Lino Brocka signe une de ses œuvres les plus provocatrices avec Macho Dancer et son contexte explicitement queer. Le film sort dans un contexte différent aux Philippines, puisque le régime totalitaire du président Marcos, après vingt ans de règne, a laissé place à la démocratie de la présidente Cory Aquino après des élections mouvementées en 1986. Brocka, un des plus farouches opposant de Marcos à travers a filmographie, fut d’ailleurs engagé par Aquino pour faire partie de la commission en charge de rédiger une nouvelle constitution. Il quitta ses fonctions en 1987 mais dès lors, son approche se devait d’évoluer afin de refléter ces changements au sein de la société philippine.
Au premier abord, le postulat du film rappelle Manille (1975), avec des personnages juvéniles quittant leur famille et province pour la ville où ne les attendent que déboires, souffrances et désillusions. Il y a cependant ici une différence, illustrée par la première scène voyant Pol (Alan Paule) coucher avec un riche bienfaiteur américain avant le départ de celui-ci pour les Etats-Unis. La construction de la scène est explicite par sa description d’un rapport homosexuel, mais surtout par les échelles de pouvoir que l’on y distingue. Il ne s’agit pas d’un rapport « partagé » où les partenaires se stimulent mutuellement, mais plutôt l’un des deux, Pol, littéralement offert et soumis à celui qui le paie pour s’allonger et se repaître de lui, le « mécène » américain. On comprendra ensuite que la situation est tacitement acceptée par la mère de Pol dont les revenus font survivre la famille. Cette logique de soumission est acceptée des jeunes hommes qui y voient le seul moyen de subsister, et détermine donc le départ à la ville où cette voie pourra être exploitée à plus grande échelle et en toute connaissance de cause. Les clubs gays où évoluent les « machos dancer » font montre d’un réalisme documentaire laissant deviner le travail d’immersion du réalisateur, mais relèvent aussi d’une dimension symbolique. La promiscuité sobre des coulisses témoigne d’une solidarité joviale, d’une camaraderie par laquelle se noueront de vraies amitiés comme celle entre Pol et Noel (Daniel Fernando). Le cadrage de la scène n’en fait pas l’espace d’un spectacle, mais plutôt d’une exposition crue évoquant le zoo dans les plans larges, et une pure vulgarité voyeuriste lorsque la caméra se rapproche des corps sveltes ou des visages à l’exaltation factice. Les contrechamps avec le public ne laissent guère planer le doute sur la dynamique entre produit et consommateur, notamment lors d’une sordide scène de masturbation où l’audience est composée de policiers en uniforme. La pyramide des forces en place est d’ailleurs sobrement déployée, entre les notables invisibles autorisant l’existence du lieu, l’officier de police faisant office de « protecteur, la « mama » dirigeant le club et en bout de chaîne les danseurs donnés en pâture au public et possiblement en tant qu’amants aux clients les plus généreux. Lino Brocka instaure par moment une poésie inattendue voyant cette logique se dissiper de façon éphémère, telle cette scène de danse tout en frottement et savonnage durant laquelle Noel et Pol semblent oublier le contexte pour réellement s’abandonner à une tendresse non feinte. Cet univers queer est montré avec réalisme peu vu jusque-là dans une œuvre grand public (ce qu’étaient indéniablement les films de Lino Brocka), et ce sans les clichés ou le sensationnalisme qu’on pouvait trouver par exemple dans le Cruising de William Friedkin (1980). Dès lors on pourrait faire le reproche au réalisateur de déplacer le curseur en plongeant son héros dans une pure romance hétérosexuelle avec Bambi (Jaclyn Jose). Le projet de Brocka n’est pas de dépeindre la communauté gay même si elle occupe une place importante du récit, mais une forme plus large d’oppression et d’exploitation des démunis réduits à un déterminisme sordide. La scène de confession de Bambi, qui se protégeait jusque-là sous un masque de dureté et de cynisme, est à ce titre bouleversante quand elle évoque son père en tant que premier « client » abusant d’elle à douze ans en échange d’un peso pour son silence. L’histoire quitte d’ailleurs les clubs dans sa dernière partie pour étendre cette logique à l’échelle de la ville à travers d’autres dominants et dominés comme la sœur de Noel prisonnière d’une maison close. Brocka délaisse l’immersion documentaire pour basculer dans le grand mélodrame et le pur film de genre, dans une logique coutumière pour lui et souvent inhérente au cinéma philippin. Dans cette idée, on est frappé par la splendeur de la photo de Joe Tutanes, capturant la profonde détresse de Noel se morfondant dans l’obscurité de sa chambre après avoir découvert le sort de sa sœur. Cette photo se fait à l’inverse stylisé pour saisir l’urbanité nocturne de la ville, en particulier lors d’une haletante poursuite sous la pluie à l’issue tragique. Il y a quelque chose d’inéluctable et crépusculaire dans la prison mentale et sociale où sont piégés les personnages, là aussi marqué par la puissance des images comme lors des adieux entre Pol et Bambi. Macho Dancer est une œuvre puissante, poignante et audacieuse à placer parmi les plus belles réussites de Lino Brocka.Sorti en bluray fraçais chez Carlotta




































