Un avocat, Me Orimbelli, invite dans sa propriété, située
sur les bords du Lac Majeur, Marco, un jeune oisif, propriétaire d'un voilier,
qu'il vient de rencontrer. Il lui présente sa femme, antipathique et
autoritaire, et sa belle-soeur Mathilde, qui attend l'annulation de son
mariage, son époux ayant disparu pendant la Seconde Guerre Mondiale. Orimbelli
ne tarde pas à révéler à Marco qu'il est secrètement épris de Mathilde, et lui
demande d'organiser pour eux une petite croisière...
La Chambre de l’évêque est le second film, après Romances
et confidences de Mario Monicelli (1974), et avant Dernier amour de
Dino Risi (1978), à mettre en vedette le couple Ugo Tognazzi/Ornella Muti.
L’alchimie de la jeunesse sexy et vénéneuse d’Ornella Muti avec le charme
vieillissant d’Ugo Tognazzi sert dans chacun des trois films de passionnants
révélateurs sur la société italienne d’alors. Romances et confidences
(dont l’immense succès initia la reconduite de l’association des deux acteurs)
scrutait un schisme générationnel et régional face aux mœurs libertaires
croissante des années 70, tandis que Dernier amour était vraiment le
récit de l’ultime sursaut sexuel et sentimental avant le désenchantement pour
les hommes de la génération de Tognazzi.
La Chambre de l’évêque se déroule durant
l’après-guerre, et semble former comme un diptyque avec
Ames perdues
(1976) du même Dino Risi. Si ce dernier lorgnait avec le fantastique, les
fantômes qui hantent
La Chambre de l’évêque ont davantage à voir avec
l’histoire intime des personnages, et celle collective de l’Italie. Orimbelli
(Ugo Tognazzi) est un homme veule qui vit sur la nostalgie d’un hypothétique
passé militaire où il participa aux conquêtes coloniales africaines du pays.
Risi nous montre dans un premier temps sous un prisme trivial l’attitude de cet
homme qui, pour tromper l’ennui et l’autorité de sa femme riche, s’acoquine à
Marco (Patrick Dewaere). Celui-ci est son antithèse, réfugié en Suisse durant
la guerre, vivant une existence oisive et insouciante de plaisirs quand
Orimbelli végète dans la sinistre demeure familiale. Le voilier, habitat
fonctionnel de Marco trouve aussi son pendant pesant dans la fameuse
« chambre de l’évêque », réceptacle des maux et malédictions
familiales. L’amitié entre ces deux hommes de mentalités et générations
différentes paraît improbable, et Risi saisit d’ailleurs ce qui les différencie
en situation.

Marco est dans la séduction et le libertinage amusé durant
ses aventures, quand il s’agit de conquêtes au sens propre du terme pour
Orimbelli dont la lourde insistance verbale et tactile choque mais finit
toujours par faire céder les femmes. Cela passe souvent curieusement par
l’hors-champ, comme pour dissimuler un abus. On apprend ainsi qu’une (trop)
jeune femme récalcitrante qui l’avait éconduit s’est finalement laissé faire
après qu’il soit revenu dans sa chambre par effraction, ou plus tard quand
l’amante de Marco lui cédera aussi face à ses suppliques. La séduction,
l’attrait et les conquêtes féminines d’Orimbelli ne se gagnent en définitive
que par l’abus, en miroir d’un autre de ses motifs de fierté, la gloire
militaire. La fin du film détaillera la nature peu glorieuse de ces exploits
sous l’uniforme quand il révélera le contenu de sa malle de souvenirs :
abus sur mineure autochtone, vol de totems
culturels locaux… Orimbelli est une personnification des rodomontades
mussoliniennes et de leur envers lâche, que Risi finit par mettre à nu à
travers son rapport aux femmes.
On suggère les abus de divers effectués dans sa demeure
auprès des domestiques, et sa veulerie s’exposera enfin pleinement dans la
manière dont il va en quelque sorte mettre la mainmise sur sa belle-sœur
Mathilde (Ornella Muti). Toute la mécanique précédemment observée se remet en
place, cette fois sans truculence, avec la fourberie du verbe à l’écran et l’impureté
des actes hors-champ. Marco, par ses manières d’aimer Mathilde à distance, de
se mettre en retrait pour un autre, représente la vulnérabilité (et le choix de
Patrick Dewaere est parfait en ce sens) de la génération suivante qui a fuit
les dogmes virils de leurs aînés endoctrinés.
Ornella Muti approfondit avec
brio le registre entamé dans
Seule contre la mafia de la jeune fille
convoitée, exploitée, mais résiliente en dévoilant un charisme et un mystère
certain. Progressivement le passé fantasmé cède au passé maudit et vengeur en
répétant le leitmotiv ayant coûté aux précédents membres de la famille, le
suicide ayant fait descendre de son piédestal l’ancêtre religieux se reportant
sur le héros de pacotille d’une autre institution, l’armée. On sent vraiment,
la veine gothique en moins, le prolongement du propos de
Ames perdues,
et l’amertume du Risi de la fin des années 70 ne se réfugiant même plus
derrière un registre grinçant – la noirceur de toutes ses œuvres de cette
période en témoigne. Un opus sombre et mélancolique, porté par un bel épilogue
désabusé.
Sorti en bluray français chez Editions Montparnasse