Antoine a connu ses premiers émois amoureux dans le salon de coiffure de la plantureuse madame Sheaffer. Il s'est fait une promesse : lorsqu'il sera grand, il épousera une coiffeuse. Il rencontre Mathilde, la coiffeuse de ses rêves. Le coup de foudre est réciproque.
Le Mari de la coiffeuse est l'aboutissement d'une des plus belles périodes d'inspiration de Patrice Leconte, celle où il cherche à s'éloigner du pur registre de comédie qui a fait son succès et de creuser un sillon plus personnel loin des productions plus ouvertement commerciales. La comédie dramatique Tandem (1987) allait inaugurer ce cycle, suivie de Monsieur Hire, puissante adaptation de Simenon parvenant à imposer un nouveau point de vue après le Panique de Julien Duvivier (1946). Le film naît d'une proposition de Thierry de Ganay, producteur à succès de films publicitaires souhaitant se lancer au cinéma. Au cours d'une conversation, il demande à Patrice Leconte lequel de ses futurs projets il aimerait voir aboutir. Pris de cours, Leconte bafouille un postulat, pas même digne d'un synopsis, décrivant "un homme amoureux d'une coiffeuse, qu'il va épouser". Et rien d'autre. Thierry de Ganay se prend au jeu et accepte de produire ce qui deviendra Le Mari de la coiffeuse, et Patrice Leconte va faire appel à son ami Claude Klotz (plus connu sous alias de plume Patrick Cauvin) pour étoffer et structurer cette idée en scénario, sans qu'en réalité le résultat final ne dépasse dans les péripéties la phrase initiale pitchée à Thierry de Garnay.
Le Mari de la coiffeuse est une œuvre évoquant l'absolu fantasmatique, érotique et romantique dans un même mouvement. Les premiers émois sexuels d'Antoine (Jean Rochefort), à ses douze ans, naissent du contact de la plantureuse coiffeuse madame Sheaffer (Anne-Marie Pisani). La gestuelle tendre de la coiffeuse, les effluves de sa chevelure rousse et surtout le galbe de son sein volumineux bien visible sous sa blouse stimule l'imaginaire de l'adolescent qui en fait un sacerdoce. Quand il sera grand, il épousera une coiffeuse. Leconte n'installe pas le moindre suspense à cette quête, que l'on sait réussie dès les premiers instants du film voyant Antoine observer amoureusement la silhouette sensuelle de Mathilde (Anna Galiena) dans son salon de coiffure. Elle est bel et bien sa femme, et Leconte filme ce bonheur conjugal dans une pure imagerie de rêve parfait. Les regards tendres et appuyés entre les époux appuient la dimension d'absolu romantique, les cadrages tout en male gaze assumé sur le décolleté, sous les jupes et sur le fessier de Mathilde capturent l'absolu érotique, et le sentiment de plénitude du moment représente l'absolu fantasmatique d'Antoine. Leconte se déleste pourtant avec brio de toute dimension possiblement machiste par l'abstraction de ce bonheur. Par l'épure du récit et de son cadre se limitant au salon de coiffure (seules quelques rares extérieurs et scènes de flashbacks nous en font sortir), Leconte capture l'essence même du sentiment amoureux et du désir qu'un homme peut ressentir pour la femme qu'il aime. Et tout en en restant à ce point de vue masculin, il fait suffisamment exister Mathilde au-delà de sa beauté pour en définitive saisir aussi le bonheur de cette femme d'être aimée avec une telle force par un homme.
L'interprétation de Jean Rochefort, oscillant entre fantaisie pure, désir ardent mais jamais pressant, est d'une douceur absolue rendant le personnage très attachant. La rencontre, le coup de foudre et le mariage se font dans une sorte de génie elliptique participant à cette tonalité de fantasme. La réalité des tourments conjugaux, de la solitude, ne s'invitent que par le prisme des différents clients du salon auxquels le couple Antoine/Mathilde offrent un contrepoint d'harmonie parfaite. Mais ce réel rend aussi l'existence de ces êtres de passage tangible, à l'opposé de l'astre conjugal trop brillant pour être fixé trop longtemps. Patrice Leconte avait introduit cette idée dans les flashbacks par une idée triviale, avec ces souvenirs de vacances familiales dont l'imagerie de carte postale est vrillée par les très inconfortables slips de bain en laine tricotés par la mère d'Antoine - réminiscence d'un vrai souvenir d'enfance de Patrice Leconte. Le film joue constamment sur ces deux tableaux, notamment la bande originale qui alterne entre les envolées symphoniques de Michael Nyman pour souligner l'absolu romantique dans ce qu'il a de flamboyant et insaisissable, et les chansons orientales laissant place aux facéties de Jean Rochefort en danseur survolté. L'absence d'enfant, d'échappée de ce cadre du salon de coiffure (l'existence d'Antoine se résumant à rester sur place à contempler Mathilde) semble figer le couple dans un tableau trop idéal pour durer. C'est d'ailleurs la crainte de ne serait-ce qu'imaginer ce bonheur possiblement troublé qui va en précipiter la fin. Patrice Leconte atteint une puissance romanesque rare avec une matière dramatique finalement très minimaliste, le miracle étant d'autant plus impressionnant que les deux acteurs ne s'entendirent pas réellement sur le tournage, ce qui est imperceptible à l'écran. Une des plus belles réussites du réalisateur dont l'épure lui confère une aura assez universelle, avec à la clé une belle reconnaissance à l'international en plus de son succès en France.
Sorti en bluray chez Rimini





























