Le Dix-septième est le premier long-métrage d’une des personnalités les plus inclassables du cinéma français, Serge Korber. La postérité a surtout retenue les deux films qu’il réalisa pour Louis De Funès (L’Homme-orchestre (1970) et Sur un arbre perché (1971)) mais son parcours est beaucoup plus sinueux, allant de la comédie populaire à un virage inattendu vers le cinéma porno sous le pseudonyme John Thomas, en passant des débuts s’inscrivant dans tous les courants et thématiques modernes de ce début des années 60. Le Dix-septième ciel s’inscrit dans ce dernier mouvement, et constitue une sorte de prolongement à son court-métrage Une journée à Paris (1962). Ce dernier réunissait déjà l’équipe technique accompagnant Korber sur Le Dix-septième ciel et avait aussi Jean-Louis Trintignant en premier rôle.
Le film, par ses trouvailles formelles, sa narration, casting, est assez déroutant pour les cinéphiles se plaisant à placer les œuvres dans des cases, écoles et courant. La science du gag n’est pas sans rappeler un Jacques Tati, mais l’accumulation plutôt que l’étirement ramène plutôt à l’esthétique pop anglo-saxonne (entre Richard Lester et les folies télévisuelles de Chapeau Melon et Bottes de cuir) tandis que la sentimentalité du récit avec ce noir et blanc ainsi que la présence de Trintignant préfigure les spectres opposés de Ma Nuit chez Maud d’Éric Rohmer (1969) et Un homme et une femme de Claude Lelouch (1966). Cette singularité frappe dès la séquence d’ouverture, scène de rêve du héros François (Jean-Louis Trintignant) offrant un détournement surréaliste de James Bond. Korber ne tombe cependant pas dans l’écueil parodique, et le réveil difficile de François avec sa confrontation avec un réel bien plus terre à terre anticipe les tourments du Jean-Paul Belmondo de Le Magnifique de Philippe de Broca (1973). Cette bascule du fantasme à la réalité, de l’attente à la chute, est le sujet central du récit et que Korber va déployer de multiples manières. Dans un premier temps, c’est à nouveau un point de départ gaguesque qui va altérer le réel, laisser entrevoir une échappée fantasmatique avant de déboucher sur une déception. La scène où François doit laver les vitres d’un immeuble s’étire ainsi dans une absurde invraisemblance assumée (la longueur démesurée de l’échelle, François buvant pour affronter son vertige avant de monter) avant de laisser parler l’émerveillement puis la déception. A travers l’une des vitres François aperçoit Marie (Marie Dubois), la belle jeune femme de ses rêves, avant de glisser. Lorsqu’il retrouve son équilibre pour l’observer à nouveau, c’est sa patronne qui apparaît en lieu et place et dans la même position, comme si la vision précédente n’était qu’une illusion. François est un protagoniste dans l’attente de voir sa réalité se réenchanter, son quotidien terne se bouleverser. Korber se montre fort inventif pour traduire se sentiment. Quand il est seul et laissé à sa rêverie, n’importe quelle irruption sonore ou formelle suffit à faire glisser l’esprit de notre héros et les ruptures de ton vont dans la direction parodique ou pastiche de la première scène de rêve, tel ce moment où il s’imagine chanteur de variété sur scène. Lorsqu’il poursuit la fragile image d’un amour à peine aperçu, il se fige et ce sont les décors qui se transforment jusqu’à ce qu’ils correspondent à son attente ou qu’on contraire il renonce. Deux scènes somptueuses se rejoignent dans cette idée, lorsque le temps s’accélère alors qu’il attend devant l’immeuble où travaille Marie, ou plus tard quand la marée monte en plan d’ensemble alors qu’il scrute le château dans lequel Marie a rejoint ses parents. L’artifice fonctionne dans la prise de contact inopinée entre Marie et François (faisant un court instant douter de sa réalité), et dans la façon dont ils veulent être vus l’un par l’autre. Comme toujours Korber part d’un filmage loufoque (les facéties de François à vélo) pour verser dans quelque chose de plus triste et mélancolique, puisque Marie et François se mentent respectivement sur leur situation sociale - lui se présentant comme un écrivain, elle comme une fille de châtelain. Ce mensonge altère la légèreté des moments passés ensemble, et surtout ramène comme une boucle à cette condition précaire que l’on veut cacher puisque François se retrouve piégé en province dans un métier d’employé d’hôtel aussi fastidieux que celui de laveur de carreau qu’il avait à Paris. L’échappée du fantasme est en fait une prison nous condamnant à faire du surplace. Il est dommage que cet aspect ne soit pas plus appuyé du côté de Marie Dubois, alors que c’est parfaitement exploité à travers Trintignant.Le Dix-septième ciel bénéficie d’une tenue formelle impressionnante pour un premier essai. C’est à la fois vaporeux et trépidant, saccadé et contemplatif, onirique et réaliste, porté par la fluidité de la mise en scène de Korber, la magnifique photo de Georges Barsky et le score pop jazzy orchestral parfait d’Alain Goraguer. Si Marie Dubois charme dans le registre tendre et vulnérable qu’on lui connaît, la surprise vient d’un Trintignant léger, rêveur et bondissant dans un registre où on l’a peu vu, même quand il jouait dans des comédies. Un des points d’orgue du film voyant tous ces éléments hétérogènes se marier idéalement, serait le moment de mélancolie suspendue durant lequel François rentre seul et abattu de nuit à vélo quand tout, des couples enlacés aux statuettes romantiques, lui renvoient cette image d’un amour qui se refuse à lui. Korber rencontrera le vrai succès commercial avec son film suivant Un idiot à Paris (Jean Lefebvre tient d’ailleurs un petit rôle dans Le Dix-septième ciel) laissera entrevoir l’inventivité de ce galop d’essai dans son diptyque de Funès en sublimant par la danse l’énergie de l’acteur dans L’Homme-orchestre, ou au contraire la canalisant avec le huis-clos de Sur un arbre perché.
Sorti en bluray français chez Badlands
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