Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 17 avril 2026

Les Fleurs du manguier - Harà Watan, Akio Fujimoto (2026)

 Dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée, Shafi, 4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans, quittent un camp Rohingyas du Bangladesh pour rejoindre la Malaisie. Guidés par leur regard d’enfant, ils entreprennent une traversée périlleuse.

Les Fleurs du manguier est une œuvre mettant en lumière un génocide contemporain parmi les plus invisibilisé au monde, celui du peuple rohingya. Ces derniers constituent la minorité musulmane de l’État de Rakhine, dans l’ouest du Myanmar en ex-Birmanie. Ils sont considérés comme apatrides depuis 1982, moment à partir duquel les violences et discriminations qu’ils subissaient déjà se sont accentuées, jusqu’au point de non-retour atteint en août 2017 avec une sévère répression militaire. Depuis les rohingyas sont un peuple en fuite et condamné à l’exil dans les pays voisins comme le Bangladesh, la Malaisie et l’Indonésie. Mais même là, leur statut d’apatrides les exclus du statut de réfugiés et ils doivent subsister dans des conditions les plus précaires.

Le réalisateur japonais Fujimoto Akio, travaillant depuis une dizaine d’années en Asie du Sud-Est, a pu observer de loin le sort des rohingyas et décidé de leur consacrer son troisième long-métrage avec Les Fleurs du manguier. Il adopte le point de vue d’une jeune fratrie justement contrainte de migrer avec leur famille vers la Malaisie. L’originalité tient de ce regard enfantin du jeune Shafi et de sa sœur aînée Somira, arraché de leur quotidien pour ce qui semble un départ à l’aventure. Sur le papier, le récit suit les sordides mais tristement ordinaires péripéties rencontrées par un migrant en transit. Exiguïté de moyens de transports insalubres durant un périple en bateau, méfiance et paranoïa envers la police pouvant nous ramener bien vite au point de départ, exposition aux passeurs les plus malveillants et possiblement violent. Fujimoto évite volontairement de livrer les informations géopolitiques évoquées plus haut sur le peuple rohingya. Les deux enfants sont juste conscients de quitter leur foyer pour en gagner un autre, plus confortable, ailleurs, et c’est tout ce que le spectateur aura à savoir tout comme eux. Ce choix s’avère d’autant plus pertinent lorsque qu’un concours de circonstances les livre à eux-mêmes en les séparant de leur père et de leur tante. Toutes les embûches classiques du migrant prennent dès lors une touche plus inquiétante et cauchemardesque.

Fujimoto adopte un style vif et semi-documentaire qu’il pare néanmoins des atours formels du conte à travers ses héros juvéniles. La traversée solitaire d’une jungle, une fuite nocturne en pleine mer ou durant une traversée de frontière, toutes ces mésaventures sont portées par une tension et un sentiment de danger véhiculé par la mise en scène, ainsi que la photo de Yoshio Kitagawa entre naturalisme et stylisation sobre. Ce mélange de réalisme et de fable est aussi une manière de caractériser le peuple rohingya. Tout au long du voyage, les enfants croisent leurs compatriotes dont ils bénéficient de la solidarité et compassion quelles que soient leurs situations respectives. 

Alors que dans ce type d’odyssée, un congénère est autant susceptible d’être un compagnon de route qu’un filou profitant de cette proximité pour nous trahir, Fujimoto ne laisse planer aucune ambiguïté. Il y a un sentiment de peuple élu et uni passant par un mysticisme sobre (la rencontre avec un autre migrant dans des ruines) et surtout une profonde humanité. Le jeune âge de la fratrie autorise des moments de grâce inattendus durant laquelle s’exprime une belle candeur enfantine. Le film s’ouvre sur une partie de « 1,2, 3 soleil » avant le grand départ, et plus tard ce même jeu sert de réconciliation ne disant pas son nom pour mettre fin à une légère brouille entre le frère et la sœur. Fujimoto capture là une certaine vérité du lien fraternel et de la résilience enfantine, où les mots sont inutiles pour mettre fin à une dispute. L’épilogue cruellement lucide nous ramène malgré tout aux risques et à l’incertitude du sort des migrants, d’autant plus périlleux pour les rohingyas, et qui donnerait très envie que le réalisateur donne une suite à ce beau film. 

En salle le 22 avril 

mercredi 15 avril 2026

She's rain - Mitsuhito Shiraha (1993)

 Le récit des histoires d'amour entre lycéens et lycéennes qui se déroulent sur la ligne de chemin de fer Hankyu et dans les rues de Kobe.

She’s rain est un plaisant récit d’apprentissage se penchant sur les amours lycéennes durant la dernière année et donc passage à l’âge adulte. Le film joue d’un contraste intéressant dans le fond et la forme. Pour le fond, il s’agit de la dualité entre une enfance que l’on n’est pas tout à fait prêt à abandonner, et une vie adulte que l’on n’est pas apte à endosser. Le scénario en joue bien sûr sur la dimension scolaire avec la pression de la recherche d’une université, facette d’autant plus forte au Japon où le prestige de l’université pèse dans la recherche d’emploi future. C’est surtout présent au niveau sentimental à travers le triangle amoureux qui va se dessiner.

Yuichi (Shun Someya) et Reiko (Chiharu Komatsu) entretiennent une amitié ambiguë, dissimulant des sentiments plus profonds. Reiko est une adolescente espiègle contant sans pudeur à Yuichi ses amours fantasmés avec un dentiste adulte, tandis que Yuichi apparaît plus introverti. L’arrivée de Yuuko (Maiko Kikuchi), une camarade d’enfance et ancienne partenaire de piano de Yuichi, va forcer les deux « amis » à se questionner sur leur relation. Yuichi oscille entre l’enfant qu’il fut avec cet amour juvénile avec lequel il a entretenu une promesse précoce (ne plus jouer de piano jusqu’à leurs retrouvailles quand elle revendrait de l’étranger) et l’adolescent qu’il est, voire l’adulte qu’il aspire être, par ce désir plus concret qu’il a pour Reiko. Cette dernière doit également se rendre à l’évidence, l’arrivée de cette rivale la force à admettre les vrais sentiments qu’elle entretient pour Yuichi.

Ces questionnements à la fois légers et profond baignent dans un surprenant écrin formel. L’esthétique joue conjointement sur des environnements très superficiels concernant les lieux de loisirs (ce bar tout en néon et à l’étonnant laxisme quant à la consommation d’alcool des adolescents surtout au Japon), un vernis papier glacé presque publicitaire pour certains décors, voire une imagerie shojo sublimant l’artificialité pour appuyer les instants romantiques. La dimension sociale interroge aussi puisque le luxe de l’ensemble nous introduit parmi une adolescence japonaise nantie et peu réaliste sur certains points comme Reiko qui vit déjà seule – artifice typique du manga.

Pourtant la ville de Kobe est un vrai personnage secondaire que le réalisateur Mitsuhito Shiraha capture dans une imagerie tout simplement somptueuse. La gare est un décor crucial dont les allées et venues, les rencontres impromptues s’y déroulant accompagne les liens se nouant et se dénouant entre les protagonistes et représentant leur instabilité émotionnelle. Les plans d’ensemble, notamment celui merveilleux servant d’affiche au film, dessinent un arrière-plan à la fois authentique et stylisé porté par la belle photo de Yoshitaka Sakamoto. 

Ces partis-pris s’adaptent aux humeurs des personnages ainsi qu’à la bascule des saisons exprimant aussi l’évolution de leurs liens amoureux. Alors que le tout pourrait sembler très badin et léger, une mélancolie, un spleen plus profond et inattendu s’invite durant la dernière partie bien plus amère. Comme une piqûre de rappel que grandir, c’est aussi perdre, accepter le renoncement à nos idéaux adolescents, et en garder un goût d’inachevé. 

lundi 13 avril 2026

Freeway - Matthew Bright (1996)

 Avec une mère qui se prostitue pour payer son crack et un beau-père qui la pelote, Vanessa est loin d'avoir une vie de princesse. Après l'arrestation de ses parents et pour ne pas retourner dans une famille d'accueil, elle décide, tel le "Petit Chaperon Rouge", de partir rejoindre sa grand-mère qui vit dans une caravane à quelques centaines de kilomètres. En chemin, elle rencontre Bob Wolverton, psychologue pour enfants le jour... mais surtoût Grand Méchant Loup la nuit !

Freeway est une œuvre qui fit sensation à sa sortie dans le paysage du cinéma indépendant américain. L’argument vendeur du film reposait sur sa relecture trash du Petit Chaperon rouge. Si le conte constitue effectivement une sorte de fil rouge du récit, il n’y a que quelques éléments marqués (le panier que prend Vanessa avant d’entamer son voyage) et surtout deux péripéties qui s’en réclament pleinement au début et à la fin du film : la rencontre du Grand Méchant Loup sur le chemin de la maison de la grand-mère, et les retrouvailles avec ce dernier déguisé en Mère Grand. Pour le reste, Freeway offre un instantané grinçant d’Amérique white trash sur lequel va se plaquer un propos social cinglant.

Matthew Bright nous immerge dans cet environnement white trash à travers le contexte familial tristement sordide et ordinaire de la jeune Vanessa (Reese Witherspoon), mais choisit tout d’abord de le tirer vers la comédie noire grinçante. La caractérisation de la mère (Amanda Plummer) prostituée toxicomane et du beau-père (Michael T. Weiss) abusif se fait ainsi dans un mélange détonant de situations glauque et de tonalité rigolarde, d’où l’émotion ne ressort que de la personnalité candide de Vanessa. Matthew Bright travaille cela également par une esthétique californienne et ensoleillée outrée dans la gamme chromatique de la photo, la colorimétrie des costumes. Là encore l’outrance esthétique s’entrecroise à un certain réalisme de l’arrière-plan, de façon très déstabilisante. Toutes proportions gardées, Bright pave presque la voie à l’imagerie de certains films à venir de Sean Baker comme Florida Project ou Red Rocket, - le caractère bien trempé de Vanessa n'ayant rien à envier à une Anora (2024) - ainsi que par son humour décapant mêlé d’authenticité.

Le réalisateur ose tout, dans la crudité des dialogues, la violence décomplexée, les ruptures de ton déroutantes. Le pivot du film n’est en effet pas une supposée cohérence du récit, mais la personnalité hors-normes de l’héroïne. Le ton hétérogène de Freeway repose en effet sur la dualité, l’oscillation entre le choix de subir les évènements ou de sauvagement se rebeller contre eux pour Vanessa. Une séquence exprime pleinement ce sentiment en début de film, lorsque Vanessa subit les attouchements de son beau-père sur son canapé puis le repousse violemment. On a le sentiment d’avoir là une protagoniste bad ass et qui ne s’en laisse pas compter, mais l’ellipse entrecoupant la descente de police voit Vanessa dans sa chambre, plaquée contre son lit par ce même beau-père. 

Aussi déterminée soit-elle, Vanessa demeure une adolescente en construction qui a manquée du soutien du système, des institutions pour la protéger d’un environnement néfaste. Cette construction dramatique va se poursuivre à plusieurs reprises. Vanessa pense avoir trouvé une oreille compatissante en Wolverton (Kiefer Sutherland), auprès duquel elle va se montrer sous son jour le plus vulnérable pour conter son passé douloureux. Ce dernier est malheureusement un infâme prédateur qui, dans l’intense dialogue de la scène de voiture, s’engouffre dans les failles de Vanessa pour mieux la piéger. Le mouvement de balancier s’effectue alors à nouveau en poussant notre héroïne dans ses derniers retranchements victimaire, avant de l’autoriser à une réponse aussi brutale que jouissive envers son agresseur.

Le film anticipe avec brio les problématiques actuelles du mouvement metoo, mais en évitant de s’enfermer dans une binarité militante. Ainsi durant la scène d’interrogatoire policier (et plus tard les scènes de procès, ou le diagnostic psychologique arbitraire de la prison), Vanessa est renvoyée à son déterminisme social et à des préjugés sexistes. Son passif jette forcément le doute quant à la véracité de ses dires, et remet en question la réalité de son agression comme peuvent souvent le constater les victimes de viols franchissant le pas de porter plainte. La furie de Vanessa renvoie alors au visage de son interlocuteur le plus odieux (Wolfgang Bodison) le déterminisme et les préjugés racistes qu’il doit bien connaître afin qu’il comprenne son ressenti. Plus tard ce sera ce même enquêteur, ébranlé, qui trouvera la preuve de l’innocence de Vanessa. Freeway sous ses excès évite ainsi le pur constat noir et désespéré, suggère la bienveillance des individus (l’enquêteur bienveillant joué par Dan Hedaya) malgré l’échec du système.

Reese Witherspoon crève l’écran dans ce qui est vraiment un de ses rôles bascule vers l’âge adulte après la révélation d’Un été en Louisiane de Robert Mulligan (1991). L’angélisme de ses traits masque un froide détermination, la douceur de sa voix peut soudain vous inonder d’injures et de moqueries cinglantes, et sa silhouette frêle n’attend qu’un geste menace de son interlocuteur pour le réduire en charpie. La même année que Freeway, elle jouera dans Fear de James Foley où là aussi cette supposée persona de victime saura se rebiffer. Bright a vraiment calqué la tonalité du film sur ce mélange de détresse et de défi dégagée par l’actrice, qui saura par la suite l’exploiter de manière génialement sophistiquée dans La Revanche d’une blonde (2001), l’un de ses rôles les plus emblématiques. Freeway est un film culte traversant étonnamment bien l’épreuve du temps, et dont le propos a encore gagné en pertinence aujourd’hui.

Sorti en bluray franaçais chez Metropolitan 

dimanche 12 avril 2026

La Fille du Konbini - Asa ga kuru to munashiku naru, Yûho Ishibashi (2026)

 À 24 ans, Nozomi a abandonné son tailleur de commerciale pour l’uniforme modeste d’une supérette. Entre la monotonie rassurante du quotidien et la complicité de ses collègues, elle pense avoir trouvé un fragile équilibre. Mais l’irruption d’une ancienne amie du lycée dans le “konbini” vient bouleverser sa routine et la confronter à ses choix de vie.

La Fille du Konbini est une œuvre attachante qui capture l’état d’esprit d’un certain pan de la jeunesse japonaise. L’injonction sociale à la réussite et la dévotion à l’entreprise semble avoir fait long feu pour cette génération qui aspire à s’accomplir différemment. L’héroïne Nozomi (Erika Karata) en a fait l’amère expérience, et a fuit la pression d’un poste de commerciale pour le modeste poste d’employée de konbini. Néanmoins, la culpabilité de ce renoncement, de ce manque d’ambition apparent, demeure. Elle n’a ainsi toujours pas avoué à ses parents ce changement dans sa vie personnelle, et le film est ponctué de discussion téléphonique de Nozomi avec sa mère sur un quotidien professionnel révolu.

A l’image de l’impasse dans lequel se situe Nozomi, le récit avance à pas feutrés et hésitant, sans véritable bascule dramatique si ce n’est la rencontre avec Haruka (Imô Haruka), une ancienne camarade de classe. Les désagréments de cet emploi moins nanti ne sont pas invisibilisés, à travers quelques scènes d’abus dans ce Japon où plus que partout ailleurs, le client est roi. Néanmoins la douce camaraderie entre collègues s’y affirme davantage que dans la solitude et le désarroi entraperçu des bribes de l’ancienne vie de Nozomi. Malgré tout, chacun de ses collègues semble être dans un entre-deux professionnel, d’études, de voyage, quand notre héroïne stagne et ne sait pas encore ce qu’elle veut faire de sa vie. La réalisatrice Yuho Ishibashi  saisit là un sentiment certes plus marqué au sein de la société japonaise (et dont elle a puisé l’inspiration auprès de son entourage), mais qui s’avère assez universel dans la jeune génération se cherchant de nouveaux modèles d’existence.

Le choix de l’actrice Erika Karata s’avère fort judicieux dans cette approche. Elle a représenté cette indécision et refus des normes d’un point de vue sentimental dans son rôle sur Asako I et II de Ryusuke Hamaguchi  (2018), en épouse abandonnant tout pour un premier amour retrouvé – aspect prolongé en coulisse par la liaison avec son partenaire Masahiro Higashide , alors marié, qui fit les choux gras de la presse à scandales nippone. La Fille du Konbini est donc traversé de questionnements intenses, enfouit sous son rythme cotonneux et ses tranches de vie douces. Les déambulations urbaines de Nozomi, les longs plans fixes sur sa silhouette en uniforme debout à son comptoir, les moments de langueur dans la solitude de son appartement, tout cela montre silencieusement cette réflexion de notre héroïne davantage qu’elle ne la verbalise. La Fille du Konbini est une œuvre qui entremêle habilement la retenue de son approche avec la profondeur de son propos.

En salle 

vendredi 10 avril 2026

La Ragazza di Bube - Luigi Comencini (1964)

 L'Italie au lendemain de la guerre. Mara est fiancée à Bube, un héros de la Résistance communiste. Au cours d'une bagarre, il tue un policier fasciste et doit fuir. Mara l'attend. Deux ans s'écoulent, elle se laisse courtiser par Stefano...

Le début des années 60 voit au sein du cinéma italien l’émergence de toute une série de productions aux sujets engagés, et reflétant les changements politiques à l’œuvre. La Démocratie Chrétienne, le parti politique au pouvoir depuis l’après-guerre, doit lâcher du lest en entamant un virage à gauche afin d’être notamment représentatif d’un parti communiste et socialiste alors très puissants dans les urnes. Cela influe sur donc sur la teneur des projets cinématographiques qui vont porter un regard plus grinçant les soubresauts de la résistance italienne et la libération, ainsi que des renoncements idéologiques marqués par l’avènement de la Démocratie Chrétienne. Dans le lot se distinguent entre autres La Grande pagaille de Luigi Comencini (1960), Une vie difficile de Dino Risi (1961), Le Terroriste de Gianfranco de Bosio (1963).

Comencini adapte ici le roman éponyme de Carlo Cassola, se déroulant au lendemain de la guerre. Le récit reflète plus spécifiquement les tumultes nés de l’armistice du 8 septembre 1943 entre l’Italie et les Alliés. L’armée italienne a alors le choix entre faire explicitement alliance avec les Allemands, renoncer et rentrer chez elle, ou s’engager dans la résistance. Toute cette communauté se recroise au sein d’une Italie libérée, ce qui va générer d’inévitables tensions. Mara (Claudia Cardinale) est la sœur d’un partisan tué par les Allemands, qui va faire la rencontre avec Bube (George Chakiris), ancien compagnon d’arme de celui-ci. Le foyer même de Mara reflète les dissensions du pays, avec un père fervent militant communiste tandis que la mère reproche à ce dernier la doctrine dont il a conditionné son fils et conduit à sa mort. Mara est une jeune fille insouciante n’ayant que faire de cette agitation, et va rapidement tomber amoureuse de Bube. 

Comencini traduit dès leur rencontre, où ils se font face sur les deux côtés d’une route, du fossé qui les sépare. Mara a encore le tempérament et les rêves romantiques frivoles d’une adolescente, quand Bube est pétri dans le sérieux et la raideur de ses engagements politiques. Il est taiseux et stoïque quand Mara est enjouée et bavarde, et ses attentes romanesques se heurtent aux silences de son aimé. La correspondance timide et espacée qu’ils entretiennent ne cesse de décevoir Mara, et leurs rencontres sont timorées et sans passion. On comprendra progressivement que si Bube est bel et bien amoureux de son côté, il est bien trop préoccupé à faire « ce qu’il faut » auprès de l’entourage de Mara plutôt qu’envers l’intéressée. Les fiançailles et le départ commun s’avèrent bouclés avec le père sans consulter Mara qui en prend ombrage, mais va néanmoins suivre Bube.

Cette construction « honorable » du couple reflète ainsi la manière dont s’exprime l’engagement de Bube. C’est un devoir, un sacerdoce dont il n’a de cesse d’affirmer la légitimité, jusqu’à commettre l’irréparable. Le geste fatal le voyant abattre un maréchal ancien fasciste et son fils restera invisible à l’écran, mais (ainsi que le récit biaisé qu’il en fait à Mara) exprime la manière dont l’idéologie, le sens du devoir et l’effet de groupe pousse à la violence. C’est un fil rouge du scénario qui l’illustre dans l’arrière-plan de cette Italie où la rage et le ressentiment peut se déchaîner à tout moment. Un prêtre aux sympathie fascistes durant la guerre va être pris à partie dans un bus puis à travers la ville par la population, et n’éviter le lynchage public que par le sauvetage de Bube qui va le conduire à la gendarmerie. Comencini dévoile par un chaos collectif le climat de haine ayant conduit Bube au crime, mais qu’il a choisit de laisser hors-champs pour en faire le symbole de la fragilité du personnage et des regrets qu’il en tire.

C’est justement durant la fuite commune que la vraie romance peut naître, Bube laissant entrevoir ses failles et tombant le masque viril. Mara peut alors gagner en maturité et empathie en cherchant à apaiser les tourments de son homme. Toute la longue séquence observant le couple loin des discours, des invectives et de la violence travaille ce rapprochement par l’image. Les cadrages et compositions de plans dans cette bâtisse abandonnée traduisent cette distance encore existante mais qui s’estompe entre eux, par les échanges à cœur ouverts, les regards, caresses, et enfin cette première nuit consommée avant une très longue séparation. Bube en cavale à l’étranger, quel choix pour Mara ? Vivre comme une jeune femme de son âge et oublier ? Ou attendre telle une Penelope moderne le retour de son Ulysse ?

Claudia Cardinale est vraiment réinventée ici par Comencini, elle n’est plus l’icône moderne de Huit et demi de Federico Fellini (1963), la jeune femme perdue de La Fille à la valise de Valerio Zurlini (1960) ou l’idéal romantique de Le Guépard (1963). Le réalisateur lui fait endosser un spectre plus vaste allant de la candeur à la maturité, de l’amoureuse à l’épouse. Cela passe par un cheminement d’abord amoureux, puis idéologique, mais de manière instinctive plutôt qu’intellectuelle. Alors que la détermination d’un Bube désormais prisonnier faiblit durant la dernière partie, elle est le socle auquel il peut se raccrocher. Lors de la scène de retrouvailles, Comencini installe un dispositif similaire à celui de leur première rencontre. Ils se font face, assis sur des bancs, des deux côtés d’un couloir. Le dialogue est emprunté après des années de séparation, et alors que Bube fond en larmes, Mara lui le ravive en lui rappelant qu’elle sera toujours là pour lui. Entretemps, elle a pourtant trouvé en Stefano (Marc Michel), l’idéal de ses rêves de jeunesse avec cet homme sensible, doux, attentionné et cultivé.

Comencini n’absout à aucun moment Bube de son acte, ce qui prêtera d’ailleurs à controverse puisque dans le fait divers dont s’inspire le livre et par extension le film, l’intéressé était innocent. Le but est de faire endosser toutes les facettes de la dévotion à Mara, qu’elle soit politique en tenant le cap alors que la volonté de son homme vacille, amoureuse en acceptant d’attendre sa libération, et presque spirituelle en en faisant une pure Madone par son renoncement sacrificiel. On voit là ce qui différencie un Comencini et un Dino Risi, un sujet voisin devenant un mélodrame sur l’amour et l’engagement chez le premier, et une comédie grinçante sur le renoncement pour le second dans le génial Une Vie difficile. C’est cette empathie que l’on retient au sein d’un propos qui égratigne pourtant bien l’appareil communiste, ses échecs et pactes d’après-guerre. 

Sorti en bluray français chez Tamasa 

mardi 7 avril 2026

Et Demain ? - Little Man, What Now?, Frank Borzage (1934)

 Dans l'Allemagne du début des années 30, Hans et Emma apprennent qu'ils attendent un enfant. Ils se marient dans la joie mais sont aussi conscients des difficultés auxquelles ils doivent faire face. Manquant d'argent, le couple n'a que son amour, sa candeur et son pacifisme à offrir au monde, mais cela suffira-t-il face à l'adversité d'une société en crise ?

Et Demain ? est une œuvre qui, par son cadre de l’Allemagne de l’entre-deux guerre, forme une sorte de cycle dans la filmographie de Frank Borzage. Il va en effet signer par la suite Trois camarades (1938) et La Tempête qui tue (1940), œuvres plus ouvertement engagées et cherchant à alarmer les Etats-Unis quant à la tournure du régime nazi et de la menace qu’il pourrait constituer. Et Demain ? peut être vu comme une sorte de préquel aux évènements des films suivants, en dépeignant les conditions économiques précaires étouffant la population allemande et qui seront la conséquence de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933. Le film parait à première vue moins politisé que ses successeurs, mais s’ouvre néanmoins sur une diatribe publique de membre du parti communiste dénonçant les inégalités entre les riches et les pauvres. Le héros Hans (Douglass Montgomery) assiste de loin à cette manifestation, tout en attendant son amie Emma (Margaret Sullavan), pour un rendez-vous médical durant lequel ils apprendront qu’elle est enceinte. Ils décident de se marier et vont alors se préparer aux réelles difficultés de la vie d’adulte.

Frank Borzage adapte là le roman Kleiner Mann, was nun ? (traduit en français par Et puis après ?) de Hans Fallada et publié en 1932. L’œuvre de Fallada s’attachait justement à dépeindre la vie des petites gens durant ces années difficiles et rencontra un vrai succès. Le roman bénéficia d’ailleurs d’une première adaptation produite en Allemagne l’année précédente. Durant l’une des premières scènes, quand Hans doit répondre aux questions de l’infirmière durant le rendez-vous médical, le personnage apparaît hésitant et perdu face aux questions qui lui sont posées. Se doutant sans doute du diagnostic à venir, Hans apparaît comme un enfant prématurément confronté à de grandes responsabilités. Les traits juvéniles et angéliques de Douglass Montgomery (qui lorgneront vers le spectral et presque cadavérique face aux difficultés) appuient ce sentiment, prolongé dans de nombreuses séquences et péripéties. Un pique-nique dominical voit Hans et Emma se poursuivre et s’agripper dans ce qui évoque des jeux enfantins, tandis que les embrassades, gestes tendres et l’érotisme souligné par les jambes nues et les dessous entraperçus d’Emma ramènent à un désir adulte. Le couple naviguera tout au long du récit entre ces deux eaux - parfois de manière fortement explicite notamment durant une séquence impliquant un manège.

Cette confrontation au réel, cette perte d’innocence se manifeste à différentes strates. Il y a l’injustice et l’autoritarisme subi dans le monde du travail tout d’abord pour Hans, en difficultés pour respecter les intenables objectifs de vente d’un magasin, ou soumis au chantage d’un patron entremetteur souhait l’unir à sa fille. A l’échelle de la grande entreprise comme du petit patronat, la même injustice semble régner et les désillusions s’enchaîner pour Hans. La corruption morale s’ajoute à cela quand le couple sera hébergé par la belle-mère de Hans au sein d’une luxueuse demeure se rapprochant plus de la maison close la nuit venue. La noirceur marquée par les déconvenues multiples des protagonistes est contrebalancée par une étonnante candeur. La conclusion optimiste est ainsi typique des montagnes russes des productions Pré-code nous roulant dans la fange pour mieux nous cueillir par des deux Ex-machina bienvenus.

Il y a néanmoins une symbolique contredisant la noirceur humaine et la froideur capitaliste que semble dégager l’ensemble à travers des personnages atypiques. Jachman (Alan Hale) amant viveur et dépravé de la belle-mère de Hans, ne semble pas avoir cédé à l’égoïsme dans sa quête de plaisirs et représente la face lumineuse de « la rue ».  Puttbreese (Christian Rub), collègue bienveillant d’Hans montre quant à lui une facette positive du monde du travail (et même du patronat avec la pirouette finale) mais aussi politique et sociale. En effet, les discours communistes restent lointains et réprimés pour Hans trop préoccupé à survivre pour l’engagement, et l’application de la parole aux actes passe par Puttbreese, employé contestataire puis possible patron positif.

En définitive le salut ne peut exister que par la réalité du lien humain, amical mais avant tout familial. Les difficultés du couple viendront aussi de leur propre inconséquence et immaturité (Hans dépensant son premier salaire pour un miroir en cadeau pour Emma plutôt que payer le loyer, Emma qui "gaspille" des repas à deux reprises), mais toujours pavées de bonnes intention et s’inscrivant dans leur construction d’adultes. Le contraste entre la fragilité d’Hans, ses angoisses et sentiment d’insécurité, avec la présence solaire et l’optimisme d’Emma (épatante et chaleureuse Margaret Sullavan) est le véritable pivot du film, celui par lequel l’atmosphère d’une scène peut basculer de l’ombre à la lumière quelle que soit la tournure des évènements. L’adaptation respecte le cadre (et les noms) allemand du livre, et en endosse le contexte (les allusions à la guerre 14-18, Hans affirmant sa nature pacifiste) comme pour mieux préparer les plongées plus sombres dans la réalité du pays que seront Trois camarades et La Tempête qui tue.

Disponible en bluray français chez Elephant Films 

lundi 6 avril 2026

Personne n'a entendu crier - Nadie oyó gritar, Eloy de la Iglesia (1973)

 Elisa, une jolie escort girl de luxe vit seule dans son appartement d’un immeuble moderne, avec un couple comme seuls voisins. Un matin, elle voit par hasard le mari, Miguel, en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. L’assassin va alors l’obliger à l’aider pour faire disparaître le cadavre, la faisant ainsi passer du statut de témoin à celui de complice. Une relation trouble naît entre eux.

Sixième film d’Eloy de la Iglesia, Personne n’a entendu crier s’inscrit dans la première partie de carrière du réalisateur, celle où il donnait dans un cinéma de genre plus aisé pour livrer un sous-texte plus irrévérencieux durant le régime franquiste. Personne n’a entendu crier est d’ailleurs le dernier volet d’une sorte de trilogie informelle au sein de laquelle de la Iglesia se faisait le portraitiste ambigu de figure meurtrière pour lesquelles il manifestait une empathie surprenante. Parmi les films précédents on trouvait El techo de cristal (1971) et surtout Cannibal Man (1972), un de ses plus grands succès. Comme pour boucler ce cycle, on trouve d’ailleurs au casting Carmen Sevilla et Vicente Parra, respectivement héroïne et héros de El techo de cristal et Cannibal Man.

Le film s’ouvre dans un cadre et une atmosphère aux antipodes du récit à venir. Elisa (Carmen Sevilla), y arpente les rues d’un Londres bondé et animé où elle s’adonne à un fastueux shopping, escortée par un chauffeur. C’est en fait là une part non négligeable du salaire accordé par son richissime amant et client, qui l’accueille ainsi un week-end par mois en Angleterre moyennant menus plaisirs. On devine néanmoins une forme de lassitude et de solitude chez la jeune femme à son retour en Espagne où elle mène également grand train dans un appartement luxueux. 

L’ellipse nous emmenant au rendez-vous du mois suivant appuie ce sentiment puisqu’un retard de vol va l’inciter à tourner les talons et rentrer chez elle sans attendre. Ce retour prématuré va dérégler les plans de son voisin de pallier, Miguel (Vicente Parra) qui comptait profiter de cette absence pour assassiner sa femme. Témoin malheureuse du crime, Elisa va être soumise à un étonnant chantage de la part de Miguel. Plutôt que de s’embarrasser d’un second cadavre en tuant sa voisine, Miguel va la contraindre à être sa « complice » pour se débarrasser du cadavre, et s’assurer ainsi sournoisement son silence. Ce postulat hitchcockien en diable va pourtant prendre une direction surprenante.

Cela vient notamment de la caractérisation de Miguel qui, sous la menace initiale, apparaît comme un homme faible, affable et presque « victime » contrainte du crime qu’il a dû commettre sur une femme qui le tourmentait. De la Iglesia en fragmentant par le montage les circonstances du meurtre maintient une certaine ambiguïté quant à la réalité du meurtre, mais la vulnérabilité contrite de Miguel ne va pas manquer de faire effet sur Elisa. En effet, sa nature de prostituée de luxe en fait un être de passage pour les hommes auquel elle ne pourvoit qu’un besoin charnel. Miguel à sa manière et dans des circonstances certes singulières, lui a en quelque sorte réclamé de l’aide, une assistance plutôt qu’un désir physique à assouvir. 

Dès lors les péripéties construisent progressivement une complicité inattendue et une véritable tension érotique entre eux. Eloy de la Iglesia l’amorce par un environnement se faisant de plus en plus abstrait pour traduire ce rapprochement. Au départ il y a la menace d’être démasqués durant leur périple pour se débarrasser du cadavre, notamment un suspense haletant où Miguel n’est pas loin d’être contraint par la police d’ouvrir le coffre de voiture contenant l’objet du délit. Alors qu’il se décompose sous le risque, c’est le sang-froid d’Elisa qui leur sauve en partie la mise. Plus tard le cadre d’une barque sur un lac voit Elisa prendre le dessus sur Miguel presque tétanisé avant d’y jeter le corps, et la jeune femme va jeter à l’eau son ravisseur pour brièvement tenter de le tuer. Miguel sachant à peine nager, suppliant et se débattant dans une posture de vulnérabilité totale émeut Elisa, et à partir de là la dynamique s’inverse concrètement même si on le pressentait déjà symboliquement – le champ contre champ de la séquence de la voiture évoquée plus haut est d’une certaine manière reconduite symboliquement plus qu’esthétiquement avec lui démuni et soumis à la volonté d’Elisa.

Elisa aura eu entretemps une autre occasion d’éprouver la différence de ses rapports aux hommes en retrouvant un jeune amant habitué à l’exploite, ce qui va renforcer sa attachement et instinct de protection envers Miguel. Dès lors le romantisme trouble a court entre Miguel et Elisa, mais les bases de cet amour sont viciées et de la Iglesia ne manque pas de le souligner par une esthétique bien trop chatoyante et clichée dans ses partis-pris. Le travelling circulaire autour d’une scène de danse muant en séquence érotique grâce à un fondu et l’usage du ralenti lorgne sur le roman-photo, tout comme une scène de bain moussant plus grotesque qu’érotique. Plutôt que d’installer un cocon amoureux, le réalisateur a plutôt fait basculer l’atmosphère dans l’abstraction, en estompant le monde extérieur et en réduisant l’interaction du couple au seul appartement d’Elisa. 

On adopte ainsi son propre aveuglement, mais le mystère autour du meurtre de l’épouse que l’on va finir par voir dans son entier vont remettre toutes les certitudes en question. La conclusion osée et que, malgré les indices, il aurait été difficile de totalement anticiper, est sources d’interprétations diverses. C’est la logique de pure machination qui frappe tout d’abord, mais vient ensuite une passionnante réflexion sur la répétitivité des biais de soumission auquel l’on peut se soumettre par peur de la solitude. En effet, Elisa revient au point de départ en ayant un nouveau crime qu’elle n’a pas commis à masquer, avec davantage d’expérience cette fois – et un ludisme à la renouveler. 

Disponible en bluray français chez Artus 

vendredi 3 avril 2026

Plein sud - Luc Beraud (1981)

 Dans une rue, Carol suit un homme et attire son attention. Il s'appelle Serge Lainé et c'est le coup de foudre. Il devait partir à Barcelone avec son épouse, mais il emmènera Carol et les deux amants passeront trois jours de folle passion et d'ivresse. Arrivent alors trois personnages inquiétants et farfelus qui tentent d'enlever la jeune femme.

Plein sud est le second film de la courte filmographie cinéma de Luc Beraud. Il fut initialement assistant réalisateur pour Jean Eustache et Jacques Rivette, mais c’est surtout sa collaboration avec Claude Miller qui va le révéler. Il sera également assistant-réalisateur pour ce dernier, mais surtout scénariste sur La Meilleure façon de marcher (1975) et Dites lui que je l’aime (1977), ainsi que sur L’Effrontée (1985) et L’Accompagnatrice (1992) après qu’il soit lui-même passé à la réalisation. Plein sud est l’occasion pour les deux amis d’inverser les rôles puisque c’est cette fois Claude Miller qui contribuera à l’écriture du film tandis que Beraud est derrière la caméra.

Le film est un objet assez imprévisible et inclassable, mais pas déplaisant. Le synopsis laisse supposer un récit d’amour passionnel, ou alors une sorte de néo noir porté par une femme fatale à la sexualité exacerbée. L’enchaînement abrupt de rebondissements, tout comme les réactions improbables des personnages bousculent vite les attentes. Serge (Patrick Dewaere) est choisit comme amant au hasard et en pure revanche par Carole (Clio Goldsmith). Cela dérègle totalement les repères de Serge, universitaire rangé, qui quitte femme et foyer précipitamment pour cette passion et fuit à Barcelone avec Carole. Très vite le coup de foudre se confond avec une véritable addiction érotique, tant le plaisir charnel semble être le seul point commun des deux, et l’offrande physique l’unique point d’accroche à Carole. La jeune femme est en effet assez opaque dans son caractère et aux antipodes du monde intellectuel de Serge.

Luc Beraud la capture et magnifie d’ailleurs ainsi, dans toute la splendeur de ses atours voluptueux, entièrement nue dans de très belles compositions de plan. La surprise viendra de la tonalité absurde et franchement comique de l’escalade passionnée et irréfléchie de Serge pour sa belle. Il quitte sa femme sur un coup de téléphone aussi cavalier qu’hilarant, préfère s’aliéner la considération de ses pairs universitaires plutôt que de perdre de vue la jeune femme, prend des risques insensés alors qu’il en sait bien peu sur elle. On pourrait s’attendre à voir pareille débâcle filmée comme une tragédie pathétique, il n’en sera jamais rien. Ce traitement affecte d’ailleurs même le regard sur Carole, ni arriviste intéressée, ni femme fatale trouble, au sentiment amoureux ambigu, exaspère autant qu’elle intrigue et Beraud parvient vraiment à tirer un certain mystère d’une Clio Goldsmith pourtant coutumière ce type de rôle sexy à l’époque.

Le montage du film échappa au réalisateur et fut repris en main pas ses producteurs. Il en découle un rythme étrange, des ruptures de ton abruptes, mais qui en définitive servent bien l’inconséquence des personnages. Une fois admis l’approche iconoclaste même si pas totalement volontaire, il s’en dégage une certaine jubilation notamment par la grâce de seconds rôles savoureux. Guy Marchand en « grand frère » douteux moralement est excellent, tout comme une Jeanne Moreau en figure maternelle peu recommandable. Le sous-texte politique d’une France chaotique et en pleine révolution annonçait finalement la couleur, la pseudo intrigue de mœurs et d’espionnage étant guidée par la même folie douce que l’ensemble. Patrick Dewaere trouve là un de ses rôles les plus extravagants, même si la nature inclassable du film causera son échec public et critique à sa sortie – et que Luc Beraud ne signera plus qu’un troisième et dernier long-métrage au cinéma avec La Petite amie (1988).

Sorti en bluray français chez Gaumont