Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Dans le cimetière de Dunwich, un prêtre se suicide par
pendaison, ce qui a pour conséquence d'ouvrir les portes de l'enfer, et de
libérer les morts-vivants sur terre. Lors d'une séance de spiritisme, la jolie
Marie succombe d'effroi après avoir reçu la vision de la mort du prêtre. Mais
elle n'est pas vraiment morte, et est sauvée de justesse, avant sa mise au
tombeau, par Peter, un journaliste. Les deux se rendent alors à Dunwich : il
faut refermer les portes de l'enfer avant la Toussaint, dans trois jours. S'ils
échouent, les morts sortiront de leurs tombes et envahiront la terre.
L’Enfer des zombies (1979) fut une grande réussite de
Lucio Fulci où se formait la dream team qui allait l’accompagner sur la « trilogie
de l’enfer » considéré comme sa plus grande réussite avec Frayeurs
(1980), L'Au-delà (1981) et La Maison près du cimetière (1981). Il
ne manque que le producteur Fabrizio De Angelis mais sinon l’on retrouve bien
le scénariste Dardano Sacchetti et le compositeur Fabio Frizzi.
Bien que convoquant un fantastique différent de L’Enfer
des zombies, Frayeurs en reprend en tout point la structure. Il y a une
menace surnaturelle apparaissant en environnement urbain, mais dont l’origine
vient d’une ville/contrée inconnue au sein de laquelle les héros devront se
rendre et se confronteront à l’horreur absolue. L’Enfer des zombies
convoquait le folklore vaudou tandis que Frayeurs invoque ici celui de
la sorcellerie d’inspiration plus anglo-saxonne et païenne faisant des clins d’œil
à Lovecraft avec ce village nommé Dunwich. La redite narrative est néanmoins dépourvue
de la rigueur de L’Enfer des zombies, l’histoire est peu palpitante à
suivre, les personnages pas très intéressants l’ensemble souffre de sérieux
trous d’air. Le seul véritable intérêt tient dans les tableaux macabres
orchestrés par Fulci qui installe une atmosphère oppressante à souhait.
Rues désertiques dont les nuits sont traversées de cris
indicibles, cimetières brumeux semblant toujours vouloir laisser surgir l’innommable,
cadrages ambigus sous-entendant autant la menace que la folie douce, Fulci déploie
avec brio tout l’arsenal de l’imagerie gothique. Et dès qu’il décide de se
montrer plus explicite, c’est un festival de visions infernales. La sidération
se dispute au dégoût dans un ode à la putréfaction contaminant les chairs et les
bâtisses comme un véritable virus d’outre-tombe. Le score de Fabio Frizzi
ajoute encore à cette tonalité lugubre et mystique, portant les effets-chocs de
Fulci même quand ils ne font pas toujours mouches ou s’avèrent trop gratuits –
ce père joué par Venantino Venantini assassinant sauvagement le copain de sa
fille. Il est bien dommage que cette inspiration formelle serve un récit aussi
creux, car passé les morceaux de bravoure on ne retrouve pas cette angoisse de
fin du monde qui conférait toute sa portée à L’Enfer des zombies. Il y a
un vrai équilibre à trouver en poésie macabre et propos, que Fulci atteindra
avec plus de brio sur L’Au-delà sans doute.
À la suite d'un assassinat en plein quartier populaire de
Hong Kong, l'inspecteur Lau charge un de ses meilleurs flics d'infiltrer un
gang de dangereux malfaiteurs. Ko Chow devient ainsi une "taupe",
suspecté par les braqueurs et poursuivi par la police qui ignore tout de sa
véritable identité. Après un hold-up particulièrement sanglant, Chow se lie
d'amitié avec son chef de bande, l'implacable mais loyal Lee Fu.
Sorti un an après le triomphe de Le Syndicat du crime
de John Woo (1986), City on fire de Ringo Lam est de façon différente
une autre pierre angulaire du polar hongkongais. Les prémices des deux films
sont néanmoins voisines puisqu’ils marquent, par un heureux concours de circonstances,
la rencontre des deux réalisateurs avec leur sujet et genre de prédilection.
Ringo Lam est initialement et bien malgré lui un réalisateur de comédie, un des
genres phares de la société de production Cinema City.
Après avoir abandonné
une carrière de comédien et être revenu à Hong Kong à la suite d’études au
Canada, il est engagé par Cinema City et accède à la réalisation grâce à son
ami Tsui après le désistement du réalisateur initial. Il va dès lors signer
trois comédies mais va témoigner de sa lassitude quand lui sera proposer de
réaliser le quatrième volet de sa saga Mad Mission, grosse franchise
comique et d’action du studio. Kark Maka, star de la saga et dirigeant
fondateur de Cinema City promet alors de lui laisser carte blanche pour le
projet de son choix s’il s’attèle au film et que ce dernier est un succès.
Ringo Lam s’exécute et grâce au succès de Mad Mission : rien ne sert de
courir (1986), Karl Maka tient sa promesse ce qui permettra à Lam de se
lancer sur City on Fire.
Peu friand des débordements mélodramatiques et graphiques de
l’heroic bloodshed initiés par Le Syndicat du crime, Ringo Lam
souhaite ancrer City on Fire dans une veine réaliste. Le scénario s’inspire
d’une authentique affaire de vol de bijouterie ayant eu lieu à Hong Kong, sur
laquelle le réalisateur va se documenter et ira même jusqu’à assister au
procès. Là il aura la surprise qu’en lieu et place des gros durs attendus, les
braqueurs s’avèrent être des quidams ordinaires. Cette découverte va renforcer
sa quête d’authenticité. City on fire est à la fois novateur et dans la
continuité de certains polars déjà produits à Hong Kong. L’approche réaliste du
genre était déjà présente dans les films de la Nouvelle Vague hongkongaise dont
ceux de Alex Cheung comme Cops and Robbers (1979). Ce même Alex Cheung
initie grandement le sous-genre du « flic infiltré » dans Man on
Brink (1981), et qui va exploser après le succès de City on fire.
A
travers la superbe interprétation de Chow Yun-fat, les déchirements multiples
du policier undercover nous apparaissent de manière criante. Le scénario
laisse tout d’abord comprendre la culpabilité ressentie par Ko Chow (Chow
Yun-fat) vis-à-vis des acolytes criminels trahis et auxquels il s’est malgré
tout attaché parfois. Il reste un policier même en nouant des liens avec ceux
qu’ils infiltrent, mais se sent tout autant coupable en voulant s’extirper de
cette périlleuse mission alors qu’un gang de braqueurs fait des ravages et abat
des collègues. Enfin, il ne peut être l’homme qu’espère sa compagne Hun (Carrie
Ng) qui lui reproche son manque d’engagement. Dans la sphère criminelle,
policière ou intime, Chow est un être incomplet, condamné à ne montrer qu’un
pan infime de sa personnalité, perdu dans les voies auxquelles doit se diriger
sa loyauté. Chow Yun-fat l’exprime magnifiquement, justement par la dualité qu’il
exprime selon ses interlocuteurs : rigolard et potache pour les uns,
charmeur pour les autres, viril et intimidant selon les situations.
Cette dualité vient également de la confusion des différents
environnements que traversent le héros. Les braqueurs sont montrés sous leur
jour le plus brutal et sanglant durant la première scène de de hold-up, mais Fu
(Danny Lee) leur meneur, apparaît sous un jour plus touchant dans l’amitié qu’il
va nouer avec Cho. Une touchante conversation laisse comprendre qu’il est en
partie le fruit d’un certain déterminisme social, et il s’avère paradoxalement
plus à même de comprendre les maux intimes que veut bien lui révéler Cho. A l’inverse
la police est une entité froide qui utilise Cho comme un pion sacrifiable, y
compris son Lau (Sun Yueh) n’hésitant pas à faire jouer la corde sentimentale
pour le faire retourner sur le terrain. Cho est aussi et surtout le jouet de l’inspecteur
John Chan (Roy Cheung futur dur à cuire récurrent du cinéma de Hong Kong ici
dans son premier rôle) officier ambitieux et glacial. Sans glorifier ni
accabler aucune des parties, Ringo Lam vient apporter des nuances de gris
expliquant sans justifier les agissements de chacun, et justifier ainsi les atermoiements
de Cho.
Cette complexité psychologique se conjugue à l’authenticité
recherchée formellement par Ringo Lam. Il navigue entre pur sens de l’atmosphère
et le chaos durant tout le film. Les plans d’ensemble portés par le score jazzy
de Teddy Robin Kwan capturent par leurs durées et esthétisme les pulsations
urbaines dans une stylisation envoutante portée par la belle photo de Andrew
Lau – futur réalisateur de la trilogie Infernal Affairs fort redevable à
City on fire. Dès qu’il s’agit d’inscrire les personnages dans ce cadre,
Lam privilégie l’urgence des déambulations sur l’asphalte, accompagnant les pérégrinations
de Cho par un filmage sur le vif et souvent effectué sans autorisation. C’est
le cas lors d’une mémorable course à pied à l’issue de laquelle Chow Yun-fat
exténué vomira sitôt les caméras coupées. Lam, bien que se déclarant non
cinéphile, avouait son inspiration oscillante entre le réalisme et la
profondeur des polars d’Akira Kurosawa, et le style percutant de William
Friedkin dans French Connection (1971).
Ringo Lam parvient exprimer ce mélange d’humanisme et de
tension dans de remarquables scènes d’action, jouant davantage sur les émotions
que la pyrotechnie. Les alliances et émotions s’entremêlent et se confondent
dans la dernière partie, que ce soit Cho tirant sur un policier ou Fu menaçant
son boss lorsque ce dernier soupçonne Cho et menace de l’abattre. Les
environnements jusque-là si marqués et différenciés par la photo (dont la
superbe séquence du cimetière) deviennent soudain monochromes durant le
huis-clos final (la conversation nocturne Cho/Fu façon veillée d’arme ayant
anticipé ce moment) comme pour définitivement confondre les protagonistes alors
que les vraies identités se dévoilent.
A ne plus savoir qui il est, vers qui
diriger sa loyauté, Cho se condamne perdre sur tous les tableaux. City on fire
est une date majeure, tant pour le cinéma de Hong Kong et mondial puisque les « emprunts »
semis-avoués de Quentin Tarantino pour son Reservoir Dogs (1993) sont
désormais bien connus. Le succès du film assurera à Ringo Lam une seconde
carrière plus personnelle, tandis que Chow Yun-fat assoit son statut de star
loin de John Woo dans une de ses prestations les plus puissantes.
Une bande d'escrocs à l'idée de profiter de la notoriété
de deux athlètes olympiques pour se faire un peu d'argent facile. Ils leur
confient la direction d'un magazine de santé et de beauté, couverture idéale
pour contourner la loi en y publiant des romans-photos érotiques. Mais les
sportifs veulent rester intègres, y compris quand un énorme coup publicitaire
se profile : l'organisation d'un grand concours international de beauté.
L’école de la beauté est une œuvre marquant les
derniers feux de l’ère Pré-Code puisque sortant trois mois avant l’application
désormais stricte du code Hays. Il y a vraiment un passionnant parallèle à
faire entre ce contexte, le propos du film et la nature des productions
Pré-Code les plus provocantes. La production est au départ un coup publicitaire
du studio Paramount qui va lancer un concours de beauté international dans les
pays anglo-saxons, dont les lauréats seront les heureux participants au film. Quelques
futures stars se glissent parmi les gagnants (Ann Sheridan qui fait une apparition,
Ida Lupino tout juste âgée de 16 ans en héroïne) pour une intrigue qui, s’inspirant
du Mouvement Santé et Fitness créé et promu par Bernarr Macfadden aux
Etats-Unis durant les années 30, prétend vanter les vertus de l’exercice et
dénoncer la luxure.
Ce stupre est ici représenté par un trio de canailles qui
utiliser justement deux sportifs symbole de ce culte de l’effort et perfection physique
pour vendre un magazine à scandale. Buster Crabbe, authentique athlète
reconverti acteur incarne le nageur Don Jackson tandis qu’Ida Lupino est
Barbara Hilton, plongeuse. Les personnages sont introduits à travers l’usage d’authentiques
images des Jeux Olympiques de 1932. Il y a une mise en abyme aussi habile que
cynique dans le propos du film. Lorsque les escrocs détournent le magazine pour
en faire un torchon racoleur, ils y insèrent des récits moraux plongeant des
innocentes dans la perdition, photos aguicheuses à l’appui, mais se terminant
par la rédemption et le retour dans le droit chemin. C’est précisément la
structure d’un grand nombre de productions Pré-Code qui, aussi loin
allaient-elles dans la provocation, usaient mécaniquement et de façon assez
hypocrite de happy-end recollant avec le bon sens moral. Si cette démarche est
pratiquement verbalisée dans L’école de beauté, le film est encore plus
captivant et audacieux quand il passe uniquement par l’image pour exprimer la
dualité de son propos.
Toutes les séquences mettant en valeur le culte de la beauté
et forme physique débordent de sexualité outrée. Cela commence lorsque Sally (Toby
Wing) lorgne la silhouette sculpturale de Jackson aux jumelles, et s’attardent
un peu trop longuement sur son entrejambe. On peut d’ailleurs dire que hommes
et femmes sont placés à égalité dans la mise en évidence de leurs attributs,
entre scènes de vestiaires masculines laissant voir des fessiers nus,
demoiselles en sous-vêtements, et un rebondissement final renvoyant dos à dos
les deux sexes quant à leurs penchants concupiscents face à un beau corps dévêtu.
Ce sont cependant les séquences de démonstration sportives
qui sont les plus éloquentes. On y déploie des exercices physiques collectifs
filmés dans des chorégraphies lorgnant sur Busby Berkeley (mais signée LeRoy Prinz autre virtuose bien connu des amateurs de comédies musicales), le grain de folie
onirique de ce dernier en moins mais une métronomie et symétrie mettant en
valeur torses masculins, poitrines rebondies, jambes sveltes et autres
attributs sensuels dans un vertige parfaitement hypnotique et affriolant.
Les
vertus célébrées par la séquence vont de façon roublarde dans le sens de celles
qui sont dénoncées lorsque la seule dimension sexuelle est poursuivie par les
escrocs. Ida Lupino promène ici un talent entre candeur et charme mutin, tandis
que Buster Crabbe incarne au premier degré l’impossible jonction entre
perfection physique et morale. Muscles saillants, visage carré, il est le
modèle de tous les surhommes de bande-dessinées à venir, Superman en tête, et
incarnera d’ailleurs Tarzan et autres Flash Gordon dans de nombreux serials. Le
Pré-Code tire son baroud d’honneur sur un beau coup d’éclat tout en corps
charnus.
Dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée, Shafi,
4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans, quittent un camp Rohingyas du Bangladesh pour
rejoindre la Malaisie. Guidés par leur regard d’enfant, ils entreprennent une
traversée périlleuse.
Les Fleurs du manguier est une œuvre mettant en
lumière un génocide contemporain parmi les plus invisibilisé au monde, celui du
peuple rohingya. Ces derniers constituent la minorité musulmane de l’État de
Rakhine, dans l’ouest du Myanmar en ex-Birmanie. Ils sont considérés comme
apatrides depuis 1982, moment à partir duquel les violences et discriminations
qu’ils subissaient déjà se sont accentuées, jusqu’au point de non-retour
atteint en août 2017 avec une sévère répression militaire. Depuis les rohingyas
sont un peuple en fuite et condamné à l’exil dans les pays voisins comme le
Bangladesh, la Malaisie et l’Indonésie. Mais même là, leur statut d’apatrides
les exclus du statut de réfugiés et ils doivent subsister dans des conditions
les plus précaires.
Le réalisateur japonais Fujimoto Akio, travaillant depuis
une dizaine d’années en Asie du Sud-Est, a pu observer de loin le sort des
rohingyas et décidé de leur consacrer son troisième long-métrage avec Les
Fleurs du manguier. Il adopte le point de vue d’une jeune fratrie justement
contrainte de migrer avec leur famille vers la Malaisie. L’originalité tient de
ce regard enfantin du jeune Shafi et de sa sœur aînée Somira, arraché de leur
quotidien pour ce qui semble un départ à l’aventure. Sur le papier, le récit
suit les sordides mais tristement ordinaires péripéties rencontrées par un
migrant en transit. Exiguïté de moyens de transports insalubres durant un
périple en bateau, méfiance et paranoïa envers la police pouvant nous ramener
bien vite au point de départ, exposition aux passeurs les plus malveillants et
possiblement violent. Fujimoto évite volontairement de livrer les informations
géopolitiques évoquées plus haut sur le peuple rohingya. Les deux enfants sont
juste conscients de quitter leur foyer pour en gagner un autre, plus
confortable, ailleurs, et c’est tout ce que le spectateur aura à savoir tout
comme eux. Ce choix s’avère d’autant plus pertinent lorsque qu’un concours de
circonstances les livre à eux-mêmes en les séparant de leur père et de leur
tante. Toutes les embûches classiques du migrant prennent dès lors une touche
plus inquiétante et cauchemardesque.
Fujimoto adopte un style vif et semi-documentaire qu’il pare
néanmoins des atours formels du conte à travers ses héros juvéniles. La
traversée solitaire d’une jungle, une fuite nocturne en pleine mer ou durant
une traversée de frontière, toutes ces mésaventures sont portées par une
tension et un sentiment de danger véhiculé par la mise en scène, ainsi que la
photo de Yoshio Kitagawa entre naturalisme et stylisation sobre. Ce mélange de
réalisme et de fable est aussi une manière de caractériser le peuple rohingya.
Tout au long du voyage, les enfants croisent leurs compatriotes dont ils
bénéficient de la solidarité et compassion quelles que soient leurs situations
respectives.
Alors que dans ce type d’odyssée, un congénère est autant
susceptible d’être un compagnon de route qu’un filou profitant de cette
proximité pour nous trahir, Fujimoto ne laisse planer aucune ambiguïté. Il y a
un sentiment de peuple élu et uni passant par un mysticisme sobre (la rencontre
avec un autre migrant dans des ruines) et surtout une profonde humanité. Le
jeune âge de la fratrie autorise des moments de grâce inattendus durant
laquelle s’exprime une belle candeur enfantine. Le film s’ouvre sur une partie
de « 1,2, 3 soleil » avant le grand départ, et plus tard ce même jeu
sert de réconciliation ne disant pas son nom pour mettre fin à une légère
brouille entre le frère et la sœur. Fujimoto capture là une certaine vérité du
lien fraternel et de la résilience enfantine, où les mots sont inutiles pour
mettre fin à une dispute. L’épilogue cruellement lucide nous ramène malgré tout
aux risques et à l’incertitude du sort des migrants, d’autant plus périlleux
pour les rohingyas, et qui donnerait très envie que le réalisateur donne une
suite à ce beau film.
Le récit des histoires d'amour entre lycéens et lycéennes
qui se déroulent sur la ligne de chemin de fer Hankyu et dans les rues de Kobe.
She’s rain est un plaisant récit d’apprentissage se
penchant sur les amours lycéennes durant la dernière année et donc passage à l’âge
adulte. Le film joue d’un contraste intéressant dans le fond et la forme. Pour
le fond, il s’agit de la dualité entre une enfance que l’on n’est pas tout à
fait prêt à abandonner, et une vie adulte que l’on n’est pas apte à endosser.
Le scénario en joue bien sûr sur la dimension scolaire avec la pression de la
recherche d’une université, facette d’autant plus forte au Japon où le prestige
de l’université pèse dans la recherche d’emploi future. C’est surtout présent
au niveau sentimental à travers le triangle amoureux qui va se dessiner.
Yuichi (Shun Someya) et Reiko (Chiharu Komatsu)
entretiennent une amitié ambiguë, dissimulant des sentiments plus profonds.
Reiko est une adolescente espiègle contant sans pudeur à Yuichi ses amours
fantasmés avec un dentiste adulte, tandis que Yuichi apparaît plus introverti.
L’arrivée de Yuuko (Maiko Kikuchi), une camarade d’enfance et ancienne
partenaire de piano de Yuichi, va forcer les deux « amis » à se
questionner sur leur relation. Yuichi oscille entre l’enfant qu’il fut avec cet
amour juvénile avec lequel il a entretenu une promesse précoce (ne plus jouer
de piano jusqu’à leurs retrouvailles quand elle revendrait de l’étranger) et l’adolescent
qu’il est, voire l’adulte qu’il aspire être, par ce désir plus concret qu’il a
pour Reiko. Cette dernière doit également se rendre à l’évidence, l’arrivée de
cette rivale la force à admettre les vrais sentiments qu’elle entretient pour
Yuichi.
Ces questionnements à la fois légers et profond baignent
dans un surprenant écrin formel. L’esthétique joue conjointement sur des
environnements très superficiels concernant les lieux de loisirs (ce bar tout
en néon et à l’étonnant laxisme quant à la consommation d’alcool des
adolescents surtout au Japon), un vernis papier glacé presque publicitaire pour
certains décors, voire une imagerie shojo sublimant l’artificialité pour
appuyer les instants romantiques. La dimension sociale interroge aussi puisque
le luxe de l’ensemble nous introduit parmi une adolescence japonaise nantie et
peu réaliste sur certains points comme Reiko qui vit déjà seule – artifice
typique du manga.
Pourtant la ville de Kobe est un vrai personnage secondaire
que le réalisateur Mitsuhito Shiraha capture dans une imagerie tout simplement
somptueuse. La gare est un décor crucial dont les allées et venues, les rencontres
impromptues s’y déroulant accompagne les liens se nouant et se dénouant entre
les protagonistes et représentant leur instabilité émotionnelle. Les plans d’ensemble,
notamment celui merveilleux servant d’affiche au film, dessinent un arrière-plan
à la fois authentique et stylisé porté par la belle photo de Yoshitaka Sakamoto.
Ces partis-pris s’adaptent aux humeurs des personnages ainsi qu’à la bascule
des saisons exprimant aussi l’évolution de leurs liens amoureux. Alors que le
tout pourrait sembler très badin et léger, une mélancolie, un spleen plus
profond et inattendu s’invite durant la dernière partie bien plus amère. Comme
une piqûre de rappel que grandir, c’est aussi perdre, accepter le renoncement à
nos idéaux adolescents, et en garder un goût d’inachevé.
Avec une mère qui se prostitue pour payer son crack et un
beau-père qui la pelote, Vanessa est loin d'avoir une vie de princesse. Après
l'arrestation de ses parents et pour ne pas retourner dans une famille
d'accueil, elle décide, tel le "Petit Chaperon Rouge", de partir
rejoindre sa grand-mère qui vit dans une caravane à quelques centaines de
kilomètres. En chemin, elle rencontre Bob Wolverton, psychologue pour enfants
le jour... mais surtoût Grand Méchant Loup la nuit !
Freeway est une œuvre qui fit sensation à sa sortie
dans le paysage du cinéma indépendant américain. L’argument vendeur du film reposait
sur sa relecture trash du Petit Chaperon rouge. Si le conte
constitue effectivement une sorte de fil rouge du récit, il n’y a que quelques éléments marqués (le panier que prend Vanessa avant d’entamer son
voyage) et surtout deux péripéties qui s’en réclament pleinement au début et à
la fin du film : la rencontre du Grand Méchant Loup sur le chemin de la
maison de la grand-mère, et les retrouvailles avec ce dernier déguisé en Mère
Grand. Pour le reste, Freeway offre un instantané grinçant d’Amérique white
trash sur lequel va se plaquer un propos social cinglant.
Matthew Bright nous immerge dans cet environnement white
trash à travers le contexte familial tristement sordide et ordinaire de la
jeune Vanessa (Reese Witherspoon), mais choisit tout d’abord de le tirer vers
la comédie noire grinçante. La caractérisation de la mère (Amanda Plummer)
prostituée toxicomane et du beau-père (Michael T. Weiss) abusif se fait ainsi
dans un mélange détonant de situations glauque et de tonalité rigolarde, d’où l’émotion
ne ressort que de la personnalité candide de Vanessa. Matthew Bright travaille
cela également par une esthétique californienne et ensoleillée outrée dans la gamme
chromatique de la photo, la colorimétrie des costumes. Là encore l’outrance
esthétique s’entrecroise à un certain réalisme de l’arrière-plan, de façon très
déstabilisante. Toutes proportions gardées, Bright pave presque la voie à l’imagerie
de certains films à venir de Sean Baker comme Florida Project ou Red
Rocket, - le caractère bien trempé de Vanessa n'ayant rien à envier à une Anora (2024) - ainsi que par son humour décapant mêlé d’authenticité.
Le réalisateur ose tout, dans la crudité des dialogues, la
violence décomplexée, les ruptures de ton déroutantes. Le pivot du film n’est
en effet pas une supposée cohérence du récit, mais la personnalité hors-normes
de l’héroïne. Le ton hétérogène de Freeway repose en effet sur la
dualité, l’oscillation entre le choix de subir les évènements ou de sauvagement
se rebeller contre eux pour Vanessa. Une séquence exprime pleinement ce
sentiment en début de film, lorsque Vanessa subit les attouchements de son
beau-père sur son canapé puis le repousse violemment. On a le sentiment d’avoir
là une protagoniste bad ass et qui ne s’en laisse pas compter, mais l’ellipse
entrecoupant la descente de police voit Vanessa dans sa chambre, plaquée contre
son lit par ce même beau-père.
Aussi déterminée soit-elle, Vanessa demeure une
adolescente en construction qui a manquée du soutien du système, des
institutions pour la protéger d’un environnement néfaste. Cette construction
dramatique va se poursuivre à plusieurs reprises. Vanessa pense avoir trouvé
une oreille compatissante en Wolverton (Kiefer Sutherland), auprès duquel elle
va se montrer sous son jour le plus vulnérable pour conter son
passé douloureux. Ce dernier est malheureusement un infâme prédateur qui, dans
l’intense dialogue de la scène de voiture, s’engouffre dans les failles de
Vanessa pour mieux la piéger. Le mouvement de balancier s’effectue alors à
nouveau en poussant notre héroïne dans ses derniers retranchements victimaire,
avant de l’autoriser à une réponse aussi brutale que jouissive envers son
agresseur.
Le film anticipe avec brio les problématiques actuelles du
mouvement metoo, mais en évitant de s’enfermer dans une binarité militante.
Ainsi durant la scène d’interrogatoire policier (et plus tard les scènes de
procès, ou le diagnostic psychologique arbitraire de la prison), Vanessa est
renvoyée à son déterminisme social et à des préjugés sexistes. Son passif jette
forcément le doute quant à la véracité de ses dires, et remet en question la
réalité de son agression comme peuvent souvent le constater les victimes de
viols franchissant le pas de porter plainte. La furie de Vanessa renvoie alors
au visage de son interlocuteur le plus odieux (Wolfgang Bodison) le
déterminisme et les préjugés racistes qu’il doit bien connaître afin qu’il
comprenne son ressenti. Plus tard ce sera ce même enquêteur, ébranlé, qui
trouvera la preuve de l’innocence de Vanessa. Freeway sous ses excès
évite ainsi le pur constat noir et désespéré, suggère la bienveillance des individus
(l’enquêteur bienveillant joué par Dan Hedaya) malgré l’échec du système.
Reese Witherspoon crève l’écran dans ce qui est vraiment un
de ses rôles bascule vers l’âge adulte après la révélation d’Un été en Louisiane
de Robert Mulligan (1991). L’angélisme de ses traits masque un froide
détermination, la douceur de sa voix peut soudain vous inonder d’injures et de
moqueries cinglantes, et sa silhouette frêle n’attend qu’un geste menace de son
interlocuteur pour le réduire en charpie. La même année que Freeway,
elle jouera dans Fear de James Foley où là aussi cette supposée persona
de victime saura se rebiffer. Bright a vraiment calqué la tonalité du film sur
ce mélange de détresse et de défi dégagée par l’actrice, qui saura par la suite
l’exploiter de manière génialement sophistiquée dans La Revanche d’une
blonde (2001), l’un de ses rôles les plus emblématiques. Freeway est un
film culte traversant étonnamment bien l’épreuve du temps, et dont le propos a
encore gagné en pertinence aujourd’hui.
À 24 ans, Nozomi a abandonné son tailleur de commerciale
pour l’uniforme modeste d’une supérette. Entre la monotonie rassurante du
quotidien et la complicité de ses collègues, elle pense avoir trouvé un fragile
équilibre. Mais l’irruption d’une ancienne amie du lycée dans le “konbini”
vient bouleverser sa routine et la confronter à ses choix de vie.
La Fille du Konbini est une œuvre attachante
qui capture l’état d’esprit d’un certain pan de la jeunesse japonaise.
L’injonction sociale à la réussite et la dévotion à l’entreprise semble avoir
fait long feu pour cette génération qui aspire à s’accomplir différemment. L’héroïne
Nozomi (Erika Karata) en a fait l’amère expérience, et a fuit la pression d’un
poste de commerciale pour le modeste poste d’employée de konbini. Néanmoins, la
culpabilité de ce renoncement, de ce manque d’ambition apparent, demeure. Elle
n’a ainsi toujours pas avoué à ses parents ce changement dans sa vie
personnelle, et le film est ponctué de discussion téléphonique de Nozomi avec
sa mère sur un quotidien professionnel révolu.
A l’image de l’impasse dans lequel se situe Nozomi, le récit
avance à pas feutrés et hésitant, sans véritable bascule dramatique si ce n’est
la rencontre avec Haruka (Imô Haruka), une ancienne camarade de classe. Les
désagréments de cet emploi moins nanti ne sont pas invisibilisés, à travers
quelques scènes d’abus dans ce Japon où plus que partout ailleurs, le client
est roi. Néanmoins la douce camaraderie entre collègues s’y affirme davantage
que dans la solitude et le désarroi entraperçu des bribes de l’ancienne vie de
Nozomi. Malgré tout, chacun de ses collègues semble être dans un entre-deux
professionnel, d’études, de voyage, quand notre héroïne stagne et ne sait pas
encore ce qu’elle veut faire de sa vie. La réalisatriceYuho Ishibashi saisit
là un sentiment certes plus marqué au sein de la société japonaise (et dont
elle a puisé l’inspiration auprès de son entourage), mais qui s’avère assez
universel dans la jeune génération se cherchant de nouveaux modèles
d’existence.
Le choix de l’actrice Erika Karatas’avère fort
judicieux dans cette approche. Elle a représenté cette indécision et refus des
normes d’un point de vue sentimental dans son rôle sur Asako I et II
de Ryusuke Hamaguchi (2018), en épouse abandonnant tout pour un premier
amour retrouvé – aspect prolongé en coulisse par la liaison avec son partenaire Masahiro Higashide, alors marié, qui fit les choux gras de la presse à
scandales nippone. La Fille du Konbini est donc traversé de
questionnements intenses, enfouit sous son rythme cotonneux et ses tranches de
vie douces. Les déambulations urbaines de Nozomi, les longs plans fixes sur sa
silhouette en uniforme debout à son comptoir, les moments de langueur dans la
solitude de son appartement, tout cela montre silencieusement cette réflexion
de notre héroïne davantage qu’elle ne la verbalise. La Fille du Konbini
est une œuvre qui entremêle habilement la retenue de son approche avec la
profondeur de son propos.
L'Italie au lendemain de la guerre. Mara est fiancée à
Bube, un héros de la Résistance communiste. Au cours d'une bagarre, il tue un
policier fasciste et doit fuir. Mara l'attend. Deux ans s'écoulent, elle se
laisse courtiser par Stefano...
Le début des années 60 voit au sein du cinéma italien l’émergence
de toute une série de productions aux sujets engagés, et reflétant les changements
politiques à l’œuvre. La Démocratie Chrétienne, le parti politique au pouvoir
depuis l’après-guerre, doit lâcher du lest en entamant un virage à gauche afin
d’être notamment représentatif d’un parti communiste et socialiste alors très
puissants dans les urnes. Cela influe sur donc sur la teneur des projets
cinématographiques qui vont porter un regard plus grinçant les soubresauts de
la résistance italienne et la libération, ainsi que des renoncements
idéologiques marqués par l’avènement de la Démocratie Chrétienne. Dans le lot
se distinguent entre autres La Grande pagaille de Luigi Comencini
(1960),Une vie difficile de Dino Risi (1961), Le Terroriste de
Gianfranco de Bosio (1963).
Comencini adapte ici le roman éponyme de Carlo Cassola, se
déroulant au lendemain de la guerre. Le récit reflète plus spécifiquement les
tumultes nés de l’armistice du 8 septembre 1943 entre l’Italie et les Alliés. L’armée
italienne a alors le choix entre faire explicitement alliance avec les Allemands,
renoncer et rentrer chez elle, ou s’engager dans la résistance. Toute cette
communauté se recroise au sein d’une Italie libérée, ce qui va générer d’inévitables
tensions. Mara (Claudia Cardinale) est la sœur d’un partisan tué par les
Allemands, qui va faire la rencontre avec Bube (George Chakiris), ancien
compagnon d’arme de celui-ci. Le foyer même de Mara reflète les dissensions du
pays, avec un père fervent militant communiste tandis que la mère reproche à ce
dernier la doctrine dont il a conditionné son fils et conduit à sa mort. Mara
est une jeune fille insouciante n’ayant que faire de cette agitation, et va
rapidement tomber amoureuse de Bube.
Comencini traduit dès leur rencontre, où
ils se font face sur les deux côtés d’une route, du fossé qui les sépare. Mara
a encore le tempérament et les rêves romantiques frivoles d’une adolescente,
quand Bube est pétri dans le sérieux et la raideur de ses engagements
politiques. Il est taiseux et stoïque quand Mara est enjouée et bavarde, et ses
attentes romanesques se heurtent aux silences de son aimé. La correspondance
timide et espacée qu’ils entretiennent ne cesse de décevoir Mara, et leurs
rencontres sont timorées et sans passion. On comprendra progressivement que si
Bube est bel et bien amoureux de son côté, il est bien trop préoccupé à faire « ce
qu’il faut » auprès de l’entourage de Mara plutôt qu’envers l’intéressée.
Les fiançailles et le départ commun s’avèrent bouclés avec le père sans
consulter Mara qui en prend ombrage, mais va néanmoins suivre Bube.
Cette construction « honorable » du couple reflète
ainsi la manière dont s’exprime l’engagement de Bube. C’est un devoir, un
sacerdoce dont il n’a de cesse d’affirmer la légitimité, jusqu’à commettre l’irréparable.
Le geste fatal le voyant abattre un maréchal ancien fasciste et son fils
restera invisible à l’écran, mais (ainsi que le récit biaisé qu’il en fait à
Mara) exprime la manière dont l’idéologie, le sens du devoir et l’effet de
groupe pousse à la violence. C’est un fil rouge du scénario qui l’illustre dans
l’arrière-plan de cette Italie où la rage et le ressentiment peut se déchaîner
à tout moment. Un prêtre aux sympathie fascistes durant la guerre va être pris
à partie dans un bus puis à travers la ville par la population, et n’éviter le
lynchage public que par le sauvetage de Bube qui va le conduire à la
gendarmerie. Comencini dévoile par un chaos collectif le climat de haine ayant
conduit Bube au crime, mais qu’il a choisit de laisser hors-champs pour en
faire le symbole de la fragilité du personnage et des regrets qu’il en tire.
C’est justement durant la fuite commune que la vraie romance
peut naître, Bube laissant entrevoir ses failles et tombant le masque viril.
Mara peut alors gagner en maturité et empathie en cherchant à apaiser les
tourments de son homme. Toute la longue séquence observant le couple loin des
discours, des invectives et de la violence travaille ce rapprochement par l’image.
Les cadrages et compositions de plans dans cette bâtisse abandonnée traduisent
cette distance encore existante mais qui s’estompe entre eux, par les échanges
à cœur ouverts, les regards, caresses, et enfin cette première nuit consommée
avant une très longue séparation. Bube en cavale à l’étranger, quel choix pour
Mara ? Vivre comme une jeune femme de son âge et oublier ? Ou
attendre telle une Penelope moderne le retour de son Ulysse ?
Claudia Cardinale est vraiment réinventée ici par Comencini,
elle n’est plus l’icône moderne de Huit et demi de Federico Fellini
(1963), la jeune femme perdue de La Fille à la valise de Valerio Zurlini
(1960) ou l’idéal romantique de Le Guépard (1963). Le réalisateur lui
fait endosser un spectre plus vaste allant de la candeur à la maturité, de l’amoureuse
à l’épouse. Cela passe par un cheminement d’abord amoureux, puis idéologique,
mais de manière instinctive plutôt qu’intellectuelle. Alors que la
détermination d’un Bube désormais prisonnier faiblit durant la dernière partie,
elle est le socle auquel il peut se raccrocher. Lors de la scène de retrouvailles,
Comencini installe un dispositif similaire à celui de leur première rencontre.
Ils se font face, assis sur des bancs, des deux côtés d’un couloir. Le dialogue
est emprunté après des années de séparation, et alors que Bube fond en larmes,
Mara lui le ravive en lui rappelant qu’elle sera toujours là pour lui.
Entretemps, elle a pourtant trouvé en Stefano (Marc Michel), l’idéal de ses
rêves de jeunesse avec cet homme sensible, doux, attentionné et cultivé.
Comencini n’absout à aucun moment Bube de son acte, ce qui
prêtera d’ailleurs à controverse puisque dans le fait divers dont s’inspire le
livre et par extension le film, l’intéressé était innocent. Le but est de faire
endosser toutes les facettes de la dévotion à Mara, qu’elle soit politique en
tenant le cap alors que la volonté de son homme vacille, amoureuse en acceptant
d’attendre sa libération, et presque spirituelle en en faisant une pure Madone par
son renoncement sacrificiel. On voit là ce qui différencie un Comencini et un
Dino Risi, un sujet voisin devenant un mélodrame sur l’amour et l’engagement
chez le premier, et une comédie grinçante sur le renoncement pour le second
dans le génial Une Vie difficile. C’est cette empathie que l’on retient au
sein d’un propos qui égratigne pourtant bien l’appareil communiste, ses échecs
et pactes d’après-guerre.