Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
À Los Angeles, AJ, lycéen discret, rencontre Kristen.
Elle est passionnée de surf, lui de skateboard et de dessin. Ils tombent
follement amoureux ; un avenir heureux se profile. Mais tout bascule lorsque
Kristen tombe malade. Ensemble, ils se lancent dans un combat contre
l’adversité, portés par la force de leur amour, leurs amis et leur passion
désormais commune pour le surf et l’océan.
In Waves est l'adaptation du roman graphique de AJ
Dungo qui y dépeignait la romance et le deuil entretenu avec Kristen, amour de
jeunesse tragiquement décédé. La passion de cette dernière étant le surf, toute
l’histoire avance au rythme de la pulsion de vie représentée par l’eau et les
vague. L’imagerie californienne entre stylisation et photoréalisme pétarade de
couleurs, et l’euphorie des premiers amours se conjugue à celle ressentie
durant l’initiation au surf de AJ, l’équilibre précaire, le bien-être et la
crainte que tout s’arrête.
La narration est assez convenue dans son escalade
dramatique (même si la remarque peut être injuste au regard de l’inspiration
réelle) mais les idées formelles transcendent l’ensemble. Même si on regrettera
l’allusion pas totalement exploitée aux origines hawaïennes du surf, tout ce
qui touche à l’intime et l’inéluctable séparation est somptueux par ses
transitions jouant sur la matière liquide pour basculer d’un lieu, émotion ou
temporalité à une autre. Une nouvelle et belle démonstration de l’incroyable
âge d’or actuel de l’animation française.
1927. Pour avoir représenté l’Enfer, le peintre Zweick
est accusé de sorcellerie et lynché dans un hôtel de Louisiane. 54 ans plus
tard, Liza prend possession de l’hôtel qu’elle souhaite rouvrir au public. Très
vite, des phénomènes étranges se produisent : apparitions macabres, morts
violentes et visions cauchemardesques. Un mystérieux ouvrage, le Livre d'Eibon,
révèle que l’hôtel se situe sur l’une des sept portes de l’Enfer. Avec l’aide
du docteur John McCabe, Liza va tenter de fuir l’horreur qui bientôt se
déchaînera autour d’elle.
L’Au-delà est la pièce centrale de la « trilogie
de l’enfer » de Lucio Fulci, suivant Frayeurs (1981) et précédant La
Maison près du cimetière (1981), même si tout avait vraiment commencé avec
l’excellent L’Enfer des zombie (1979) qui réunissait pour la première
fois la fine équipe qui accompagnerait le réalisateur dans ces réussites.
Capables de proposer le meilleur sur des intrigues bien charpentées (L’Emmurée
vivante (1977), Liens d’amour et de sang (1969)), Fulci ne s’épanouit
pourtant jamais mieux que quand il s’extirpe de carcans de la narration
classique pour ne s’appuyer que sur l’atmosphère teintée de visions infernales.
Cela rendait Frayeurs très inégal malgré des fulgurances sidérantes, mais
L’Au-delà transformer l’essai sur cette méthode.
L’argument très mince sert de lien entre le terrifiant
prologue de 1927 et l’intrigue contemporaine pour définir la nature inquiétante
d’un lieu, un hôtel de Louisiane, et la menace qu’il renferme, une des sept
portes de l’enfer. Dès ce pont jeté, le récit va aligner les situations macabres
sur fond d’ambiances funestes de fin du monde. Schweik, le peintre assassiné
durant la scène d’ouverture, semble contenir dans ses tableaux la puissance
démoniaque de cette porte de l’enfer. La découverte de son cadavre libère tous
les maléfices possibles, et mettent à profit l’inventivité de Fulci pour les
mises à mort les plus sanglantes, l’imagerie la plus décadente.
Les extérieurs en Louisiane ancrent le récit dans un
contexte tangible qui implose durant les scènes d’intérieur filmées en studio
en Italie. La photo de Sergio Salvati distille une atmosphère gothique mettant
en valeur l’usure des murs, la poussière sur les meubles, et transforme
littéralement certaines pièces de l’hôtel en antichambre des enfers comme cette
cave aux proportions insoupçonnées. Les figures de style gore (cette obsession
de l’énucléation) brillent sur un véritable autel de la putréfaction et de la
chair écorchée dans quelques séquences mémorables, comme cet homme au dos brisé
par une chute et dévoré par des araignées. C’est pourtant bien quand il bascule
vers l’abstraction, lorsque la vision de l’innommable altère le temps et l’espace,
que Fulci tutoie les sommets horrifiques lors de la puissante séquence finale.
Dans les années 1930, le colonel Matsui, à la tête d'un
contingent de l’armée japonaise occupe Kaal, une cité stratégique du Bhoutan.
Fok Ming-ming, aventurière intrépide, aguerrie au combat, se voit missionnée
par l'armée chinoise afin d'exfiltrer Youda, seigneur de Kaal, qui dispose de
renseignements vitaux pour la Chine. Elle devra pour cela retrouver un agent
infiltré, 001, qu'elle pourra identifier par sa montre. Si le plan semblait
simple, sur place, les choses vont quelque peu se compliquer...
Magnificent Warriors est une œuvre qui cherche à
installer Michelle Yeoh en tant que star d’action plus globale et capable de
porter un projet ambitieux sur ses épaules. Michelle Yeoh a ainsi une évolution
dans la lignée de son mentor Sammo Hung, et de celui dont elle est clairement
l’alter-ego féminin (statut explicite dans leur duo plus tard sur Police
Story 3), Jackie Chan. En effet, conscient du déclin du film de kung-fu
classique (notamment dans veine humoristique), Sammo Hung avait déplacés les
joutes martiales du côté du polar urbain d’abord, puis du film d’action et
d’aventures dans une œuvre comme Shanghai Express (1986) ou Eastern Condors (1987). Même chose pour
Jackie Chan élargissant sa palette dans Le Marin des mers de Chine (1983), Mister Dynamite (1986) et Police Story(1985).
Michelle Yeoh avait dû partager la vedette dans ses premiers
succès en tête d’affiche sur Le Sens du devoir etLe Sens du devoir 2, et
allait donc être installée seule au sommet de ce Magnificent Warriors
produit par la compagnie D&B. Le scénario plonge dans un esprit très pulp
et bd au sein la guerre de Mandchourie opposant la Chine et le Japon durant les
années 30/40. L’originalité du récit et d’avoir déplacé un peu le curseur du
conflit dans un village du Bhoutan, qui va servir de révélateur pour chacun des
protagonistes.
Les héros sont en effet tous caractérisé sous un jour
individualiste, que ce soit la mercenaire incarnée par Michelle Yeoh, l’espion
joué par Derek Yee, l’escroc par la caution comique Richard Ng, motivé par des
motifs vengeurs et belliqueux, pécuniaires. La mission la ramène à une
préoccupation collective, en particulier Michelle Yeoh, pur symbole d’altruisme
fortement influencé par Indiana Jones. C’est une toile de fond cherchant à
stigmatiser une mentalité contemporaine hongkongaise et à l’inverse les montrer
capables d’entraide, empathie et solidarité.
Le récit se montre fort réussi dans toutes les tonalités
qu’il entreprend que ce soit la veine humoristique et bien sûr l’action
échevelée. Les morceaux de bravoures alternent joutes martiales semées
d’embûches et surtout l’action décomplexée pour laquelle les gros moyens ont
été employés. La scène d’ouverture donne le ton avec une Michelle Yeoh plus
« Indy » que jamais armée de son fouet, une séquence d’évasion
déployant une impressionnante pyrotechnie mais surtout un siège final où le
message d’entraide et la promesse de spectacle forment un tout cohérent.
Multipliant les péripéties inventives, ce grand final rend son salut au peuple,
aidé par les protagonistes, face aux japonais belliqueux.
Ces derniers sont
définis dans une pure aura maléfique et uniforme qui, sous le gros trait,
rappelle tout de même quelques réalités comme leurs penchants à la torture
sadique envers les peuples occupés. David Chung, plus connu pour ses travaux de
directeur photo notamment chez Tsui Hark, signe un spectacle enlevé, bien aidé
par la crème des cascadeurs de l’époque, une Michelle Yeoh impliquée, et du
beau monde en seconde équipe dont Johnnie To et un Derek Yee qui amorçait là
son passage à la réalisation. Le succès très mitigé du film l’a un peu fait
tomber dans l’oubli en comparaison de classiques hongkongais de l’époque mais
Magnificent Warriors est un film d’aventures drôle, haletant et chatoyant par
la beauté de ses décors naturels thaïlandais.
Dans une petite ville de Georgie, Annie Wilson a le don
de pouvoir lire l'avenir des gens dans les cartes. Lorsque Jessica King, une
fille de la haute bourgeoisie disparaît, la police se retrouve sans aucune
piste. Jusqu'à ce qu'Annie dise avoir "vu" ce qui s'est passé...
Intuitions s’inscrit dans une période intermédiaire
de la filmographie de Sam Raimi. Il a vécu une expérience mitigée lors de la
production de Evil Dead 3 : L’Armée des ténèbres (1993) ce dont
témoignent les multiples montages disponibles du film, et fut victime d’un four
critique et public sur le western Mort ou vif (1995). Raimi a ainsi
expérimenté l’interventionnisme de ses producteurs sur un budget plus élevé sur
Evil Dead 3, et ressenti le rejet en appliquant son style outrancier sur
un style plus « noble » que l’horreur.
Cela va entraîner une remise
en question dont le résultat sera Un Plan simple (1998) drame et polar
hivernal sobre où pour une fois c’est lui qui va puiser l’inspiration chez ses
amis les frères Coen (alors que l’inverse était plus vrai sur des titres comme Arizona
Junior (1987), certaines atmosphères de Blood Simple (1984) et la
folie de Le Grand saut (1994)). Le sportif Pour l’amour du jeu (1999) va
le familiariser au louvoiement nécessaire quand on travaille pour un studio et,
fort de cette remise en question c’est par le filtre de cette sobriété nouvelle
que Raimi peut revenir au fantastique avec Intuitions.
Le surnaturel ne sert d’ailleurs ici que de révélateur aux
maux profonds de ce monde provincial que Raimi prend un long moment à
dépeindre. Annie (Cate Blanchett), dans ses prédictions, mets ces
interlocuteurs en face de qu’ils savent déjà sans vouloir l’admettre ou s’en
défaire. Ici une femme (Hilary Swank) battue par son époux (impressionnant
Keanu Reeves), là un homme brisé par les abus de son père (Giovani Ribisi),
tous sont conscients, à des degrés divers, de ce qui les ronge. Cela s’étend des
individus à l’ensemble de la communauté lorsque la fille volage d’un notable
disparait puis est retrouvée assassinée. Raimi élague son style outrancier et
ostentatoire sans l’effacer pour autant durant les scènes de visions d’Annie. Les
mouvements de caméra aériens agressifs d’Evil Dead trouvent ici un
pendant plus flottant pour accompagner l’inconscient de l’héroïne recherchant
des indices, et installant une inquiétante atmosphère Southern Gothic.
Même les panoramiques heurtés de la scène où Keanu Reeves revient brutalement
chercher son épouse chez la médium trahissent l’ancien Sam Raimi.
L’étude de caractères prend le pas sur la seule expérience
sensorielle dans l’approche de Raimi, les détours du film par d’autres
sous-genre du cinéma américain comme le film de procès en témoigne. Il ne s’agit
en aucun point d’une régression cependant, puisque cet équilibre servira la
saga Spider-Man, les deux premiers volets étant les mieux équilibrés de la
carrière du réalisateur entre cette veine sensible et le plaisir d’en mettre
plein la vue. Cela fonctionne bien ici dans une caractérisation où l’ensemble
des personnages se montrent, à échelle diverses, faillibles car marqués par des
drames passés.
Même le détestable redneck incarné par Keanu Reeves sera victime
du système, dans un déterminisme inhérent à ce contexte social sans
perspectives qui enferme chacun des protagonistes, Giovanni Ribisi en tête. Le
talent de narrateur de Raimi fait mouche sur ce point puisque c’est la figure
la plus propre sur elle qui va en définitive exposer ses démons de manière
fatale dans un rebondissement ravivant un whodunit dont on avait presque
oublié l’argument. Le fantastique jusqu’ici diffus se déploie dans une
touchante conclusion. Le script coécrit par Billy Bob Thornton fait transpirer
l’authenticité du contexte (le personnage de Cate Blanchett étant inspiré de sa
propre mère) et l’on trouve des réminiscences de son propre travail sur Sling
Blade (1997), film qui lui fit accéder à la gloire. Raimi capture tout cela en
y apportant sobrement sa propre patte dans ce qui est une œuvre de transition
avant le triomphe des Spider-Man.
Hong Kong 1967. Tandis que les manifestations
procommunistes secouent la colonie britannique, trois amis, Ben, Frank et Paul,
tentent de subsister malgré leur condition sociale précaire. Devenu assassin
malgré lui le jour même de son mariage, Ben se voit contraint de fuir au
Vietnam, accompagné de ses deux camarades. Là-bas, au milieu d'un conflit qui
les dépasse, leur amitié va exploser.
La production mouvementée de The Killer (1989) avait
exposé les dissensions entre John Woo et Tsui Hark, ce dernier ne comprenant
pas l’approche sentimentale de Woo et prenant de la distance dans son rôle de
producteur du film. La rupture sera consommée avec Le Syndicat du crime 3
(1989) où en reprenant les rênes de la saga, Tsui Hark s’approprie un projet
plus personnel de John Woo se déroulant aussi durant la guerre du Vietnam. Deux
ans après Le Syndicat du crime 3 (qui s’avère être une belle réussite),
John Woo va ainsi avoir l’occasion de livrer sa vision avec Une Balle dans
la tête.
Il s’agit d’une œuvre profondément intime pour Woo puisque
le contexte du récit, le Hong Kong de la fin des années 60, ainsi que le trio
de héros, sont inspirés de sa propre jeunesse. Il s’identifie au naïf Ben (Tony
Leung Chiu-wai) tandis que le fougueux Frank (Jacky Cheung) et l’ambitieux Paul
(Waise Lee) revisitent ses amis d’enfance avec lesquels il vécut moult
expériences, parfois violentes au sein de gang. Bie que n’étant jamais allé au
Vietnam à cet époque, Woo en fait un arrière-plan des soubresauts politiques d’alors,
lui qui participa à des manifestations pacifistes. Il se remémore durant la
première partie le climat régnant alors à Hong Kong, entre la défiance des
anciens envers le Parti Communiste les ayant forcés à l’exil, et la rébellion
des plus jeunes face au colon anglais avant que la génération suivante assimile
davantage la culture anglo-saxonne. Woo brasse tout cela de manière assez
fluide en maintenant le fil rouge autour de ses trois héros, dont l’amitié
indéfectible constitue le socle du récit même quand ils se tirent vers le bas
lors du drame qui les contraindra au départ.
La « terre promise » vietnamienne et la voie de l’illégalité
semblent être leur seule issue, mais le chaos régnant dans ce pays va balayer
toutes les certitudes. Le traitement du contexte vietnamien pourrait paraître
simpliste, mais sa complexité échappe à la vision des trois amis qui ne font
que le traverser et chercher à y survivre. John Woo s’en sert davantage comme
un déclencheur de la spirale dans laquelle ils vont être entraînés. Ainsi la
perte de la marchandise et la sévère répression militaire subie dès leur
arrivée marque une rupture chez Paul qui ne voit plus que la violence et les
armes pour s’élever. La désillusion de l’exil s’expose pourtant à eux avec le
destin tragique de la chanteuse Sally Yen (Yolinda Yan), compatriote venue
chercher fortune et désormais séquestrée, prostituée et droguée par le parrain local.
Néanmoins, alors que Paul glisse doucement vers une folie égoïsme qui s’avèrera
dramatique, il est remplacé dans le cercle de cette amitié par Luke (Simon
Yam), eurasien qui se reconnaît dans leur passion.
L’action filmée par John Woo est ici toujours aussi
impressionnante, mais se déleste progressivement de sa touche emphatique. Nous
sommes ici dans un film de guerre où les fusillades heurtées laissent juste ce
qu’il faut de spectaculaire et de cascades mais se déleste du sentiment d’abstraction
vers lequel les ballets de violence de Woo peuvent s’élever. L’affrontement
dans le club et le vol du magot du parrain est clairement à mi-chemin entre ce
côté brut et la pure virtuosité de Le Syndicat du crime et The Killer,
mais en quittant les environnement urbains la dimension de film de guerre prend
clairement le pas.
Cela n’empêche pas le déploiement d’une pétaradante pyrotechnie
(l’explosion de mine sur la plage) mais le sentiment d’urgence prévaut
clairement sur la virtuosité même si Woo parviendra à mêler ces deux approches
dans A toute épreuve (1992). Nous ne sommes plus dans une transposition
des préceptes du film de chevalerie dans le polar, mais dans le pur film de
guerre. John Woo avait tutoyé cette approche dans Les Larmes d’un héros
(1986) mais y était malgré tout contraint par les codes du cinéma d’exploitation.
Une balle dans la tête lorgne quant à lui sur Voyage au bout de l’enfer de
Michael Cimino (1978) dans sa description d’un paradis perdu, d’un destin
brisé, tout en ne pouvant s’empêcher d’en remontrer au blockbuster
hollywoodien, Rambo 2 en tête – avec un soupçon d’Apocalypse Now pour la
dérive en bateau sur un fleuve.
La séquence du camp de prisonnier pourrait souffrir de cette
dualité, mais le nœud dramatique transcende cela. Si Waise Lee peut parfois
paraître caricatural dans sa dérive, Tony Leung Chiu-wai est tout simplement
extraordinaire lorsqu’on le voit perdre pied alors que ses géôliers le forcent
à commettre l’innommable. Jacky Cheung est d’une grande intensité aussi dans ce
qui est le pendant de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer, même
si John Woo a la main lourde dans sa direction d’acteur. En effet, même si
abattre un individu désarmé de sang-froid est une action différente que de se
défendre face à de multiples assaillants, voir Frank trembler comme une feuille
après l’avoir qu’il ait arrosé de balles des ennemis lors d’une séquence
précédente est pour le moins incongru. Voir le personnage forcé de tuer de
vrais innocents, femmes et enfants, aurait eu plus d’impact pour appuyer son
dilemme moral. Mais l’emphase dramatique de Woo fait néanmoins mouche, la
séquence est aussi cathartique que formellement impressionnante, jusqu’au point
de non-retour qui va définitivement briser l’amitié du trio.
Le premier degré sincère et naïf de John Woo, si ardent pour
appuyer les forces des liens fraternels dans Le Syndicat du crime et The
Killer, est tout aussi appuyé et marquant pour exprimer la rupture dans Une
balle dans la tête. L’abstraction d’un hangar désaffecté marque les
retrouvailles finales tragiques entre Ben et un Frank n’étant plus que l’ombre
de lui-même, tandis que les réminiscences d’une course à vélo de leur jeunesse
entrecoupent le duel à mort et chargé de ressentiment que se livrent Ben et
Paul durant la séquence finale.
Sous la tôle froissée et les balles, ce sont
bien les sentiments contrastés opposant et rapprochant les personnages qui
dominent, avec cette magnifique idée poétique voyant Paul succomber à sa
culpabilité davantage qu’à la balle qui lui était destinée. Trop sombre, tragique
et désespéré, Une balle dans la tête sera un échec cinglant au box-office local
mais constitue désormais une pierre angulaire de l’œuvre de John Woo.
Jeune et naïf, Claude Bukowski arrive à New York pour se
rendre au bureau de recrutement de l'armée. Mais en chemin, il se retrouve au
milieu d'un happening de hippies dans Central Park et tombe immédiatement
amoureux de la belle Sheila. Berger, le leader pacifiste des hippies, décide de
prendre Claude sous son aile et l'encourage à braver tous les obstacles pour
qu'il déclare sa flamme à la jeune fille...
Milos Forman signe avec Hair une adaptation sans
doute trop tardive de la comédie musicale qui révolutionna le genre sur les
scènes off Broadway à la fin des années 60. Capturant les élans contestataires
d’alors à travers le mouvement hippie et les manifestations pacifistes contre
la guerre du Vietnam, Hair s’ancrait dans une contemporanéité qui
ringardisait les autres productions d’alors. Malgré des projets d’adaptations
très vite envisagés alors que le spectacle rencontrait encore un immense
succès, celle-ci n’arrive donc qu’en 1979 par un Forman auréolé de son triomphe
avec Vol au-dessus d’un nid de coucou (1976).
Il y a ainsi un décalage qui se ressent dès les premiers
instants du film, même avec le détachement que peu avoir un spectateur
contemporain du contexte. Il y a un côté lisse, propret qui dénote d’autant que
Forman a abordé ce thème du mouvement hippie et du fossé des générations dans
sa première œuvre américaine, Taking Off (1971) qui avec ses qualités et
ses défauts avait le mérite d’être au cœur de ces problématiques à sa sortie et
dans « son jus » formel de l’époque. Le décalage est d’ailleurs
double puisqu’en plus de traiter d’un mouvement dépassé alors qu’un autre
émerge au même moment avec le punk, Hair est aussi en porte à faux de l’évolution
de la comédie musicale.
Bob Fosse a notamment rénové le genre sur Cabaret
(1972) Que le spectacle commence (sorti quelques mois après Hair),
Martin Scorsese avait entremêlé la noirceur du Nouvel Hollywood avec le
gigantisme de la comédie musicale hollywoodienne classique sur New York, New
York (1977), la liberté sexuelle prenait un tour délirant dans Rocky
Horror Picture Show (1975) et Brian De Palma ancrait le genre dans le glam
des seventies pour Phantom of the Paradise (1974). Les hymnes flower
power et les provocations de Hair paraissent donc bien timides à côté, mais
Forman se rattrape par la vraie implication émotionnelle qu’il instaure.
Le déniaisement bienveillant du jeune Claude (John Savage)
bientôt appelé sous les drapeaux par un groupe de hippie est très touchant.
Forman retrouve, que ce soit dans la rencontre de Claude et des hippies, ou de
la confrontation de ces derniers avec la haute société new-yorkaise, les élans
comico-absurdes brillants et inventifs que l’on trouvait dans ses premiers
films tchèques comme Au feu, les pompiers ! (1967). La candeur du propos
et les personnages attachants rendent l’ensemble aussi drôle que fougueux, en
montrant une jeunesse secouant les carcans des différentes formes de
conformismes, qu’il soir patriotique pour Claude, social pour Berger (Treat
Williams) ou bourgeois avec Sheila (Beverly D'Angelo).
La naïveté qui
paraissait initialement un peu forcée (même si sous la joie certains textes de
chanson sont fort incisifs) se heurte finalement avec force au réel dans une
dernière partie où l’ultime farce tourne au drame dans un rebondissement
inattendu qui change la conclusion de la version scénique. Forman fait montre d’autant
de rigueur formelle dans le côté plus flottant et chaotique des élans opiacés
des hippies que dans la dernière partie voyant la facette rectiligne de la
rigueur militaire venir enchaîner les chorégraphies dans un aller simple
inéluctable. Malgré sa nature « dépassée », Hair est une œuvre
poursuivant le travail de Forman en tant que fin observateur de sa terre d’accueil
américaine.
Des jeunes femmes faisant parties d'une confrérie
universitaire passent les vacances de Noël ensemble. Le groupe reçoit
d'étranges appels téléphoniques, les jeunes femmes, qui semblent au départ s'en
amuser, ne se doutent pas une seconde que les appels sont passés de l'intérieur
de la maison...
Black Christmas est une œuvre considérée comme
fondatrice du genre slasher, bien que restée dans l’ombre du célèbre Halloween
de John Carpenter (1978) pourtant réalisé quatre ans plus tard. On peut d’ailleurs
considérer que le film de Bob Clark a sans doute influencé John Carpenter qui
en reprend certaines idées comme la caméra en vue subjective du tueur, les
jeunes filles pour cible, le cadre d’une fête traditionnelle comme théâtre des
meurtres. On peut d’ailleurs étendre cette influence sur des titres plus
tardifs mais tout aussi fameux comme Scream de Wes Craven (1996) qui de
son côté reprend le harcèlement téléphonique du tueur auprès de ses futures
victimes.
Les gimmicks les plus repris d’Halloween sont aussi
les plus visibles : le tueur masqué, les meurtres à l’arme blanche, la
dimension « moralisatrice » voyant la final girl être la jeune fille chaste
alors que les plus « dévergondées » être les premières cibles.
Carpenter s’est toujours défendu d’une intentionnalité inquisitrice, mais il
est intéressant de voir la manière dont cette question morale est interprétée dans
Black Christmas. Le film s’ouvre sur les festivités de noël organisées
au sein d’une sororité universitaire, voyant les jeunes femmes flirter, s’adonner
à un langage cru et c’est paradoxalement celle moquée pour son tempérament plus
sage, Clare (Lynne Griffin) qui sera la première victime.
Tout le récit tourne
autour de cette dualité. Le père de Clare, vieux jeux, se montrera outré par
les mœurs qu’il observe au sein de la sororité. Barb (Margot Kidder), la plus
audacieuse du groupe, est en défiance explicite de l’autorité des adultes et
plus particulièrement des figures masculines, que ce soit quand elle va
invectiver l’harceleur téléphonique ou narguer un agent de police. L’incertitude
et le conflit générationnel en cours à ce moment social des Etats-Unis se
reflète donc dans Black Christmas, d’autant que Bob Clark avait mis un
point d’honneur dans sa caractérisation à dépeindre une jeunesse réaliste dans
ses attitudes.
Bob Clark travaille cet entre-deux moral des héroïnes à
plusieurs niveau. Le tueur pénètre dans la maison le soir de réveillon comme
une version dévoyée et maléfique du père noël en passant par la cheminée.
Jessica (Olivia Hussey) va entrer en conflit avec son petit ami Peter (Keir
Dullea) lorsqu’elle lui annoncera vouloir avorter de l’enfant qu’elle attend de
lui, et la réaction épidermique de ce dernier quant à cette décision reflète
une pensée passéiste. Dans cette idée, quand Carpenter matérialisera la figure
du Mal à travers Michael Myers, Bob Clark maintient son tueur invisible comme
une sorte de mauvaise conscience culpabilisant les jeunes femmes lors de ses
élucubrations téléphoniques.
Le mal ici est flottant, incertain, surgit comme
de l’inconscient et suscite d’ailleurs le trouble par une dimension macabre,
malsaine. La nature des meurtres est punitive dans cette facette morale telle Margo
Kidder assassinée comme dans une scène érotique, les râles de douleur se
confondant avec ceux de plaisir tandis que la pointe s’enfonce dans sa chair.
Elle punit aussi l’individualisme et l’ambition féminine se détachant de l’injonction
domestique avec Jessica comme dernière cible mais, comme évoqué plus haut, l’innocence
et la candeur ne paient pas davantage pour rester en vie.
Halloween de John Carpenter est bien plus inventif et
novateur par sa mise en scène et l’atmosphère installée, tandis que Black
Christmas semble davantage un aboutissement de toutes les évolutions du
thriller des années précédentes. On a une figure de serial-killer moderne façon
Hitchcock de Psychose (1960), le whodunit macabre et fétichiste
du giallo, le harcèlement téléphonique finalement déjà fait aussi dans le
thriller Allô Brigade Spéciale de Blake Edwards (1962). La fascinante
fin ouverte participe ainsi au trouble d’un suspense à la croisée des chemins
et contribue à la belle réussite de ce Black Christmas.
Après l’enlèvement de sa fille par un réseau criminel et
face à l’inaction de la police, Wang Wei se lance dans une traque implacable
pour la retrouver. Son seul allié, Navin, est un journaliste tenace dont la
femme a mystérieusement disparu. Unis par un même désir de vengeance, ces deux
hommes que tout oppose affrontent les ravisseurs dans un face-à-face explosif
mêlant arts martiaux et justice sans merci.
The Furious est la nouvelle sensation annoncée
du film martial, suscitant une attente fébrile des amateurs comme l’on n’en
avait plus vécue depuis The Raid – même si entretemps des
réussites comme City of Darkness (2024) ont largement données
satisfaction. L’excitation vient notamment de la réunion des forces en présence
pour un véritable ensemble panasiatique. Il s’agit d’une production
hongkongaise tournée en Thaïlande, réalisée par un duo de réalisateurs/chorégraphes
japonais, et mettant en vedette des stars chinoises et indonésiennes (Joe
Taslim justement déjà vu dans The Raid).
Le film tente évidemment d’obtenir le meilleur de l’ensemble
des cultures martiales et cinématographiques des participants, et y parvient
souvent. L’intrigue est aussi minimale qu’efficace, avec un duo composé d’un
père de famille muet (Xie Miao) et un journaliste (Joe Taslim) sur les traces
d’un réseau criminel ayant enlevé leurs fille et fiancée respective. S’il
propose quelques moments de pur cinéma d’action reposant sur la cascade
physique (cette éreintante poursuite d’un camion, l’évasion périlleuse de la
geôle d’enfants),The Furious privilégie avant tout la pure joute
martiale. La mise en scène penche vers une nervosité toute moderne entre caméra
à l’épaule, cadrage dynamique et travelling virtuose, tout en choisissant le
temps long du film martial « à l’ancienne » dont les compositions de
plans mettent en valeur des chorégraphies lisibles faisant apprécier la
dextérité des combattants.
Kenji Tanigaki a notamment fait ses armes chez Donnie
Yen en contribuant aux chorégraphies de SPL (2005) ou encore Flash
Point (2007), mais s’est surtout rendu célèbre par la furie des combats
au sein des quatre opus de l’adaptation du manga Kenshin (2012,
2014, 2018). Malgré un indéniable sens de l’emphase, il s’éloigne du style comic
book outré de City of Darkness sur lequel il a également
travaillé, pour une approche plus « réaliste », du moins durant la
première partie du film. Le mystérieux et silencieux Wang Wei (Xie Miao) laisse
deviner un passé militaire trouble par son style aussi minimaliste que
redoutable, la mise en scène soulignant de manière égale ses coups dévastateurs
et la réflexion et stratégie qui en découle, notamment lors d’un mémorable
affrontement sur un ring en cage face à de multiples assaillants. Navin (Joe
Taslim) est davantage un quidam ayant certaines compétences martiales et pour
lui la réalisation adopte une approche plus chaotique et laborieuse, par laquelle
la hargne et la détermination font passer les difficultés qu’il rencontre au
combat – ce qui sera fort payant lors du climax final.
Ces deux partis-pris culminent lorsque les deux personnages
joignent enfin leurs forces au premier tiers du récit, notamment pour venir à
bout de l’imposant homme de main du méchant, véritable animal dont on aurait
lâché la laisse. La construction narrative est clairement segmentée en blocs où
l’intrigue ainsi que les décors sont totalement construits en perspective des
combats. Cela tire d’ailleurs le film en longueur sur la fin assez prévisible
dans le commissariat qui tout en restant impressionnante, donne un sentiment de
trop-plein avec une péripétie s’ajoutant au forceps, une surenchère de
combattants surpuissants et un affrontement qui s’étire.
Le climax émotionnel a
été atteint lors du rebondissement précédent quand nos héros s’infiltrent dans
la base où les méchants séquestrent les enfants. La satisfaction du
« payoff » face à la police corrompue est jubilatoire, le sentiment
de danger est palpable et l’éveil à une forme de solidarité d’un des enfants
est fort touchante. La corrélation entre la rage du combat et l’accomplissement
intime sont bien menés alors que l’ultime climax ne semble là que pour
rallonger encore la sauce. On ne boudera néanmoins pas notre plaisir face à un
spectacle aussi rondement mené, d’autant plus sur un écran de cinéma alors que
les plateformes avaient la mainmise récemment sur ce créneau.