Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
La mort d'une vieille femme, quelques heures avant
l'expiration de son assurance vie, éveille les soupçons de l'avocat des
assurances. Pour tenter d'éclaircir cette affaire douteuse, il décide
d'enquêter. Il entre en contact avec la famille et se rapproche de Cinzia,
l'une des filles de la défunte. Leur relation va alors prendre un tour
inattendu.
Le polar est un genre qui irrigue la carrière de Luigi
Comencini, moins pour sa dimension de genre que par les perspectives sociales
et humanistes qu’il permet dans l’approche thématique du réalisateur. C’est le
cas dans La Traite des blanches (1952), un de ses premiers films, mais
surtout dans la veine caustique de Le Commissaire (1962) et de La Femme du dimanche(1975). Entre les deux s’intercale ce méconnu Sans rien savoir d’elle,
construit sur différents archétypes de film noir mais qui nous emmène
rapidement ailleurs.
Brà (Philippe Leroy), avocat d’assurance, fait face à un cas
épineux avec le décès suspect d’une cliente quelques heures avant l’expiration
de son assurance vie. En effet, la défunte avait exclu deux de ses enfants de l’héritage,
et une des bénéficiaires s’avère introuvable. Il finit par retrouver Cinzia (Paola
Pitagora), cette dernière, et la suivre en filature afin de percer son secret
et une possible fraude. La narration se construit tout d’abord en montage
alterné entre les enjeux concrets du nœud financier en flashback, tandis qu’au
présent cet enjeux est plus nébuleux face au comportement erratique de Cinzia
qu’observe un Brà fasciné. Nous sommes bien là dans une logique de film noir,
bousculée par le cadre de cette ville de Milan grise et fantomatique, mais la
supposée « femme fatale » s’avère opaque durant les séquences de
filature. L’ambiguïté résidera sur le livre à la fois fermé et ouvert que
constitue une Cinzia en quête d’affection, mais aussi de Brà dont le
rapprochement avec elle semble autant motivé par le sentiment amoureux que le
calcul.
La deuxième partie du film bascule dans une introspection
faite d’incertitude. Brà révèle sa véritable identité mais ses intentions
demeurent trouble, et en retour c’est Cinzia par les maux qu’elle enfouit qui
semble suspecte, y compris en refusant son héritage. Le couple semble piégé
dans une injonction sociale, mais aussi de réussite, que leur renvoient les
personnages secondaires. Le médecin appelé par Brà après la tentative de
suicide de Cinzia lui recommande de l’épouser et peste sur le chantage à la
bague forcément féminin selon lui.
La fratrie de Cinzia fait pression sur elle
pour toucher un magot qu’elle n’a pourtant pas réclamé. Cinzia et Brà que l’on
devine sincèrement amoureux ne peuvent dépasser ce trouble venu du monde
extérieur. Celui-ci s’immisce par les relents de l’enquête criminelle pour
Cinzia, et l’ambition de réussite sous-jacente de Brà. Comencini réussit si
bien son coup que les protagonistes nous semblent sincères et opaques l’un pour
l’autre en même temps, le fil rouge du récit apparaissant comme le schisme des
relations homme/femme dans le contexte d’une société contemporaine en mutation.
Luigi Comencini joue de cela formellement, instaurant le
conflit dans les environnements et l’esthétique les plus romantiques, et à l’inverse
la sincère candeur et tendresse lorsque l’on suspecte la manipulation (toute la
séquence dans l’appartement de Brà). Il est également porté par deux interprètes
d’exception, en particulier une Paola Pitagora incarnant une figure féminine
aussi touchante que complexe, notamment lors d’une glaçante conclusion lorgnant
sur Un si doux visage d’Otto Preminger. Une des grandes réussites
méconnues de Comencini.
Leandro et Tocho, deux petits voyous sans envergure, et
surtout sans expérience, pénètrent dans un bureau de tabac avec l’intention de
braquer la caisse. Mme Justa, la gérante, et sa nièce Angeles, parviennent à
déjouer les intentions des malfrats. Mais, pendant qu’à l’extérieur, la police
– et les habitants du quartier - prépare l’assaut, une complicité inattendue
naît entre les voyous et les « victimes ».
La buraliste de Vallecas est un film qui marque
presque le point final de la filmographie d’Eloy de la Iglesia. Il sera en
effet suivi d’un long hiatus qui verra de la Iglesia revenir une dernière fois au
cinéma près de 15 ans plus tard avec L’Amant Bulgare (2003). Cela peut
sembler paradoxal puisque La buraliste de Vallecas est une de ses œuvres
les plus accessibles, mais aussi son plus grand succès commercial.
Malheureusement, la sulfureuse réputation d’Eloy de la Iglesia et ses
addictions bien connues le mirent au banc de l’industrie cinématographique
espagnole, rendant difficile le financement de tous ses futurs projets. Il y a
néanmoins quelque chose de symbolique à voir Eloy de la Iglesia forcé de s’éclipser,
alors qu’en parallèle un Pedro Almodovar commence à accéder à une immense
reconnaissance internationale – La Loi du désir qui inaugure une
glorieuse série de chefs d’œuvres pour Almodovar sort la même année que La
buraliste de Vallecas.
La buraliste de Vallecas constitue d’ailleurs par
plusieurs aspects l’épilogue thématique des œuvres signés par Eloy de la
Iglesia depuis la fin des années 70. Ce fut un moment durant lequel, délesté
des chaînes de la censure franquiste, il aborda frontalement les sujets socio-politiques
autrefois maquillés dans un cinéma d’exploitation. Le Député (1979) ou Le Prêtre (1979) étaient des instantanés des contradictions du
post-franquisme, tandis que Navajeros (1981), Colegas (1982) et
le diptyque El Pico (1983, 1984) étaient des classiques du cinéma
quinqui, évoquant la délinquance médiatisée et dépolitisée de la jeunesse espagnole.
Alors que l’inspiration de ses derniers venaient de vrais destins criminels
précoces, et engageaient et starifiaient d’authentiques petites frappes, La
buraliste de Vallecas est cette fois une pure fiction. Le film adapte la
pièce de théâtre éponyme de José Luis Alonso de Santos jouée au début des
années 80. Cette source se ressent par son récit se déroulant pour l’essentiel
en huis-clos. La satire sociale relève clairement des brûlots de la fin des
seventies, et le pont avec le cinéma quinqui se fait par la présence au casting
de José Luis Manzano, véritable star quinqui « inventée » par de la
Iglesia qui fut son mentor et amant. Son personnage de jeune homme vulnérable, désœuvré
et marginal rappelle forcément ses incarnations passées de Navajeros, Colegas
et El Pico.
Le point de départ est ici le braquage maladroit tenté par
le jeune Tocho (José Luis Manzano) et son ami Leandro (José Luis Gómez) dans le
modeste bureau de tabac tenu par Madame Justa (Emma Penella). L’appréhension
puis la profonde maladresse des deux acolytes au moment de passer à l’action,
ainsi que le faible potentiel de leur cible témoigne du désespoir de leur manœuvre
ainsi que leur inexpérience. Le butin s’avère assez vite médiocre, et les deux
se trouvent presque tétanisés par la hargne de Madame Justa, défendant
farouchement son commerce. L’échec patent de l’entreprise aurait pu en rester
là, mais un implacable machine médiatique et politique va piéger braqueurs et
braquées dans ces lieux, et paradoxalement les rapprocher. Eloy de la Iglesia
dresse une véritable photographie de la société espagnole à l’intérieur comme à
l’extérieur du bureau de tabac.
L’extérieur, c’est Vallecas quartier madrilène
à la fois populaire et rongé par la pauvreté et la délinquance. Le réalisateur
laisse planer le spectre des manières brutales du franquisme, que ce soit chez
les habitants prêt à résoudre le problème par l’initiative individuelle comme
dans un western, ou la police dont la violence s’exerce sur la foule et ne
demande qu’à se déchaîner sur le commerce sans soucis des otages. L’évènement
est aussi un moyen d’exposition à moindre frais des candidats de la campagne
municipale en cours, venant parader devant la caméra sur le dos d’innocents.
Les pauvres ne sont pas dupes de la manipulation dont ils font l’objet et, des
différentes fenêtres des immeubles jouxtant la place, les invectives (et les œufs)
pleuvent sur les opportunistes venus chercher la lumière.
C’est paradoxalement au sein du bureau de tabac, point de
départ violent de cette situation, qu’une certaine bienveillance et
rapprochement vont se mettre en place. Le huis-clos constitue un havre hors du
temps ou, passé le premier contact chaotique, les protagonistes se
reconnaissent dans leur désœuvrement. Leandro est un maçon au chômage s’étant
laissé entraîné dans l’entreprise, et Tocho un jeune homme attachant n’ayant
trouvé que ce recours pour subsister. Madame Justa est progressivement touchée
par ce duo duquel elle ne se sent plus menacée, et sa nièce Angeles (Maribel
Verdú) ne se montre pas insensible au charme de Tocho. Eloy de la Iglesia met
ainsi en place des situations improbables pour une prise d’otages, tissant la
complicité entre géôliers et victimes par des parties de cartes, des numéros de
danses, quelques échanges tendres et vachards, sans parler du flirt insistant
entre Angeles et Tocho. Ils comprennent chacun qu’ils ne sont que les jouets du
pouvoir, économique, social et médiatique, qui opposent les plus démunis les
uns contre les autres pour mieux les dominer. Les disputes débouchent sur une
tendresse et compréhension mutuelle aussi logique qu’inattendue - l’émotion de
Madame Juta face à la réaction épidermique de Tocho après qu’elle l’a traité de
« fils de pute », quand elle apprend qu’il est orphelin.
La binarité n’intervient que lorsque cet extérieur s’invite
dans le cocon du bureau de tabac. Ainsi la plus grande menace s’incarnera sous
les traits d’un policier infiltré, indifférent à sa mission de sauvetage et
jugeant sans compassion ces petites gens ayant su se reconnaître. De la Iglesia
n’a de cesse d’appuyer la faillite des institutions, même s’il sait faire une
différence entre leur incarnation et les individus. La conclusion voit ainsi
des membres de guardia préserver la dignité de Mme Juta et sa nièce, sur
lesquels les journalistes en quête de scoop s’apprêtent à se jeter – évènement précédé
du dialogue ou un officier en uniforme affirme son attachement à ce quartier
dans lequel il est resté malgré les problèmes. Dès lors la prise d’otage constitue
une étonnante parenthèse enchantée avant que la réalité du système impose sa
rigueur froide. C’est en fait une récurrence du cinéma d’Eloy de la Iglesia dont
les protagonistes se façonnent un monde protecteur et utopique, pour le
meilleur (Le Député) ou pour le pire (Navajeros, El Pico),
mais qui finira toujours par se dérober sous leurs pieds. La buraliste de
Vallecas ne fait pas exception, mais sa veine tendre et légère en fait une
des œuvres les plus attachantes du réalisateur, et renforce le tragique de sa
conclusion à la symbolique cinglante – le rideau de fermeture du bureau de
tabac arborant les couleurs du drapeau espagnol.
Dans un village du nord de l’Inde, deux amis d’enfance
tentent de passer le concours de police nationale, un métier qui pourrait leur
offrir la dignité qu’ils n’osent espérer. Alors qu’ils touchent du doigt leur
rêve, le lien précieux qui les unit est menacé par leurs désillusions…
Dix ans après le célébré Masaan, Neeraj
Ghaywan revient avec Homebund au cœur du clivage de caste de la
société indienne. A travers le destin des deux amis d’enfanceShoali (Ishaan Khatter) et Chandan (Vishal
Jethwa), nous allons observer la cruauté de cette injustice sociale. Le
réalisateur opère par strates subtiles pour nous faire comprendre la façon tour
à tour sournoise ou douloureusement frontale dont s’opère la discrimination des
deux héros, déclassé en raison de leur religion musulmane. Une des premières
scènes voit Chandan se présenter en omettant son nom de famille qui trahirait
sa classe. S’il cèdera à cette demande de patronyme en rencontrant la
bienveillance de la belle Sudha (Janhvi Kapoor), d’autres situations le
confrontent à un rejet bien plus humiliant. La moindre interaction, obligation
administrative, est là pour lui rappeler d’où il vient, la ligne qu’il ne doit
surtout pas envisager de dépasser.
Chandan et Shoali voient dans le concours de fonctionnaire
de police, et l’autorité que représente l’uniforme, une façon de s’élever
socialement et d’enfin gagner ce respect refusé pour leurs origines. Neeraj
Ghaywan par les tempéraments différents de ses deux protagonistes montre une
même impasse se dessiner, lorsqu’un an après leurs examens il doivent décider
de leur avenir alors qu’ils n’en ont toujours pas reçu les résultats – signe de
la désorganisation et de l’engorgement administratif du pays. Shoali, jeune
homme fort et volontaire, choisit la voie professionnelle temporaire mais se
voit tour à tour entravé dans ses initiatives, puis rabaissé dans la société de
vente en porte à porte au sein de laquelle il est embauché. Chandan retarde
cette échéance professionnelle avec le soutien de ses parents (et au détriment
de sa sœur aînée) pour tenter des études universitaires, mais vivre également
son lot de désillusions.
L’abnégation de l’un tout comme « l’oisiveté » de
l’autre sont les surfaces d’une même pièce quand le monde qui les entoure les
rejette impitoyablement. Invectives verbales, blagues humiliantes, violences
policières, climat médiatique hostile (le journal télévisé laissant entendre
que le covid est une émanation des musulmans), les personnages vivent à la fois
l’enlisement dans lequel les enfonce le système, mais aussi l’urgence d’une
condition économique et familiale qu’ils ne peuvent surmonter par la voie d’une
méritocratie qui leur est interdite.
Neeraj Ghaywan suscite la révolte du spectateur dans un
contexte tristement ordinaire, avant d’exacerber les maux dépeints dans la si
particulière période du covid et des confinements. Il est connu que ce moment
fut particulièrement meurtrier en Inde, non pas du fait du virus mais plutôt de
ce système de caste. La dernière partie, particulièrement éprouvante et
traversées de drames, va le démontrer avec force. Ghaywan tisse le lien profond
unissant ses héros avec l’emphase des plus beaux mélodrames. Les retrouvailles
entre Shoali et Chandan après leur longue brouille et le lâcher-prise du supposé
plus solide (Shoali) dans les bras du faussement plus faible (Chandan) inverse
leur trajectoire après leurs déconvenues respective dans cette scène bouleversante.
Les ravages du virus et l’abandon des populations (ou plus particulièrement
d’une population sociale et ethnique du pays) par le pouvoir déploie donc par une
catastrophe collective ce qui était ressenti au quotidien de manière
individuelle par les personnages.
Alors que les désagréments en tout genre sont subis dans les
environnement restreints et civilisés (monde de l’entreprise, fac), Ghaywan
exprime les liens forts unissant les personnages par la majesté ample et la
poésie de paysages somptueux. La photo de Pratik Chah rend l’horizon optimiste
par le seul éclat de ses couleurs vives, et le beau score de Naren Chandavarkar
envoute de bout en bout. Un grand et beau mélodrame.
Antoine a connu ses premiers émois amoureux
dans le salon de coiffure de la plantureuse madame Sheaffer. Il s'est
fait une promesse : lorsqu'il sera grand, il épousera une coiffeuse. Il
rencontre Mathilde, la coiffeuse de ses rêves. Le coup de foudre est
réciproque.
Le Mari de la coiffeuse est
l'aboutissement d'une des plus belles périodes d'inspiration de Patrice
Leconte, celle où il cherche à s'éloigner du pur registre de comédie qui
a fait son succès et de creuser un sillon plus personnel loin des
productions plus ouvertement commerciales. La comédie dramatique Tandem (1987) allait inaugurer ce cycle, suivie de Monsieur Hire, puissante adaptation de Simenon parvenant à imposer un nouveau point de vue après le Paniquede
Julien Duvivier (1946). Le film naît d'une proposition de Thierry de
Ganay, producteur à succès de films publicitaires souhaitant se lancer
au cinéma.
Au cours d'une conversation, il demande à Patrice Leconte
lequel de ses futurs projets il aimerait voir aboutir. Pris de cours,
Leconte bafouille un postulat, pas même digne d'un synopsis, décrivant
"un homme amoureux d'une coiffeuse, qu'il va épouser". Et rien d'autre.
Thierry de Ganay se prend au jeu et accepte de produire ce qui deviendra
Le Mari de la coiffeuse, et Patrice
Leconte va faire appel à son ami Claude Klotz (plus connu sous alias de
plume Patrick Cauvin) pour étoffer et structurer cette idée en scénario,
sans qu'en réalité le résultat final ne dépasse dans les péripéties la
phrase initiale pitchée à Thierry de Garnay.
Le Mari de la coiffeuse est une œuvre
évoquant l'absolu fantasmatique, érotique et romantique dans un même
mouvement. Les premiers émois sexuels d'Antoine (Jean Rochefort), à ses
douze ans, naissent du contact de la plantureuse coiffeuse madame
Sheaffer (Anne-Marie Pisani). La gestuelle tendre de la coiffeuse, les
effluves de sa chevelure rousse et surtout le galbe de son sein
volumineux bien visible sous sa blouse stimule l'imaginaire de
l'adolescent qui en fait un sacerdoce. Quand il sera grand, il épousera
une coiffeuse. Leconte n'installe pas le moindre suspense à cette quête,
que l'on sait réussie dès les premiers instants du film voyant Antoine
observer amoureusement la silhouette sensuelle de Mathilde (Anna
Galiena) dans son salon de coiffure. Elle est bel et bien sa femme, et
Leconte filme ce bonheur conjugal dans une pure imagerie de rêve
parfait.
Les regards tendres et appuyés entre les époux appuient la
dimension d'absolu romantique, les cadrages tout en male gaze
assumé sur le décolleté, sous les jupes et sur le fessier de Mathilde
capturent l'absolu érotique, et le sentiment de plénitude du moment
représente l'absolu fantasmatique d'Antoine. Leconte se déleste pourtant
avec brio de toute dimension possiblement machiste par l'abstraction de
ce bonheur. Par l'épure du récit et de son cadre se limitant au salon
de coiffure (seules quelques rares extérieurs et scènes de flashbacks
nous en font sortir), Leconte capture l'essence même du sentiment
amoureux et du désir qu'un homme peut ressentir pour la femme qu'il
aime. Et tout en en restant à ce point de vue masculin, il fait
suffisamment exister Mathilde au-delà de sa beauté pour en définitive
saisir aussi le bonheur de cette femme d'être aimée avec une telle force
par un homme.
L'interprétation de Jean Rochefort, oscillant entre fantaisie pure,
désir ardent mais jamais pressant, est d'une douceur absolue rendant le
personnage très attachant. La rencontre, le coup de foudre et le mariage
se font dans une sorte de génie elliptique participant à cette tonalité
de fantasme. La réalité des tourments conjugaux, de la solitude, ne
s'invitent que par le prisme des différents clients du salon auxquels le
couple Antoine/Mathilde offrent un contrepoint d'harmonie parfaite.
Mais ce réel rend aussi l'existence de ces êtres de passage tangible, à
l'opposé de l'astre conjugal trop brillant pour être fixé trop
longtemps.
Patrice Leconte avait introduit cette idée dans les
flashbacks par une idée triviale, avec ces souvenirs de vacances
familiales dont l'imagerie de carte postale est vrillée par les très
inconfortables slips de bain en laine tricotés par la mère d'Antoine -
réminiscence d'un vrai souvenir d'enfance de Patrice Leconte. Le film
joue constamment sur ces deux tableaux, notamment la bande originale qui
alterne entre les envolées symphoniques de Michael Nyman pour souligner
l'absolu romantique dans ce qu'il a de flamboyant et insaisissable, et
les chansons orientales laissant place aux facéties de Jean Rochefort en
danseur survolté.
L'absence d'enfant, d'échappée de ce cadre du salon
de coiffure (l'existence d'Antoine se résumant à rester sur place à
contempler Mathilde) semble figer le couple dans un tableau trop idéal
pour durer. C'est d'ailleurs la crainte de ne serait-ce qu'imaginer ce
bonheur possiblement troublé qui va en précipiter la fin. Patrice
Leconte atteint une puissance romanesque rare avec une matière
dramatique finalement très minimaliste, le miracle étant d'autant plus
impressionnant que les deux acteurs ne s'entendirent pas réellement sur
le tournage, ce qui est imperceptible à l'écran. Une des plus belles
réussites du réalisateur dont l'épure lui confère une aura assez
universelle, avec à la clé une belle reconnaissance à l'international en
plus de son succès en France.
Vainqueur des ennemis à l’est, Rouslan rentre
triomphalement à Kiev, où le roi Vladimir lui a promis la main de sa fille
Ludmila, attisant la haine de trois prétendants jaloux. La nuit-même, Ludmila
se fait enlever par un être maléfique, envoyé par le sorcier Tchernomor. Le roi
promet sa fille au premier preux qui la ramènera. S’engage alors une longue
quête pour Rouslan, semée d’embûches et de péripéties, pendant laquelle il
devra affronter aussi bien des créatures fantastiques que ses rivaux.
Rouslan et Ludmila est l’ultime film réalisé par
Alexandre Ptouchko. Il adapte là pour la troisième fois Alexandre Pouchkine,
après le court-métrage d’animation Le Conte du pêcheur et du petit poisson
(1937) et Le Conte du Tsar Saltan (1966). Cet ultime projet sera de
longue haleine pour Ptouchko qui sortait alors du film d’épouvante Vij
(1967) dont il était le réalisateur officieux. La production entamée en 1969 s’étalera
jusqu’en 1972, et Ptouchko déjà souffrant une laissera ses dernières forces
pour mourir en mars 1973, deux mois après la première du film.
Rouslan et Ludmila apparaît clairement comme une
véritable synthèse de tout le corpus du réalisateur consacré aux adaptations de
contes traditionnels russes. On embrasse ici la dimension épique de Le Géant
de la steppe (1956) et déjà présente dans le poème de Pouchkine, mais aussi
le sens du merveilleux brillant dans Le Conte du Tsar Saltan. On
retrouve le sous-texte politisé quant aux multiples envahisseurs menaçant la
terre russe et la volonté de la protéger, mais aussi des réminiscences
formelles des travaux précédents de Ptouchko comme notamment le look du sorcier
Tchernomor (Vladimir Fiodorov) et sa très longue barbe, déjà exploité dans son
film La Petite Clef en or (1939) d’animation.
Autre point important, la
narration retrouve cette volonté d’insuffler cette source poétique dans sa
construction, fonctionnant selon les différents chants du poème de Pouchkine
plutôt que les actes classiques du scénario. Les nombreuses chansons se substituent
à la caractérisation et psychologie des personnages qui en restent aux archétypes
du conte, à la dualité entre le bien et le mal. Il y a malgré tout des nuances
contenues dans le récit originel, notamment dans les personnalités des rivaux
de Rouslan allant de l’authentique antagoniste malfaisant, au bouffon
grotesque, en passant par le repenti de ses ambitions par la rencontre d’un
nouvel amour.
La dernière partie, aussi impressionnante soit-elle, n’offre
pas l’équivalent des sidérantes images de fantasy et de la furie guerrière de Le
Géant de la Steppe. Pour ce qui est du merveilleux, Ptouchko nous offre en
en revanche des tableaux parmi les plus hallucinants de sa carrière. On sent l’influence
du passage par l’épouvante de Vij dans certains moments inquiétants
comme l’enlèvement de Ludmilla (Natalia Petrova), la luxuriance de l’antre de
Tchernomor passant de la bouffonnerie à l’imagerie oppressante. Le bestiaire de
créatures est moins foisonnant que dans d’autres films mais le travail sur le
décor, tant sur son versant contemplatif que spectaculaire est l’occasion de
morceaux de bravoure saisissants.
Une traque dans une forêt ensorcelée, des
duels médiévaux heurtés, des combats en plein air, la variété des
environnements (notamment les plans d’ensembles sur vertigineux sur les
différents châteaux) se conjugue à celle des trucages pour un pur moment de
féérie. L’absence de dramaturgie classique se ressent néanmoins davantage par
la durée plus longue du film, exploitée en deux parties en URSS et coupée d’environ
30 minutes lors de sa sortie française. Cela fonctionnait mieux dans les
formats souvent plus resserrés des autres contes de Ptouchko, mais l’intérêt
est constamment relancé par une trouvaille formelle telle cette rencontre
stupéfiante avec une tête de géant, un des vrais morceaux de bravoure du film.
Un des points passionnants repose sur le fait que la quête
et romance du récit marche sur les cendres d’une autre, avortée. L’amour déçu
et rejeté de l’ermite finnois (Igor Iassoulovitch) revit par l’acharnement de
Rouslan. Les surprenants instants où Ludmila délaisse son rôle de demoiselle en
détresse pour révéler une nature facétieuse désarçonnent le supposé grand
méchant du film Tchernormor, pour former le miroir positif de la véritable
antagoniste, la sorcière Naïna (Maria Kapnist). Une certaine dualité s’installe
sous le manichéisme, la pureté du couple principal se heurtant au passé
tourmenté de celui n’ayant jamais pu exister. Le film sera un triomphe à sa
sortie en URSS, attirant 35 millions de spectateurs, et rencontrera une vraie
reconnaissance à l’international, avec sa présentation au Festival d’Avoriaz en
1974 puis une sortie française en 1976, et en remportant premier prix des films
pour les jeunes au festival international de Salerne. Pour Ptoushko il était
déjà trop tard pour savourer cette reconnaisse hors des frontières, mais le
magicien russe aura terminé sur un ultime coup d’éclat.
Au fil d'une journée, un boulanger parcourt les routes du
Gard au guidon d'une moto en compagnie de sa mère assise dans un side-car,
tuant des personnes de façon insolite, pour une raison bien précise et selon un
itinéraire bien établi.
Avant même sa réussite en tant qu’acteur, l’ambition
initiale de Jean-Louis Trintignant était de devenir réalisateur. Cette opportunité
ne se présentera que bien plus tard, le temps d’une discussion avec le
producteur Jacques-Éric Strauss auquel il confie ce désir jusque-là avorté. Ce
dernier le prend au mot et lui propose de produire son premier film, qui
deviendra Une Journée bien remplie sur un scénario également écrit par
Trintignant.
Il s’agit d’une œuvre insaisissable à l’image de l’acteur
que peut être Jean-Louis Trintignant. Il peut en effet arborer un masque froid,
distant et pince-sans-rire dont les émotions ne se révèlent que subtilement. C’est
le cas ici avec un jeu de massacre dont on se délecte de la mécanique
fonctionnant sur l’humour noir et les situations décalées. Il faut voir ces
images improbables de Jean Rousseau (Jacques Dufilho) sillonnant les routes de
campagne aux commandes de sa side-car, accompagné de sa mère (Luce Marquand),
sur fond de musique classique grandiloquente. Avare en dialogues, le récit
avance selon un jeu de massacre au départ opaque voyant Rousseau assassiner
méthodiquement une série d’individu dans la même journée selon un programme
bien établit. Trintignant réalisateur épate par la facture technique de l’ensemble.
Cadrage millimétré, sens du timing comique irrésistible pour faire grimper la
tension et mettre en valeur l’extravagance des différentes mises à mort.
Alors que la structure pourrait finir par lasser, la machine
se grippe lors d’un énième assassinat et les révélations se font jour quant aux
motifs des crimes, même si certains éléments laissaient supposer une vengeance.
Les flashbacks amorcent cet aspect tandis que des flashforwards parfois plus
formels et sensoriels que narratifs, forment des transitions à la fois limpides
et presque expérimentales pour passer d’un meurtre à un autre. Ces ruptures de
tons reposent notamment sur la musique puisqu’à la solennité décalée des
morceaux de classique répond la bande-son guillerette et ludique de Bruno
Nicolai qui dynamise le propos et souligne cette veine d’humour noir.
Les rebondissements et morceaux de bravoures abondent telle
cette formidable poursuite en voiture dans un village, et surtout un suspense
génial qui s’étire lorsqu’une victime désormais prévenue de la menace voit se
désamorcer plusieurs morts imminentes pour finalement la voir surgir là où elle
ne l’attend pas. Il y a presque une logique de cartoon et de splapstick dans
cette approche (appuyé par les expressions aussi tordantes qu'ambiguës de Dufilho), même si Trintignant n’a pas particulièrement fait de confidences
sur ses influences. On aurait d’ailleurs aimé voir cette carrière de réalisateur
se prolonger après pareil réussite, mais l’échec cuisant de son film suivant, Le
Maître-nageur (1978), signera malheureusement le glas de ce pan de la carrière
de Trintignant.
Serge est un réalisateur de pubs très en vogue, marié et
père d'une petite fille. A Venise, lors d'un festival, il reçoit la coupe du
meilleur film publicitaire et s'éprend d'une jeune anglaise. Il va vivre avec
elle des heures d'amour fou...
Slogan est LE film qui changea le visage de la pop
française puisqu’il marque la rencontre entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin,
l’un des couples les plus iconiques du paysage culturel français des années 70.
L’anecdote est connue, la starlette anglaise débutante et le chanteur sont
engagés pour former un couple à l’écran dans Slogan, mais ne s’entendent
pas (notamment du fait que Gainsbourg snobe Birkin), ce qui dessert l’alchimie
espérée à l’écran. Le réalisateur Pierre Grimblat décide donc de les inviter à
un dîner auquel il ne viendra pas volontairement, cherchant par cette astuce à
provoquer le rapprochement. Il réussira au-delà de ses espérances puisque,
suite à ce tête à tête improvisé, les deux vont tomber amoureux, se marier et
entamer une fructueuse association artistique en musique et parfois à l’écran.
La question à se poser devant Slogan est donc de
savoir si le film vaut plus que cette rencontre décisive. Ce n’est
malheureusement pas le cas, mais Slogan n’en est pas pour autant dénué d’intérêt.
Le film est réalisé par Pierre Grimblat, véritable Zelig du paysage audiovisuel
francophone. Ce touche-à-tout de génie a vécu plusieurs vies, toutes plus
passionnantes les unes que les autres. Jeune résistant durant la Seconde Guerre
mondiale, il est un poète remarqué par Boris Vian et Raymond Queneau dans le Saint-Germain-des-Prés
de la fin des années 40, entre à la radio au début des années 50 et effectue via
l’ancêtre de l’ORTF un stage de 6 mois à la NBC aux Etats-Unis. De retour en France,
il s’illustre en tant que présentateur radio et de télévision, puis en tant que
figure de proue du Bureau des idées de la compagnie publicitaire Publicis. C’est
de la que naîtra son activité la plus rentable lorsqu’il créera sa société de
production Hamster Film. Celle-ci s’illustrera plus tard pour ses séries
télévisées comme Navarro, mais au départ elle sera la carte de visite de la
création publicitaire française à travers le monde et récoltera de nombreuses
récompenses.
Dès lors la description de ce milieu et le choix de faire du
héros Serge Faberger (Serge Gaisbourg) un réalisateur de publicité est assez
pertinent et respire l’authenticité dans le regard de Grimblat. Pour rester
dans la sphère Gainsbourg, ce même environnement professionnel était en
arrière-plan de la comédie musicale Anna(1967), sous un jour nettement
plus fantaisiste. Ici, que ce soit les cérémonies de remises de prix aux films
publicitaires ou encore les aspirations de Serge à faire du « vrai »
cinéma, on peut ressentir l’expérience de Pierre Grimblat. Le héros navigue
donc dans l’urgence de cette vie professionnelle, le confort de sa vie
domestique avec femme et bébé, et la frivolité de quelques aventures
ponctuelles permises par les élégantes rencontres faites dans son milieu. Tout
cet équilibre va être bouleversé par la rencontre d’Evelyne (Jane Birkin),
jeune anglaise de 18 ans pour laquelle il va avoir un coup de foudre
réciproque.
Le récit assez boiteux accompagne les soubresauts d’un cette
liaison, la fougue des débuts, la difficulté de la double-vie de Serge indécis
à abandonner sa famille, puis les dissensions et la rupture. Il n’y a rien de
bien neuf à cette structure mais Grimblat l’accompagne d’une narration presque
expérimentale, sans réel dialogue et accompagnant les différentes tranches de
vie du couple par segments presque publicitaires dans le ton et les bascules de
ton, d’environnements. L’ouverture du film avait amorcé ce parti-pris avec une
parodie de spot publicitaire (supposé refléter les travaux de Serge) d’une misogynie
tellement outrée qu’elle en devenait hilarante. Lors de la production du film
en 1968, Pierre Grimblat bien qu’approchant la cinquantaine sait (tout comme
Gainsbourg à sa manière et un peu plus jeune) humer l’air du temps. La
dimension pop est omniprésente dans les décors (l’agence publicitaire de
Serge), les tenues et la fièvre juvénile que Grimblat cherche à saisir à
travers l’allure de Jane Birkin. Cadrage en plongée sous les mini-jupes,
composition de plan stylisée et iconique capturant la silhouette longiligne de
l’actrice, érotisme chatoyant, tout aspire à conférer une élégance sixties de tous
les instants – bien aidé par les thèmes de Gainsbourg comme La Chanson de
Slogan, dans version instrumentale et chantée avec Jane Birkin.
Ce côté fugace est très plaisant pour l’œil mais peine
vraiment à installer une implication dramatique forte pour le spectateur. Les
tourments du couple sont très clichés et ne tiennent qu’à la projection que l’on
fait du devenir de la relation Gainsbourg/Birkin, dans les bons comme les
mauvais moments. On ressent de manière palpable la tension amoureuse et
érotique entre eux, la romance hors-écran transparaît totalement à l’image par
les jeux de regards, la proximité corporelle très naturelle et parfaitement
saisie par Grimblat. Slogan est donc dans ses qualités et ses défauts un
moment décisif, pas forcément pour le Septième Art mais pour l’art tout court
au vu des conséquences de sa production.