Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 24 février 2025

Compañeros - Vamos a matar, compañeros, Sergio Corbucci (1970)


 Yoladf, un trafiquant d'armes, doit vendre son matériel pour une "guérilla", mais l'argent est bloqué dans le coffre d'une banque. La combinaison est seulement connue du professeur Xantos, prisonnier des Américains. Yoladf, accompagné par une équipe de professionnels, va faire évader cet homme dont il a tant besoin.

Compañeros est la pièce centrale d’une trilogie de Sergio Corbucci s’inscrivant dans le western « Zapata », suivant El mercenario (1969) et précédant Mais qu'est-ce que je viens foutre au milieu de cette révolution ? (1972). Le western Zapata est un sous-genre du western italien, se caractérisant par son cadre de la Révolution Mexicaine et un propos très politisé souvent en rapport avec le contexte géopolitique contemporain. Le film fondateur du genre sera El Chuncho de Damiano Damiani (1966) qui en pose la structure presque immuable mais sujette à de nombreuses variations sur le même thème. Il s’agit de l’association et de la confrontation entre un occidental (souvent américain) cynique et un peon mexicain ignare au cœur de ce cadre agité de la Révolution Mexicaine, l’aventure les amenant à un rapprochement amical et possiblement idéologique. Des cinéastes engagés comme Damiano Damiani et Sergio Sollima renforcent l’écho du message politique dans leurs western Zapatta, notamment sous la plume d’un scénariste politisé comme Franco Solinas voyant dans le western une voie plus accessible pour affirmer son propos auprès d’un public populaire.

Ces films, sans forcément être sentencieux, s’avèrent donc très affirmés dans leur message de gauche, alors que Sergio Corbucci semble, notamment sur Compañeros (il sera plus contraint sur El Mercenario avec le scénario justement rédigé par Franco Solinas), davantage faire un pas de côté même si le duo gringo cynique/peon dépolitisé est reconduit. Alors que Franco Nero semble reprendre son personnage de dandy désinvolte de El Mercenario, c’est Tomás Milián qui endosse avec gouaille et énergie celui du peon Vasco. Après des débuts dans un cinéma d’auteur plus intellectuel et une formation classique, l’acteur avait trouvé un second souffle dans le cinéma italien et plus particulièrement le western en devenant l’idole des publics du tiers-monde grâce à la trilogie « Cuchillo » de Sergio Sollima (Colorado (1966), Le Dernier face à face (1967), Saludos Hombre (1968)) qui marque cette bascule de son registre. La première partie du film joue ainsi plus particulièrement sur l’opposition des deux personnages, celle-ci relevant avant tout du rang social et du bagage intellectuel - prolongée par les différences physique, l'élégance et la blondeur stoïque de Nero aux yeux bleux, l'agitation et la présence débraillée du "métèque" Milian-, même si la finalité de leur contribution à la révolution n’est pas si éloignée. 

Passé l’introduction qui amorce le flashback, Corbucci s’amuse du chaos et de la ronde des tyrans lorsque Vasco, cirant les bottes du dominant militaire du moment, a un sursaut de fierté sanglante face à celui-ci mais tombe de Charybde en Scylla lorsque l’échauffourée qui s’ensuit le met sous la coupe de Mongo (José Bódalo). Le péon est un être qui subit les évènements dans le contexte de la Révolution, et se range presque par instinct de survie animale vers la main qui l’épargne et le nourrit, quitte à se perdre. A l’inverse, le « Suédois » (Franco Nero) est montré comme un être distant aux évènements et cupide, usant au contraire de ses atouts sociaux et intellectuels pour s’offrir au plus offrant dans cette poudrière mexicaine. Quelques scènes démontrent que sous ces archétypes les deux personnages n’ont pas un si mauvais fond, sont capable d’empathie et ne demande qu’à être « éveillés ». Le terme « éveillé » est plus en adéquation avec le propos de Corbucci que celui « d’éduqués » qu’on emploierait plus aisément pour aborder la naissance d’une conscience politique chez l’individu.

Ainsi la première partie est un pur récit picaresque durant lequel chacun des héros incarne pleinement l’archétype qui le définit : roublard et individualiste pour le Suédois, débrouillard mais naïf avec Vasco – l’hilarante scène où il est dépassé par les talents d’amante d’une prostituée. Les péripéties comiques et les morceaux de bravoure spectaculaires s’enchaînent avec frénésie tandis que le duo apprend à se connaître à coup de trahison et de rabibochage. « L’éveil » viendra durant la seconde partie avec un troisième larron s’ajoutant au voyage, le leader pacifiste Xantos (Fernando Rey). Là où le scénario d’un Franco Solinas aurait asséné son message à coup de tirades appuyées, Sergio Corbucci construit l’engagement de ses personnages dans l’action. Vasco est surpris par l’empathie de Xantos qui force le Suédois à revenir sur ses pas pour le sauver tandis que le cynisme de ce dernier est ébranlé par tant de bienveillance. 

Le « prisonnier » devient par son calme et son éloquence un mentor et une figure paternelle pour le duo, une dynamique explicitement illustrée lorsqu’il tente de calmer un sévère bagarre entre eux. Corbucci entremêle les métaphores qui auraient pu sembler simplistes à une vraie logique dramatique, telle la fascination de Xantos pour une race de tortue qu’il va collecter durant le périple. Le pas de côté du réalisateur existe dans cet aparté où une logique simple (mais pas simpliste) influence la vision du monde jusque-là uniforme (dans la cupidité pour le Suédois, la survie pour Vasco) de Vasco et le Suédois.

Corbucci oppose d’ailleurs à ses héros des personnages miroirs qui resteront dans la caricature malfaisante chacun à leur manière. Mongo est un chef de guerre mexicain opportuniste voyant la révolution comme un moyen de s’enrichir (José Bódalo ayant d’ailleurs déjà joué ce type de figure pour Corbucci dans Django (1966), tandis que John (Jack Palance) est quant à lui ce gringo désinvolte et bras armé des businessmen américains dont il protège les intérêts moyennant finance. Jack Palance en fait un méchant fascinant, flottant au-dessus des évènements dans les volutes de marijuana, et représentant aussi ce mélange d’allégorie et de pure efficacité narrative recherchée par Corbucci – le faucon de John symbole des Etats-Unis mais aussi implacable prédateur volant traquant nos héros. 

Fort de ces différents niveaux de lecture jamais appuyés, Corbucci peut ainsi célébrer un bel entre-deux. Le dogme pacifiste de Xantos se heurte à la réalité violente de la révolution, et la nature même des péripéties s’en ressent. La première partie immorale mais jouissive s’oppose à la seconde à l’action plus incarnée où l’on a réellement peur pour les personnages, avec en point d’orgue la spectaculaire mais « facile » scène d’évasion alors qu’une traversée de frontière initialement calme provoquera une tension bien plus grande. Le jusqu’au-boutisme pacifiste de Xantos sera louable au point d’en faire un quasi saint, mais c’est bien la désobéissance par les armes de ses jeunes ouailles qui constituera le point de bascule à sa cause. 

Corbucci ne fustige aucune approche, mais par sa fausse simplicité exprime paradoxalement la complexité d’un monde les approches uniformes, même les plus nobles, se heurtent à la réalité. C’est captivant de bout en bout, chaque questionnement se fondant dans une énergie picaresque d’ensemble qui ne se dément jamais et offre son moment « d’éveil » à chacun des protagonistes – le « butin » retrouvé dans le coffre par le Suédois et la leçon qu’il devra en tirer. La dernière scène vibre de cette fougue à travers des archétypes qui vacillent encore pour pencher vers le même objectif, celui de la Révolution et de l’aventure. 

Sorti en bluray français chez Carlotta

samedi 9 mars 2013

Far West Story - La Banda J.S.: Cronaca criminale del Far West , Sergio Corbucci (1972)



Poursuivi par le Shérif Franciscus, Jed Trigado est sauvé par Sonny, une jeune fille aux allures masculines. Le couple va alors se livrer aux pillages des banques, se transformant en "Bonnie & Clyde" du Far West, avec à leurs trousses le redoutable Franciscus...

Le western spaghetti et d’autant plus ce rustre de Sergio Corbucci ne nous aura guère habitué à des regards bienveillant envers les personnages féminins (si ce n’est la Claudia Cardinale de Il était une fois dans l’Ouest) et l’amateur sera donc bien surpris par cette variante romantique du genre. Silhouette en arrière-plan, victime ou simple repos du guerrier, la figure féminine du western italien prend une étonnante envergure à travers l'opposition entre Tomas Milian et Susan George. 

D'un côté Milian se délecte à camper un véritable porc mal embouché et macho qui va sévèrement malmener pendant une bonne moitié de film Sonny (Susanne George) garçonne maladroite souhaitant s’associer à lui. Susan George campe un personnage intéressant et complexe, tentant de dissimuler sa féminité pour prouver à Milian qu'elle peut l'égaler en tout, mais c'est quand elle fait montre de sa fragilité et de ses sentiments qu'elle parvient à émouvoir la brute épaisse qui va lentement succomber.

Le film se partage ainsi entre un Bonnie and Clyde  spaghetti mais par son alternance entre sérieux et atmosphère détendue peut évoquer Butch Cassidy et le Kid mixte avec des soupçons de grosse comédie italienne lors des disputes mémorables du couple où les insultes pleuvent (la vf d’époque bien gratinée et imagée dans la vulgarité causera quelques fous rires). Corbucci  sait également tisser des situations originales dans l’action notamment celle bien tendue où les héros sont cachés sous du grain que Telly Savalas décide faire flamber pour les faire sortir.  Le film pêche uniquement par son scénario tenant entièrement à son attractif couple mais n'ayant pas grand-chose à proposer hormis une course poursuite basique. 

 Le postulat original résume donc tout entier l’ensemble mais l’énergie, l’humour et le rythme déployé s’avère fort divertissant. Hormis notre duo, Telly Savalas incarne un méchant mémorable et obstiné avec  une idée intéressante que sa  déchéance physique au fil du récit.  Très beau score de Morricone qui mélange le ton désenchanté de Il était une fois la Révolution (on retrouve le gimmick répétant le nom d'un personnage dans un thème, ici Sonny) et le côté humoristique décalé de Mon Nom est Personne. Un vrai sang neuf dans un western spaghetti alors largement sur le déclin.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

lundi 21 janvier 2013

Django - Sergio Corbucci (1966)


Deux bandes rivales, celle du major confédéré Jackson, et celle du Général mexicain Rodriguez, terrorisent un village à la frontière mexicaine. Arrive Django, un vagabond solitaire avec un cercueil...

Deux ans après le coup de tonnerre Pour une poignée de dollars (1964) d’un Sergio Leone signant l’avènement du western spaghetti, Django s’avérait un nouvel opus majeur du genre. En voulant s’éloigner justement de tous les apports du classique de Sergio Leone (et de sa suite Et pour quelques dollars de plus sorti l’année suivante), Corbucci va inventer une forme, un ton et une atmosphère à l’influence tout aussi considérable. Corbucci aura jusque-là entamé une carrière de solide technicien et d’artisan efficace d’abord pour les autres (assistant de Leone sur le péplum Les Derniers Jours de Pompéi) puis apprenant le métier dans tous les genres une fois  passé à la réalisation durant les années 50 où les comédies avec Toto côtoient  le péplum comme Le Fils de Spartacus une de ses premières réussites. 

 Il avait déjà réalisé  trois westerns auparavant mais assez peu significatifs et calquant plus la série B américaine notamment son premier Massacre au grand canyon (1963). Les audaces de Sergio Leone et le succès de ses films auront décomplexées les autres cinéastes italiens s’attaquant au genre (pour le meilleur et pour le pire) dont un Sergio Corbucci sur Django dont la production mouvementée (tournage arrêté pour manque de liquidité, scénario écrit au jour le jour) lui aura enfin laissé la latitude de créer sa patte unique.

En inventant le western spaghetti, Leone se l’était approprié par une somme d’influence (le fétichisme des armes issus du cinéma japonais, le jeu cadrage mettant en scène et valorisant la puissance des pistoleros à la manière des samouraïs dans les chambarras) et d’invention ramenant  le genre à une identité plus latine qu’anglo-saxonne (et paradoxalement plus réaliste) : dimension picaresque, personnages et situation inspirés de la commedia dell'arte, influence de la mythologie. Corbucci va à contre-courant de ce riche patchwork avec un Django qui n’est que misère et désolation. Ciel couvert constamment oppressant, cité fantôme boueuse et héros traînant à pied un cercueil plutôt qu’installé sur la selle de son cheval. On est ici plus dans le film gothique que le western, Corbucci multipliant les éléments visuels ou narratifs liés au surnaturel. Les sbires de l’infâme Major Jackson arborent des capuches rouges évoquant autant le Ku Klux Klan que des spectres, l’importance qu’a le cimetière et bien sûr le contenu mystérieux du cercueil qui accompagne Django.

Comme ce sera le cas dans Le Grand Silence, l’Ouest est pour Corbucci un monde de violence hors de la loi des hommes où les tyrans peuvent s’adonner à leur barbarie. Le Utah enneigé et isolé du Grand Silence permettait les pires écarts de la part d’un Klaus Kinski chasseur de primes sadique et ici sudiste raciste et mexicains malveillants sont renvoyés dos à dos par deux manifestation de violence cruelles et choquantes.  Django, le regard bleu acier, le verbe sec et la mine taciturne est différent. 

Le script lui confère bien sûr les capacités de pistoleros virtuose typique du western spaghetti mais loin de « L’Homme sans nom» calculateuret sans passé de Sergio Leone Django est un être torturé et meurtri. Franco Nero exprime parfaitement cela avec cette beauté croisant la menace et la douceur, son Django est à la fois présent et ailleurs, son ancienne vie ayant été balayée par une perte tragique. Les dialogues désabusés montrent son détachement face à l’amour ou son propre avenir, seul compte la vengeance. Corbucci lui donne une présence concrète et une humanité en en faisant un martyr. 

 Pour le réalisateur ses héros doivent en passer par la souffrance et la mutilation physique pour renaître, ce sera le cas dans Le Grand Silence (avec une issue plus tragique) et pour la première fois ici avec Django qui devra défier ses ennemis alors qu’il a les mains brisées et peut à peine tenir son pistolet. Le final dans le cimetière offre un des plus grands duels du western spaghetti, laissant éclater son audace et inventivité puisque le ridicule achevé de la résolution (sur le papier) devient une formidable catharsis libératrice pour Django au terme d’une prière achevée dans le sang. Corbucci, moins formaliste que Leone (plus par fainéantise que par un talent moindre, un zoom bien senti va plus vite qu’un travelling, la bagarre au découpage hasardeux dans le saloon) déploie toute son inspiration dès qu'il peut poser une ambiance macabre et mortifère. 

Ce sera le cas lors de ce final grandiose à travers cet ultime plan où la silhouette claudicante de Django disparait au loin (dans une même valeur de plan et cadrage que sa première apparition fantomatique signifiant là son retour au monde des vivants), laissant au premier plan cette croix brisée synonyme des démons qu’il a vaincu. Le tout sur le tonitruant score de Luis Bacalov qui réutilise une de ses pistes (le tonitruant mariachis des révolutionnaires mexicains) dans El Chuncho sorti la même année.

Un des chefs d’œuvre du genre que les multiples et hasardeuses déclinaisons ne doivent pas faire oublier. Corbucci signera son pendant noir et encore plus maîtrisé deux ans plus tard avec Le Grand Silence.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side et à l'occasion du nouveau Tarantino lui rendant hommage le film ressort en salle ce mercredi.