Les Voiles écarlates est une œuvre un peu à part dans le grand cycle de récits fantastiques entamés par Alexandre Ptouchko de la fin des années 40 à 1972. C’est une période où, après des premiers succès dans l’animation (Le Nouveau Gulliver (1935), La Petite clef en or (1939)), il entame une série d’adaptations de contes traditionnels et classiques de la littérature enfantine russe en prises de vues réelles. Ces œuvres sont des émerveillements formels qui remporteront un immense succès en URSS, et un véritable terrain d’expérimentations où il peut entremêler les formes et les techniques, prolongeant ainsi ses travaux dans le cinéma d’animation et les effets spéciaux. Certains films sous la féérie ne se délestent pas totalement du vernis idéologique comme Le Géant de la Steppe (1956), célébration épique d’un guerrier du folklore russe. La période dite du « dégel », à partir de 1954, va néanmoins permettre une certaine ouverture, notamment en adaptant des auteurs un temps honnis du régime comme Alexandre Grine.
Celui-ci fut un des auteurs les plus populaires des années 20 avant son décès prématuré en 1932. S’inscrivant dans le courant du réalisme romantique, il s’illustra notamment par une série d’œuvres d’aventures maritimes fortement inspirées d’une jeunesse qui le vit voyager à travers le monde en tant que marin et exercer divers autres métiers – tout en faisant montre d’un vrai engagement politique lorsqu’il combattit l’Armée Rouge durant la Guerre Civile de 1919. Banni voire censuré des éditeurs et cercles littéraires à la fin de sa vie, Alexandre Grin bénéficie donc d’une réhabilitation au moment du dégel, et qui ne s’est jamais démentie depuis. Après le film d’Alexandre Ptouchko, on compte plus de vingt adaptations cinématographiques et télévisées de son œuvre, et notamment trois rien que pour Les Voiles écarlates, initialement publié en 1923. Les adaptations de contes de Ptouchko sont en général profondément marquées dans le fond et la forme par leur source. L’exemple de Le Géant de la Steppe a été évoqué plus haut sur le fond, mais dans la forme Ptouchko osait une narration non conventionnelle dans laquelle il suivait scrupuleusement la mécanique du conte. Se délestant de la psychologie et caractérisation classique de personnages, il en faisait des archétypes se fondant dans un récit cherchant à retranscrire par l’image l’envoutement des contes en vers et des bylines (chant épique traditionnel de nature orale) comme sur Les Contes du Tsar Saltan (1967). Les œuvres fonctionnaient donc sur une forme de répétitivité envoutante si l’on acceptait de lâcher prise quant à une construction scénaristique classique, mais pouvaient laisser à quai si l’on ne parvenait pas à franchir ce pas. Le foisonnement formel et la magnificence des images sont en général suffisants pour se laisser emporter par les contes filmiques de Ptouchko. Le réalisateur semble pourtant s’être mis en retrait et au service des écrits d’Alexandre Grin dans Les Voiles écarlates. Tous ce qui pouvait ressembler à des raccourcis dans les films précédents est absent ici avec ce qui est narrativement l’opus le plus accessible de Ptoushko. Il reprend la construction du livre qui consacrait de manière égalitaire un chapitre à chacun des deux personnages principaux, Assol (Anastasiya Vertinskaya) et Arthur (Vasily Lanovoy), de l’enfance à leur rencontre à l’âge adulte - alors que les adaptations suivantes mettront toujours Assol plus en avant. Ils sont tous deux longuement caractérisés et endossent des éléments du caractère et de la propre expérience personnelle de Grin. Arthur est un alter-ego de l’auteur, jeune garçon d’une famille aisé ne rêvant que d’aventures en mer et entravé par le carcan noble familial. Assol représente aussi la facette romantique de Grin, son tempérament excentrique le mettant au banc de sa communauté, et l’aspiration à l’ailleurs se représentant sous forme de chimère amoureuse prédite par un « mage ». Le récit paraît presque trop terre à terre en comparaison au souffle épique auquel nous a habitué Ptouchko, mais la magie est bel et bien là. Il s’agit ici de réenchanter le réel contrarié des deux personnages, donc les touches féériques reposent sur l’espérance d’un ailleurs attendu, voire rêvé consciemment depuis l’enfance pour Assol, ou inconsciemment pour Arthur qui malgré les voyages et le grade acquis de capitaine ressent encore comme un vide dans son existence. Ptouchko laisse exister cette féérie par le seul tempérament d’Assol, ses déambulations dans la nature, son lien à la faune et la flore, avant justement d’enchanter ceux-ci par ses trucages plus discrets qu’à l’accoutumée – filmage en studio, stop-motion et marionnettes sur les oiseaux. Les séquences en mer et le quotidien d’Arthur parait lui aussi relativement sobre (même si les transparences et diverses maquettes alternent avec les vraies scènes maritimes) mais, dès que le jeune homme se découvre une raison d’être amoureuse, l’environnement se plie à son état d’esprit avec ces visions magiques d’aurores boréales, ce volcan se déchaînant en arrière-plan d’une traversée. L’évidence du conte s’exprime finalement à travers la rencontre et l’amour au premier regard des deux personnages. La seule vue de sa « belle au bois dormant » subjugue Arthur dans une séquence somptueuses, et le seul point à l’horizon des « voiles écarlates » ravit Assol prête à partir. La naïveté est de mise, mais le message consistant à embrasser nos rêves attendus (Assol) ou les matérialiser par amour pour l’autre (Arthur) passe par une candeur et un ravissement bien plus positif et engageant pour le spectateur dépourvu de cynisme. Ptouchko prouve qu’il est capable d’envouter sans démonstration de force, dans une touche plus feutrée mais pas moins magique.Sorti en bluray français chez Artus Films





































