Et Demain ? est une œuvre qui, par son cadre de l’Allemagne de l’entre-deux guerre, forme une sorte de cycle dans la filmographie de Frank Borzage. Il va en effet signer par la suite Trois camarades (1938) et La Tempête qui tue (1940), œuvres plus ouvertement engagées et cherchant à alarmer les Etats-Unis quant à la tournure du régime nazi et de la menace qu’il pourrait constituer. Et Demain ? peut être vu comme une sorte de préquel aux évènements des films suivants, en dépeignant les conditions économiques précaires étouffant la population allemande et qui seront la conséquence de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933. Le film parait à première vue moins politisé que ses successeurs, mais s’ouvre néanmoins sur une diatribe publique de membre du parti communiste dénonçant les inégalités entre les riches et les pauvres. Le héros Hans (Douglass Montgomery) assiste de loin à cette manifestation, tout en attendant son amie Emma (Margaret Sullavan), pour un rendez-vous médical durant lequel ils apprendront qu’elle est enceinte. Ils décident de se marier et vont alors se préparer aux réelles difficultés de la vie d’adulte.
Frank Borzage adapte là le roman Kleiner Mann, was nun ? (traduit en français par Et puis après ?) de Hans Fallada et publié en 1932. L’œuvre de Fallada s’attachait justement à dépeindre la vie des petites gens durant ces années difficiles et rencontra un vrai succès. Le roman bénéficia d’ailleurs d’une première adaptation produite en Allemagne l’année précédente. Durant l’une des premières scènes, quand Hans doit répondre aux questions de l’infirmière durant le rendez-vous médical, le personnage apparaît hésitant et perdu face aux questions qui lui sont posées. Se doutant sans doute du diagnostic à venir, Hans apparaît comme un enfant prématurément confronté à de grandes responsabilités. Les traits juvéniles et angéliques de Douglass Montgomery (qui lorgneront vers le spectral et presque cadavérique face aux difficultés) appuient ce sentiment, prolongé dans de nombreuses séquences et péripéties. Un pique-nique dominical voit Hans et Emma se poursuivre et s’agripper dans ce qui évoque des jeux enfantins, tandis que les embrassades, gestes tendres et l’érotisme souligné par les jambes nues et les dessous entraperçus d’Emma ramènent à un désir adulte. Le couple naviguera tout au long du récit entre ces deux eaux - parfois de manière fortement explicite notamment durant une séquence impliquant un manège. Cette confrontation au réel, cette perte d’innocence se manifeste à différentes strates. Il y a l’injustice et l’autoritarisme subi dans le monde du travail tout d’abord pour Hans, en difficultés pour respecter les intenables objectifs de vente d’un magasin, ou soumis au chantage d’un patron entremetteur souhait l’unir à sa fille. A l’échelle de la grande entreprise comme du petit patronat, la même injustice semble régner et les désillusions s’enchaîner pour Hans. La corruption morale s’ajoute à cela quand le couple sera hébergé par la belle-mère de Hans au sein d’une luxueuse demeure se rapprochant plus de la maison close la nuit venue. La noirceur marquée par les déconvenues multiples des protagonistes est contrebalancée par une étonnante candeur. La conclusion optimiste est ainsi typique des montagnes russes des productions Pré-code nous roulant dans la fange pour mieux nous cueillir par des deux Ex-machina bienvenus.Il y a néanmoins une symbolique contredisant la noirceur humaine et la froideur capitaliste que semble dégager l’ensemble à travers des personnages atypiques. Jachman (Alan Hale) amant viveur et dépravé de la belle-mère de Hans, ne semble pas avoir cédé à l’égoïsme dans sa quête de plaisirs et représente la face lumineuse de « la rue ». Puttbreese (Christian Rub), collègue bienveillant d’Hans montre quant à lui une facette positive du monde du travail (et même du patronat avec la pirouette finale) mais aussi politique et sociale. En effet, les discours communistes restent lointains et réprimés pour Hans trop préoccupé à survivre pour l’engagement, et l’application de la parole aux actes passe par Puttbreese, employé contestataire puis possible patron positif. En définitive le salut ne peut exister que par la réalité du lien humain, amical mais avant tout familial. Les difficultés du couple viendront aussi de leur propre inconséquence et immaturité (Hans dépensant son premier salaire pour un miroir en cadeau pour Emma plutôt que payer le loyer, Emma qui "gaspille" des repas à deux reprises), mais toujours pavées de bonnes intention et s’inscrivant dans leur construction d’adultes. Le contraste entre la fragilité d’Hans, ses angoisses et sentiment d’insécurité, avec la présence solaire et l’optimisme d’Emma (épatante et chaleureuse Margaret Sullavan) est le véritable pivot du film, celui par lequel l’atmosphère d’une scène peut basculer de l’ombre à la lumière quelle que soit la tournure des évènements. L’adaptation respecte le cadre (et les noms) allemand du livre, et en endosse le contexte (les allusions à la guerre 14-18, Hans affirmant sa nature pacifiste) comme pour mieux préparer les plongées plus sombres dans la réalité du pays que seront Trois camarades et La Tempête qui tue.Disponible en bluray français chez Elephant Films






































