Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 17 février 2026

Burning Dog - Shugeki baningu dokku, Yoichi Sai (1991)

 Un gang planifie un vol sur la base militaire américaine d'Okinawa, mais les tensions au sein du groupe mettent le plan en péril.

Production V-cinema, Burning Dog est un polar s’inscrivant pleinement dans les thèmes du réalisateur Yoichi Sai. Celui-ci s’intéresse aux marges de la société japonaise dans la plupart de ses œuvres que ce soit dans les commandes qu’il parvient à s’approprier que The Glorious Asuka Gang, adaptation d’un shojo manga d’action, où ses travaux plus personnels où il navigue souvent entre mélodrame et polar. Ces projets plus intimes amènent d’ailleurs une forme d’immersion et introspection dans son travail. Yoichi Sai est un le fils d’une mère japonaise et d’un père Zainichi (descendants des migrants coréens arrivés au Japon pendant la période coloniale, de 1910 à 1945), une marge particulièrement rejetée au Japon. 

Il creusera cette filiation et cette marge dans de nombreux films comme De quel côté est la lune ? (1993) ou Blood and Bones (2004), et poussera cette quête des origines jusqu’à aller étudier l’histoire du cinéma coréen à l'université de Yonsei en 1995. Un de ses plus passionnant travaux d’immersion sera lorsqu’il s’installera à Okinawa pour étudier la pègre locale, avant d’aborder le sujet dans plusieurs réussites majeures comme Let him rest in peace (1985), A Sign of Days (1989) ou plus tard le mélodrame The Pig's Retribution (1999).

Burning Dogs s’inscrit dans ce cycle puisque se déroulant à Okinawa. Yoichi Sai en fait un lieu de dérive pour un groupe de malfrats qui s’y retrouve, plusieurs années après un casse qui a mal tourné et les a séparés. Parmi eux, Shu (Seiji Matano) est un solitaire sans attache, puisqu’en cavale et en quête d’un passeport qui lui permettra de se reconstruire en dehors du Japon. Les autres acolytes végètent aussi dans une existence morne, et Shu va même recroiser le chemin de la compagne d’un ancien complice mort durant le fameux coup fatal. Néanmoins, le seul moyen de repartir de l’avant repose sur la seule chose qu’ils savent faire, un casse. L’occasion s’offre avec les fonds gardés dans le coffre-fort d’une base américaine, lieux de transition des salaires des soldats durant la première Guerre du Golfe. 

Yoichi Sai mélange habilement les codes du film de casse, entre la préparation minutieuse du coup et la vie personnelle des protagonistes (le second point entraînant évidemment ses conséquences plus tard sur le premier), tout en nous immergeant dans une certaine réalité d’Okinawa délesté de tout exotisme. Ce sera notamment le cas en abordant les relations entre les Japonais et les Américains, notamment le sentiment parfois colonial qui se dégagent de l’attitude de ses derniers. Mépris ordinaire pour les petites mains au travail, sentiment d’impunité à la fois libidineuse envers les femmes japonaises, mais aussi criminelle lorsqu’on découvrira qu’un officier arrondit ses fins de mois en distribuant de la drogue sur l’île.

Cette dimension sociale s’inscrit dans l’intrigue de polar et nous ne sommes pas à un degré de crudité digne du Shohei Imamura de Cochons et cuirassés (1961), mais l’intention est bien là et relativement fouillée. Dès lors le casse n’apparait pas seulement comme une chance de rédemption et la possibilité d’un ailleurs, mais aussi une manière de prendre une revanche sur les « envahisseurs », d'autant que le scénario est inspiré du véritable casse ayant eu lieu dans une base américaine à Okinawa en 1965 - période où la cohabitation était plus contestée. Bien entendu le plan bien huilé va se gripper à cause failles bien humaines, et Yoichi Sai entrecroise à merveille cette veine intimiste avec des moments hard-boiled particulièrement nerveux et impitoyables – carambolages routiers, bagarre en milieux confinés, fusillades sanglantes. Une belle réussite dans toutes les voies qu’elle entreprend. 

Sorti en bluray anglais chez Arrow 

lundi 16 février 2026

Parfum d’un sortilège - Masho no kaori, Toshiharu Ikeda (1985)

Alors qu'un jeune homme rentre chez lui, sous une pluie torrentielle, après avoir passé la soirée dans un bar, il tombe sur une femme qui tente de se suicider en sautant d'un pont. Sans réfléchir, il plonge pour la sauver de la noyade. Après l'avoir emmenée chez lui, il apprend qu'elle s'est enfuie pour échapper à un mari violent et décide de la protéger. Il commence à tomber amoureux d'elle, mais découvre que son histoire est plus complexe qu'elle ne veut bien le dire au premier abord...

Parfum d’un sortilège s’inscrit dans la fructueuse collaboration entre le réalisateur Toshiharu Ikeda et le scénariste Takashi Ishii. Les deux hommes se rencontrent au sein de Nikkatsu, alors en plein dans son ère Roman Porno, soit le virage qui vit le studio se lancer avec succès dans la production érotique afin de stopper l’érosion commerciale née de la concurrence de la télévision. Parfois frustré de la tournure de ses scripts à l’écran, Takashii Ishii va trouver en Ikeda un partenaire artistique précieux dès leur première association sur Angel Guts : Red Porno (1981), un des opus les plus fous de cette franchise sulfureuse. 

Ikeda se sentant comme Ishii à l’étroit dans les contraintes commerciales du Roman Porno, tout deux vont poursuivre leurs carrières, en commun comme séparément, hors du giron Nikkatsu. Ce sera notamment le cas quand ils intégreront tous les deux la Director Company, société de production indépendante créée par et pour les cinéastes au fonctionnement collégial de laquelle officieront plusieurs grands talents émergents du cinéma japonais du début des années 80 : Kiyoshi Kurosawa, Shinji Somai, Banmei Takahashi, Sogo Ishii… Toshiharu Ikeda y signera (sans Takashi Ishii) son meilleur film avec l’incandescent La Vengeance de la sirène (1984) tandis que Ishii sera au script de quelques-uns des films les plus emblématiques de la société comme Love Hotel de Shinji Somai (1985).

Parfum d’un sortilège s’inscrit donc dans ce corpus mais semble néanmoins déséquilibré en comparaison d’autres travaux du duo. Les productions de la Director Company, bien qu’étant d’authentiques films d’auteurs, étaient néanmoins des produits de leur époque, notamment dans un sens de la provocation fait d’érotisme et de violence. Le regard singulier des réalisateurs faisait échapper les films à certains codes mais, ces derniers étant distribués, financés et parfois coproduits par de grands studios, ils y cédaient parfois. Parfum d’un sortilège est par exemple coproduit par Nikkatsu et intègre en quelque sorte leur catalogue Roman Porno. C’est un aspect qui parasite le film lors de ses trois longues scènes érotiques intervenant au début, au milieu et à la fin.

Le scénario explicite leur raison d’être davantage que les images devant leur donner du sens, à savoir le début de la romance, la naissance de la suspicion, puis la séparation teintée de regret entre Esaka (Johnny Ôkura) et Akiko (Mari Amachi). Esaka, après avoir sauvé Akiko du suicide, l’héberge chez lui et démarre une relation amoureuse avec elle, avant que le passé trouble d’Akiko n’entraîne un climat de doute et d’ambiguïté qui va mener le couple à sa perte.

Le sujet est passionnant et les moments envoutants ne manquent pas, mais la teneur trop ostentatoire des scènes érotiques et des codes qui vont avec (la présence des caches) nous font sortir du film. Le problème n’est pas la présence de ces scènes érotiques, mais leur portée. Toshiharu Ikeda avec La Vengeance de la Sirène a prouvé qu’il pouvait marier naturalisme et cette veine érotique à travers d’électrisant moments où peut exploser sa veine baroque. Quant à Takashi Ishii, lorsqu’il passera à la réalisation, il saura au contraire conjuguer atmosphères sobres et intimistes avec ses sursauts de provocations. Parfum d’un sortilège a constamment l’air d’être dans un entre-deux, par ses moments sensuels trop formulatiques pour un film d’auteur, et à l’inverse un récit trop sage pour un film d’exploitation. C’est pourtant ironiquement une des rares productions de la Director Company qui marchera commercialement, grâce à la surprise pour le public japonais de voir la star J-pop Mari Amachi jouer dans un Roman Porno.

Quand il échappe à ses contraintes logistiques, Parfum d’un sortilège est pourtant une œuvre très touchante. Ikeda exprime par la symbolique et un travail sur l’onirisme l’impossibilité d’être du couple. Il crée une distance au sein du couple par ses compositions de plan les séparant à l’écran par le jeu sur le cadrage et la profondeur de champs durant les scènes d’intérieur. Le jeu sur les miroirs, les reflets de vitre traduit leur défiance mutuelle, tout en impliquant le spectateur dans cette paranoïa où l’on partage le point de vue d’Esaka et ses recoupements orientés contre Akiko.

Le motif de l’eau, dans les scènes d’averse ouvrant et concluant le film, mais intervenant aussi durant une scène de rêve, constitue un ressac qui semble d’abord débarrasser le couple de ses maux passés, mais ce n’est que pour mieux les ramener à la surface dans un finale tragique. Une nouvelle rencontre, un nouvel amour, paraît insuffisant à se détacher de ce que l’on a vécu, de notre manière d’agir, mais aussi la façon dont on est perçu par l’autre. Quand le film ne s’égare plus, le sortilège en question respire le parfum de la redite et de l’inéluctable. 

Sorti en bluray français chez Carlotta 

vendredi 13 février 2026

World of Kanako - Kawaki., Tetsuya Nakashima (2014)

Fujishima, ancien flic violent et alcoolique, a perdu son job et sa famille le jour où il a tabassé l'amant de sa femme. Poussé au divorce et devenu depuis agent de sécurité, il est sous médocs pour tenter de calmer ses pulsions. Il n'a plus vu sa famille depuis plusieurs années jusqu'au jour où son ex-femme l'appelle en lui disant que leur fille Kanako, désormais au lycée, a disparu depuis quelques jours. Fujishima découvre vite que sa fille, qui pourrait presque passer pour un ange à première vue, cache en fait une face beaucoup plus sombre...

Tetsuya Nakashima signe une de ses œuvres les plus sombres avec ce World of Kanako, et parvient de nouveau à se réinventer. Le réalisateur se plaît dans nombre de ses films à osciller entre passé douloureux de ses personnages adultes et le futur incertain de ceux plus juvéniles. Dès lors par sa narration il place les deux en miroirs, les jeunes voyant dans leurs aînés la crainte de ce qu’ils pourraient devenir, les aînés saisissant chez les jeunes le moment durant lequel leur trajectoire a dévié. 

C’était notamment le principe du flamboyant mélodrame Memories of Matsuko (2006), mais surtout de Happy-go-lucky (1997), premier long-métrage du réalisateur. Dans ce dernier, les flashbacks des parents venaient s’insérer dans le récit au présent de leur progéniture dans une tonalité douce-amère loin des excès à venir de Nakashima. World of Kanako par du même principe mais en inversant le point de vue.

Contrairement à Memories of Matsuko, c’est cette fois le Fujishima (Kōji Yakusho), le parent adulte, qui part sur la piste du passé sulfureux de sa fille volatilisée, Kanako (Nana Komatsu). C’est donc cette fois à l’adulte au destin déjà brisé de reconstruire le portrait, de résoudre le mystère de son enfant, soit une dynamique à la fois semblable et différente de Happy-go-lucky. En effet, plus le récit avance plus Fusjishima est horrifié de ce qui se révèle de la personnalité de sa fille et cela conduit à sa propre remise en question, à interroger sa responsabilité dans les agissements du « monstre » qu’il a engendré. Nakashima travaille une construction de film noir façon Laura d’Otto Preminger, mais à l’aune du Japon des marges, et du monde des adolescents torturés.

On quitte l’onirisme dépressif de Memories of Matsuko pour lorgner dans le sordide total, dans des bas-fonds peuplés de drogués, de jeunes gens névrosés, d’adultes démissionnaires. Koji Yakusho livre une prestation tout en excès brutaux, son personnage ayant déjà tout perdu fonçant vers le danger avec une furie kamikaze. L’objet de fascination demeure cependant Nana Komatsu dans le rôle de Kanako, figure d’ange mais instincts de démon prête à plonger dans les abysses les inconscients ayant le malheur de tomber sous son charme – elle fait véritablement figure de yokai moderne. 

Nakashima filme les flashbacks la mettant en scène avec une grâce immaculée, une imagerie presque clichée de l’adolescence japonaise qu’il fait vriller par d’éprouvants sursauts de cruautés dans lesquels se greffent les gimmicks kawaii des mangas ou des réseaux sociaux. Le présent accompagnant l’enquête du père est plus explicitement chaotique dans son filmage, dans la continuité de la personnalité imprévisible de celui-ci. A termes, la quête n’est plus seulement de retrouver l’absente, mais de reconstituer le puzzle de qui est Kanako, d’interroger la part de soit existant dans cette créature. Moins chatoyant que d’autres opus du réalisateur par sa nature rugueuse (même le très hargneux Confession (2010) qui précède avait au moins pour lui l’élégance du thriller), mais un des plus fascinant.

Sorti en bluray français chez Spectrum Films