Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais
personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis
le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne
peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se
réveille : il est dans le corps de l’inconnue.
Jamais là où on l’attend, après le polar Diamant Noir
et la fresque Onoda, Arthur Harari s’essaie désormais au drame
fantastique avec L’Inconnue. Il adapte ici la bande-dessinée Le cas David
Zimmerman qu’il a coécrit avec son frère Lucas Harari. Le postulat est
aussi simple que fascinant : David Zimmerman (Niels Schneider) photographe
dépressif, recroise en soirée une femme (Léa Seydoux) qui l’avait intrigué
quelques jours plus tôt.
Après avoir couché avec elle, il se réveille dans le corps
de cette dernière. A la recherche de son vrai corps, il va croiser d’autres «
victimes » dépossédées de leur être. Ce point de départ pourrait aller vers un
haletant thriller fantastique, mais ce n’est pas la direction prise par Harari.
Il y a bien sûr la question de l’identité de genre, abordée avec finesse en
posant toutes les situations tant sociales que réellement physique,
qu’entraînent ce changement de corps.
Mais c’est avant tout le pas de côté vers un entourage
désormais inaccessible qui emmènent le récit sur des rives existentielles et
introspectives poignantes. Autocentré et taiseux, David devenu Eva comprend ce
que son attitude a imposé à sa famille sans espoir de le réparer, tandis qu’une
adolescente quant à elle piégée dans l’ancien corps de David récupère la
solitude de ce dernier comme une malédiction. Léa Seydoux comme souvent est
fabuleuse, exprimant tour à tour la froideur de l’identité masculine initiale
avant de laisser émerger une émotivité croissante quand tout retour en arrière
semble perdu, quand on n'observe plus les siens qu’à distance.
Niels Schneider fonctionne quant à lui sur une
interprétation plus physique, le langage affecté et la gestuelle maniérée
déteignant sur l’allure d’un adulte que l’on a vu si peu expressif au départ.
Harari évite les effets dramatiques pour privilégier l’errance, l’attente et le
doute jusqu’à une conclusion ouverte et autorisant une condition inédite pour
son héros/héroïne.
Joe, Jim et Cherie, trois as de la cambriole élevés
ensemble a Hong Kong par un père adoptif cruel, sont victimes lors d'un séjour
en France d'un coup monte ou Joe perit. Inconsolables, Jim et Cherie retournent
à Hong-Kong ou ils deviennent amants. Il se heurtent alors une nouvelle fois à
leur père adoptif, plus méchant que jamais.
Les Associés est un projet assumé comme ouvertement
commercial par John Woo après la débâcle commerciale d’Une Balle dans la tête(1990), une de ses œuvres les plus personnelles. Les Associés est l’occasion
pour Woo d’exprimer son penchant pour le cinéma occidental, déjà plus que
latent dans ses opus précédents. Le triangle amoureux teinté de drame et de
comédie lorgne vers Jules et Jim de François Truffaut (1962), ainsi que Butch
Cassidy et le Kid de George Roy Hill (1969) dont on aperçoit l’affiche lors
de la scène finale. Woo chercher aussi à renouer avec l’élégance et le charme
du caper movie, et plus particulièrement La Main au collet d’Alfred
Hitchcock (1955).
L’ambition est assumée et fort réussie durant la première
partie qui se déroule en France. L’effet carte postale est garanti avec durant
les premières minutes tous les plus fameux monuments parisiens défilant à l’image,
et plus tard lorsque l’intrigue se passera en Côte-d’Azur les environnements
prestigieux comme la Croisette garantissent le dépaysement pour le public
hongkongais avide de glamour français. Le trio formé par Chow Yun-fat, Leslie
Cheung et Cherie Cheung est parfaitement caractérisé, tant dans ses compétences
illégales que dans leur tempérament dictant la dynamique de leurs rapports.
Woo
alterne morceaux de bravoure et scènes de comédies enlevées où l’on savoure l’élégance
amusée de Chow Yun-fat, la vulnérabilité de Cherie Cheung et la fougue de
Leslie Cheung. Le plaisir prend le pas sur la vraisemblance d’extravagantes
scènes de casse, jusqu’au larcin de trop durant lequel un tableau maudit va
sceller le destin des personnages.
Une ellipse de deux nous ramène à Hong Kong et soudain le
parfum d’inédit initial paraît nettement moins évident. Les Associés
possède en fait une structure narrative strictement identique à Le Syndicat du crime (1986). Nous avons un Chow Yun-fat montré au sommet de son
charisme cabot, avant la déchéance d’une seconde partie où il se trouve
handicapé en fauteuil roulant. De même il y a un mentor/acolyte traître ayant
fait fortune sur la déconvenue des héros eux-mêmes empêtrés dans leurs liens
respectifs après les années de séparation. La différence tient au ton
constamment léger en opposition du drame cathartique de Le Syndicat du crime.
Tout est en mode mineur et, pour le meilleur et pour le pire, effectivement
dans cette veine commerciale volontaire.
Sans verser dans la démesure de ses plus grandes réussites,
les scènes d’actions sont efficaces et inventives. Les poursuites en voitures
de la partie française sont chorégraphiées par Rémy Julienne et ont de fortes
réminiscences des succès de Jean-Paul Belmondo des années 70/80, ainsi que des
James Bond de Roger Moore. L’affrontement en huis-clos dans une galerie d’art
préfigure en mineur et potache le final dantesque de A toute épreuve
(1992) par la virtuosité filmique de Woo et la pyrotechnie déployée.
Si Woo n’a
cette fois pas la main trop lourde sur la romance et capture très bien l’amitié
masculine, il s’égare grandement sur la fin dans l’humour cantonais bien gras
faisant perdre toute sa prestance à un Chow Yun-fat bien trop cabot. On ne
boudera pas le divertissement et l’on ne passe pas un moment désagréable, mais Les
Associés est clairement l’opus le plus oubliable de la grande période de
John Woo – qui recyclera d’ailleurs l’intrigue et les personnages aux
Etats-Unis pour le téléfilm et la série Les Repentis en 1996.
Renvoyée de son école maternelle, Shibuki part à Osaka
retrouver Wataru, le père du fils qui était son élève, et avec lequel elle
s’est liée d’amitié. Il la recrute pour s’occuper de son enfant et de sa femme,
pendant qu’il entretient une relation adultère avec une chanteuse de jazz.
Jamais là où on l’attend, Yoshimitsu Morita signe avec Main Theme
une bluette adolescente charmante mais assez mineure car située entre certaines
de ses plus grandes réussites. L’année suivante il signera avec And Then,
magnifique adaptation de Natsume Sōseki, merveille de mélancolie qui sera une
de ses œuvres les plus saluées. Quant aux deux films qui précèdent, il s’agit
de Jeu de famille (1983), peinture au vitriol du modèle traditionnel
japonais, et Le Frisson de la mort (1984) merveille de nihilisme
désespéré.
Le film est produit par le studio Kadokawa qui y applique sa
politique transmédia habituelle. Il s’agit de l’adaptation d’un roman de Yoshio
Takaoka, édité chez Kadokawa, et avec dans le rôle principal Hiroko Yakushimaru,
fameuse Idol japonaise de l’époque également sous contrat dans la compagnie et
dont on entendra plusieurs chansons durant le film. C’est vraiment un véhicule
afin d’amener progressivement la star vers des rôles plus matures, après son
rôle de lycéenne dans le célèbre Sailor Suit and Machine Gunde Shinji
Somai (1981). L’histoire dessine une sorte de quatuor amoureux entre différents
personnages se recroisant dans différents lieux du Japon par les jeux du hasard
et de l’amour. Shibuki (Hiroko Yakushimaru) est une institutrice d’école
maternelle qui va tomber amoureuse du père d’un de ses jeunes élèves, Omaezaki
(Kazuo Zaitsu) un homme d’âge mûr. Ce dernier entretient une liaison adultère
avec Kayoko (Kaori Momoi) une chanteuse de jazz qu’il est contraint de quitter
à cause d’un déménagement. Kayoko va quant à elle attirer l’attention de Ken (Hironobu
Nomura), jeune magicien en herbe qui aura fait la rencontre plus tôt de Shibuki
avec laquelle il va nouer une relation d’amour vache.
Le ton est à la fois candide et mélancolique, nous offrant
une traversée du Japon dans ses pans les plus urbains, provinciaux et carte
postale avec l’essentiel du récit se déroulant à Okinawa. C’est d’ailleurs là
que se ressent la patte du romancier Yoshio Takaoka, très attaché à la culture
américaine, à la description de l’hédonisme juvénile à travers des cadres
ensoleillés, des loisirs célébrant l’évasion en plein air comme la moto ou le
surf. Une de ses adaptations donnera d’ailleurs un chef d’œuvre de romantisme
adolescent avec le magnifique His Motorbike, Her Island de Nobuhiko
Obayashi (1986). Main Theme ne s’élève pas à cette hauteur mais fait
preuve d’un charme certain, capturant les charivaris sentimentaux entre club de
jazz, jeux de plages et balade en voiture dans les superbes paysages d’Okinawa.
La mise en scène élégante de Morita transcende un ensemble
assez convenu. Le spleen adolescent est bien là, porté par la candeur charmante
d’Hiroko Yakushimaru. Morita alterne entre moments alertes ludiques (notamment toutes
les démonstrations de magie de Ken) et une émotion plus suspendue reposant sur
l’atmosphère – très belle photo de Yonezô Maeda. Les personnages déambulent
dans les grands espaces, espèrent au sein de lieux clos du quotidien, et
subissent leur déception dans des environnements constituant un entre-deux
correspondant à leur situation bancale.
La magie opère lors de deux séquences
finales, d’abord quand Ken et Shibuki réconciliés sont piégés dans un
embouteillage et observent les festivités du matsuri avant d’échanger leur
premier baiser. Puis lors de la séquence finale où ils se rendent à l’hôtel
pour « consommer » et assumer par cet acte leur passage à l’âge
adulte. L’arrivée et la traversée de l’hôtel sont filmés comme un immense clip
romantique porté par une chanson d’Hiroko Yakushimaru dont les paroles font
échos à la situation. Les quelques éléments d’un récit potentiellement plus
sombre (la relation adultère des adultes dont l'impasse préfigure Lost Paradise (1996)) sont mis de côté pour assumer un propos aussi charmant que naïf.
Sortie en salle le 19 août avec trois autres films de Yoshimitsu Morita
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux,
s’installent dans un village au bout d’un fjord. Lorsque le corps enseignant
découvre des ecchymoses sur le corps d'un de leurs enfants, le village se
demande si leur éducation traditionnelle pourrait en être la cause.
Fjord de Cristian Mungiu est une impressionnante
dénonciation de l’idéologie, d’où qu’elle vienne dans ses excès sous couvert de
bonnes intentions. Une famille norvegio-roumaine s’installe dans un petit
village de Norvège. Elle se trouve bien acceptée par la communauté même si
celle-ci reste interpellée par le prosélytisme religieux des parents
appartenant à une église chrétienne proche de la secte. C’est sur cette surface
qu’ils vont être accusés de maltraitance, après avoir découvert des bleus sur
la fille cadette, puis séparés de leurs enfants. Le rigorisme et la laïcité
jusqu’au-boutiste des pays nordiques s’opposent à la piété obscurantiste du
cercle familial dans une impasse renvoyant les deux dos à dos.
Sous sa droiture, la machine institutionnelle ne saurait
cacher un racisme larvé, tant elle paraît s’accélérer dès les premiers signaux
très vagues. Cristian Mungiu souligne l’extrémisme du progressisme quand il se
fait dogme intolérant, mais maintient l’ambiguïté autour de cette famille dans
un récit pertinent et sans faille. Sebastian Stan (qui profite de la notoriété
Marvel pour se forger une sacrée filmographie parallèle) et Renate Reinsve en
parents prosélytes dépassés sont impressionnants, aussi touchants dans
l’injustice qu’ils subissent que glaçants dans la culture qu’ils prônent.
À la suite d'un grave accident de voiture, Dan Merrick se
réveille amnésique. Malgré le soutien de sa femme Judith, il fait face à de
grandes difficultés pour recoller sa mémoire fragmentée. Quand petit à petit
des flashbacks énigmatiques l'assaillent, Dan semble décontenancé par ces
souvenirs troubles. Entre doutes et intuition, il comprend que certaines
vérités cachées recèlent de sombres secrets et il va mener l'enquête sur une
personnalité de plus en plus mystérieuse. La sienne...
Troubles est une ouvre se situant au carrefour des
mutations du polar et du thriller au moment de sa sortie. La dimension psychanalytique
et onirique tente de remettre au goût du jour dans le fond et la forme certains
éléments du film noir des années 40, autant porté sur l’expressionisme que les
visions façon La Maison du Docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock (1945).
Son érotisme larvé est dans la continuité des évolutions amenées par des œuvres
comme La Fièvre au corps de Lawrence Kasdan (1981), mais n’ose pas
encore la provocation explicite du Basic Instinctde Paul Verhoeven
(1992) qui fera la bascule vers le sous-genre du thriller érotique.
Toutes ces tendances se bousculent dans un suspense plutôt
bien mené où Wolgang Petersen semble clairement se faire plaisir. Tout est
prétexte au traitement le plus extravagant et baroque possible, notamment
toutes les réminiscences des souvenirs fragmentés et de l’accident terrible
vécu par le héros Dan Merrick (Tom Berenger). D’ailleurs ce n’est pas tant dans
cette outrance plaisante que le film pèche, mais dans la récurrence de certains
éléments (les miroirs et reflets, quelques dialogues trop surlignés) qui
peuvent faire deviner le twist plutôt habile aux plus attentifs.
Petersen
revisite sans tomber dans le rétro l’esthétique du film noir tortueux avec l’usage
superbe du fondu enchaîné, nous plonge dans la psyché déphasée de son héros en
rendant totalement irréel son environnement. Les décors sont si stylisés qu’ils
en deviennent volontairement factices, tant dans le faste (ce bureau en baie
vitrée à la vue incroyable) que dans le glauque (l’épave de bateau
cauchemardesque) et cela participe à l’empathie pour Dan qui ne se sent pas à
sa place, et qui ressent l’artificialité de toutes ses interactions hormis avec
le truculent détective incarné par Bob Hoskins.
Troubles brille dont pour créer et installer le
mystère, mais patine un peu quand vient l’heure des résolutions. Si l’on
apprécie la durée resserrée de 93 minutes (surtout au vu des standards actuels
qui étirent souvent pour pas grand-chose), la dernière partie précipite
vraiment trop les rebondissements et révélations. La poursuite en voiture
semble vraiment là pour amener artificiellement une accélération à l’intrigue,
et les péripéties sont trop nombreuses et rapprochées au point de faire perdre
la relative finesse de certains protagonistes comme l’épouse incarnée par Greta
Scacchi. Malgré ces scories, un thriller plutôt efficace et prenant dans la
lignée d’un Dead Again de Kenneth Branagh sorti la même année.
En pleine crise économique des années 1930, une troupe de
music-hall en tournée en province se retrouve brutalement abandonnée sans
argent ni contrat, après les caprices de sa vedette et la défection du
producteur. Sans engagement, ils décident de se rendre à Paris et d'y monter
une revue...
Après avoir lancé sa carrière de réalisateur dans son Allemagne
natale où il signera 8 films (dont le célèbre Les Hommes le dimanche
(1930) coréalisé avec Edgar G. Ulmer et scénarisé par Billy Wilder deux ténors
de la présence germanique hollywoodienne), Robert Siodmak choisit l’exil après
l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Avant le grand saut de l’aventure hollywoodienne
au début des années 40, il va tout d’abord travailler en France où il va
réaliser 10 films en 6 ans.
La Crise est finie est le second de ce cycle et va
aborder un genre vers lequel il ne reviendra plus, la comédie musicale. L’arrivée
du parlant avait néanmoins contribué à introduire par opportunisme des scènes chantées
dans certaines de ses œuvres allemandes comme L'Homme qui cherche son
assassin (1931) et Tumultes (1932). Après avoir filmé les derniers
feux de l’Allemagne prospère et hédoniste de la république de Weimar dans Les
Hommes le dimanche, Siodmak observe la France de la crise économique par le
prisme d’une troupe de music-hall. Le modèle est très clairement les
productions et réalisation hollywoodiennes de Busby Berkeley qui alliaient
rudesse du contexte social et euphorie des séquences musicales dans des chefs d’œuvre
comme42e rue (1933), Prologue (1933) ou encore Chercheuses d’or de 1933 (1933). La construction narrative et la dynamique des
personnages rappellent en tout point les films de Berkeley, que ce soit la
première tout en comédie de situation et quiproquos, ou le couple juvénile
vachard souvent formé de Dick Powell et Ruby Keeler, ici remplacé par Albert
Préjean et Danielle Darrieux. Nous ne sommes cependant pas dans un simple
décalque et Siodmak parvient à conférer une identité profondément française au
projet.
La solidarité unissant la troupe et l’antagonisme très
concret représenté par les nantis (que ce soit le patron de la troupe ou l’affreux
commerçant Monsieur Bernouillin (Marcel Carpentier)) anticipe grandement l’esprit
du cinéma du Front Populaire. La prise en main des artistes montant contre
vents et marées leur spectacle annonce bien sûr les prolos de Le Crime de
Monsieur Lange de Jean Renoir (1936) et La Belle équipe de Julien
Duvivier (1936). Siodmak distille simple ici un soupçon de fantaisie
supplémentaire jouant sur la nature fantasque des artistes, et fait montre d’un
timing comique et d’une fluidité idéale dans son découpage et sa mise en scène.
On rit beaucoup et l’on ne s’ennuie jamais dans ce récit alerte et inventif (l’idée
pour faire arriver un public massif lors de la première) jusqu’à l’apothéose
attendue du spectacle scénique. Alors bien sûr la séquence n’a pas le
gigantisme et le grain de folie de Busby Berkeley mais Siodmak s’amuse
follement dans le jeu de transition des décors, l’usage des maquettes et trompe-l’œil
et propose quelques moments de danse enlevés.
Conscient du pastiche de Berkeley
offert, Siodmak détourne même explicitement certaines de ses techniques comme
lorsqu’il montre ouvertement l’astuce pour démultiplier les visages des
danseuses mais sans l’effet de foule qui distrayait le spectateur du trucage.
Le titre et thème du spectacle, « La crise est finie » s’amuse avec
brio de la course à la richesse, de la cupidité, et célèbre dans le dénuement l’expression
de sentiments plus sincères, en l’occurrence amoureux. C’est ce que nous ont
prouvé les protagonistes par leur solidarité et joie de vivre. On retrouvera
ici et là d’autres moments musicaux dans les œuvres françaises de Siodmak, mais
vu le talent déployé dans La Crise est finie, il y a un vrai
rendez-manqué durant sa période hollywoodienne où l’on aurait aimé le voir aux
commandes d’une fastueuse comédie musicale produite par la MGM.
Le samouraï rônin Sanjuro Tsubaki prend sous son aile une
bande de jeunes guerriers inexpérimentés et les aide à déjouer un complot
contre le chambellan. Jouant de ruse avec les conspirateurs, Sanjuro se
révélera un tacticien hors pair, avant de se confronter avec le redoutable
Muroto, bras droit du chef des comploteurs.
Yojimbo(1961) est à sa sortie un immense succès au
box-office japonais, motivant rapidement le studio Toho à mettre en chantier
une suite. Akira Kurosawa envisage initialement de seulement la produire, avant
de finalement s’atteler à la réalisation. Il est cependant bien conscient qu’il
sera difficile de reproduire l’effet de surprise et l’onde de choc de Yojimbo,
dont les innovations ont largement influencé le cinéma occidental et participées
à la création d’un genre entier avec le western spaghetti – et les conséquences
juridiques que l’on sait à cause des « emprunts » de Sergio Leone sur
Pour une poignée de dollars (1964). La réussite de Yojimbo tenait à son
approche iconoclaste. Le socle du récit partait d’une base occidentale (les
romans noirs La Moisson rouge et La Clé de verre de Dashiell Hammett)
transposée dans le contexte médiéval japonais, le héros débraillé et cynique
interprété par Toshiro Mifune était bien éloigné des canons révisionnistes du
samouraï noble, et l’ensemble proposait une critique aux échos contemporain via
ses antagonistes, hommes d’affaires plutôt que tyrans.
Kurosawa conserve le fond critique du premier volet mais
oriente cette suite vers quelque chose de plus traditionnel. Le scénario
reprend l’intrigue de Jours tranquilles, un roman de Shugoro Yamamoto que
Kurosawa envisageait d’adapter. On y trouvait déjà un groupe de 9 jeunes
samouraïs rebelles en lutte avec un fonctionnaire corrompu. Ils étaient aidés
dans leur quête par deux ronins un peu empotés, qui sont désormais remplacés
dans le film par le charismatique Sanjuro (Toshiro Mifune). La scène d’ouverture
durant laquelle Sanjuro surgit de l’obscurité, interrompt la discussion et fait
office de deux ex machina pour résoudre l’impasse dans laquelle se trouve les
jeunes gens donne d’ailleurs cette impression d’avoir cet élément perturbateur
venir s’incruster dans un jidai-geki plus traditionnel.
Véritable marionnettiste
et metteur en scène des évènements de Yojimbo, Sanjuro fait ici
explicitement office de mentor sur lequel les samouraïs inexpérimentés vont
pouvoir s’appuyer. Kurosawa reprend d’ailleurs là une dynamique mentor/élève
surtout exploitée dans ses œuvres au cadre contemporain comme Chien enragé
(1949) ou L’Ange ivre (1958) même si Les Sept samouraïs (1954) faisait
exception. Toshiro Mifune passe simplement du jeune chien fou au vieux sage, préfigurant
d’ailleurs ses futurs emplois pour Kurosawa dans Barberousse (1965) et Sugata
Sanshiro (1965), ce dernier uniquement produit par Kurosawa. C’est d’ailleurs
le jeune Kayama qui incarne dans les trois films le « disciple » de
Mifune dans une vraie continuité thématique.
Le récit est donc bien plus prévisible et mécanique,
alternant une prise d’initiative malheureuse des jeunes trop impétueux et
impulsifs avec une mise au point par la ruse et/ou par le sabre de Sanjuro. Le
personnage est néanmoins adouci dans ce second volet. L’empathie de Sanjuro
envers les opprimés ne se dessinait que progressivement dans Yojimbo
alors qu’elle est plus explicite ici. Le personnage est même remis en question
dans sa brutalité par la douceur de la femme du chambellan. Lors de leur
première rencontre, Sanjuro si prompt à manifester sa défiance face à ceux le
méprisant sur sa seule apparence est désarçonné par le regard profondément doux
et bienveillant que la femme pose sur lui. Elle ne voit pas un gueux ou un
guerrier, mais un homme qui l’a sauvée, sans pour autant valider la violence
dont il a fait preuve pour cela. L’attitude de notre héros s’en trouve
modifiée, il décime certes son lot d’ennemi tout au long du film mais répugne désormais
à tuer. Malgré le cadre typiquement japonais, on sent l’influence du western
classique américain façon Shane sur Kurosawa.
Tatsuya Nakadai incarne de nouveau l’antagoniste après l’avoir
fait dans Yojimbo, mais de façon très différente pour répondre au
changement d’axe de cette suite. Il est cette fois un valeureux guerrier
entretenant un authentique respect pour Sanjuro, mais ayant juste le malheur de
ne pas avoir choisit le bon camp. Le tueur fiévreux, infréquentable et adepte
de l’arme à feu de Yojimbo laisse place à un être plus noble, conférant une
dimension plus tragique au fulgurant duel final, morceau de bravoure qui
laissera des traces profondes dans le chambarra. Formellement l’urgence de la
production (le film sort huit mois après la sortie de Yojimbo) se ressent avec
cette fois un filmage majoritairement en studio et des morceaux de bravoures
moins fous et inventifs. Rien ici n’égale l’arrivée de Sanjuro dans la fumée et
les flammes du film précédent, mais les péripéties nombreuses et les joutes
dynamiques n’en font pas moins un divertissement très solide.
Ho, truand repenti, aspire désormais à une vie paisible.
Mais son passé est sur le point de le rattraper : la police a décidé de
l'utiliser comme indic pour démanteler un réseau de faux-monnayeurs. Bien
malgré lui, Ho est entraîné dans un incroyable bain de sang à mi-chemin entre
Hong Kong et New York où il vient à croiser le frère jumeau de son ancien
associé !
Le Syndicat du crime (1986) fut une œuvre où toutes
les étoiles s’étaient alignées, tant dans sa conception en coulisse que par son
miraculeux résultat à l’écran. Bien que mû comme toute productions cinématographiques
d’envergure d’une ambition commerciale, Le Syndicat du crime constituait
avant tout un acte de foi de Tsui Hark envers son ami John Woo en lui offrant l’écrin
inespéré au sein duquel son talent allait enfin s’épanouir. Woo allait
transcender le « cadeau » en livrant un polar chargé de rage et d’émotion
qui révolutionnerait l’industrie du cinéma hongkongais. Le Syndicat du crime
2 est malheureusement animé de bien moins nobles ambitions. Le triomphe du
premier volet à Hong Kong, en Asie et les frémissements à l’international,
éveillent naturellement l’appât du gain des producteurs qui réclament une
suite. Celle-ci mettra deux ans à voir le jour (une éternité à l’échelle de la
réactivité de l’industrie hongkongaise) alors que les décalques pullulent sur
les écrans.
Les raisons de cette lenteur au démarrage viennent notamment de la
réticence de John Woo qui estime avoir tout dit et trouve que la conclusion du
film empêche tout prolongement. C’est notamment à cause de la mort du personnage
de Mark, tant la prestation de Chow Yun-fat avait volé le film pour ce qui n’était
sur le papier qu’un rôle secondaire. Woo va ainsi proposer de faire une
préquelle, en partie inspirée de sa jeunesse, permettant de retrouver les héros
des années plus tôt avec un casting rajeuni. L’idée sera rejetée par les
producteurs (mais revisitée par John Woo dans Une balle dans la tête
(1990)) qui n’ont qu’une idée en tête, faire revenir Chow Yun-fat entretemps
devenu superstar. L’idée abracadabrantesque du frère jumeau va ainsi permettre
le retour de l’acteur, ce motif mercantile se télescopant à la volonté de
raviver les valeurs d’amitiés ayant guidées Le Syndicat du crime.
Dean Shek, un des dirigeants de Cinema City (une des
compagnies ayant produit Le Syndicat du crime) et grand ami de Tsui Hark et
John Woo, traverse à l’époque une profonde dépression qui l’amène à s’exiler un
temps aux Etats-Unis. Woo et Hark décident de le ramener à Hong Kong et d’orienter
le script du Syndicat du crime 2 autour de cette question de la
dépression, de l’amitié et la renaissance à travers le personnage de Lung que
Dean Shek (à l’origine acteur) va interpréter dans le film. Les intentions nobles
et mercantiles du projet vont donc se télescoper pour donner un résultat fort discutable.
C’est paradoxalement dans ce film bancal que va réellement naître le John Woo
esthète et virtuose admiré de tous. The Killer (1989), Une balle dans
la tête et surtout A toute épreuve sont des films qui seront
entièrement façonnés autour des morceaux de bravoures dantesques filmés par
John Woo quand Le Syndicat du crime reposait sur une construction
dramatique classique. La méthode sera réellement sublimée dans les films
suivants, limpide dans leur logique interne, mais les volontés contraires du Syndicat
du crime 2 l’empêchent d’atteindre cet équilibre.
L’intrigue américaine semble greffée au forceps pour faire
apparaître Ken (Chow Yun-fat) frère jumeau du défunt Mark. Des circonvolutions
scénaristiques laborieuses vont former un prétexte à le réunir avec Kit (Leslie
Cheung) et Ho (Ti Leung), la fratrie du premier volet, et Lung (Dean Shek)
nouveau venu trahi, endeuillé et sombrant dans le désespoir. Le personnage de
Leslie Cheung est le grand sacrifié (dans tous les sens du termes) du récit,
peinant à exister dans la confusion des sous-intrigues malgré le charisme
intact de l’acteur. Lung est une figure tragique intéressante et touchante par
moments, par sa déchéance tragique et son progressif retour à la vie. Bien que
leur interaction soit piteusement amorcée par le scénario, l’émotion fonctionne
dans l’abnégation de Ken à faire renaître Lung de ses cendres. Dans sa volonté
conjointe de réminiscence et de différence de Ken et Mark dans les deux films, Le
Syndicat du crime 2 force Chow Yun-fat à une prestation plus caricaturale
où il ne garde que les motifs « cools » qui n’existaient pourtant que
dans la première partie du premier volet.
La cohérence est donc aux abonnés absents, mais John Woo
parvient à relier les fils dramatiques et à faire exister l’émotion dans l’action.
La séquence durant laquelle Ken prend les armes pour faire face à ses
agresseurs est un grand moment fonctionnant sur la maestria de Woo, mais aussi
par l’éveil progressif de Lung forcé de surmonter ses traumas pour sauver son
ami. Le sommet est cependant atteint lors du climax final, vrai prétexte à la
raison d’être du film et durant lequel John Woo donne tout. D’un côté nous suivons
la progression au forceps, à coup de ralenti, cascades et balles illimitées de
Ho et Lung assoiffé de vengeance, et de l’autre on savoure un Ken endossant les
habits de Mark décimant les assaillants avec décontraction à coups de bons
mots.
Les lignes dramatiques ne s’étant jamais vraiment rejointes durant le
film y parviennent dans ce chaos démesuré où Woo multiplie les séquences
jubilatoires. Voir Ti Lung empoigner un sabre pour achever un ennemi ravive
tout le souvenir de son glorieux passé chevaleresque chez Chang Cheh et Chu
Yuan, tandis que la noblesse du duel au revolver entre Ken et un tueur
réinstalle justement les codes du wu xia pian au cœur du film d’action moderne.
Si ce final grandiose ne rattrape pas les errances du film, il en justifie en
tout cas la vision, tant il annonce de meilleurs lendemains pour la
filmographie de John Woo.