Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 15 mai 2021

L'Heure du cochon - The Hour of the Pig, Leslie Megahey (1994)


 Un terrible et mystérieux meurtre est commis dans la France du Moyen-Age. Richard Courtois, jeune avocat parisien se rend dans une bourgade de province où il se trouve confronté au monde des superstitions rurales, aux peurs et aux désillusions.

The Hour of the Pig est un film historique très original qui nous plonge en plein Moyen-Age obscurantiste et brutal. Nous y suivons Richard Courtois (Colin Firth), jeune avocat progressiste ayant fuit Paris pour une petite ville de campagne où il compte mettre ses talents au service des petites gens. Le personnage est librement inspiré de Barthélemy de Chasseneuz, célèbre avocat et juriste du Moyen-Age qui laissa de nombreuses traces écrites des affaires sur lesquelles il plaida et des réformes qu’il contribua à mener et qui servent de base au film. Ces précisions sont nécessaires pour le néophyte de certaines mœurs du Moyen-Age et qui ne manquera pas d’être surpris dès la scène d’ouverture. Nous y voyons un homme condamné au gibet pour hérésie, et plus précisément pour avoir eu des relations « contre-nature » avec son âne qui trône à ses côtés pour subir la même exécution. Finalement l’animal sera épargné car considéré comme « non consentant » aux supposés outrages subit. L’absurde nous frappe ainsi d’emblée et témoigne de la réalité selon laquelle les animaux pouvaient effectivement être jugés et condamnés, et donc considérés comme responsables d’actes hérétiques.

Nous découvrons donc à travers le regard ébahi de Richard les mœurs barbares de ce monde rural régit par ses propres traditions. La scène d’introduction nous en avait averti, et le film surprend par son équilibre surprenant entre drame et comédie noire pour signifier les écarts d’une époque. Le jugement des animaux dissimule en fait un prétexte bien pratique pour par extension faire disparaitre arbitrairement les démunis vulnérables ou à l’inverse protéger les puissants. La piété n’est qu’une façade hypocrite servant les mœurs dissolues l’abbé local (Ia Holm truculent), nourrir les vengeances sournoises de querelles de voisinage. 

Le rire domine dans un premier temps par l’envers paillard et grotesque du contexte, que ce soit dans les scènes de procès ou du quotidien. Notre héros s’en amuse à son avantage pour ses plaisirs (les scènes de sexe et la nudité sont particulièrement décomplexés tout au long du film) mais aussi pour remporter quelques affaires mineures où le témoignage de certains témoins « cruciaux » tels que des rats s’avère impossible. Cependant la loi locale soumise au bon vouloir du seigneur Jean d'Auferre (Nicol Williamson) a tôt fait d’orienter les sentences à son avantage et l’hilarité s’estompe sèchement lorsqu’une malheureuse est exécutée pour sorcellerie. 

Richard va ainsi se confronter à cette mascarade lorsqu’il devra défendre un cochon jugé responsable de la mort d’un enfant. D’abord réticent, il comprend que l’affaire revêt un enjeu plus vaste, le cochon appartenant à un groupe d’égyptien que la communauté cherche à expulser de la ville. Sous le charme de la belle Samira (Amina Annabi), Richard enquête et découvre toutes les strates sous-terraine de pouvoir qui régissent la ville sous couvert de croyance. L’atmosphère est réellement captivante, à la fois pour les ruptures de ton entre tragicomique, sensualité moite et barbarie. La mise en scène de Leslie Megahey parvient avec un égal brio à poser l’imagerie réaliste d’un Moyen-Age fangeux (les rats, les odeurs et la crasse sont palpables comme rarement), et à user de ses décors naturels (tournage en France dans lé région Rhône-Alpes) comme de studio pour traduire par l’image les échelles de pouvoir et de domination. L’échappée à ce carcan se fait par un onirisme envoutant où façon Twin Peaks médiéval, certains indices essentiels parviennent à Richard à travers des songes et hallucinations particulièrement inventifs. 

Plus le récit avance, plus le mariage entre la tonalité grotesque et la trame plus sérieuse forment un tout cohérent témoignant du grand mensonge de l’inquisition - notamment cette scène de banquet fellinienne. Les pauvres sont une chair tout aussi sacrifiables que cet innocent cochon, destinés à endosser les travers des dominants comme nous le comprendront. Récit social, romance, comédie noire, toutes ces directions sont brillamment menées et portées par une interprétation de premier plan : Donald Pleasence en procureur glacial, Ian Holm en abbé malicieux, Nicol Williamson tout en décontraction calculatrice. C’est cependant le couple Colin Firth/Amina Annabi qui emporte l’adhésion et apporte un souffle romantique et charnel bienvenu dans ce cadre sinistre. Une belle curiosité méconnue à vraiment découvrir donc. 

Disponible sur Amazon Prime (que en vf mais celle-ci est de très bonne qualité)

jeudi 13 mai 2021

La Fille de Trieste - La ragazza di Trieste, Pasquale Festa Campanile (1982)


 Le dessinateur Dino Romani croise sur une plage de Trieste la jeune et sculpturale Nicole, qui vient d'être sauvée de la noyade par deux hommes. Nicole rend visite Dino le jour même à son domicile, où ils font aussitôt l'amour. Dino est fasciné par la beauté de Nicole et la relation entre les deux se poursuit. Cependant, Dino remarque vite des manies bizarres chez Nicole.

Pasquale Festa Campanile possède un talent certain pour développer des intrigues dépeignant des pathologie et névroses psychiques singulière qu’il parvient à mettre en scène avec originalité. Sous couvert de comédie sexy, il était parvenu avec deux de ses films les plus fameux, L’Amour à cheval (1968) et Ma femme est un violon (1971), à marier humour et drame autour des fantasmes de ses protagonistes dont la nature obsessionnelle les poussait vers des situations dérangeantes. La Fille de Trieste creuse le même sillon mais cette fois le mariage ne se fera pas entre drame et comédie, mais plutôt avec le thriller, genre auquel le réalisateur avait montré de grandes aptitudes avec La Proie de l’auto-stop (1977). 

C’est ainsi le mystère qui domine initialement à travers la rencontre entre l’homme mûr Dino (Ben Gazzara) et la séduisante Nicole (Ornella Muti). Le taciturne et solitaire quadragénaire est troublé par la présence de la jeune femme qui après avoir été sauvée de la noyade le poursuit de ses assiduités pour mieux disparaître après une nuit d’amour. Nicole, tour à tour pleine d’assurance ou vulnérable, sincère ou menteuse pathologique, est insaisissable pour un Dino bientôt obsédé et amoureux mais qui doit s’en tenir aux disparitions et réapparitions inattendue de sa maîtresse. Nicole réclame une attention et un amour exclusif dont le moindre écart, même le plus superficiel (la crise de larme lorsque Dino fermera la porte des toilettes) suscite crise et nouvelle fuite. 

Comme elle l’avouera, cette mise à nue à la fois émotionnelle mais aussi plus trivialement physique sont des provocations destinées à susciter l’attention des autres et donc à lui prouver qu’elle est toujours vivante. La bienveillance de Dino, différent des hommes ne désirant que son corps, est un choc pour Nicole qui y espère une voie de guérison à son mal. On découvrira en effet qu’elle suit un traitement pour ce que l’on pourrait qualifier de bipolarité ou de syndrome maniaco-dépressif qui expliquent ses soudains changement d’humeur. Les termes et l’illustration de ce type de maux n’était pas très courant à l’époque de réalisation du film (adapté par lui-même d’un de ses romans par Pasquale Festa Campanile) et le traitement de Campanile est toujours juste et captivant.

On alterne avec les points de vue de Nicole et Dino tout au long du récit. Passé l’illusion initiale d’assurance sexy, Nicole nous apparaît dans toute sa fragilité, magnifiquement interprétée par Ornella Muti. Lorsqu’elle est lucide, son inconséquence repose sur l’espoir d’être aimée et la peur d’être abandonnée en dévoilant ses troubles, et explique son l’alternance en fuite et expression amoureuse. Quand elle perd pied, c’est comme un précipice sans fond qui s’ouvre sous ses pieds, un monde menaçant qui se révèle par les pics de paranoïa et d’angoisse, et qui du coup réveille sa nature sombre et dangereuse seule à même d’affronter l’environnement hostile. Dino exprime quant à lui le mélange d’incompréhension, d’amour dévoué et de peur et fuite face à un proche insaisissable et imprévisible. Pasquale Festa Campanile en équilibrant le drame et le thriller amène donc un ressenti et des atmosphères contrastées où l’on entrevoit une lueur d’espoir et rémission dans les pires instants de malaises, ou à l’inverse l’inquiétude est toujours sous-jacente même lorsque le couple nage en plein bonheur. 

La dernière partie est magistrale de ce point de vue, nous faisant ressentir à quel point le moindre petit élément perturbateur peut faire basculer Nicole de l’autre côté. Une nouvelle fois les acteurs excellent à exprimer cela, la fébrilité se devinant dans les airs attendris de Ben Gazzara et la folie latente passant dans le moindre geste ou regard intense d’Ornella Muti. Le réalisateur laisse subtilement se pourrir l’environnement du couple (la maison en désordre miroir de l’esprit fuyant et incompatible au quotidien de Nicole) pour le propager à leur psyché, leur langage corporel et leur allure. Au fur et à mesure que cet enlisement se fait explicite, les protagonistes comme pour retarder l’inévitable vont à contre-courant du début du film en ne s’interrogeant plus, en laissant les sujets sensibles de côté lors de conversations devenues neutres et superficielles. 

Il n’y a plus de mystère, la vérité et l’issue sont connus et il s’agit de les retarder en n’évoquant pas les sujets tabous. Ornella Muti devient la créature maléfique que Dino dessine sur ses planches, passant de la nymphe étrange du début à la succube harcelant et tourmentant les hommes. Cette alliance de thriller et drame atteint son sommet lors de l’ultime scène sur la plage, nous secouant entre la tension extrême face au geste fou de Nicole et le pathétique du mélo à travers le regard impuissant de Dino qui n’esquisse pas un geste. La romance n’aura été qu’un aparté fragile entre la boucle que forme le début et la fin du film dans cette inexorable fuite en avant vers la démence.

Sorti en dvd zone 2 français chez Artedis

lundi 10 mai 2021

Les Fleurs de Shanghai - Hai shang hua, Hou Hsiao Hsien (1998)

Dans le Shanghaï du XIXe siècle, entre l'opium et le mahjong, les hommes se disputaient les faveurs des courtisanes qu'on appelait les fleurs de Shanghaï. Wang, un haut fonctionnaire qui travaille aux affaires étrangères, partage ses aventures amoureuses entre Rubis et Jasmin...

Les Fleurs de Shanghai est un film charnière dans l’œuvre de Hou Hsiao Hsien. C’est une œuvre où il s’éloigne à la fois de la veine intime de ses films des années 80 (Les Garçons de Fengkuei (1983), Un été chez grand père (1984), Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985), Poussière dans le vent (1986)) mais aussi de l’ancrage historique de son cycle suivant sur le passé de Taïwan (La Cité des douleurs (1989), Le Maître de marionnettes (1993) et Good Men, Good Women (1995)). Les Fleurs de Shanghai se situe dans un passé plus lointain avec cette Chine continentale de la fin du XIXe siècle, mais si la reconstitution sera certes raffinée et méticuleuse, on s’éloigne de toute préoccupation politico-historique trop marquée (et par conséquent de lien à Taïwan) pour nous plonger dans les méandres d’un monde clos et de ses codes dans une approche stylisée et organique qui annonce les films suivants du réalisateur dont le fameux Millenium Mambo (2001). 

Ce dépaysement se ressent même sur des éléments pas forcément perceptibles par le spectateur occidental. Les aléas de financement et coproduction amènent le casting à être composé à la fois de stars hongkongaises (Tony Leung Chiu-wai, Michelle Reis, Carina Lau), d’acteurs taïwanais et habitués de Hou Hsiao Hsien comme Jack Kao et de la japonaise Michiko Hada. Nous ne sommes cependant pas dans les facilités d’un cinéma hollywoodien qui s’essaie à un récit à l’environnement asiatique (Memoir of Geisha qui caste les Chinoises et malaisiennes et Zhang Ziyi, Michelle Yeoh et Gong Li pour jouer des Japonaises, en anglais…). Pour Hou Hsiao Hsien c’est une manière d’accentuer le dépaysement y compris pour les spectateurs locaux puisque les dialogues du film sont dans la langue shanghaienne du XIXe, plus pratiquée désormais et que les acteurs durent apprendre pour certains phonétiquement ou alors être doublés (Hou Hsiao Hsien préfèrera d’ailleurs rendre muet et sous-titrer le segment de Three Times (2005) se situant à la même période historique car n’ayant pas le temps de faire apprendre la langue aux acteur comme ici). C’est donc à une plongée dans l’ailleurs en termes d’atmosphères, de rythme et de rapport humains que nous préparent tous ces artifices et ce dès la scène d’ouverture.

Un groupe d’homme festoient dans une maison close, leurs courtisanes juchées debout derrière eux comme des trophées ornementaux et participant à leurs jeux à boire. Cependant deux d’entre eux dont Wang (Tony Leung Chiu-wai) quitte bientôt l’assemblée pour rejoindre leur courtisane attitrée qui les attends dans ses quartiers. Après leur départ, les restants déplorent alors ou se moquent des rapports conflictuels et passionnés que les absents entretiennent avec leur maitresse. En effet si les circuits qui amènent les femmes à être courtisanes (généralement orpheline vendues à des maisons closes et éduquées en vu de leur future vocation) obéissent à des codes de soumissions patriarcaux, la question se fait plus complexe parmi les plus populaires d’entre elles dans le lien au client. Même si des sentiments sincères peuvent naître et aboutir au mariage, les prémices commerciaux de la relation ne s’estompent jamais réellement. La jalousie supposée masque plutôt la concurrence commerciale quand Rubis (Michiko Hada) reproche à Wang de fréquenter Jasmin (Vicky Wei), nouvelle venue. 

Elle invoque le manque à gagner qu’implique son exclusivité à Wang alors qu’il va voir ailleurs, et ses dettes non remboursées par ce dernier.  Cette dépendance est pourtant plus contrastée quand on comprendra que ce lien essentiellement « pécuniaire » est entretenu et voulut par Rubis alors que Wang souhaitait épouser. A l’opposé on trouve une farouche volonté d’indépendance chez d’autres comme la déterminée Emeraude (Michelle Reis) qui évite toute proximité amoureuse avec le client pour tenter de racheter sa liberté. On oscille ainsi dans des interactions intimes au carrefour entre soumission et/ou prolongation du modèle (la vieille patronne qui continue d’avoir des aventures avec de jeunes amants, Jade jeune courtisane prête au suicide passionnel) et volonté de s’en émanciper, le choix se faisant selon l'option la plus lucrative. On sera d’ailleurs frappé par la quasi-absence de sensualité, de tendresse et de proximité physique, l’oubli se fait dans les volutes d’opium plutôt que les bras de l’autre dans cette atmosphère flottante où l'intimité est alcôve et prison dorée.

Le film est adapté (sur un scénario de la fidèle Chu Tien-wen) d’un roman de Han Bangqing, auteur qui vécu à cette période et retranscrivit dans son ouvrage des situations dont il fut témoin puisqu’il était lui-même un visiteur assidu des maisons de plaisirs. Hou Hsiao Hsien reprend la narration du livre, dépourvu de fil rouge narratif et passant d’une situation à l’autre par les fondus au noir. Visuellement cela s’illustre comme une suite de tableaux dont les soubresauts sentimentaux passent par les nuances de la photo de Mark Lee Ping Bin, les compositions de plan où la disposition des personnages, le travail de texture entre le décor (qui renforce le côté vase-clos en ne faisant jamais distinguer si l’on est de nuit ou le jour) et les costumes, expriment par l’image toute la complexité des rapports entre les personnages. 

Les trous sur l’évolution de certaines relations sont comblés furtivement par un dialogue, mais c’est bien l’écrin formel qui est le moteur émotionnel de Hou Hsiao Hsien.  Comme dans Millenium Mambo à venir, les notions de dominant/dominé sont plus complexes, à la fois pour les femmes entre elles (leur surnom désignant presque pour toutes un bijou, donc la brillance narcissique autant que la possession) et face à des hommes bourreaux comme victimes (la mélancolie finale de Wang) du monde qu’ils ont conçu. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

dimanche 9 mai 2021

Lettres d'amour - Claude Autant-Lara (1942)

À Argenson en 1855, deux clans s'affrontent : la "Société" des nantis autour du préfet et de sa femme Hortense, et la "Boutique" des commerçants représentés par Zélie Fontaine. Celle-ci, amie d'Hortense, accepte de lui servir de boîte aux lettres pour son courrier amoureux...

Lettres d’amour est le second des quatre films que Claude Autant-Lara tourne avec l’actrice Odette Joyeux, suivant Le Mariage de Chiffon (1941) et précédant Douce (1943) et Sylvie et le fantôme (1946). Chacun des films se fend d’un romantisme piquant et de marivaudage mâtiné d’une critique sociale acerbe, toutes ces nuances passant idéalement à travers la présence tendre et mutine d’Odette Joyeux. L’histoire se déroule dans la province du Second Empire, et en représente certains clivages sociaux. La noblesse locale est représentée par la « Société » naviguant autour de la figure du préfet face à la « Boutique », bourgeoisie commerçante et prolétaire que représente Zélie Fontaine (Odette Joyeux). L’opposition se révélera tout d’abord à travers l’enjeux de la nomination d’un substitut procureur nommé par l’état et où chacun des camps cherchent à imposer son candidat. C’est l’occasion d’égratigner le pouvoir centralisé davantage dans les bureaux ministériels qu’entre les mains de l’empereur (Jean Debucourt), puisque malgré son soutien à Zélie le cousin de celle-ci ne n’obtiendra pas le poste tant convoité. En effet à Paris se joue également une lutte de pouvoir où l’état souhaite soumettre les barons de province trop arrogants et imposer des agents plus dociles. La romance vient s’immiscer dans ces jeux de pouvoir et cette lutte de classe. 

Le modeste François du Portal vit une romance adultère avec Hortense (Simone Renant), épouse du préfet qui va mettre fin à la liaison lorsqu’une lettre de leur correspondance passionnée disparaitra et risquera de la compromettre. C’est Zélie, boîte aux lettres du courrier amoureux d’Hortense qui en subira l’opprobre et constatera le mépris de son amie. Les dialogues acerbes de Jean Aurenche tisse le mépris des notables pour lesquels la disgrâce est inconcevable, au point d’y sacrifier les faibles, amie ou amant. Le rapprochement peut cependant se faire naturel et invisible pour les classes inférieures, plus naturellement sincères dans leurs sentiments. Zélie tombe ainsi amoureuse de François à la seule lecture des mots enflammés qu’elle intercepte pour son amie. Ces lettres avivent un romantisme enfoui depuis un mariage malheureux et un veuvage, et c’est cette sensibilité qui séduira un François penaud face au tort qu’il lui a causé. 

L’usage du quiproquo est romantique en diable, Zélie assumant les accusations dont elle est faussement victime pour signifier dans son mensonge qu’elle est une femme passionnée et amoureuse. Le vaudeville potentiel est absent puisque la duperie va toucher François en découvrant le portrait flamboyant que Zélie se fait de l’auteur des lettres. Un même ressort narratif prend un tour très différent entre Zélie et Hortense de par ses intentions très différentes. Hortense par mépris de classe fait passer son amant pour un prestigieux officier, François n’étant qu’une distraction surtout pas présentable au vu de sa modeste condition. Zélie usera du même subterfuge, mais c’est la beauté et l’ardeur des lettres de François qui la lui fait imaginer sous ses mêmes traits de bel officier. Hortense réhausse son amant aux yeux des autres car ce qu’il est ne lui convient pas, Zélie l’embellit car ce qu’il est à travers ses mots la touche. 

La blondeur et la beauté sophistiquée de Simone Renant n’est là que pour opposer un contraste au charme plus sobre, candide et discret d’Odette Joyeux. Les enjeux sociaux et sentimentaux se confondent constamment, et naturellement en tombant sous le charme de Zélie, François se transforme aussi. Même sous forme de malentendu, les jugements qu’il rend au tribunal local le dévie du mépris aristocratique et parisien pour peu à peu prendre le parti des classes populaire. Claude Autant-Lara filme d’ailleurs très différemment sa réaction face à Hortense et Zélie lorsqu’il comprend qu’il a été réinventé par leur mensonge. Il l’apprend à l’extérieur, dans une alternance de plan d’ensemble et de plan américain sur un pont, une manière de signifier la distance morale et sociale qui le sépare d’Hortense et la discussion se terminera abruptement. Quand dans la scène suivante Zélie flattera son égo en l’imaginant plus majestueux qu’il ne l’est, le quiproquo s’estompe pour ne traduire dans l’alternance de gros plan en champ contre champ que l’amour naissant entre eux. Zélie ne sait pas que l’objet de son affection est bien face à elle, et François s’en découvre un nouveau, plus authentique et passionné. Claude Autant-Lara glisse donc brillamment de la saillie caustique au récit sentimental, cette dimension sociale rendant plus consistant et affirmé les personnages avant de les mettre à nu dans la romance. 

C’est particulièrement vrai pour Odette Joyeux, si fleur bleue en coulisse et terriblement vindicative en surface pour répondre au mépris aristocrate. La péripétie finale où la maîtrise de la danse quadrille est source de défi entre la « Société » et la « Boutique » est à ce titre savoureuse et salue la force de caractère et l’astuce de Zélie. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un excellent numéro comique de Julien Carette en maître de danse, habitué des emplois loufoques pour Autant-Lara. Sans être forcément le meilleur des quatre films Autant-Lara/Joyeux (on attribuera ce titre au merveilleux Sylvie et le fantôme), Lettres d’amour est un pur délice qui prolonge jusque dans sa scène finale l’enjeu entre fierté et aveux amoureux de la plus belle des façons. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont