Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Sam Raimi a beau avoir révolutionné et irrigué de sa touche
singulière deux genres, le film d’horreur et de super-héros, la littérature à
son sujet est étonnamment mince. L’ouvrage de Nico Prat arrive donc à point
pour réparer cette injustice. Le titre La Perversion selon Sam Raimi
illustre parfaitement le propos du livre, soit la manière dont l’approche de
Sam Raimi est de pervertir, corrompre les codes cinématographiques établis pour
emmener les genres et récits abordés sur des territoires inédits.
Nico Prat divise judicieusement cette « perversion »
en trois axes. Il y a d’abord celle des corps. Ces derniers, meurtris, altérés
et possédés dans le premier Evil Dead (1981) pourraient sur le papier se
placer dans le sillage de la trilogie des zombies de George Romero ou L’Exorciste
de William Friedkin. L’approche grotesque, grand-guignol mais néanmoins
terrifiante du film se déleste du propos social de Romero, ou de l’introspection
religieuse et de la crudité documentaire de Friedkin pour simplement capturer
son frêle héros Ash (Bruce Campbell) dépassé par les forces démoniaques qui l’assaillent.
Raimi le traduit du point de vu d’Ash voyant ses amis devenir ses tourmenteurs par
un biais violent et purement horrifique, mais aussi par une métaphore de son
angoisse et l’expression de cet environnement instable avec cette caméra virevoltante
adoptant le point de vue omniscient du démon. L’auteur explique la manière dont
Raimi déplace cet argument dans d’autres œuvres, la trahison du corps par un
esprit perturbé passant par la perte de pouvoir du héros sous pression de Spider-Man
2 (2004) et la possession dans ce même film par les tentacules dont la
volonté font basculer la conscience de leur créateur le docteur Octopus.
Cela nous emmène vers le second axe que Prat appelle la « perversion
des regards » et exprime justement la bascule mentale des protagonistes de
Raimi. Là encore l’auteur montre comment Raimi traduit cette schizophrénie par
l’expressivité horrifique la plus frontale avec la main possédée de Ash dans Evil
Dead 2 (1987), et de façon plus subtile par les jeux de miroirs faisant
émerger le double maléfique du héros. Prat est très pertinent quand il expose
la façon dont le procédé se transpose très naturellement dans les œuvres plus
sobres, voire réalistes de Raimi. Le mal est dans le fruit à travers l’insatisfaction
domestique du couple d’Un Plan simple (1999), la contamination et/ou
possession passe par un magot de dollars qui s’avère un déclencheur plutôt qu’un
« virus » extérieur. Les prémices du dérapage sont déjà là dans la
caractérisation des personnages dans les récits d’horreur, et sont plus subtilement
sous-jacents dans les œuvres plus en retenue. Nico Prat en donne un parfait
exemple dans la communauté du film Intuitions (2000), et surtout comment
au sein de ce film les visions de la prescience de l’héroïne finissent par se
confondre et devenir indissociables du réel durant le twist final.
Le dernier axe et non des moindres concerne la « perversions
des codes » par un Sam Raimi jamais là où on l’attend, bousculant les
règles du western dans son style si singulier dans Mort ou vif (1995) et
conscientisant son propre statut d’illusionniste avec Le Monde fantastique d’Oz
(2013). La veine transgressive et très signifiante va, avec la maturité et
certaines déconvenues au box-office, savoir se faire plus équilibrer et se
fondre dans la logique de studio et star-system, ce que Prat explique dans la
manière dont Raimi s’approprie l’intériorité avant l’exploit de Kevin Costner
dans le film sportif Pour l’amour du jeu (1999). Les pistes explorées
par Nico Prat sont constamment judicieuses, pertinentes et donnent très envie
de se replonger dans la filmographie de Raimi en les ayant en tête.
Librement inspiré de neuf nouvelles et d'un poème de
Raymond Carver, "Short Cuts" et un voyage à travers le Los Angeles
des années 90, une fresque intimiste ou s'entremêlent les destins contrastés de
22 personnages aux prises avec les drames, les émotions, les plaisirs, les
surprises et les hasards de la vie quotidienne.
Après le succès de The Player (1992), Short Cuts
est l’autre grande réussite marquant le retour au premier plan de Robert
Altman. Il s’agit là d’une adaptation libre de neuf nouvelles et d’un poème de
Raymond Carver, auteur découvert par Altman durant un voyage en avion durant la
promotion de Vincent et Théo (1990). Il y voit immédiatement la matière
d’un film mais ne parvient pas à trouver les financements, qu’il n’obtiendra
que grâce au plébiscite critique et commercial de The Player. Short
Cuts représente la forme la plus parfaite du genre phare d’Altman, le film
choral. Il avait déjà exprimé cette veine dans des grands films comme Nashville
(1975) et Un Mariage (1978), mais Short Cuts par son
retentissement constitue vraiment le mètre-étalon du film choral, celui qui
influencera des réalisateurs majeurs comme Paul Thomas Anderson sur Magnolia
(1999) ou Alejandro González Inárritu avec Amours chiennes (2000).
Raymond Carver se prête particulièrement à l’exercice, tant
pour son parcours que par la matière de ses récits. Carver est un autodidacte qui
s’intéressa à l’écriture alors qu’il était déjà père de famille et naviguait
entre plusieurs métiers laborieux, effectuant en parallèle des études
universitaires. Cette condition précaire l’amène à privilégier l’écriture de
nouvelles plutôt que de roman exigeant un plus large investissement. Il se fait
ainsi maître du récit court par lequel il croise la brièveté et l’intensité
pour dépeindre le destin des gens modestes. Altman déplace le cadre de l’Oregon
des nouvelles de Carver à Los Angeles, pioche neuf récits dans trois recueils
de nouvelles (Would You Please Be Quiet, Please?, Where I'm Calling From,
What We Talk About When We Talk About Love et A New Path to the Waterfall)
auquel il va ajouter l’intrigue sur la chanteuse de jazz et sa fille violoncelliste
jouées par Annie Ross et Lorie Singer.
Le film s’ouvre sur le vol d’avions déversant sur LA un
insecticide destiné à éradiquer une mouche porteuse de virus. C’est par ce
biais invisible et abstrait que la caméra d’Altman nous immerge dans le
quotidien de 22 personnages dont les destins vont s’entrecroiser sur une
période de quelques jours. Un des aspects les plus impressionnants du film repose
sur la fluidité du montage. Altman lie les intrigues entre elles tour à tour
via une narration classique, mais le plus souvent par des raccords constamment
inventifs. Il peut y avoir une association d’idée formelle et sonore entre une
situation et celle qui lui succède par un raccord en mouvement, un contrepoint
ironique, la répétition d’un mot d’une séquence à l’autre mais avec un sens
différent. La caméra d’Altman virevolte dans les cadres ordinaires de la ville,
d’un diner à une banlieue pavillonnaire, d’un quartier chic à un
hôpital.
S’il y a un schisme social évident selon les points de vue
adoptés, Altman instaure une vraie porosité dans la complexité et les travers de
la nature humaine. Les couples en apparence les plus cabossés par la vie (Lily
Tomlin et Tom Waits) ne sont pas les plus prompts à se désunir en définitive.
Les plus fusionnels (Anne Archer et Fred Ward) peuvent être fragilisés par un
comportement égoïste (il sera question d’un cadavre trouvé durant une partie de
pêche).
Le drame le plus tragique pour une famille, la perte d’un enfant, peut
aboutir à un inattendu moment de fraternité (Andie MacDowell et Bruce Davison
endeuillés s’apaisant étonnamment auprès de leur tourmenteur) tandis que l’artificialité
du fantasme et du sexe revêtent des visages littéraux (le métier de maquilleur
de Robert Downey jr) ou matérialiste (Jennifer Jason Leigh et son lucratif
téléphone rose). Altman se fait observateur mais jamais moraliste, trouvant un
pan lumineux et une rédemption possible chez chacun, tel le père de famille
absent et adultère incarné par Tim Robbins.
L’expression et l’acceptation du mal-être semble être la clé
pour tout surmonter. Le couple bourgeois incarné par Matthew Modine et Julianne
Moore n’est qu’une surface vide jusqu’à l’aveu de tromperie qui les rongeait
depuis des années. A l’inverse Chris Penn semble être une bombe à retardement
exaspérée par le langage cru et détaché de son épouse répondant à ses clients
téléphoniques. La frontalité du conflit (littérallisé par le full frontal de Julianne Moore) est aussi réparateur que la retenue du mal-être et de la frustration sera destructrice pour Chris Penn. Le tremblement de terre final soude ou marque la bascule de
protagonistes sur la corde raide tout au long du récit, la terreur sismique
répondant à l’angoisse existentielle sous le constant et radieux soleil
californien. Le film sera un nouveau triomphe pour Altman qui va remporter le
Lion d’Or à la Mostra de Venise tandis qu’un prix d’interprétation récompensera
l’ensemble du prestigieux casting.
Un jeune homme sans le sou, qui n'a ni mangé ni dormi
dans un vrai lit depuis plusieurs jours, arrive dans une station-service sur la
route de Salina. En l'apercevant, Mara, une quinquagénaire un peu folle mais
encore belle, le reçoit comme le fils qu'elle n'a pas revu depuis des années...
La Route de Salina est une œuvre atypique et méconnue
au sein de la filmographie de Georges Lautner. Le réalisateur y embrasse une
modernité formelle et thématique qui, au premier abord, détone pour celui
semblant avoir fait son succès dans la comédie policière ou d’espionnage (Les Tontons flingueurs (1963), Les Barbouzes (1964)) aux castings
chargés en fortes personnalités masculines (Lino Ventura, Bernard Blier, Jean
Gabin…). La filmographie de Lautner est cependant bien plus éclectique que ce
raccourci et surtout, ce vent de modernité a largement traversé son travail
avant La Route de Salina.
Lautner a su marcher sur les plates-bandes anglo-saxonnes en
signant une comédie pop délirantes dans Ne nous fâchons pas (1965), a confronté
la statue du commandeur Jean Gabin au contexte flower power sur Le Pacha,
a composé un magnifique portrait de jeune fille moderne aux mœurs libres dans Galia
(1966), tout comme il a confronté le polar rigolard à la romance psyché dans l’envoutant
La Grande Sauterelle (1967). Adapté du roman de Maurice Cury, La
Route de Salina est un projet atypique et aventureux permettant à Lautner
de sortir de la relative « sécurité » commerciale de ses travaux
précédents pour se frotter aux sensations expérimentales d’alors comme More
de Barbet Schroeder (1969) ou Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni
(1970). Les paysages californiens de ces derniers sont déplacés dans la zone
désertique de la côte sud-ouest de l'île canarienne de Lanzarote, en Espagne,
et y feront tout autant office d’espace mental pour les personnages.
Jonas (Robert Walker jr) erre sans but lorsqu’il est dépassé
par l’accueil chaleureux de Mara (Rita Hayworth) qui le prend mystérieusement
pour son fils disparu. Le désert représentait le cœur vide et meurtri de cette
mère, et une quête affective implicite pour Jonas qui se laisse prendre au jeu
et devient donc Rocky, le fils prodigue. L’arrivée de sa « sœur »,
Billie (Mimsy Farmer) va rendre l’atmosphère plus étrange encore. Elle aussi va
reconnaitre son frère en Jonas/Rocky, et vouloir renouer leur complicité
passée. Mais cette proximité dissimule un désir plus trouble et incertain. L’attirance
incestueuse de Billie vient-elle du fait d’avoir démasqué l’intrus, ou
ravive-t-elle les rapports contre-nature réellement entretenus avec son vrai
frère par le passé ?
Un climat de piège et de secret traverse le récit, qui
plonge dans une atmosphère sensuelle, contemplative et menaçante. La photo de Maurice
Fellous sublime la beauté des paysages désertiques que Lautner entoure d’une imagerie
frôlant l’abstraction, porté par un superbe score psyché cosigné par le
chanteur Christophe. Mimsy Farmer, emblème hippie depuis son rôle dans More,
incarne la figure de femme-enfant blonde et espiègle chère à Lautner (et
souvent incarnée par Mireille Darc et plus tard Miou-Miou) mais dont la candeur
dissimule quelque chose de plus inquiétant. Le réalisateur propose un vrai et
puissant mélodrame teinté d’expérimentations visuelles qu’il avait distillé
dans les contextes plus classiques de ses travaux précédents et n’a pas à rougir
de la comparaison face au cinéma psyché de l’époque. L’audace ne sera hélas pas
récompensée, et l’échec du film en salle ramènera Lautner à de plus sages
intentions. La Route de Salina demeure donc un passionnant ovni dont le
réalisateur gardera un beau souvenir de tournage chaleureux et libre, et d’y
avoir dirigé Rita Hayworth, idole à son crépuscule.
L'écrivain sur le déclin Oliviero mène une vie de
débauche, organisant avec sa femme des soirées coquines dans sa ferme. De plus,
il couche avec la servante et entretient une relation avec l'une de ses
anciennes étudiantes. Quand cette dernière est assassinée, il se retrouve le
principal suspect. Tout va être chamboulé avec l'arrivée de Floriana, sa nièce,
aussi jolie que mystérieuse.
Avant même d’en avoir vu la moindre image, Ton vice est
une chambre close dont moi seul ai la clé dégage par son titre mémorable
une promesse de stupre le démarquant du giallo ordinaire. Le film emprunte ce
titre à une note laissée par le tueur dans L'Étrange Vice de madame Wardh
(1971), premier film de Sergio Martino. L’impact de la tirade appelle à être
réutilisée et va servir pour ce qui sera le quatrième giallo de Martino, et le
dernier volet de sa « trilogie du vice » après Toutes les couleurs
du vice (1972). Il s’agit d’une adaptation de la nouvelle Le Chat noir
d’Edgar Allan Poe et, malgré des ajouts inhérents au genre du giallo et des
tendances contemporaines, le récit est assez fidèle au matériau originel.
L’un des apports les plus indéniables consiste dans ce qui
caractérise plus particulièrement les giallos de Martino, la dimension érotique.
C’est ce qui faisait le sel de son cinéma dès son premier film avec le
documentaire Tous les vices du monde (1969) et donnait une touche singulière à
ses thrillers. Il caste ici principaux Edwige
Fenech et Anita Strindberg, respectivement têtes d’affiche de L'Étrange Vice
de madame Wardh et de La Queue du scorpion (1971). Chacune est
utilisée pour exercer un charme bien différent : Fenech est la séductrice
intrigante suscitant et exerçant le désir tandis que Strindberg est la plutôt
la figure victimaire subissant les humeurs, sexuelles ou violentes, des autres.
Le filmage est en adéquation avec cette caractérisation en filmant Edwidge
Fenech dans toute son élégance sensuelle, regard mutin et calculateur, et en
exploitant par les cadrages et la photo l’éclat de son corps nu. A l’inverse,
Anita Strindberg livre une interprétation hystérique appuyant la peur et la
paranoïa de son personnage, et Martino multiplie les effets (zooms, gros plans,
contre-plongée) traduisant sa confusion et la violence des outrages que son
époux (Luigi Pistilli) lui fait subir.
Sergio Martino s’inscrit vraiment dans le sillage de Poe par
l’atmosphère gothique installée et qui s’éloigne des environnements en général
plus urbains du giallo. La photo de Giancarlo Ferrando passe de ténèbres
menaçantes à un chatoiement plaçant le récit hors du temps, et donne dans l’érotisme
soft stylisé lors des scènes de sexe. Le motif du chat et de la malédiction qui
l’accompagne sont bien là, et Martino parvient à aussi bien en jouer dans une
interprétation fantastique que psychanalytique. Le scénario est peut-être un
peu confus dans ses rebondissements, mais le réalisateur sait réellement poser
une ambiance envoutante qui happe jusqu’à la magistrale conclusion.
Orpheline depuis son enfance, Ti-hong (Lu Hsiao-fen) veut
échapper à la pauvreté. Devenue une jeune femme séduisante, douée pour la
broderie, elle se marie avec un homme de bonne famille et donne naissance à un
fils. Quelques années plus tard, son époux meurt. Désormais veuve, Ti-hong doit
affronter les épreuves de la vie.
L'Allée des Osmanthes est sans doute l’œuvre la plus
connue, tant localement qu’à l’international (le film bénéficiera d’une sortie
française en 1991) de Chen Kun-Hou, réalisateur s’inscrivant au sein de la
Nouvelle Vague taïwanaise. Chen Kun-hou a cependant un parcours différent des
figures les plus célèbres du mouvement comme Edward Yang ou Hou Hsiao-hsien.
Plus âgé que ces derniers, il intègre l’industrie du cinéma au début des années
60 par l’entremise de son oncle, le chef opérateur Lai Cheng-ying. Il va ainsi
progressivement gravir les échelons et devenir directeur photo, se pliant aux
genres les plus populaires, de la romance au mélodrame en passant par le film
martial, avant de passer à la réalisation au début des années 80. Hou
Hsio-hsien est justement son scénariste sur ses premiers films (Spring in Autumn
1980), Lover on the Wave (1980), Longing (1981), Six Company
(1982) et Growing up (1983). Plus âgé de huit ans que Hou Hsiao-hsien et
plus installé dans l’industrie, Chen Kun-hou partage cependant une sensibilité
commune à ce dernier et cherche à imposer la même modernité formelle à ses
réalisations. Les succès de certaines de ses récits adolescents (à l’instar de
Hou Hsiao-hsien dont les premières œuvres ensuite reniées empruntent cette voie
comme Cheerful Wind (1981) ou Green, green grass of home(1982))
leur donne à tout deux la latitude de signer des œuvres plus conformes à leurs
ambitions, et où perdurent leur entraide commune puisque Chen Kun-hou sera le
directeur photo de Les Garçon de Fengkuei (1983) et Un été chez grand-père
(1984), deux des premières grandes réussites de Hou Hsiao-hsien.
Chen Kun-hou avait dès ses premiers films plus « commerciaux »
fait montre d’une vraie sensibilité sociale, qui va se confirmer dans ses œuvres
plus personnelles à partir de Growing up. L'Allée des Osmanthes est
l’adaptation d’un roman de Hsiao Li-Hung, publié en 1977 et ayant immédiatement
suscité l’intérêt de Chen Kun-hou, même s’il faudra attendre dix ans pour avoir
l’occasion d’en faire un film. Le récit est une fresque intimiste suivant sur plusieurs
décennies le destin de Ti-hong (Lu Hsiao-fen), jeune orpheline d’extraction
modeste qui par son mariage va intégrer une famille prestigieuse. Le film s’ouvre
sur les funérailles pluvieuses de la mère de Ti-hong, et introduit ainsi le
motif récurrent de l’eau qui accompagnera tous les deuils de l’héroïnes. Son
frère cadet pêcheur meurt noyé, son époux (Wakin Chau) revient sous une pluie
battante malade d’une pneumonie qui lui sera fatale.
Que ce soit par sa condition
modeste initiale ou le train de vie plus confortable qui sera le sien par la
suite, Ti-hong apparaît comme un personnage contraint. Chen Kun-hou n’appuie
jamais le drame ou les situations pour faire comprendre ce sentiment, mais par
une illustration sobre et presque neutre. Il montre furtivement Ti-hong seule
dans sa chambre dénouer les bandages sur ses pieds douloureux, la tradition
chinoise voulant que le charme d’une femme réside notamment sur ses petits
pieds et ses mains blanches. A cette contrainte physique s’ajoutera la
contrainte sociale du mariage, là aussi jamais appuyée et initialement évitée
via une autre forme de soumission, quand Ti-hong déclare attendre que son frère
soit un adulte installer pour se marier. La mort de ce dernier accélère donc
ces noces, mais le réalisateur fait preuve de nuances puisque la tradition
débouche malgré tout sur un mariage heureux.
La profonde délicatesse et pudeur
avec laquelle il filme la nuit de noce est particulièrement touchante par son
déshabillage sobre, et des leitmotivs formels qui seront détournés dans une
direction moins heureuse par la suite. Au plan fixe filmant les jeunes mariés
timides assis côte à côte sur le lit, répondra plus tard dans cette même pièce
celui où Ti-hong dépressive et abrutie par l’opium cèdera à un amant peu
recommandable. De même, le plan du visage radieux de Ti-hong se reflétant dans
l miroir avoisinant le lit lors de cette nuit de noce trouve son funeste pendant
quand ce même miroir est masqué par les tentures du lit sur lequel notre
héroïne veille son époux désormais mourant.
L’usage du surcadrage et de ces fameux longs plans fixes
laissant se dérouler l’action plutôt que la suivre, est typique des récurrences
formelles de la Nouvelle Vague hongkongaise. Néanmoins, Chen Kun-hou par son
approche feutrée diffère de la tension qu’instaure le Hou Hsiao-hsien de Les
Garçon de Fengkuei quand il use de ce motif, tout comme il s’éloigne du
spleen et de la solitude urbaine d’Edward Yang dans ce type d’esthétique. La
contrainte féminine va ensuite reposer sur le poids des responsabilités que
pense avoir Ti-hong auprès de son fils et de cette famille de haut statut. Elle
semble écrasée par cette condition lorsqu’elle punit sévèrement et injustement
son fils, et paraît vouloir y échapper quand elle oublie tout dans les plaisirs
du théâtre et les volutes de l’opium.
Le récit construit cependant une forme de
sororité, et même de solidarité à travers le personnage de la domestique Hsin
Yue (Lin Hsiu-ling). L’amour et la dévotion pour sa patronne l’incite à
discrètement lui faire comprendre ses dérives, que ce soit dans l’éducation de
son fils, son addiction à l’opium, et il est presque implicite qu’elle est
peut-être la cause de la disgrâce de l’amant douteux. Les différents échanges
entre les deux femmes semblent souligner, malgré les conditions de patronne et
servantes, une solidarité de classe car elles savent toutes deux venir du même
milieu et Ti-hong n’a de cesse de regretter que Hsin Yue rate un beau mariage
en restant à son service.
Il y a un vrai sentiment du temps qui passe dans la belle
reconstitution, l’installation discrète d’éléments de modernité tant dans les
décors que le rapport au monde (la place du Japon dans l’éducation et l’ascension
sociale), mais surtout dans la prestation des acteurs. A ce titre Ti-hong livre
une prestation impressionnante. Jusque-là Lu Hsiao-fen était connue pour jouer
des rôles de femme pauvre, vulgaire, des prostituées et avait même été
récompensée dans cet emploi pour sa prestation dans A Flower in the Raining Night de Wang Toon (1983).
On imagine la
surprise des spectateurs taïwanais la voyant ici passer de jeune fille discrète
à épouse énamourée, de mère sévère à femme à la dérive, pour enfin endosser la
stature de matriarche digne qui a tout vu, tout vécu. Elle emportera d’ailleurs
le prix de la meilleure actrice au Asia Pacific Film Festival pour L’allée
des Osmanthes. L’authenticité recherchée par Chen Kun-Hou se caractérisera
d’ailleurs par sa volonté d’un tournage en dialecte taïwanais local plutôt que
le mandarin, langue officielle de Pékin et du régime autoritaire de Chiang Kai
Sek qui interdisait tous les dialectes Taïwanais présents sur l’île. Le film
sera certes doublé en mandarin mais c’est dans sa langue d’origine que L’Allée
des Osmanthes est désormais exploité dans sa version restaurée. Ce poignant
portrait de femme et d’une société en mutation est donc désormais visible dans
les meilleures conditions.
Condamné à trois ans pour un meurtre accidentel, Yiu a
bien du mal avec la vie carcérale. Heureusement, il est pris sous son aile par
Ching, un détenu attachant qui sait se faire respecter. En dépit de cette
amitié, Yiu devient le souffre-douleur du chef de la sécurité et du chef d'une
triade, les deux hommes qui règnent sur la prison.
Ringo Lam, après des années à végéter dans des comédies bien
éloignées de ses aspirations, avait plongé dans l’espace entrouvert par Le Syndicat du crime de John Woo (1986) pour signer le magistral City on
Fire (1987). Loin des mélodrames chevaleresques à gros calibres de Woo, Lam
creusait un sillon plus âpre, urbain et réaliste pour ce qui serait en quelque
sorte le « premier » film de sa véritable carrière. City on Fire
remporte un immense succès dans les salles hongkongaises et, pour Ringo Lam, il
s’agit de battre le fer tant qu’il est chaud en s’attaquant à un projet tout
aussi personnel et marquant. La solution lui viendra par celui qui fut partie
prenante dans ses premiers cinématographiques et pas dans l’industrie, son
frère aîné Nam Yin. Ce dernier est initialement le véritable cinéphile de la
famille, écumant les salles durant son enfance et faisant entrer Ringo Lam en
douce. C’est de nouveau Nam Yin qui traîne un Lam peu motivé aux épreuves pour
intégrer une école de comédie, et contre toute attente ce sera le cadet qui
sera admis. Lam constatera assez vite après quelques rôles qu’il n’est pas fait
pour le métier de comédien, et prendra progressivement une autre voie derrière
la caméra. De son côté Nam Yin va alors entretenir de dangereuses accointances
avec la pègre et les membres des triades, qui semblent lui avoir valu un séjour
en prison. Toujours est-il qu’il abreuve Ringo Lam d’anecdotes sur ces fréquentations,
ce à quoi le réalisateur va voir une possible inspiration pour son prochain
film. Il demande à Nam Yin novice dans l’exercice de lui rédiger un script
inspiré de ses expériences et de celles de ses « amis », et ce
dernier va lui rendre un résultat final de près de 200 pages. Après un élagage
nécessaire, Ringo Lam et Nam Yin (qui entame là une fructueuse carrière de
scénariste pour son frère et d’autres) vont convaincre Karl Maka, patron du studio
Cinema City, de financer le film.
Prison on Fire déplace le climat de tension urbaine
de City on Fire à l’espace clos pénitentiaire. Ringo Lam n’y cède
pourtant pas aux passages obligés du film de prison, et cultive davantage le
drame humain. Yiu (Tony Leung Ka-fai) est un jeune homme vulnérable plongé
malgré lui dans l’enfer de la prison. En voulant y conserver sa nature de
citoyen franc et dévoué, Yiu n’en capture absolument pas les codes. A l’instar
de la porosité flic/voyou de City on Fire, celle entre prisonniers,
mâtons et directeur rend l’attitude à adopter insondable pour le novice. Les
alliances sont improbables telles celle secrète entre le brutal chef de la
sécurité (Roy Cheung) et le chef de triade Micky (Ho Ka-kui), le second renseignant
le premier et ce dernier exposant un innocent pour justifier sa connaissance des
agissements des détenus et les châtiments qu’il leur inflige. Lorsque Yiu va se
trouver entre ces deux feux, il va chercher à recourir classiquement aux autorités
supérieures pour le sauver. Mais la prison, pour le meilleur et pour le pire,
obéit à ses propres lois.
Ringo Lam filme la prison comme un lieu incertain, menaçant
et confus malgré l’organisation stricte qui y règne dans le quotidien des
prisonniers. Il adopte là le point de vue de son héros qui ne devra son salut
qu’à Ching (Chow Yun-fat), mentor facétieux qui va le prendre sous son aile. Au
départ, Yiu apeuré semble exposé à tout, même quand le danger ne le concerne
pas directement. Pris dans le tumulte d’une bagarre générale, humilié par le
personnel médical, intimidé et tabassé par les boss, il subit constamment. Trop
bavard quand il faudrait se taire, silencieux quand il faudrait réagir à l’intimidation,
il subit les codes virils extérieurs tout comme la logique stratégique plus
intérieure. Lam déplace alors la confusion de l’environnement par celle de l’esprit
d’un Yiu terrorisé et qui va manquer de perdre pied lors d’une séquence où il menace
ses harceleurs d’un morceau de verre avant de tenter de mettre fin à ses jours.
Ringo Lam ne fait cependant pas de la prison un perpétuel
charbon ardent. Une fois guidé par Ching, Yiu trouve sa place, partage amitié
et camaraderie déployée dans des moments de joies infantiles telle cette belle
scène de nouvel an. Ces instants apaisés servent aussi à faire sortir les
protagonistes de leurs archétypes, notamment lors du touchant moment de
confidence de Ching abandonnant son costume de clown et exprimant une certaine
gravité en confiant à Yiu la raison de son incarcération et la culpabilité qui
en découle. Chow Yun-fat est absolument formidable dans cette scène, révélant
le coup de folie dont son personnage est capable et annonçant ainsi la furie du
climax.
En effet, Yiu trouve sa place en comprenant la logique interne de la
prison pour ce qui concerne les détenus les plus droits, mais rien ne le
prépare à la sournoiserie des plus retords dans la dernière partie. Une
initiative collective et solidaire (une grève de la faim) débouche ainsi sur
une explosion de violence exprimant une pure rancœur individualiste guidée par
le chef de la sécurité et Micky. Roy Cheung est absolument terrifiant, pure
statue en uniforme dont la raideur ne s’estompe que pour asséner les coups de
matraque et écarquiller des yeux déments. Il incarne l’hypocrisie de ce monde pénitentiaire
où tout parait droit et organisé, mais sous lequel se tapit le chaos. Une des
séquences les plus emblématiques de cela est celle où Cheung nie la présence de
membre de triades dans la prison, et prend comme un affront que Yiu ait osé l’affirmer
publiquement.
En ayant alterné les humeurs, Lam ne rend la conclusion que
plus brutale et cathartique, nous égarant dans les émotions ressenties. Le
déchaînement de violence est à la fois un coup de folie, une libération, une
représentation d’un certain point de vue des codes « nobles » de la
prison avec la bascule des alliances respectives. La férocité de l’ensemble
sert un propos brûlant malgré tout atténué par un semblant d’happy-end
célébrant cette amitié en milieu hostile. Le film est le vrai point de départ
de la carrière de Tony Leung Ka-fai, un temps pestiféré pour avoir tourné en
Chine continentale, ce qui lui fermait le primordial marché de Taïwan pour les
productions hongkongaises qui le boycottèrent plusieurs années. C’est d’ailleurs
son ange gardien de Prison on fire, Chow Yun-fat, qui plaida sa cause à Taïwan
et lui permit de retrouver des rôles d’envergures. Prison on fire établit d’ailleurs
ce qui constituera une tétralogie politisée et incandescente pour Ringo Lam,
suivie ensuite par les brûlots School on fire (1988) et Prison on fire 2
(1991).
Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu'il tente de réunifier les forces de l’Armée Secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence. Le destin de la France libre en dépend.
László Nemes fut révélé par Le Fils de Saul,
suffocante plongée dans les camps de la mort qui tétanisa à sa sortie.
Retournant au contexte de la Deuxième Guerre Mondiale avec Moulin, Nemes
confirme sa capacité à nous baigner dans des atmosphères infernales dans cette
évocation des derniers jours du chef de la résistance Jean Moulin, ici incarné
par Gilles Lellouche. Avant la capture fatale par la Gestapo dont il ne
ressortira pas vivant, Moulin est déjà un homme contraint, écrasé par les
responsabilités. La première partie du film nous le montre navigant entre
réunions et rencontres clandestines, sous pression constante dans son rôle
d’unificateur de toutes les factions de la résistance.
Le visage opaque et aux
aguets de Lellouche n’est que le reflet d’un monde dangereux sur lequel est
versée une chape de plomb ne faisant plus différencier les lieux clos de
l’extérieur, uni par la seule menace tout d’abord invisible, hors-champs, mais
sournoise. Lorsque Moulin est capturé, la tension va graduellement monter entre
torture essentiellement psychologique quand il s’agit seulement de l’identifier
pour les Allemands, puis physique lorsqu’il est démasqué et qu’il faut lui
soutirer des informations.
Le dispositif claustrophobe initial se décuple, prenant un
virage presque mythologique dans l’approche formelle de Nemes. Durant les
tourments qu’il inflige à Moulin, Klaus Barbie (Lars Eidinger) lui affirme
qu’eux, les Allemands, se voient désormais comme des demi-dieux par le pouvoir
de vie et de mort dont ils se sentent investis dans leur toute-puissance.
Durant un moment-clé dans les supplices de Moulin, Nemes capture effectivement
Barbie et ses sbires comme des créatures infernales dans une composition de
plans majestueuse et cauchemardesque, porté par les teintes ocres de
l’impressionnante photo de Mátyás Erdély.
Nemes évite fort heureusement la
complaisance et les débordements sanglants dans sa démarche : Moulin n’est pas
ici un martyre idéalisé et sanctifié dans sa souffrance, mais un homme
ordinaire soumis à un terrible défi pour surmonter une faiblesse bien légitime
qui pourrait faire basculer la tournure du conflit s’il y cède. Mieux, Nemes en
fait une sorte de vainqueur moral dans la conclusion presque apaisée, qui
laisse entrevoir les bonheurs auxquels sa responsabilité lui a fait renoncer.