Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 14 mars 2026

Une journée bien remplie - Jean-Louis Trintignant (1973)


 Au fil d'une journée, un boulanger parcourt les routes du Gard au guidon d'une moto en compagnie de sa mère assise dans un side-car, tuant des personnes de façon insolite, pour une raison bien précise et selon un itinéraire bien établi.

Avant même sa réussite en tant qu’acteur, l’ambition initiale de Jean-Louis Trintignant était de devenir réalisateur. Cette opportunité ne se présentera que bien plus tard, le temps d’une discussion avec le producteur Jacques-Éric Strauss auquel il confie ce désir jusque-là avorté. Ce dernier le prend au mot et lui propose de produire son premier film, qui deviendra Une Journée bien remplie sur un scénario également écrit par Trintignant.

Il s’agit d’une œuvre insaisissable à l’image de l’acteur que peut être Jean-Louis Trintignant. Il peut en effet arborer un masque froid, distant et pince-sans-rire dont les émotions ne se révèlent que subtilement. C’est le cas ici avec un jeu de massacre dont on se délecte de la mécanique fonctionnant sur l’humour noir et les situations décalées. Il faut voir ces images improbables de Jean Rousseau (Jacques Dufilho) sillonnant les routes de campagne aux commandes de sa side-car, accompagné de sa mère (Luce Marquand), sur fond de musique classique grandiloquente. Avare en dialogues, le récit avance selon un jeu de massacre au départ opaque voyant Rousseau assassiner méthodiquement une série d’individu dans la même journée selon un programme bien établit. Trintignant réalisateur épate par la facture technique de l’ensemble. Cadrage millimétré, sens du timing comique irrésistible pour faire grimper la tension et mettre en valeur l’extravagance des différentes mises à mort.

Alors que la structure pourrait finir par lasser, la machine se grippe lors d’un énième assassinat et les révélations se font jour quant aux motifs des crimes, même si certains éléments laissaient supposer une vengeance. Les flashbacks amorcent cet aspect tandis que des flashforwards parfois plus formels et sensoriels que narratifs, forment des transitions à la fois limpides et presque expérimentales pour passer d’un meurtre à un autre. Ces ruptures de tons reposent notamment sur la musique puisqu’à la solennité décalée des morceaux de classique répond la bande-son guillerette et ludique de Bruno Nicolai qui dynamise le propos et souligne cette veine d’humour noir.

Les rebondissements et morceaux de bravoures abondent telle cette formidable poursuite en voiture dans un village, et surtout un suspense génial qui s’étire lorsqu’une victime désormais prévenue de la menace voit se désamorcer plusieurs morts imminentes pour finalement la voir surgir là où elle ne l’attend pas. Il y a presque une logique de cartoon et de splapstick dans cette approche (appuyé par les expressions aussi tordantes qu'ambiguës de Dufilho), même si Trintignant n’a pas particulièrement fait de confidences sur ses influences. On aurait d’ailleurs aimé voir cette carrière de réalisateur se prolonger après pareil réussite, mais l’échec cuisant de son film suivant, Le Maître-nageur (1978), signera malheureusement le glas de ce pan de la carrière de Trintignant.

Sorti en bluray français chez StudioCanal 

mercredi 11 mars 2026

Slogan - Pierre Grimblat (1969)

Serge est un réalisateur de pubs très en vogue, marié et père d'une petite fille. A Venise, lors d'un festival, il reçoit la coupe du meilleur film publicitaire et s'éprend d'une jeune anglaise. Il va vivre avec elle des heures d'amour fou...

Slogan est LE film qui changea le visage de la pop française puisqu’il marque la rencontre entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’un des couples les plus iconiques du paysage culturel français des années 70. L’anecdote est connue, la starlette anglaise débutante et le chanteur sont engagés pour former un couple à l’écran dans Slogan, mais ne s’entendent pas (notamment du fait que Gainsbourg snobe Birkin), ce qui dessert l’alchimie espérée à l’écran. Le réalisateur Pierre Grimblat décide donc de les inviter à un dîner auquel il ne viendra pas volontairement, cherchant par cette astuce à provoquer le rapprochement. Il réussira au-delà de ses espérances puisque, suite à ce tête à tête improvisé, les deux vont tomber amoureux, se marier et entamer une fructueuse association artistique en musique et parfois à l’écran.

La question à se poser devant Slogan est donc de savoir si le film vaut plus que cette rencontre décisive. Ce n’est malheureusement pas le cas, mais Slogan n’en est pas pour autant dénué d’intérêt. Le film est réalisé par Pierre Grimblat, véritable Zelig du paysage audiovisuel francophone. Ce touche-à-tout de génie a vécu plusieurs vies, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Jeune résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il est un poète remarqué par Boris Vian et Raymond Queneau dans le Saint-Germain-des-Prés de la fin des années 40, entre à la radio au début des années 50 et effectue via l’ancêtre de l’ORTF un stage de 6 mois à la NBC aux Etats-Unis. De retour en France, il s’illustre en tant que présentateur radio et de télévision, puis en tant que figure de proue du Bureau des idées de la compagnie publicitaire Publicis. C’est de la que naîtra son activité la plus rentable lorsqu’il créera sa société de production Hamster Film. Celle-ci s’illustrera plus tard pour ses séries télévisées comme Navarro, mais au départ elle sera la carte de visite de la création publicitaire française à travers le monde et récoltera de nombreuses récompenses.

Dès lors la description de ce milieu et le choix de faire du héros Serge Faberger (Serge Gaisbourg) un réalisateur de publicité est assez pertinent et respire l’authenticité dans le regard de Grimblat. Pour rester dans la sphère Gainsbourg, ce même environnement professionnel était en arrière-plan de la comédie musicale Anna (1967), sous un jour nettement plus fantaisiste. Ici, que ce soit les cérémonies de remises de prix aux films publicitaires ou encore les aspirations de Serge à faire du « vrai » cinéma, on peut ressentir l’expérience de Pierre Grimblat. Le héros navigue donc dans l’urgence de cette vie professionnelle, le confort de sa vie domestique avec femme et bébé, et la frivolité de quelques aventures ponctuelles permises par les élégantes rencontres faites dans son milieu. Tout cet équilibre va être bouleversé par la rencontre d’Evelyne (Jane Birkin), jeune anglaise de 18 ans pour laquelle il va avoir un coup de foudre réciproque.

Le récit assez boiteux accompagne les soubresauts d’un cette liaison, la fougue des débuts, la difficulté de la double-vie de Serge indécis à abandonner sa famille, puis les dissensions et la rupture. Il n’y a rien de bien neuf à cette structure mais Grimblat l’accompagne d’une narration presque expérimentale, sans réel dialogue et accompagnant les différentes tranches de vie du couple par segments presque publicitaires dans le ton et les bascules de ton, d’environnements. L’ouverture du film avait amorcé ce parti-pris avec une parodie de spot publicitaire (supposé refléter les travaux de Serge) d’une misogynie tellement outrée qu’elle en devenait hilarante. Lors de la production du film en 1968, Pierre Grimblat bien qu’approchant la cinquantaine sait (tout comme Gainsbourg à sa manière et un peu plus jeune) humer l’air du temps. La dimension pop est omniprésente dans les décors (l’agence publicitaire de Serge), les tenues et la fièvre juvénile que Grimblat cherche à saisir à travers l’allure de Jane Birkin. Cadrage en plongée sous les mini-jupes, composition de plan stylisée et iconique capturant la silhouette longiligne de l’actrice, érotisme chatoyant, tout aspire à conférer une élégance sixties de tous les instants – bien aidé par les thèmes de Gainsbourg comme La Chanson de Slogan, dans version instrumentale et chantée avec Jane Birkin.

Ce côté fugace est très plaisant pour l’œil mais peine vraiment à installer une implication dramatique forte pour le spectateur. Les tourments du couple sont très clichés et ne tiennent qu’à la projection que l’on fait du devenir de la relation Gainsbourg/Birkin, dans les bons comme les mauvais moments. On ressent de manière palpable la tension amoureuse et érotique entre eux, la romance hors-écran transparaît totalement à l’image par les jeux de regards, la proximité corporelle très naturelle et parfaitement saisie par Grimblat. Slogan est donc dans ses qualités et ses défauts un moment décisif, pas forcément pour le Septième Art mais pour l’art tout court au vu des conséquences de sa production.

Sorti en dvd français chez LCJ 

lundi 9 mars 2026

A Night in Nude - Nudo no yoru, Takashi Ishii (1993)

« Remplaçant professionnel », Jiro accomplit pour ses clients les tâches les plus ingrates du quotidien. Lorsque la belle et mystérieuse Nami fait irruption dans son bureau, le voilà entraîné malgré lui dans l’assassinat d’un violent yakuza…

Original Sin (1992) fut l’œuvre permettant à Takashi Ishii de gagner ses galons d’auteur en tant que cinéaste. Il s’y réappropriait Nami, son héroïne récurrente et symbole d’une féminité tourmentée et outragée, à l’origine dans ses mangas puis dans des films les adaptant mais réalisé par d’autres sur ses scénarios. Dans Original Sin, Ishii se délestait grandement du côté crapoteux du cinéma d’exploitation des Roman Porno Nikkatsu pour livrer un captivant drame intimiste. A Night in Nude poursuit cette entreprise avec cette fois une Nami (Kimiko Yo) pas totalement au centre du récit, mais objet de fascination et de mystère pour le héros marginal Jiro (Naoto Takenaka). Ce dernier est un « remplaçant professionnel », soit un homme à tout faire apte à endosser les tâches les plus diverses et souvent pénible réclamées par ses clients.

Les services que va lui réclamer Nami, sont plus agréables que d’ordinaire puisqu’il s’agira simplement de lui tenir compagnie en visitant les quartiers chics de Tokyo. Cependant la Nami chic, élégante et nantie qui se présente à lui dissimule plutôt une femme oppressée par un homme violent la tenant sous son emprise. Le malheureux Jiro n’est qu’un appât dans le plan orchestré par Nami pour se débarrasser définitivement de son tortionnaire. Sur le papier, l’argument du film semble évoquer le film noir et faire passer Nami pour une sorte de femme fatale piégeant le héros. Il n’en est rien, tant les situations (le chantage et l’agression sexuelle que subit d’emblée Nami) et l’interprétation fébrile de Kimiko Yo font d’elle une femme aux abois. Nami tout comme Jiro sont deux marginaux, deux damnés de la société japonaise auxquels ils n’ont pas su répondre aux attentes.

Cela est manifeste au départ de façon simple par le prisme social et sociétal japonais, le dénuement matériel de Jiro le rabaissant à son modeste métier, et sa condition de femme faisant presque mécaniquement de Nami une proie pour les hommes. Des révélations ultérieures complexifieront la chose en exprimant une forme de renoncement volontaire à ces codes sociaux (Jiro ayant quitté une condition plus confortable pour le dénuement du « Remplaçant professionnel ») et sociétaux avec Nami ayant renoncé à une forme de respectabilité par une volonté d’émancipation.

Dans tous les cas, les deux personnages souffrent et végètent dans leur quotidien, avant que leur rencontre n’amène un dangereux souffre à leur existence. Takashi Ishii capture cette mélancolie par ses plans d’ensemble de l’urbanité tokyoïte, une volonté de saisir ce cadre par ses environnements les plus ternes. L’excentricité est malgré tout bien présente, par les éléments fantaisistes dont il orne les intérieurs dans le choix d’un détail, le chaos qu’il introduit dans l’espace domestique d’un appartement, à l’inverse le vide et l’inertie d’un espace public déserté comme un club. 

C’est un pan essentiel de la caractérisation des personnages. La phrase en espagnol affichée sur un mur de l’appartement de Jiro rappelle sa cohabitation passée avec des migrantes et son attachement aux marges, les outrages subis dans la chambre d’hôtel puis à son domicile par Nami marquent l’interdiction d’une intimité pour elle. Ces marginaux, ces bannis du système, ne peuvent réellement compter que l’un sur l’autre pour s’en sortir – ce que comprendra amèrement Nami quand son fiancé l’abandonnera à son sort alors qu’elle est brutalisée.

Lorsque les masques tombent, chacun fait acte de résilience notamment Nami culpabilisant de la situation dans laquelle elle a jeté Jiro. Les évènements ne les rendent pas plus forts, mais d’autant plus conscient de leur condition en observant leur détresse mutuelle. Naoto Takenaka livre une prestation intense, homme chétif faisant office de punching-ball et d’exutoire au moindre protagoniste malveillant croisant sa route. Pourtant, après chaque déconvenue, raclée et humiliation, il se relèvera encore et encore avec acharnement. Entre sauvetage kamikaze et fantasme de la demoiselle en détresse, la dernière partie bascule dans un entre-deux fascinant ouvert à l’interprétation du spectateur. 

Nami devient cet objet insaisissable que Ishii lui a refusé en rendant concrète sa détresse, comme si ses maux ne pouvaient définitivement pas être apaisés dans la réalité. Les péripéties incongrues, les disparitions/apparitions étranges font basculer le récit dans quelque chose moins palpable. La scène d’amour attendue entre Jiro et Nami fait montre d’une poésie, mélancolie et passion morbide hypnotique par le filmage d’Ishii et la superbe photo de Yasushi Sasakibara. L’issue de cet instant marque un douloureux retour au réel, et encore plus avec le long générique laissant entendre que l’union était impossible dans ce monde. Takashi Ishii franchit là un vrai cap avec ce drame intense au sein duquel les artifices provocateurs d’antan ne sont plus nécessaires. 

Sorti en bluray français chez Carlotta