Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
À la suite d'un grave accident de voiture, Dan Merrick se
réveille amnésique. Malgré le soutien de sa femme Judith, il fait face à de
grandes difficultés pour recoller sa mémoire fragmentée. Quand petit à petit
des flashbacks énigmatiques l'assaillent, Dan semble décontenancé par ces
souvenirs troubles. Entre doutes et intuition, il comprend que certaines
vérités cachées recèlent de sombres secrets et il va mener l'enquête sur une
personnalité de plus en plus mystérieuse. La sienne...
Troubles est une ouvre se situant au carrefour des
mutations du polar et du thriller au moment de sa sortie. La dimension psychanalytique
et onirique tente de remettre au goût du jour dans le fond et la forme certains
éléments du film noir des années 40, autant porté sur l’expressionisme que les
visions façon La Maison du Docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock (1945).
Son érotisme larvé est dans la continuité des évolutions amenées par des œuvres
comme La Fièvre au corps de Lawrence Kasdan (1981), mais n’ose pas
encore la provocation explicite du Basic Instinctde Paul Verhoeven
(1992) qui fera la bascule vers le sous-genre du thriller érotique.
Toutes ces tendances se bousculent dans un suspense plutôt
bien mené où Wolgang Petersen semble clairement se faire plaisir. Tout est
prétexte au traitement le plus extravagant et baroque possible, notamment
toutes les réminiscences des souvenirs fragmentés et de l’accident terrible
vécu par le héros Dan Merrick (Tom Berenger). D’ailleurs ce n’est pas tant dans
cette outrance plaisante que le film pèche, mais dans la récurrence de certains
éléments (les miroirs et reflets, quelques dialogues trop surlignés) qui
peuvent faire deviner le twist plutôt habile aux plus attentifs.
Petersen
revisite sans tomber dans le rétro l’esthétique du film noir tortueux avec l’usage
superbe du fondu enchaîné, nous plonge dans la psyché déphasée de son héros en
rendant totalement irréel son environnement. Les décors sont si stylisés qu’ils
en deviennent volontairement factices, tant dans le faste (ce bureau en baie
vitrée à la vue incroyable) que dans le glauque (l’épave de bateau
cauchemardesque) et cela participe à l’empathie pour Dan qui ne se sent pas à
sa place, et qui ressent l’artificialité de toutes ses interactions hormis avec
le truculent détective incarné par Bob Hoskins.
Troubles brille dont pour créer et installer le
mystère, mais patine un peu quand vient l’heure des résolutions. Si l’on
apprécie la durée resserrée de 93 minutes (surtout au vu des standards actuels
qui étirent souvent pour pas grand-chose), la dernière partie précipite
vraiment trop les rebondissements et révélations. La poursuite en voiture
semble vraiment là pour amener artificiellement une accélération à l’intrigue,
et les péripéties sont trop nombreuses et rapprochées au point de faire perdre
la relative finesse de certains protagonistes comme l’épouse incarnée par Greta
Scacchi. Malgré ces scories, un thriller plutôt efficace et prenant dans la
lignée d’un Dead Again de Kenneth Branagh sorti la même année.
En pleine crise économique des années 1930, une troupe de
music-hall en tournée en province se retrouve brutalement abandonnée sans
argent ni contrat, après les caprices de sa vedette et la défection du
producteur. Sans engagement, ils décident de se rendre à Paris et d'y monter
une revue...
Après avoir lancé sa carrière de réalisateur dans son Allemagne
natale où il signera 8 films (dont le célèbre Les Hommes le dimanche
(1930) coréalisé avec Edgar G. Ulmer et scénarisé par Billy Wilder deux ténors
de la présence germanique hollywoodienne), Robert Siodmak choisit l’exil après
l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Avant le grand saut de l’aventure hollywoodienne
au début des années 40, il va tout d’abord travailler en France où il va
réaliser 10 films en 6 ans.
La Crise est finie est le second de ce cycle et va
aborder un genre vers lequel il ne reviendra plus, la comédie musicale. L’arrivée
du parlant avait néanmoins contribué à introduire par opportunisme des scènes chantées
dans certaines de ses œuvres allemandes comme L'Homme qui cherche son
assassin (1931) et Tumultes (1932). Après avoir filmé les derniers
feux de l’Allemagne prospère et hédoniste de la république de Weimar dans Les
Hommes le dimanche, Siodmak observe la France de la crise économique par le
prisme d’une troupe de music-hall. Le modèle est très clairement les
productions et réalisation hollywoodiennes de Busby Berkeley qui alliaient
rudesse du contexte social et euphorie des séquences musicales dans des chefs d’œuvre
comme42e rue (1933), Prologue (1933) ou encore Chercheuses d’or de 1933 (1933). La construction narrative et la dynamique des
personnages rappellent en tout point les films de Berkeley, que ce soit la
première tout en comédie de situation et quiproquos, ou le couple juvénile
vachard souvent formé de Dick Powell et Ruby Keeler, ici remplacé par Albert
Préjean et Danielle Darrieux. Nous ne sommes cependant pas dans un simple
décalque et Siodmak parvient à conférer une identité profondément française au
projet.
La solidarité unissant la troupe et l’antagonisme très
concret représenté par les nantis (que ce soit le patron de la troupe ou l’affreux
commerçant Monsieur Bernouillin (Marcel Carpentier)) anticipe grandement l’esprit
du cinéma du Front Populaire. La prise en main des artistes montant contre
vents et marées leur spectacle annonce bien sûr les prolos de Le Crime de
Monsieur Lange de Jean Renoir (1936) et La Belle équipe de Julien
Duvivier (1936). Siodmak distille simple ici un soupçon de fantaisie
supplémentaire jouant sur la nature fantasque des artistes, et fait montre d’un
timing comique et d’une fluidité idéale dans son découpage et sa mise en scène.
On rit beaucoup et l’on ne s’ennuie jamais dans ce récit alerte et inventif (l’idée
pour faire arriver un public massif lors de la première) jusqu’à l’apothéose
attendue du spectacle scénique. Alors bien sûr la séquence n’a pas le
gigantisme et le grain de folie de Busby Berkeley mais Siodmak s’amuse
follement dans le jeu de transition des décors, l’usage des maquettes et trompe-l’œil
et propose quelques moments de danse enlevés.
Conscient du pastiche de Berkeley
offert, Siodmak détourne même explicitement certaines de ses techniques comme
lorsqu’il montre ouvertement l’astuce pour démultiplier les visages des
danseuses mais sans l’effet de foule qui distrayait le spectateur du trucage.
Le titre et thème du spectacle, « La crise est finie » s’amuse avec
brio de la course à la richesse, de la cupidité, et célèbre dans le dénuement l’expression
de sentiments plus sincères, en l’occurrence amoureux. C’est ce que nous ont
prouvé les protagonistes par leur solidarité et joie de vivre. On retrouvera
ici et là d’autres moments musicaux dans les œuvres françaises de Siodmak, mais
vu le talent déployé dans La Crise est finie, il y a un vrai
rendez-manqué durant sa période hollywoodienne où l’on aurait aimé le voir aux
commandes d’une fastueuse comédie musicale produite par la MGM.
Le samouraï rônin Sanjuro Tsubaki prend sous son aile une
bande de jeunes guerriers inexpérimentés et les aide à déjouer un complot
contre le chambellan. Jouant de ruse avec les conspirateurs, Sanjuro se
révélera un tacticien hors pair, avant de se confronter avec le redoutable
Muroto, bras droit du chef des comploteurs.
Yojimbo(1961) est à sa sortie un immense succès au
box-office japonais, motivant rapidement le studio Toho à mettre en chantier
une suite. Akira Kurosawa envisage initialement de seulement la produire, avant
de finalement s’atteler à la réalisation. Il est cependant bien conscient qu’il
sera difficile de reproduire l’effet de surprise et l’onde de choc de Yojimbo,
dont les innovations ont largement influencé le cinéma occidental et participées
à la création d’un genre entier avec le western spaghetti – et les conséquences
juridiques que l’on sait à cause des « emprunts » de Sergio Leone sur
Pour une poignée de dollars (1964). La réussite de Yojimbo tenait à son
approche iconoclaste. Le socle du récit partait d’une base occidentale (les
romans noirs La Moisson rouge et La Clé de verre de Dashiell Hammett)
transposée dans le contexte médiéval japonais, le héros débraillé et cynique
interprété par Toshiro Mifune était bien éloigné des canons révisionnistes du
samouraï noble, et l’ensemble proposait une critique aux échos contemporain via
ses antagonistes, hommes d’affaires plutôt que tyrans.
Kurosawa conserve le fond critique du premier volet mais
oriente cette suite vers quelque chose de plus traditionnel. Le scénario
reprend l’intrigue de Jours tranquilles, un roman de Shugoro Yamamoto que
Kurosawa envisageait d’adapter. On y trouvait déjà un groupe de 9 jeunes
samouraïs rebelles en lutte avec un fonctionnaire corrompu. Ils étaient aidés
dans leur quête par deux ronins un peu empotés, qui sont désormais remplacés
dans le film par le charismatique Sanjuro (Toshiro Mifune). La scène d’ouverture
durant laquelle Sanjuro surgit de l’obscurité, interrompt la discussion et fait
office de deux ex machina pour résoudre l’impasse dans laquelle se trouve les
jeunes gens donne d’ailleurs cette impression d’avoir cet élément perturbateur
venir s’incruster dans un jidai-geki plus traditionnel.
Véritable marionnettiste
et metteur en scène des évènements de Yojimbo, Sanjuro fait ici
explicitement office de mentor sur lequel les samouraïs inexpérimentés vont
pouvoir s’appuyer. Kurosawa reprend d’ailleurs là une dynamique mentor/élève
surtout exploitée dans ses œuvres au cadre contemporain comme Chien enragé
(1949) ou L’Ange ivre (1958) même si Les Sept samouraïs (1954) faisait
exception. Toshiro Mifune passe simplement du jeune chien fou au vieux sage, préfigurant
d’ailleurs ses futurs emplois pour Kurosawa dans Barberousse (1965) et Sugata
Sanshiro (1965), ce dernier uniquement produit par Kurosawa. C’est d’ailleurs
le jeune Kayama qui incarne dans les trois films le « disciple » de
Mifune dans une vraie continuité thématique.
Le récit est donc bien plus prévisible et mécanique,
alternant une prise d’initiative malheureuse des jeunes trop impétueux et
impulsifs avec une mise au point par la ruse et/ou par le sabre de Sanjuro. Le
personnage est néanmoins adouci dans ce second volet. L’empathie de Sanjuro
envers les opprimés ne se dessinait que progressivement dans Yojimbo
alors qu’elle est plus explicite ici. Le personnage est même remis en question
dans sa brutalité par la douceur de la femme du chambellan. Lors de leur
première rencontre, Sanjuro si prompt à manifester sa défiance face à ceux le
méprisant sur sa seule apparence est désarçonné par le regard profondément doux
et bienveillant que la femme pose sur lui. Elle ne voit pas un gueux ou un
guerrier, mais un homme qui l’a sauvée, sans pour autant valider la violence
dont il a fait preuve pour cela. L’attitude de notre héros s’en trouve
modifiée, il décime certes son lot d’ennemi tout au long du film mais répugne désormais
à tuer. Malgré le cadre typiquement japonais, on sent l’influence du western
classique américain façon Shane sur Kurosawa.
Tatsuya Nakadai incarne de nouveau l’antagoniste après l’avoir
fait dans Yojimbo, mais de façon très différente pour répondre au
changement d’axe de cette suite. Il est cette fois un valeureux guerrier
entretenant un authentique respect pour Sanjuro, mais ayant juste le malheur de
ne pas avoir choisit le bon camp. Le tueur fiévreux, infréquentable et adepte
de l’arme à feu de Yojimbo laisse place à un être plus noble, conférant une
dimension plus tragique au fulgurant duel final, morceau de bravoure qui
laissera des traces profondes dans le chambarra. Formellement l’urgence de la
production (le film sort huit mois après la sortie de Yojimbo) se ressent avec
cette fois un filmage majoritairement en studio et des morceaux de bravoures
moins fous et inventifs. Rien ici n’égale l’arrivée de Sanjuro dans la fumée et
les flammes du film précédent, mais les péripéties nombreuses et les joutes
dynamiques n’en font pas moins un divertissement très solide.
Ho, truand repenti, aspire désormais à une vie paisible.
Mais son passé est sur le point de le rattraper : la police a décidé de
l'utiliser comme indic pour démanteler un réseau de faux-monnayeurs. Bien
malgré lui, Ho est entraîné dans un incroyable bain de sang à mi-chemin entre
Hong Kong et New York où il vient à croiser le frère jumeau de son ancien
associé !
Le Syndicat du crime (1986) fut une œuvre où toutes
les étoiles s’étaient alignées, tant dans sa conception en coulisse que par son
miraculeux résultat à l’écran. Bien que mû comme toute productions cinématographiques
d’envergure d’une ambition commerciale, Le Syndicat du crime constituait
avant tout un acte de foi de Tsui Hark envers son ami John Woo en lui offrant l’écrin
inespéré au sein duquel son talent allait enfin s’épanouir. Woo allait
transcender le « cadeau » en livrant un polar chargé de rage et d’émotion
qui révolutionnerait l’industrie du cinéma hongkongais. Le Syndicat du crime
2 est malheureusement animé de bien moins nobles ambitions. Le triomphe du
premier volet à Hong Kong, en Asie et les frémissements à l’international,
éveillent naturellement l’appât du gain des producteurs qui réclament une
suite. Celle-ci mettra deux ans à voir le jour (une éternité à l’échelle de la
réactivité de l’industrie hongkongaise) alors que les décalques pullulent sur
les écrans.
Les raisons de cette lenteur au démarrage viennent notamment de la
réticence de John Woo qui estime avoir tout dit et trouve que la conclusion du
film empêche tout prolongement. C’est notamment à cause de la mort du personnage
de Mark, tant la prestation de Chow Yun-fat avait volé le film pour ce qui n’était
sur le papier qu’un rôle secondaire. Woo va ainsi proposer de faire une
préquelle, en partie inspirée de sa jeunesse, permettant de retrouver les héros
des années plus tôt avec un casting rajeuni. L’idée sera rejetée par les
producteurs (mais revisitée par John Woo dans Une balle dans la tête
(1990)) qui n’ont qu’une idée en tête, faire revenir Chow Yun-fat entretemps
devenu superstar. L’idée abracadabrantesque du frère jumeau va ainsi permettre
le retour de l’acteur, ce motif mercantile se télescopant à la volonté de
raviver les valeurs d’amitiés ayant guidées Le Syndicat du crime.
Dean Shek, un des dirigeants de Cinema City (une des
compagnies ayant produit Le Syndicat du crime) et grand ami de Tsui Hark et
John Woo, traverse à l’époque une profonde dépression qui l’amène à s’exiler un
temps aux Etats-Unis. Woo et Hark décident de le ramener à Hong Kong et d’orienter
le script du Syndicat du crime 2 autour de cette question de la
dépression, de l’amitié et la renaissance à travers le personnage de Lung que
Dean Shek (à l’origine acteur) va interpréter dans le film. Les intentions nobles
et mercantiles du projet vont donc se télescoper pour donner un résultat fort discutable.
C’est paradoxalement dans ce film bancal que va réellement naître le John Woo
esthète et virtuose admiré de tous. The Killer (1989), Une balle dans
la tête et surtout A toute épreuve sont des films qui seront
entièrement façonnés autour des morceaux de bravoures dantesques filmés par
John Woo quand Le Syndicat du crime reposait sur une construction
dramatique classique. La méthode sera réellement sublimée dans les films
suivants, limpide dans leur logique interne, mais les volontés contraires du Syndicat
du crime 2 l’empêchent d’atteindre cet équilibre.
L’intrigue américaine semble greffée au forceps pour faire
apparaître Ken (Chow Yun-fat) frère jumeau du défunt Mark. Des circonvolutions
scénaristiques laborieuses vont former un prétexte à le réunir avec Kit (Leslie
Cheung) et Ho (Ti Leung), la fratrie du premier volet, et Lung (Dean Shek)
nouveau venu trahi, endeuillé et sombrant dans le désespoir. Le personnage de
Leslie Cheung est le grand sacrifié (dans tous les sens du termes) du récit,
peinant à exister dans la confusion des sous-intrigues malgré le charisme
intact de l’acteur. Lung est une figure tragique intéressante et touchante par
moments, par sa déchéance tragique et son progressif retour à la vie. Bien que
leur interaction soit piteusement amorcée par le scénario, l’émotion fonctionne
dans l’abnégation de Ken à faire renaître Lung de ses cendres. Dans sa volonté
conjointe de réminiscence et de différence de Ken et Mark dans les deux films, Le
Syndicat du crime 2 force Chow Yun-fat à une prestation plus caricaturale
où il ne garde que les motifs « cools » qui n’existaient pourtant que
dans la première partie du premier volet.
La cohérence est donc aux abonnés absents, mais John Woo
parvient à relier les fils dramatiques et à faire exister l’émotion dans l’action.
La séquence durant laquelle Ken prend les armes pour faire face à ses
agresseurs est un grand moment fonctionnant sur la maestria de Woo, mais aussi
par l’éveil progressif de Lung forcé de surmonter ses traumas pour sauver son
ami. Le sommet est cependant atteint lors du climax final, vrai prétexte à la
raison d’être du film et durant lequel John Woo donne tout. D’un côté nous suivons
la progression au forceps, à coup de ralenti, cascades et balles illimitées de
Ho et Lung assoiffé de vengeance, et de l’autre on savoure un Ken endossant les
habits de Mark décimant les assaillants avec décontraction à coups de bons
mots.
Les lignes dramatiques ne s’étant jamais vraiment rejointes durant le
film y parviennent dans ce chaos démesuré où Woo multiplie les séquences
jubilatoires. Voir Ti Lung empoigner un sabre pour achever un ennemi ravive
tout le souvenir de son glorieux passé chevaleresque chez Chang Cheh et Chu
Yuan, tandis que la noblesse du duel au revolver entre Ken et un tueur
réinstalle justement les codes du wu xia pian au cœur du film d’action moderne.
Si ce final grandiose ne rattrape pas les errances du film, il en justifie en
tout cas la vision, tant il annonce de meilleurs lendemains pour la
filmographie de John Woo.
Aventurier sans le sou, Eddie Morgan survit grâce à son
baratin et sa bonne humeur. C'est un bluffeur. Pour aider une propriétaire d'un
terrain pétrolifère, il lance, avec l'aide de quelques ami(e)s une vaste
campagne d'investissement, pour en faire profiter le peuple français. Un groupe
concurrent mené par Serge Colonna et Dominique Ardan, tente de lui racheter le
terrain, car selon un expert, il n'y aurait pas de pétrole à exploiter.
Au début des années 50, l’américain Eddie Constantine
devient une grande vedette du cinéma français en interprétant dans plusieurs
films le personnage de Lemmy Caution. Adapté des romans série noire écrits par Peter
Cheyney, Lemmy Caution est une figure de séducteur et redresseur de tort auquel
Eddie Constantine prête sa distance et son caractère fantasque dans des séries
B inventives comme La Môme vert-de-gris (1953), Cet homme est
dangereux (1953), Ça va barder (1953), Les Femmes s’en balancent
(1954), Je suis un sentimental (1955), Lemmy pour les dames
(1961) et À toi de faire... mignonne (1963). La saga partira même sur
des terrains plus expérimentaux avec Alphaville de Jean-Luc Godard
(1965), inclassable film de science-fiction.
Eddie Constantine, pas vraiment acteur et voyant davantage
le métier comme une récréation lucrative, va ainsi promener son physique
imposant et sa personnalité excentrique dans d’autres productions où son
interprétation se rapproche grandement de Lemmy Caution. Le Grand Bluff
en fait partie, plaçant tout d’abord faussement Eddie Morgan (Eddie
Constantine) du mauvais côté de la loi en beau parleur adepte de l’esbrouffe.
Le scénario va rapidement lui faire retrouver le droit chemin en en faisant le
chevalier servant d’une jeune femme (Mireille Granelli) en proie à de vils
spéculateurs cherchant à la spolier du terrain pétrolier dont elle a hérité.
Tout cela est bien sûr prétexte à un grand numéro de charme pour un Constantine
tout en bagout. On sourit à ses manœuvres pour tromper son monde et se faire
passer pour un milliardaire afin de mener la belle vie, et l’on égratigne au
passage tous les pique-assiettes qu’engendre dans leur sillage les supposés nantis.
Aux arnaques bon enfant de Morgan s’opposent donc celles des
corporations, mais aussi les délinquants financiers aux méthodes inavouables. Morgan
saura par la malice et les poings faire plier les récalcitrants, et par la
séduction ramener dans le droit chemin les filles perdues comme Dominique
(Dominique Wilms). On sent d’ailleurs par le casting la continuité assumée avec
Lemmy Caution puisque Dominique Wilms fut la femme fatale attitrée des
premières aventures du personnage (dans La Môme vert-de-gris (1953) et Les
Femmes s’en balancent (1954)). Sans prétention, l’ensemble est suffisamment
drôle, nerveux (les scènes de bagarres sont d’une belle efficacité) et bien
emballé pour offrir un honnête divertissement ne se prenant pas au sérieux.
Directrice d'un établissement pour personnes âgées,
Marie-Lou tente d'y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur
l'écoute et la dignité des résidents, malgré la réticence d’une partie de ses
équipes. Sa rencontre avec Mari, une metteuse en scène japonaise qui se bat
contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde,
les deux femmes engagent ensemble un combat pour “rendre possible
l’impossible”.
Après ses compatriotes Hirokazu Kore-edaet Kiyoshi Kurosawa, c’est au tour de Ryusuke Hamaguchide s’essayer à
l’exercice de la production, casting et récit délocalisé en France avec Soudain.
Il s’attarde sur un thème universel, celui du soin et de la communication avec
les personnes âgées en fin de vie (mais pas seulement, avec l’importance d’un
jeune garçon autiste), mais par le prisme d’un contexte social plus
spécifiquement français. On va y suivre Marie-Lou (Virginie Effira) directrice
d’EHPAD dont l’humanisme et le volontarisme forcené envers ses résidents va se
heurter à la réalité économique d’établissements recherchant avant tout le
profit, et à un personnel encadrant dépassé et ne pouvant suivre des directives
bienveillantes mais inapplicables – manques d’effectifs, budgets restreints.
Elle
poursuit le but d’entretenir la flamme de vie chez des patients limités par
leurs corps usés et l’esprit embrumé par la maladie d’Alzheimer, pour surmonter
une perte personnelle face à laquelle elle s'est trouvée impuissante. La rencontre
avec Mari (Tao Okamoto), metteuse en scène de théâtre dont les origines
japonaises et le mal qui la ronge (un cancer en phase terminale) va lui offrir
une perspective différente pour mener son action. Le scénario est coécrit par Hamaguchiet celle que les journalistes connaissent surtout comme interprète des
artistes japonais de passage en France, Léa Le Dimma, a pour base très
originale le livre documentaire éponyme de Maoko Miyanoet Maho Isono.
L’urgence des bonnes intentions de Marie-Lou rencontre ainsi
l’apaisement de Mari qui, par ses jours comptés, aborde différemment le
quotidien par une volonté de faire au mieux les choses l’une après l’autre dans
le temps qui lui est imparti. Hamaguchi déploie sur le temps long leur
rencontre et la joute verbale constituant un véritable coup de foudre amical qui
débouche sur des réflexions philosophiques, économiques, existentielles par le
prisme de l’empathie aux autres. Cela occasionne des moments de grâce et d’une
grande originalité - une discussion profondément impudique durant le
question/réponse suivant une pièce de théâtre, une longue nuit de confessions
constituant presque un film dans le film – où elles explorent leurs
environnements professionnels respectifs et constatent la manière dont leur
démarche se rejoignent et peuvent aboutir à un changement transcendant les
entraves socio-économiques.
Ce segment de réflexion et de gestation tendre va aboutir
sur une dernière partie de mise en application où le récit échappe au simple
constat social résigné promis par les premières minutes. Hamaguchi orchestre
une véritable utopie de l’empathie qui n’idéalise pas les cultures (le Japon
faisant travailler ses seniors jusqu’à un âge canonique n’aurait guère de leçon
à donner à la France) et transcende les moyens de communication par cet éveil,
ou plutôt ce réveil cognitif permis par l’attention aux autres fonctionnant par
la parole, le contact physique bienveillant et les initiatives originales. Cette
amitié entre une artiste et une professionnelle de santé ouvrent des
perspectives passionnantes dans un propos engagé, optimiste et profondément
humaniste. Hamaguchi affirme une fois de plus son talent de narrateur,
réutilise avec brio certaines idées (la représentation théâtrale multilingue de
Drive my car) et imprègne de son optimisme un sujet profondément
pessimiste dans le contexte français.
François, doux rêveur et modeste laveur de carreaux,
tombe sous le charme d’une jeune femme aperçue au dix-septième étage d’un
immeuble. Et lorsque celle-ci part en vacances à la mer, il la suit à vélo pour
lui déclarer son amour. Il se dit romancier, elle se dit châtelaine. Un garçon,
une fille, deux mensonges, un amour impossible ?
Le Dix-septième est le premier long-métrage d’une des
personnalités les plus inclassables du cinéma français, Serge Korber. La
postérité a surtout retenue les deux films qu’il réalisa pour Louis De Funès (L’Homme-orchestre
(1970) et Sur un arbre perché (1971)) mais son parcours est beaucoup
plus sinueux, allant de la comédie populaire à un virage inattendu vers le
cinéma porno sous le pseudonyme John Thomas, en passant des débuts s’inscrivant dans tous les courants et thématiques modernes de ce début des années 60. Le
Dix-septième ciel s’inscrit dans ce dernier mouvement, et constitue une
sorte de prolongement à son court-métrage Une journée à Paris (1962). Ce
dernier réunissait déjà l’équipe technique accompagnant Korber sur Le
Dix-septième ciel et avait aussi Jean-Louis Trintignant en premier rôle.
Le film, par ses trouvailles formelles, sa narration,
casting, est assez déroutant pour les cinéphiles se plaisant à placer les œuvres
dans des cases, écoles et courant. La science du gag n’est pas sans rappeler un
Jacques Tati, mais l’accumulation plutôt que l’étirement ramène plutôt à l’esthétique
pop anglo-saxonne (entre Richard Lester et les folies télévisuelles de Chapeau
Melon et Bottes de cuir) tandis que la sentimentalité du récit avec ce noir
et blanc ainsi que la présence de Trintignant préfigure les spectres opposés de
Ma Nuit chez Maud d’Éric Rohmer (1969) et Un homme et une femme
de Claude Lelouch (1966). Cette singularité frappe dès la séquence d’ouverture,
scène de rêve du héros François (Jean-Louis Trintignant) offrant un
détournement surréaliste de James Bond. Korber ne tombe cependant pas dans l’écueil
parodique, et le réveil difficile de François avec sa confrontation avec un
réel bien plus terre à terre anticipe les tourments du Jean-Paul Belmondo de Le
Magnifique de Philippe de Broca (1973). Cette bascule du fantasme à la
réalité, de l’attente à la chute, est le sujet central du récit et que Korber
va déployer de multiples manières. Dans un premier temps, c’est à nouveau un
point de départ gaguesque qui va altérer le réel, laisser entrevoir une
échappée fantasmatique avant de déboucher sur une déception.
La scène où François doit laver les vitres d’un immeuble s’étire
ainsi dans une absurde invraisemblance assumée (la longueur démesurée de l’échelle,
François buvant pour affronter son vertige avant de monter) avant de laisser
parler l’émerveillement puis la déception. A travers l’une des vitres François
aperçoit Marie (Marie Dubois), la belle jeune femme de ses rêves, avant de
glisser. Lorsqu’il retrouve son équilibre pour l’observer à nouveau, c’est sa
patronne qui apparaît en lieu et place et dans la même position, comme si la
vision précédente n’était qu’une illusion. François est un protagoniste dans l’attente
de voir sa réalité se réenchanter, son quotidien terne se bouleverser. Korber
se montre fort inventif pour traduire se sentiment. Quand il est seul et laissé
à sa rêverie, n’importe quelle irruption sonore ou formelle suffit à faire
glisser l’esprit de notre héros et les ruptures de ton vont dans la direction
parodique ou pastiche de la première scène de rêve, tel ce moment où il s’imagine
chanteur de variété sur scène. Lorsqu’il poursuit la fragile image d’un amour à
peine aperçu, il se fige et ce sont les décors qui se transforment jusqu’à ce
qu’ils correspondent à son attente ou qu’on contraire il renonce. Deux scènes
somptueuses se rejoignent dans cette idée, lorsque le temps s’accélère alors qu’il
attend devant l’immeuble où travaille Marie, ou plus tard quand la marée monte
en plan d’ensemble alors qu’il scrute le château dans lequel Marie a rejoint
ses parents.
L’artifice fonctionne dans la prise de contact inopinée
entre Marie et François (faisant un court instant douter de sa réalité), et
dans la façon dont ils veulent être vus l’un par l’autre. Comme toujours Korber
part d’un filmage loufoque (les facéties de François à vélo) pour verser dans
quelque chose de plus triste et mélancolique, puisque Marie et François se
mentent respectivement sur leur situation sociale - lui se présentant comme un
écrivain, elle comme une fille de châtelain. Ce mensonge altère la légèreté des
moments passés ensemble, et surtout ramène comme une boucle à cette condition précaire
que l’on veut cacher puisque François se retrouve piégé en province dans un
métier d’employé d’hôtel aussi fastidieux que celui de laveur de carreau qu’il
avait à Paris. L’échappée du fantasme est en fait une prison nous condamnant à
faire du surplace. Il est dommage que cet aspect ne soit pas plus appuyé du
côté de Marie Dubois, alors que c’est parfaitement exploité à travers Trintignant.
Le Dix-septième ciel bénéficie d’une tenue formelle
impressionnante pour un premier essai. C’est à la fois vaporeux et trépidant,
saccadé et contemplatif, onirique et réaliste, porté par la fluidité de la mise
en scène de Korber, la magnifique photo de Georges Barsky et le score pop jazzy
orchestral parfait d’Alain Goraguer. Si Marie Dubois charme dans le registre
tendre et vulnérable qu’on lui connaît, la surprise vient d’un Trintignant
léger, rêveur et bondissant dans un registre où on l’a peu vu, même quand il
jouait dans des comédies. Un des points d’orgue du film voyant tous ces
éléments hétérogènes se marier idéalement, serait le moment de mélancolie suspendue
durant lequel François rentre seul et abattu de nuit à vélo quand tout, des
couples enlacés aux statuettes romantiques, lui renvoient cette image d’un
amour qui se refuse à lui. Korber rencontrera le vrai succès commercial avec
son film suivant Un idiot à Paris (Jean Lefebvre tient d’ailleurs un
petit rôle dans Le Dix-septième ciel) laissera entrevoir l’inventivité
de ce galop d’essai dans son diptyque de Funès en sublimant par la danse l’énergie
de l’acteur dans L’Homme-orchestre, ou au contraire la canalisant avec le
huis-clos de Sur un arbre perché.
Hôtesse dans une boîte de nuit, Ying est agressée un soir
par des ivrognes qui la battent et la violent sauvagement. Cherchant à se
venger, elle fait appel à un ancien membre de la triade désormais confiné dans
un fauteuil roulant. Bien que réticent à l'aider dans sa quête de vengeance, il
lui offre un emploi dans son bar. Mais, peu après, Ying rencontre l'un de ses
agresseurs et le tue. Elle s'engage alors sur une voie de violence, entraînant
dans son sillage les personnes qui l'entourent.
Lam Nai Choi est principalement passé à la postérité pour
ses incursions dans le fantastique avec des œuvres comme The Ghost Snatcher,
La Septième malédictionou The Cat, ainsi que l’ovni bis The
Story of Ricky (1991). Il a pourtant fait ses débuts dans une veine plus
âpre et réaliste dans le registre du polar Brothers from the Walled City
(1982) et Men from the Gutter (1983) et sa bascule réussie dans le
fantastique venait initialement d’un changement de studio lorsqu’il passa de la
Shaw Brothers à la Golden Harvest. Her Vengeance semble entrecroiser l’extravagance
de sa veine fantastique et la relative noirceur réaliste de ses débuts dans ce
qui est un pur film d’exploitation.
Her vengeance s’inscrit en effet dans le sous-genre
controversé du « rape and revenge » et oscille constamment entre
excès bis et une authentique sensibilité de mélodrame. L’approche émotionnelle
tient dans l’évocation du traumatisme de l’héroïne Ying (Pauline Wong), tandis
que sa brutale vengeance et la caractérisation de ses agresseurs verse dans l’outrance
manifeste. Cette schizophrénie se ressent notamment dans l’éprouvante scène de
viol, dans la retenue pour saisir la détresse de Ying et la manière dont elle s’extériorise
mentalement de ce moment d’horreur, et grossière dans le filmage de la
vulgarité libidineuse des agresseurs. Le scénario se sent obligé d’ajouter une
terrible mst aux conséquences du drame, ainsi que quelques liens tragiques
(mais jamais vraiment expliqués) passés entre la famille de Ying et les méchants
appartenants aux triades.
C’est vraiment la descente aux enfers vengeresse de Ying qui
porte l’intensité du récit. La violence est aussi frontale que cathartique dans
l’exécution de cette vengeance à travers des idées fulgurantes (le jet d’acide
au visage), mais avec toujours ce revers remettant tout en question à travers
les conséquences mortelles sur l’entourage de l’héroïne. Le passif stylisé du
réalisateur se ressent dans les élans baroques usant de l’environnement urbain,
telle la photo de Kwan Chi-kan rendant gothique la traque de Ying en début de
film, ou exacerbant sa rage lorsqu’elle assassine un agresseur sur fond d’éclairage
rouge saturé. L’ajout de l’élément martial est assez sobre et tient au
personnage de Lam Ching-ying redoutable bien que coincé dans un fauteuil
roulant. Sobre et tourmenté, l’acteur est ici loin de ses rôles de facétieux
moine taoïste des Mr Vampire, et impose une vraie gravité faisant oublier l’extravagance
de ses prouesses malgré son handicap.
Disponible en bluray français chez Le Chat qui fume