Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 8 février 2023

La Vie de Louis Pasteur - The Story of Louis Pasteur, William Dieterle (1936)


 Affirmant que certaines maladies sont provoquées par des microbes, Louis Pasteur se heurte à une communauté scientifique sceptique. Sa découverte d'un vaccin contre la maladie du charbon et la rage la convaincra.

La Vie de Louis Pasteur est le film qui inaugure la grande série de portraits filmés réalisés par William Dieterle et joués par Paul Muni. Ces biopics étaient consacrés à de grandes figures s'étant illustrées par des actions novatrices et anticonformistes ayant laissées une place historique majeure, ce que l'on retrouvera dans les films suivant du cycle comme La Vie d'Émile Zola (1937), Juarez (1939), La Balle magique du Docteur Ehrlich (1940) ou encore Une dépêche Reuter (1940). Le film est initialement un projet mineur pour le studio Warner et intègre donc avec une relative fraîcheur les éléments qui tiendront de la formule dans les films suivants plus rodés. Parmi eux on trouve la stupéfiante capacité de mimétisme de Paul Muni avec ses illustres modèles, ici aidé par un impressionnant maquillage et un langage corporel qui traduit parfaitement l'intensité, la passion et le hiératisme que dégagent les vrais photos connues de Louis Pasteur. 

La courte durée (87 minutes à peine) amène son lot de raccourcis et d'évènements romancés voire inventés pour aller à l'essentiel. Le scénario exacerbe notamment le climat de défiance entourant les théories de Pasteur et en fait un véritable paria pour ses pairs alors que, si ses travaux furent certes largement discutés, il rencontra tout de même assez vite une grande reconnaissance publique (il sera notamment fait chevalier de la légion d'honneur en 1853). La scène du début de film où il est banni par Napoléon III ne saurait être plus fausse puisque fidèle royaliste, Pasteur faisait partie du cercle rapproché de l'empereur qui le nomma même sénateur. Il en va de même pour l'attaque qui le rendra en partie hémiplégique dont il fut victime des années avant la période où le film situe l'évènement, renforçant ainsi le sentiment profond de dévotion et de sacerdoce de Pasteur. Tout cela contribue au schéma "seul contre tous" voulut par le film qui ne rendra que plus grands les triomphes à venir de Pasteur.

Ces partis-pris donnent aux actions de Pasteur un sentiment permanent de défi et une grande partie du film constitue un mélange de joute et de mélodrame scientifique où notre "héros" devra démontrer contre ses pairs et pour ses malades la réalité de ses théories. Cela permet avec certes beaucoup de simplifications une vraie vulgarisation scientifique où l'on observe les cheminements de pensées, les ratés et les réussites dans les différentes expérimentations qui conduiront aux vaccins contre le charbon ou la rage. Les éléments les plus flamboyants ne sont pas forcément les plus faux comme cette péripétie avérée qui vit Pasteur se voir confier Joseph Meister (joué par Dickie Moore enfant acteur aperçu dans Peter Ibbetson notamment), un jeune alsacien mordu par un chien atteint de la rage qu'il va sauver. William Dieterle ajoute une certaine emphase dramatique mais les enjeux sont crédibles, Pasteur vacillant au moment d'administrer sans réussites préalables sur les humains un vaccin ayant fait ses preuves sur les chiens. Autre grand moment (là totalement inventé), le duel médical où il teste l'un de ses vaccins sur cinquante moutons face à cinquante autre s'étant vu injecter un virus par un de ses collègues. 

Le sentiment d'effervescence est constant, les libertés ne sont prises que pour appuyer cette facette purement scientifique et la prestation habitée de Paul Muni évite tout sentiment de froideur. On trouve déjà ce croisement de quasi sainteté et de profonde vulnérabilité qui caractériseront les portraits suivants du duo Dieterle/Muni, le point d'orgue étant ici la séquence où des agriculteurs russes contaminés par la rage font le voyage en France pour être soigné par Pasteur. Et ce dernier diminué par son attaque va venir leur administrer son traitement en fauteuil roulant sur leur lit d'hôpital. Cela fonctionne parfaitement, alliant parfaitement veine intimiste et sentiment de grandeur constant idéalement introduit du fait de connaître la portée future des travaux de Louis Pasteur. Le film sera un immense succès qui initiera donc ce cycle des grands hommes, et gagnera trois Oscars dont celui du meilleur acteur pour Paul Muni.


 Sorti en dvd zone 1 chez Warner

lundi 6 février 2023

Journey to the West - Yu zhou tan suo bian ji bu, Kong Dashan (2021)


 Tang Zhijun croit dur comme fer en l’existence de sociétés extra-terrestres. Il chasse les OVNI les uns après les autres mais est la risée du milieu scientifique. Après avoir vu une étrange vidéo sur internet, il se met en route vers le sud de la Chine pour mener l’enquête. Accompagné d’un alcoolique, d’une insomniaque et d’une employée plus que cynique, Tang Zhijun se lance à nouveau à la recherche des aliens, la quête de sa vie.

Journey to the West est une œuvre qui revisite avec brio le principe du found-footage avec cette étonnante chasse aux ovnis. Le titre Journey to the West fait bien sûr référence à la célèbre légende chinoise et à l’image du roi-singe et de ses compagnons hauts en couleur, la fine équipe des ufologues est dans cette continuité farfelue. Le scénario joue sur une fibre à la fois comique et émotionnelle pour exploiter l’excentricité des protagonistes. Ainsi l’aspect found-footage exploite cette excentricité par un sens de l’ellipse assez jubilatoire qui fait vriller les situations avec une inventivité constante. La scène d’ouverture  où le héros Tang Zhijun (Haoyu Yang) se retrouve piégé dans une combinaison spatiale et voit ambulance, pompier et police venir à son secours donne le ton. Chaque protagoniste est affublé de sa petite tare qui contribue à sa caractérisation immédiate, entre cette assistante revêche, un gaffeur alcoolique, sans parler de ceux qui les rejoindront en chemin comme cette femme insomniaque ou ce adolescent supposé témoin d’un passage d’ovni et souffrant depuis de narcolepsie.

Cette tonalité décalée semble dans un premier temps avant tout moquer la croyance improbable des protagonistes par l’outrance des situations (cet homme conservant un cadavre d’alien dans son congélateur) et le caractère lunaire de Tang Zhijun. Le premier degré sans faille et constamment désamorcé de ce dernier révèle progressivement une faille intime qui fait de cette quête d’ovni un cheminement plus intime et touchant. Tang Zhijun a perdu tragiquement sa fille quelques années plus tôt et cette obsession des extraterrestres semble donc représenter un prétexte pour s’accrocher à la vie, et en définitive de faire son deuil. On découvrira que cela s’étend à tous les protagonistes sur des degrés divers, le souvenir d’une rencontre du troisième type étant rattaché à la séparation de ses parents pour la jeune femme insomniaque, à la mort de son père pour l’adolescent, et de façon plus large à la paupérisation du village où le groupe va échouer durant son voyage.

Plus les raisons du périple se font concrètes sur un plan intime, plus un réel mystère se crée sur cette présence extraterrestre. Le film tient dans un équilibre ténu ce mélange des genres entre comédie potache et vrai fantastique, évoquant une version plus rieuse du récent et terrifiant The Medium, found-footage thaïlandais jouant aussi d’une atmosphère rurale incertaine. Si le rire et le ridicules s’invitent exclusivement dans la première partie, il cohabitent peu à peu avec une ambiance plus étrange, onirique et insaisissable quand le surnaturel s’invite ouvertement dans des séquences fascinantes (la prédiction des moineaux sur la statue qui se réalise dans un clignement d’œil). 

Ce côté introspectif est assez fascinant et touchant avec une narration en chapitre qui articule bien la bascule dans l’inconnu, la réalisation mélangeant bien la veine arty du found-footage avec certains effets spéciaux impressionnants surgissant de manière inattendue. En définitive, on pensait longtemps assister à une farce et l’on se retrouve devant un récit de rédemption baigné de surnaturel. Le film donne à voir une Chine des laissés pour compte sous un jour humoristique, ludique mais lucide dans un registre peu exploité (en tout cas pour les films sortant en Occident) qui en font un objet très original. C’est franchement très drôle tout en laissant s’immiscer le mélo et une émotion puissante à l’image de sa belle conclusion. 

Vu au Festival du film d'auteur chinois Allers Retour, le film passera une seconde fois le 11 février au Studio des Ursulines à Paris

dimanche 5 février 2023

Le Procès - Orson Welles (1962)

Un matin, K est réveillé dans son lit par l’entrée impromptue d’inspecteurs dans son appartement. Il est rapidement submergé de questions et de remarques incongrues. Il finit par comprendre qu’il est inculpé, mais ne sait pas de quoi il est accusé. Sa vie bascule dès lors dans les méandres d’une instance judiciaire dont il ne comprend pas les règles.

Orson Welles signe avec Le Procès est des rares films où il eut, avec Citizen Kane (1941), la totale maîtrise du processus créatif sur toutes les étapes de la production. Il doit cette opportunité au duo de producteurs père et fils Michael et Alexander Salkind, grands amateurs de son œuvre qui lui offriront une carte blanche pour l’adaptation de roman de son choix, la contrainte étant de respecter le budget modeste imparti (et plus tard d’engager le compositeur Jean Ledrut). Welles jette son dévolu sur Le Procès de Franz Kafka, classique qui l’obsède depuis longtemps et qui entre en parfaite résonnance avec son style et ses thèmes.

Parmi eux on trouve celui de la culpabilité, élément qui ronge ses personnages dans une veine existentielle au sein d’un film comme Citizen Kane, où qui se fond dans une pure trame criminelle à la manière de La Dame de Shanghai (1947). Welles mélange ces deux approches à un pur registre paranoïaque, psychanalytique et politique dans Le Procès. Le malheureux K (Anthony Perkins) se voit presque inséminer par autosuggestion l’idée de sa propre culpabilité par les non-dits sournois des policiers venus l’appréhender dans sa chambre. La moindre. Chaque mot ou phrase prononcé devient un élément à charge d’une accusation nébuleuse. Il y a là autant la métaphore des méthodes de climat de peur propre à un régime totalitaire, ce que suggère Welles quand lors des déambulations de K il tombera sur un groupe de quidam usés et numérotés tels des prisonniers de camp de concentration. D’un autre côté, c’est également la métaphore d’un monde constamment inquisiteur envers l’individu, le façonnant à ressentir perpétuellement ce sentiment de culpabilité pour mieux le soumettre. K lors d’une confession où il avoue s’être dès l’enfance souvent senti coupable de bêtises qu’il n’avait pas faite mais dont on le soupçonnait, au point de s’interroger de s’il ne les avait effectivement pas commise. Ce trouble de la perception obéit donc à cet environnement concret ou virtuel de contrôle qui nous maintient dans la crainte de quelqu’un ou quelque chose, qui nous empêche de sortir du rang.

Welles traduit ce sentiment formellement en déployant tout le baroque dont on le sait capable. Caméra flottante, contre-plongée déroutante, cadrage biscornu et onirisme inquiétant, Le Procès est un dédale mentale infini, un cauchemar dont on ne ressort pas. Faute d’avoir pu concevoir en studio (même si une partie du film est filmé aux studios de Boulogne) les idées folles de décors qu’il avait en tête, Welles aura l’opportunité l’espace désaffecté de la gare d’Orsay (avant sa reconversion en Musée d’Orsay). L’architecture tortueuse du lieu est sublimée par la mise en scène de Welles et la photo de Edmond Richard, nous faisant basculer dans des atmosphères aussi étranges, hétéroclites et excentriques les unes que les autres dans des espaces immenses et menaçant. 

Tout semble connecté dans ce cadre où l’on passe d’un lieu à un autre comme dans un rêve, ou plutôt un cauchemar. L’absurdité inquiétante chère à Kafka est bien là avec un K d’abord bien décidé à se défendre avant de progressivement comprendre la vacuité d’un système qui n’existe que pour broyer l’individu. La comptine d’ouverture dépeignant la Loi comme une abstraction inaccessible résume le tout à merveille. Le Procès est une vraie réussite formelle et d’ambiance, où Welles se montre au diapason d’une certaine révolution cinématographique en cours (les expérimentations d’un Alain Resnais sur Hiroshima mon amour (1959) ou L’Année dernière à Marienbad (1961) par exemple), mais reste sans doute trop théorique et n’implique sans doute pas suffisamment le spectateur émotionnellement dans ce dispositif. Cela n’en reste pas moins un film où, libre des contraintes qui ont si souvent minés certains films, il se montre en pleine possession de ses moyens. 


 Ressortie en salle le 8 février

 

mercredi 1 février 2023

Journal intime - Cronaca familiare, Valerio Zurlini (1962)


 En Italie, Enrico, un journaliste, après avoir appris le décès de son frère, se souvient de leur enfance… Après le décès de leurs parents, les deux garçons se retrouvent séparés : Lorenzo, le cadet, adopté par un majordome aisé, aura une enfance heureuse tandis qu’Enrico, livré à lui-même, passera une adolescence misérable. Plus tard, on découvre que Lorenzo est atteint d’un mal incurable...

Dans la filmographie de Valerio Zurlini, Été violent (1959), La Fille à la valise (1961) et Journal intime (1962) forment un triptyque dépeignant le lien affectif complexe et contrarié de deux personnages dans un contexte historique et/ou social difficile. Dans Été violent (1959) et La Fille à la valise, une certaine veine romanesque dominait en relatant des romances alors que Journal intime va nous relater une déchirante relation fraternelle. Prématurément orphelins, Enrico (Marcelo Mastroianni) alors âgé de huit ans et Lorenzo (Jacques Perrin) encore nourrisson sont séparés lorsqu'un bienfaiteur nanti prend en charge le cadet tandis qu'Enrico sera livré à lui-même. La route des deux frères ne se recroisera qu'à l'âge adulte et montrera le fossé né entre eux de cette longue séparation, mais aussi les éléments de rapprochement possibles. Ils sont tout d'abord dans l'évitement lors de leurs premières retrouvailles, Enrico dissimulant sa présence en retrouvant inopinément Lorenzo quand ce dernier feint de ne pas le voir avant de révéler qu'il l'a reconnu. On comprend que chacun connaissait l'existence et l'apparence de l'autre malgré la rupture précoce et sans doute cela les a mutuellement rongé tout au long de leur enfance.

Cela se manifeste à travers leurs caractères antinomiques témoignant de ce passif. Enrico après une enfance misérable végète en tant que journaliste et refuse d'étouffer dans un métier laborieux qu'il n'a pas choisi, refusant leur déterminisme social auquel il est assigné. Lorenzo est au contraire un jeune homme oisif et insouciant, indifférent à ses études et à sa future carrière. Zurlini montre ce lien fraternel se renouer par les souvenirs enfouis ou inconnus pour chacun de leur famille. Une des plus belles scènes voit Lorenzo s'endormir paisiblement à la description que lui fait Enrico de leur mère qu'il n'a vu quand photo. On sent les traits de Lorenzo s'apaiser et le faire redevenir un garçonnet en quête d'affection maternelle, et plus globalement de racines. 

Cette fibre familiale qui les unit s'incarne dans le beau personnage de la grand-mère (Sylvie) dont les dernières forces ne subsistent que par ce bonheur de voir ses petits-enfants unis. Au premier abord le contexte social semble moins prononcé que dans les films précédents mais participent en fait pleinement à la caractérisation des personnages. L'arrière-plan de misère ambiante, de la montée du fascisme et de la guerre est un fil rouge sans qu'il intervienne directement sur l'intrigue. Enrico ayant appris tôt à survivre navigue entre les différents aléas socio-économiques de cette période quand Lorenzo s'en montre incapable. Son enfance confortable joue contre lui puisqu'il n'aura jamais la détermination, la volonté et même l'endurance physique d'accepter une existence plus rude lorsque son tuteur initial n'aura plus les moyens de l'entretenir. C'est un éternel homme-enfant s'accrochant à ce frère aîné peu à peu agacé par cette passivité.

C'est nettement plus introspectif que les autres célèbres adaptations du romancier Vasco Pratolini de cette période (Chronique des pauvres amants de Carlo Lizzani (1954), Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1960), La Viaccia de Mauro Bolognini (1961)) où la condition sociale et la destinée intervient plus rudement dans l'existence des personnages. Ici le film s'ouvre directement sur l'annonce de la mort de Lorenzo, et les flashbacks porté par la voix-off mélancolique de Enrico nous le font apparaître, par sa présence chétive et son teint blafard comme déjà condamné. Son incapacité à s'établir dans quoi que ce soit anticipe une existence en sursis qui n'aura pas le temps de laisser de trace. Jacques Perrin souvent symbole d'une jeunesse meurtrie dans le cinéma italien de l'époque (La Fille à la valise et l'année suivante La Corruption de Mauro Bolognini) est particulièrement touchant d'impuissance mentale comme physique tout au long du récit, magnifiquement soutenu par un Mastroianni compatissant.

Zurlini installe une atmosphère automnale déprimante où plane ce spectre de la mort, par la photo de Giuseppe Rotunno et le choix d'environnements plus sinistres les uns que les autres (l'hospice où croupit la grand-mère, la pension misérable où vit Enrico, le luxe passé et décrépit du tuteur de Lorenzo et bien sûr l'hôpital). Ce n'est que lorsque tout semble perdu, que l'inéluctable fin se dessine que les deux frères surmontent leurs différences. Lorenzo affiche enfin une rage de survivre alors que son corps meurtri ne le lui permet plus Enrico devient trop tard le soutien indéfectible qu'il aurait dû être. Un très beau film mais sûrement aussi l'un des plus déprimants de la filmographie de Zurlini qui ne manque pourtant pas de récits tragiques.

Sorti en dvd italien

mardi 31 janvier 2023

March Comes in Like a Lion - Sangatsu no raion, Hitoshi Yazaki (1991)


 À Tokyo, Ice ramène son frère aîné amnésique Haruo de l'hôpital pour s'occuper de lui. Il hésite à y aller jusqu'à ce qu'Ice lui dise qu'elle est son amante. Il la suit. Combien de temps avant que sa mémoire ne revienne ?

March Comes in Like a Lion est le second film tardif du réalisateur Hitoshi Yazaki après un inaugural Afternoon breezes (1981) où il explorait déjà le thème des amours refoulés et coupables. Il évoque ici le tabou de l'amour fraternel incestueux dans un film très étrange. Le récit s'ouvre sur une vision de photo polaroïd de Haruo (Bang-ho Cho) et sa sœur Natsuko (Yoshiko Yura) enfants, accompagné d'un texte succinct nous disant que depuis cette époque Natsuko est voue un amour guère fraternel pour Haruo. Une ellipse nous amène à l'âge adulte où Haruo est victime d'amnésie pour des raisons que nous ignorons.

C'est l'opportunité pour Natsuko d'assouvir cette attirance taboue en faisant sortir son frère de l'hôpital et lui faire croire qu'elle est sa petite amie. Dès lors s'engage une narration flottante, dépourvue de vraies péripéties autre que la relation trouble des personnages. Natsuko est une jeune femme vivant dans les marges en se prostituant, paradoxalement la romance interdite est le seul éclair dans un quotidien solitaire que le réalisateur suit dans des déambulations tokyoïtes chargées de spleen. Haruo est quant à lui un homme-enfant se laissant porter par les évènements, en pleine redécouverte du monde qui l'entoure.

La première partie donne dans le quotidien romantique languissant, accompagnant sur une bande-son assez entêtante les pérégrinations du couple. Cette candeur est contrebalancée par les environnements assez sordides donnant à voir justement un Japon loin de l'urbanité fière des grandes villes, entre l'appartement insalubre du couple, les chantiers sur lesquels travaille Haruo. Cette précarité entrecroisée au lien fragile des personnage dessine déjà l'es ombres qui planent sur leur relation. A mi-film, une rupture de ton intervient alors qu'après une turpitude joyeuse, Haruo a cette phrase terrible : "Je me souviens". La mémoire ne lui revient pas à ce moment-là mais néanmoins des bribes de ses émotions passées semblent lui revenir. Dès lors la tension et la culpabilité s'installent avec cette crainte pour Natsuko que Haruo se souvienne et li reproche son mensonge. Hitoshi Yazaki multiplie les idées formelles, notamment rattachées aux miroirs pour traduire la crise identitaire d'Haruo et laissent flotter une ambiguïté qui restera irrésolue jusqu'au bout. Et si Haruo à un certain stade de l'histoire avait effectivement retrouvé la mémoire mais sans l'avouer à Natsuko afin de préserver leur relation ? 

Le doute existe grâce à la subtilité du jeu des acteurs où la culpabilité possible se mélange à une réelle passion dont ils ne peuvent se départir. Hitesho Yazaki fait passer tous ces questionnements avec une sécheresse narrative prononcée, des dialogues rares, la mise en scène et les différentes atmosphères installées se chargeant d'orienter nos émotions contradictoires. Dans cette idée, le tabou de la scène de sexe est absent dans la première partie très naïve et chaste, et l'interdit charnel n'intervient qu'une fois ce doute mémoriel installé pour rajouter au malaise dans le filmage. La dernière scène est assez magistrale de ce point de vue, franchissant un ultime interdit qui amènent les personnages à verser des larmes que l'on ne saurait qualifier de joie, ou d'un autre sentiment plus insaisissable. Un très joli film qui manie avec une rare nuance son postulat provocateur. 

Sorti en dvd japonais

 

dimanche 29 janvier 2023

Icare - Carlo Vogele (2022)


 Sur l’île de Crète, chaque recoin est un terrain de jeu pour Icare, le fils du grand inventeur Dédale. Lors d'une exploration près du palais de Cnossos, le petit garçon fait une étrange découverte : un enfant à tête de taureau y est enfermé sur l’ordre du roi Minos. En secret de son père, Icare va pourtant se lier d’amitié avec le jeune minotaure nommé Astérion. Mais le destin bascule quand ce dernier est emmené dans un labyrinthe. Icare pourra-t-il sauver son ami et changer le cours d’une histoire écrite par les dieux ?

Carlo Vogele signe une jolie relecture du mythe d'Icare dont il exploite les zones d'ombres (sorti de la péripéties connue et tragique des ailes se brûlant au soleil) pour l'enrichir d'une matière romanesque différente. C'est précisément les figures d'Icare et du minotaure Astérion dont l'amitié enfantine subit tous les conflits intimes et géopolitiques qui forment l'arrière-plan du mythe, que ce soit le conflit entre le roi crétois Minos et les Grecs, ainsi que la maternité contrariée de la reine Pasiphaé ou la relation père/fils tumultueuse entre Icare et Dédales - ces derniers points revisités pour le film. Tout le récit tend à dérouler le mythe originel comme quelque chose d'inéluctable et de subit par les personnages qui aspirent à autre chose. 

C'est particulièrement touchant concernant le minotaure délesté de ses atours monstrueux et inquiétant pour n'être qu'une créature apeurée et jouet d'enjeux qui la dépasse. Tous les changements visent à donner une profondeur à l'archétype, ce qui correspond également à l'esthétique du film. L'animation se partage en 2D et 3D, la 2D offrant des à-plats puisant leur inspiration dans diverses sources picturales grecques antiques dans les compositions de plan et l'usage des décors, la 3D apportant une modernité avec un design plus bd franco-belge pour les personnages. L'alternance entre un score de musique baroque posant une gravité plus haute et des éléments plus immersif de sons orientaux. 

Dès lors tout en emboitant les évènements du mythe avec les libertés de son film, Carlo Vogele leur donne une tonalité différente. La confrontation entre Thésée et Astérion, le sort final d'Ariane ou le fameux vol fatal d'Icare trouvent une portée dramatique qui dévient le sentiment attendu et donnent aux personnage une forme de libre-arbitre par rapports au destin assigné par les Dieux. Le film trouve un vrai équilibre par une accessibilité de ce mythe pour les jeunes et/ou néophyte tout en s'autorisant une gravité, un premier degré assumé (le réalisateur passé par Aardman et Pixar souhait vraiment s'éloigner du ton distancié en vogue dans l'animation grand public actuelle) de surprenants élans de sensualité plus adulte. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez M6 Vidéo

 

vendredi 27 janvier 2023

Faux Mouvement - Falsche Bewegung, Wim Wenders (1975)

Vivant sous l'emprise d'une mère oppressante, le jeune Wilhelm décide de partir à Bonn avec l'envie de devenir écrivain. Dans le train, il rencontre un ancien athlète olympique et sa compagne. Une actrice et un jeune homme les rejoignent. Dès lors, rien ne se passera comme prévu pour Wilhelm... 6 jours dans la vie d'un jeune homme, 6 jours pour décider de son avenir et se confronter à l'apprentissage de la réalité.

Faux mouvement est une œuvre qui creuse un des sillons thématiques fétiche de Wim Wenders celui de l’errance, géographique comme existentielle. Le réalisateur se plaît à détourner la simple attente de road-movie inhérente à ce sujet, surprenant à chaque fois le spectateur. Son précédent film Alice dans les villes (1974) travaille ainsi davantage ce principe d’errance sans but plutôt qu’une veine picaresque proche du contemporain La Barbe à papa de Peter Bogdanovich (1973) au sujet proche. Plus tard ce sera toute l’imagerie mythologique du western qui sera anesthésiée dans le magnifique Paris, Texas (1985). Le détournement est d’ici d’ordre littéraire pour Wim Wenders. Le film adapte très librement le roman Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, publié en 1802. Le livre était, comme son titre l’indique, un roman d’apprentissage voyant un jeune homme aux aspirations d’acteur parcourir le monde au sein d’une troupe de théâtre, faire l’expérience de l’amour et de la réalité sociale qui transformera sa vision jusque-là uniquement biaisée par le prisme des arts.

Faux mouvement reprend ce principe dans le cadre d’une Allemagne contemporaine. Cependant l’aspect candide du roman de Goethe s’estompe sur bien des points. Le Wilhelm (Rüdiger Vogler) n’est déjà plus si « jeune », en tout cas le jeune adulte curieux et avide du monde laisse place à un trentenaire torturé qui végète et est poussé à affronter l’extérieur par sa mère (Marianne Hoppe). Il rêve d’être écrivain sans parvenir à écrire une ligne, si ce n’est les réflexions existentielles qu’il couche sur son carnet intime. Toute la relecture de Wim Wenders tire vers l’épure et l’abstraction, à l’image des perspectives étriquée de son héros qui entame un périple plus modeste en train vers la ville de Bonn. Le contact du monde ne se fait plus via une troupe de théâtre, même si le principe d’excentriques qui vont accompagner Wilhelm perdure. Les compagnons de route forment un groupe d’artistes tout aussi usés et sans but que Wilhelm, la troupe de théâtre du livre devient la réunion d’inadaptés sans but pour Wenders. Tous les arts y sont tristement représentés avec une actrice solitaire (Hanna Schygulla), un musicien vieillissant (Hans Christian Blech), une adolescente acrobate mutique a(Nastassja Kinski dans son premier rôle) ou un poète en herbe (Peter Kern).

La réunion des protagonistes ne suit aucune logique narrative classique, ce sont des âmes perdues qui auront su se reconnaître et décider de faire un bout de chemin ensemble. L’exaltation artistique tourne court durant les échanges entre eux où les meurtrissures passées pèsent davantage que les espérances futures – le passé d’athlète sous le régime nazi du musicien. L’errance nourrit leur mélancolie, dans l’oppressant cadre urbain des villes ou l’inquiétant vide des campagnes, de maisons abandonnées en appartement exigu de ville-dortoir. La passion est absente de cette longue marche, ou alors moralement discutable à travers l’ambiguïté de la relation entre Wilhelm, mais également le musicien, et l’adolescente Mignone (Nastassja Kinski adolescente mais déjà filmée comme objet de désir). C’est souvent fascinant mais ce côté creux recherché par Wenders finit néanmoins par lasser sur la longueur, ne trouvant pas le rebond formel, dramatique ou d’interprétation qui nous sortirait d’une torpeur certes totalement volontaire. Plus qu’un regard mélancolique sur le monde qui l’entoure, Wim Wenders lui tourne carrément le dos et ne croit plus en lui. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Bac Film

 

mardi 24 janvier 2023

Fred Astaire, la haute société du spectacle - Timothée Gérardin

Timothée Gérardin consacre ce passionnant essai à la figure de Fred Astaire, génie de la danse et immense star de la comédie musicale de l’âge d’or hollywoodien. Tout l’ouvrage tourne autour de l’équilibre ténu qu’entretient, à l’instar d’autres vedettes des studios, Astaire entre sa nature d’artiste et de produit. Il en va de même pour toutes les stars hollywoodiennes certes mais Astaire, par ses aptitudes exceptionnelles à la danse dispose d’un attrait plus spécifiquement identifié (que les adjectifs, les personnalités qui peuvent être plus artificiellement fabriqués par le studio pour façonner ses vedettes) sur lequel capitaliser. Le but est pour lui de maîtriser artistiquement et de profiter commercialement (en s'intéressant vite au pourcentage des recettes de ses films, en étant un des premiers acteurs à faire assurer ses jambes) de cette facette dans la manière dont se concevra sa persona filmique.

Des succès des années 30 en duo avec Ginger Rogers (Top Hat (1935), Shall we dance (1937), La Grande Farandole (1939), au léger creux des années 40 en passant par les triomphes des années 50 (Tous en scène (1953), Drôle de frimousse (1957)), Timothée Gérardin retrace comment Astaire façonne cette persona filmique, l’adapte et la réinvente avec le temps, le contact des réalisateurs. L’auteur définit cette dualité artiste/produit par différents schismes contenus dans les films et leur conception. Le contexte de Grande Dépression des années 30 est en contrepoint des cadres aristocratiques des films d’Astaire à cette période, lui-même y prenant des atours et manières de nanti sans en être un. C’est la légèreté et l’insouciance qu’il amène dans ces environnements qui lui confèrent cette hauteur par laquelle il surmonte sa condition sociale, mais aussi les réticences de ses love interest féminins plus conscientes que lui des dures réalités de la vie. Timothée Gérardin nous montre la singularité d’Astaire affirmant son individualité de danseur qui ne s’étend que par le couple, mais s’éloigne de la démultiplication anonyme et virtuose des comédies musicales de Busby Berkeley à la même période (42e rue (1933), Prologue (1933)). Cette fantaisie d’Astaire s’exprime donc par le ce sentiment de décontraction et facilité dans ses chorégraphies, ses pas de danses, la magie par laquelle il enjoint ses partenaires féminines, les figurants et en définitives le public à l’accompagner et partager cette vision de la vie. Il y a un sentiment d’inné qui se manifeste par le fait qu’Astaire joue rarement des personnages de danseurs et que cet allant semble venir naturellement. Timothée Gérardin explique pourtant bien à quel point un travail et une recherche acharnée intervient en amont pour donner cette impression factice de décontraction.

En analysant les collaborations d’Astaire avec des les grands maîtres de la comédie musicale hollywoodienne (Vincente Minnelli, Stanley Donen), il montre comment, de l’onirisme de Minnelli à la sophistication de Donen, ces gimmicks identifiés peuvent être transcendés pour à la fois réinventer et magnifier Fred Astaire. C’est cette aura de dandy rêveur qui guide la tonalité des films, faisant une grande différence avec un Gene Kelly où la performance physique, l’effort est bien plus mis en avant. L’auteur ne masque pas les travers machiste et paternaliste qui traversent les films (notamment sur la fin où Astaire est désormais bien plus vieux que ses partenaires féminines) mais la persona filmique de l’acteur les articule davantage sur une logique d’enchantement (de l’amoureuse comme du spectateur) que de la domination, ce qui les rend encore magiques aujourd’hui. Une des très bonnes idées du livre est d’avoir mis en place un système de QR Code qui renvoie vers les vidéos YouTube de numéros dépeints en détail, ce qui offre des exemples où l’image parle autant que l’analyse pertinente de l’auteur. Un ouvrage passionnant qui donne une envie folle de se replonger dans la filmographie chaloupée de Fred Astaire. 

Publié chez Playlist Society