Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Harry, un écrivain absorbé par son travail, trompe sa
femme avec Natalie. Le mari de cette dernière n'ignore rien des infidélités de
sa femme. Débordé de travail, Harry est sujet à des confusions et n'arrive
bientôt plus à faire la part des choses entre la fiction qui se joue dans son
esprit et la réalité de sa vie quotidienne.
L’Impossible objet est la tentative de John Frankenheimer
de s’affirmer comme « auteur » européen avec un projet indépendant.
Le réalisateur sort alors de plusieurs échecs publics lui faisant perdre de sa
superbe affichée durant ses réussites du début des années 60 : Le Prisonnier d’Alcatraz (1962), Un crime dans la tête (1962), Sept
jours en mai (1964), Le Train (1964). Malgré la faillite
commerciale, des œuvres comme Les Parachutistes arrivent (1969), Le
Pays de la violence (1970) ou Les Cavaliers (1971) montraient un
talent intact, et L’Impossible objet s’avère le premier vrai ratage artistique
de Frankenheimer.
Le film est une manière pour Frankenheimer de marcher sur
les traces de ce qui est peut-être son modèle en tant qu’américain ayant gagné
ses galons d’auteur en Europe, Joseph Losey. Il s’agit en effet d’un projet
initial de ce dernier avec cette adaptation du roman éponyme de Nicholas Mosley.
Losey avait en effet brillamment adapté Accident (1967) mais ne
parvenant pas à financer ce nouveau projet (envisagé avec Dirk Bogarde et
Catherine Deneuve) il l’abandonne – il retrouvera Moseley plus tard pour le
script de L’Assassinat de Trotsky (1972). Frankenheimer, francophile
émérite et en quête d’un projet européen entrera alors en scène.
On retrouve
dans L’Impossible objet nombre d’éléments thématique au cœur de sa filmographie
récente. La quête existentielle, l’identité masculine interrogée étaient au cœur
des questionnement de Seconds (1966), Les Parachutistes arrivent,
Les Cavaliers et Le Pays de la violence. Cela s’inscrivait
cependant au cœur d’un contexte spécifiquement américain que Frankenheimer
savait interroger dans le fond et la forme, et Les Cavaliers certes hors
des frontières US trouvait un juste équilibre entre son introduction
spectaculaire puis son errance.
L’Impossible objet est une œuvre bien trop
explicitement consciente dans l’esprit du réalisateur d’être son « projet
européen ». La relation adultère passionnel et torturée entre Harry (Alan
Bates) et Natalie (Dominique Sanda) noie ainsi toute émotion et implication
dans des affèteries formelles et narratives prétentieuses. Les voix-offs littéraires
surlignent le propos, tandis que la narration s’égare entre temporalité et
niveau de réalité supposés perdre et envouter, mais qui ennuient profondément
avant tout. L’excès de scène de nu et d’onirisme symbolique lassent
profondément aussi sur la longueur, Frankenheimer n’exploitant guère les possibilités
de ce cadre français. Quand intervient enfin le drame final, il est trop tard
et notre implication est déjà perdue. Une belle déception.
Yuko Moriguchi a arrêté de vivre depuis que sa petite
fille de quatre ans, Manami, a été retrouvée noyée dans la piscine de l’école
où elle enseigne. D’après le rapport de police, il s’agirait d’une mort
accidentelle. Mais l’institutrice n’est pas dupe et suspecte deux de ses jeunes
élèves…
Tetsuya Nakashima a l’habitude de naviguer entre l’amertume
des adultes et la mélancolie des adolescents pour creuser le sillon thématique
des espoirs déçus des uns, et de l’avenir incertain des autres. Kamikaze Girls
(2004) et Memories of Matsuko (2006) avait représentés un virage tonal
et formel majeur dans l’exploration de ce thème. La dimension introspective et
retenue des inauguraux Happy-Go-lucky(1997) et Beautiful Sunday
(1998) s’estompaient complètement pour laisser place au trop-plein d’effets, de
couleurs et d’émotions exacerbées de Kamikaze Girls et Memories of
Matsuko. Cet excès servait un propos lumineux et une veine bondissante pour
servir les émois des jeunes filles hyperlookées de Kamikaze Girls, quand
au contraire il nous noyait dans la dépression de la quinquénaire de Memories
of Matsuko.
Confessions (adapté d’un roman de Kanae Minato,
autrice également de Shokuzai brillamment adapté par Kiyoshi Kurosawa)
procède aussi d’un parti-pris radical, mais de manière inversée aux deux films
précédents. Cette fois la noirceur du sujet se conjugue à la dévitalisation des
images, l’excès repose cette fois sur le profond nihilisme des péripéties,
tandis que adultes et adolescents sont cette fois sur un pied d’égalité dans un
même désespoir. La longue scène d’ouverture nous soumet à un électrochoc comme
l’on a rarement l’occasion de l’expérimenter aussi tôt dans un film.
Yuko Morigochi
(Takako Matsu), professeur de collège tente de s’adresser tant bien que mal à
sa classe bruyante et dissipée. Elle va soudain capturer leur attention, non
pas en leur annonçant son départ prochain de l’établissement, mais plutôt en en
révélant les raisons. Quelques semaines plus tôt, sa petite fille de cinq ans
est décédée d’un supposé accident dans l’enceinte du collège, mais a en réalité
été assassinée par deux élèves de la classe. Les élèves stupéfaits n’en sont
pas au bout de leurs peines, puisque Yuko va désigner les deux coupables et
exécuter une vengeance plus psychologique que physique dont nous garderons la
surprise.
Où aller après une aussi sidérante entrée en matière ?
La professeure vengeresse disparait un temps du récit et nous laisse observer
les conséquences des évènements, pour la classe et plus particulièrement les
deux coupables dont l’un, Naoki (Kaoru Fujiwara) se terre désormais chez lui,
terrifié, tandis que l’autre Shuya (Yukito Nishii) assume ses actes et continue
de venir en cours – les deux n’étant pas menacés puisque leur culpabilité ne
peut pas être prouvée. Plutôt que de séparer en deux niveaux de récits (Happy-Go-Lucky)
ou en deux œuvres différentes (Kamikaze Girls et Memories of Matsuko)
les maux adultes et adolescents, les traumatismes précoces qui nous forgent et
les erreurs tardives qui nous figent, Nakashima choisit d’entremêler les deux.
Chacun des deux assassins juvéniles tient ses terribles actes futurs à une
relation maternelle trouble. Pour Naoki, nous verrons seulement que sa mère (Yoshino
Kimura) trop protectrice l’a gâté et couvert aveuglément au point d’encore le
défendre face à Yuko lorsque sa responsabilité sera avérée. C’est au contraire
l’absence de sa mère qui détruit Shuya. Scientifique de génie ayant mis de côté
un avenir prometteur pour fonder une famille, elle n’a jamais pardonné à son
fils d’avoir dévié sa trajectoire et éteint ses ambitions. Elle va donc l’abandonner,
et Shuya de mettre son intelligence au service de desseins criminels et
nihiliste dans l’espoir d’attirer l’attention de sa mère.
Le récit distille avec fluidité cette somme d’informations à
travers une narration justement construite sous forme de confessions des
différents personnages, déployés en voix-off dans une suite de flashbacks. Il y
a la confession frontale et poignante de la professeure en ouverture, celle
dans le pur déni de la mère de Naoki, et également celle glaçante d’un Shuya mégalomane
et dans la seule détestation du monde qui l’entoure. Nakashima installe une
atmosphère proprement étouffante, nous enfermant dans des lieux clos (salle de
classe, demeure familiale irrespirable) où surnage la photo bleutée, neutre et
métallique de Masakazu Ato. Le réalisateur, en ces prémices de l'émergence des réseaux sociaux, prolonge le geste de Shunji Iwai dans All About Lilly Chou-chou (2001) en capturant le web comme espace cathartique et destructeurs des maux adolescents, tout en décrédibilisant les clichés de figures positives de fiction comme ce professeur à la bonne volonté vaine façon GTO.
Les rares respirations s’incarnent par le filmage
de ciel partant de la grisaille printanière au semblant de couleurs
crépusculaires, exprimant l’hésitation du réalisateur entre cette noirceur
totale et un vague espoir. Le trop-plein mélodramatique de Memories of
Matsuko laisse place à son pendant versant nihilisme ici, comme si les
personnages devaient descendre dans les tréfonds des abîmes, tout perdre, pour très
incertainement se reconstruire. Le climax nous laisse d’ailleurs dans cette
expectative par l’interprétation que l’on en fera. La vengeance y est assouvie
jusqu’à la dernière goutte, mais l’épreuve aura peut-être enfin éveillé une
conscience chez la victime/coupable, libre de renaître ou de s’autodétruire
définitivement. La trajectoire est presque inversée par rapport aux œuvres précédentes,
le traumatisme de l’adulte pouvant remettre l’adolescent perdu sur les rails.
Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Third Window Films
Martin, professeur de philosophie à la dérive,
est possédé par une passion charnelle tournant à l'obsession sexuelle
pour une femme-enfant ; obsession dont il ne peut sortir sans dégât ni
douleur.
L'Ennui est un de ces exemples
d'adaptations presque littérale mais qui paradoxalement passent
totalement à côté du roman. Le roman d'Alberto Moravia, publié en 1960,
est ici transposé dans la France contemporaine de la fin des années 90.
Le livre appartenait à la plus introspective et existentialiste de
Moravia dans sa description de la liaison torride entre un trentenaire
et une femme-enfant. Le premier problème est que l'on ne gagne rien dans
la bascule du contexte contemporain, soit par l'absence d'un nouveau
cadre intéressant, soit par le stricte suivi de mœurs logiques en 1960
mais hors-sujet en 1998 - les subterfuges qu'invente supposément Cécilia
(Sophie Guillemin) pour voir Martin (Charles Berling) ne tiennent pas
la route pour une jeune fille de 17 ans dans un cadre moderne.
Cédric
Kahn enlève toute la dimension sociale, le rejet de son milieu nanti et
le rapport conflictuel à sa mère du personnage de Martin pour en faire
un simple dépressif narcissique assez antipathique. Les longs monologues
intérieurs où il s'interroge sur son désir et amour ambivalent envers
Cécilia sont transposés tels quels, et alors qu'un usage de la voix-off
aurait déjà été fort redondant, le scénario fait un choix pire encore en
inventant le personnage prétexte d'Arielle Dombasle auprès duquel
Martin vient se plaindre et laisser Charles Berling déclamer des
paragraphes quasi entiers du livre.
Ce côté sur explicatif joue aussi sur les nombreuses scènes de sexe,
certes frontale mais qui ne disent rien sur le lien des amants. Cédric
Kahn préfère faire décrire verbalement à Martin la manière dont Cécilia
se nourrit de son désir dans ses mouvements au lit, plutôt que de
l'expliciter par l'image durant les scènes de sexe. Les circonstances
limpides de la rencontre du couple dans le roman (Cécilia amante du
voisin peintre décédé de Martin) est remplacé par une laborieuse mise en
place là aussi prétexte à du crapoteux vain en nous faisant visiter un
Pigalle interlope. Le film mérite assez vite son titre dans le mauvais
sens du terme, tant par l'indigence formelle de son Paris grisâtre et de
ses intérieurs ternes, que la sensualité morne des étreintes ne vient
pas relever.
Si Charles Berling passe à côté en confondant obsession et
hystérie, en revanche Sophie Guillemin est une vraie révélation. Son
visage poupin et formes voluptueuses offrent un contraste entre un corps
offert mais un esprit qui restera irrémédiablement opaque à son amant.
Elle l'incarne avec naturel, suscitant paradoxalement le mystère sans
rien cacher certes de son corps mais surtout de ses pensées, ce qui
désarçonne Martin cherchant la faille pour la dominer par la jalousie,
l'argent, la brutalité mais se heurtant toujours à un mur. Un des rares
moments du livre bien rendu à l'écran sera d'ailleurs la scène où Martin
agace Cécilia en lui délégant des tâches diverses pour retarder le
moment de coucher avec elle, sans pour autant avoir prise en définitive. Le détachement de l'une s'oppose à l'ébullition cérébrale de l'autre, la délectation du présent face à son incapacité. Un beau ratage, Moravia a été autrement mieux servi précédemment par le
cinéma.
Sho Kawijiri, jeune célibataire, apprend le décès d'une
tante jusque-là inconnue, Matsuko, morte près de la rivière de son domicile.
Sur la demande de son père, complètement indifférent à la mort de sa sœur, il
se rend dans l'appartement pour faire le ménage. Au fil des rencontres et des
témoignages commence le récit de la vie calamiteuse d'une femme japonaise issue
du baby-boom, à la fois maladroite, naïve et d'une beauté transcendante.
La destinée capricieuse, les rêves d’ailleurs et les espoirs
déçus constituent les thèmes centraux des premiers films de Tetsuya Nakashima. Happy-go-lucky
(1997) et Beautiful Sunday (1998) étaient des œuvres mélancoliques
naviguant entre l’enfance candide et le renoncement de l’âge adulte à travers des
atmosphères introspectives et réalistes. Kamikaze Girls (2005) marque
une bascule tonale et formelle en capturant l’énergie adolescente par le prisme
vestimentaire, et une esthétique bariolée amenant au cinéma le stylé plus outrancier
adopté par Nakashima dans ses travaux publicitaires et clippesques. En suivant
l’amitié de deux jeunes filles hors-normes, Nakashima atténuait le spleen pour
privilégier l’énergie contagieuse de personnages assumant leur différence.
Memories of Matsuko apparaît comme un accomplissement
idéal où toutes ces approches ne fot plus qu’un dans un mélodrame flamboyant. Les
héroïnes de Kamikaze Girls s’affirmaient par la singularité de leurs looks
singuliers et représentaient l’émergence d’une jeunesse libérée, aspirant à un
style de vie sortant des carcans sociaux devenus vains avec l’effondrement de
la bulle économique des 90’s et sa course à la réussite. Le jeune adulte Sho (Eita
Nagayama) est en quelque sorte dans la même position, lui qui a décidé de vivre
à Tokyo pour embrasser une carrière de musicien.
Alors que celle-ci piétine et
qu’il vient de se faire larguer par sa copine, il va découvrir la destinée
tragique de Matsuko, une tante qu’il n’a jamais connue et venant de mourir
assassinée. Il va ainsi, au gré des rencontres, remonter le fil du passé et de
la personnalité de la disparue. La norme qu’assume de rejeter la jeune
génération dans les précédents films de Nakashima, la malheureuse Matsuko (Miki
Nakatani) n’aura de cesse de tenter de s’y plier, en vain. D’une enfance
solitaire et sans affection à une vie adulte aux innombrables drames et
déception, Matsuko voit les bonheurs « ordinaires » de la femme
japonaise se refuser à elle sans cesser de les poursuivre.
Dans cette idée, Nakashima assume l’esthétique totalement
artificielle du film pour nous plonger dans la perception du monde de Matsuko.
Les rares moments de complicité avec son père doivent être noyé dans un déluge
de couleur durant une scène de spectacle, l’espoir de retrouver un amour perdu
transforme un séjour en prison en flamboyante comédie musicale, les métiers les
plus sordides (hôtesse de soapland, prostituée) sont auréolé d’une euphorie pop
à contre-courant. Matsuko a un besoin incessant et vital de constamment réenchanter
une réalité qui l’oppresse, de se figurer à sa manière ce bonheur qui se refuse
à elle.
Le passif de Nakashima fait forcément merveille ici, l’amenant à
déployer autant d’atmosphères que les humeurs changeantes de Matsuko. Le
spectre hollywoodien est bien là quand l’extase ou le désespoir débouchent sur
une esthétique baroque revisitant les ciels rougeoyants d’Autant en emporte le vent (1939), de Duel au soleil (1947) ou des Douglas Sirk les
plus flamboyants photographiés par Russell Metty. Les dérapages vers la comédie
musicale convoquent également ce classicisme à travers un onirisme lorgnant sur
Le Magicien d’Oz (1939), mais des sons plus modernes s’invitent aussi comme
un r’n’b frénétique.
Miki Nakatani qui mena une carrière d’Idol avant le cinéma
navigue parfaitement au sein de ces ruptures de ton, les performances vocales
et dramatiques formant un tout das les refuges artificiels de Matsuko. Ce vide
affectif la conduit toujours vers des hommes brutaux et narcissiques ayant
repéré une personnalité non pas faible, mais dévouée et prête à aimer à n’importe
quel prix pour peu que l’on daigne lui accorder l’attention qui lui a tant
manquée.
Lorsque sa beauté abîmée par la vie l’éloignera de la
perspective de relation amoureuse, même toxique, Matsuko va régresser dans l’idolâtrie
d’un chanteur de boys band. Memories of Matsuko est vraiment l’ode aux
bizarres, aux excentriques incompatibles avec les règles strictes de la société
japonaise, que ce soit notre héroïne ou ses compagnons de route (une amie
entamant une carrière dans le porno, un jeune yakuza) dans un déterminisme qui
ne dit pas son nom. C’est par ce bien que la connexion entre Sho et sa défunte
tante pourra se faire, lui se délestant de son égoïsme ordinaire pour s’inspirer
de ce modèle tragique d’empathie et faire de sa propre différence un atout.
Total, excessif, outrancier et magique, Memories of Matsuko est tout
cela et plus encore pour nous offrir un immense mélodrame et un poignant
portrait de femme.
Sarajevo. Juin 1950, peu après la rupture Tito-Staline
qui crée des tensions dans la société yougoslave. Mesa, volage mais attaché à
sa famille et amoureux de sa femme Sena, est dénoncé pour une plaisanterie par
une maîtresse délaissée et envoyé par son propre beau-frère en camp de travail.
Pour les protéger, Sena dit à leurs enfants que leur père est en voyage
d'affaires. Alors que son frère passe son temps au cinéma, Malik, le plus
jeune, se réfugie dans le somnambulisme tandis que toute la famille vit dans
l'incertitude... À défaut de retour, une visite sur "le lieu de
travail" de Papa est bientôt possible...
Second film d’Emir Kusturica, Papa est en voyage d’affaires
est l’œuvre qui allait propulser le jeune cinéaste de 31 ans au sommet avec l’obtention
à la surprise générale de la Palme d’or au Festival de Cannes 1985. Te
souviens-tu de Dolly Bell ? (1981), son premier film – qui obtint déjà un
certain retentissement avec le Lion d’or de la première œuvre à la Mostra de
Venise – était une œuvre autobiographique se penchant sur son adolescence à
Sarajevo, durant les années 60. Papa est en voyage d’affaires recule
dans le temps pour nous ramener aux premières heures de la Yougoslavie communiste de Tito, et
travaille un passionnant paradoxe en adoptant le point de vue plus naïf de l’enfance
tout en embrassant une plus vaste ambition thématique, formelle et politique.
Kusturica reconnu plus tard que sa Palme d’or était peut-être
dû l’interprétation par le jury d’un propos anti-communiste contenu dans le
film. Les polémiques entourant le propos d’Underground (1995) lors de sa
sortie et certaines positions politiques récentes controversées d’Emir
Kusturica ont en tout cas rendu plus discutables le supposé humanisme naïf et à
hauteur d’enfant de Papa est un voyage d’affaires. Cette confusion est
pourtant déjà dans le film, puisque l’incompréhension du jeune Malick (Moreno
D'E Bartolli) des tumultes du monde des adultes résonnent dans les motivations
contradictoires de ces derniers. Mehmed (Miki Manojlović) est un père modèle et
un mari aimant tant qu’il se trouve au sein du cercle familial, mais devient un
homme volage et peu recommandable dès qu’il s’en éloigne. Les drames du récit
viennent de la collusion de l’intime avec le contexte politique d’alors, celle
d’une Yougoslavie s’éloignant du giron de l’URSS et qui, tout en demeurant une
dictature, adopte une position amicale avec l’Ouest ce qui contribuera à son
expansion économique.
Ce moment particulier impacte les destins individuels, non
pas par les évènements en eux-mêmes, mais par l’usage qui en est fait par les
protagonistes. Le fil rouge nationaliste se ressent notamment par les
nombreuses séquences d’écoutes radiophoniques des matchs de l’équipe de
Yougoslavie, mais il surgit par des tensions personnelles davantage que par
idéologie. Mehmed perd ainsi tout à cause du triangle amoureux qu’il forme avec
son beau-frère Zijo (Mustafa Nadarević) officine de la police politique, et son
amante Ankica (Mira Furlan) dont les confidences ambigües vont lui valoir l’emprisonnement
en camp de travail. Malick vit tout cela sans le comprendre, l’absence du père
étant rapportée comme un voyage d’affaires.
La réalité complexe ne peut certes
être rapportée telle quelle au garçonnet, mais elle est finalement tout aussi
insoluble dans ces motivations pour les adultes. Un des dernières scènes du
film voit le patriarche quitter sa famille car excédé par ses déchirements sous
couvert de politique. Tout le film reflète cette confusion à travers les
attitudes incohérentes dans le biais idéologique que l’on veut attribuer à
Kusturica, mais assez logique dans les travers bien ordinaires accompagnant la
psychologie des individus. Ainsi malgré les terribles mésaventures que lui ont
causé ses escapades volages, Mehmed ne change pas et ce jusqu’à une saisissante
scène d’adultère durant la séquence de mariage concluant en partie le film.
Heureusement Kusturica ne tombe pas dans l’écueil inverse
consistant à attribuer le regard candide et instrumentalisé au héros juvénile.
Malick souffre de tous les bouleversements qu’il traverse, mais extériorise ces
maux à travers les réactions d’un enfant en construction. L’élément le plus explicite
de cela s’exprime par son somnambulisme qui se manifeste presque toujours après
un évènement clé : l’absence inexpliquée du père, une violente dispute
conjugale de ses parents, l’abandon de son père parti batifoler avec une
prostituée… Les yeux fermés et l’esprit embrumé de ses pérégrinations nocturnes
est paradoxalement plus conscient des désagréments rencontrés à l’éveil, et
plus à même d’extérioriser son mal-être.
Plus tôt ce sera sa présence
dérangeante lors d’un des rares moments d’intimité de ses parents, qu’il
empêche par caprice dans une très jolie scène. C’est assez captivant, notamment
aidé par le charisme et la douceur poupine du jeune interprète, Kusturica
entremêlant d’ailleurs avec brio la découverte d’émotions nouvelles participant
au récit d’apprentissage, l’amour et la peine de la mort annoncée d’une petite
camarade. Les enfants donc, mais aussi les femmes apparaissent comme victimes
de ces tourments, tant l’épouse trompée et forcée de s’adapter aux fautes de
son homme immature, que l’amante ballotée et enjeu phallocrate d’hommes se
disputant sa possession – avec une poignante dernière scène qui lui rend enfin
justice. Papa est en voyage d’affaire est donc une poignante fresque
intimiste, portant en germe l’ambiguïté de certains travaux futurs de
Kusturica, tout nous faisant traverser par le microcosme familial un moment de
bascule de l’ex Yougoslavie.
Beautiful Sunday fait suivre le dimanche de plusieurs personnes vivant dans le même immeuble, en quête de leur propre existence.
Malgré son caractère intimiste, Happy-Go-Lucky (1997) brassait déjà une certaine ampleur narrative et romanesque annonçant ses grandes réussites à venir comme Memories of Matsuko (2006). Beautiful Sunday par son minimalisme et sa veine arty ressemble paradoxalement davantage à un premier film que le très maitrisé et attrayant Happy-Go-Lucky.
Le périmètre se réduit ici à un quartier tokyoïte dans l'unité de temps
d'un dimanche ennuyeux, durant lequel nous allons suivre le destin des
habitants d'un immeuble.
On retrouve à travers les différents personnages de ce thème des
attentes, espoirs déçus et fantasmes qui feront dans un style plus
foisonnant le charme de Kamikaze Girls (2005) et Memories of Matsuko.
On trouve ainsi ce jeune couple souffrant d'une absence de
communication, exprimée dans une des scènes d'ouverture au sein de leur
appartement dont la composition de plan exprime d'emblée la séparation
intime en opposition à la promiscuité physique. Nakashima brasse divers
thème à travers ce microcosme tout en creusant ses leitmotivs habituels.
Le refuge dans un espace mental imaginaire s'exprime notamment en deux
temps ici.
Une petite fille métissée souffrant du rejet de ses camarades
par sa "différence" se crée ainsi une sorte de code presque "shonen" de
défiance aux autres en faisant de chaque interaction un défi dont elle
doit sortir victorieuse. Une femme mûre et solitaire tente d'attirer
l'attention par ses hurlements quotidien intempestifs, tout en divaguant
sur son identité puisqu'elle s’imagine être une extraterrestre de passe
sur terre. Tous les protagonistes, même les plus périphériques
témoignent d'une même excentricité, que ce soit la très étrange logeuse
ou un quidam vénérant sa Porsche jaune.
Nakashima fait de tous des enfants, symboliques ou concrets dans leurs
dérives respectives. Le jeune couple pour échapper au quotidien morne du
foyer choisit de sortir s'exercer au lancer de baseball plutôt qu'une
balade amoureuse, un des fils rouges du récit est le feuilleton télévisé
imaginaire d'un héros de tokusatsu diffusé à la télévision qui durant
un des extraits se trouve démuni quand sa quête héroïque devient vaine
avec la paix revenue sur Terre.
Les personnages tout comme l'atmosphère
du film semble comme dévitalisée, au premier abord que le calme d'un
dimanche ennuyeux mais ce jour n'est l'épicentre d'une existence vide.
Nakashima capture la beauté morne et la désolation du quartier par des
compositions de plan et une photo superbe, déployant une fascination
comme seul les paysages urbains japonais, même les plus communs, peuvent
susciter. La torpeur de l'ensemble n'en fait cependant pas l'œuvre la
plus accessible du réalisateur, et pour peu que l’on n’entre pas dans
l'humeur du récit, un certain ennui pourra se faire ressentir. Il n'en
reste pas moins un objet très intéressant à l'aune des autres travaux de
Nakashima.
A Rome en 1599, la jeune Béatrice attend dans une cellule
le moment de son exécution. Son crime est d'avoir commandité l'assassinat de
son père, Francesco Cenci, noble tyrannique et incestueux. La sentence provoque
l'ire du peuple qui voit en la "Belle parricide" la martyre d'une
société arrogante et hypocrite. Mais derrière l'icône se cache un personnage
complexe qui a su manipuler les sentiments du serviteur Olimpio pour arriver à
ses fins.
Béatrice Cenci était une des œuvres que Lucio Fulci
considérait comme une de ses réussites majeures, et dont l’échec public allait
profondément l'affecter. Le film se base sur un fait divers marquant de la Renaissance
italienne, avec l’exécution de la jeune noble italienne Béatrice Cenci pour
parricide. Le drame a marqué pour l’ambiguïté autour de la réelle culpabilité
de Béatrice Cenci, en faisant selon les interprétations une figure féministe. C’est
donc du pain béni pour la fiction qui s’en empara à de nombreuses reprises,
comme la littérature et le théâtre (un roman de Stendhal, une pièce d’Alexandre
Dumas) et bien sûr le cinéma avec quatre versions (1908, 1909, 1941 et 1956)
précédent le film de Fulci. La plus proche et connue est Le Château des amants maudits de Riccardo Freda, flamboyant mélodrame gothique qui prenait le
parti d’une Béatrice Cenci innocente.
Loin de cette approche romanesque, Fulci opte pour un drame
historique austère et désespéré. La construction du récit est là pour poser les
tenants et les aboutissants de l’affaire, renvoyer presque tous le monde dos à
dos et dénoncer un système. La chute des
Cenci doit ainsi cependant moins à leur possible culpabilité qu’aux vues de l’église
catholique sur leurs biens. La première partie s’attarde en détail sur les
penchants sadiques de Don Giacomo Cenci (Antonio Casagrande), véritable tyran
envers sa famille et ses vassaux. Le film s’ouvre sur une éprouvant scène le
voyant donner un malheureux à dévorer aux chiens, conséquence du viol qu’il a
fait subir à la fille d’un serviteur. Le crime sera pourtant négocié par un
bref exil, et moyennant finances ponctionnées par l’église en guise de pardon.
Béatrice (Adrienne Larussa) et sa fratrie en sont ainsi réduite à encore subir
la brutalité de ce père, à moins d’avoir le courage d’en finir radicalement
avec lui.
La Renaissance telle que vue par Fulci demeure un monde de
ténèbres encore proche du Moyen-Age. La photo d’Erico Menczer privilégie une
imagerie sombre austère et terreuse, la laideur physique des individus se conjuguant
à la noirceur de leurs âmes. Si la cupidité de la caste religieuse est
explicite, les autres protagonistes n’en sont pas moins ambigus. Le scénario
naviguant entre les temporalités souligne bien cela. L’entrée en matière avec son
exécution imminente caractérise Béatrice comme une victime, mais la
manipulation, séduction puis trahison de son fidèle et amoureux serviteur
Olimpio (formidable Tomás Milián) vient jeter le trouble. A la monstruosité de
ce père avare et inhumain répond la duplicité du fils Francesco (Georges Wilson),
et même la lâcheté par ses aveux précoces sous la torture quand Béatrice fera
preuve d’un certain courage.
Les tortures de l’inquisition sont dépeintes avec crudité,
par un équilibre juste entre inspiration picturale et crudité assez frontale et
éprouvante. On sent le Fulci poète du macabre s’affirmer peu à peu, tout en
distillant un authentique drame dont la portée tragique avance de manière
implacable. Le film est d’ailleurs un des rares salués par les contempteurs de
Fulci, et à l’inverse parfois malaimé par les amateurs de sa veine horrifique à
venir, y voyant une tentative de montrer patte blanche avec un sujet plus
noble. La réponse est sans doute entre les deux, et témoigne d’un talent bien
plus versatile qu’on ne veut le croire.