Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Deux couples s'entremêlent en un imbroglio inextricable, Nina quitte son époux, Michel, pour rejoindre Vic. Ce dernier se lasse vite, mais Michel refuse de reprendre Nina et se console auprès de Giovanna. Cependant les couples se rencontrent lors de soupers qui deviennent rapidement quotidiens. Tous s'entre-déchirent sous la conduite de Michel...
Disons un soir à dîner (1969) de Giuseppe Patroni
Griffi est l'un des derniers scénarios signés par Dario Argento avant son
passage à la réalisation. Il était en quelque sorte la caution « jeunesse »
afin de dynamiser les thèmes très modernes et provocants du film. Nous allons
observer ici un triangle, puis un carré et enfin le cercle amoureux formé par
le dramaturge Michele (Jean-Louis Trintignant) son épouse Nina (Florinda
Bolkan), et deux de leurs amis Max (Tony Musante) et Giovanna (Annie Girardot).
On part d’une simple relation adultère entre Nina et Max, du désir contenu de
Giovanna pour Michele, pour basculer dans quelque chose de bien plus incertain
quand Ric (Lino Capolicchio), amant bisexuel supposé pimenter l’ensemble, entre
dans la danse.
L’érotisme marqué, les situations audacieuses (triolisme,
bisexualité) et la nudité explicite, probablement choquants à la sortie,
prêtent davantage à sourire pour un spectateur contemporain. Mais le filmage
fétichiste de Giuseppe Patroni Griffi (bien aidé par la somptueuse photo de
Tonino Delli Colli) rend le tout hypnotique malgré quelques longueur, grâce à
sa narration morcelée dans sa temporalité et le score somptueux d’Ennio
Morricone.
Le modèle du couple
est ici bousculé de fond en comble, invitant malencontreusement les sentiments
dans le libertinage bourgeois, tout en rendant impossible la romance monogame
ordinaire. Les personnages comprennent qu’ils ne trouvent leur équilibre que
dans celui du cercle amoureux, mais qui lui-même constitue un déséquilibre face
aux mœurs acceptables. Les dialogues triviaux se disputent à d’autres plus
sophistiqués pour signifier l’hésitation des protagonistes entre détachement et
abandon.
Paris, 1928. Antoine Balestro, jeune peintre en vogue,
n’arrive plus à travailler depuis la mort de son épouse et désespère Armand,
son galeriste. Un soir d'ivresse, Antoine tente d’entrer en contact avec sa
femme par l’intermédiaire d’une voyante. Sans le savoir, il parle en réalité
avec Suzanne, une modeste foraine qui s’est glissée dans la roulotte pour y
voler de la nourriture. Suzanne se révèle douée pour l’imposture et, rapidement
secondée par Armand, elle enchaîne les fausses séances. Peu à peu, Antoine
retrouve l'inspiration, mais pour Suzanne les choses se compliquent alors
qu’elle tombe doucement amoureuse de l’homme qu’elle manipule...
La comédie chez Pierre Salvadori repose sur le marasme
existentiel de personnages ayant le sentiment d’être empêchés, enfermés. Cette
impasse peut naître de leur condition sociale comme dans Les Apprentis (1995),
d’une véritable névrose et pathologie telle la mythomane de Comme elle respire (1998), la profonde solitude du tueur à gage de Cible émouvante
(1993). Avec La Vénus électrique, Salvadori embrasse cette approche de
la manière la plus ample et romanesque qui soit, sans se départir de la
fantaisie faisant tout le charme de son cinéma. On doit le synopsis à Rebecca
Zlotowski, qui sur son film Planétarium (2016) en traça les contours
pour expliquer à Pierre Salvadori cette fois acteur le film imaginaire que son
personnage voulait réaliser : une fausse voyante faisant croire à un
peintre qu’elle pouvait entrer en contact avec son épouse défunte.
Frappé par le potentiel et les promesses de cet argument,
Salvadori décide d’en faire une fiction à part entière. Salvadori atteint ici
une forme de synthèse et vrai renouveau dans la manière de s’approprier ce
postulat. Cet enfermement typique de ces personnages évoqués plus haut repose ici
en trois temps. Il y a la névrose du peintre Antoine Balestro (Pio Marmaï),
rongé par le deuil et surtout la culpabilité après la disparition de sa muse et
compagne Irène (Vimala Pons) dont il s’estime responsable. Un quiproquo amène la
modeste foraine Suzanne à se faire passer pour la voyante qui va le faire entrer en contact avec la disparue. La motivation de Suzanne à se livrer à cette
supercherie repose sur son propre empêchement, d’ordre social puis ses actions
remettent Antoine à la peinture, ce qui satisfait son agent et ami Armand (Gilles
Lelouche). Ce dernier souffre également d’une douleur secrète qui mettra plus
de temps à se révéler.
Salvadori distille de multiples couches passionnantes sous
cette surface déjà riches de quiproquos et de marivaudage. Suzanne est une
jeune femme maussade, marquée par un passif familial douloureux et la rend incapable peine de manifester l’entrain nécessaire pour éveiller la passion chez les clients de son
attraction qu’elle doit « électriser ». Le deuil d’Antoine se
manifeste bientôt de manière trop hystérique, obsessionnelle et autodestructrice
pour être naturel. Elle a éteint toute espérance de sentiments dans son
présent tandis que lui a concentré tous les siens dans ses souvenirs passés.
Par une belle idée romanesque, Salvadori introduit les souvenirs de la défunte
Irène dont le regard amoureux sur Antoine matérialise paradoxalement la facticité de sa
possession sur Suzanne. Celle-ci découvre la sensibilité, la vulnérabilité de
sa « victime » endossant par les élans du cœur davantage que les
forces occultes la place de la compagne disparue. Quant à Antoine, plus il pense
s’abandonner et étreindre Irène par procuration, plus il s’émeut insidieusement
de celle supposée faciliter ce contact avec l’au-delà, Suzanne.
Le désir, l’amour, la jalousie et la culpabilité s’expriment
dans le mimétisme impossible recherché entre passé et présent, vérité et
mensonge, vivants et disparus, dans l’expression des sentiments des
personnages. Quand Suzanne se fait pressante sous le visage d’une autre,
Antoine effrayé fait un pas de côté en comprenant que son attirance s’éveille
pour l’être de chair et de sang qui lui fait face. Salvadori multiplie les
réminiscences reposant sur le dialogue, les raccords, les objets, pour nous
perdre dans la confusion amoureuse qui agite ses personnages.
Mieux encore, il
se joue du prétexte de leurs attentes initiales (financière pour Suzanne,
guérissantes pour Antoine) pour tracer une voie inattendue mais dont il avait
posé tous les signaux très en amont du récit. Le regard aimant qu’Armand fait
passer du tableau la représentant vers la vraie silhouette d’Irène à ses côté durant leur première rencontre, c’est précisément le cheminement que n’a
jamais pu faire Antoine la réduisant à une muse idéalisée. Il va à son tour faire
glisser son regard d’une représentation, le fantôme d’Irène, à l’image et l’être
incarné, aimé qui se cache derrière celle-ci, Suzanne.
On a le sentiment que tout le cinéma jusque-là déjà brillant
de Salvadori tendait vers une réussite où tout s’enchâsserait idéalement, entre
douce excentricité et grand souffle romantique. Le contexte contemporain
semblait presque freiner les penchants de Salvadori pour un certain « réalisme
magique » (même si entrevu notamment dans la conclusion de son injustement
mal-aimé La Petite bande (2022)), et il s’autorise un véritable lâcher-prise à dans cette France des années folles propices à toutes les
croyances – et par ailleurs superbement reconstituée dans un écrin participant à la fantaisie du récit. Cela
se vérifie encore dans une magnifique conclusion qui par sa folie douce parvient
une ultime fois encore à bousculer nos attentes. Le meilleur Salvadori ? Peut-être bien...
Mario, un boxeur un peu trop vif, se retrouve en prison
après une altercation, laissant sans défense sa jolie fiancée Nannina, qui
subit les assiduités d'Oreste, âge mûr et grosse fortune, puis du petit
bourgeois Gracco. Devenue gérante d'un restaurant, elle devra jouer de ses
charmes...
La Belle de Rome voit Luigi Comencini poursuivre dans
la veine tendre, drôle et baignée de bon sentiments initiés avec le diptyque Pain, amour et fantaisie (1953) et Pain, amour et jalousie (1954). On
troque cependant l’atmosphère rurale pittoresque pour celle, urbaine de la
ville de Rome dans une tonalité qui oscille entre imagerie de carte postale (l’ouverture
e plan large sur le Colisée) et tonalité plus atypique. Ce dernier point repose
sur l’étude de mœurs où Comencini capture un microcosme de personnages dont les
liens se nouent et se distendent dans la réalité de ce que sont les rapports
hommes/femmes, sociaux, régionaux dans l’Italie d’alors.
Au centre de toutes les attentions, il y a Nannina (Silvana
Pampanini), jeune femme perturbée dans ses amours, que ce soient ceux qu’elle
espère ou ceux qui la poursuivent. Son homme est Mario (Antonio Cifariello), un
boxeur raté et caractériel qui va finir en prison après une altercation alors
que Nannina espérait ouvrir un commerce avec lui. Devant se débrouiller seule
en attendant sa sortie, elle subit la cour assidue de hommes peu faits pour
elle. D’un côté il y a Oreste (Paolo Stoppa), veuf d’âge mûr mais sincèrement amoureux
d’elle, et prêt à financer le restaurant dont elle rêve.
De l’autre il y a
Gracco (Alberto Sordi), commerçant bourgeois et séducteur mais marié et père.
Comencini illustre avec finesse ce qui pourrait rapprocher Nannina de chacun,
les origines napolitaines avec Oreste, une certaine complicité passant par le
badinage avec Gracco. La dynamique et progression du film arborent tous les
éléments pour verser dans quelque chose de plus sombre et dramatique. Nannina
subit la tentation d’une compromission morale en se fiançant avec Oreste par
intérêt, et de l’avilissement en cédant aux avances insistantes de Gracco.
Le scénario tourne cette tentation du drame vers quelque chose
plus lumineux, en élevant l’âme des personnages. On est ainsi touché par le
dépit amoureux d’Oreste, prenant soudain conscience qu’il n’a plus l’âge des
envolées romantique. Comencini réserve même le moment le plus intense
émotionnellement au jusque-là et comme souvent génialement veule Alberto Sordi,
oubliant la bagatelle lorsqu’il pense avoir perdu à jamais la chair de sa
chair. Sordi fait montre d’une humanité, d’une vulnérabilité poignante sans
délester son personnage de ses travers. Il parvient d’ailleurs à tourner cette
fragilité vers le rire en inversant la dynamique lors d’un tête-à-tête avec
Nannina durant lequel la séduction verbale, tactile et du regard devient l’égide
du féminin alors que l’homme a bien du mal à s’en défaire.
On conviendra certes que le récit retombe sur ses pattes
moralisatrices en ces temps où la comédie italienne n’a pas encore endossé ses
habits les plus féroces. Mais la manière d’intégrer les conventions par le
dilemme moral et la force encore vivace de la religion fonctionne de manière
suffisamment fluide pour rendre le spectacle plaisant, à défaut de mordant.
Comencini donnera encore avec un certain talent dans ce type de marivaudage
charmant, moral et convenu avec Maris en liberté (1957) et Les
Surprises de l’amour (1959) avant de prendre un chemin plus ambitieux.
Dans un monde où humains et sirènes coexistent, Stephan,
un employé de bureau ordinaire fait la rencontre de Chao, une princesse du
royaume des sirènes. Après une demande en mariage à son insu, Stephan n'a pas
le temps de comprendre ce qui lui arrive et doit partager sa vie avec cette
fille adorable mais imprévisible. L’amour sincère que Chao a pour lui le pousse
à tout remettre en question. Commence alors une romance inattendue et touchante
entre deux êtres que tout oppose.
Le conte d’Andersen La Petite sirène a récemment bien
inspiré l’animation japonaise qui en a offert deux relecture fort réussie, Ponyo
d’Hayao Miyazaki (2009) et Lou et l’île aux sirènes de Maasaki Yuasa
(2017). Chao parvient pourtant à tirer également son épingle du jeu en
en offrant une nouvelle vision. Le mystère ne tient ici plus à l’existence d’êtres
sous-marins fantastique puisque l’intrigue se déroule dans un futur proche où
la faune aquatique coexiste avec les humains. C’est du moins spécifiquement le
cas au début du film avec la description foisonnante d’une urbanité pensée pour
les circulations libre et partagée des deux mondes. Un flashback va nous faire
comprendre comme ce miracle a été possible quelques années plus tôt.
Stephan, modeste employé, est sauvé par une sirène alors que
sa compagnie est justement en négociation pour investir et exploiter avec plus
d’ardeur encore les océans. C’est ainsi l’occasion de forcer le rapprochement
entre Stephan et sa bienfaitrice folle amoureuse de lui. Le « prince
charmant » est un jeune maladroit et peu sûr de lui, dépassé par les
sentiments envahissants de la sirène, et ne parvenant pas à dépasser ses
préjuges sur son apparence. En effet, la grande idée du film est de maintenir
la sirène dans sa seule morphologie de poisson, la beauté anthropomorphe associée
à l’imagerie de la sirène n’intervenant que lorsque le personnage est apaisé et
en confiance. Le film fait ainsi office de récit d’apprentissage pour Stephan à
travers une cohabitation et union forcée par les intérêts capitalistes, mais
dont l’amour authentique pourra surgir.
Grandir et dépasser le poids des apparences, que ce soit son
regard sur la sirène ou celui des autres sur lui-même, tel est le chemin à
parcourir pour Stephan. Il y a un vrai questionnement sur l’acceptation de l’altérité,
le scénario distillant avec parcimonie et inventivité les apparitions « humaines »
de la sirène. Les émotions instables se conjuguent ainsi à un métabolisme
mutant dans une quête profonde de sérénité, d’accomplissement amoureux.
Les
environnements domestiques chaotiques comme l’appartement de Stephan, ou encore
l’arrière-plan bouillonnant de cette société entre deux mondes, sont typiques
des travaux antérieurs les plus fameux du studio 4°C. On retrouve ici l’énergie,
la puissance évocatrice transformiste qui faisait le charme de Mind Game
(2004), Mutafukaz (2017) ou encre Amer Beton (2006). On ne
distingue pas forcément encore bien la personnalité de Yasuhiko Aoki dont c’est
là le premier long-métrage, mais il parvient en tout cas à livrer un récit
accessible et au charme indéniable, notamment dans un impressionnant climax.
Entre Riko et son frère aîné, rien n’a jamais été simple.
Même après sa mort, il continue de lui compliquer la vie : une pile de
factures, des souvenirs embarrassants… et un fils ! Aux côtés de son
ex-belle-sœur, elle traverse ce capharnaüm entre fous rires et confidences, et
redécouvre peu à peu un frère plus proche qu’elle ne l’aurait cru.
C’est avec La famille Asada (2020), son cinquième
long-métrage, que nous avions découvert en France le cinéma de Ryota Nakano. On
y découvrait l’approche à la fois sensible et espiègle du réalisateur, ainsi
que la thématique centrale chez lui de la famille. Presque tous les films du
réalisateur tournent autour de la famille et particulièrement à ce qui s’y
rattache de plus douloureux comme la mort, la maladie et le deuil comme Capturing
Dad (2012), Her Love Boils Bathwater (2016) ou A Long Goodbye
(2019).
2Nakano cherche constamment à mêler ces maux universels et
inéluctables associés à la famille à une dimension plus intime et personnelle.
Dans La Famille Asada, l’un des fils rouges était notamment le
traumatisme du séisme et du tsunami ayant frappé l’Est du Japon le 11 mars 2011.
Ce moment de douleur nationale allait servir de révélateur à un des enfants de
la famille, trouvant dans le contexte d’entraide une voie à son existence. Le
réalisateur procède de la même façon ici, y compris dans la manière d’entremêler
une profonde gravité avec une étonnante veine ludique. Cela s’incarne notamment
à travers le personnage de Riko (Kô Shibasaki), mère de famille prenant avec
une philosophie qui surprend son mari et ses enfants l’annonce du décès de son
frère. Par devoir davantage que tristesse, elle va se charger des démarches du
deuil. La rencontre avec sa belle-sœur, ses neveux et nièces endeuillés, vont
lui faire voir sous une autre perspective ce frère irresponsable et égoïste
avec lequel elle ne s’est jamais entendue.
Les flashbacks dessinent les motifs de cette incompréhension
et mésentente fraternelle précoce, et font ressortir ce frère sous son plus
mauvais jour. Paradoxalement, l’ex-femme et les enfants qui auraient encore
davantage à reprocher à cet homme ayant eu tant de difficulté à se fixer n’ont
que mots tendres et souvenirs émus à évoquer de lui. Le doute s’installe dans
l’esprit de Riko, a-t-elle jamais su comprendre son frère, est-elle passée à
côté de la personne qu’il était vraiment ? Cette interrogation instaure la
facette délirante du récit, lors le frère lui apparaît soudain dans des
hallucinations, plus taquin que jamais. Cet élément introduit une tonalité
décalée dans le récit, bien aidée par le jeu décalé de Kô Shibasaki – qu’il y a
moins d’un an exprimait le deuil de façon taciturne, glaciale et violente chez
Kyoshi Kurosawa dans La Trace du serpent. Nakano fait preuve d’une
inventivité formelle appréciable puis illustrer ces moments, le revers de la
médaille étant que sous couvert d’humour et d’émotion ils soulignent le propos
de façon beaucoup trop appuyée.
L’équilibre assez miraculeux entre drame et humour de La
Famille Asada n’est pas tout à fait obtenu ici, mais l’émotion est bien
présente jusqu’au bout, notamment dans une ultime « entrevue »
fraternelle très réussie. Mon grand frère et moi est donc un joli film
attachant, sans pour autant égaler l’éclatante réussite précédente de Nakano.