Anja Breien est une figure majeure du cinéma scandinave révélée au début des années 70. La condition féminine sous son prisme intime et social s’affirme dès lors comme une thématique cruciale de son œuvre, explorée de différentes manières. Le Viol (1971) son premier film, est une charge virulente contre le système judiciaire norvégien, Wives (1975) et ses suites est pensé comme une réponse au Husbands de John Cassavetes capturant l’éphémère échappée d’un groupe d’amies au quotidien les soumettant aux codes patriarcaux. Ces films capturaient en tout cas la contemporanéité de la femme norvégienne et son désir d’émancipation. La Persécution remonte en quelque sorte aux racines du mal, dans la Norvège moyenâgeuse du 17e siècle.
Le film s’ouvre sur la rencontre entre l’héroïne Eli (Lil Terselius) et une autre femme traquée par un groupe d’hommes pour sorcellerie. La malheureuse est muette et, bien que l’usage de la parole ne lui aurait pas sauvé la vie, cette voix étouffée d’office représente bien la marge restreinte des femmes dans ce cadre austère. Eli va bien plus tard dans l’histoire également souffrir des mêmes accusations. Anja Breien dépeint donc longuement le contexte et les mœurs conduisant à faire d’un individu un paria, un intrus, une sorcière… Eli est une jeune femme dont la seule défiance repose sur sa volonté d’indépendance. Celle-ci s’affirme tout d’abord par son refus de dépendre des hiérarchies sociales du village. Engagée par Ingeborg (Anita Björk) comme servante, elle use de ses premiers deniers pour quitter cette condition et vivre seule. Elle va courageusement investir une ferme abandonnée que les villageois évitent par superstition, suscitant déjà la jalousie et la méfiance. Il y a également un désir charnel qu’elle assume sans détour, notamment lors de la première rencontre avec le jeune Aslak (Bjørn Skagestad) dont elle va soutenir le regard avec une farouche concupiscence. La scène plus tardive où ils vont coucher ensemble pour la première fois est tout aussi marquante. Eli provoque le rapprochement en se déshabillant devant lui, mais va aussi contrôler le rythme et la manière dont va se dérouler l’étreinte, en le calmant alors qu’il se jette sur elle brutalement. Il ne la « possèdera » pas, mais ils vont au contraire partager un moment tendre commun. Anja Breien analyse les biais d’un microcosme patriarcal qui n’est que l’effet de loupe d’un système plus global. On comprend que les chasses aux sorcières sont aussi un moyen d’enrichir les classes supérieures en s’appropriant les biens des accusées, ou de se débarrasser à moindre frais d’un voisin gênant. L’austérité de l’ensemble, tant dans l’immensité des décors montagneux et enneigés, que dans les dialogues rares, escamote toute finesse et ruse dans la manière dont l’opprobre finit par tomber sur un, ou plutôt une accusée. Eli a l’outrecuidance de franchir la ligne invisible séparant hommes et femmes après l’église, répondre à l’insulte d’un verre de vin au visage, et donc tout simplement de s’affirmer en tant qu’individu libre de ses choix. C’en est trop, et l’on comprendra que son temps est compté. Lil Terselius impressionne par sa prestation entremêlant détermination, sensualité et douceur, car sous ce caractère affirmé s’abrite également une amoureuse passionnée qui dans son martyr pardonnera la lâcheté de son homme soumis aux conventions (Bjørn Skagestad excellent dans un difficile rôle de pleutre). Comme souvent, le courage viendra d’une autre femme pour contester l’injustice avec Ingerborg incarné avec une conviction silencieuse par Anita Bjork. La Persécution est une œuvre puissante qui en revenant aux sources de la tyrannie, explicite les injustices d’aujourd’hui encore vivaces.Ressortie en salle le 6 mai avec deux autres films d'Anja Breien
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