Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Après avoir eu une vision de mort, Virginia Ducci se rend
dans l'ancienne maison de son mari et y découvre un squelette emprisonné dans
l'un des murs. Pour cette femme douée de clairvoyance, la raison s'effrite
alors aussi vite que le crépi. Aidé d'un expert en paranormal, elle va tout
mettre en oeuvre pour résoudre le mystère. Mais certains secrets gagnent à le
rester. Et si la prochaine victime, c'était elle ?
L’Emmurée vivante marque sans doute la meilleure
incursion de Lucio Fulci dans le giallo. Dans Perversion story (1969) et
Le Venin de la peur (1971), le réalisateur semblait comme gêné aux
entournures par les impératifs de mystère policier et suspense de récits souffrant
de schizophrénie sur ces aspects poussifs, et les vraies envolées baroques et
stylisées où il semblait bien plus à l’aise. L’Emmurée vivante semble
résoudre enfin le dilemme en assumant le surnaturel qui s’entremêle
parfaitement à l’enquête policière et au suspense hitchcockien.
L’introduction marque d’emblée avec ce souvenir d’enfance
voyant Virginia (Jennifer O'Neill) avoir la vision traumatique et presciente du
suicide de sa mère. Désormais adulte et mariée, ses dons lui jouent des tours
lorsqu’elle a l’affreuse image d’une femme emmurée vivante. Alors que dans Les
Frissons de l’angoisse de Dario Argento (1975), il fallait chercher la
résolution dans un recoin secret du souvenir et d’un reflet de miroir, Fulci
quitte ces rives réalistes en cherchant la clé dans les bribes d’un rêve
prémonitoire. La dichotomie des précédents films n’existe plus puisque les
morceaux de puzzle du rêve influent très tôt dans la réalité du récit, par la
découverte effective d’une morte emmurée. Dès lors faut-il chercher à résoudre
un crime passé ou plutôt en éviter un futur ?
La notion de regard est omniprésente à travers les nombreux
zooms sur les beaux yeux bleus apeurés de Jennifer O’Neil, retrouvant au fil de
l’enquête les artefacts d’un crime à reconstituer. Les penchants oniriques de
Fulci se déploient de manière feutrée, sans les excès sanglants à venir mais
par un sens de l’atmosphère étrange fonction sur un équilibre habile entre
accélération du thriller et flottement de la tension face à l’inconnu.
Les
décors forment des tableaux figés au sein desquels l’on cherche l’indice, l’anomalie,
la photo diaphane de Sergio Salvati installe plusieurs niveaux de perception et
la bande-originale synthétique de complète cette aura de mystère. Le scénario tient vraiment la route dans sa construction et
la révélation de ses secrets, nous emmenant vers une fin ouverte chargée de
drame. Une belle réussite.
A la fin de sa vie, Marin Marais, prestigieux violiste de
Louis XIV, se souvient de son apprentissage avec Monsieur de Sainte Colombe,
grand maître de la viole de gambe. Professeur austère et intransigeant, ce
dernier ne va pas de main morte avec son jeune élève ainsi que ses deux filles.
Suite au décès de sa femme, le virtuose a recherché en vain une perfection
absolue dans son art, possède son apprenti.
Entre 1976 et 1981, Alain Corneau signe un véritable carré d’as
en enchaînant quatre réussites majeures qui feront de lui un véritable maître
contemporain du polar français : Police Python 357 (1976), La Menace (1977), Série Noire (1979) et Le Choix des armes
(1981). Corneau a pourtant d’autres aspirations, et n’aura de cesse quitter l’asphalte
et la grisaille urbaine française durant ses films suivants afin de renouveler
son registre. C’est une échappée qui est explicite pour le héros de Fort Saganne (1984) cherchant à nourrir son ambition et dépasser sa condition
sociale dans un ailleurs dépaysant, ou celui de Nocturne indien (1989)
en pleine quête existentielle dans une Inde mystérieuse et fascinante. Les deux
films ont le besoin (avec bien plus de réussite pour Nocturne Indien) de
faire passer le voyage intérieur des personnages par le voyage concret au sein
d’un environnement différent qui les révèlent à eux-mêmes.
Avec Tous les matins du monde, Alain Corneau franchit
au nouveau cap puisque le voyage intérieur ne nécessite plus son pendant géographique
et fait passer son accomplissement par des émotions reposant sur l’art. Corneau
adapte ici le roman éponyme de Pascal Quignard, biographie imaginaire du
compositeur Marin Marais et ses relations avec son maître, Jean de
Sainte-Colombe, est inspirée d'un livre précédent, La Leçon de musique (paru
en 1987), essai évoquant déjà Marin Marais. Le film s’ouvre sur un Marin Marais
(Gérard Depardieu) vieillissant et qui, durant une leçon de musique, se remémore
le souvenir de son maître Jean de Sainte-Colombe (Jean-Pierre Marielle).
Celui-ci, meurtri par la mort soudaine de son épouse dont il n’a pu assister
aux derniers instants, se mure alors dans une dévotion totale à la musique et
son art de la viole de gambe. Cela se fait au détriment de ses deux filles,
Madeleine (Anne Brochet) et Toinette (Carole Richert) qu’il délaisse et qui ne
tisseront un lien plus concret avec lui qu’en devenant musiciennes à leur tour.
Tous les à côtés frivoles et sociaux du monde n’ont aucune importance pour
Sainte-Colombe, dont le deuil jamais comblé lui inspire une musique aussi belle
que douloureuse, et le plonge dans un monde secret envoutant qui lui fera dire
durant une scène et à la surprise de ses interlocuteurs qu’il a « une
existence captivante ».
Corneau oppose en effet le quotidien janséniste de
Sainte-Colombe aux véritables épiphanies nocturnes et oniriques durant
lesquelles lui apparaît son épouse défunte (Caroline Silhol). Le réalisateur,
en s’attardant longuement sur ces différents environnements dans une esthétique
naturaliste, renforce encore la sidération lorsque la nuit venue, ces lieux
basculent dans imagerie hallucinée que magnifie la sublime photo d’Yves Angelo –
porté par une inspiration picturale de Georges de La Tour. L’arrivée du jeune
Marin Marais (Guillaume Depardieu) en tant qu’apprenti souligne le fossé entre
lui et Sainte-Colombe. N’ayant pas encore l’expérience de vie et n’étant pas
disposés aux renoncements matériels comme affectifs de son maître, Marin Marais
ne peut pas encore élever son art aux cimes de ce dernier. Sainte-Colombe s’est
de son côté tant éloigné de toute forme d’interaction naturelle qu’il ne s’avère
incapable d’être le mentor apte éveiller la conscience et le talent de Marin
Marais. Corneau tisse néanmoins sous les conflits quelques beaux moments de
proximités, notamment quand Sainte-Colombe essaie de transmettre par le prisme
de la peinture.
Corneau dévoue entièrement le film à la musique, en
délestant les personnages de leur dimension politique, notamment Sainte-Colombe
et l’absence de la destruction de l'abbaye de Port-Royal (évoquée dans le
livre) source de son sacerdoce janséniste. On peut éventuellement trouver des
traces de la personnalité de Pasqual Quignard dans la nature austère de Sainte-Colombe.
Séparé bébé de la nourrice allemande qui s’occupa de lui jusqu’à ses dix-huit
mois, Quignard s’enferma dans le mutisme et l’anorexie même lorsqu’il finit par
aller mieux, il en conserva cette nature taiseuse. Corneau capture cela à
travers la magnifique prestation de Jean-Pierre Marielle. Si souvent vu dans de
réjouissants rôles de gouailleur franchouillard, l’acteur apparaît
métamorphosé, le port raide et le visage fermé, n’exposant émotion et
vulnérabilité que seul face à son instrument et ses regrets. Marielle lui
confère une profonde humanité le rendant touchant même dans ses actes les plus
répréhensibles, incapable qu’il est de se livrer hors du champ de la musique.
Le film par sa sécheresse offre un immense espace à la
musique, et son succès ainsi que celui de sa bande-originale contribua à un
vrai regain de la musique baroque au sein du grand public. Le travail fut
considérable pour rendre les séquences musicales prenantes et les acteurs
crédibles (dans leur gestuelle puisqu’il furent doublés) sous la supervision de
Jordi Savall. Ces efforts culminent lors d’une des dernières scènes entre
Sainte-Colombe, que la douleur a rendu apte à partager son savoir, et Marin
Marais enfin assez mûr pour y être réceptif, jouent enfin ensemble. La sublime
beauté de cet instant ainsi que de l’épilogue fait de la musique une expérience
enfin collective et habitée. Alain Corneau atteint là son sommet artistique avec
un de ses plus grands succès commerciaux et critique (Sept Césars remporté en
1992, ainsi que le Prix Delluc).
Mahnaz, une infirmière de 40 ans, élève seule ses
enfants. Alors qu’elle s’apprête à épouser son petit ami Hamid, son fils Aliyar
est renvoyé de l’école. Lorsqu’un un accident tragique vient tout bouleverser,
Mahnaz se lance dans une quête de justice pour obtenir réparation…
Women and Child marque le grand retour de
Saeed Roustaee, jeune cinéaste iranien ayant éblouit par la puissance de deux
de ses premières réalisations, le polar fiévreuxLa Loi de Téhéran
(2021) et le mélodrame Leila et ses frères (2022). Ce dernier
avait valu au réalisateur quelques démêlées avec la justice iranienne, qui le
condamnera (avec son producteur Javad Norouzbeigui) à six mois de prison pour avoir
« contribué à la propagande de l'opposition contre le système islamique ».
L’attente était donc grande, tant par le souvenir de ses précédents coups
d’éclats que pour observer la direction que prendrait Roustaee après pareille
épreuve.
La Loi de Téhéran accompagnait avant tout un
héros masculin dans les bas-fonds criminels, tandis que Leila et ses
frères était un film choral et mixte se situant dans une classe
ouvrière frustrée par sa condition. Women and Childcreuse un
sillon thématique voisin mais va se dérouler dans un autre pan de la classe
sociale iranienne, une classe moyenne éduquée, féminine et relativement
émancipée. Mahnaz (Parinaz Izadyar) est une mère de famille élevant
seule ses deux enfants, et partageant le même appartement que sa sœur cadette
Mehri (Soha Niasti) et sa mère (Fereshteh Sadre Orafaee). Le début du
film déploie une énergie contagieuse à plusieurs niveaux.
Tout d’abord au sein
de l’appartement dégageant une atmosphère joyeuse et studieuse, notamment par
une topographie circulaire où les individus circulent, s’interpellent et en
définitive partagent un espace commun où les contraintes de l’extérieur –
celles-ci pouvant se résumer arbitrairement aux hommes – sont absentes. L’un
des moteurs de cette fougue est Aliyar (Sinan Mohebi) fils ainé adolescent de
Mahnnaz dont la gouaille et les facéties entraînent toutes les situations dans
une veine bondissante faisant briller le sens du dialogue truculant et des
situations extravagantes de Roustaee – rappelant les relents de comédie
italienne que l’ont repérait déjà dans Leila et ses frères.
Un drame tragique vient briser cette euphorie douce et plonger
le récit dans une profonde noirceur. Cet extérieur représenté par les hommes –
et par extension les règles patriarcales et religieuse guidant la société
iranienne – avait déjà laissé entrevoir son emprise durant la première partie.
Mahnnaz, heureuse dans son quotidien libéré, y subissait la pression douce mais
continue de son petit ami Hamid (Payman Maadi) afin de se marier. Le caractère
séduisant de ce dernier va la faire céder malgré ses doutes, mais la crainte de
la réaction de ses enfants, et en particulier Aliyar, va entraîner Mahnnaz dans
une suite de réactions en chaîne dramatiques et essentiellement due à
l’intrusion de cet extérieur dans l’harmonie et sororité de son foyer.
Dès lors Mahnnaz se désagrège, la douleur et la haine la
vieillissant prématurément, les tenues sombres du deuil faisant ressortir un
visage blafard, aux traits tirés par les larmes et la colère. On retrouve, avec
un peu moins de maîtrise et un peu plus de longueurs, le sentiment de
trop-plein et de film-monstre qui donnait toutes leurs puissances à La
Loi de Téhéran et Leila et ses frères. Conflit familial,
permissivité d’une justice iranienne soumise à l’autorité masculine et propre
conditionnement féminin face aux comportements scandaleux, Women and
Child nous emmène dans un enchevêtrement de péripéties complexes.
L’unicité du récit est portée par l’émotion dégagée par les prestations de
l’ensemble du casting féminin, en particulier une incandescente Parinaz Izadyar
passant par tous les extrêmes sans pouvoir retrouver la paix. Roustaee retourne
les motifs formels bienveillants de la première partie en faisant de la
topographie circulaire et des vis-à-vis de l’appartement des espaces où l’on
s’évite, l’on guette ou fuit le regard et la présence de l’autre. La rancœur
règne dans un cadre étouffant et autrefois serein.
La communauté familiale et matriarcale, socle d’un paradis
perdu, n’est plus et il faut accepter de coexister avec cet extérieur. Loin
d’en faire un renoncement, Roustaee y voit un renouveau à l’image de l’arrivée
de ce nourrisson reprenant le prénom d’un disparu lourdement regretté. L’amour
des siens, et plus particulièrement des femmes pour leurs enfants, surmontera
tout. La scène finale, et plutôt dans le film cet incroyable et long gros plan
durant lequel le visage de Mahnaz passe de la rage à la douceur en observant sa
fille, résume parfaitement la pensée profonde de ce beau mélodrame féminin.
Tadao a émigré au Japon depuis la Corée du Nord. Il est aujourd'hui chauffeur de taxi.
Dans son cinéma s'intéressant aux marges, De quel côté est la lune
marque une étape importante pour Yoichi Sai. Il s'y penche pour la
première fois sur le destin des zainichi, la minorité ethnique coréenne
du Japon, et y ayant longtemps souffert du racisme et de la
stigmatisation. Il adapte ici le roman de Yang Sok-il, publié durant les
années 80. Yang Sok-il est lui-même est zainichi né à Osaka en 1936,
qui exerça divers métiers difficiles pour survivre dont celui de taxi.
C'est l'expérience de ce dernier qu'il narre dans De l'autre côté de la
lune, son premier ouvrage. Yoichi Sai va en tirer une belle chronique
douce-amère qui va compter parmi ses films les plus salués.
On va y suivre Tadao (Gorō Kishitani), migrant nord-coréen au Japon
travaillant en tant que taxi. L'introduction sur une scène de mariage
traditionnel coréen représente une vraie immersion dans cette
communauté, et observe les dissensions qu'elle a importé sur sa terre
d'accueil avec une dispute sur le fait d'avoir des chants rituels
nord-coréens. On va accompagner le quotidien de cette compagnie de taxi
dirigé par un patron coréen avide réussite et s'acoquinant avec des
hommes d'affaires yakuzas, ce qui lui en coûtera durant la suite du
récit. On constate la volonté de son fondre dans le moule local pour
certains en "japonisant" leur nom coréen, et aussi la dynamique de
domination qui s'installe entre les migrants ayant réussi et ceux
luttant encore pour joindre les deux bouts. Sans forcément aller dans le
sordide, Yoichi Sai dépeint une solidarité toute relative entre
migrants.
Le patron de la compagnie de taxi pousse les salariés à la
tâche (et ne réclame la solidarité raciale que quand lui se trouve en
difficulté), et la mère de Tadao (Moeko Ezawa), "mama" d'un bar à
hôtesse exploite de son côté des migrantes philippines en les poussant à
plus de proximité avec les clients masculins. Nous avons ainsi
l'exemple de plusieurs formes de précarité, et de la défiance existant
au sein même de ces communautés en difficulté. Ainsi Hoso (Yoshiki
Arizono) un collègue japonais dépressif et fauché de Tadao, arbore un
comportement passif/agressif lunatique en sollicitant lourdement son
amitié, mais capable de tirades racistes "involontaires" en lui disant
qu'il n'aime pas les coréens, sauf lui. De même la mère de Tadao va
faire montre de tout son dédain envers Connie (Ruby Moreno), une de ses
employées philippines qui va nouer une romance avec Tadao.
Le récit avance au gré de cette vie morne et monotone, faite de course
en taxi, de clients sympathiques ou récalcitrants (l'occasion de montrer
une autre forme de racisme quand les taxis coréens voient la
législation locale se retourner contre eux s'ils se rebiffent contre des
clients japonais), et fin de journées arrosées. La prestation de Gorō
Kishitani et la personnalité débonnaire qu'il donne à Tadao constitue un
des vrais charmes du films. Sous le dragueur balourd que l'on découvre
en début de film se dissimule une figure attachante et en quête
d'affection, qu'il va trouver en l'énergique Connie plus assimilée que
lui mais ne rêvant que de rentrer refaire sa aux Philippines. Leur
relation avec ses hauts et ses bas est très attachante, mais c'est
finalement l'ensemble des chauffeurs de la compagnie que Yoichi Sai
parvient à joliment caractériser.
Entre le chauffeur bègue, le père
séparé amenant son bébé en course, celui au sens de l'orientation
incertain obligé d'appeler la compagnie pour se situer (pas encore de
GPS en 1993) tous parviennent à exister et à avoir leur moment. C'est
dans les liens entre les individus que va se manifester la volonté
d'avancer, davantage que dans une réussite matérielle rêvé par le
migrant mais qui les fuit tous. Vraiment une chronique douce et captivante qui nous
fait découvrir une urbanité tokyoïte interlope et capturant quelques très belles
atmosphères nocturnes grâce à une superbe photo de Jun'ichi Fujisawa.
Le
film sera un beau succès commercial et critique puisqu'il sera nommé
dans huit catégories aux Japan Academy Prizes, et remportera remporte
plusieurs prix au Festival de Yokohama (dont meilleur réalisateur pour
Yoichi Sai, meilleure photographie pour Jun'ichi Fujisawa et meilleure
second rôle féminin pour Ruby Moreno). Quant à Yoichi Sai, il adaptera
plus tard un autre récit autobiographique de Yang Sok-il avec Blood and Bones (2004) dont il tirera encore un immense film et une des plus mémorables prestations de Takeshi Kitano à la clé.
Inédit en vidéo mais il semble qu'une copie sous-titrée anglais traîne sur youtube profitez-en !
Dans un petit village, le marin Longrin élève seul sa
fille Assol depuis la mort de sa femme, fabriquant pour vivre des petits
bateaux en bois. Les deux sont la risée de tout le pays depuis qu’Assol raconte
qu’un ermite, Aigle, lui a prédit que le capitaine d’un bateau aux voiles
écarlates viendrait la chercher. Bien loin de là, le jeune Arthur vit dans le
château de sa famille. Il y déteste l’ambiance aristocratique et rêve
d’aventures en mer. Chassé par son père, il s’engage comme mousse.
Les Voiles écarlates est une œuvre un peu à part dans
le grand cycle de récits fantastiques entamés par Alexandre Ptouchko de la fin
des années 40 à 1972. C’est une période où, après des premiers succès dans l’animation
(Le Nouveau Gulliver (1935), La Petite clef en or (1939)), il
entame une série d’adaptations de contes traditionnels et classiques de la
littérature enfantine russe en prises de vues réelles. Ces œuvres sont des
émerveillements formels qui remporteront un immense succès en URSS, et un
véritable terrain d’expérimentations où il peut entremêler les formes et les
techniques, prolongeant ainsi ses travaux dans le cinéma d’animation et les
effets spéciaux. Certains films sous la féérie ne se délestent pas totalement
du vernis idéologique comme Le Géant de la Steppe (1956), célébration
épique d’un guerrier du folklore russe. La période dite du « dégel »,
à partir de 1954, va néanmoins permettre une certaine ouverture, notamment en
adaptant des auteurs un temps honnis du régime comme Alexandre Grine.
Celui-ci
fut un des auteurs les plus populaires des années 20 avant son décès prématuré
en 1932. S’inscrivant dans le courant du réalisme romantique, il s’illustra
notamment par une série d’œuvres d’aventures maritimes fortement inspirées d’une
jeunesse qui le vit voyager à travers le monde en tant que marin et exercer
divers autres métiers – tout en faisant montre d’un vrai engagement politique
lorsqu’il combattit l’Armée Rouge durant la Guerre Civile de 1919. Banni voire
censuré des éditeurs et cercles littéraires à la fin de sa vie, Alexandre Grin
bénéficie donc d’une réhabilitation au moment du dégel, et qui ne s’est jamais
démentie depuis. Après le film d’Alexandre Ptouchko, on compte plus de vingt
adaptations cinématographiques et télévisées de son œuvre, et notamment trois
rien que pour Les Voiles écarlates, initialement publié en 1923.
Les adaptations de contes de Ptouchko sont en général profondément
marquées dans le fond et la forme par leur source. L’exemple de Le Géant de
la Steppe a été évoqué plus haut sur le fond, mais dans la forme Ptouchko
osait une narration non conventionnelle dans laquelle il suivait scrupuleusement
la mécanique du conte.Se délestant de
la psychologie et caractérisation classique de personnages, il en faisait des
archétypes se fondant dans un récit cherchant à retranscrire par l’image l’envoutement
des contes en vers et des bylines (chant épique traditionnel de nature orale) comme sur Les Contes du Tsar Saltan (1967).
Les œuvres fonctionnaient donc sur une forme de répétitivité envoutante si l’on
acceptait de lâcher prise quant à une construction scénaristique classique,
mais pouvaient laisser à quai si l’on ne parvenait pas à franchir ce pas. Le
foisonnement formel et la magnificence des images sont en général suffisants
pour se laisser emporter par les contes filmiques de Ptouchko.
Le réalisateur semble pourtant s’être mis en retrait et au
service des écrits d’Alexandre Grin dans Les Voiles écarlates. Tous ce
qui pouvait ressembler à des raccourcis dans les films précédents est absent
ici avec ce qui est narrativement l’opus le plus accessible de Ptoushko. Il
reprend la construction du livre qui consacrait de manière égalitaire un chapitre
à chacun des deux personnages principaux, Assol (Anastasiya Vertinskaya) et
Arthur (Vasily Lanovoy), de l’enfance à leur rencontre à l’âge adulte - alors que les adaptations suivantes mettront toujours Assol plus en avant. Ils sont
tous deux longuement caractérisés et endossent des éléments du caractère et de
la propre expérience personnelle de Grin.
Arthur est un alter-ego de l’auteur,
jeune garçon d’une famille aisé ne rêvant que d’aventures en mer et entravé par
le carcan noble familial. Assol représente aussi la facette romantique de Grin,
son tempérament excentrique le mettant au banc de sa communauté, et l’aspiration
à l’ailleurs se représentant sous forme de chimère amoureuse prédite par un « mage ».Le récit paraît presque trop terre à terre en
comparaison au souffle épique auquel nous a habitué Ptouchko, mais la magie est
bel et bien là.
Il s’agit ici de réenchanter le réel contrarié des deux
personnages, donc les touches féériques reposent sur l’espérance d’un ailleurs
attendu, voire rêvé consciemment depuis l’enfance pour Assol, ou inconsciemment
pour Arthur qui malgré les voyages et le grade acquis de capitaine ressent
encore comme un vide dans son existence. Ptouchko laisse exister cette féérie
par le seul tempérament d’Assol, ses déambulations dans la nature, son lien à
la faune et la flore, avant justement d’enchanter ceux-ci par ses trucages plus
discrets qu’à l’accoutumée – filmage en studio, stop-motion et marionnettes sur
les oiseaux.
Les séquences en mer et le quotidien d’Arthur parait lui aussi
relativement sobre (même si les transparences et diverses maquettes alternent
avec les vraies scènes maritimes) mais, dès que le jeune homme se découvre une
raison d’être amoureuse, l’environnement se plie à son état d’esprit avec ces
visions magiques d’aurores boréales, ce volcan se déchaînant en arrière-plan d’une
traversée.
L’évidence du conte s’exprime finalement à travers la
rencontre et l’amour au premier regard des deux personnages. La seule vue de sa
« belle au bois dormant » subjugue Arthur dans une séquence
somptueuses, et le seul point à l’horizon des « voiles écarlates »
ravit Assol prête à partir. La naïveté est de mise, mais le message consistant
à embrasser nos rêves attendus (Assol) ou les matérialiser par amour pour l’autre
(Arthur) passe par une candeur et un ravissement bien plus positif et engageant
pour le spectateur dépourvu de cynisme. Ptouchko prouve qu’il est capable d’envouter
sans démonstration de force, dans une touche plus feutrée mais pas moins
magique.
Au milieu des années 80 le réalisateur Yoichi Sai s'installe à Okinawa
afin d'étudier la pègre locale dans l'optique de réaliser Let him rest in peace
(1985), adaptation d'un roman policier de Kenzo Kitakata. Ce film
inaugure tout un cycle de récits du réalisateur se déroulant à Okinawa
et comptant parmi ses grandes réussites comme A Sign of Days, Burning Dog (1991) ou The Pig's Retribution (1999), ce dernier lui valant une immense reconnaissance critique. A Sign of Days
(adapté d'un roman de Yutaka Tonega) est une belle œuvre nostalgique se
déroulant à la fin des années 60, moment où l'île d'Okinawa est encore
sous administration américaine (les Etats-Unis la rendront au Japonais
en 1972).
Nous allons donc suivre un ensemble de personnages japonais à
cette période de forte présence américaine, notamment militaire avec la
Guerre du Vietnam se déroulant en parallèle. L'influence culturelle
américaine y est donc prégnante et le récit s'attarde sur le quotidien
d'un club où officie The Bastards, un groupe de rock japonais. Ils sont
au centre d'une fièvre rock'n'roll qui gagne toute l'île au vu de l'âge
d'or musical du moment. Autour d'eux gravite la jeune Eri (Anna
Nakagawa), passionnée de musique se rêvant chanteuse. Elle va se
rapprocher de Sachio (Ryō Ishibashi), leader du groupe qui un soir de
beuverie va abuser d'elle et la mettre enceinte. Désormais marié pour
régulariser les choses, le couple va avoir bien du mal à trouver
l'équilibre entre velléités rock et vie de famille.
Comme toujours, Yoichi Sai s'intéresse aux marges et notamment ici au
déchirement identitaire que suscite cette cohabitation avec les
Américains. Il est direct pour Eri, métisse fille d'une mère japonaise
et d'un GI américain qu'elle n'a pas connu. C'est un motif de rejet et
de racisme latent de la part d'autres japonais, et elle-même a une
attitude ambivalente concernant ses origines. D'un côté elle rejette ces
gènes américains et refuse de suivre sa mère qui envisage de
s'installer aux Etats-Unis, et de l'autre elle plonge tête baissée dans
la folie rock de l'époque. On trouve cette même dualité avec les autres
membres du groupe, se considérant Okinawaïens davantage que japonais,
mais n'arborant uniquement que les influences (vestimentaires,
linguistiques) de cette culture américaine à laquelle ils sont exposés.
Le centre névralgique de ces questionnements sera donc l'entité que
constitue le groupe de rock.
Au vu de son année de naissance, 1949,
Yoichi Sai était adolescent ou jeune adulte à la période durant laquelle
se déroule l'histoire et il était forcément féru de rock. Cette passion
est palpable par l'énergie qu'il insuffle aux scènes de concerts dans
le club, véritable cocotte-minute où la furie musicale peut autant
entraîner des bagarres violentes que de vrais moments d'union, tant au
niveau du groupe qu'avec les Américains. Les standards défilent (Born to be Wild de Steppenwolf, Suzie Q de Creedence Clearwater Revival, Turn turn turn
des Byrds et bien d'autres) joués avec ferveur par le groupe avec une
joie communicative. Les nombreuses ellipses nous amènent justement après
la date de 1972 et la rétribution d'Okinawa au Japon, ces changements
sociétaux amenant les personnages à vieillir, regarder leur jeunesse
passer et s'interroger d'autant plus sur leur identité.
Yoichi Sai exprime cela à plusieurs niveaux. Il y a bien sûr les
opinions divergentes habituelles qui font souvent imploser un collectif,
notamment l'acceptation ou le refus d'une évolution musicale, l'arrivée
du psychédélisme n'étant plus compatible avec le rock classique
pratiqué par le groupe. La maturité amène aussi à réfléchir à ce mode de
vie peu compatible avec les responsabilités familiales. Le contexte
social et topographique apporte en tout cas une vraie fraîcheur à ces
thèmes classiques du récit d'apprentissage, porté par un excellent
casting. Anna Nakagawa en apprentie rockeuse est épatante et
impressionne par l'évolution de sa présence scénique (dont une très
longue scène de répétition la voyant faire ses gammes à la dure) et Ryō
Ishibashi (que l'on reverra bien plus tard chez Takashi Miike dans Audition)
est charismatique en diable dans ce personnage immature gagnant peu à
peu la paix. Une belle fresque intimiste teintée de rock'n'roll.
En 1959, dans un village près d'Orléans, Patrick et
Marie-José, deux adolescents, découvrent avec fascination la culture américaine
grâce à une base militaire des environs. Depuis l'enfance, ils s'aiment d'un
amour tendre, mais la compagnie des Américains pourrait compromettre ce jeu
sentimental...
Au lendemain du triomphe commercial et artistique de Tous
les matins du monde (1991), Alain Corneau et Pascal Quignard éprouvent le
besoin de poursuivre la belle collaboration artistique née de ce projet. Pascal
Quignard avait en effet écrit l’adaptation scénaristique de son roman éponyme
pour le film de Corneau avec une belle réussite à la clé. La dynamique va
cependant changer sur Le Nouveau Monde, né des confidences de Corneau à
Quignard sur ses souvenirs d’adolescence et dont Quignard va tirer le roman L'Occupation
américaine publié en 1994. Il s’agit d’une pure fiction, mais imprégnée à
la fois du vécu de Corneau et d’une certaine atmosphère de la France de la fin
des années 50. Ce sera la base de Le Nouveau Monde.
C’est une période durant laquelle des troupes américaines
séjournent encore en France, créant un sentiment ambivalent chez les Français. Pour
les adultes, il y a un sentiment de nouvelle occupation malgré la
reconnaissance dû au libérateur américain. Chez les adolescents, il y a à l’inverse
une fascination totale pour tout ce qui relève de cette culture américaine, si
dépaysante par rapport à leur quotidien. C’est notamment le cas du jeune
Patrick (Nicolas Chatel) et de son amie Marie-José (Sarah Grappin), rêvant d’Amérique
depuis l’enfance et sous le charme des sons du jazz, du rock’n’roll, et autres
fétiches de la culture US comme les comics books, le coca-cola ou les jeans.
L’amitié
des deux adolescents s’est muée en romance et de la naissance d’un désir
sexuel, mais que cette présence américaine va venir perturber. Patrick va en
effet s’enticher de deux connaissances et passion lié à cette aura américaine.
Il y a tout d’abord l’officier Will Caberra (James Gandolfini), véritable
mentor lui offre un instantané yankee en l’introduisant dans les clubs des
bases américaine et l’initie à la battere. Il y a ensuite la belle Trudy (Alicia
Silverstone) fille de son âge de laquelle il va s’enticher au détriment de
Marie-José.
Corneau montre l’envers de cette fascination en capturant
des instantanés de la réalité américaine et française. Sous la ferveur se
révèle le racisme régnant au sein de l’armée américaine, la cohabitation
dissimule de moins en moins l’agacement des français pour cette présence à
travers les slogans « US Go Home » inondant la ville. « L’exotisme »
de Trudy masque sa superficialité aux yeux d’un Patrick éblouit négligeant son
amie de toujours Marie-José.
En toile de fond, les soubresauts de la société
française se dévoilent comme la Guerre d’Algérie, mais notre héros s’en montre
indifférent. Toute cette ambiguïté est représentée par le personnage de Will.
Il symbolise à la fois l’ouverture de cette Amérique par le véritable rôle de
passeur qu’il joue pour Patrick, mais s’avère férocement un produit de son pays
par son attitude détestable auprès des soldats afro-américains. Il illustre
aussi un certain sentiment « colonial » et de terrain conquis lorsqu’il
va nouer une liaison avec Marie-José qui aurait l’âge d’être sa fille.
James
Gandolfini trouve vraiment un de ses premiers rôles majeurs en France à travers
ce personnage ambigu et imprévisible, à la fois très attachant et méprisable.
Alain Corneau a vraiment eu le nez creux avec son casting anglo-saxon puisque
Alicia Silverstone s’apprête aussi à gagner ses galons de star cette même année
avec Clueless, et révèle déjà un beau charisme. C’est plus inégal côté
français avec un Nicolas Chatel un peu terne (même si on saluera les efforts
pour sa crédibilité à la batterie) mais un Guy Marchand très bon en père
dépassé. Sylvie Grappin est aussi une belle révélation en amoureuse torturée,
même si quelques scènes de nudité complaisante et le destin de son personnage
fera irrémédiablement tiquer quand on sait les accusations qu’elle proféra
quelques années plus tard envers Alain Corneau et son comportement à son égard.
Malgré son échec en salle, c’est un des films les plus attachants du
réalisateur, et dont le propos fait d’autant plus mouche aujourd’hui alors que
les Etats-Unis révèlent leur face la plus sombre.