Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 6 mai 2026

Mon grand frère et moi - Ani wo mochihakoberu saizu ni, Ryôta Nakano (2026)

Entre Riko et son frère aîné, rien n’a jamais été simple. Même après sa mort, il continue de lui compliquer la vie : une pile de factures, des souvenirs embarrassants… et un fils ! Aux côtés de son ex-belle-sœur, elle traverse ce capharnaüm entre fous rires et confidences, et redécouvre peu à peu un frère plus proche qu’elle ne l’aurait cru.

C’est avec La famille Asada (2020), son cinquième long-métrage, que nous avions découvert en France le cinéma de Ryota Nakano. On y découvrait l’approche à la fois sensible et espiègle du réalisateur, ainsi que la thématique centrale chez lui de la famille. Presque tous les films du réalisateur tournent autour de la famille et particulièrement à ce qui s’y rattache de plus douloureux comme la mort, la maladie et le deuil comme Capturing Dad (2012), Her Love Boils Bathwater (2016) ou A Long Goodbye (2019).

2Nakano cherche constamment à mêler ces maux universels et inéluctables associés à la famille à une dimension plus intime et personnelle. Dans La Famille Asada, l’un des fils rouges était notamment le traumatisme du séisme et du tsunami ayant frappé l’Est du Japon le 11 mars 2011. Ce moment de douleur nationale allait servir de révélateur à un des enfants de la famille, trouvant dans le contexte d’entraide une voie à son existence. Le réalisateur procède de la même façon ici, y compris dans la manière d’entremêler une profonde gravité avec une étonnante veine ludique. Cela s’incarne notamment à travers le personnage de Riko (Kô Shibasaki), mère de famille prenant avec une philosophie qui surprend son mari et ses enfants l’annonce du décès de son frère. Par devoir davantage que tristesse, elle va se charger des démarches du deuil. La rencontre avec sa belle-sœur, ses neveux et nièces endeuillés, vont lui faire voir sous une autre perspective ce frère irresponsable et égoïste avec lequel elle ne s’est jamais entendue.

Les flashbacks dessinent les motifs de cette incompréhension et mésentente fraternelle précoce, et font ressortir ce frère sous son plus mauvais jour. Paradoxalement, l’ex-femme et les enfants qui auraient encore davantage à reprocher à cet homme ayant eu tant de difficulté à se fixer n’ont que mots tendres et souvenirs émus à évoquer de lui. Le doute s’installe dans l’esprit de Riko, a-t-elle jamais su comprendre son frère, est-elle passée à côté de la personne qu’il était vraiment ? Cette interrogation instaure la facette délirante du récit, lors le frère lui apparaît soudain dans des hallucinations, plus taquin que jamais. Cet élément introduit une tonalité décalée dans le récit, bien aidée par le jeu décalé de Kô Shibasaki – qu’il y a moins d’un an exprimait le deuil de façon taciturne, glaciale et violente chez Kyoshi Kurosawa dans La Trace du serpent. Nakano fait preuve d’une inventivité formelle appréciable puis illustrer ces moments, le revers de la médaille étant que sous couvert d’humour et d’émotion ils soulignent le propos de façon beaucoup trop appuyée.

L’équilibre assez miraculeux entre drame et humour de La Famille Asada n’est pas tout à fait obtenu ici, mais l’émotion est bien présente jusqu’au bout, notamment dans une ultime « entrevue » fraternelle très réussie. Mon grand frère et moi est donc un joli film attachant, sans pour autant égaler l’éclatante réussite précédente de Nakano. 

En salle 

dimanche 3 mai 2026

La Persécution - Forfølgelsen, Anja Breien (1981)

 Au début du 17ème siècle, une femme, Eli, fermière et tisserande, revient dans un village près de là où elle a grandi. Eprise de liberté et d’indépendance, elle ne craint pas d’avouer ouvertement son amour pour Aslak, un valet de ferme, qui est attirée par elle. Peu à peu, elle s’attire la jalousie des gens du village. On commence à lui attribuer des pouvoirs surnaturels, et des connaissances occultes. Une série d’incidents apparemment inexplicables semblent confirmer ces soupçons. Mais elle est protégée par la riche notable du village, son amie, ce qui la rend pour le moment intouchable...

Anja Breien est une figure majeure du cinéma scandinave révélée au début des années 70. La condition féminine sous son prisme intime et social s’affirme dès lors comme une thématique cruciale de son œuvre, explorée de différentes manières. Le Viol (1971) son premier film, est une charge virulente contre le système judiciaire norvégien, Wives (1975) et ses suites est pensé comme une réponse au Husbands de John Cassavetes capturant l’éphémère échappée d’un groupe d’amies au quotidien les soumettant aux codes patriarcaux. Ces films capturaient en tout cas la contemporanéité de la femme norvégienne et son désir d’émancipation. La Persécution remonte en quelque sorte aux racines du mal, dans la Norvège moyenâgeuse du 17e siècle.

Le film s’ouvre sur la rencontre entre l’héroïne Eli (Lil Terselius) et une autre femme traquée par un groupe d’hommes pour sorcellerie. La malheureuse est muette et, bien que l’usage de la parole ne lui aurait pas sauvé la vie, cette voix étouffée d’office représente bien la marge restreinte des femmes dans ce cadre austère. Eli va bien plus tard dans l’histoire également souffrir des mêmes accusations. Anja Breien dépeint donc longuement le contexte et les mœurs conduisant à faire d’un individu un paria, un intrus, une sorcière… Eli est une jeune femme dont la seule défiance repose sur sa volonté d’indépendance. Celle-ci s’affirme tout d’abord par son refus de dépendre des hiérarchies sociales du village. 

Engagée par Ingeborg (Anita Björk) comme servante, elle use de ses premiers deniers pour quitter cette condition et vivre seule. Elle va courageusement investir une ferme abandonnée que les villageois évitent par superstition, suscitant déjà la jalousie et la méfiance. Il y a également un désir charnel qu’elle assume sans détour, notamment lors de la première rencontre avec le jeune Aslak (Bjørn Skagestad) dont elle va soutenir le regard avec une farouche concupiscence. La scène plus tardive où ils vont coucher ensemble pour la première fois est tout aussi marquante. Eli provoque le rapprochement en se déshabillant devant lui, mais va aussi contrôler le rythme et la manière dont va se dérouler l’étreinte, en le calmant alors qu’il se jette sur elle brutalement. Il ne la « possèdera » pas, mais ils vont au contraire partager un moment tendre commun.

Anja Breien analyse les biais d’un microcosme patriarcal qui n’est que l’effet de loupe d’un système plus global. On comprend que les chasses aux sorcières sont aussi un moyen d’enrichir les classes supérieures en s’appropriant les biens des accusées, ou de se débarrasser à moindre frais d’un voisin gênant. L’austérité de l’ensemble, tant dans l’immensité des décors montagneux et enneigés, que dans les dialogues rares, escamote toute finesse et ruse dans la manière dont l’opprobre finit par tomber sur un, ou plutôt une accusée. Eli a l’outrecuidance de franchir la ligne invisible séparant hommes et femmes après l’église, répondre à l’insulte d’un verre de vin au visage, et donc tout simplement de s’affirmer en tant qu’individu libre de ses choix. 

C’en est trop, et l’on comprendra que son temps est compté. Lil Terselius impressionne par sa prestation entremêlant détermination, sensualité et douceur, car sous ce caractère affirmé s’abrite également une amoureuse passionnée qui dans son martyr pardonnera la lâcheté de son homme soumis aux conventions (Bjørn Skagestad excellent dans un difficile rôle de pleutre). Comme souvent, le courage viendra d’une autre femme pour contester l’injustice avec Ingerborg incarné avec une conviction silencieuse par Anita Bjork. La Persécution est une œuvre puissante qui en revenant aux sources de la tyrannie, explicite les injustices d’aujourd’hui encore vivaces.

Ressortie en salle le 6 mai avec deux autres films d'Anja Breien 

samedi 2 mai 2026

The World of love - Segyeui Ju-in, Yoon Ga-eun (2026)

 Joo-in est une lycéenne espiègle et appréciée de tous. Un jour, un camarade de classe lance une pétition que tous les élèves signent, sauf elle. Son monde, en apparence paisible et insouciant, dissimule un passé douloureux auquel Joo-in est alors contrainte de faire face. Mais loin de se laisser enfermer, elle choisit d’avancer et de se réinventer.

Yoon Ga-eun était jusqu’ici un secret bien gardé du cinéma coréen dont les deux magnifiques premiers films, The World of Us (2016) et The House of Us (2019), furent de grandes découvertes restreintes à des diffusions en festival. The World of Love vient donc enfin réparer cette injustice en bénéficiant d’une vraie sortie salles en France. La réalisatrice y explore de nouveau les maux juvéniles, même si elle s’avance dans la tranche d’âge en observant une héroïne lycéenne avec Joo-in (Seo Su-bin). Celle-ci se révèle une jeune fille pétillante, rieuse et pleine d’allant qui croque à pleine dents une existence en apparence insouciante, entre sorties entre copines et premiers flirts amoureux.

Yoon Ga-eun laisse pourtant perler sous ce bonheur apparent quelques discrètes stigmates d’un malheur passé, que ce soit l’alcoolisme de la mère de Joo-in, ou la surprenante réaction de cette dernière lorsqu’une pétition lycéenne s’opposera à l’installation dans le quartier d’un ancien agresseur sexuel. On comprendra bientôt que Joo-in a connu ce type de drame, mais sa nature joyeuse semble pour ses camarades contredire la réalité de ce vécu. Yoon Ga-eun choisit un angle audacieux et rarement tenté pour évoquer le thème du traumatisme, ou plus particulièrement le statut de victime. 

Le semblant de mystère de la première partie du film sur le secret de Joo-in n’est pas là pour créer un suspense malvenu, mais plutôt pour montrer à quel point son tempérament radieux en fait un individu existant (ou du moins le tentant) pleinement en dehors de son malheur passé. Les non-dits de l’espace familial sur la question sont naturels, mais renferment une forme de culpabilité pour les parents vivants séparés – on apprendra que l’agresseur était un membre de la famille du côté du père. Au lycée, la gêne viendra à l’inverse de l’insouciance de notre héroïne, dérangeant des camarades qui auraient été plus enclins à la soutenir si elle s’était montrée accablée par ce malheur passé.

Yoon Ga-eun travaille un isolement subtil dans l’espace du lycée et plus particulièrement de la classe, par des regards extérieurs emprisonnant Joo-in dans sa posture de victime. La résurgence de ce passé va contaminer l’ensemble des liens sociaux de Joo-in, forçant parfois une catharsis assez bouleversante notamment durant l’intense séquence de la station de lavage automatique. Ce n’est cependant pas à l’héroïne de changer, elle ayant fait les efforts pour reprendre le fil de sa vie, mais aux autres surmonter une compassion qui s’avère paradoxalement stigmatisante. On devine le travail et l’immersion de la réalisatrice auprès des victimes, des associations (celle retranscrite dans le film transpirant l’authenticité) afin d’aborder un tel sujet depuis ce point de vue singulier. Le sujet lourd déleste sans doute le récit d’une part de la finesse de ses précédents films, mais la justesse du propos et la qualité de l’interprétation font mouche – Seo Su-bin, actrice non-professionnelle, est une sidérante révélation. C’est par les petites strates discrètes, davantage que dans le discours, que l’émotion fonctionne à plein.

Ainsi, l’évolution de la haine, de la suspicion puis l’admiration d’un « corbeau » harcelant Joo-in de ses messages, élève le personnage en figure d’exemple. Un fil rouge faussement anodin incluant le facétieux personnage du petit frère explicite également la manière dont ces maux contaminent l’ensemble de la cellule familiale, mais là aussi transcendé par la joie de vivre et la bienveillance. Le film fut un « sleeper hit » inattendu en Corée du Sud, son message ayant réussi à toucher la jeunesse locale et en faire le premier succès commercial de Yoon Ga-eun. Assurément, nous n’aurons pas à attendre 6 ans pour savourer sa prochaine production.

En salle le 6 mai 

mercredi 29 avril 2026

La Jeune fille dragon - Yang guo yu xiao long nu, Huan Shan (1983)

Un jeune mendiant se révèle être le fils d'un maître des arts martiaux mort dans de mystérieuses circonstances. Reconnu par son oncle, celui-ci décide de l'élever comme son propre fils. Mais le comportement des gens qu'il côtoie est étrange et il ne tardera pas à découvrir le terrible secret qui entoure le décès de son père...

La Jeune fille dragon est une production coincée entre deux âges pour le studio Shaw Brothers. Le film s’inscrit dans le wu xia pian, genre phare de la firme, et oscille entre la poursuite d’une certaine formule et une volonté de renouvellement. Il s’agit de l’adaptation du cinquième volet de la série de romans La légende du héros chasseur d’aigles de Louis Cha. Les trois premiers livres avaient été adaptés sous forme de trilogie par la Shaw Brothers sous le titre The Brave Archer en 1977, 1978 et 1981, avec Alexander Fu Sheng en tête d’affiche. La Jeune fille dragon, ainsi que The Brave Archer and His Mate (1981) adapte donc les romans suivants tout en se détachant de l’unité de la trilogie initiale. C’est d’autant plus vrai au niveau du casting puisque Leslie Cheung reprend le rôle de Yang Guo tenu par Alexander Fu Sheng dans les autres films.

Cela s’inscrit d’une volonté de renouvellement pour la Shaw Brothers en engageant une distribution plus jeune composée de star en devenir. Leslie Cheung après un premier essai infructueux dans le récit en costume avec Erotic Dreams of the Red Chamber (1971) y revient dans une production plus prestigieuse, alors que sa notoriété naissante au cinéma s’est faite dans des films contemporains destinés à la jeunesse comme Encore (1980), Jeunes rêveurs (1982) ou encore Nomad (1982). Un des problèmes du film vient en partie de l’écriture, ce cinquième film en cinq ans au sein du même univers semblant entretenir une certaine connaissance et connivence des spectateurs. La narration est assez chaotique par l’entrée et sortie arbitraire de plusieurs personnages secondaires que l’on suppose avoir une importance plus grande dans les films précédents. C’était sans doute limpide pour les spectateurs hongkongais, mais plus nébuleux pour les occidentaux. Le film semble donc volontairement travailler un décalage qui crée malheureusement un sentiment de confusion pour le néophyte.

Le film se distingue néanmoins en mettant en avant un élément différent, à savoir la romance entre le disciple Yang Guo et sa sifu et amoureuse Dragon Girl (Mary Jean Reimer Lau). Toute la partie les montrant seuls, isolés et apprenant à se connaître au fil des entraînements de Yang Guo constituent des moments pleins de charme dans leur candeur naïve. Les enjeux géopolitiques autour du souverain mongol sont en retrait et superficiellement introduits, comme pour justifier le retour des joutes martiales dans le récit. Ce point est d’ailleurs un des atouts du film. On sent que le vent de modernité de la nouvelle vague hongkongaise est passé par là à travers la folie douce de certaines chorégraphies de Liu Chih-hao et Chiang Tao-hai. 

On retrouve le montage très cut rappelant The Sword de Patrick Tam, avec passes d’armes câblées presques subliminales entre l’exécution et le résultat, ainsi que le plaisir de voir l’action se dérouler en décors naturels. Cela ne tient cependant que sur quelques moments du récit, le reste retrouvant le cadre studio, même si l’artificialité des environnements correspond au propos comme durant les séquences hors du temps et de la civilisation entre Yang Gao et Dragon Girl. Les vieilles gloires Cheng Kuan-tai et Lo Lieh participent à cet équilibre ténu entre convention et velléités modernistes, tandis que l’abattage de Leslie Cheung fait mouche. La vulnérabilité dégagée à la fois dans la quête du père et la romance fonctionne très bien malgré la narration confuse, et l’acteur esquisse par touches son personnage de Histoires de fantômes chinois (1987). Très inégal donc, mais pas déplaisant. 


 Sorti en bluray chez Carlotta