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samedi 13 octobre 2018

Un monde parfait selon Ghibli - Alexandre Mathis


Le décès récent d’Isao Takahata et la nouvelle volte-face d’Hayao Miyazaki sorti de sa retraite après le conclusif Le Vent se lève (2016) donnent un sentiment contrasté quant au statut et à l’avenir du Studio Ghibli actuel. Le retour de Miyazaki va raviver l’activité du studio en berne (pour ce qui est de la production de film en tout cas) depuis 3 ans mais le fait qu’à son âge avancé il en soit désormais la seule force créative renforce la précarité de ces dernières années où aucun vrai talent n’a pu se poser en successeur. La raison en est simple, en créant le studio Ghibli, Isao Takahata et Hayao Miyazaki se sont confectionné un écrin sur mesure à la liberté qu’ils souhaitaient dans leur processus créatif, mais aussi dans la vision du monde qu’ils voulaient imposer. Alexandre Mathis se penche donc sur ce qui définit le monde idéal selon Ghibli dans ses thématiques, motifs formels et narratifs.

L’auteur propose une progression passionnante dans son propos où il part de l’intime pour dresser un panorama de plus en plus vaste de l’univers Ghibli. Il part ainsi de l’angle féministe cher aux films Ghibli peuplés d’héroïnes valeureuse. Partant de certaines problématiques récentes inhérentes au mouvement #metoo, Alexandre Mathis démontre à quels point Ghibli avait fait de ces questions un point central de ses œuvres. Les grandes héroïnes peuvent endosser une aura guerrière (Princesse Mononoké, 1997), messianique (Nausicäa, 1984), travailleuse et indépendante (Kiki la petite sorcière, 1989) et démontrent un caractère affirmé ou du moins en construction pour y aboutir (Le Voyage de Chihiro, 2001). Plusieurs exemples sont donnés pour illustrer la façon dont les péripéties, la caractérisation et la mise en en scène affirment cet aspect mais l’auteur trouve le meilleur exemple à sa démonstration avec ce qui est pourtant un film mineur du studio, Arriety,le petit monde des chapardeur (2010). L’indépendance, le gout de l’aventure et la volonté d’aller de l’avant de l’héroïne lilliputienne se révèle ainsi quand elle fait d’une aiguille (objet évoquant une tâche domestique spontanément associée à la femme) son épée (soit un objet dont la dimension guerrière plus volontiers associée aux hommes). 

Cette féminité triomphante s’exprime de façon volontaire chez les héroïnes jeunes et intrépides le plus souvent dû à Miyazaki, mais aussi de façon apaisée et bienveillante à travers les nombreux personnages de grand-mères qu’on trouve là autant chez Takahata (Mes voisins les Yamada (1999), Souvenirs goutte à goutte (1991)) que Miyazaki. Cela se déroule dans un monde tous les possibles pour Miyazaki, l’initiative et le saut dans l’inconnu étant toujours récompensé, y compris quand la petite Mei part sans hésitation à la recherche de sa mère dans Mon voisin Totoro (1988). Takaha laisse plus la place à l’hésitation et au doute pour la citadine de Souvenirs goutte à goutte et parfois cet attrait pour l’ailleurs n’aboutira qu’à une impasse et profond désespoir dans Le Conte de la princesse Kaguya (2016).

L’espace s’étend ensuite en observant le cadre de la famille par le prisme Ghibli. C’est un lieu de sécurité où l’on construit l’affirmation de soi. Le bel exemple de la scène du parapluie montre la manière pudique et ludique de l'évoquer pour Takahata dans Mes voisins les Yamada, tout en affichant son envers avec l’amour et la débrouillardise du grand frère n’empêchant pas le drame dans Le Tombeau des lucioles (1988), et l’affection étouffante façon une terrible prison dans Le Conte de la princesse Kaguya. L’auteur approfondi brillamment la question une fois encore avec une œuvre plus mineure, Souvenirs de Marnie (2016) où l’argument fantastique d’une amitié surnaturelle relève d’une explication à la fois psychanalytique et rattachée au lien familial. L’élan des personnages Ghibli tient souvent à leur rattachement à l’enfance, ces courages et audaces passant par un regard apte au merveilleux et pas encore entravé par l’âge adulte. Les multiples réinterprétations du Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et sa course au lapin blanc dans plusieurs films du studio (Le Voyage de Chihiro, Le Royaume des chats (2002), Mon Voisin Totoro, Si tu tends l’oreille (1995)) montrent bien espièglerie juvénile où l’étrange se poursuit plus qu’il ne se craint. L’innocence enfantine rend capable d'appréhender ce merveilleux qui peut pourtant s’estomper quand les problématiques adultes nous rattrapent, tel Kiki perdant ses pouvoirs et la capacité à parler avec son chat quand elle découvre le dépit amoureux.

Alexandre Mathis nous emmène ensuite du réel et tangible de l’univers Ghibli à sa pure dimension merveilleuse et mythologique. Le réel est transcendé par la sidération que peuvent façonner Miyazaki et Takahata dans les moments contemplatifs. Pour Takahata cela tient d’un réalisme maniaque notamment dans les descriptions de l’espace rural et des travaux agricoles de Souvenirs goutte à goutte, mais qui s’accompagne aussi d’une profonde mélancolie dans une des dernières scènes de Pompoko (1994) où les tanukis font brièvement revivre leur forêt du Moyen-Age. La célébration de la nature du premier impose une proposition alternative et apaisante à la vie urbaine dans le Japon d’alors, la nostalgie du second montre le regret d’un monde disparu et révolu. Cette écologie du renouveau et de la résignation s’exprime aussi chez Miyazaki, lumineux dans l’énergie de Ponyo (2009), tourmenté dans Princesse Mononoké. L’émerveillement (Ponyo galopant sur des vagues démesurées, l’exploration d’une forêt peuplée de créature dans Mononoké) cède au vide (Ponyo vidée de son énergie voyant ses sortilège s’estomper) et à la destruction (Mononoké) mais la coexistence homme/nature tient à une harmonie où le merveilleux doit se fondre au quotidien : Ponyo acceptant d’être humaine, le Dieu-Cerf se dissolvant dans l’ensemble du monde (Mononoké) et en plus triste les tanukis se dissimulant dans le monde des hommes (Pompoko)

Alexandre Mathis scrute bien l’idéal et les attentes de ce monde selon Ghibli, dont l’aboutissement tient du volontarisme et de la douce harmonie.

Publié chez Playlist Society

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