Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Japon, 1956. Maintenant remis de ses blessures après
avoir tué le boss du clan Ueno, Gorō Fujikawa est bien décidé à abandonner sa
vie de yakuza. Il se rend en train à Tsugaru à l'extrême nord de l'île de
Honshū pour retrouver Yukiko et présenter ses excuses à Yumeko pour la mort de
Sugiyama. Mais Yumeko est malade et doit être hospitalisée. Pour payer les
frais, Gorō se résout à accepter d'être l'homme de main de Gō Kiuchi et se
trouve embrigadé dans un conflit de yakuza entre les clans Kiuchi et Izumi à
Yokohama.
Le Retour du Vaurien est une suite directe de Le
Vaurien (1968), reprenant exactement là où se termine le premier volet. L’intrigue
se déplace de Tokyo à l’île de Honshu (et fera une halte par la ville de
Yokohama) où Goro (Tetsuya Watari) va retrouver sa fiancée Yukiko (Chieko
Matsubara) qu’il fut contraint d’abandonner à la fin du précédent film. Aspirant
à désormais à une vie rangée et paisible, il va cependant se trouver à nouveau
rattrapé par son passé de yakuza. Son sens de la justice l’amène à prendre la
défense d’une jeune femme contrainte par les yakuzas d’être stripteaseuse, puis
plus tard le dénue matériel le poussera vers ses anciennes activités pour payer
les frais médicaux de la femme de son ami disparu.
Le schéma est sensiblement le même que dans le premier volet
et également au modèle du ninkyo eiga offrant souvent des variantes où
seules les dynamiques et les environnements changent. L’élément nouveau repose
sur l’aura juvénile et rebelle de Goro, la droiture morale qu’il tente de
maintenir malgré les environnements viciés au sein desquels il évolue. Tous les
protagonistes masculins sont victimes et complices involontaires des codes claniques
yakuza auxquels ils se soumettent par dogme et ce contre leurs désirs, alors
que l’égoïsme de leurs chefs ne mérite pas pareille fidélité. Il y a un jeune
couple (où l’on trouve une toute jeune Meiko Kaji) renvoyant Goro à son passé et
un ancien boss plus âgé et père de famille lui évoquant un possible futur où ce
passif yakuza demeure une tâche indélébile.
Le charisme de Tetsuya Watari permet de surmonter l’aspect
de redite (inhérent à ce type de saga criminelle à rallonge du cinéma japonais)
tandis que la mise en scène de Keiichi Ozawa (prenant le relai de Toshio
Matsuda et qui signera au total quatre des 6 opus de la saga Le Vaurien)
fait montre d’une belle inventivité. Il magnifie un instant de pur mélodrame
lors de la mort de Yumeko où la lumière blanche d’une lampe se concentre sur le
dernier souffle du personnage. Les moments nerveux offrent de de belles joutes
aussi, notamment le climax en montage alterné entre le combat à l’arme blanche
et la séance de sport de lycéenne en parallèle, l’innocence face à la violence.
La fin tragique pourrait presque être définitive, mais la loi des formules en
décidera autrement avec Le Vaurien se déchaîne qui sortira la même
année.
Adolescents rebelles en perte de repères, Guo et Doa
traînent leur rage de vivre dans la petite ville de Peikang. Ils tentent
d'échapper à leur existence monotone en consommant des amphétamines et
soulagent leur mal-être en s'adonnant à des actes de violence contre des bandes
rivales. Les deux petites frappes se sont liées d'amitié avec un homme plus âgé
qu'eux, devenu leur mentor. Lorsque celui-ci décide de venger son honneur,
bafoué suite à son exclusion d'un groupe de gangsters, Guo et Doa vont être entraînés
dans une spirale de violence qui les mènera à la capitale, Taipei...
Dust of Angels est une œuvre dans la mouvance du Nouveau
Cinéma Taïwanais, qui émergea durant les années 80 et accompagna le relâchement
puis la fin de la dictature en fin de décennie. Les fers de lance en furent
bien sûr Hou Hsiao-hsien et Edward Yang, mais au début des années 90 allait
apparaître une nouvelle génération apportant un regard neuf quant aux mues de
la société taïwanaise. Tsai Ming-liang est le plus identifié, en rencontrant
une vraie reconnaissance critique locale et internationale avec son premier
film Les Rebelles du Dieu Néon (1992). Sorti en décembre 1992 à Taïwan,
ce dernier est précédé de quelques mois par Dust of Angels de Hsu
Hsiao-Ming s’inscrivant dans le même courant et explorant des thèmes voisins
autour d’une jeunesse locale sans repères.
L’ombre tutélaire de Hou Hsiao-hsien
plane néanmoins puisqu’il est producteur du film et, élément plus inattendu,
chanteur et compositeur de deux chansons de la bande-originale – réminiscence d’une
carrière antérieure plus méconnue. Hsu Hsiao-Ming a auparavant été l’assistant
de Hou Hsio-hsien sur Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985)
ou encore de Patrick Tam pour Burning Snow (1988). Après avoir abandonné
un temps le cinéma, il se voit offrir l’opportunité de signer son premier long-métrage
avec Dust of Angels.
Le film est une variante locale d’un type de récit universel
observant la lente dérive d’une jeunesse délinquante. On va ici suivre Guao
(Yan Chen-guo) et Doa (Tan Chin-gang), deux jeunes hommes végétant entre petits
larcins et bagarres de bandes dans la petite ville de Peikang. On a l’habitude
dans ce genre de films d’avoir une sorte de montagne russe narrative et
formelle entre l’exaltation juvénile du forfait, l’adrénaline propre à cet âge
et qui trouve ses conséquences quand les délinquants doivent peu à peu prendre
la mesure de leurs actes. De Mean Streets de Martin Scorsese (1973) à As
Tears Go By de Wong Kar Wai (1988), c’est un schéma bien identifié mais qui
est totalement désamorcé dans Dust of Angels. Pour qu’il y ait
excitation, il faut qu’il y ait transgression, et pour que cette dernière soit
effective, il doit y avoir interdiction. Guao est orphelin et navigue entre les
domiciles de ses sœurs aînés, même si subit les tentatives de remontrances de
son beau-frère sergent de police. Doa vit chez son père vieillissant et
démissionnaire, et ne voit guère sa mère qui souhaite pourtant l’éloigner de ce
monde en émigrant aux Etats-Unis.
Hsu Hsiao-Ming saisit l’absence ou du moins l’impuissance
des adultes, mais vise avant tout des institutions qui n’ont pas encore faire
leur mue entre la dictature et la démocratie. Le banditisme et la délinquance
ont certes existés durant et après la dictature, mais l’on suppose qu’un cadre,
autoritaire ou social était présent pour freiner la chute de certains jeunes.
On peut constater la différence en comparant avec Les Garçon de Fengkuei
(1983) dans lequel Hou Hsiao-hsien dépeignait sa propre jeunesse délinquante et
où les méfaits s’arrêtaient aux bagarres entre jeunes sans qu’interviennent le
vrai et grand banditisme. Dans Dust of Angels, les armes blanches et
longues sont de sorties dès la première échauffourée de bande, et ce ne sera qu’une
longue escalade où apparaîtront les armes à feu, durant laquelle les
authentiques gangsters comme Jie (Jack Kao) entraîneront les deux héros dans
leur sillage.
Ce traitement volontairement neutre et terne et apporte
ainsi un regard sans jugement, mais dont l’implication émotionnelle sera longue
à infuser chez le spectateur. Ce sont les situations intimes personnelles que l’on
découvre progressivement qui nous attache à Guo et Doan davantage que leur
caractérisation (ou l’interprétation des acteurs) à travers la mise en scène de
Hsu Hsiao-Ming. On oscille ici entre le plan long et fixe sur les différents
environnements où l’on laisse l’action s’installer, le contexte venir à nous,
et une vision plus ample saisissant les limites de cette petite ville entravant
les personnages, ou à l’inverse l’immensité urbaine de Taipei les noyant durant
la dernière partie.
La violence est sèche et directe, filmée sans éclat, et la
poésie est absente si ce n’est durant les dernières minutes du film. La
voix-off jusque-là purement informative nous lit le journal de Guao avant que
nous soit révélé dans une dernière image ce qu’il est advenu de lui. Le jeune
coq que nous avons vu jouer le fier à bras revolver à la main s’avère être un
être sensible, perdu et en plein doute sur son avenir. Il n’aura
malheureusement jamais su trouver une réponse satisfaisante sur l’adulte qu’il
voulait devenir. Dust of Angels sera sélectionné à la Quinzaine des
réalisateurs au Festival de Cannes de 1992, avant de tomber injustement dans un
certain oubli.
Pelham, un cadre supérieur, est opéré après un accident
de la route. Remis sur pied, il apprend peu à peu qu'un sosie se fait passer
pour lui, mais avec un comportement bien moins moral que le sien. Qui est cet
homme ? Parviendra-t-il à prendre la place de Pelham dans son travail et sa vie
conjugale ?
La Seconde Mort d’Harold Pelham est le dernier film
de Basil Dearden, qui mourra tragiquement quelques mois après sa sortie dans un
accident de la route – ce qui est d’une cruelle ironie au vu du point de départ
du film. Il s’agit de la seconde adaptation de la nouvelle (publiée en 1940 et étendue
en roman en 1957) The Strange Case of Mr Pelham d'Anthony Armstrong
après celle réalisée par Hitchcock en 1955 dans le cadre de sa série Alfred
Hitchcock présente. Le film marque pour Dearden un retour à un projet plus
personnel après un passage par la grosse production qui l’aura vu signer les
divertissants Khartoum (1966) et Assassinats en tous genre
(1969). Roger Moore considérait sa prestation dans La Seconde Mort d’Harold
Pelham comme la plus aboutie de sa carrière et cherchait à se moment là à
sortir de l’image lisse de la série Le Saint qui avait fait sa gloire
entre 1962 et 1969. Le récit est donc passionnant par ce thème de la dualité en
questionnant la persona filmique de Moore, mais en s’inscrivant aussi pleinement
dans la lignée d’œuvres précédentes de Dearden.
Loin de ses personnages de séducteurs passés et à venir,
Moore campe ici un Harold Pelham austère et guindé. Le modèle de sa voiture,
son allure vieillotte de gentleman en chapeau melon et parapluie, en font une
figure masculine en décalage avec le monde qui l’entoure. Cela se joue aussi
dans la sphère privée quand on comprendra qu’il n’est plus guère porté sur le
sexe, au grand désarroi de sa femme Eve (Hildegarde Neil). Remis de son
terrible accident, il comprend pourtant qu’un double inversé, m’as-tu-vu et
jouisseur, arpente la ville et renverse la perception que l’on a de lui.
Dearden sème l’ambiguïté presque jusqu’à la fin quant à l’explication,
privilégiant l’étude de caractère au simple twist. Il avait cependant livré une
partie de la clé lorsque, reprenant vie après un arrêt cardiaque sur la table d’opération,
Pelham avait vu son pouls s’afficher en double sur les écrans, comme s’il n’était
pas revenu seul. Dès lors cet autre « lui » relève-il de la schizophrénie
où serait-il victime d’un doppelgänger ?
Basil Dearden avait à plusieurs reprises exploré ce thème du
personnage double. Les deux approches les plus marquantes avant Dirk Bogarde,
acteur plus trouble et ambigu que Roger Moore, en tête d’affiche. The Mind Benders (1963) faisait ainsi, après une expérience scientifique, surgir le
pan sombre de la personnalité d’un époux aimant et doux. Victim (1961)
quant à lui montrait un père de famille sous la menace d’un chantage visant à
révéler un pan caché de sa vie, son homosexualité. Chacun de ces films, sous
les tourments du héros, laissait supposer que le drame avait d’une certaine
manière libéré plutôt qu’infléchis une part secrète des personnages. Il en va
de même dans La Seconde Mort d’Harold Pelham tant le double néfaste
semble répondre en tout point aux manques de Pelham.
Il profite des plaisirs
que lui confèrent son statut social (troquant sa vieille Bentley pour une
rutilante Lamborghini), voit ses vilénies professionnelles tourner dans son
sens, et se montre enfin capable de satisfaire sa femme tout en ayant une jeune
et jolie maîtresse (Olga Georges-Picot). Dearden moque ainsi une sorte d’idéal
de mâle alpha alors très en vogue à ce moment, avec notamment un dialogue
citant James Bond qui en est le plus éclatant représentant. Il y a une d’ailleurs
une ironie mordante dans l’interprétation de Roger Moore et que n’aurait sans
doute pas pu rendre Dirk Bogard, non par talent mais par passif filmique. Le spectateur
verra forcément des relents de Simon Templar, du futur Brett Sinclair de la
série Amicalement Votre (dont Basil Dearden réalisera quelques épisodes
dont le pilote) et bien sûr de la manière dont il s’appropriera le personnage
de James Bond en en faisant un dandy jouisseur et distancié.
Le dédoublement, qu’il soit mental ou surnaturel, expose
ainsi les penchants les plus extrêmes et négatifs entre l’aristocrate puritain
et le séducteur ambitieux, comme deux miroirs complémentaires du capitalisme.
Dearden fait progressivement glisser le récit dans la paranoïa et la folie,
jusqu’à nous perdre dans notre perception des niveaux de réalité durant la
dernière partie durant laquelle nous suivons les deux Pelham en montage
alterné. La conclusion en livrant ses explications perd un peu de sa subtilité
dans les effets psyché que se sent obligé d’inclure Dearden pour faire moderne,
plutôt réussis formellement d’ailleurs mais qui surlignent inutilement le
propos. Ces très légers reproches mis à part, on ne boudera pas son plaisir
devant ce formidable thriller qui achève bien trop tôt la belle filmographie de
Basil Dearden.
À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais
personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis
le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne
peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se
réveille : il est dans le corps de l’inconnue.
Jamais là où on l’attend, après le polar Diamant Noir
et la fresque Onoda, Arthur Harari s’essaie désormais au drame
fantastique avec L’Inconnue. Il adapte ici la bande-dessinée Le cas David
Zimmerman qu’il a coécrit avec son frère Lucas Harari. Le postulat est
aussi simple que fascinant : David Zimmerman (Niels Schneider) photographe
dépressif, recroise en soirée une femme (Léa Seydoux) qui l’avait intrigué
quelques jours plus tôt.
Après avoir couché avec elle, il se réveille dans le corps
de cette dernière. A la recherche de son vrai corps, il va croiser d’autres «
victimes » dépossédées de leur être. Ce point de départ pourrait aller vers un
haletant thriller fantastique, mais ce n’est pas la direction prise par Harari.
Il y a bien sûr la question de l’identité de genre, abordée avec finesse en
posant toutes les situations tant sociales que réellement physique,
qu’entraînent ce changement de corps.
Mais c’est avant tout le pas de côté vers un entourage
désormais inaccessible qui emmènent le récit sur des rives existentielles et
introspectives poignantes. Autocentré et taiseux, David devenu Eva comprend ce
que son attitude a imposé à sa famille sans espoir de le réparer, tandis qu’une
adolescente quant à elle piégée dans l’ancien corps de David récupère la
solitude de ce dernier comme une malédiction. Léa Seydoux comme souvent est
fabuleuse, exprimant tour à tour la froideur de l’identité masculine initiale
avant de laisser émerger une émotivité croissante quand tout retour en arrière
semble perdu, quand on n'observe plus les siens qu’à distance.
Niels Schneider fonctionne quant à lui sur une
interprétation plus physique, le langage affecté et la gestuelle maniérée
déteignant sur l’allure d’un adulte que l’on a vu si peu expressif au départ.
Harari évite les effets dramatiques pour privilégier l’errance, l’attente et le
doute jusqu’à une conclusion ouverte et autorisant une condition inédite pour
son héros/héroïne.
Joe, Jim et Cherie, trois as de la cambriole élevés
ensemble a Hong Kong par un père adoptif cruel, sont victimes lors d'un séjour
en France d'un coup monte ou Joe perit. Inconsolables, Jim et Cherie retournent
à Hong-Kong ou ils deviennent amants. Il se heurtent alors une nouvelle fois à
leur père adoptif, plus méchant que jamais.
Les Associés est un projet assumé comme ouvertement
commercial par John Woo après la débâcle commerciale d’Une Balle dans la tête(1990), une de ses œuvres les plus personnelles. Les Associés est l’occasion
pour Woo d’exprimer son penchant pour le cinéma occidental, déjà plus que
latent dans ses opus précédents. Le triangle amoureux teinté de drame et de
comédie lorgne vers Jules et Jim de François Truffaut (1962), ainsi que Butch
Cassidy et le Kid de George Roy Hill (1969) dont on aperçoit l’affiche lors
de la scène finale. Woo chercher aussi à renouer avec l’élégance et le charme
du caper movie, et plus particulièrement La Main au collet d’Alfred
Hitchcock (1955).
L’ambition est assumée et fort réussie durant la première
partie qui se déroule en France. L’effet carte postale est garanti avec durant
les premières minutes tous les plus fameux monuments parisiens défilant à l’image,
et plus tard lorsque l’intrigue se passera en Côte-d’Azur les environnements
prestigieux comme la Croisette garantissent le dépaysement pour le public
hongkongais avide de glamour français. Le trio formé par Chow Yun-fat, Leslie
Cheung et Cherie Cheung est parfaitement caractérisé, tant dans ses compétences
illégales que dans leur tempérament dictant la dynamique de leurs rapports.
Woo
alterne morceaux de bravoure et scènes de comédies enlevées où l’on savoure l’élégance
amusée de Chow Yun-fat, la vulnérabilité de Cherie Cheung et la fougue de
Leslie Cheung. Le plaisir prend le pas sur la vraisemblance d’extravagantes
scènes de casse, jusqu’au larcin de trop durant lequel un tableau maudit va
sceller le destin des personnages.
Une ellipse de deux nous ramène à Hong Kong et soudain le
parfum d’inédit initial paraît nettement moins évident. Les Associés
possède en fait une structure narrative strictement identique à Le Syndicat du crime (1986). Nous avons un Chow Yun-fat montré au sommet de son
charisme cabot, avant la déchéance d’une seconde partie où il se trouve
handicapé en fauteuil roulant. De même il y a un mentor/acolyte traître ayant
fait fortune sur la déconvenue des héros eux-mêmes empêtrés dans leurs liens
respectifs après les années de séparation. La différence tient au ton
constamment léger en opposition du drame cathartique de Le Syndicat du crime.
Tout est en mode mineur et, pour le meilleur et pour le pire, effectivement
dans cette veine commerciale volontaire.
Sans verser dans la démesure de ses plus grandes réussites,
les scènes d’actions sont efficaces et inventives. Les poursuites en voitures
de la partie française sont chorégraphiées par Rémy Julienne et ont de fortes
réminiscences des succès de Jean-Paul Belmondo des années 70/80, ainsi que des
James Bond de Roger Moore. L’affrontement en huis-clos dans une galerie d’art
préfigure en mineur et potache le final dantesque de A toute épreuve
(1992) par la virtuosité filmique de Woo et la pyrotechnie déployée.
Si Woo n’a
cette fois pas la main trop lourde sur la romance et capture très bien l’amitié
masculine, il s’égare grandement sur la fin dans l’humour cantonais bien gras
faisant perdre toute sa prestance à un Chow Yun-fat bien trop cabot. On ne
boudera pas le divertissement et l’on ne passe pas un moment désagréable, mais Les
Associés est clairement l’opus le plus oubliable de la grande période de
John Woo – qui recyclera d’ailleurs l’intrigue et les personnages aux
Etats-Unis pour le téléfilm et la série Les Repentis en 1996.
Renvoyée de son école maternelle, Shibuki part à Osaka
retrouver Wataru, le père du fils qui était son élève, et avec lequel elle
s’est liée d’amitié. Il la recrute pour s’occuper de son enfant et de sa femme,
pendant qu’il entretient une relation adultère avec une chanteuse de jazz.
Jamais là où on l’attend, Yoshimitsu Morita signe avec Main Theme
une bluette adolescente charmante mais assez mineure car située entre certaines
de ses plus grandes réussites. L’année suivante il signera avec And Then,
magnifique adaptation de Natsume Sōseki, merveille de mélancolie qui sera une
de ses œuvres les plus saluées. Quant aux deux films qui précèdent, il s’agit
de Jeu de famille (1983), peinture au vitriol du modèle traditionnel
japonais, et Le Frisson de la mort (1984) merveille de nihilisme
désespéré.
Le film est produit par le studio Kadokawa qui y applique sa
politique transmédia habituelle. Il s’agit de l’adaptation d’un roman de Yoshio
Takaoka, édité chez Kadokawa, et avec dans le rôle principal Hiroko Yakushimaru,
fameuse Idol japonaise de l’époque également sous contrat dans la compagnie et
dont on entendra plusieurs chansons durant le film. C’est vraiment un véhicule
afin d’amener progressivement la star vers des rôles plus matures, après son
rôle de lycéenne dans le célèbre Sailor Suit and Machine Gunde Shinji
Somai (1981). L’histoire dessine une sorte de quatuor amoureux entre différents
personnages se recroisant dans différents lieux du Japon par les jeux du hasard
et de l’amour. Shibuki (Hiroko Yakushimaru) est une institutrice d’école
maternelle qui va tomber amoureuse du père d’un de ses jeunes élèves, Omaezaki
(Kazuo Zaitsu) un homme d’âge mûr. Ce dernier entretient une liaison adultère
avec Kayoko (Kaori Momoi) une chanteuse de jazz qu’il est contraint de quitter
à cause d’un déménagement. Kayoko va quant à elle attirer l’attention de Ken (Hironobu
Nomura), jeune magicien en herbe qui aura fait la rencontre plus tôt de Shibuki
avec laquelle il va nouer une relation d’amour vache.
Le ton est à la fois candide et mélancolique, nous offrant
une traversée du Japon dans ses pans les plus urbains, provinciaux et carte
postale avec l’essentiel du récit se déroulant à Okinawa. C’est d’ailleurs là
que se ressent la patte du romancier Yoshio Takaoka, très attaché à la culture
américaine, à la description de l’hédonisme juvénile à travers des cadres
ensoleillés, des loisirs célébrant l’évasion en plein air comme la moto ou le
surf. Une de ses adaptations donnera d’ailleurs un chef d’œuvre de romantisme
adolescent avec le magnifique His Motorbike, Her Island de Nobuhiko
Obayashi (1986). Main Theme ne s’élève pas à cette hauteur mais fait
preuve d’un charme certain, capturant les charivaris sentimentaux entre club de
jazz, jeux de plages et balade en voiture dans les superbes paysages d’Okinawa.
La mise en scène élégante de Morita transcende un ensemble
assez convenu. Le spleen adolescent est bien là, porté par la candeur charmante
d’Hiroko Yakushimaru. Morita alterne entre moments alertes ludiques (notamment toutes
les démonstrations de magie de Ken) et une émotion plus suspendue reposant sur
l’atmosphère – très belle photo de Yonezô Maeda. Les personnages déambulent
dans les grands espaces, espèrent au sein de lieux clos du quotidien, et
subissent leur déception dans des environnements constituant un entre-deux
correspondant à leur situation bancale.
La magie opère lors de deux séquences
finales, d’abord quand Ken et Shibuki réconciliés sont piégés dans un
embouteillage et observent les festivités du matsuri avant d’échanger leur
premier baiser. Puis lors de la séquence finale où ils se rendent à l’hôtel
pour « consommer » et assumer par cet acte leur passage à l’âge
adulte. L’arrivée et la traversée de l’hôtel sont filmés comme un immense clip
romantique porté par une chanson d’Hiroko Yakushimaru dont les paroles font
échos à la situation. Les quelques éléments d’un récit potentiellement plus
sombre (la relation adultère des adultes dont l'impasse préfigure Lost Paradise (1996)) sont mis de côté pour assumer un propos aussi charmant que naïf.
Sortie en salle le 19 août avec trois autres films de Yoshimitsu Morita
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux,
s’installent dans un village au bout d’un fjord. Lorsque le corps enseignant
découvre des ecchymoses sur le corps d'un de leurs enfants, le village se
demande si leur éducation traditionnelle pourrait en être la cause.
Fjord de Cristian Mungiu est une impressionnante
dénonciation de l’idéologie, d’où qu’elle vienne dans ses excès sous couvert de
bonnes intentions. Une famille norvegio-roumaine s’installe dans un petit
village de Norvège. Elle se trouve bien acceptée par la communauté même si
celle-ci reste interpellée par le prosélytisme religieux des parents
appartenant à une église chrétienne proche de la secte. C’est sur cette surface
qu’ils vont être accusés de maltraitance, après avoir découvert des bleus sur
la fille cadette, puis séparés de leurs enfants. Le rigorisme et la laïcité
jusqu’au-boutiste des pays nordiques s’opposent à la piété obscurantiste du
cercle familial dans une impasse renvoyant les deux dos à dos.
Sous sa droiture, la machine institutionnelle ne saurait
cacher un racisme larvé, tant elle paraît s’accélérer dès les premiers signaux
très vagues. Cristian Mungiu souligne l’extrémisme du progressisme quand il se
fait dogme intolérant, mais maintient l’ambiguïté autour de cette famille dans
un récit pertinent et sans faille. Sebastian Stan (qui profite de la notoriété
Marvel pour se forger une sacrée filmographie parallèle) et Renate Reinsve en
parents prosélytes dépassés sont impressionnants, aussi touchants dans
l’injustice qu’ils subissent que glaçants dans la culture qu’ils prônent.
À la suite d'un grave accident de voiture, Dan Merrick se
réveille amnésique. Malgré le soutien de sa femme Judith, il fait face à de
grandes difficultés pour recoller sa mémoire fragmentée. Quand petit à petit
des flashbacks énigmatiques l'assaillent, Dan semble décontenancé par ces
souvenirs troubles. Entre doutes et intuition, il comprend que certaines
vérités cachées recèlent de sombres secrets et il va mener l'enquête sur une
personnalité de plus en plus mystérieuse. La sienne...
Troubles est une ouvre se situant au carrefour des
mutations du polar et du thriller au moment de sa sortie. La dimension psychanalytique
et onirique tente de remettre au goût du jour dans le fond et la forme certains
éléments du film noir des années 40, autant porté sur l’expressionisme que les
visions façon La Maison du Docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock (1945).
Son érotisme larvé est dans la continuité des évolutions amenées par des œuvres
comme La Fièvre au corps de Lawrence Kasdan (1981), mais n’ose pas
encore la provocation explicite du Basic Instinctde Paul Verhoeven
(1992) qui fera la bascule vers le sous-genre du thriller érotique.
Toutes ces tendances se bousculent dans un suspense plutôt
bien mené où Wolgang Petersen semble clairement se faire plaisir. Tout est
prétexte au traitement le plus extravagant et baroque possible, notamment
toutes les réminiscences des souvenirs fragmentés et de l’accident terrible
vécu par le héros Dan Merrick (Tom Berenger). D’ailleurs ce n’est pas tant dans
cette outrance plaisante que le film pèche, mais dans la récurrence de certains
éléments (les miroirs et reflets, quelques dialogues trop surlignés) qui
peuvent faire deviner le twist plutôt habile aux plus attentifs.
Petersen
revisite sans tomber dans le rétro l’esthétique du film noir tortueux avec l’usage
superbe du fondu enchaîné, nous plonge dans la psyché déphasée de son héros en
rendant totalement irréel son environnement. Les décors sont si stylisés qu’ils
en deviennent volontairement factices, tant dans le faste (ce bureau en baie
vitrée à la vue incroyable) que dans le glauque (l’épave de bateau
cauchemardesque) et cela participe à l’empathie pour Dan qui ne se sent pas à
sa place, et qui ressent l’artificialité de toutes ses interactions hormis avec
le truculent détective incarné par Bob Hoskins.
Troubles brille dont pour créer et installer le
mystère, mais patine un peu quand vient l’heure des résolutions. Si l’on
apprécie la durée resserrée de 93 minutes (surtout au vu des standards actuels
qui étirent souvent pour pas grand-chose), la dernière partie précipite
vraiment trop les rebondissements et révélations. La poursuite en voiture
semble vraiment là pour amener artificiellement une accélération à l’intrigue,
et les péripéties sont trop nombreuses et rapprochées au point de faire perdre
la relative finesse de certains protagonistes comme l’épouse incarnée par Greta
Scacchi. Malgré ces scories, un thriller plutôt efficace et prenant dans la
lignée d’un Dead Again de Kenneth Branagh sorti la même année.