Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 24 mai 2024

Ginger Snaps : Résurrection - Ginger Snaps 2: Unleashed, Brett Sullivan (2004)

La sœur de Ginger, Brigitte, devenue loup-garou à son tour, doit trouver un remède à sa soif de sang avant la prochaine pleine lune. En attendant elle reste à l'écart des autres loups-garous en se cachant dans un centre de désintoxication.

Ginger Snaps (2000) s’était avéré une belle réussite de teen movie fantastique, entremêlant avec brio son argument fantastique lycanthrope aux questionnements du récit d’apprentissage. Le succès et l’accueil critique favorable devait susciter une inévitable suite, où John Fawcett seulement producteur cède sa place à Brett Sullivan. Ce second volet parvient à trouver son identité, en offrant un prolongement et contrepoint intéressant de son prédécesseur. 

Ginger Snaps s’était conclu dans la douleur, avec la séparation définitive de Brigitte (Emily Perkins) et sa sœur Ginger, morte en cédant complètement aux bas-instincts de sa condition de loup-garou. Nous retrouvons désormais une Brigitte en fuite, contaminée à la fin du premier film par le sang de Ginger et menacé de se métamorphoser à son tour. Le remède découvert dans Ginger Snaps ne faisait que retarder le processus, et notre héroïne est en proie aux tourments physiques et psychiques les plus douloureux dans sa cure. Ginger (Katharine Isabelle) lui apparaît en vision pour l’inciter à basculer dans sa part animale, et le remède s’il ralenti la mutation la laisse en revanche dans une grande faiblesse. Toute la mise en scène et les analogies associe ainsi cette cure lycanthrope à la drogue, élément concrétisé par l’intrigue voyant Brigitte placée dans un centre de désintoxication.

class="MsoNormal">L’addiction ne vient cependant pas de l’élément extérieur que l’on s’injecte, mais de la mutation intérieure éveillant une soif de l’autre, graduant du désir sexuel vers la chair à dévorer. Dans Ginger Snaps, on observait cette transformation du point de vue de Bridget voyant la déchéance de sa sœur, et cette fois le phénomène se vit davantage de façon subjective. Ginger Snaps faisait de cette mue quelque chose d’à la fois effrayant et excitant, dans une parfaite analogie du vécu d’une adolescente voyant son corps changer pour passer de l’enfant à la femme. Cette fois la dimension de huis-clos, de prison physique et mentale que constitue ce corps changeant, renforce la métaphore de la drogue. Brigitte se trouve prostrée dans son lit, le corps tremblant et le teint blafard, en proie à des hallucinations cauchemardesques dans lesquelles le spectre de sa sœur la tourmente. La photo de Henry Less et Gavin Smith se déleste des teintes automnales du premier film pour cette fois donner dans une grisaille clinique étouffante. Si Ginger Snaps rejoignait le Hurlements de Joe Dante (1981) dans l’interprétation jouissive de la lycanthropie vue comme un sentiment de toute puissance libérant les inhibitions, il s’agit cette fois d’une lutte pour préserver son humanité. Brigitte a l’exemple des autres pensionnaires du centre qui s’abandonnent clandestinement à leurs addictions, et dans les moments de manques laissent éclater leur part la plus sombre.

L’autre élément offrant à miroir inversé passionnant de Ginger Snaps est le thème de la fratrie. Après la fratrie fusionnelle dont les liens se distendait du premier film, l’idée est cette fois d’en reconstituer une. La rupture entre Ginger et Brigitte est à la fois tragique car amenée par l’inéluctable transformation en loup-garou, mais symboliquement nécessaire pour signifier le chemin et la construction d’une identité propre pour chacune. Après avoir été la cadette poursuivant le modèle inaccessible de son aînée, les rôles s’inversent pour Brigitte lorsqu’elle prendra sous son aile la jeune Ghost (Tatiana Maslany), jeune pensionnaire du centre. C’est cette dernière qui après avoir trouvé cette famille de substitution, voudra à n’importe quel prix maintenir ce lien fragile. Les situations rapprochent progressivement les deux personnages, mais le cadre inquiétant du centre et la passion de Ghost pour l’imagerie du conte préfigure un tournant qui sera forcément tragique. Tatiana Maslany excelle à traduire l’ambiguïté de cette jeune fille en quête d’affection.

Hormis la lutte de Brigitte contre son changement, l’élément loup-garou s’intègre moins fluidement que dans le précédent film avec cette menace extérieur d’un autre lycanthrope. Cela semble un prétexte pour introduire le huis-clos et déployer les névroses des protagonistes. La créature semble d’ailleurs plus conventionnelle dans son look (lorgnant un peu trop sur les lycans de Underworld, saga fantastique contemporaine et populaire) que celle de Ginger Snaps, assez fascinante dans son mélange de bestialité et de féminité/humanité encore devinable en surface, dans les regards. Néanmoins le côté plus psychologique et introspectif, moins balisé par les codes du teen movie, fait de cette suite davantage qu’une redite, mais une réussite à part entière. Un troisième volet sous forme de préquel allait sortir la même année, et réunir plus durablement le beau duo Katharine Isabelle/Emily Perkins.

Sorti en dvd chez TF1 Vidéo et disponible en streaming sur MyCanal

mercredi 22 mai 2024

Shogun’s Samourai - Yagyū ichizoku no inbō, Kinji Fukasaku (1978)


 Le shogun Hidetada est retrouvé mort, empoisonné. Ses fils, Iemitsu et Tadanaga, se livrent une guerre de succession acharnée. Le shogunat est en jeu, et le mentor d'Iemitsu est prêt à tout pour assurer la succession de son seigneur. Autour d'eux, le Japon se divise plus que jamais entre ralliements et trahisons.

Shogun’s Samourai est une des productions les plus ambitieuse et nantie de Kinji Fukasaku. Le film amorce un virage plus éclectique pour le réalisateur après des années 70 de hautes volées où il enchaîne les chefs d’œuvres dans sa déconstruction de la figure du yakuza avec la saga Combats sans code d’honneur (cinq films puis une trilogie) et des diamants noirs comme Guerre des gangs à Okinawa (1971),  Okita le pourfendeur (1972), Le Cimetière de la morale (1975), Police contre Syndicat du crime (1976). Il va élargir son registre dans les années suivantes notamment sur le space opera Les Evadés de l’espace (1978) ou le film catastrophe Virus (1980), mais plus spécifiquement sur le jidai-geki avec Shogun’s Samourai. Ce dernier en est un pendant rigoureux et réaliste quand des œuvres plus tardives s’avéreront plus extravagantes comme Samurai Reincarnation (1981) ou La Légende des huit samouraïs (1983).

Le point de départ de Shogun’s Samourai repose sur une base historiquement avérée, à savoir la rivalité entre les deux frères Iemitsu (Hiroki Matsukata) et Tadanaga (Teruhiko Saigo), en lutte pour la succession de leur père Tokugawa Hidetada et le pouvoir du shogunat. Le scénario retombe sur ses pattes réalistes lors de la conclusion, tout en ayant suggéré dans l’attitude des personnages et une voix-off omnisciente que l’histoire officielle est une relecture des évènements auxquels nous avons assisté. Fukasaku travaille un mélange de clarté et de confusion dans son récit, en dressant une hiérarchie claire des forces en présences, tout en nous perdant dans la multitude des protagonistes affectés par les ambitions des puissants.

Yagyū Tajima (Kinnosuke Nakamura), maître d’armes et éminence grise de Iemitsu, va ainsi manœuvrer pour faire miroiter le pouvoir au fils mal-aimé et le dresser contre son frère. Tournant les imprévus à son avantage, anticipant les mouvements adverses par son talent de stratège et n’hésitant jamais à faire des victimes collatérales au sein de sa famille, des alliés ou des innocents, c’est un monstre dévoué au prestige Tokugawa. Fukasaku nous promène des hautes sphères à la petite main que sont les soldats, l’entre-deux étant représenté par des samouraïs servant leur maître ou des ambitions personnelles. Le casting prestigieux (Sonny Chiba, Tetsuro Tamba, Toshiro Mifune…) et les jeunes pousses charismatiques (Hiroyuki Sanada) permettent de trouver ses repères dans le large spectre social parcouru par le film, les intrigues de palais s’entrecroisant aux batailles spectaculaires, aux joutes plus intimistes et aux pièges raffinés.

Fukasaku a disposé de moyens considérables et impressionne par le style hiératique avec lequel il illustre l’intimité des complots dans les scènes d’intérieur. A l’inverse, un cinémascope majestueux magnifie la beauté des décors, capture la beauté des paysages naturels et le climat belliqueux en y saisissant à perte de vue les armées et leur innombrables figurants. Le réalisateur ne s’est cependant pas délesté de la nervosité de ses films de yakuzas durant les moments de bravoures. Zooms agressifs, caméra à l’épaule et montage heurté agrémentent les scènes de batailles dans un pur chaos organisé, tandis que les scènes de duels oscillent entre épure et excès. 

Les velléités réalistes n’empêchent pas quelques excès, mais l’ensemble évite pour l’essentiel les penchants plus outrés d’un Baby Cart ou d’un Lady Snowblood. Fukasaku retrouve ici Sonny Chiba qu’il lança au début des années 60. Entre-temps, Chiba est devenu le roi de l’action au Japon avec son école de cascadeur la JAC (Japan Action Club)qui alimente toute l’industrie. Samouraï’s Shogun ne cède donc certes pas au manga filmé et bariolé, mais s’orne de quelques cascades périlleuses où l’on sent indéniablement la patte de la JAC, tel cette impressionnante chute d’une falaise qui verra la disparition tragique de Akane (Etsuko Shihomi) fille de Yagyu. 

Tout cet enchevêtrement de complots de tueries inutiles semble, sous le poids des sous-intrigues et personnages, ne conduire que vers une tyrannie où seuls les faibles sont perdants. Le discours final de Iemitsu parvenu à ses fins est éloquent, de jeune homme gauche dépassé il est passé à un monstre énumérant avec un sentiment revanchard les morts qu’il a semé pour parvenir au pouvoir. Un objectif qui ne semble que conduire à la folie et à la solitude, comme le montrera la cinglante conclusion. Fukasaku dans Samourai’s Shogun marie parfaitement son style rugueux avec la tradition des chambarras les plus socialement vindicatifs des années 60. 

Sorti en bluray français chez Roboto Films

mardi 21 mai 2024

Ginger Snaps - John Fawcett (2000)


 Ginger (Katharine Isabelle) et Brigitte (Emily Perkins) sont deux sœurs inséparables.  Une nuit, une bête, surgie de nulle part, griffe le dos de Ginger. En dépit d'une plaie quelque peu superficielle, Ginger n'est plus comme avant. Son attitude a changé. A l'approche de ses menstruations, elle devient de plus en plus avide de garçons. La vérité prend alors forme sous les yeux horrifiés de Brigitte : sa sœur est devenue un loup-garou.

Ginger Snaps est une œuvre usant du thème de la lycanthropie comme une métaphore des mues biologiques et mentales de l’adolescence. Le scénario fait conjugue ce passage à l’âge adulte à deux personnages, Ginger (Katharine Isabelle) et sa sœur cadette Brigitte (Emily Perkins). N’ayant qu’un an d’écart, les deux sœurs ont une véritable relation fusionnelle les isolant des autres de manière justement biologique et psychologique en les maintenant dans le monde de l’enfance. Agées de 16 et 15 ans, elles n’ont toujours pas entamé leur cycle menstruel au grand désespoir de leur mère (Mimi Rogers), ce qui par extension marque aussi leur profond désintérêt pour les relations amoureuses, centre d’intérêt majeur de leurs camarades. 

Ginger et Brigitte préfèrent marquer leur singularité par une fascination pour l’imagerie morbide qu’elles immortalisent dans des photographies macabres et la « promesse » de mourir ensemble après l’âge de 16 ans. John Fawcett accompagne ces préoccupations d’une esthétique littéralement « dans son jus » du début des années 2000. La photo de Thom Best baigne dans cette lumière si particulière et automnale d’une certaine province canadienne, et rappelle ainsi l’atmosphère qui fit la spécificité des premières saisons de la série X-Files. Ensuite le mélange de teen movie et d’horreur, la teneur de certains maquillages (l’évolution de la mutation de Ginger) ne sont pas sans évoquer la série Buffy contre les vampires qui vivait alors son âge d’or. Ces éléments datent un peu le film, du moins dans son introduction avant que John Fawcett parvienne à lui conférer une identité propre.

L’agression puis la lente transformation de Ginger marque une rupture progressive entre les deux sœurs. L’argument surnaturel est en partie un prétexte, puisque le schisme est annoncé par l’irruption des premières règles de Ginger, sa nouvelle condition (physiologique) de femme en faisant désormais une « proie » pour les hommes, et précédant la première attaque du loup-garou. Le malaise qu’elle ressentait vis-à-vis du regard des garçons devient une attirance qu’elle assume en se montrant désormais entreprenante. Tout le début du film signifiait bien l’ascendant de Ginger dans la fratrie, Brigitte la suivant dans toutes ses lubies. La lente métamorphose en loup-garou est donc une manière pour la cadette d’observer avec dépit l’émancipation de son aînée. La nature de loup-garou représente une peur de grandir, de se séparer de sa sœur mais aussi du sexe pour Brigitte. C’est du moins l’interprétation la plus immédiatement lisible mais le scénario va plus loin. Le changement s’opérant chez Ginger est aussi une manière pour Brigitte de se construire une identité propre en n’aspirant pas à devenir elle-même un loup-garou. Ginger semble en effet sombrer dans ses bas-instincts avec plaisir (faisant de la lycanthropie l'expression du refoulé plutôt qu'une malédiction) et semer la mort quand sa part animale prend le dessus, comme une sorte d’addiction à la drogue, expérience dans laquelle Brigitte ne peut et ne veut la suivre.

Le ton de la satire permet d’introduire des questionnements intéressants sur la condition féminine. La mue de Ginger ne semble pas alerter son entourage, notamment une mère qui était bien plus alarmée quand ses filles ne s’inscrivaient pas dans la norme. Ginger avec l’éveil de son cycle menstruel suit donc pour les adultes un cheminement naturel vers le rôle qui lui sera assigné étant désormais attiré par les garçons. La lycanthropie est une manière de pervertir ce schéma « naturel », notamment par la transmission de la malédiction après une morsure ou un rapport sexuel – annonçant le It Follow de David Robert Mitchell (2014). L’argument fantastique est donc un formidable moyen d’exprimer cela, en s’immisçant dans des situations typiques rencontrées entre adolescentes comme la rivalité amoureuse, la peur du regard des autres.

John Fawcett ne donne heureusement pas que dans la symbolique et signe un vrai film d’horreur inquiétant, sanglant et émouvant. Des tourments intimes découlent des péripéties crues, les prolongeant par des scènes de mutations furtives ou extravagantes, des mises à mort sauvages. Après s’être montré furtif dans l’exposition du loup-garou, puis avoir davantage travaillé le body-horror pour accompagner la métamorphose de Ginger, John Fawcett dévoile un superbe et intimidant lycanthrope dans le climax. Ne donnant pas dans la démonstration de force façon Le Loup-garou de Londres de John Landis (1980) ou Hurlements de Joe Dante (1981) – et ne bénéficiant de toute façon pas des mêmes budgets – la transformation finale et le look définitif du loup-garou distille le mélange singulier de peur et d’empathie ayant traversé tout le film. 

Sans l’égaler, nous sommes dans la droite lignée de la catharsis d’un Carrie de Brian De Palma, probable inspiration de ce Ginger Snaps avec ce même entrecroisement entre récit d’apprentissage et fantastique adolescent. Les deux actrices sont formidables, offrant dans leurs natures extraverties (Ginger) et introvertie (Brigitte) les revers d’une même pièce quant aux aspirations, joies et peurs de l’âge ingrat. Le film gagnera ses galons cultes et sera suivi de deux suites en 2004, mais sans John Fawcett. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo ou disponible en streaming sur MyCanal

dimanche 19 mai 2024

Made in Hong Kong - Heung Gong jai jo, Fruit Chan (1997)


 Hong Kong, été 1997. Mi-Août est un jeune marginal ayant abandonné le collège il y a quelques années pour vivre de menus larcins. Il est à présent collecteur de dettes pour un certain M. Wing, proche des triades locales. Le quotidien de Mi-Août va se trouver bouleversé par deux événements : la découverte par Jacky, petit voyou handicapé mental qu'il a pris sous son aile, de deux lettres d'adieux laissées par une jeune suicidée, et sa rencontre avec la jolie Ah Ping dont il tombe rapidement amoureux. Or cette dernière est atteinte d'une maladie incurable...

Après avoir occupé différents postes techniques depuis le début des années 80 au sein du cinéma hongkongais, Fruit Chan a l’opportunité de réaliser un premier long-métrage avec Final in Blood (1993). Il sort cependant profondément frustré de l’expérience, n’ayant pu s’extirper des standards de l’époque et des contraintes de la production hongkongaise grand public. Il va donc pour un temps retourner à l’anonymat des fonctions subalternes durant plusieurs années, avant que l’imminence de la rétrocession en 1997 stimule son imagination. Le contexte socio-économique lui inspire ainsi la trame de Made in Hong Kong qu’il ne se voit absolument pas faire dans un cadre de production classique, où il se verrait imposer des stars, devrait modifier son script au gré des désidératas commerciaux des financiers. Il va réussir à soulever un budget modeste, monter une équipe légère et dévouée (et pas forcément toujours rémunérée) puis recruter dans la rue des interprètes amateurs.

Made in Hong Kong est une sorte d’instantané de la jeunesse hongkongaise désœuvrée à l’aune de la rétrocession. Fruit Chan ne voit pas le jeune délinquant Mi-Août (Sam Lee) directement affecté par ce contexte, car tout à ces petits larcins et agarres de rue, il est comme d’autres de son âge plutôt dépolitisé. Le réalisateur dépeint une classe démunie et affectées dans son quotidien par ce contexte changeant. Le récit ne quitte quasiment jamais le cadre lugubre de Sha Tin, ville des Nouveaux Territoires qui (dans une sorte de pendant des banlieues française) passé la modernité initiale de sa fondation au début des années 70, a vu certains quartiers (la cité de Lek Yuen Estate où se déroule le film) devenir un bourbier réunissant les classes défavorisées. Le fait de ne jamais quitter ces appartements exigus, de ne pas voir plus loin que cet horizon bouché par les barres d’immeubles, exprime implicitement l’absence de perspectives des protagonistes. 

En effet, si les nantis et les classes moyennes peuvent envisager d’émigrer, les pauvres sont condamnés à demeurer sur place et subir les possibles soubresauts économiques de la rétrocession. Les maux intimes et financiers s’entremêlent chez adultes endettés ayant du mal à joindre les deux bouts, et des cellules familiales qui explosent notamment quand les chefs de famille partis travailler en Chine en reviennent avec une maîtresse pour laquelle ils abandonnent leur foyer. Tout cela reste sous-jacent mais compréhensible pour le public local quand il observera la dérive de Mi-Août entre dégoût et poursuite de sa figure paternelle, puis quitté par sa propre mère. C’est en cela qu’il semble se reconnaître et nouer une romance avec Ah Ping (Neiky Yim Hui-Chi), une adolescente malade, et vouloir constituer une sorte de famille de substitution avec Ah-Lung (Wenders Li), un jeune attardé qu’il a pris sous son aile.

La narration chaotique et le rythme incertaine est à l’image des doutes de notre héros. Entré en possession des lettres d’adieux d’une jeune suicidée, il y voit un accélérateur de sa destinée tragique. Il a le choix entre définitivement franchir le pas de la vie criminelle, entrer dans le rang en prenant un métier ennuyeux, rester dans le tumulte de l’instant, sans pouvoir se décider. Fruit Chan traduit cela par une mise en scène stylisée où alternent un style urgent et sur le vif, un penchant pour l’introspection durant de magnifique séquences contemplatives où les pensées de Mi-Août dérivent à travers une voix-off naïve sur fond de paysages urbains – avec ce magnifique leitmotiv capturant sa silhouette à la fenêtre de son appartement. Fruit Chant assume l’influence de Nagisa Oshima et plus particulièrement ses œuvres des années 60 comme Journal d’un voleur de Shinjuku (1969), et transcende son imagerie réaliste par la saturation des couleurs dans la photo de O Sing-piu, les cuts de montage agressifs et les effets de répétitions nous plongeant en immersion dans la psyché en ébullition de Mi-Août. 

Le film finit par adopter un style hypnotique et presque clippesque accompagnant les déambulations du héros. Le ralentissement ne s’effectue que lors des rares moments de tendresses, ceux où l’on oublie le passé douloureux et le futur incertain pour simplement savourer l’instant. Cela se produira entre autres paradoxalement dans le lieu où tout s’arrête pour beaucoup, un cimetière en colline (est-ce le même que celui du final tragique de L’Enfer des armes (1980)?) où se promène insouciant le trio Mi-Août/Ah Ping/Ah Lung, pour admirer des hauteurs enfin un paysage qui s’étend, un horizon à perte de vue – et la promesse d’un possible futur ?

Les environnements détonnent de ceux habituellement exploités par le cinéma hongkongais, même à tendance sociale, offrant une vision à la fois sordide et électrisante. C’est une dualité à l’image du héros magnifiquement interprété par Sam Lee. Porté par son allure sèche et longiligne, Mi-Août apparait à la fois intimidant et vulnérable, tendre et agressif, hésitant dans ce que le déterminisme social l’incite à être et ce à quoi il aspire, s’il le sait vraiment – les effets de flashback et de flashforward durant la scène « d’exécution » et de cavalcade sur les rails du funiculaire de Victoria Peak exprimant magnifiquement par l’image cette dualité. La conclusion âpre nous laisse tétanisé devant ce film coup de poing dont le succès mettra Fruit Chan sur la carte du paysage cinématographique, et initiera une trilogie de la rétrocession dans ses films suivants, The Longest Summer (1998) et Little Cheung (1999). 

Sorti en bluray français chez Carlotta

vendredi 17 mai 2024

La Mort de Belle - Edouard Molinaro (1961)

Stéphane Blanchon, professeur en Suisse, mène une vie tranquille avec sa femme Christine. Ils logent chez eux une jeune Américaine, prénommée Belle. Un soir, pendant une absence de Christine, alors que Stéphane travaille au rez-de-chaussée, Belle est étranglée dans sa chambre, au premier étage. Au cours de l'enquête menée par un juge d'instruction et par un jeune policier, les preuves semblent s'accumuler contre Stéphane qui est bientôt accusé ouvertement par le juge d'avoir tué Belle.

La Mort de Belle est une œuvre qui vient en quelques sorte marquer la fin du Edouard Molinaro première manière. En effet le réalisateur abonné par la suite aux cimes du box-office grâce à ses comédies populaires (Oscar (1967) et Hibernatus (1969) avec Louis de Funès, L’Emmerdeur (1973), La Cage aux folles (1978)…)) débuta dans le pur registre du film noir avec de grandes réussites comme Le Dos au mur (1958), Des femmes disparaissent (1959), Un témoin dans la ville (1959). Adapté du roman éponyme de Simenon, La Mort de Belle s’avère d’ailleurs plus riche que ce simple registre du polar. L’argument criminel initial semble promettre un whodunit ou une trame hitchcockienne typique faisant de Stéphane (Jean Desailly) un accusé à tort devant prouver son innocence. Tout cela est escamoté par une approche façon étude de mœurs où le meurtre servira de révélateur social pour une communauté, et plus intime pour le héros.

Les suspicions envers Stéphane sont avivées par sa trop manifeste banalité, mais également annihilées pour ces mêmes raisons. L’enquête semble confirmer la banalité du personnage telle qu’entrevue lors de la scène d’ouverture, où il privilégie tranquillité à la vie sociale (son refus de rejoindre sa femme lors de sa partie de bridge) et la possible aventure amoureuse que l’on devine dans le regard languissant de Belle (Alexandra Stewart) qu’il ne voit pas. Les investigations semblent davantage révéler la perversion d’une communauté, la « normalité » de Stéphane leur semblant une aberration en regard de leurs propres travers. Les insinuations du juge Breckman (Jacques Monod) reposent sur sa vie adultère dissolue (avec sa secrétaire) et la définition qu’il se fait d’un homme, un vrai et de ses désirs. En effet, l’indolence de Stéphane apparaitra comme d’autant plus invraisemblable quand on découvrira que Belle était amoureuse de lui. Comment ? Un homme d’âge mûr et peu séduisant indifférent à une belle jeune fille vivant sous son toit et folle d’amour pour lui ? Impossible.

Jean Desailly semble offrir le miroir inversé du personnage qu’il tiendra dans La Peau douce de François Truffaut (1964) où il assumera sa liaison avec une jeune Françoise Dorléac. Les accusations et la vindicte publique frappent sa probité, mais l’incite à une remise en question. Un passé familial difficile explique son rejet des « plaisirs de la vie », mais le train raté d’une passion amoureuse et charnelle le bouleverse et l’amène à revisiter son passé. Edouard Molinaro avait initialement introduit de façon assez neutre la demeure familiale, dans la lignée de la normalité apparente de Stéphane. Le réalisateur reprend plusieurs mouvements de caméra instaurés au début pour effectuer un raccord mental, lumineux et romanesque du présent vers le passé où Stéphane revit les situations de proximité avec Belle, et ne peut que constater (et regretter ?) les actes manqués. Même avec cette sentimentalité et désir ravivés à rebours, notre héros semble néanmoins à part de la gent masculine dont Molinaro scrute les conversations chez les jeunes comme les vieux, les renvoyant dos à dos dans leur machisme rance. 

Alors que la pureté de Stéphane devrait apparaître comme une douce exception face à ses congénères (mais un motif d’attrait pour les femmes), elle s’avère une anomalie car reposant sur un destin qu’il a voulu fuir – et auquel les circonstances l’ont ramené Le thriller se déploie donc ainsi en construisant un rustre de plus, voire pire, pensant se fondre dans le moule collectif. Molinaro distille une angoisse silencieuse dans son filmage d’une intimité inquiète et d’un collectif malade, où la révélation du coupable paraît presque anodine face au drame final. Jean Desailly en pleine introspection anxieuse est impressionnant, et porte avec talent les forces contradictoires guidant La Mort de Belle.

Sorti en bluray français chez StudioCanal