Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Gabrielle se consacre corps et âme à son métier.
Chirurgienne et cheffe de service dans un hôpital public, elle court et se
démultiplie, assaillie de responsabilités. Il lui reste peu de temps pour sa
vie privée — un mari qui l’aime et une mère dont elle doit s’occuper.
Lorsqu'une romancière vient passer quelques semaines dans son service pour les
besoins d’un livre, son équilibre vacille. Dans le quotidien que Gabrielle
s’est construit, y a-t-il de la place pour l’inattendu ?
La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet est
au premier abord le portrait d’une « workaholic » dans l’urgence constante, à
travers son métier de chef de service chirurgienne, et propageant dans sa vie
personnelle cette nécessité de contrôle absolu. Le début du film est à ce titre
assez lassant par sa narration chapitrée trop saccadée, où le professionnel (le
quotidien médical et son exigence envers ses collaborateurs) fonctionne sur le
même rythme que l’intime, notamment une mère déclinante souffrant de la maladie
d’Alzheimer.
On comprend bientôt que cette entame agaçante est voulue,
pour mieux nous happer quand le rythme daigne se ralentir. La romance lesbienne
entamée avec Mélanie Thierry suspend le temps durant une scène de séduction en
plein spectacle de danse, le fige lors d’une scène de sexe où l’érotisme
importe moins que le lâcher prise de la control freak magnifiquement
incarnée par Léa Drucker. Il y a là un beau questionnement sur la solitude, la
manière dont un mode de vie se retourne contre nous alors que l’on se sent prêt
à changer. Loin de la déprime, La Vie d’une femme nous dépeint une
héroïne égale à elle-même, pour le meilleur et à ses dépens.
Pour s'éloigner de sa mère Agrippine qu'il a déjà tenté
d'assassiner, Néron, empereur romain, séjourne sur le littoral en compagnie de
sa maîtresse Poppée et de son conseiller, Sénèque. Malgré les complots
organisés par Agrippine qui préférerait voir son fils partir au combat, Néron
continue à se distraire en s'adonnant au chant et aux plaisirs faciles. Son
esprit reste pourant actif et il tentera une nouvelle fois de se débarrasser de
sa mère dans le naufrage du bateau qui la conduit à Capri...
L’âge d’or du péplum italien démarre véritablement avec le
succès local et international de Les Travaux d’Hercule de Pietro
Franscisi (1958). C’est en grande partie avec ce film que le péplum italien
trouve son identité faite d’héros musculeux, de mythologie et d’aventures qui
envahiront les écrans jusqu’au moment où le western le supplantera dans l’intérêt
des spectateurs. Sans remonter au temps du muet ou même du fascisme durant
lequel le péplum eut sa place, la première moitié des années 50 fut déjà
fructueuses pour le genre. L’intronisation du cinémascope, réponse à la concurrence
croissante de la télévision, ravive l’attrait des majors hollywoodiennes pour
la fresque et le gigantisme.
Elles vont pour des raisons de coût délocaliser
leurs productions en Italie où seront tournés des classiques comme Quo Vadis
de Mervy LeRoy (1951), Ben-Hur de William Wyler (1959), Hélène deTroie de Robert Wise (1956), Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz
(1963). Cela va contribuer indirectement au renouveau du cinéma populaire
italien avec notamment la renaissance des studios Cinecittà. Influencés par le
cinéma américain et profitant des infrastructures désormais en place, l’Italie produit
donc de nombreux péplums durant la première moitié des années 50. On reste
cependant grandement dans le sillage des propositions américaines avec des
fresques historiques comme Spartacus (1952) et Théodora Impératrice de Byzance (1954) de Ricardo Freda, Attila, fléau de Dieu de Pietro
Francisci (1954) ou encore Ulysse de Mario Camerini (1954) – ce dernier étant
une coproduction avec les Etats-Unis et précurseur par son thème mythologique.
Les Week-ends de Neron est ainsi une proposition
intéressante dans ce contexte, mariant à sa manière les deux mondes. Le choix
de Neron et une partie de l’interprétation d’Alberto Sordi résulte de l’incarnation
iconoclaste qu’en fit Peter Ustinov dans Quo Vadis. Le casting
international et plus particulièrement le choix de Gloria Swanson préfigure la
terre d’accueil que constituera l’Italie pour les stars en déclin, Swanson n’ayant
étonnamment pas davantage capitalisé sur le regain de Boulevard du crépuscule.
La fresque historique est également un choix dans la continuité des productions
américaine, mais Steno sans tomber dans la parodie offre un pendant réjouissant
dont les racines italiennes sont bien présentes. Le film repose sur un
croisement de légende et réalité historique concernant la relation tumultueuse
de l’empereur romain Neron et sa mère Agrippine, envahissante par son interventionnisme
sur les affaires d’état. Agrippine morte assassinée et supposément sur l’ordre
de Neron, est donc le prétexte à des dialogues et situations comiques quant aux
tentatives jusque-là manquées de la tuer.
Alberto Sordi s’éloigne de la prestation psychotique de
Peter Ustinov pour faire de Neron un homme/enfant frivole dont le pouvoir ne
sert que ses aspirations artistiques malgré un talent que l’on découvrira assez
vite comme fort limité. L’acteur en fait des tonnes dans son registre fantasque
et veule, bombant le torse et menaçant tous ses subalternes, mais redevenant un
petit garçon apeuré dès que se profile l’ombre de la mère castratrice. La
satire fonctionne à plein pour dénoncer les petites ambitions et lâchetés de l’entourage
du duo mère/fils et croquer d’autres figures historiques comme Poppée (Brigitte
Bardot) en jeune courtisane ambitieuse ou Sénèque (Vittorio de Sica) conseiller
tout en sournoiserie. Les tropismes typiquement italiens instaurent des running
gag savoureux, tel cette récurrente mais guère dissuasive quand mère ou fils
ourdissent un nouveau complot l’un contre l’autre : La mamma è sempre la
mamma/La maman reste la maman.
La veine comique n’empêche pas une belle tenue formelle.
Steno installe juste ce qu’il faut d’outrance dans les décors, les costumes et
l’atmosphère installée par la belle photo de Mario Bava pour conférer la petite
touche décalée qui prête à la dérision. L’inspiration picturale est donne de
superbe image telle cette scène où Agrippine débarque dans une salle offrant un
saisissant tableau de participants repus après une orgie romaine. Sans être
inoubliable, Les Week-ends de Neron est donc un divertissement plaisant,
drôle et soigné.
Lupin serait mort en Transylvanie ! Mais pour
l’inspecteur Zenigata, c’est impossible et il est déterminé à le retrouver bien
en vie. Son flair ne l’a pas trompé puisque Lupin est en réalité en préparation
d’un voyage en Egypte afin de dérober, à la demande de Fujiko, un magnifique
artefact enfoui dans une pyramide. Mais Fujiko récupère la pierre car elle
travaille en réalité pour Mamo, un mystérieux personnage qui pourrait bien
semer le chaos sur la planète.
Le Secret de Mamo est le premier film cinéma de la
franchise Lupin III. Après un galop d’essai raté avec une première série animée
qui ne rencontra pas son public au début des années 70, le héros du manga créé
par Monkey Punch fit un triomphe à la télévision grâce à une seconde adaptation
télévisée (diffusée de 1977 à 1980) posant tous les codes de la franchise à l’écran.
C’est dans la foulée de cette dernière qu’est produit Le Secret de Mamo,
première aventure cinématographique de Lupin III, longtemps connu en France sous
le nom d’Edgar de la cambriole à cause des ayants-droits de Maurice Leblanc
contestant l’usage du nom.
Le film surprend agréablement en faisant le choix d’un vrai
pas de côté par rapport aux standards de la série. Le récit s’ouvre sur une
fausse mort de Lupin, avant d’embrayer sur une intrigue nettement plus portée
sur le fantastique que les facéties criminelles habituelle de la série. On
baigne en plein mystère à travers des artefacts à réunir pour le compte de
Mamo, antagoniste mystérieux en quête d’immortalité.
La tonalité bondissante et
rigolarde habituelle de Lupin et ses acolytes se déploie dans un premier temps
sur des morceaux de bravoure stylisé et très référencé cinématographiquement. Une
semi-remorque traque notre héros sur une route sinueuse façon Duel de Steven
Spielberg, un avion le pourchasse sur une plaine désertique en lorgnant sur La
Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, avant que tout se dérègle pour adopter le
regard omniscient et dangereux de Mamo.
Le danger peut venir de partout et, lorsqu’on pénètre enfin
l’antre de Mamo, son univers est un agrégat de l’histoire du monde où l’on
croise des figures historiques disparues, où les architectures et les styles
picturaux forment un fourre-tout insaisissable. Mamo s’avère un être ayant
traversé les âges par le clonage et visant une immortalité plus absolue et
moins contraignante. La grandeur et pompe dans laquelle il s’imagine va être
parasitée par la désinvolture de Lupin, son exact opposé qui voit dans l’exaltation
du présent un plaisir bien plus grand que l’ennui de l’immortalité. Le
réalisateur Soshi Yoshikawa excelle à traduire ce melting-pot dans le fond et
la forme. La folie de Mamo s’exprime visuellement par les décors surréalistes
de son repère qui convoquent les toiles Escher et Dali (on pense d’ailleurs à
la scène de rêve de La Maison du docteur Edwardes), tandis que le climax
lorgne plutôt vers James Bond avec une touche de fantastique plus prononcée.
Lupin est un grain de sable, un facteur humain dans ses
imperfections qui fait dérailler la solennité de Mamo, et le film ne se refuse
jamais une sortie de route, tant dans les gags que les élans érotiques (la
femme fatale Fujiko Mine est dénudé plus qu’à son tour). L’animation parfois
limitée transcende ses manques par l’inventivité de la mise en scène, du
découpage, de l’atmosphère installée dans certains moments mystérieux ou inquiétants.
On sent vraiment que le film pave la voie aux libertés bien plus grandes que
prendra Hayao Miyazaki dans le second et plus célèbre film de la franchise, Le Château de Cagliostroqui sortira l’année suivante. Une belleréussite qui mettait Lupin III sur de beaux
rails.
La belle Lucienne est la femme de Paul, un notable
quelque peu ennuyeux. Elle a pour amant Pierre. Paul est parfaitement au
courant de leur liaison. Les deux amants décident de l'éliminer...
Les Noces Rouges est le dernier film du cycle
pompidolien de Claude Chabrol, même si certains attribuent aussi ce titre à Nada
(1974) qui suivra. Comme il l’a fait plusieurs au cours de sa carrière, Chabrol
s’inspire ici d’un authentique fait divers, l’affaire des amants diaboliques de
Bourganeuf, dans la Creuse. Ce drame vit Bernard Cousty organiser avec son
amante Yvette Balaire le meurtre du mari de cette dernière dans un accident de
voiture factice. Le crime, exécuté le 24 février 1970, est d’ailleurs si frais
dans l’opinion que la Commission de classification des œuvres
cinématographiques déplacera de 15 jours la date de sortie du film qui sinon
allait tomber en plein milieu des audiences en cours. Chabrol se montre
effectivement très fidèle au déroulé des évènements, aux détails du crime et à
sa motivation, ainsi qu’aux indices ayant permis de susciter les soupçons – le fils
adoptif du défunt alerta la police de ses doutes, quand chez Chabrol il s’agira
de la fille.
L’intérêt repose dans les subtils éléments changeants qui vont
apporter une vision bien plus chabrolienne. Il observe de nouveau ici les
humeurs et passions étouffées sous le vernis bourgeois et provincial. La
romance adultère entre Pierre (Michel Piccoli) et Lucienne (Stéphane Audran)
repose ici avant tout sur l’attirance charnelle la plus primaire. La première
scène réunissant les deux personnages les voit se retrouver sur une route
déserte dans un bois, et s’empoigner avec frénésie pour aller coucher ensemble
en pleine nature, derrière un buisson. Cette traduit plusieurs points qui
seront approfondit durant le récit. Le désir si pressant de Pierre et Lucienne
tient à leur frustration respective au sein de leur foyer, pour des raisons
différentes. Pierre est marié à Clotilde (Clotilde Joano), femme dépressive,
terne, dévitalisée et dont le peu de goût pour la vie se traduit par une santé
fragile.
Lucienne est l’épouse de Paul (Claude Piéplu), homme politique
ambitieux et au contraire trop plein de vie et d’énergie, sauf celle qu’il doit
consacrer à son Lucienne notamment en termes de satisfaction sexuelle. Les
coucheries en plein air donnent certes des séquences sensuelles et amusantes,
mais expriment la prison du paraître et des conventions au sein de cette petite
ville où les amants s’en tiennent à des salutations polies lorsqu’ils se
croisent. Il n’y a aucune échappatoire au risque de vindicte populaire, sans
même que Chabrol ait besoin d’explicitement filmer le poids des regards
extérieurs, la force de la rumeur. Chaque incartade rappelle le risque planant
sur le couple, tel cette coucherie dans un château musée où les notables devinant
une intrusion mais soupçonnant des jeunes de la région, vaut immédiatement
mettre en place des rondes de gendarmes – et supprimer un terrain de jeu
sexuel.
Pierre et Lucienne sont si conditionnés par leur
environnement qu’ils vont emprunter des chemins plus périlleux qu’une simple
séparation et fuite à deux. Chabrol construit le piège à venir dans la description
de leurs foyers respectifs. Lucienne, avec la complicité de sa fille
adolescente Hélène (Eliana de Santis), semble gentiment moquer la préciosité et
les petites habitudes de son époux. Lorsque ce dernier découvrira sa liaison,
Chabrol inverse cependant la dynamique des pouvoirs au sein du couple,
notamment par la simple scène où Lucienne vient apporter une tasse de thé à
Paul. Ce dernier est confortablement installé dans le fauteuil du salon, alors
que Lucienne se baisse pour le servir, soumise comme on ne l’avait jamais vu l’être
depuis le début du film. A l’inverse, Clotilde est dans une telle position d’usure
et d’effacement qu’elle va pousser Pierre à la faire disparaître définitivement
de sa vie, en douceur.
La force vitale de Paul tient à son pouvoir politique et l’adultère
de son épouse lui importe peu, tant qu’il a un profit à en tirer en faisant
pression sur Pierre. La satire de Chabrol fonctionne à plein, le discours
cynique de Paul et un plan sur une photo de Pompidou suffisant à nous faire
comprendre son bord politique, et le peu de cas qu’il fait à la corruption et l’enrichissement
personnel. La soupape que représentaient leurs ébats torrides s’évaporent pour
Pierre et Lucienne, leur passion est désormais sous tutelle. La mécanique
criminelle peut dès lors se mettre en place explicitement (le meurtre de
Clotilde étant resté hors-champs et explicité par le dialogue seulement) et le
meurtre froidement réalisé. Chabrol ne juge jamais ses personnages, ne les
filme jamais comme des monstres, et adopte leur point de vue biaisé via lequel
l’assassinat est une meilleure solution que simplement quitter la région et
refaire sa vie ailleurs – que leur diront les enquêteurs durant la scène finale.
Ils se sont mis eux-mêmes sous l’inquisition de la rumeur en franchissant la
ligne rouge, quand une rupture précoce et assumée aurait été plus simple. Cette
humanité vivace s’exprime dans les scènes d’amour à l’urgence effrénée, et se
ressent inversement durant la scène de meurtre, dont la réalisation froide
laisse transparaître la passion à travers les relents rouges de la photo de Jean
Rabier sur le visage des amants. Chabrol a d’ailleurs éliminé les obstacles
concrets du vrai faits divers comme l’époux Balaire refusant de divorcer, ou maintient
la connexion sans failles de son couple alors que cette solidarité fut ébranlée
par la suite - Bernard Cousty sous-entendant durant le procès que son amante
fut plus qu’une complice passive.
L’ironie chabrolienne brille dans la manière dont sera
résolu l’affaire. Les autorités suspectant pourtant le crime sont stoppées dans
leur démarche par le pouvoir présidentiel. Et c’est au contraire celle voulant
laver les doutes et offrir un bonheur vierge de soupçon à sa mère, qui va
provoquer sa chute. Le talent de Chabrol est de rendre poignante l’arrestation
d’authentiques meurtriers, de nous avoir fait craindre cet instant, et de
conclure sur l’expression de leurs sentiments intacts avec ce dernier plan sur
leurs mains l’une dans l’autre.
Owen et Lee sont comme deux frères, tous deux
élevés par le propriétaire terrien Arch. Owen a été recueilli par le
patriarche pour servir de guide à son fils Lee. Mais Lee est un vaurien,
haineux, jaloux et malhonnête. Lorsqu'ils rentrent des pâturages où le
bétail doit passer l'hiver, les deux cow-boys apprennent que Lily, une
jeune femme célibataire, vient d'accoucher d'un fils avec la seule aide
de Jen, l'épouse de Lee. Or le père n'est autre que Lee mais celui-ci
s'en cache et c'est à Owen de veiller à ce que la jeune mère ne manque
de rien.
La Vallée de la vengeance est un western
s'inscrivant dans le courant plus mélodramatique du genre, voyant codes
spécifiques du western se greffer à un conflit essentiellement humain.
Ici les convois de troupeau et une dette d'honneur sanglante sont, sans
parler de prétexte, les éléments provoquant une confrontation fratricide
à la Caïn et Abel entre Owen (Burt Lancaster) et Lee (Robert Walker).
Lee est le fils du propriétaire terrien Arch qui l'a placé sous la
tutelle d'Owen, fils spirituel, afin d'en faire un homme respectable et
digne de prendre sa succession. Lee va malheureusement s'avérer un fils à
papa égoïste et vénal, jalousant l'affection de son père pour Owen, et
devinant les sentiments partagés entre son épouse Jen (Joanne Dru) et ce
même Owen.
La première partie du film met patiemment ces enjeux en place, par
l'intermédiaire d'autres sous-intrigues telle cette fratrie violente
cherchant à retrouver l'homme ayant "déshonoré" et mis en enceinte leur
sœur. Ils soupçonnent Owen qui cherche pourtant à protéger Lee qui lui
rendra bien mal sa sollicitude. Le film n'a pas l'emphase dramatique et
l'outrance formelle d'un Duel au Soleil (1946), ni la profondeur psychologique de La Vallée de la peur de Raoul Walsh (1947) ou Les Furies
d'Antony Mann (1950) auxquels il pourrait être comparé sur ce registre
plus mélo et introspectif.
Il est cependant rondement mené par un
Richard Thorpe qui n'est pourtant pas un spécialiste du western. Les
morceaux de bravoure sont sec et brutaux, tel ce mano à mano à l'arme
blanche, ou un duel final à la brièveté sanglante. Tous les registres
fonctionnent en tout cas très bien, Irving Ravech au scénario montrera
d'ailleurs de belles aptitudes par la suite sur ce type de saga
familiale sur fond de grands espaces dans Les Feux de l'été (1958), Le Bruit et la Fureur (1959) et Le Plus Sauvage d'entre tous (1963) de Martin Ritt, Celui par qui le scandale arrive de Vincente Minnelli (1960).
Le casting contribue aussi grandement à cette réussite. Burt Lancaster
dont c'est le premier western y trouve l'occasion de sortir de son
personnage taiseux, torturé et maudit des films noirs, d'imposer une
profondeur et physicalité sans tomber dans les excès rigolards de ces
films d'aventures (La Flèche et le flambeau (1950) etLe Corsaire Rouge
(1952)). Robert Walker dont c'est l'avant-dernier film avant son décès
précoce offre aussi une belle ambiguïté à ce frère complexé, et Joanne
Dru est plus qu’un simple enjeu amoureux par son charisme. Belle
réussite méconnue donc.
Japon, 1956. Maintenant remis de ses blessures après
avoir tué le boss du clan Ueno, Gorō Fujikawa est bien décidé à abandonner sa
vie de yakuza. Il se rend en train à Tsugaru à l'extrême nord de l'île de
Honshū pour retrouver Yukiko et présenter ses excuses à Yumeko pour la mort de
Sugiyama. Mais Yumeko est malade et doit être hospitalisée. Pour payer les
frais, Gorō se résout à accepter d'être l'homme de main de Gō Kiuchi et se
trouve embrigadé dans un conflit de yakuza entre les clans Kiuchi et Izumi à
Yokohama.
Le Retour du Vaurien est une suite directe de Le
Vaurien (1968), reprenant exactement là où se termine le premier volet. L’intrigue
se déplace de Tokyo à l’île de Honshu (et fera une halte par la ville de
Yokohama) où Goro (Tetsuya Watari) va retrouver sa fiancée Yukiko (Chieko
Matsubara) qu’il fut contraint d’abandonner à la fin du précédent film. Aspirant
à désormais à une vie rangée et paisible, il va cependant se trouver à nouveau
rattrapé par son passé de yakuza. Son sens de la justice l’amène à prendre la
défense d’une jeune femme contrainte par les yakuzas d’être stripteaseuse, puis
plus tard le dénue matériel le poussera vers ses anciennes activités pour payer
les frais médicaux de la femme de son ami disparu.
Le schéma est sensiblement le même que dans le premier volet
et également au modèle du ninkyo eiga offrant souvent des variantes où
seules les dynamiques et les environnements changent. L’élément nouveau repose
sur l’aura juvénile et rebelle de Goro, la droiture morale qu’il tente de
maintenir malgré les environnements viciés au sein desquels il évolue. Tous les
protagonistes masculins sont victimes et complices involontaires des codes claniques
yakuza auxquels ils se soumettent par dogme et ce contre leurs désirs, alors
que l’égoïsme de leurs chefs ne mérite pas pareille fidélité. Il y a un jeune
couple (où l’on trouve une toute jeune Meiko Kaji) renvoyant Goro à son passé et
un ancien boss plus âgé et père de famille lui évoquant un possible futur où ce
passif yakuza demeure une tâche indélébile.
Le charisme de Tetsuya Watari permet de surmonter l’aspect
de redite (inhérent à ce type de saga criminelle à rallonge du cinéma japonais)
tandis que la mise en scène de Keiichi Ozawa (prenant le relai de Toshio
Matsuda et qui signera au total quatre des 6 opus de la saga Le Vaurien)
fait montre d’une belle inventivité. Il magnifie un instant de pur mélodrame
lors de la mort de Yumeko où la lumière blanche d’une lampe se concentre sur le
dernier souffle du personnage. Les moments nerveux offrent de de belles joutes
aussi, notamment le climax en montage alterné entre le combat à l’arme blanche
et la séance de sport de lycéenne en parallèle, l’innocence face à la violence.
La fin tragique pourrait presque être définitive, mais la loi des formules en
décidera autrement avec Le Vaurien se déchaîne qui sortira la même
année.
Adolescents rebelles en perte de repères, Guo et Doa
traînent leur rage de vivre dans la petite ville de Peikang. Ils tentent
d'échapper à leur existence monotone en consommant des amphétamines et
soulagent leur mal-être en s'adonnant à des actes de violence contre des bandes
rivales. Les deux petites frappes se sont liées d'amitié avec un homme plus âgé
qu'eux, devenu leur mentor. Lorsque celui-ci décide de venger son honneur,
bafoué suite à son exclusion d'un groupe de gangsters, Guo et Doa vont être entraînés
dans une spirale de violence qui les mènera à la capitale, Taipei...
Dust of Angels est une œuvre dans la mouvance du Nouveau
Cinéma Taïwanais, qui émergea durant les années 80 et accompagna le relâchement
puis la fin de la dictature en fin de décennie. Les fers de lance en furent
bien sûr Hou Hsiao-hsien et Edward Yang, mais au début des années 90 allait
apparaître une nouvelle génération apportant un regard neuf quant aux mues de
la société taïwanaise. Tsai Ming-liang est le plus identifié, en rencontrant
une vraie reconnaissance critique locale et internationale avec son premier
film Les Rebelles du Dieu Néon (1992). Sorti en décembre 1992 à Taïwan,
ce dernier est précédé de quelques mois par Dust of Angels de Hsu
Hsiao-Ming s’inscrivant dans le même courant et explorant des thèmes voisins
autour d’une jeunesse locale sans repères.
L’ombre tutélaire de Hou Hsiao-hsien
plane néanmoins puisqu’il est producteur du film et, élément plus inattendu,
chanteur et compositeur de deux chansons de la bande-originale – réminiscence d’une
carrière antérieure plus méconnue. Hsu Hsiao-Ming a auparavant été l’assistant
de Hou Hsio-hsien sur Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985)
ou encore de Patrick Tam pour Burning Snow (1988). Après avoir abandonné
un temps le cinéma, il se voit offrir l’opportunité de signer son premier long-métrage
avec Dust of Angels.
Le film est une variante locale d’un type de récit universel
observant la lente dérive d’une jeunesse délinquante. On va ici suivre Guao
(Yan Chen-guo) et Doa (Tan Chin-gang), deux jeunes hommes végétant entre petits
larcins et bagarres de bandes dans la petite ville de Peikang. On a l’habitude
dans ce genre de films d’avoir une sorte de montagne russe narrative et
formelle entre l’exaltation juvénile du forfait, l’adrénaline propre à cet âge
et qui trouve ses conséquences quand les délinquants doivent peu à peu prendre
la mesure de leurs actes. De Mean Streets de Martin Scorsese (1973) à As
Tears Go By de Wong Kar Wai (1988), c’est un schéma bien identifié mais qui
est totalement désamorcé dans Dust of Angels. Pour qu’il y ait
excitation, il faut qu’il y ait transgression, et pour que cette dernière soit
effective, il doit y avoir interdiction. Guao est orphelin et navigue entre les
domiciles de ses sœurs aînés, même si subit les tentatives de remontrances de
son beau-frère sergent de police. Doa vit chez son père vieillissant et
démissionnaire, et ne voit guère sa mère qui souhaite pourtant l’éloigner de ce
monde en émigrant aux Etats-Unis.
Hsu Hsiao-Ming saisit l’absence ou du moins l’impuissance
des adultes, mais vise avant tout des institutions qui n’ont pas encore faire
leur mue entre la dictature et la démocratie. Le banditisme et la délinquance
ont certes existés durant et après la dictature, mais l’on suppose qu’un cadre,
autoritaire ou social était présent pour freiner la chute de certains jeunes.
On peut constater la différence en comparant avec Les Garçon de Fengkuei
(1983) dans lequel Hou Hsiao-hsien dépeignait sa propre jeunesse délinquante et
où les méfaits s’arrêtaient aux bagarres entre jeunes sans qu’interviennent le
vrai et grand banditisme. Dans Dust of Angels, les armes blanches et
longues sont de sorties dès la première échauffourée de bande, et ce ne sera qu’une
longue escalade où apparaîtront les armes à feu, durant laquelle les
authentiques gangsters comme Jie (Jack Kao) entraîneront les deux héros dans
leur sillage.
Ce traitement volontairement neutre et terne et apporte
ainsi un regard sans jugement, mais dont l’implication émotionnelle sera longue
à infuser chez le spectateur. Ce sont les situations intimes personnelles que l’on
découvre progressivement qui nous attache à Guo et Doan davantage que leur
caractérisation (ou l’interprétation des acteurs) à travers la mise en scène de
Hsu Hsiao-Ming. On oscille ici entre le plan long et fixe sur les différents
environnements où l’on laisse l’action s’installer, le contexte venir à nous,
et une vision plus ample saisissant les limites de cette petite ville entravant
les personnages, ou à l’inverse l’immensité urbaine de Taipei les noyant durant
la dernière partie.
La violence est sèche et directe, filmée sans éclat, et la
poésie est absente si ce n’est durant les dernières minutes du film. La
voix-off jusque-là purement informative nous lit le journal de Guao avant que
nous soit révélé dans une dernière image ce qu’il est advenu de lui. Le jeune
coq que nous avons vu jouer le fier à bras revolver à la main s’avère être un
être sensible, perdu et en plein doute sur son avenir. Il n’aura
malheureusement jamais su trouver une réponse satisfaisante sur l’adulte qu’il
voulait devenir. Dust of Angels sera sélectionné à la Quinzaine des
réalisateurs au Festival de Cannes de 1992, avant de tomber injustement dans un
certain oubli.
Pelham, un cadre supérieur, est opéré après un accident
de la route. Remis sur pied, il apprend peu à peu qu'un sosie se fait passer
pour lui, mais avec un comportement bien moins moral que le sien. Qui est cet
homme ? Parviendra-t-il à prendre la place de Pelham dans son travail et sa vie
conjugale ?
La Seconde Mort d’Harold Pelham est le dernier film
de Basil Dearden, qui mourra tragiquement quelques mois après sa sortie dans un
accident de la route – ce qui est d’une cruelle ironie au vu du point de départ
du film. Il s’agit de la seconde adaptation de la nouvelle (publiée en 1940 et étendue
en roman en 1957) The Strange Case of Mr Pelham d'Anthony Armstrong
après celle réalisée par Hitchcock en 1955 dans le cadre de sa série Alfred
Hitchcock présente. Le film marque pour Dearden un retour à un projet plus
personnel après un passage par la grosse production qui l’aura vu signer les
divertissants Khartoum (1966) et Assassinats en tous genre
(1969). Roger Moore considérait sa prestation dans La Seconde Mort d’Harold
Pelham comme la plus aboutie de sa carrière et cherchait à se moment là à
sortir de l’image lisse de la série Le Saint qui avait fait sa gloire
entre 1962 et 1969. Le récit est donc passionnant par ce thème de la dualité en
questionnant la persona filmique de Moore, mais en s’inscrivant aussi pleinement
dans la lignée d’œuvres précédentes de Dearden.
Loin de ses personnages de séducteurs passés et à venir,
Moore campe ici un Harold Pelham austère et guindé. Le modèle de sa voiture,
son allure vieillotte de gentleman en chapeau melon et parapluie, en font une
figure masculine en décalage avec le monde qui l’entoure. Cela se joue aussi
dans la sphère privée quand on comprendra qu’il n’est plus guère porté sur le
sexe, au grand désarroi de sa femme Eve (Hildegarde Neil). Remis de son
terrible accident, il comprend pourtant qu’un double inversé, m’as-tu-vu et
jouisseur, arpente la ville et renverse la perception que l’on a de lui.
Dearden sème l’ambiguïté presque jusqu’à la fin quant à l’explication,
privilégiant l’étude de caractère au simple twist. Il avait cependant livré une
partie de la clé lorsque, reprenant vie après un arrêt cardiaque sur la table d’opération,
Pelham avait vu son pouls s’afficher en double sur les écrans, comme s’il n’était
pas revenu seul. Dès lors cet autre « lui » relève-il de la schizophrénie
où serait-il victime d’un doppelgänger ?
Basil Dearden avait à plusieurs reprises exploré ce thème du
personnage double. Les deux approches les plus marquantes avant Dirk Bogarde,
acteur plus trouble et ambigu que Roger Moore, en tête d’affiche. The Mind Benders (1963) faisait ainsi, après une expérience scientifique, surgir le
pan sombre de la personnalité d’un époux aimant et doux. Victim (1961)
quant à lui montrait un père de famille sous la menace d’un chantage visant à
révéler un pan caché de sa vie, son homosexualité. Chacun de ces films, sous
les tourments du héros, laissait supposer que le drame avait d’une certaine
manière libéré plutôt qu’infléchis une part secrète des personnages. Il en va
de même dans La Seconde Mort d’Harold Pelham tant le double néfaste
semble répondre en tout point aux manques de Pelham.
Il profite des plaisirs
que lui confèrent son statut social (troquant sa vieille Bentley pour une
rutilante Lamborghini), voit ses vilénies professionnelles tourner dans son
sens, et se montre enfin capable de satisfaire sa femme tout en ayant une jeune
et jolie maîtresse (Olga Georges-Picot). Dearden moque ainsi une sorte d’idéal
de mâle alpha alors très en vogue à ce moment, avec notamment un dialogue
citant James Bond qui en est le plus éclatant représentant. Il y a une d’ailleurs
une ironie mordante dans l’interprétation de Roger Moore et que n’aurait sans
doute pas pu rendre Dirk Bogard, non par talent mais par passif filmique. Le spectateur
verra forcément des relents de Simon Templar, du futur Brett Sinclair de la
série Amicalement Votre (dont Basil Dearden réalisera quelques épisodes
dont le pilote) et bien sûr de la manière dont il s’appropriera le personnage
de James Bond en en faisant un dandy jouisseur et distancié.
Le dédoublement, qu’il soit mental ou surnaturel, expose
ainsi les penchants les plus extrêmes et négatifs entre l’aristocrate puritain
et le séducteur ambitieux, comme deux miroirs complémentaires de la masculinité et du capitalisme.
Dearden fait progressivement glisser le récit dans la paranoïa et la folie,
jusqu’à nous perdre dans notre perception des niveaux de réalité durant la
dernière partie durant laquelle nous suivons les deux Pelham en montage
alterné. La conclusion en livrant ses explications perd un peu de sa subtilité
dans les effets psyché que se sent obligé d’inclure Dearden pour faire moderne,
plutôt réussis formellement d’ailleurs mais qui surlignent inutilement le
propos. Ces très légers reproches mis à part, on ne boudera pas son plaisir
devant ce formidable thriller qui achève bien trop tôt la belle filmographie de
Basil Dearden.