Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Des jeunes femmes sont retrouvées assassinées, éventrées
dans des conditions particulièrement atroces par un tueur connu pour être doté
d'une voix de canard. L'inspecteur Fred Williams, secondé par un spécialiste en
psychologie, mène l'enquête. Un individu prend contact avec l'inspecteur par
téléphone : il prétend être l'auteur de ces meurtres.
L’éventreur de New-York est considéré comme le
dernier grand fait d’armes de Lucio Fulci avant un terrible déclin, dû à une
inspiration en berne ainsi que la transformation du paysage cinématographique
italien. Le réalisateur abandonne ici le fantastique pur de ses précédents
coups d’éclats (L’Enfer des zombies (1979), Frayeurs (1980), L’Au-delà
(1981), La Maison près du cimetière (1981)) pour revenir, sur le papier
du moins, à une trame de giallo. Il avait brillé dans le genre avec des œuvres comme
Perversion story (1969), Le Venin de la peur (1971) et L’Emmurée vivante (1977) mais se déleste de tous les atours identifiables du giallo
dans L’éventreur de New-York. Pas de mystère à résoudre, ni de
fétichisme des armes blanche, et l’urbanité new yorkaise glauque et réaliste se
substitue aux cadres italiens chargés d’histoire.
Fulci fusionne en quelque sorte le squelette de ses trames
de giallo avec la veine macabre de sa veine fantastique. Dans cette dernière le
surnaturel lui permettait de développer par les atmosphères un monde parallèle
inconnu et inquiétant d’où pouvait surgir une horreur innommable. La poésie
macabre déployée constituait une approche unique en son genre et propre au
style inclassable de Lucio Fulci. Si L’éventreur de New-York ne manque d’excès,
ceux-ci représentent pour Fulci une sorte de rentrée dans le rang où le film s’inscrit
(souvent en sa défaveur) sur une horreur urbaine sordide rendue fameuse par l’insoutenable
Maniac de William Lustig (1980).
Le réalisateur tire donc ici vers une
angoisse baignant dans l’hyperréalisme du New-York coupe-gorge des années
70/80, en particulier pour les femmes. Ces dernières oscillent entre celles en
quête de sensations fortes érotiques, celles n’ayant que le tort d’être belles
et attirantes, et d’autres plus prude mais dont la candeur n’en fait pas moins
des cibles. Les hommes sont dans l’ensemble des pervers, proxénètes, harceleurs
en tout genre même si l’identité du tueur révèlera un être venant de plus hautes
sphères et attisé par un sentiment tout autre que la concupiscence. Cette
donnée confère au film une mélancolie inattendue dans ses derniers instants, et
qui laisse sur une bien meilleure impression.
Avant d’en arriver là, il aura fallu malheureusement subir
un fort laborieuse enquête policière, un jeu d’acteur approximatif et des
rebondissements que l’on voit venir de loin. Entre ces moments de torpeur,
Fulci livre des scènes chocs parmi les plus graphiques et malsaines de sa
filmographie, voyant les femmes subir les derniers outrages à coups de chairs
lacérées, décors morbides et éclairages menaçants. C’est le dernier Fulci à
briller par une certaine tenue formelle, cette fois au service du purin new-yorkais
plutôt que des atmosphères gothiques. L’éventreur de New-York est donc
une œuvre qui passionne pour ses fulgurances, mais qui ne convainc pas sur son
entièreté.
Dans les Antilles, le capitaine Vallo, un corsaire,
arraisonne un bateau rempli d’armes et de munitions qu’il veut vendre à El
Libre, un rebelle. Ce dernier a une fille, Consuelo. Vallo décide contre l’avis
de ses hommes, d’épouser la cause rebelle contre l'Espagne, puis Consuelo.
Le Corsaire rouge est une œuvre participant à la réinvention
de la persona filmique de Burt Lancaster à l’écran. Révélé par Les Tueurs
de Robert Siodmak (1946), Lancaster était associé à une figure dramatique du
film noir avec les rôles qui suivraient dans Les Démons de la liberté de
Jules Dassin (1947) ou Pour toi j'ai tué (1949) de Siodmak à nouveau.
Même en sortant du registre du film noir, sa présence est associée à une figure
tragique dans des mélodrames commeIls étaient tous mes fils d'Irving
Reis (1948). En 1948, Lancaster prend son destin en main en fondant sa société
de production avec ses associés Harold Hecht et James Hill. Celle-ci va
contribuer faire évoluer le registre de l’acteur et le type de projet le
mettant en vedette. Ce seront notamment des films en couleurs à grand spectacle
où le Lancaster triste et taciturne laisse place au gaillard viril,
charismatique et au sourire éclatant notamment dans Vera Cruz de Robert
Aldrich (1954).
Cette refonte passe tout d’abord par le cadre du film d’aventures
et le swashbuckler, couronné par le succès de La Flèche et le Flambeau de
Jacques Tourneur (1950). Ce film fut aussi l’occasion de raviver avec un nouvel
acteur l’esprit des grands films produit durant les années 30 et 40 avec un
Errol Flynn souvent dirigé par Michael Curtiz. Le succès de La Flèche et le
Flambeau va inciter à produire un second film dans cette veine qui sera Le
Corsaire rouge. Si le film de Tourneur lorgnait sur Les Aventures de
Robin des bois de Michael Curtiz, Le Corsaire rouge va plutôt
chercher du côté de Capitaine Blood (1935) du même Curtiz, formidable
film de pirates qui révéla Errol Flynn.
Au départ il y a un script de Waldo Salt, mais qui sera
remanié par Roland Kibbee après que Salt aura eu été dénoncé pour communisme.
Cependant, même sous ce registre léger et rigolard, il reste quelques traces du
passage de Salt avec cette idée d’un peuple se soulevant contre les tyrans qui
les exploitent. Tout comme La Flèche et le Flambeau, Le Corsaire
rouge exploite le registre le plus solaire de Lancaster. Dans l’action,
cela passe par la mise en valeur de ses incroyables aptitudes physiques dû à
son passé de trapéziste. Si un Errol Flynn était tout en glissade et évitement,
Lancaster fait montre d’une vélocité impressionnante le voyant s’agripper,
enjamber, bondir telle une véritable force de la nature. Après les productions
Warner des années 30, le studio Fox avait introduit la plus-value de la couleur
et d’une certaine rigueur historique sur ce même créneau de l’aventure et du
swashbuckler dans des films mettant en vedette Tyrone Power commeLe Cygne
noir (1942).
Le Corsaire rouge en conserve l’esthétique flamboyante mais l’emmène
vers une pure tonalité de bande-dessinée s’affranchissant du réalisme. Le climax
débordant d’inventions mécaniques farfelues et anachroniques en témoigne, tout
comme la veine splapstick de certaines séquences d’action comme lorsque
Lancaster provoque les soldats du gouverneur durant une longue course-poursuite
déjantée. Il y a la volonté de reproduire la formule de La Flèche et le
Flambeau, notamment par la présence de Nick Cravat en acolyte muet et déjà
présent dans le film précédent. Ancien partenaire de scène de Lancaster, il renforce
le côté cartoonesque par son jeu expressif (il n’était d’ailleurs pas muet mais
caractérisé ainsi car son accent de Brooklyn trop prononcé détonait dans un
film d’époque), la distanciation et la complicité qu’il entretient avec le public.
Le spectacle est donc indéniablement enlevé, mais il manque
le soupçon d’émotion qui aurait pu nous emporter complètement. Le revirement
moral du personnage de Lancaster, par amour et peut-être éveil social, est sans
doute dilué par la réécriture et ne fonctionne pas totalement. Eva Bartok sans
démériter n’a pas le chien d’une Virginia Mayo dans La Flèche et le Flambeau,
et l’alchimie avec Lancaster est assez timide, le couple ne fait pas vraiment
des étincelles. Le Corsaire rouge demeure néanmoins un vrai plaisir de
divertissement, notamment par ses morceaux de bravoures spectaculaires. L’assaut
final précédé d’une belle séquence sous-marine est incroyablement
spectaculaire, Lancaster y alliant merveilleusement son jeu loufoque avec un
dont physique sidérant, le tout efficacement filmé par Siodmak lui aussi assez
neuf dans ce type de grand divertissement. Le « nouveau » Lancaster
tout feu tout flamme était définitivement adopté, même si l’acteur aura l’intelligence
de pervertir cette image dans des rôles à venir tels que Elmer Gantry de
Richard Brooks (1960).
Ho et Mark sont deux membres des Triades, unis par une
indéfectible amitié. Trahi, Ho est arrêté et incarcéré. A sa sortie de prison,
il découvre que Mark a perdu l'usage d'une jambe en cherchant à le venger.
Rejeté par son jeune frère, épié par la police, Ho tente de refaire sa vie,
mais se heurte à son ancien gang bien décidé à le récupérer. Au prix du sang,
Ho et Mark vont regagner leur honneur et leur dignité perdus...
Le Syndicat du crime est constitue une date majeure à
bien des niveaux. Son triomphe commercial va faire basculer l’industrie
hongkongaise sa production avec l’avènement du polar héroïque ou heroic
bloodshed qui va envahir les écrans pour les années à venir. L’esthétique
du film, tant par ses scènes d’actions grandiloquentes que par l’allure de ses
gangsters aux longs manteaux vont avoir un impact formel local puis mondial.
Mais l’impact le plus marquant pour le spectateur tient à la puissance des
valeurs d’amitiés et de fraternité véhiculée par le film, thème central de John
Woo qui ne l’a peut-être jamais mieux exprimé qu’ici. La raison en est simple,
la force des liens exprimés à l’écran est un puissant écho de ceux ayant permis
l’existence même du projet.
L’acte de naissance artistique que représente Le Syndicat du
crime pour John Woo pourrait presque laisser croire qu’il s’agit de son
premier film. Il n’en est rien puis Woo, après avoir été assistant de Chang
Cheh au sein du studio Shaw Brothers, est actif depuis le milieu des années 70
en tant que réalisateur. Cependant, ses thèmes et son esthétique n’ont pu s’exprimer
que sporadiquement (Princesse Chang Ping (1975), La Dernière
Chevalerie (1979), Les Larmes d’un héros (1984)) dans des œuvres de
commande bien éloignées de ses aspirations, notamment de nombreuses comédies où
il fait figure d’exécutant. La dernière en date, Run Tiger Run (1985),
est d’ailleurs un cuisant échec en salle qui va faire de lui un objet de mépris
et le mettre au banc de l’industrie. Woo sombre dans l’alcoolisme et rumine sur
sa carrière ratée lorsqu’un ami va lui tendre la main. Tsui Hark et John Woo se
connaissent alors depuis une dizaine d’années, et le premier se trouve alors en
pleine ascension alors que le deuxième stagne voire régresse dans l’échiquier
cinématographique.
Connaissant les envies de polar de Woo, Tsui Hark lui
propose le scénario d’un remake de The Story of a Discharged Prisoner de
Patrick Leung (1967), véritable film culte à Hong Kong. Tsui Hark vient alors
de créer sa société de production Film Workshop dont la démarche va
profondément bouleverser le cinéma hongkongais des années 80. Partagé entre son
attachement entre la culture classique et populaire chinoise et ses velléités
modernistes, Tsui Hark n’aura de cesse de revisiter les genres et récits traditionnels
chinois (tant littéraires que cinématographiques) pour mieux les réinventer et
réintroduire dans la production d’alors. La trilogie Histoires de fantômes
chinois (1987, 1989, 1991) ainsi que Green Snake (1993) et The Lovers (1994) donnent ainsi un nouveau souffle au conte chinois à l’écran,
la trilogie Swordsman (1990, 1992, 1993) relance le film de sabre et la
saga Il était une fois en Chine le film de kung-fu.
Les succès en salle
n’ont pas encore validé cette proposition quand Tsui Hark donne sa chance à son
ami John Woo. Ce dernier ne se reconnaît initialement pas dans le script
proposé, mais Tsui Hark lui laisse carte blanche pour le réécrire et le faire
sien. Cette appropriation tient sur certains éléments bien visibles marquée par
les influences du réalisateur. Grand admirateur de Jean-Pierre Melville et en
particulier Le Samourai(1967), Woo va conférer au personnage de Mark (Chow
Yun-fat) l’élégance d’Alain Delon et la désinvolture menaçante de Ken Takakura.
Les fusillades impressionnantes mais pas encore élevés aux ballets sanglants à
venir vont puiser chez le Sam Peckinpah de La Horde sauvage (1969). L’âme
profonde du film tient pourtant aux sentiments de John Woo.
La trame de film de gangster est relativement solide mais
pas forcément révolutionnaire pour l’amateur de polar. Ce qui détone est la
rupture que Le Syndicat du crime marque alors avec ce qui se fait dans
le genre à Hong Kong, allant du polar urbain aux velléités sociales et documentaires
(les films d’Alex Cheung comme Cops and Robbers (1980), Le Bras armé
de la loi de Johnny Mak (1984)) au pur film d’action martial ajoutant une
trame policière comme Police Storyde Jackie Chan (1985). Avant que le
moindre coup de feu soit tiré, John Woo introduit longuement la fraternité
unissant ces personnages. Il y a la fraternité des liens du sang entre Ho (Ti
Lung) et Kit (Leslie Cheung) son frère cadet, et celle de la fidélité des épreuves
et de la loi du milieu avec Mark (Chow Yun-fat) partenaire de longue date de
Ho. Les équilibres seront malmenés par les drames lorsqu’une trahison envoie Ho
en prison et dévoile sa vie criminelle à Kit sur le point d’entrer dans la
police. Pour Mark, c’est la perte d’un socle, d’un mentor, sans lequel il va
sombrer dans une profonde déchéance. Une longue série de vignettes, de moments
complices, de manifestations d’affection et d’amitié viriles font exister l’ensemble
de ce trio quant à l’inverse les éclats de violence fulgurante vont faire
imploser ces liens par la distance morale et physique des années d’emprisonnement
de Ho.
John Woo sublime paradoxalement cette première partie
heureuse par une séquence d’action virtuose en forme de signature. Chow Yun-fat,
jusque-là acteur reconnu mais ne faisant pas d’éclat au box-office (Woo devant
même insister pour l’engager), gagne ses galons de superstar grâce aux tableaux
iconiques dans lesquels le grave John Woo dans Le Syndicat du crime.
Pourtant, cela surprendra certainement le spectateur découvrant le film mais
connaissant déjà Chow Yun-fat, la légende naissante de l’acteur ne tient qu’à l’incarnation
désinvolte et rigolarde des trente premières minutes du film. Cure-dent au coin
de la bouche, sourire goguenard, décontraction charmante et regard déterminé,
Chow Yun-fat invente une figure mythique et jubilatoire pour mieux la faire
sombrer. C’est par un geste de vengeance et d’amitié que Mark s’élève au sommet
de son charisme avant de perde de sa superbe, lors d’une fusillade où il abat
le traître ayant envoyé Ho en prison. John Woo entremêle invention formelle,
narrative et de caractérisation (la dissimulation des deux armes dans les pots)
pour magnifier Mark et déplacer les éléments cathartiques de son mentor Chang
Cheh du wu xia pian vers le polar. L’usage combiné de deux pistolets, l’usage
brillant du ralenti, la fureur dégagée par le tonnerre inédit du bruit des
coups propre à John Woo, tout cela façonne une séquence inédite alliant les
sentiments écorchés et les chairs meurtries par les balles.
Le budget modeste empêche l’escalade pyrotechnique des films
à venir et privilégie le drame humain. Outre Chow Yun-fat, le reste du casting
est tout autant à son sommet. Ti Lung entremêle sa propre déchéance d’alors au
sein du cinéma hongkongais avec celle de son personnage et trouve un de ses
rôles les plus poignants. Leslie Cheung, pop star des charts hongkongais, avait
déjà tourné plusieurs films réussis mais reposant avant tout sur sa photogénie
et son charisme. Le Syndicat du crime sera vraiment le rôle dévoilant
avec force ses capacités dramatiques en frère rancunier et flic revanchard. Il sera
désormais impossible de voir en lui un simple bellâtre. Si Une Balle dans la tête (1990) pourra être interprété comme la trahison et l’amitié brisée
entre John Woo et Tsui Hark, Le Syndicat du crime semble au contraire
imprégné de toute la reconnaissance et des sentiments de Woo envers celui qui
lui a permis d’enfin s’accomplir.
Plus stylisées et réfléchies, les œuvres suivantes
gagnent en maestria filmique ce qu’elles perdent en émotions à fleur de peau
puisque les premiers reproches de mélo parfois forcé arriveront avec l’excellent
The Killer (1989). Dans Le Syndicat du crime, tout est à sa place
avec le ton juste. Difficile de ne pas avoir le frisson qui parcoure l’échine
lorsque Mark invective Kit de pardonner à son frère aîné lors du climax, et que
la réconciliation se solde par le châtiment du boss cynique (Waise Lee parfait)
bafouant toutes les valeurs au service du profit. Carte de visite et premier
accomplissement artistique pour John Woo, Le Syndicat du crime est un
classique touchant au cœur et à la rétine avec une égale intensité.
Alors que son couple est en crise, Cristina parvient à
tomber enceinte après trois années de tentatives. Mais son agression par un
berger allemand provoque une fausse couche. Ayant du mal à s’en remettre, elle
adopte un chien, de la même race que son agresseur, lui donnant le prénom de
l’enfant qu’elle a perdu. Pendant que Marcos, le mari, s’active pour sa
carrière, Cristina entame une relation passionnée pour le moins étrange avec
son chien.
La Créature est un film qui s’inscrit dans la seconde
partie de carrière d’Eloy de la Iglesia, à la fin des années 70. Ce moment suit
une première période où le réalisateur signait de purs films de genre au
sous-textes subversifs durant les dernières heures du Franquisme, et précède
une troisième période voyant de la Iglesia être un des fers de lance du cinéma « quinqui »
au début des années 80. La Créature, dans le contexte socio-politique
espagnol, se situe durant la transition démocratique voyant les fantômes
conservateurs du Franquisme encore planer, tout en laissant entrevoir la
libération des mœurs de la décennie suivante. Eloy de la Iglesia a parfaitement
su capturer ce moment dans des œuvres comme La Créature justement, mais
aussi Le Député (1979) et Le Prêtre (1979) où les valeurs
traditionnelles comme la religion, les figures institutionnelles telles que la
politique, sont « corrompues » par une liberté sexuelle aussi vivace
qu’encore fragile.
Dans La Créature, c’est le modèle traditionnel du
couple et de la famille qui sera remis e question. Cristina (Ana Belén) et
Marcos (Juan Diego) forment un couple au lien désormais distendu, notamment par
leurs tentatives avortées d’avoir un enfant. Après des années et avoir
abandonnés tout espoir, ils ont l’heureuse surprise d’apprendre que Cristina
est enceinte. Cet évènement est un leurre dans lequel ils voient la possibilité
de sauver leur union, et symboliquement d’enfin incarner la construction idéale
de la famille traditionnelle. Un chien va symboliquement et concrètement briser
cet espoir, d’abord lorsqu’une agression va provoquer la fausse-couche de
Cristina. Se remettant difficilement de ce drame, la jeune femme va croiser un
autre chien de la même race mais plus avenant, qu’elle va adopter et désormais
consacrer toute son affection.
Cristina va appeler le chien Bruno, soit le prénom qu’elle
destinait à l’enfant qu’elle n’a jamais eu. Et c’est au départ la place qu’il
va prendre dans le foyer, occupant toute l’attention de la « mère »
et provoquant l’ire du « père » se sentant délaissé comme peuvent l’être
certains hommes immatures quand un bébé vient transformer en trio une cellule
familiale qui était jusque-là un duo. Le script d’Enrique Barreiro ne portait
initialement que sur la dimension intime du couple, et le rôle de révélateur du
chien quant à leur désunion. Eloy de la Iglesia va le pimenter avec brio de son
fiel envers les institutions. Pour se remettre de la fausse-couche, le couple
revient sur les lieux de sa lue de miel et au détour de leurs discussions on
apprend que Marcos, à cheval sur les traditions, n’avait souhaité consommer le
mariage qu’après la cérémonie officielle. Son amour pour sa femme ne tient qu’au
tableau parfait et idéalisé qu’est supposer afficher son foyer avec épouse et
enfant. Une des premières scènes en témoigne lorsqu’il rentre à la maison et
son montre désinvolte avec Cristina jusqu’au moment où elle lui annonce sa
grossesse et qu’il retrouve des attitudes et une gestuelle tendre.
L’enfant à
venir était supposer réparer ce qui était cassé non pas au sein du couple, mais
sur ce qu’il devait représenter dans un modèle dépassé. Marcos représente toute
cette idéologie dépassée et rance, à plusieurs niveaux de lecture. Il y a en
sous-texte la religion puisque Marcos invoque Dieu et la prière comme solution
à tout ses maux, et a pour confident un prêtre aux conseils pour le moins
discutable. Il travaille pour la télévision tout en frayant avec le monde
politique au sein duquel il souhaite se faire une place, et de la Iglesia
entretient une ressemblance volontaire entre l’acronyme du parti fictif du film
et celui bien réel constitué d’anciens ministres franquistes. Les discours
entendus lors des scènes de meeting ne laissent guère de doute sur leur volonté
de maintenir une société réactionnaire et moralisatrice prolongeant le modèle
franquiste.
Cristina et ses relations troubles avec son chien Bruno vont
donc dynamiter de l’intérieur ces intentions. Tout en soulignant l’étrangeté de
ce lien, le réalisateur en fait un véritable défi à la bienpensance. Le modèle
animal classique est bousculé lorsque Cristina se montre jalouse de l’attirance
de Bruno pour la seconde chienne adoptée par Marcos. Bruno ne prend plus la
place de l’enfant absent, mais du mari rigoriste. Eloy de la Iglesia travaille
la topographie de l’appartement, ainsi que de la maison en campagne, où l’époux
n’a plus sa place. Les séquences déjà incongrues où Bruno remplaçait le nourrisson
comme lorsque Cristina lui donnait le bain, prennent un tour encore plus
provocateur quand le chien occupe explicitement la place du mari.
Il y a un quasi-jeu
sensuel à voir Bruno arracher la serviette d’une Cristina sortant du bain, les
confidences que cette dernière ne peut avoir avec son mari se font avec son
pendant canin lorsqu’elle lui montre l’album de famille – ce dernier permettant
de voir le passif paternel lié au régime, laisse deviner la jeunesse étudiante
rebelle de Cristina et la manière dont le mariage l’a fait rentrer dans le rang.
C’est un moment de bascule où la nuit de noce non-consommée avec Marcos va l’être
avec Bruno, puisque Cristina va danser devant lui en robe de mariée. A son
retour Marcos comprend que la place est prise, on devine une Cristina nue sous
les draps, Bruno interdit le lit conjugal à son « rival » et la robe
de mariée est tâchée des traces de pas du chien.
Le talent de de la Iglesia est de ne pas en rester au seul
registre allégorique et d’assumer la romance scandaleuse de son récit. Le
spectre de la zoophilie, même si jamais explicite, est suffisamment clair pour
laisser entendre que le tabou a été franchi – notamment par l’usage de jouet obscène.
Par un génie du dressage de ce chien incroyablement expressif, d’un montage
habile et du talent d’Ana Belén, le sentiment de complicité, d’affection et en
définitive d’amour transparaît à l’image durant leurs interactions. Marcos ne
peut imposer l’incarnation familiale classique attendue que par la force durant
une éprouvante scène de viol conjugal, en s’appuyant sur l’institution en
organisant l’exil du chien sur les conseils du prêtre, et se sentir enfin apte
aux responsabilités politiques en ayant « purifié » son foyer. La conclusion
cinglante, entre ironie et sincère plénitude, vient contredire cela et imposer
un ordre moral et social nouveau. Une fois de plus, Eloy de la Iglesia signe
une œuvre aussi iconoclaste que pertinente.
New York, 1927. Christopher Tyler, jeune
journaliste plein d'ambition, doit déposer Cicely Hunt à la gare : elle
s'apprête à passer 18 mois à l'Université. Mais plutôt que de se
séparer, le couple décide de se marier, sous l'oeil bienveillant de
Tommy, leur ami metteur en scène. L'étudiante devient actrice, et Chris
se voit proposer un poste de correspondant à Rome. Les jeunes mariés
accepteront-ils cette fois de se séparer ?
Épreuves est le premier des quatre films
réunissant un des couples les plus attachant du cinéma hollywoodien des
années 30/40, Margaret Sullavan et James Stewart. Deux des collaborations suivantes, La Tempête qui tue de Frank Borzage (1938) et The Shop around the corner d’Ernst Lubitsch (1940), sont des réussites plus accomplies et ayant davantage marqué l’histoire du cinéma. Épreuves
souligne cependant déjà l’alchimie entre les deux acteurs, par ailleurs
amis dans la vie puisqu’ils montèrent avec Henry Fonda une société de
production commune avant leurs réussites respectives. Margaret Sullavan
sera la première a gagner ses galons de star (elle figure ici en tête
d’affiche), James Stewart et un autre débutant appelé à de grandes
choses (Ray Milland) étant crédité plus loin au générique.
Le film est l’adaptation d’un roman d’Ursula Parrott, autrice à succès
des années 30 dont les œuvres observent les tourments et la
problématique de la vie en couple. Ex-Wife,
son premier succès publié en 1929 sera d’ailleurs très rapidement
adapté à Hollywood avec l’excellent La Divorcée de Robert Z. Leonard
avec Norma Shearer. Bien plus tard, Douglas Sirk l’adaptera aussi avec
le magnifique Demain est un autre jour
(1956) en évoquant aussi les affres et l’usure de la vie domestique.
Alors que ces deux livres/films aborde le sujet en abordant les couples
au crépuscule de leur union après des années ayant vu la relation se
distendre, Épreuves capture au contraire
les prémices de la rupture avant d’aborder l’érosion du mariage.
A l’âge
où la construction de la vie d’adulte se fait par la carrière et les
études, soit le début de vingtaine, William (James Stewart) et Cicely
(Margaret Sullavan), fous amoureux, refusent la séparation imminente qui
s’impose à eux. William convainc Cicely de ne pas prendre le train
devant la ramener à son université, et ils vont se marier afin de rendre
respectable leur cohabitation. Ce premier beau et immense sacrifice est
pourtant le ver dans le fruit qui va ronger leur mariage. Après avoir
réclamé autant à l’autre, ils lui sacrifieront respectivement tout afin
de ne pas donner le sentiment de « gêner » leurs aspirations
professionnelles. Ces dernières sont irrémédiablement condamnées à les
séparer géographiquement de longs mois, que ce soit la carrière
d’actrice de Cicely ou celle de correspondant à l’étranger de William.
Chaque fois que viendra la question du possible renoncement de l’un ou
l’autre à ses ambitions pour demeurer ensemble, cela débouchera sur
l’acceptation de l’éloignement. Plusieurs séquences soulignent le fait
que les personnages ne font que se croiser, entrer et sortir de la vie
de l’autre sans jamais vraiment être ensemble. Les moments communs
reprennent l’idée d’une composition de plan où Cicely et James sortent
du champ et laissent l’autre seul. Les surcadrages appuient cette idée,
souvent de manière symbolique comme lorsque Cicely quitte les bras de
William en coulisses pour aller interpréter son rôle sur scène. Cette
idée de constante transition dans les interactions du couple est
d’ailleurs présent dès l’ouverture quand William réveille une Cicely
ensommeillée dans le hall d’un hôtel, idée reprise plus tard lorsque une
fois marié ils se convainquent pour l’un d’aller être correspondant à
Rome et l’autre de ne pas le suivre pour ne pas casser son ascension
d’actrice.
L’interprétation est excellente, les deux acteurs traduisant bien le
mélange d’égoïsme, d’incompréhension et de renoncement qu’impliquent ces
choix de vie. On a un vrai sentiment du temps qui passe, à la fois dans
la vie, les environnements et le statut social des personnages, mais
aussi dans leur présence physique. La prestance d’une Cicely
embourgeoisée se conjugue à la gaucherie d’un William ayant quitté une
jeune épouse dans un modeste appartement pour la retrouver dans une
luxueuse demeure dont la modernité l’égare.
C’est donc fort intéressant
mais la monotonie de cet éloignement se ressent malheureusement dans le
rythme du film dépourvu de vrai sursaut dramatique, si ce n’est à sa
toute fin. Le récit rate le coche de certains questionnements sociétaux
qui auraient pu être pertinents (William s’éloignant presque par fierté
masculine mal placée face à la réussite de sa femme, n’exploite pas
suffisamment les possibilités de son triangle amoureux, et survole
totalement la parentalité avortée de William qui croise à peine son
fils. Il manque un soupçon de force à ce drame explorant pourtant des
thèmes toujours vivaces (le récentLa La Landde Damien Chazelle ne parle pas d’autre chose).
Sur les bases de la pièce musicale War Requiem de
Benjamin Britten, réflexion poétique autour des horreurs de la guerre.
War Requiem est un véritable poème filmique au sein
duquel Derek Jarman dénonce les horreurs de la guerre. Le titre du film reprend
celui de l’œuvre sur laquelle va s’appuyer Jarman dans une adaptation toute
personnelle, la pièce musicale War Requiem de Benjamin Britten. Celle-ci
naît également des cendres de la guerre puisqu’elle fut commandée à Britten en
1958 par le Coventry Art Comitee, dans le but d’inaugurer la nouvelle
cathédrale de Coventry, l’ancienne ayant été détruite durant la Seconde Guerre
Mondiale par les bombardements allemands. La pièce sera donc jouée pour la
première fois en 1962 au sein de la cathédrale fraîchement construite, et va
immédiatement remporter un grand succès ainsi que faire sensation par les
diverses strates interprétatives qu’elle véhicule dans son sentiment sur la
guerre.
La dimension mémorielle et commémorative est indissociable
de War Requiem. Benjamin Britten a notamment dédié son œuvre à quatre
amis proches, dont trois sont morts sur le front (Roger Burney, David Gill et
Michael Halliday) et un en est revenu sans jamais s’en remettre, Piers
Dunkerley qui se suicida quelques années plus tard en 1959. La reconstruction
de la cathédrale de Coventry repose également sur cette intention mémorielle
puisque la ruine de l’ancienne cathédrale se situe à côté de la nouvelle
bâtisse. Lorsqu’il décide d’offrir une transposition filmique à l’œuvre de
Britten 27 ans plus tard, Derek Jarman est dans une réflexion similaire. Il va
ajouter une autre couche mémorielle s’appuyant sur les poèmes de Wilfred Owen,
poète et soldat au destin tragique puisqu’il mourut sur le front le jour même
de la proclamation de l’Armistice en 1918. Cet ajout contribue à lier les deux
grands conflits du 20e siècle et plus globalement de faire de War
Requiem un réquisitoire plus universel contre la guerre.
Jarman va user d’un arrangement de War Requiem datant
de 1963 et dirigé par Benjamin Britten. Le film use de toutes les grilles de
lectures, controversées pour certaine malgré le succès, associées à War Requiem,
tout en y intégrant les thématiques propres à Jarman. Cela va donner un objet à
la forme aussi fascinante qu’insaisissable. Il y a cette note d’intention pacifiste
qui intègre par un montage d’archives différentes images de guerre, de soldats
agonisants et autres défilés militaires s’entrecroisant à un semblant de fil
rouge fictionnel, mais surtout d’allégorie formelles. Wildred Owen, incarné par
Nathaniel Parker fait ici figure de protagoniste martyr mais aussi de
narrateur, commentateur de la noirceur du monde par la citation de plusieurs de
ses poèmes souvent rédigés durant les rares accalmies au front.
War Requiem
n’est pas vraiment une œuvre facile d’accès, notamment si l’on n’a pas
préalablement les clés de compréhension liées à sa source, sa raison d’être et
ses questionnements. Le voyage mérite cependant le détour grâce à la forme
captivante qu’y appose Jarman. Il tourne durant 18 jours dans un hôpital désaffecté
du Kent, et retrouve ce génie du décor entre épure, luxuriance et anachronisme
dans de somptueux tableaux. La dimension queer est comme souvent bien présente
et apporte une tonalité sacrilège bienvenue empêchant l’ensemble de sombrer
dans une approche patrimoniale bien éloignée de l’esthétique protéiforme de
Jarman.
Les effluves de l’agressivité militante de Edward II(1991) sont
en germe, d’autant qu’à ce moment là le réalisateur avait appris sa
séropositivité (il succombera du sida en 1994). Les citations religieuses formelles
et verbales traversent ainsi le récit comme des sentences et/ou fatalité
ramenant l’humanité à son imperfection, que ce soit l’Ancien Testament avec la
reprise du sacrifice d’Isaac par Abraham, ou l’association entre Wilfred Owen
et Jésus-Christ. Inclassable, inventif et poignant, War Requiem est un objet
offrant le plus bel écrin filmique et un monument de la musique contemporaine.