Un pasteur suisse a recueilli et élevé une petite fille aveugle, parlant et marchant avec difficulté. Devenue une femme, Gertrude est courtisée par le fils du pasteur, Jacques. Mais la jalousie pousse le pasteur à refuser cette union. Gertrude subit une opération et retrouve la vue...
La Symphonie Pastorale est un des grands classiques du cinéma français d’après-guerre, et qui assoit le statut d’alors de Jean Delannoy après les grands succès rencontrés durant l’Occupation avec Pontcarral, colonel d'Empire (1942) et L'Éternel Retour (1943). Ce dernier avait contribué à auréoler Delannoy d’un souffle de modernité, par sa rénovation d’un conte traditionnel sous la plume inspirée de Jean Cocteau. Le réalisateur est alors encore loin de l’étiquette « Qualité Française » dont l’affublera la Nouvelle Vague, et poursuit cette fibre romanesque en adaptant un classique de la littérature contemporaine, publié en 1919. La Symphonie Pastorale a à ce moment déjà bénéficié d’une première adaptation au Japon, en 1938, signée Satsuo Yamamoto et interprétée par la grande Setsuko Hara – les Japonais qui produiront d’ailleurs une version plus récente en 2013 réalisée par Yoichiro Hayama.
Au moment de la production du film, la carrière littéraire d’André Gide est à son crépuscule, il décèdera d’ailleurs 5 ans après la sortie de La Symphonie Pastorale. Malgré un bref soutien initial à Pétain, il ne s’est pas avili durant l’Occupation, période qu’il vivra en exil en Côte d’Azur, en Tunisie puis en Algérie avant un retour en France en mai 1946. Sa liberté de penser lui vaudra autant d’attaques durant l’Occupation où s’émeut de la montée de l’antisémitisme, qu’à son retour lorsqu’il sera horrifié des excès de l’épuration. Il vit donc des dernières années solitaires saluées par des récompenses prestigieuses comme le prix Nobel de littérature qu’il reçoit en 1947. Dans ce contexte, une adaptation de son roman le plus célèbre constituerait donc un bel accomplissement et Gide sera moteur du projet. Il rédige un premier scénario qui ne satisfait pas complètement Jean Delannoy, et ce dernier fera appel au célèbre duo Pierre Bost/Jean Aurenche afin de le réviser. Aurenche reconnaîtra plus tard les grandes qualités du premier jet de Gide, mais il y avait une volonté de Delannoy d’apporter une autre dimension au roman. Gide, tout d’abord vexé du choix de Bost et Aurenche pour reprendre son travail, révisera son jugement à la vision du film et remerciera chaleureusement Delannoy du résultat. L’un des changements majeurs concernera le point vu, qui est celui du pasteur Martens (Pierre Blanchar) dans le roman, alors que l’attention se porte bien plus sur Gertrude dans le film, afin de mettre en valeur son interprète star Michèle Morgan. L’un des éléments forcément controversés du récit sera le croisement ambigu d’affection, attirance et reconnaissance entourant la relation entre le pasteur Martens et Gertrude, la jeune femme qu’il a recueilli et élevé. Enfant sauvage coupée du monde par sa cécité, elle est éduquée, choyée et civilisée par un Martens que l’on pense animé d’un pur amour paternel. La gestuelle presque brutale par laquelle il l’arrache enfant à son misérable environnement préfigure l’instinct de protection et d’exclusivité discutable qui suivra. Delannoy joue de cela en jetant un trouble sur des étapes de bonheurs paternels classiques. Il y a notamment la séquence lors de laquelle Gertrude effectue ses premiers pas debout, en descendant une rampe d’escalier. Une ellipse nous la montre ensuite un peu plus âgée, apprenant à se guider dans une pièce et nommant les objets par le touché. Elle va buter sur le seul objet dont la nature lui est inconnue du fait de sa cécité, un miroir, et Martens refuse de le lui dénommer clairement, ainsi que de lui expliquer l’usage. Le miroir la renvoie à un reflet d’elle-même que Gertrude ne peut pas voir, à une conscience de soi et de sa beauté que Martens lui interdit implicitement en la gardant prêt de lui. Annotant chaque progrès de Gertrude, Martens affiche même une préférence douteuse à ses propres enfants en écrivant puis raturant la remarque « Gertrude semble plus intelligente que Charlotte », sa fille. Le sujet pourrait paraître plus sensible à un spectateur contemporain, mais il pouvait l’être aussi à l’époque du fait de certains écrits controversés d’André Gide. Homosexuel assumé bien que marié à sa cousine Madeleine, Gide a signé avec Corydon (publié en 1924) un ouvrage défendant la pédérastie. Le terme, à différencier de la pédophilie, désigne plus spécifiquement la relation d’emprise entretenue par un homme adulte sur un garçon plus jeune. Partant d’une base éducative, cette emprise débouche ainsi sur une relation sexuelle dans le contexte de la Grèce antique. Si l’on substitue cet argument à une attirance hétérosexuelle, on se trouve précisément dans la situation de La Symphonie Pastorale, avec un Martens père de substitution, mentor, et potentiel amant. Toutes les situations sociales, amicales et possiblement sentimentales pouvant soustraire Gertrude de sa protection/son emprise sont vues comme une menace par Martens. Jean Delannoy joue habilement des émotions contrastées se jouant quand l’épanouissement de Gertrude se heurte au désarroi de Martens, ou à l’inverse quand la détresse de Gertrude provoque la satisfaction implicite de son mentor. La scène de bal voyant Gertrude danser avec Jacques (Jean Desailly) est un éveil sortant la jeune femme de sa coquille, et lui provoquer un sourire radieux qu’elle n’a jamais affiché pour Martens qui ne manque pas de le remarquer. Plus tard la perte et la blessure lors d’une promenade du fils cadet de Martens donne à Gertrude un sentiment d’inutilité, que s’empresse d’apaiser le pasteur. Elle n’est point inutile puisqu’elle est près de lui, si ce n’est à lui. L’épouse de Martens, Amélie (Line Noro), n’est pas dupe, même si l’intéressé semble se voiler la face quant à ses sentiments réels. On le voit empêcher un rapprochement plus tendre entre Jacques et Gertrude, et freiner ce qui pourrait déboucher sur son émancipation, le fait qu’elle retrouve la vue. Pierre Blanchar livre une prestation fascinante dans ce rôle complexe. On pourrait penser que la censure empêche Jean Delannoy de rendre l’attirance de Martens plus explicitement sexuelle, mais il n’en est rien. Tant que le personnage se ment à lui-même sur ses intentions, le réalisateur le filme dans une certaine distance, hauteur stoïque dénuée de désir. Il fait face à Gertrude dans le cadre, la surplombe, lui prend chastement le bras et ne semble incarner qu’une figure protectrice. Ce sont les expressions de Martens, ses manigances, son phrasé troublé, qui trahissent ses sentiments. Ce n’est que durant sa dernière interaction avec Gertrude que Delannoy le capture dans la réalité de cette attirance, non pas comme un amant possible, mais comme un prédateur. En verbalisant son désir, en manifestant son amour, Martens s’expose aussi à une réponse que la vue retrouvée de Gertrude autorise. Elle n’a plus besoin d’être protégée, enfermée, et peut exprimer à son mentor vers qui se dirige son véritable amour. Si Pierre Blanchar est bouillonnant sous le stoïcisme de façade, Michèle Morgan affiche une joie éteinte et mélancolique, une résignation visible alors que son cœur ne demande qu’à s’enflammer. L’étincelle d’émotions plus fortes se laisse entrevoir dans son regard aveugle pour disparaître aussitôt avec la certitude qu’elle n’a pas droit au bonheur. Ce n’est qu’en retrouvant la vue qu’elle s’autorise et entrevoit la liberté d’être et d’aimer. Delannoy travaille le mimétisme de la séquence initiale des premiers pas lorsqu’elle quitte la clinique en descendant les escaliers, et déploie une sidérante épiphanie religieuse quand Gertrude va traverser, voyante désormais, les arpents de l’église face à des fidèles sidérés. Le plus grand moment est cependant le plus trompeur, lorsque le premier regard de Gertrude se pose sur Jacques auquel elle va offrir un baiser. La sensation d’emprise a aussi bien fonctionné sur le spectateur qui, comme Jacques, croit que l’ardence de ce baiser, la ferveur de ce regard, ne lui était pas destiné.Delannoy revisite brillamment le fond discutable du roman et du passif de Gide pour parvenir à exprimer une certaine empathie envers Martens, tout en le renvoyant à ses manques. La conclusion tragique va dans ce sens, voyant Martens retrouver la « possession » de sa protégée tout en la perdant pour toujours.
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