Dix ans après le célébré Masaan, Neeraj Ghaywan revient avec Homebund au cœur du clivage de caste de la société indienne. A travers le destin des deux amis d’enfance Shoali (Ishaan Khatter) et Chandan (Vishal Jethwa), nous allons observer la cruauté de cette injustice sociale. Le réalisateur opère par strates subtiles pour nous faire comprendre la façon tour à tour sournoise ou douloureusement frontale dont s’opère la discrimination des deux héros, déclassé en raison de leur religion musulmane. Une des premières scènes voit Chandan se présenter en omettant son nom de famille qui trahirait sa classe. S’il cèdera à cette demande de patronyme en rencontrant la bienveillance de la belle Sudha (Janhvi Kapoor), d’autres situations le confrontent à un rejet bien plus humiliant. La moindre interaction, obligation administrative, est là pour lui rappeler d’où il vient, la ligne qu’il ne doit surtout pas envisager de dépasser.
Chandan et Shoali voient dans le concours de fonctionnaire de police, et l’autorité que représente l’uniforme, une façon de s’élever socialement et d’enfin gagner ce respect refusé pour leurs origines. Neeraj Ghaywan par les tempéraments différents de ses deux protagonistes montre une même impasse se dessiner, lorsqu’un an après leurs examens il doivent décider de leur avenir alors qu’ils n’en ont toujours pas reçu les résultats – signe de la désorganisation et de l’engorgement administratif du pays. Shoali, jeune homme fort et volontaire, choisit la voie professionnelle temporaire mais se voit tour à tour entravé dans ses initiatives, puis rabaissé dans la société de vente en porte à porte au sein de laquelle il est embauché. Chandan retarde cette échéance professionnelle avec le soutien de ses parents (et au détriment de sa sœur aînée) pour tenter des études universitaires, mais vivre également son lot de désillusions. L’abnégation de l’un tout comme « l’oisiveté » de l’autre sont les surfaces d’une même pièce quand le monde qui les entoure les rejette impitoyablement. Invectives verbales, blagues humiliantes, violences policières, climat médiatique hostile (le journal télévisé laissant entendre que le covid est une émanation des musulmans), les personnages vivent à la fois l’enlisement dans lequel les enfonce le système, mais aussi l’urgence d’une condition économique et familiale qu’ils ne peuvent surmonter par la voie d’une méritocratie qui leur est interdite. Neeraj Ghaywan suscite la révolte du spectateur dans un contexte tristement ordinaire, avant d’exacerber les maux dépeints dans la si particulière période du covid et des confinements. Il est connu que ce moment fut particulièrement meurtrier en Inde, non pas du fait du virus mais plutôt de ce système de caste. La dernière partie, particulièrement éprouvante et traversées de drames, va le démontrer avec force. Ghaywan tisse le lien profond unissant ses héros avec l’emphase des plus beaux mélodrames. Les retrouvailles entre Shoali et Chandan après leur longue brouille et le lâcher-prise du supposé plus solide (Shoali) dans les bras du faussement plus faible (Chandan) inverse leur trajectoire après leurs déconvenues respective dans cette scène bouleversante. Les ravages du virus et l’abandon des populations (ou plus particulièrement d’une population sociale et ethnique du pays) par le pouvoir déploie donc par une catastrophe collective ce qui était ressenti au quotidien de manière individuelle par les personnages. Alors que les désagréments en tout genre sont subis dans les environnement restreints et civilisés (monde de l’entreprise, fac), Ghaywan exprime les liens forts unissant les personnages par la majesté ample et la poésie de paysages somptueux. La photo de Pratik Chah rend l’horizon optimiste par le seul éclat de ses couleurs vives, et le beau score de Naren Chandavarkar envoute de bout en bout. Un grand et beau mélodrame.En salle


































