Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 25 août 2026

La Seconde Mort d'Harold Pelham - The Man Who Haunted Himself, Basil Dearden (1970)

Pelham, un cadre supérieur, est opéré après un accident de la route. Remis sur pied, il apprend peu à peu qu'un sosie se fait passer pour lui, mais avec un comportement bien moins moral que le sien. Qui est cet homme ? Parviendra-t-il à prendre la place de Pelham dans son travail et sa vie conjugale ?

La Seconde Mort d’Harold Pelham est le dernier film de Basil Dearden, qui mourra tragiquement quelques mois après sa sortie dans un accident de la route – ce qui est d’une cruelle ironie au vu du point de départ du film. Il s’agit de la seconde adaptation de la nouvelle (publiée en 1940 et étendue en roman en 1957) The Strange Case of Mr Pelham d'Anthony Armstrong après celle réalisée par Hitchcock en 1955 dans le cadre de sa série Alfred Hitchcock présente. Le film marque pour Dearden un retour à un projet plus personnel après un passage par la grosse production qui l’aura vu signer les divertissants Khartoum (1966) et Assassinats en tous genre (1969). Roger Moore considérait sa prestation dans La Seconde Mort d’Harold Pelham comme la plus aboutie de sa carrière et cherchait à se moment là à sortir de l’image lisse de la série Le Saint qui avait fait sa gloire entre 1962 et 1969. Le récit est donc passionnant par ce thème de la dualité en questionnant la persona filmique de Moore, mais en s’inscrivant aussi pleinement dans la lignée d’œuvres précédentes de Dearden.

Loin de ses personnages de séducteurs passés et à venir, Moore campe ici un Harold Pelham austère et guindé. Le modèle de sa voiture, son allure vieillotte de gentleman en chapeau melon et parapluie, en font une figure masculine en décalage avec le monde qui l’entoure. Cela se joue aussi dans la sphère privée quand on comprendra qu’il n’est plus guère porté sur le sexe, au grand désarroi de sa femme Eve (Hildegarde Neil). Remis de son terrible accident, il comprend pourtant qu’un double inversé, m’as-tu-vu et jouisseur, arpente la ville et renverse la perception que l’on a de lui. Dearden sème l’ambiguïté presque jusqu’à la fin quant à l’explication, privilégiant l’étude de caractère au simple twist. Il avait cependant livré une partie de la clé lorsque, reprenant vie après un arrêt cardiaque sur la table d’opération, Pelham avait vu son pouls s’afficher en double sur les écrans, comme s’il n’était pas revenu seul. Dès lors cet autre « lui » relève-il de la schizophrénie où serait-il victime d’un doppelgänger ?

Basil Dearden avait à plusieurs reprises exploré ce thème du personnage double. Les deux approches les plus marquantes avant Dirk Bogarde, acteur plus trouble et ambigu que Roger Moore, en tête d’affiche. The Mind Benders (1963) faisait ainsi, après une expérience scientifique, surgir le pan sombre de la personnalité d’un époux aimant et doux. Victim (1961) quant à lui montrait un père de famille sous la menace d’un chantage visant à révéler un pan caché de sa vie, son homosexualité. Chacun de ces films, sous les tourments du héros, laissait supposer que le drame avait d’une certaine manière libéré plutôt qu’infléchis une part secrète des personnages. Il en va de même dans La Seconde Mort d’Harold Pelham tant le double néfaste semble répondre en tout point aux manques de Pelham. 

Il profite des plaisirs que lui confèrent son statut social (troquant sa vieille Bentley pour une rutilante Lamborghini), voit ses vilénies professionnelles tourner dans son sens, et se montre enfin capable de satisfaire sa femme tout en ayant une jeune et jolie maîtresse (Olga Georges-Picot). Dearden moque ainsi une sorte d’idéal de mâle alpha alors très en vogue à ce moment, avec notamment un dialogue citant James Bond qui en est le plus éclatant représentant. Il y a une d’ailleurs une ironie mordante dans l’interprétation de Roger Moore et que n’aurait sans doute pas pu rendre Dirk Bogard, non par talent mais par passif filmique. Le spectateur verra forcément des relents de Simon Templar, du futur Brett Sinclair de la série Amicalement Votre (dont Basil Dearden réalisera quelques épisodes dont le pilote) et bien sûr de la manière dont il s’appropriera le personnage de James Bond en en faisant un dandy jouisseur et distancié.

Le dédoublement, qu’il soit mental ou surnaturel, expose ainsi les penchants les plus extrêmes et négatifs entre l’aristocrate puritain et le séducteur ambitieux, comme deux miroirs complémentaires du capitalisme. Dearden fait progressivement glisser le récit dans la paranoïa et la folie, jusqu’à nous perdre dans notre perception des niveaux de réalité durant la dernière partie durant laquelle nous suivons les deux Pelham en montage alterné. La conclusion en livrant ses explications perd un peu de sa subtilité dans les effets psyché que se sent obligé d’inclure Dearden pour faire moderne, plutôt réussis formellement d’ailleurs mais qui surlignent inutilement le propos. Ces très légers reproches mis à part, on ne boudera pas son plaisir devant ce formidable thriller qui achève bien trop tôt la belle filmographie de Basil Dearden.

Sorti en bluray français chez Studiocanal

samedi 22 août 2026

L'Inconnue - Arthur Harari (2026)

 À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue.

Jamais là où on l’attend, après le polar Diamant Noir et la fresque Onoda, Arthur Harari s’essaie désormais au drame fantastique avec L’Inconnue. Il adapte ici la bande-dessinée Le cas David Zimmerman qu’il a coécrit avec son frère Lucas Harari. Le postulat est aussi simple que fascinant : David Zimmerman (Niels Schneider) photographe dépressif, recroise en soirée une femme (Léa Seydoux) qui l’avait intrigué quelques jours plus tôt.

Après avoir couché avec elle, il se réveille dans le corps de cette dernière. A la recherche de son vrai corps, il va croiser d’autres « victimes » dépossédées de leur être. Ce point de départ pourrait aller vers un haletant thriller fantastique, mais ce n’est pas la direction prise par Harari. Il y a bien sûr la question de l’identité de genre, abordée avec finesse en posant toutes les situations tant sociales que réellement physique, qu’entraînent ce changement de corps.

Mais c’est avant tout le pas de côté vers un entourage désormais inaccessible qui emmènent le récit sur des rives existentielles et introspectives poignantes. Autocentré et taiseux, David devenu Eva comprend ce que son attitude a imposé à sa famille sans espoir de le réparer, tandis qu’une adolescente quant à elle piégée dans l’ancien corps de David récupère la solitude de ce dernier comme une malédiction. Léa Seydoux comme souvent est fabuleuse, exprimant tour à tour la froideur de l’identité masculine initiale avant de laisser émerger une émotivité croissante quand tout retour en arrière semble perdu, quand on n'observe plus les siens qu’à distance.

Niels Schneider fonctionne quant à lui sur une interprétation plus physique, le langage affecté et la gestuelle maniérée déteignant sur l’allure d’un adulte que l’on a vu si peu expressif au départ. Harari évite les effets dramatiques pour privilégier l’errance, l’attente et le doute jusqu’à une conclusion ouverte et autorisant une condition inédite pour son héros/héroïne.

En salle le 26 août 

jeudi 20 août 2026

Les Associés - Chung hang sei hoi, John Woo (1991)

 Joe, Jim et Cherie, trois as de la cambriole élevés ensemble a Hong Kong par un père adoptif cruel, sont victimes lors d'un séjour en France d'un coup monte ou Joe perit. Inconsolables, Jim et Cherie retournent à Hong-Kong ou ils deviennent amants. Il se heurtent alors une nouvelle fois à leur père adoptif, plus méchant que jamais.

Les Associés est un projet assumé comme ouvertement commercial par John Woo après la débâcle commerciale d’Une Balle dans la tête (1990), une de ses œuvres les plus personnelles. Les Associés est l’occasion pour Woo d’exprimer son penchant pour le cinéma occidental, déjà plus que latent dans ses opus précédents. Le triangle amoureux teinté de drame et de comédie lorgne vers Jules et Jim de François Truffaut (1962), ainsi que Butch Cassidy et le Kid de George Roy Hill (1969) dont on aperçoit l’affiche lors de la scène finale. Woo chercher aussi à renouer avec l’élégance et le charme du caper movie, et plus particulièrement La Main au collet d’Alfred Hitchcock (1955).

L’ambition est assumée et fort réussie durant la première partie qui se déroule en France. L’effet carte postale est garanti avec durant les premières minutes tous les plus fameux monuments parisiens défilant à l’image, et plus tard lorsque l’intrigue se passera en Côte-d’Azur les environnements prestigieux comme la Croisette garantissent le dépaysement pour le public hongkongais avide de glamour français. Le trio formé par Chow Yun-fat, Leslie Cheung et Cherie Cheung est parfaitement caractérisé, tant dans ses compétences illégales que dans leur tempérament dictant la dynamique de leurs rapports. 

Woo alterne morceaux de bravoure et scènes de comédies enlevées où l’on savoure l’élégance amusée de Chow Yun-fat, la vulnérabilité de Cherie Cheung et la fougue de Leslie Cheung. Le plaisir prend le pas sur la vraisemblance d’extravagantes scènes de casse, jusqu’au larcin de trop durant lequel un tableau maudit va sceller le destin des personnages.

Une ellipse de deux nous ramène à Hong Kong et soudain le parfum d’inédit initial paraît nettement moins évident. Les Associés possède en fait une structure narrative strictement identique à Le Syndicat du crime (1986). Nous avons un Chow Yun-fat montré au sommet de son charisme cabot, avant la déchéance d’une seconde partie où il se trouve handicapé en fauteuil roulant. De même il y a un mentor/acolyte traître ayant fait fortune sur la déconvenue des héros eux-mêmes empêtrés dans leurs liens respectifs après les années de séparation. La différence tient au ton constamment léger en opposition du drame cathartique de Le Syndicat du crime. Tout est en mode mineur et, pour le meilleur et pour le pire, effectivement dans cette veine commerciale volontaire.

Sans verser dans la démesure de ses plus grandes réussites, les scènes d’actions sont efficaces et inventives. Les poursuites en voitures de la partie française sont chorégraphiées par Rémy Julienne et ont de fortes réminiscences des succès de Jean-Paul Belmondo des années 70/80, ainsi que des James Bond de Roger Moore. L’affrontement en huis-clos dans une galerie d’art préfigure en mineur et potache le final dantesque de A toute épreuve (1992) par la virtuosité filmique de Woo et la pyrotechnie déployée. 

Si Woo n’a cette fois pas la main trop lourde sur la romance et capture très bien l’amitié masculine, il s’égare grandement sur la fin dans l’humour cantonais bien gras faisant perdre toute sa prestance à un Chow Yun-fat bien trop cabot. On ne boudera pas le divertissement et l’on ne passe pas un moment désagréable, mais Les Associés est clairement l’opus le plus oubliable de la grande période de John Woo – qui recyclera d’ailleurs l’intrigue et les personnages aux Etats-Unis pour le téléfilm et la série Les Repentis en 1996.

Disponible en bluray chez Metropolitan 

mardi 18 août 2026

Main Theme - Mein têma, Yoshimitsu Morita (1984)

 Renvoyée de son école maternelle, Shibuki part à Osaka retrouver Wataru, le père du fils qui était son élève, et avec lequel elle s’est liée d’amitié. Il la recrute pour s’occuper de son enfant et de sa femme, pendant qu’il entretient une relation adultère avec une chanteuse de jazz.

Jamais là où on l’attend, Yoshimitsu Morita signe avec Main Theme une bluette adolescente charmante mais assez mineure car située entre certaines de ses plus grandes réussites. L’année suivante il signera avec And Then, magnifique adaptation de Natsume Sōseki, merveille de mélancolie qui sera une de ses œuvres les plus saluées. Quant aux deux films qui précèdent, il s’agit de Jeu de famille (1983), peinture au vitriol du modèle traditionnel japonais, et Le Frisson de la mort (1984) merveille de nihilisme désespéré.

Le film est produit par le studio Kadokawa qui y applique sa politique transmédia habituelle. Il s’agit de l’adaptation d’un roman de Yoshio Takaoka, édité chez Kadokawa, et avec dans le rôle principal Hiroko Yakushimaru, fameuse Idol japonaise de l’époque également sous contrat dans la compagnie et dont on entendra plusieurs chansons durant le film. C’est vraiment un véhicule afin d’amener progressivement la star vers des rôles plus matures, après son rôle de lycéenne dans le célèbre Sailor Suit and Machine Gun de Shinji Somai (1981). L’histoire dessine une sorte de quatuor amoureux entre différents personnages se recroisant dans différents lieux du Japon par les jeux du hasard et de l’amour. Shibuki (Hiroko Yakushimaru) est une institutrice d’école maternelle qui va tomber amoureuse du père d’un de ses jeunes élèves, Omaezaki (Kazuo Zaitsu) un homme d’âge mûr. Ce dernier entretient une liaison adultère avec Kayoko (Kaori Momoi) une chanteuse de jazz qu’il est contraint de quitter à cause d’un déménagement. Kayoko va quant à elle attirer l’attention de Ken (Hironobu Nomura), jeune magicien en herbe qui aura fait la rencontre plus tôt de Shibuki avec laquelle il va nouer une relation d’amour vache.

Le ton est à la fois candide et mélancolique, nous offrant une traversée du Japon dans ses pans les plus urbains, provinciaux et carte postale avec l’essentiel du récit se déroulant à Okinawa. C’est d’ailleurs là que se ressent la patte du romancier Yoshio Takaoka, très attaché à la culture américaine, à la description de l’hédonisme juvénile à travers des cadres ensoleillés, des loisirs célébrant l’évasion en plein air comme la moto ou le surf. Une de ses adaptations donnera d’ailleurs un chef d’œuvre de romantisme adolescent avec le magnifique His Motorbike, Her Island de Nobuhiko Obayashi (1986). Main Theme ne s’élève pas à cette hauteur mais fait preuve d’un charme certain, capturant les charivaris sentimentaux entre club de jazz, jeux de plages et balade en voiture dans les superbes paysages d’Okinawa.

La mise en scène élégante de Morita transcende un ensemble assez convenu. Le spleen adolescent est bien là, porté par la candeur charmante d’Hiroko Yakushimaru. Morita alterne entre moments alertes ludiques (notamment toutes les démonstrations de magie de Ken) et une émotion plus suspendue reposant sur l’atmosphère – très belle photo de Yonezô Maeda. Les personnages déambulent dans les grands espaces, espèrent au sein de lieux clos du quotidien, et subissent leur déception dans des environnements constituant un entre-deux correspondant à leur situation bancale. 

La magie opère lors de deux séquences finales, d’abord quand Ken et Shibuki réconciliés sont piégés dans un embouteillage et observent les festivités du matsuri avant d’échanger leur premier baiser. Puis lors de la séquence finale où ils se rendent à l’hôtel pour « consommer » et assumer par cet acte leur passage à l’âge adulte. L’arrivée et la traversée de l’hôtel sont filmés comme un immense clip romantique porté par une chanson d’Hiroko Yakushimaru dont les paroles font échos à la situation. Les quelques éléments d’un récit potentiellement plus sombre (la relation adultère des adultes dont l'impasse préfigure Lost Paradise (1996)) sont mis de côté pour assumer un propos aussi charmant que naïf.

Sortie en salle le 19 août avec trois autres films de Yoshimitsu Morita 

lundi 17 août 2026

Fjord - Cristian Mungiu (2026)

 Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d'un de leurs enfants, le village se demande si leur éducation traditionnelle pourrait en être la cause.

Fjord de Cristian Mungiu est une impressionnante dénonciation de l’idéologie, d’où qu’elle vienne dans ses excès sous couvert de bonnes intentions. Une famille norvegio-roumaine s’installe dans un petit village de Norvège. Elle se trouve bien acceptée par la communauté même si celle-ci reste interpellée par le prosélytisme religieux des parents appartenant à une église chrétienne proche de la secte. C’est sur cette surface qu’ils vont être accusés de maltraitance, après avoir découvert des bleus sur la fille cadette, puis séparés de leurs enfants. Le rigorisme et la laïcité jusqu’au-boutiste des pays nordiques s’opposent à la piété obscurantiste du cercle familial dans une impasse renvoyant les deux dos à dos.

 Sous sa droiture, la machine institutionnelle ne saurait cacher un racisme larvé, tant elle paraît s’accélérer dès les premiers signaux très vagues. Cristian Mungiu souligne l’extrémisme du progressisme quand il se fait dogme intolérant, mais maintient l’ambiguïté autour de cette famille dans un récit pertinent et sans faille. Sebastian Stan (qui profite de la notoriété Marvel pour se forger une sacrée filmographie parallèle) et Renate Reinsve en parents prosélytes dépassés sont impressionnants, aussi touchants dans l’injustice qu’ils subissent que glaçants dans la culture qu’ils prônent.

En salle 

vendredi 14 août 2026

Troubles - Shattered, Wolfgang Petersen (1991)

 À la suite d'un grave accident de voiture, Dan Merrick se réveille amnésique. Malgré le soutien de sa femme Judith, il fait face à de grandes difficultés pour recoller sa mémoire fragmentée. Quand petit à petit des flashbacks énigmatiques l'assaillent, Dan semble décontenancé par ces souvenirs troubles. Entre doutes et intuition, il comprend que certaines vérités cachées recèlent de sombres secrets et il va mener l'enquête sur une personnalité de plus en plus mystérieuse. La sienne...

Troubles est une ouvre se situant au carrefour des mutations du polar et du thriller au moment de sa sortie. La dimension psychanalytique et onirique tente de remettre au goût du jour dans le fond et la forme certains éléments du film noir des années 40, autant porté sur l’expressionisme que les visions façon La Maison du Docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock (1945). Son érotisme larvé est dans la continuité des évolutions amenées par des œuvres comme La Fièvre au corps de Lawrence Kasdan (1981), mais n’ose pas encore la provocation explicite du Basic Instinct de Paul Verhoeven (1992) qui fera la bascule vers le sous-genre du thriller érotique.

Toutes ces tendances se bousculent dans un suspense plutôt bien mené où Wolgang Petersen semble clairement se faire plaisir. Tout est prétexte au traitement le plus extravagant et baroque possible, notamment toutes les réminiscences des souvenirs fragmentés et de l’accident terrible vécu par le héros Dan Merrick (Tom Berenger). D’ailleurs ce n’est pas tant dans cette outrance plaisante que le film pèche, mais dans la récurrence de certains éléments (les miroirs et reflets, quelques dialogues trop surlignés) qui peuvent faire deviner le twist plutôt habile aux plus attentifs. 

Petersen revisite sans tomber dans le rétro l’esthétique du film noir tortueux avec l’usage superbe du fondu enchaîné, nous plonge dans la psyché déphasée de son héros en rendant totalement irréel son environnement. Les décors sont si stylisés qu’ils en deviennent volontairement factices, tant dans le faste (ce bureau en baie vitrée à la vue incroyable) que dans le glauque (l’épave de bateau cauchemardesque) et cela participe à l’empathie pour Dan qui ne se sent pas à sa place, et qui ressent l’artificialité de toutes ses interactions hormis avec le truculent détective incarné par Bob Hoskins.

Troubles brille dont pour créer et installer le mystère, mais patine un peu quand vient l’heure des résolutions. Si l’on apprécie la durée resserrée de 93 minutes (surtout au vu des standards actuels qui étirent souvent pour pas grand-chose), la dernière partie précipite vraiment trop les rebondissements et révélations. La poursuite en voiture semble vraiment là pour amener artificiellement une accélération à l’intrigue, et les péripéties sont trop nombreuses et rapprochées au point de faire perdre la relative finesse de certains protagonistes comme l’épouse incarnée par Greta Scacchi. Malgré ces scories, un thriller plutôt efficace et prenant dans la lignée d’un Dead Again de Kenneth Branagh sorti la même année.

Sorti en blueray français chez l'Atelier d'images 

mercredi 12 août 2026

La Crise est finie - Robert Siodmak (1934)

 En pleine crise économique des années 1930, une troupe de music-hall en tournée en province se retrouve brutalement abandonnée sans argent ni contrat, après les caprices de sa vedette et la défection du producteur. Sans engagement, ils décident de se rendre à Paris et d'y monter une revue...

Après avoir lancé sa carrière de réalisateur dans son Allemagne natale où il signera 8 films (dont le célèbre Les Hommes le dimanche (1930) coréalisé avec Edgar G. Ulmer et scénarisé par Billy Wilder deux ténors de la présence germanique hollywoodienne), Robert Siodmak choisit l’exil après l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Avant le grand saut de l’aventure hollywoodienne au début des années 40, il va tout d’abord travailler en France où il va réaliser 10 films en 6 ans.

La Crise est finie est le second de ce cycle et va aborder un genre vers lequel il ne reviendra plus, la comédie musicale. L’arrivée du parlant avait néanmoins contribué à introduire par opportunisme des scènes chantées dans certaines de ses œuvres allemandes comme L'Homme qui cherche son assassin (1931) et Tumultes (1932). Après avoir filmé les derniers feux de l’Allemagne prospère et hédoniste de la république de Weimar dans Les Hommes le dimanche, Siodmak observe la France de la crise économique par le prisme d’une troupe de music-hall. Le modèle est très clairement les productions et réalisation hollywoodiennes de Busby Berkeley qui alliaient rudesse du contexte social et euphorie des séquences musicales dans des chefs d’œuvre comme 42e rue (1933), Prologue (1933) ou encore Chercheuses d’or de 1933 (1933). La construction narrative et la dynamique des personnages rappellent en tout point les films de Berkeley, que ce soit la première tout en comédie de situation et quiproquos, ou le couple juvénile vachard souvent formé de Dick Powell et Ruby Keeler, ici remplacé par Albert Préjean et Danielle Darrieux. Nous ne sommes cependant pas dans un simple décalque et Siodmak parvient à conférer une identité profondément française au projet.

La solidarité unissant la troupe et l’antagonisme très concret représenté par les nantis (que ce soit le patron de la troupe ou l’affreux commerçant Monsieur Bernouillin (Marcel Carpentier)) anticipe grandement l’esprit du cinéma du Front Populaire. La prise en main des artistes montant contre vents et marées leur spectacle annonce bien sûr les prolos de Le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir (1936) et La Belle équipe de Julien Duvivier (1936). Siodmak distille simple ici un soupçon de fantaisie supplémentaire jouant sur la nature fantasque des artistes, et fait montre d’un timing comique et d’une fluidité idéale dans son découpage et sa mise en scène. On rit beaucoup et l’on ne s’ennuie jamais dans ce récit alerte et inventif (l’idée pour faire arriver un public massif lors de la première) jusqu’à l’apothéose attendue du spectacle scénique. Alors bien sûr la séquence n’a pas le gigantisme et le grain de folie de Busby Berkeley mais Siodmak s’amuse follement dans le jeu de transition des décors, l’usage des maquettes et trompe-l’œil et propose quelques moments de danse enlevés. 

Conscient du pastiche de Berkeley offert, Siodmak détourne même explicitement certaines de ses techniques comme lorsqu’il montre ouvertement l’astuce pour démultiplier les visages des danseuses mais sans l’effet de foule qui distrayait le spectateur du trucage. Le titre et thème du spectacle, « La crise est finie » s’amuse avec brio de la course à la richesse, de la cupidité, et célèbre dans le dénuement l’expression de sentiments plus sincères, en l’occurrence amoureux. C’est ce que nous ont prouvé les protagonistes par leur solidarité et joie de vivre. On retrouvera ici et là d’autres moments musicaux dans les œuvres françaises de Siodmak, mais vu le talent déployé dans La Crise est finie, il y a un vrai rendez-manqué durant sa période hollywoodienne où l’on aurait aimé le voir aux commandes d’une fastueuse comédie musicale produite par la MGM. 

Sorti en dvd français chez Gaumont

lundi 10 août 2026

Sanjuro - Tsubaki Sanjûrô, Akira Kurosawa (1962)

 Le samouraï rônin Sanjuro Tsubaki prend sous son aile une bande de jeunes guerriers inexpérimentés et les aide à déjouer un complot contre le chambellan. Jouant de ruse avec les conspirateurs, Sanjuro se révélera un tacticien hors pair, avant de se confronter avec le redoutable Muroto, bras droit du chef des comploteurs.

Yojimbo (1961) est à sa sortie un immense succès au box-office japonais, motivant rapidement le studio Toho à mettre en chantier une suite. Akira Kurosawa envisage initialement de seulement la produire, avant de finalement s’atteler à la réalisation. Il est cependant bien conscient qu’il sera difficile de reproduire l’effet de surprise et l’onde de choc de Yojimbo, dont les innovations ont largement influencé le cinéma occidental et participées à la création d’un genre entier avec le western spaghetti – et les conséquences juridiques que l’on sait à cause des « emprunts » de Sergio Leone sur Pour une poignée de dollars (1964). La réussite de Yojimbo tenait à son approche iconoclaste. Le socle du récit partait d’une base occidentale (les romans noirs La Moisson rouge et La Clé de verre de Dashiell Hammett) transposée dans le contexte médiéval japonais, le héros débraillé et cynique interprété par Toshiro Mifune était bien éloigné des canons révisionnistes du samouraï noble, et l’ensemble proposait une critique aux échos contemporain via ses antagonistes, hommes d’affaires plutôt que tyrans.

Kurosawa conserve le fond critique du premier volet mais oriente cette suite vers quelque chose de plus traditionnel. Le scénario reprend l’intrigue de Jours tranquilles, un roman de Shugoro Yamamoto que Kurosawa envisageait d’adapter. On y trouvait déjà un groupe de 9 jeunes samouraïs rebelles en lutte avec un fonctionnaire corrompu. Ils étaient aidés dans leur quête par deux ronins un peu empotés, qui sont désormais remplacés dans le film par le charismatique Sanjuro (Toshiro Mifune). La scène d’ouverture durant laquelle Sanjuro surgit de l’obscurité, interrompt la discussion et fait office de deux ex machina pour résoudre l’impasse dans laquelle se trouve les jeunes gens donne d’ailleurs cette impression d’avoir cet élément perturbateur venir s’incruster dans un jidai-geki plus traditionnel. 

Véritable marionnettiste et metteur en scène des évènements de Yojimbo, Sanjuro fait ici explicitement office de mentor sur lequel les samouraïs inexpérimentés vont pouvoir s’appuyer. Kurosawa reprend d’ailleurs là une dynamique mentor/élève surtout exploitée dans ses œuvres au cadre contemporain comme Chien enragé (1949) ou L’Ange ivre (1958) même si Les Sept samouraïs (1954) faisait exception. Toshiro Mifune passe simplement du jeune chien fou au vieux sage, préfigurant d’ailleurs ses futurs emplois pour Kurosawa dans Barberousse (1965) et Sugata Sanshiro (1965), ce dernier uniquement produit par Kurosawa. C’est d’ailleurs le jeune Kayama qui incarne dans les trois films le « disciple » de Mifune dans une vraie continuité thématique.

Le récit est donc bien plus prévisible et mécanique, alternant une prise d’initiative malheureuse des jeunes trop impétueux et impulsifs avec une mise au point par la ruse et/ou par le sabre de Sanjuro. Le personnage est néanmoins adouci dans ce second volet. L’empathie de Sanjuro envers les opprimés ne se dessinait que progressivement dans Yojimbo alors qu’elle est plus explicite ici. Le personnage est même remis en question dans sa brutalité par la douceur de la femme du chambellan. Lors de leur première rencontre, Sanjuro si prompt à manifester sa défiance face à ceux le méprisant sur sa seule apparence est désarçonné par le regard profondément doux et bienveillant que la femme pose sur lui. Elle ne voit pas un gueux ou un guerrier, mais un homme qui l’a sauvée, sans pour autant valider la violence dont il a fait preuve pour cela. L’attitude de notre héros s’en trouve modifiée, il décime certes son lot d’ennemi tout au long du film mais répugne désormais à tuer. Malgré le cadre typiquement japonais, on sent l’influence du western classique américain façon Shane sur Kurosawa.

Tatsuya Nakadai incarne de nouveau l’antagoniste après l’avoir fait dans Yojimbo, mais de façon très différente pour répondre au changement d’axe de cette suite. Il est cette fois un valeureux guerrier entretenant un authentique respect pour Sanjuro, mais ayant juste le malheur de ne pas avoir choisit le bon camp. Le tueur fiévreux, infréquentable et adepte de l’arme à feu de Yojimbo laisse place à un être plus noble, conférant une dimension plus tragique au fulgurant duel final, morceau de bravoure qui laissera des traces profondes dans le chambarra. Formellement l’urgence de la production (le film sort huit mois après la sortie de Yojimbo) se ressent avec cette fois un filmage majoritairement en studio et des morceaux de bravoures moins fous et inventifs. Rien ici n’égale l’arrivée de Sanjuro dans la fumée et les flammes du film précédent, mais les péripéties nombreuses et les joutes dynamiques n’en font pas moins un divertissement très solide.

Ressortie en salle le 12 aout