qui dessine lui-même l’intégralité des lay-out de ses films) qui délègue le dessin et l’animation tout en se montrant extrêmement exigent puisque de fait toute l’émotion doit passer chez lui par la seule mise en scène. Formellement nous auront donc un film au dessin faussement simpliste dans le chara-design cartoonesque des personnages et l’épure stylisée de ses décors et arrière-plan. La colorisation informatique se substituant aux cellulos permet un rendu subtil évoquant l’aquarelle où les personnages peuvent se fondre à travers l’animation par ordinateur qui fait disparaitre le contour noir du dessin manuel et de l’animation classique. 

Une approche aussi complexe qu’invisible pour les non-initiés aux techniques de l’animation est typique de Takahata. Là où un Miyazaki déploie explicitement sa virtuosité, ses morceaux de bravoure et son message avec le plus grand sérieux (notamment dans ses fresques épiques comme Nausicaa (1984), Le Château dans le ciel (1986) et Princesse Mononoké), Takahata opte pour une touche plus modeste capturant le quotidien dans une veine moins ostentatoire pour amener l’émotion. Le Tombeau des Lucioles (1988) nous serre le cœur par l’errance sans but et fatale des héros plus que par des drames marqués. Toute la mélancolie de Souvenir goutte à goutte passe par le point de vue dépressif et nostalgique de son héroïne tandis que les larmes finales de Pompoko (1994) ne fonctionnent aussi bien que grâce aux nombreux rires qui ont précédés. Avec Takahata la mise en scène est là pour saisir le sentiment de l’instant qui finit par gagner un ensemble qui n’a pas besoin de se reposer sur une narration classique ayant forcément un début, un milieu et une fin. Mes voisins les Yamada pousse donc cette notion à son paroxysme grâce aux différentes tranches de vie que Takahata pioche dans le manga.

 Après le cadre historique du Tombeau des lucioles, la nostalgie de Souvenir goutte à goutte et la mythologie de Pompoko, Takahata poursuit dans les environnements typiquement japonais mais cette fois contemporain avec ce qui se rapproche le plus de ce qui serait la vie d’une famille nippone des années 90. Malgré quelques spécificités culturelles, ces instants volés parleront à tous à travers les imperfections si touchantes de cette famille. Le burlesque vient bousculer des situations typiques tel ce duel à la télécommande entre la mère et le père pour choisir le programme télévisé à regarder. La drôlerie ou le spleen s’invitent pour montrer des protagonistes pas forcément à l’aise dans le rôle que cette société japonaise leur a assigné, que ce soit la mère étourdie et loin de la femme d’intérieur parfaite (même menu plusieurs jour de suite par flemmardise, linge oublié…) tandis que le père est un salary man usé qui semble aspirer à autre chose. 

Contrairement au manga dont elle devient peu à peu la vraie héroïne, la fille cadette Nonoko est ici plus en retrait pour laisser place à l’hilarant tumulte du couple, aux émois adolescents du grand frère Noboru ou à la langue bien pendue de la grand-mère Shige. Cette légèreté laisse transparaître des sentiments plus sombre, parfois dans les situations (la grand-mère rendant visite à une amie malade ou s’interrogeant sur combien de cerisiers elle verra encore fleurir) ou de superbes idées formelles. Ainsi le dessin cartoonesque s’estompe et se fait réaliste le temps d’une scène ou le cadre familial laisse place au danger du monde extérieur lorsque le père se confronte à des motards dérangeant le quartier. 

Tout le croisement de réalisme, humour et poésie de ce quotidien repose sur l’amour que se porte cette famille sous les vacheries et sarcasme et c’est ce cocon que dépeint Takahata par son esthétique singulière. Une scène (Nonoko trouvée dans une tige de bambou) annonce d’ailleurs le merveilleux Le Conte de la Princesse Kaguya (2016), ultime chef d’œuvre tardif de Takahata qui se mettra en retrait après le succès très mitigé de cet inoubliable Mes voisins les Yamada.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Buena Vista 


samedi 13 octobre 2018

Un monde parfait selon Ghibli - Alexandre Mathis


Le décès récent d’Isao Takahata et la nouvelle volte-face d’Hayao Miyazaki sorti de sa retraite après le conclusif Le Vent se lève (2016) donnent un sentiment contrasté quant au statut et à l’avenir du Studio Ghibli actuel. Le retour de Miyazaki va raviver l’activité du studio en berne (pour ce qui est de la production de film en tout cas) depuis 3 ans mais le fait qu’à son âge avancé il en soit désormais la seule force créative renforce la précarité de ces dernières années où aucun vrai talent n’a pu se poser en successeur. La raison en est simple, en créant le studio Ghibli, Isao Takahata et Hayao Miyazaki se sont confectionné un écrin sur mesure à la liberté qu’ils souhaitaient dans leur processus créatif, mais aussi dans la vision du monde qu’ils voulaient imposer. Alexandre Mathis se penche donc sur ce qui définit le monde idéal selon Ghibli dans ses thématiques, motifs formels et narratifs.

L’auteur propose une progression passionnante dans son propos où il part de l’intime pour dresser un panorama de plus en plus vaste de l’univers Ghibli. Il part ainsi de l’angle féministe cher aux films Ghibli peuplés d’héroïnes valeureuse. Partant de certaines problématiques récentes inhérentes au mouvement #metoo, Alexandre Mathis démontre à quels point Ghibli avait fait de ces questions un point central de ses œuvres. Les grandes héroïnes peuvent endosser une aura guerrière (Princesse Mononoké, 1997), messianique (Nausicäa, 1984), travailleuse et indépendante (Kiki la petite sorcière, 1989) et démontrent un caractère affirmé ou du moins en construction pour y aboutir (Le Voyage de Chihiro, 2001). Plusieurs exemples sont donnés pour illustrer la façon dont les péripéties, la caractérisation et la mise en en scène affirment cet aspect mais l’auteur trouve le meilleur exemple à sa démonstration avec ce qui est pourtant un film mineur du studio, Arriety,le petit monde des chapardeur (2010). L’indépendance, le gout de l’aventure et la volonté d’aller de l’avant de l’héroïne lilliputienne se révèle ainsi quand elle fait d’une aiguille (objet évoquant une tâche domestique spontanément associée à la femme) son épée (soit un objet dont la dimension guerrière plus volontiers associée aux hommes). 

Cette féminité triomphante s’exprime de façon volontaire chez les héroïnes jeunes et intrépides le plus souvent dû à Miyazaki, mais aussi de façon apaisée et bienveillante à travers les nombreux personnages de grand-mères qu’on trouve là autant chez Takahata (Mes voisins les Yamada (1999), Souvenirs goutte à goutte (1991)) que Miyazaki. Cela se déroule dans un monde tous les possibles pour Miyazaki, l’initiative et le saut dans l’inconnu étant toujours récompensé, y compris quand la petite Mei part sans hésitation à la recherche de sa mère dans Mon voisin Totoro (1988). Takaha laisse plus la place à l’hésitation et au doute pour la citadine de Souvenirs goutte à goutte et parfois cet attrait pour l’ailleurs n’aboutira qu’à une impasse et profond désespoir dans Le Conte de la princesse Kaguya (2016).

L’espace s’étend ensuite en observant le cadre de la famille par le prisme Ghibli. C’est un lieu de sécurité où l’on construit l’affirmation de soi. Le bel exemple de la scène du parapluie montre la manière pudique et ludique de l'évoquer pour Takahata dans Mes voisins les Yamada, tout en affichant son envers avec l’amour et la débrouillardise du grand frère n’empêchant pas le drame dans Le Tombeau des lucioles (1988), et l’affection étouffante façon une terrible prison dans Le Conte de la princesse Kaguya. L’auteur approfondi brillamment la question une fois encore avec une œuvre plus mineure, Souvenirs de Marnie (2016) où l’argument fantastique d’une amitié surnaturelle relève d’une explication à la fois psychanalytique et rattachée au lien familial. L’élan des personnages Ghibli tient souvent à leur rattachement à l’enfance, ces courages et audaces passant par un regard apte au merveilleux et pas encore entravé par l’âge adulte. Les multiples réinterprétations du Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et sa course au lapin blanc dans plusieurs films du studio (Le Voyage de Chihiro, Le Royaume des chats (2002), Mon Voisin Totoro, Si tu tends l’oreille (1995)) montrent bien espièglerie juvénile où l’étrange se poursuit plus qu’il ne se craint. L’innocence enfantine rend capable d'appréhender ce merveilleux qui peut pourtant s’estomper quand les problématiques adultes nous rattrapent, tel Kiki perdant ses pouvoirs et la capacité à parler avec son chat quand elle découvre le dépit amoureux.

Alexandre Mathis nous emmène ensuite du réel et tangible de l’univers Ghibli à sa pure dimension merveilleuse et mythologique. Le réel est transcendé par la sidération que peuvent façonner Miyazaki et Takahata dans les moments contemplatifs. Pour Takahata cela tient d’un réalisme maniaque notamment dans les descriptions de l’espace rural et des travaux agricoles de Souvenirs goutte à goutte, mais qui s’accompagne aussi d’une profonde mélancolie dans une des dernières scènes de Pompoko (1994) où les tanukis font brièvement revivre leur forêt du Moyen-Age. La célébration de la nature du premier impose une proposition alternative et apaisante à la vie urbaine dans le Japon d’alors, la nostalgie du second montre le regret d’un monde disparu et révolu. Cette écologie du renouveau et de la résignation s’exprime aussi chez Miyazaki, lumineux dans l’énergie de Ponyo (2009), tourmenté dans Princesse Mononoké. L’émerveillement (Ponyo galopant sur des vagues démesurées, l’exploration d’une forêt peuplée de créature dans Mononoké) cède au vide (Ponyo vidée de son énergie voyant ses sortilège s’estomper) et à la destruction (Mononoké) mais la coexistence homme/nature tient à une harmonie où le merveilleux doit se fondre au quotidien : Ponyo acceptant d’être humaine, le Dieu-Cerf se dissolvant dans l’ensemble du monde (Mononoké) et en plus triste les tanukis se dissimulant dans le monde des hommes (Pompoko)

Alexandre Mathis scrute bien l’idéal et les attentes de ce monde selon Ghibli, dont l’aboutissement tient du volontarisme et de la douce harmonie.

Publié chez Playlist Society

vendredi 16 septembre 2016

L'écologie dans l'animation japonaise

Pour comprendre la problématique écologique qui s’inscrira dans le cinéma d’animation japonais à la fin des 80’s, il faut constamment faire le lien entre culture et écologie qui sont intrinsèquement liées. Les fondations économiques du Japon reposent sur l’agriculture et notamment la culture du riz qui est la source des premiers échanges internationaux au milieu du XIXe siècle. Cela amène une première révolution industrielle qui fait basculer l’ordre politique en place de l’ère Edo (qui restait une période de repli où les échanges se faisaient plutôt avec les voisins asiatiques) à l’ère Meiji. On voit dans cette transition les premiers signes d’une perte de certains préceptes de la culture japonaise, conférant à l’ère Edo une teneur nostalgique et romantique largement exploitée dans le jidai geki, notamment avec les samouraïs déchus ne pouvant plus utiliser leur sabre. Dès lors, l’expansion du Japon depuis le début du XXe siècle se fait essentiellement sous l’angle militaire avec l’invasion de la Corée en 1910, la Mandchourie en 1931, la Chine en 1937 et bien sûr l’attaque de Pearl Harbor en 1941. La modernité se fait donc toujours via ce symbole de puissance industrielle et militaire que signifient les armes, tout en préservant une identité nationale forte qui existe par les traditions et coutumes nationales qu’on associe encore beaucoup à la vie rurale, l’agriculture restant le pivot économique du pays.

 C’est un aspect que l’on cherchera à gommer durant l’après-guerre où cette fois la modernité et la puissance du pays doit s’exprimer par la prospérité économique (c’est le cas pour les autres pays perdant de la Deuxième Guerre Mondiale avec le miracle Italien ou l’Allemagne) et l’innovation technologique, de moins en moins sur l’agriculture dont l’imagerie évoque un Japon ancien dont la tradition est associée  la vie rurale. C’est un phénomène qui verra le rétablissement spectaculaire du Japon et qui trouvera son apogée avec les Jeux Olympique de Tokyo en 1964. Tout le monde ne va pas dans le sens de cette perte d’identité et paradoxalement ce sera plutôt la jeunesse qui s’opposera à cette fuite en avant puisque trop jeunes pour avoir connu la guerre et pour qui ces symboles ne sont pas associés aux mêmes souvenirs sombres que leurs aînés. Le film La Colline aux coquelicots (2012) de Goro Miyazaki aborde brillamment ce thème avec ces lycéens défendant leur vieux local menacé de destruction par leurs aînés incrédules qui souhaitent le remplacer par un bâtiment moderne.

Parmi cette jeune génération on trouve justement Hayao Miyazaki et Isao Takahata qui débutent leur carrière à la Toei au début des années 60 et qui seront les chantres de ces préoccupations écologiques au sein du studio Ghibli deux décennies plus tard. Cette expansion économique voit donc le Japon devenir une des 3 plus grandes puissances économiques mondiales lors des trois décennies suivantes et qui touche à sa fin à la fin des années 80 avec la Bulle immobilière. L’agriculture n’est plus le moteur de cette progression et les phénomènes  annoncés à la fin des années 50 se seront concrétisés avec une population rurale passée de 37 à 27 millions début 90’s (puis 11 millions en 2011), l’envahissement du paysage urbain entrainant un manque d’espace, une chute du taux de natalité et plusieurs scandales environnementaux comme la maladie de Minamata soit une intoxication au mercure ayant duré des décennies avec le rejet d’éléments toxique dans la baie de Minamata par une entreprise pétrochimique.

C’est donc lorsque cette bulle économique touche à sa fin qu’apparaissent les premiers grands films d’animation aux préoccupations écologiques, essentiellement issus du Studio Ghibli.  Le film fondateur sera Souvenir gouttes à gouttes d’Isao Takahata qui n’est pas le premier du genre (c’est une préoccupation majeure du studio Ghibli dans toutes ses œuvres et ce dès l’inaugural Le Château dans le ciel (1986)) mais qui est intéressant par son contexte réaliste et le fait de s’inscrire dans le phénomène du Furusato. Ce terme signifie « pays natal » en japonais, c’est aussi le titre d’une chanson traditionnelle et populaire japonaise et désigne le phénomène voyant les citadins chercher à se reconstruire par le retour sur soi dans ce pays natal rural, paisible et loin du tumulte et de la pression de la ville. L’écologie participe donc à la fois de l’intime et de la tradition par les us et coutumes qui y sont associés. Souvenir gouttes à gouttes appartient à cette veine à la fois par sa période de sortie (1991) et surtout son intrigue où une jeune citadine dépressive part en vacances à la campagne pour se reconstruire. Partagée entre ses souvenirs d’enfance et l’épanouissement présent à travers le contact de la nature et les travaux fermiers, l’héroïne associe pleinement la nostalgie et la plénitude béate associée au monde rural japonais.  On aura ainsi une dimension quasi documentaire dans tout ce qui a trait aux travaux agricoles qu'effectue l’héroïne comme la cueillette des fleurs de carthame expliquée dans le détail en voix-off et jouant tout autant sur le côté ancestral de cet art.

Cette disparition des traditions et des rituels ancestraux associés au respect de l’environnement déteint aussi sur la perpétuation du mythe et de notre croyance en eux. C’est une fois encore Isao Takahata qui s’y attèle avec Pompoko (1994). Le récit nous conte l’inexorable déclin des tanukis qui sont parmi les plus fameux Yōkai (esprits) de la mythologie japonaise, esprits de la forêt apparaissant sous forme d’animaux mélangeant morphologie canine et rongeur avec une figure évoquant autant le raton laveur que le blaireau. Leur imagerie mythologique est tout autre puisque le folklore japonais leur confère une bonhomie et un esprit farceur qui les voit arborer ventres rebondis, testicules proéminents et capacités de métamorphoses grâce auxquelles ils se jouent souvent des humains. Takahata respecte toute cette imagerie dans une trame où nos créatures vont tenter de s’opposer à une expansion urbaine menaçant leur forêt. La résistance s’organise tant bien que mal pour stopper l’avancée des bulldozers, les opinions divergeant entre une pure approche guerrière et kamikaze ou alors l’emploi de la ruse afin de vaincre l’envahisseur humain.

 Cette seconde solution permet au réalisateur d’exploiter toutes les aptitudes associées aux tanukis dans le folklore local avec un hilarant apprentissage du don oublié de transformation pour nos héros. Takahata ne nous perd jamais en entremêlant constamment animalité et anthropomorphisme, mythologie et modernité (les tanukis étant friands de nourriture humaine comme les hamburgers, se nourrissant de boissons énergétiques pour maintenir l’effort, la concentration et l’effort que nécessitent leurs transformations, regardant la télévision) pour nous attacher aux créatures. Toujours dans cette volonté ludique et pédagogique, Takahata nous offre un véritable festival du bestiaire Yōkai où renards, serpents, lanternes de papier et autres visions fantasmagoriques s’animent joyeusement pour la plus grande frayeur des humains.

Ces réactions apeurées n’ont pas que des velléités comiques, elles montrent aussi à quel point cette culture est imprégnée dans le quotidien des Japonais au point d’ébranler pour un court moment l’avancée du chantier. C’est justement quand cette peur s’estompera que l’on constatera la disparition de cette tradition et culture chez les Japonais, traduisant symboliquement la disparition annoncée des tanukis. Déités vénérées au temps de leur splendeur, connues et respectées tant que leur espace naturel est dominant puis finalement oubliées quand leur existence est remise en cause voire ignorée, les tanukis sont des êtres en sursis. Le clou sera le baroud d’honneur des tanukis qui vont créer une illusion ramenant la ville moderne à son état rural tel qu’il était quelques siècles plus tôt pour un passage mélancolique et nostalgique. Dans une veine plus épique, même idée avec Princesse Mononoké (1997) de Hayao Miyazaki où les dieux tendent à disparaître d’un Japon médiéval de fantasy où la modernité gagne du terrain. On voit la confrontation entre le monde naturel et mythologique et le début de l’ère industrielle, imagerie animiste et oppressante machinerie steampunk s’alternant à l’écran.

On pense à ce moment hypnotique où le héros traverse la forêt et aperçoit brièvement un Dieu-Cerf qui semble alléger ses souffrances et juste après, arrive dans une cité industrielle fabriquant du minerai. Le ton est la fois résigné et teinté d’un mince espoir. La cupidité des hommes et la violence incontrôlable des animaux (ce retour à l’état animal stupide étant causé par la perte de ce déséquilibre apporté par l’ère industrielle) détruiront toute trace concrète de divinité dans une conclusion apocalyptique et symbole de recommencement à la fois. L’ère moderne et le temps des hommes sont venus et désormais l’héritage des dieux n’a plus sa place au sein d’une entité tangible mais nous entoure par cette nature qu’il ne faut cesser de préserver. Ce n’est pas une problématique propre au seul Japon (Excalibur (1981) de John Boorman aura creusé le même sillon écolo et mythologique) mais Miyazaki lui donne une flamboyante interprétation.

Les films Ghibli ont véritablement créés un sous-genre avec ces films mêlant l’intime, l’écologie et le fantastique pour de nombreux avatar très réussis durant les années suivantes (Un été avec Coo (2007) de Keichi Hara, Lettre à Momo (2011) de Hiroyuki Okiura) mais calquant finalement trop le modèle original qu’est Souvenirs gouttes à gouttes. Un film se détachera pourtant pour donner un nouveau souffle à ces questionnements car s’inscrivant dans les problématiques contemporaines du Japon. Le problème écologique revient au cœur des préoccupations avec la catastrophe de Fukushima en 2011. Comme si la menace avait réveillé une forme d’instinct de survie, de volonté de s’inscrire dans le futur malgré cette épée de Damoclès, le taux de natalité en berne (1,26 enfant par femme en 2005, 1,32 en 2007) est remonté en 2012 avec 2000 naissance de plus qu’en 2007. C’est comme si les japonais continuaient à garder espoir pour le futur et que la catastrophe avait renforcée cela, confirmant la capacité du peuple à se relever après le rétablissement de l’après-guerre. Les Enfants Loups (2012) de Mamoru Hosoda symbolise parfaitement cette évolution, reprenant de manière novatrice les préceptes des œuvres précédemment évoquées.

Le film est dépourvu de la facette nostalgique des films précédents et s’inscrit dans l’intime par un thème tourné vers l’avenir et la descendance. Les figures mythologiques ne sont plus des vestiges du passé mais de jeunes enfants ayant hérité du don de se transformer en loups. On retrouve cette dimension de Furusato car l’intrigue se déroule dans la région natale du réalisateur, non pas pour un retour sur soi mais pour poser les jalons du futur. Les passages classiques faisant découvrir à l'héroïne/mère de famille les rigueurs de la vie rurale avec une scène de semailles servent un enjeu concret, nourrir ses enfants. Les forces de la nature ne sont plus attachées à un passé légendaire et/ou nostalgique, ne guérissent plus seulement les plaies des adultes mais participent à l’éducation et l’épanouissement des jeunes enfants. Hosoda rattache donc constamment tout au long du récit l’imagerie contemplative de cette nature à ce thème de l’éducation, de manière amusée (la mère enseignant aux enfants à ne pas se transformer en public) puis profondément dramatique avec le passage de l’enfance à l’adolescence plus tourmentée et enfin l’âge adulte où nature et civilisation se complètent dans le choix de vie des enfants. On voit bien que c'est là l'aboutissement contemporain des autres films en montrant l'accomplissement de soi dans une notion plus collective de famille, tournée vers l’avenir et auquel contribue l'épanouissement dans cette campagne dont le style de vie et la dimension folklorique/mythologique s’inscrivent dans le présent.