Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Dans une rue, Carol suit un homme et attire son
attention. Il s'appelle Serge Lainé et c'est le coup de foudre. Il devait
partir à Barcelone avec son épouse, mais il emmènera Carol et les deux amants
passeront trois jours de folle passion et d'ivresse. Arrivent alors trois
personnages inquiétants et farfelus qui tentent d'enlever la jeune femme.
Plein sud est le second film de la courte
filmographie cinéma de Luc Beraud. Il fut initialement assistant réalisateur
pour Jean Eustache et Jacques Rivette, mais c’est surtout sa collaboration avec
Claude Miller qui va le révéler. Il sera également assistant-réalisateur pour
ce dernier, mais surtout scénariste sur La Meilleure façon de marcher
(1975) et Dites lui que je l’aime (1977), ainsi que sur L’Effrontée(1985)
et L’Accompagnatrice (1992) après qu’il soit lui-même passé à la
réalisation. Plein sud est l’occasion pour les deux amis d’inverser les
rôles puisque c’est cette fois Claude Miller qui contribuera à l’écriture du
film tandis que Beraud est derrière la caméra.
Le film est un objet assez imprévisible et inclassable, mais
pas déplaisant. Le synopsis laisse supposer un récit d’amour passionnel, ou
alors une sorte de néo noir porté par une femme fatale à la sexualité
exacerbée. L’enchaînement abrupt de rebondissements, tout comme les réactions
improbables des personnages bousculent vite les attentes. Serge (Patrick
Dewaere) est choisit comme amant au hasard et en pure revanche par Carole (Clio
Goldsmith). Cela dérègle totalement les repères de Serge, universitaire rangé,
qui quitte femme et foyer précipitamment pour cette passion et fuit à Barcelone
avec Carole. Très vite le coup de foudre se confond avec une véritable
addiction érotique, tant le plaisir charnel semble être le seul point commun
des deux, et l’offrande physique l’unique point d’accroche à Carole. La jeune
femme est en effet assez opaque dans son caractère et aux antipodes du monde
intellectuel de Serge.
Luc Beraud la capture et magnifie d’ailleurs ainsi, dans
toute la splendeur de ses atours voluptueux, entièrement nue dans de très
belles compositions de plan. La surprise viendra de la tonalité absurde et
franchement comique de l’escalade passionnée et irréfléchie de Serge pour sa
belle. Il quitte sa femme sur un coup de téléphone aussi cavalier qu’hilarant,
préfère s’aliéner la considération de ses pairs universitaires plutôt que de
perdre de vue la jeune femme, prend des risques insensés alors qu’il en sait
bien peu sur elle. On pourrait s’attendre à voir pareille débâcle filmée comme
une tragédie pathétique, il n’en sera jamais rien. Ce traitement affecte d’ailleurs
même le regard sur Carole, ni arriviste intéressée, ni femme fatale trouble, au
sentiment amoureux ambigu, exaspère autant qu’elle intrigue et Beraud parvient
vraiment à tirer un certain mystère d’une Clio Goldsmith pourtant coutumière ce
type de rôle sexy à l’époque.
Le montage du film échappa au réalisateur et fut repris en
main pas ses producteurs. Il en découle un rythme étrange, des ruptures de ton
abruptes, mais qui en définitive servent bien l’inconséquence des personnages.
Une fois admis l’approche iconoclaste même si pas totalement volontaire, il s’en
dégage une certaine jubilation notamment par la grâce de seconds rôles
savoureux. Guy Marchand en « grand frère » douteux moralement est
excellent, tout comme une Jeanne Moreau en figure maternelle peu recommandable.
Le sous-texte politique d’une France chaotique et en pleine révolution
annonçait finalement la couleur, la pseudo intrigue de mœurs et d’espionnage
étant guidée par la même folie douce que l’ensemble. Patrick Dewaere trouve là
un de ses rôles les plus extravagants, même si la nature inclassable du film
causera son échec public et critique à sa sortie – et que Luc Beraud ne signera
plus qu’un troisième et dernier long-métrage au cinéma avec La Petite amie
(1988).
Une affaire de meurtre est compliquée par une relation à
trois entre la victime et les principaux suspects...
The Secret est le premier film pour le cinéma d’Ann
Hui et, parmi une poignée d’autres, une des œuvres fondatrices de la Nouvelle
Vague hongkongaise. Comme beaucoup de réalisateurs du mouvement, le parcours d’Ann
Hui passe par des études à l’étranger (en l’occurrence en Angleterre à la London
International Film School) puis un retour à Hong Kong où elle fit ses premières
armes à la télévision. Ce média, et notamment la chaîne TVB, était un terrain d’expérimentation
et d’apprentissage idéal, recrutant cette jeune garde à moindre coût et
cherchant à bousculer les normes esthétiques et thématiques établies. Ann Hui
se fera donc remarquer à travers plusieurs téléfilms et séries dont Below
the Lion Rock par laquelle plusieurs cinéastes de la Nouvelle vague feront
leurs armes.
The Secret s’inspire d’un authentique fait divers s’étant
déroulé dans la péninsule au début des années 70, lorsque deux corps atrocement
mutilés furent découvert ans une forêt du mont Lung Fu. L’affaire avait et l’enquête
sur laquelle elle avait débouchée avait déjà été évoquée dans un épisode de la
série anthologique Ten Sensational Case, diffusée en 1975 à la
télévision hongkongaise et sorte d’ancêtre local du true crime. Dans The
Secret, Ann Hui adopte une approche typique des préceptes à venir de la
Nouvelle Vague hongkongaise. Il y a une dimension authentique, immersive et aux
relents documentaires dans la manière de capturer le quotidien au sein de l’urbanité
hongkongaise, mais aussi par la rigueur adoptée sur certains aspects de la
procédure criminelle comme l’autopsie.
Parallèlement à cela le mélange des
genres fascine, par exemple grâce à la photo de David Chung qui oscille entre
le naturalisme des scènes de jour et la stylisation des séquences nocturnes.
Celles-ci lorgnent avec le fantastique par le jeu sur l’hors-champ, les apparitions
furtives d’une défunte dont la silhouette portant un manteau rouge fait
forcément penser au Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg (1973). La
crudité de la scène de découverte des corps, par sa frontalité et ses détails
macabres donne même dans l’authentique film d’horreur.
Ni récit réaliste, ni authentique film de genre, l’entre-deux
et l’ambiguïté de The Secret repose sur une observation sociale. Le
mystère initial tient sur les liens flous régnant au sein d’un triangle
amoureux duquel seront issues deux victimes du terrible crime. Le personnage de
voisine, amie et collègue interprétée par Sylvia Chang est au départ une
observatrice lointaine des évènements, et le trouble quant à la nature
insoluble, surnaturelle ou criminelle de l’énigme, repose sur son regard. Ce
travail sur le point de vue se déploie par la mise en scène d’Ann Hui, et une
narration qui nous égare volontairement dans ses niveaux de temporalités et l’usage
des flashbacks. L’important ici est le sens de l’atmosphère, et une vérité bien
plus sombre et ordinaire qui nous apparaît au fil des révélations
intelligemment amenées.
Dès lors d’autres notions comme la condition féminine,
le poids du regard social, la pesanteur comme la douceur des liens filiaux,
viennent s’ajouter à la réflexion d’un film tenant longtemps sur sa dimension
sensorielle. Cet aspect bienveillant ou tourmenté des liens filiaux repose sur
des protagonistes disparates mais chacun touchant à sa manière, que ce soit
cette figure de grand-mère (Li Zhuozhuo) aveugle et impuissante, la relation
mère/fils du coupable initial et attardé mental, et bien sûr celle qui se
révèle en conclusion être le point de départ d’une réaction en chaîne tragique. Le mélange entre mélodrame, excès sanglants et
rebondissement de thriller achève de faire de The Secret un objet
inclassable et chargé de promesses brillamment tenues dans la suite de la
carrière naissante d’Ann Hui.
Hishakaku sort de prison après avoir purgé sa peine pour
avoir tué le chef de clan Narahei. Il part à la recherche d'Otoyo, mais
celle-ci a pris la fuite. Hishakaku se lie d'amitié avec Sakata, une petite
frappe du clan Kikyō et aide ses derniers à retrouver une place dans la vente
de coton sur les marchés qui leur avait été spoliée pour le puissant clan
Dōmoto.
Theater of Life fut un immense succès dans les salles
japonaises, poussant le studio Toei à rapidement mettre en route un second
volet. Ce dernier sort à peine deux mois après Theater of life, preuve
de l’impressionnante capacité de réaction de la Toei. Le premier film était,
malgré une certaine bascule de point de vue, une assez fidèle adaptation du
roman de Shiro Ozaki. Cela restait néanmoins une adaptation de plus parmi les
innombrables qui précédaient puis suivraient le film de Tadashi Sawashima. Ce
deuxième film a ainsi pour originalité d’avoir une trame totalement indépendante
du roman, sur un scénario de Tadashi Sawashima et Naoyuki Suzuki.
Theater of life avait marqué par sa fin ouverte
laissant en suspens le grand combat final. L’ellipse ouvrant ce nouveau film
nous fait comprendre que Hishakaku (Koji Tsuruta) en a été le vainqueur, et
nous retrouvons le héros sortant de prison quelques années après les
évènements. Le drame sentimental est tout d’abord laissé en suspens avec la
fuite d’Otoyo (Yoshiko Sakuma), son grand amour rongé par la culpabilité, et
une nouvelle intrigue se met en place. Hishakaku va venir en aide au clan
Kikyo, qui aida Otoyo durant son incarcération, empêché par des rivaux réaliser
la vente de coton le faisant subsister.
Le scénario déroule de façon plus
marquée encore que le premier film sa dimension Ninkyo Eiga, avec un Hishakaku
dont le charisme, la force et la droiture morale vont faire plier les plus
récalcitrant. Sawashima le capture dans tout sa puissance le temps d’un plan en
plongée où il malmène les hommes de main du clan Domo venu le menacer. Plus
tard ce seront ses sages paroles qui feront vaciller l’immature Osumi (Yoshiko
Sakuma), fille du chef de clan ennemi qui tombera amoureuse de lui. Chaque
protagoniste recelant encore un soupçon de sens de l’honneur en lui, se range à
de plus nobles intentions dès lors qu’il croise le chemin de l’incorruptible Hishakaku.
Un des apports de ce second film est de s’inscrire plus
spécifiquement dans l’histoire du Japon – les Ninkyo Eiga se déroulant rarement
dans le Japon contemporain des années 60. Ainsi dès la sortie de prison d’Hishakaku,
on sent clairement un changement d’atmosphère, une modernité plus prononcée. Le
paysage urbain parait différent, et au sein de celui-ci se multiplie les silhouettes
de soldats en uniforme. Le monde des yakuzas paraît être un vase-clos, mais il
est pourtant bien rattrapé par le poids de l’histoire et le virage nationaliste
et belliqueux du Japon des années 30. Cela reste tout d’abord un arrière-plan,
notamment les départs vers la terre promise ou maudite de la Mandchourie, envahie
par le Japon en 1931. Le romanesque se lie ainsi à la grande Histoire lorsque
Hishakaku se rend en Mandchourie pour retrouver Otoyo qui y a fuit afin d’en
faire son purgatoire. Ce nouvel environnement renouvelle habilement les codes
du Ninkyo Eiga, film de yakuza chevaleresque.
En effet les habituels félons soumis au profit généralement
associés à la perversion occidentale se muent ici en opportunistes cédant au
banditisme le plus vil dans l’espace sauvage de Mandchourie. Hishakaku en
croise un spécimen avec Kurakata (Mikijirō Hira), mais va aussi de nouveau se
lier avec des rebelles partageant sa noblesse d’âme. Sawashima excelle vraiment
lorsqu’il fait lorgner le film vers le pur mélodrame (qui était déjà la grande
réussite du premier film), orchestrant des moments déchirants telle que les
brèves retrouvailles et l’agonie tragique d’Otoyo dans une superbe composition
de plan. Il y a une sorte d’éternel recommencement dans le destin d’Hishakaku, replongé
constamment dans le cycle de violence des affrontements de clans yakuzas. Une
manière poétique de signifier cela sera de faire jouer par la même actrice l’amour
perdu d’Hikashaku et le nouveau, et la manière dont les codes yakuzas
débouchent toujours sur le sacrifice de ses proches, l’incapacité d’une vie
sentimentale épanouie.
Il y a véritablement une dichotomie entre ce sens de l’honneur
faisant office de sacerdoce pour Hishakaku, et la déliquescence du monde qui l’entoure
signifiée par la déshumanisation capitaliste à laquelle s’ajoute désormais le
la politique belliqueuse japonaise. Sawashima se montre relativement avare en
action, la silhouette stoïque et habitée d’Hishakaku suffisant à convaincre les
indécis, et à dissuader les corrompus. Il semble naviguer dans une utopie où
ses valeurs morales et humaines semblent suffire. Le face à face avec Kurakata
durant lequel le regard déterminé d’Hishakaku suffit à freiner les ardeurs de
son ennemi, s’oppose à la tragique conclusion où il faut tirer dans le dos pour
éviter un jugement qui ne manquerait pas d’éteindre le geste. Ce second film
achève de faire de Theater of life un diptyque majeur et fondateur du Ninkyo
Eiga.
Un bateau semblant abandonné dérive dans le port de New
York. Les garde-côtes interviennent et se font agresser par une créature
monstrueuse qui y gisait caché. Pensant que le voilier est celui de son père
disparu, Anne se rend dans les Caraïbes, à la recherche de celui-ci.
Accompagnée par un ami journaliste, elle débarque sur une île réputée maudite
sur laquelle vit le docteur Ménard. Ce dernier explique que, depuis quelques
temps, les morts reviennent à la vie pour dévorer les vivants.
Avant L’Enfer des zombies, Lucio Fulci pouvait être
considéré comme un artisan touche à tout surfant avec talent sur les
différentes modes du cinéma d’exploitation italien. Néanmoins, ses plus grandes
réussites jusqu’à lors lorgnaient vers le thriller et l’horreur, déployant un
sens esthétique et une virtuosité certaine dans le drame historique Béatrice Cenci (1969) ou les gialli Le Venin de la peur (1971) et L’Emmurée
vivante (1977). Ces prédispositions allaient enfin pleinement s’épanouir
dans L’Enfer des zombies, le film avec lequel Fulci entre de plain-pied
dans l’horreur, et entame le cycle glorieux qui allait faire sa légende. Le
film est au départ une production opportuniste cherchant à surfer sur le succès
du Zombie de George Romero (1978).
Le producteur Fabrizio de Angelis met
le projet sur pied très rapidement à cet effet, et engage Lucio Fulci dont il a
apprécié le travail sur L’Emmurée vivante. On peut véritablement parler
de rencontre avec son sujet pour Fulci, ainsi qu’un contexte d’inspiration
parfait puisque les collaborateurs rencontrés sur le film vont le suivre sur
toutes les grandes réussites à venir (Frayeurs (1980), L’Au-delà
(1981), La Maison près du cimetière (1981), L’éventreur de New-York
(1982)) comme le scénariste Dardano Sacchetti ou le compositeur Fabio Frizzi.
Si le cadre américain, certaines situations (le siège final)
et l’opportuniste titre italien faisant croire à une suite s’inscrivent dans le
sillage du Zombie de George Romero, Fulci impose indéniablement sa patte
sur le film. Le seul authentique film d’épouvante de la trilogie des
morts-vivants de Romero était surtout le premier volet, le glaçant La Nuit
des morts-vivants (1968). Zombie lorgnait davantage vers la chronique et le
film d’action, ce dont va se détacher L’Enfer des zombies, qui oscille entre
quête d’explication scientifique et retour aux sources occultes du mort-vivant par
le cadre d’une île caribéenne ainsi que le vaudou – le Vaudou de Jacques
Tourneur (1943) en tête. Fulci orchestre de saisissants et inédits moments de
terreur comme cette séquence sous-marine où se dispute la menace d’un requin et
celle d’un zombie amphibie.
Le cadre de l’île permet au réalisateur d’installer
une atmosphère oppressante. L’inéluctabilité et la nature inexplicable du mal
zombie se fait suffocante dans la sorte de léproserie où le docteur Menard
(Richard Johnson) tente en vain d’endiguer l’épidémie. Sur le reste de l’ile
les autres protagonistes voient leurs nerfs vaciller à l’écoute des incessantes
percussions des cérémonies vaudous, qui semblent démultiplier l’échappée des défunts
de leurs tombes. Les morts-vivants se distinguent de ceux de Romero par leur
nature de morts disparus depuis très longtemps.
Par conséquent le maquillage
est bien plus marqué dans la description de leur putréfaction avancée et ne
lésine pas sur les détails macabres comme les vers, ce qui renforce la tonalité
morbide. Un véritable climat d’apocalypse se déploie par les tableaux infernaux
dessinés par Fulci et les dérapages gores insoutenables. La bande-originale de
Fabio Frizzi est pour beaucoup dans la puissance évocatrice de l’ensemble, par
ses synthétiseurs lancinants ajoutant à la stupeur tétanisée des protagonistes.
La conclusion new-yorkaise achève de faire de L’Enfer des zombies un sommet de
pur désespoir, un aller simple vers la fin de l’humanité. Fort de sa réussite
formelle et sa stratégie commerciale maline, le film sera un grand succès qui
installera Lucio Fulci comme nouveau maître de l’horreur.
La mort d'une vieille femme, quelques heures avant
l'expiration de son assurance vie, éveille les soupçons de l'avocat des
assurances. Pour tenter d'éclaircir cette affaire douteuse, il décide
d'enquêter. Il entre en contact avec la famille et se rapproche de Cinzia,
l'une des filles de la défunte. Leur relation va alors prendre un tour
inattendu.
Le polar est un genre qui irrigue la carrière de Luigi
Comencini, moins pour sa dimension de genre que par les perspectives sociales
et humanistes qu’il permet dans l’approche thématique du réalisateur. C’est le
cas dans La Traite des blanches (1952), un de ses premiers films, mais
surtout dans la veine caustique de Le Commissaire (1962) et de La Femme du dimanche(1975). Entre les deux s’intercale ce méconnu Sans rien savoir d’elle,
construit sur différents archétypes de film noir mais qui nous emmène
rapidement ailleurs.
Brà (Philippe Leroy), avocat d’assurance, fait face à un cas
épineux avec le décès suspect d’une cliente quelques heures avant l’expiration
de son assurance vie. En effet, la défunte avait exclu deux de ses enfants de l’héritage,
et une des bénéficiaires s’avère introuvable. Il finit par retrouver Cinzia (Paola
Pitagora), cette dernière, et la suivre en filature afin de percer son secret
et une possible fraude. La narration se construit tout d’abord en montage
alterné entre les enjeux concrets du nœud financier en flashback, tandis qu’au
présent cet enjeux est plus nébuleux face au comportement erratique de Cinzia
qu’observe un Brà fasciné. Nous sommes bien là dans une logique de film noir,
bousculée par le cadre de cette ville de Milan grise et fantomatique, mais la
supposée « femme fatale » s’avère opaque durant les séquences de
filature. L’ambiguïté résidera sur le livre à la fois fermé et ouvert que
constitue une Cinzia en quête d’affection, mais aussi de Brà dont le
rapprochement avec elle semble autant motivé par le sentiment amoureux que le
calcul.
La deuxième partie du film bascule dans une introspection
faite d’incertitude. Brà révèle sa véritable identité mais ses intentions
demeurent trouble, et en retour c’est Cinzia par les maux qu’elle enfouit qui
semble suspecte, y compris en refusant son héritage. Le couple semble piégé
dans une injonction sociale, mais aussi de réussite, que leur renvoient les
personnages secondaires. Le médecin appelé par Brà après la tentative de
suicide de Cinzia lui recommande de l’épouser et peste sur le chantage à la
bague forcément féminin selon lui.
La fratrie de Cinzia fait pression sur elle
pour toucher un magot qu’elle n’a pourtant pas réclamé. Cinzia et Brà que l’on
devine sincèrement amoureux ne peuvent dépasser ce trouble venu du monde
extérieur. Celui-ci s’immisce par les relents de l’enquête criminelle pour
Cinzia, et l’ambition de réussite sous-jacente de Brà. Comencini réussit si
bien son coup que les protagonistes nous semblent sincères et opaques l’un pour
l’autre en même temps, le fil rouge du récit apparaissant comme le schisme des
relations homme/femme dans le contexte d’une société contemporaine en mutation.
Luigi Comencini joue de cela formellement, instaurant le
conflit dans les environnements et l’esthétique les plus romantiques, et à l’inverse
la sincère candeur et tendresse lorsque l’on suspecte la manipulation (toute la
séquence dans l’appartement de Brà). Il est également porté par deux interprètes
d’exception, en particulier une Paola Pitagora incarnant une figure féminine
aussi touchante que complexe, notamment lors d’une glaçante conclusion lorgnant
sur Un si doux visage d’Otto Preminger. Une des grandes réussites
méconnues de Comencini.
Leandro et Tocho, deux petits voyous sans envergure, et
surtout sans expérience, pénètrent dans un bureau de tabac avec l’intention de
braquer la caisse. Mme Justa, la gérante, et sa nièce Angeles, parviennent à
déjouer les intentions des malfrats. Mais, pendant qu’à l’extérieur, la police
– et les habitants du quartier - prépare l’assaut, une complicité inattendue
naît entre les voyous et les « victimes ».
La buraliste de Vallecas est un film qui marque
presque le point final de la filmographie d’Eloy de la Iglesia. Il sera en
effet suivi d’un long hiatus qui verra de la Iglesia revenir une dernière fois au
cinéma près de 15 ans plus tard avec L’Amant Bulgare (2003). Cela peut
sembler paradoxal puisque La buraliste de Vallecas est une de ses œuvres
les plus accessibles, mais aussi son plus grand succès commercial.
Malheureusement, la sulfureuse réputation d’Eloy de la Iglesia et ses
addictions bien connues le mirent au banc de l’industrie cinématographique
espagnole, rendant difficile le financement de tous ses futurs projets. Il y a
néanmoins quelque chose de symbolique à voir Eloy de la Iglesia forcé de s’éclipser,
alors qu’en parallèle un Pedro Almodovar commence à accéder à une immense
reconnaissance internationale – La Loi du désir qui inaugure une
glorieuse série de chefs d’œuvres pour Almodovar sort la même année que La
buraliste de Vallecas.
La buraliste de Vallecas constitue d’ailleurs par
plusieurs aspects l’épilogue thématique des œuvres signés par Eloy de la
Iglesia depuis la fin des années 70. Ce fut un moment durant lequel, délesté
des chaînes de la censure franquiste, il aborda frontalement les sujets socio-politiques
autrefois maquillés dans un cinéma d’exploitation. Le Député (1979) ou Le Prêtre (1979) étaient des instantanés des contradictions du
post-franquisme, tandis que Navajeros (1981), Colegas (1982) et
le diptyque El Pico (1983, 1984) étaient des classiques du cinéma
quinqui, évoquant la délinquance médiatisée et dépolitisée de la jeunesse espagnole.
Alors que l’inspiration de ses derniers venaient de vrais destins criminels
précoces, et engageaient et starifiaient d’authentiques petites frappes, La
buraliste de Vallecas est cette fois une pure fiction. Le film adapte la
pièce de théâtre éponyme de José Luis Alonso de Santos jouée au début des
années 80. Cette source se ressent par son récit se déroulant pour l’essentiel
en huis-clos. La satire sociale relève clairement des brûlots de la fin des
seventies, et le pont avec le cinéma quinqui se fait par la présence au casting
de José Luis Manzano, véritable star quinqui « inventée » par de la
Iglesia qui fut son mentor et amant. Son personnage de jeune homme vulnérable, désœuvré
et marginal rappelle forcément ses incarnations passées de Navajeros, Colegas
et El Pico.
Le point de départ est ici le braquage maladroit tenté par
le jeune Tocho (José Luis Manzano) et son ami Leandro (José Luis Gómez) dans le
modeste bureau de tabac tenu par Madame Justa (Emma Penella). L’appréhension
puis la profonde maladresse des deux acolytes au moment de passer à l’action,
ainsi que le faible potentiel de leur cible témoigne du désespoir de leur manœuvre
ainsi que leur inexpérience. Le butin s’avère assez vite médiocre, et les deux
se trouvent presque tétanisés par la hargne de Madame Justa, défendant
farouchement son commerce. L’échec patent de l’entreprise aurait pu en rester
là, mais un implacable machine médiatique et politique va piéger braqueurs et
braquées dans ces lieux, et paradoxalement les rapprocher. Eloy de la Iglesia
dresse une véritable photographie de la société espagnole à l’intérieur comme à
l’extérieur du bureau de tabac.
L’extérieur, c’est Vallecas quartier madrilène
à la fois populaire et rongé par la pauvreté et la délinquance. Le réalisateur
laisse planer le spectre des manières brutales du franquisme, que ce soit chez
les habitants prêt à résoudre le problème par l’initiative individuelle comme
dans un western, ou la police dont la violence s’exerce sur la foule et ne
demande qu’à se déchaîner sur le commerce sans soucis des otages. L’évènement
est aussi un moyen d’exposition à moindre frais des candidats de la campagne
municipale en cours, venant parader devant la caméra sur le dos d’innocents.
Les pauvres ne sont pas dupes de la manipulation dont ils font l’objet et, des
différentes fenêtres des immeubles jouxtant la place, les invectives (et les œufs)
pleuvent sur les opportunistes venus chercher la lumière.
C’est paradoxalement au sein du bureau de tabac, point de
départ violent de cette situation, qu’une certaine bienveillance et
rapprochement vont se mettre en place. Le huis-clos constitue un havre hors du
temps ou, passé le premier contact chaotique, les protagonistes se
reconnaissent dans leur désœuvrement. Leandro est un maçon au chômage s’étant
laissé entraîné dans l’entreprise, et Tocho un jeune homme attachant n’ayant
trouvé que ce recours pour subsister. Madame Justa est progressivement touchée
par ce duo duquel elle ne se sent plus menacée, et sa nièce Angeles (Maribel
Verdú) ne se montre pas insensible au charme de Tocho. Eloy de la Iglesia met
ainsi en place des situations improbables pour une prise d’otages, tissant la
complicité entre géôliers et victimes par des parties de cartes, des numéros de
danses, quelques échanges tendres et vachards, sans parler du flirt insistant
entre Angeles et Tocho. Ils comprennent chacun qu’ils ne sont que les jouets du
pouvoir, économique, social et médiatique, qui opposent les plus démunis les
uns contre les autres pour mieux les dominer. Les disputes débouchent sur une
tendresse et compréhension mutuelle aussi logique qu’inattendue - l’émotion de
Madame Juta face à la réaction épidermique de Tocho après qu’elle l’a traité de
« fils de pute », quand elle apprend qu’il est orphelin.
La binarité n’intervient que lorsque cet extérieur s’invite
dans le cocon du bureau de tabac. Ainsi la plus grande menace s’incarnera sous
les traits d’un policier infiltré, indifférent à sa mission de sauvetage et
jugeant sans compassion ces petites gens ayant su se reconnaître. De la Iglesia
n’a de cesse d’appuyer la faillite des institutions, même s’il sait faire une
différence entre leur incarnation et les individus. La conclusion voit ainsi
des membres de guardia préserver la dignité de Mme Juta et sa nièce, sur
lesquels les journalistes en quête de scoop s’apprêtent à se jeter – évènement précédé
du dialogue ou un officier en uniforme affirme son attachement à ce quartier
dans lequel il est resté malgré les problèmes. Dès lors la prise d’otage constitue
une étonnante parenthèse enchantée avant que la réalité du système impose sa
rigueur froide. C’est en fait une récurrence du cinéma d’Eloy de la Iglesia dont
les protagonistes se façonnent un monde protecteur et utopique, pour le
meilleur (Le Député) ou pour le pire (Navajeros, El Pico),
mais qui finira toujours par se dérober sous leurs pieds. La buraliste de
Vallecas ne fait pas exception, mais sa veine tendre et légère en fait une
des œuvres les plus attachantes du réalisateur, et renforce le tragique de sa
conclusion à la symbolique cinglante – le rideau de fermeture du bureau de
tabac arborant les couleurs du drapeau espagnol.