Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Hôtesse dans une boîte de nuit, Ying est agressée un soir
par des ivrognes qui la battent et la violent sauvagement. Cherchant à se
venger, elle fait appel à un ancien membre de la triade désormais confiné dans
un fauteuil roulant. Bien que réticent à l'aider dans sa quête de vengeance, il
lui offre un emploi dans son bar. Mais, peu après, Ying rencontre l'un de ses
agresseurs et le tue. Elle s'engage alors sur une voie de violence, entraînant
dans son sillage les personnes qui l'entourent.
Lam Nai Choi est principalement passé à la postérité pour
ses incursions dans le fantastique avec des œuvres comme The Ghost Snatcher,
La Septième malédictionou The Cat, ainsi que l’ovni bis The
Story of Ricky (1991). Il a pourtant fait ses débuts dans une veine plus
âpre et réaliste dans le registre du polar Brothers from the Walled City
(1982) et Men from the Gutter (1983) et sa bascule réussie dans le
fantastique venait initialement d’un changement de studio lorsqu’il passa de la
Shaw Brothers à la Golden Harvest. Her Vengeance semble entrecroiser l’extravagance
de sa veine fantastique et la relative noirceur réaliste de ses débuts dans ce
qui est un pur film d’exploitation.
Her vengeance s’inscrit en effet dans le sous-genre
controversé du « rape and revenge » et oscille constamment entre
excès bis et une authentique sensibilité de mélodrame. L’approche émotionnelle
tient dans l’évocation du traumatisme de l’héroïne Ying (Pauline Wong), tandis
que sa brutale vengeance et la caractérisation de ses agresseurs verse dans l’outrance
manifeste. Cette schizophrénie se ressent notamment dans l’éprouvante scène de
viol, dans la retenue pour saisir la détresse de Ying et la manière dont elle s’extériorise
mentalement de ce moment d’horreur, et grossière dans le filmage de la
vulgarité libidineuse des agresseurs. Le scénario se sent obligé d’ajouter une
terrible mst aux conséquences du drame, ainsi que quelques liens tragiques
(mais jamais vraiment expliqués) passés entre la famille de Ying et les méchants
appartenants aux triades.
C’est vraiment la descente aux enfers vengeresse de Ying qui
porte l’intensité du récit. La violence est aussi frontale que cathartique dans
l’exécution de cette vengeance à travers des idées fulgurantes (le jet d’acide
au visage), mais avec toujours ce revers remettant tout en question à travers
les conséquences mortelles sur l’entourage de l’héroïne. Le passif stylisé du
réalisateur se ressent dans les élans baroques usant de l’environnement urbain,
telle la photo de Kwan Chi-kan rendant gothique la traque de Ying en début de
film, ou exacerbant sa rage lorsqu’elle assassine un agresseur sur fond d’éclairage
rouge saturé. L’ajout de l’élément martial est assez sobre et tient au
personnage de Lam Ching-ying redoutable bien que coincé dans un fauteuil
roulant. Sobre et tourmenté, l’acteur est ici loin de ses rôles de facétieux
moine taoïste des Mr Vampire, et impose une vraie gravité faisant oublier l’extravagance
de ses prouesses malgré son handicap.
Disponible en bluray français chez Le Chat qui fume
Après avoir passé 3 ans en prison, Goro, jeune yakuza
respectueux d'un code d'honneur en désuétude, cherche à prendre un nouveau
départ. Sa rencontre avec la belle Yukiko renforcera sa volonté, mais les liens
avec la pègre ne se coupent pas si facilement...
En cette fin des années 60, le studio Toei triomphe sur les
écrans japonais grâce au sous-genre du ninkyo eiga, film de yakuza
chevaleresque conférant aux malfrats une aura héroïque et célébrant la force de
leur code d’honneur. Initié par le succès du diptyque Theater of life
(1963), le ninkyo eiga va être décliné sous forme de diverses sagas et révéler
nombre de stars. La Nikkatsu va trouver une réponse avec la saga Le Vaurien
et initier ses propres codes. Les films Toei jouent souvent la carte du rétro
avec des intrigues se déroulant durant l’après-guerre, met souvent en valeur
des héros d’âges mûrs imposant une figure d’autorité et de droiture (des
acteurs alors plus jeunes comme Ken Takakura intègrent aussi progressivement ce
type d’aura), et construisent des mélodrames célébrant le sens de l’honneur et
du sacrifice au service du clan.
Nikkatsu a choisi dès la fin des années 50 d’initier au
contraire une certaine modernité dans le fond et la forme de ses productions.
Le mouvement littéraire et cinématographique des « saisons du soleil »
célèbre une jeunesse hédoniste et tourmentée avec des œuvres comme Passions
juvéniles de Ko Nakahira (1956), tandis qu’une dimension pop intègre l’esthétique
et les environnements de série B et polars dont ceux réalisés par Seijun
Suzuki. Ces éléments vont intégrer les productions Nikkatsu lorsqu’ils vont
façonner leur réponse au studio Toei. Les héros juvéniles auxquels les spectateurs
adolescents peuvent s’identifier trouvent leurs têtes d’affiches avec acteurs
revisitant les James Dean, Ricky Nelson à la couleur locale comme Yujiro
Ishihara (héros de Passions juvéniles) ou justement Tetsuya Watari,
héros de Le Vaurien. Le film de yakuza fort de ses atouts très
différents va donc offrir un résultat détonant.
Le Vaurien voit le monde des yakuzas non pas comme la
famille de substitution imaginée par certains, mais comme un refuge faute de
mieux devant un piège pour ses membres. Le prologue nous montre le passé
traumatisant de Goro (Tetsuya Watari), véritable enfant de la guerre qui va
perdre sa mère et sa sœur dans une misère tragique. Il grandit dans le Japon du
marché noir et est forcé d’effectuer divers larcins pour survivre, ce qui l’amènent
naturellement dans le giron d’un clan yakuza. L’intrigue assez simple en
surface développe la fatalité du sort des yakuzas, dans la mécanique incessante
de conflits, affrontements et revanche, ainsi que l’impossibilité d’accéder à
une existence normale. La droiture morale de Goro va le placer dans des
dilemmes d’autant plus déchirants, entre préceptes du clan et aspirations
personnelles. Une des premières scènes le voit affronter et épargner le tueur d’un
clan ennemi qui n’est autre qu’un ami d’enfance. Sorti de prison 3 ans après
les faits, il va amèrement constater à quel point son acte héroïque a été vain
tant pour lui que pour son ami.
L’esthétique du film assume son anachronisme en filmant une
urbanité tokyoïte clairement issue de la contemporanéité des années 60 de la
production du film plutôt que de la décennie précédente où elle l’intrigue est
supposée se dérouler. Les nuits tout en néons du quartier de Shinjuku expriment
ainsi à la fois le spleen et la superficialité matérialiste auquel aspire le
Japon, et notamment les clans yakuzas dont le code d’honneur a été noyé au service
du profit. Goro poursuit encore des dettes d’honneur, des amitiés fraternelles,
quand les clans actent leur réconciliation en sacrifiant leurs membres. L’un
des moments les plus marquants sera à ce titre le sacrifice de Goro qui tranche
son petit doigt pour délivrer un ami captif, mais en vain car les géôliers
fourbes ont accepté son don tout en ayant déjà tué leur otage.
Le récit se partage entre douce mélancolie et accès de
fureur réalisés avec inventivité. Ces deux approches fusionnent lors du climax
voyant la vengeance sauvage de Goro décimant ses adversaires en montage alterné
avec l’interprétation scénique d’une chanson d’enka, dont la musique couvre les
bruits du combat tout en entrant en résonance avec par ses paroles tragiques. Tetsuya
Watari crève l’écran en petite teigne au grand cœur, masquant sa sensibilité
sous sa voix grave et ses traits fermés. Il incarne vraiment cette modernité,
cette jeunesse sacrifiée par son allure nonchalante et renfrognée. Hormis des
figures féminines un peu trop cliché et idéalisées (amoureuses aveugles,
éperdues et jusque boutiste de leurs hommes hors-la-loi), Le Vaurien est une
belle réussite qui va lancer une saga de 6 films au sein de la Nikkatsu.
Des jeunes femmes sont retrouvées assassinées, éventrées
dans des conditions particulièrement atroces par un tueur connu pour être doté
d'une voix de canard. L'inspecteur Fred Williams, secondé par un spécialiste en
psychologie, mène l'enquête. Un individu prend contact avec l'inspecteur par
téléphone : il prétend être l'auteur de ces meurtres.
L’éventreur de New-York est considéré comme le
dernier grand fait d’armes de Lucio Fulci avant un terrible déclin, dû à une
inspiration en berne ainsi que la transformation du paysage cinématographique
italien. Le réalisateur abandonne ici le fantastique pur de ses précédents
coups d’éclats (L’Enfer des zombies (1979), Frayeurs (1980), L’Au-delà
(1981), La Maison près du cimetière (1981)) pour revenir, sur le papier
du moins, à une trame de giallo. Il avait brillé dans le genre avec des œuvres comme
Perversion story (1969), Le Venin de la peur (1971) et L’Emmurée vivante (1977) mais se déleste de tous les atours identifiables du giallo
dans L’éventreur de New-York. Pas de mystère à résoudre, ni de
fétichisme des armes blanche, et l’urbanité new yorkaise glauque et réaliste se
substitue aux cadres italiens chargés d’histoire.
Fulci fusionne en quelque sorte le squelette de ses trames
de giallo avec la veine macabre de sa veine fantastique. Dans cette dernière le
surnaturel lui permettait de développer par les atmosphères un monde parallèle
inconnu et inquiétant d’où pouvait surgir une horreur innommable. La poésie
macabre déployée constituait une approche unique en son genre et propre au
style inclassable de Lucio Fulci. Si L’éventreur de New-York ne manque d’excès,
ceux-ci représentent pour Fulci une sorte de rentrée dans le rang où le film s’inscrit
(souvent en sa défaveur) sur une horreur urbaine sordide rendue fameuse par l’insoutenable
Maniac de William Lustig (1980).
Le réalisateur tire donc ici vers une
angoisse baignant dans l’hyperréalisme du New-York coupe-gorge des années
70/80, en particulier pour les femmes. Ces dernières oscillent entre celles en
quête de sensations fortes érotiques, celles n’ayant que le tort d’être belles
et attirantes, et d’autres plus prude mais dont la candeur n’en fait pas moins
des cibles. Les hommes sont dans l’ensemble des pervers, proxénètes, harceleurs
en tout genre même si l’identité du tueur révèlera un être venant de plus hautes
sphères et attisé par un sentiment tout autre que la concupiscence. Cette
donnée confère au film une mélancolie inattendue dans ses derniers instants, et
qui laisse sur une bien meilleure impression.
Avant d’en arriver là, il aura fallu malheureusement subir
un fort laborieuse enquête policière, un jeu d’acteur approximatif et des
rebondissements que l’on voit venir de loin. Entre ces moments de torpeur,
Fulci livre des scènes chocs parmi les plus graphiques et malsaines de sa
filmographie, voyant les femmes subir les derniers outrages à coups de chairs
lacérées, décors morbides et éclairages menaçants. C’est le dernier Fulci à
briller par une certaine tenue formelle, cette fois au service du purin new-yorkais
plutôt que des atmosphères gothiques. L’éventreur de New-York est donc
une œuvre qui passionne pour ses fulgurances, mais qui ne convainc pas sur son
entièreté.
Dans les Antilles, le capitaine Vallo, un corsaire,
arraisonne un bateau rempli d’armes et de munitions qu’il veut vendre à El
Libre, un rebelle. Ce dernier a une fille, Consuelo. Vallo décide contre l’avis
de ses hommes, d’épouser la cause rebelle contre l'Espagne, puis Consuelo.
Le Corsaire rouge est une œuvre participant à la réinvention
de la persona filmique de Burt Lancaster à l’écran. Révélé par Les Tueurs
de Robert Siodmak (1946), Lancaster était associé à une figure dramatique du
film noir avec les rôles qui suivraient dans Les Démons de la liberté de
Jules Dassin (1947) ou Pour toi j'ai tué (1949) de Siodmak à nouveau.
Même en sortant du registre du film noir, sa présence est associée à une figure
tragique dans des mélodrames commeIls étaient tous mes fils d'Irving
Reis (1948). En 1948, Lancaster prend son destin en main en fondant sa société
de production avec ses associés Harold Hecht et James Hill. Celle-ci va
contribuer faire évoluer le registre de l’acteur et le type de projet le
mettant en vedette. Ce seront notamment des films en couleurs à grand spectacle
où le Lancaster triste et taciturne laisse place au gaillard viril,
charismatique et au sourire éclatant notamment dans Vera Cruz de Robert
Aldrich (1954).
Cette refonte passe tout d’abord par le cadre du film d’aventures
et le swashbuckler, couronné par le succès de La Flèche et le Flambeau de
Jacques Tourneur (1950). Ce film fut aussi l’occasion de raviver avec un nouvel
acteur l’esprit des grands films produit durant les années 30 et 40 avec un
Errol Flynn souvent dirigé par Michael Curtiz. Le succès de La Flèche et le
Flambeau va inciter à produire un second film dans cette veine qui sera Le
Corsaire rouge. Si le film de Tourneur lorgnait sur Les Aventures de
Robin des bois de Michael Curtiz, Le Corsaire rouge va plutôt
chercher du côté de Capitaine Blood (1935) du même Curtiz, formidable
film de pirates qui révéla Errol Flynn.
Au départ il y a un script de Waldo Salt, mais qui sera
remanié par Roland Kibbee après que Salt aura eu été dénoncé pour communisme.
Cependant, même sous ce registre léger et rigolard, il reste quelques traces du
passage de Salt avec cette idée d’un peuple se soulevant contre les tyrans qui
les exploitent. Tout comme La Flèche et le Flambeau, Le Corsaire
rouge exploite le registre le plus solaire de Lancaster. Dans l’action,
cela passe par la mise en valeur de ses incroyables aptitudes physiques dû à
son passé de trapéziste. Si un Errol Flynn était tout en glissade et évitement,
Lancaster fait montre d’une vélocité impressionnante le voyant s’agripper,
enjamber, bondir telle une véritable force de la nature. Après les productions
Warner des années 30, le studio Fox avait introduit la plus-value de la couleur
et d’une certaine rigueur historique sur ce même créneau de l’aventure et du
swashbuckler dans des films mettant en vedette Tyrone Power commeLe Cygne
noir (1942).
Le Corsaire rouge en conserve l’esthétique flamboyante mais l’emmène
vers une pure tonalité de bande-dessinée s’affranchissant du réalisme. Le climax
débordant d’inventions mécaniques farfelues et anachroniques en témoigne, tout
comme la veine splapstick de certaines séquences d’action comme lorsque
Lancaster provoque les soldats du gouverneur durant une longue course-poursuite
déjantée. Il y a la volonté de reproduire la formule de La Flèche et le
Flambeau, notamment par la présence de Nick Cravat en acolyte muet et déjà
présent dans le film précédent. Ancien partenaire de scène de Lancaster, il renforce
le côté cartoonesque par son jeu expressif (il n’était d’ailleurs pas muet mais
caractérisé ainsi car son accent de Brooklyn trop prononcé détonait dans un
film d’époque), la distanciation et la complicité qu’il entretient avec le public.
Le spectacle est donc indéniablement enlevé, mais il manque
le soupçon d’émotion qui aurait pu nous emporter complètement. Le revirement
moral du personnage de Lancaster, par amour et peut-être éveil social, est sans
doute dilué par la réécriture et ne fonctionne pas totalement. Eva Bartok sans
démériter n’a pas le chien d’une Virginia Mayo dans La Flèche et le Flambeau,
et l’alchimie avec Lancaster est assez timide, le couple ne fait pas vraiment
des étincelles. Le Corsaire rouge demeure néanmoins un vrai plaisir de
divertissement, notamment par ses morceaux de bravoures spectaculaires. L’assaut
final précédé d’une belle séquence sous-marine est incroyablement
spectaculaire, Lancaster y alliant merveilleusement son jeu loufoque avec un
dont physique sidérant, le tout efficacement filmé par Siodmak lui aussi assez
neuf dans ce type de grand divertissement. Le « nouveau » Lancaster
tout feu tout flamme était définitivement adopté, même si l’acteur aura l’intelligence
de pervertir cette image dans des rôles à venir tels que Elmer Gantry de
Richard Brooks (1960).
Ho et Mark sont deux membres des Triades, unis par une
indéfectible amitié. Trahi, Ho est arrêté et incarcéré. A sa sortie de prison,
il découvre que Mark a perdu l'usage d'une jambe en cherchant à le venger.
Rejeté par son jeune frère, épié par la police, Ho tente de refaire sa vie,
mais se heurte à son ancien gang bien décidé à le récupérer. Au prix du sang,
Ho et Mark vont regagner leur honneur et leur dignité perdus...
Le Syndicat du crime est constitue une date majeure à
bien des niveaux. Son triomphe commercial va faire basculer l’industrie
hongkongaise sa production avec l’avènement du polar héroïque ou heroic
bloodshed qui va envahir les écrans pour les années à venir. L’esthétique
du film, tant par ses scènes d’actions grandiloquentes que par l’allure de ses
gangsters aux longs manteaux vont avoir un impact formel local puis mondial.
Mais l’impact le plus marquant pour le spectateur tient à la puissance des
valeurs d’amitiés et de fraternité véhiculée par le film, thème central de John
Woo qui ne l’a peut-être jamais mieux exprimé qu’ici. La raison en est simple,
la force des liens exprimés à l’écran est un puissant écho de ceux ayant permis
l’existence même du projet.
L’acte de naissance artistique que représente Le Syndicat du
crime pour John Woo pourrait presque laisser croire qu’il s’agit de son
premier film. Il n’en est rien puis Woo, après avoir été assistant de Chang
Cheh au sein du studio Shaw Brothers, est actif depuis le milieu des années 70
en tant que réalisateur. Cependant, ses thèmes et son esthétique n’ont pu s’exprimer
que sporadiquement (Princesse Chang Ping (1975), La Dernière
Chevalerie (1979), Les Larmes d’un héros (1984)) dans des œuvres de
commande bien éloignées de ses aspirations, notamment de nombreuses comédies où
il fait figure d’exécutant. La dernière en date, Run Tiger Run (1985),
est d’ailleurs un cuisant échec en salle qui va faire de lui un objet de mépris
et le mettre au banc de l’industrie. Woo sombre dans l’alcoolisme et rumine sur
sa carrière ratée lorsqu’un ami va lui tendre la main. Tsui Hark et John Woo se
connaissent alors depuis une dizaine d’années, et le premier se trouve alors en
pleine ascension alors que le deuxième stagne voire régresse dans l’échiquier
cinématographique.
Connaissant les envies de polar de Woo, Tsui Hark lui
propose le scénario d’un remake de The Story of a Discharged Prisoner de
Patrick Leung (1967), véritable film culte à Hong Kong. Tsui Hark vient alors
de créer sa société de production Film Workshop dont la démarche va
profondément bouleverser le cinéma hongkongais des années 80. Partagé entre son
attachement entre la culture classique et populaire chinoise et ses velléités
modernistes, Tsui Hark n’aura de cesse de revisiter les genres et récits traditionnels
chinois (tant littéraires que cinématographiques) pour mieux les réinventer et
réintroduire dans la production d’alors. La trilogie Histoires de fantômes
chinois (1987, 1989, 1991) ainsi que Green Snake (1993) et The Lovers (1994) donnent ainsi un nouveau souffle au conte chinois à l’écran,
la trilogie Swordsman (1990, 1992, 1993) relance le film de sabre et la
saga Il était une fois en Chine le film de kung-fu.
Les succès en salle
n’ont pas encore validé cette proposition quand Tsui Hark donne sa chance à son
ami John Woo. Ce dernier ne se reconnaît initialement pas dans le script
proposé, mais Tsui Hark lui laisse carte blanche pour le réécrire et le faire
sien. Cette appropriation tient sur certains éléments bien visibles marquée par
les influences du réalisateur. Grand admirateur de Jean-Pierre Melville et en
particulier Le Samourai(1967), Woo va conférer au personnage de Mark (Chow
Yun-fat) l’élégance d’Alain Delon et la désinvolture menaçante de Ken Takakura.
Les fusillades impressionnantes mais pas encore élevés aux ballets sanglants à
venir vont puiser chez le Sam Peckinpah de La Horde sauvage (1969). L’âme
profonde du film tient pourtant aux sentiments de John Woo.
La trame de film de gangster est relativement solide mais
pas forcément révolutionnaire pour l’amateur de polar. Ce qui détone est la
rupture que Le Syndicat du crime marque alors avec ce qui se fait dans
le genre à Hong Kong, allant du polar urbain aux velléités sociales et documentaires
(les films d’Alex Cheung comme Cops and Robbers (1980), Le Bras armé
de la loi de Johnny Mak (1984)) au pur film d’action martial ajoutant une
trame policière comme Police Storyde Jackie Chan (1985). Avant que le
moindre coup de feu soit tiré, John Woo introduit longuement la fraternité
unissant ces personnages. Il y a la fraternité des liens du sang entre Ho (Ti
Lung) et Kit (Leslie Cheung) son frère cadet, et celle de la fidélité des épreuves
et de la loi du milieu avec Mark (Chow Yun-fat) partenaire de longue date de
Ho. Les équilibres seront malmenés par les drames lorsqu’une trahison envoie Ho
en prison et dévoile sa vie criminelle à Kit sur le point d’entrer dans la
police. Pour Mark, c’est la perte d’un socle, d’un mentor, sans lequel il va
sombrer dans une profonde déchéance. Une longue série de vignettes, de moments
complices, de manifestations d’affection et d’amitié viriles font exister l’ensemble
de ce trio quant à l’inverse les éclats de violence fulgurante vont faire
imploser ces liens par la distance morale et physique des années d’emprisonnement
de Ho.
John Woo sublime paradoxalement cette première partie
heureuse par une séquence d’action virtuose en forme de signature. Chow Yun-fat,
jusque-là acteur reconnu mais ne faisant pas d’éclat au box-office (Woo devant
même insister pour l’engager), gagne ses galons de superstar grâce aux tableaux
iconiques dans lesquels le grave John Woo dans Le Syndicat du crime.
Pourtant, cela surprendra certainement le spectateur découvrant le film mais
connaissant déjà Chow Yun-fat, la légende naissante de l’acteur ne tient qu’à l’incarnation
désinvolte et rigolarde des trente premières minutes du film. Cure-dent au coin
de la bouche, sourire goguenard, décontraction charmante et regard déterminé,
Chow Yun-fat invente une figure mythique et jubilatoire pour mieux la faire
sombrer. C’est par un geste de vengeance et d’amitié que Mark s’élève au sommet
de son charisme avant de perde de sa superbe, lors d’une fusillade où il abat
le traître ayant envoyé Ho en prison. John Woo entremêle invention formelle,
narrative et de caractérisation (la dissimulation des deux armes dans les pots)
pour magnifier Mark et déplacer les éléments cathartiques de son mentor Chang
Cheh du wu xia pian vers le polar. L’usage combiné de deux pistolets, l’usage
brillant du ralenti, la fureur dégagée par le tonnerre inédit du bruit des
coups propre à John Woo, tout cela façonne une séquence inédite alliant les
sentiments écorchés et les chairs meurtries par les balles.
Le budget modeste empêche l’escalade pyrotechnique des films
à venir et privilégie le drame humain. Outre Chow Yun-fat, le reste du casting
est tout autant à son sommet. Ti Lung entremêle sa propre déchéance d’alors au
sein du cinéma hongkongais avec celle de son personnage et trouve un de ses
rôles les plus poignants. Leslie Cheung, pop star des charts hongkongais, avait
déjà tourné plusieurs films réussis mais reposant avant tout sur sa photogénie
et son charisme. Le Syndicat du crime sera vraiment le rôle dévoilant
avec force ses capacités dramatiques en frère rancunier et flic revanchard. Il sera
désormais impossible de voir en lui un simple bellâtre. Si Une Balle dans la tête (1990) pourra être interprété comme la trahison et l’amitié brisée
entre John Woo et Tsui Hark, Le Syndicat du crime semble au contraire
imprégné de toute la reconnaissance et des sentiments de Woo envers celui qui
lui a permis d’enfin s’accomplir.
Plus stylisées et réfléchies, les œuvres suivantes
gagnent en maestria filmique ce qu’elles perdent en émotions à fleur de peau
puisque les premiers reproches de mélo parfois forcé arriveront avec l’excellent
The Killer (1989). Dans Le Syndicat du crime, tout est à sa place
avec le ton juste. Difficile de ne pas avoir le frisson qui parcoure l’échine
lorsque Mark invective Kit de pardonner à son frère aîné lors du climax, et que
la réconciliation se solde par le châtiment du boss cynique (Waise Lee parfait)
bafouant toutes les valeurs au service du profit. Carte de visite et premier
accomplissement artistique pour John Woo, Le Syndicat du crime est un
classique touchant au cœur et à la rétine avec une égale intensité.
Alors que son couple est en crise, Cristina parvient à
tomber enceinte après trois années de tentatives. Mais son agression par un
berger allemand provoque une fausse couche. Ayant du mal à s’en remettre, elle
adopte un chien, de la même race que son agresseur, lui donnant le prénom de
l’enfant qu’elle a perdu. Pendant que Marcos, le mari, s’active pour sa
carrière, Cristina entame une relation passionnée pour le moins étrange avec
son chien.
La Créature est un film qui s’inscrit dans la seconde
partie de carrière d’Eloy de la Iglesia, à la fin des années 70. Ce moment suit
une première période où le réalisateur signait de purs films de genre au
sous-textes subversifs durant les dernières heures du Franquisme, et précède
une troisième période voyant de la Iglesia être un des fers de lance du cinéma « quinqui »
au début des années 80. La Créature, dans le contexte socio-politique
espagnol, se situe durant la transition démocratique voyant les fantômes
conservateurs du Franquisme encore planer, tout en laissant entrevoir la
libération des mœurs de la décennie suivante. Eloy de la Iglesia a parfaitement
su capturer ce moment dans des œuvres comme La Créature justement, mais
aussi Le Député (1979) et Le Prêtre (1979) où les valeurs
traditionnelles comme la religion, les figures institutionnelles telles que la
politique, sont « corrompues » par une liberté sexuelle aussi vivace
qu’encore fragile.
Dans La Créature, c’est le modèle traditionnel du
couple et de la famille qui sera remis e question. Cristina (Ana Belén) et
Marcos (Juan Diego) forment un couple au lien désormais distendu, notamment par
leurs tentatives avortées d’avoir un enfant. Après des années et avoir
abandonnés tout espoir, ils ont l’heureuse surprise d’apprendre que Cristina
est enceinte. Cet évènement est un leurre dans lequel ils voient la possibilité
de sauver leur union, et symboliquement d’enfin incarner la construction idéale
de la famille traditionnelle. Un chien va symboliquement et concrètement briser
cet espoir, d’abord lorsqu’une agression va provoquer la fausse-couche de
Cristina. Se remettant difficilement de ce drame, la jeune femme va croiser un
autre chien de la même race mais plus avenant, qu’elle va adopter et désormais
consacrer toute son affection.
Cristina va appeler le chien Bruno, soit le prénom qu’elle
destinait à l’enfant qu’elle n’a jamais eu. Et c’est au départ la place qu’il
va prendre dans le foyer, occupant toute l’attention de la « mère »
et provoquant l’ire du « père » se sentant délaissé comme peuvent l’être
certains hommes immatures quand un bébé vient transformer en trio une cellule
familiale qui était jusque-là un duo. Le script d’Enrique Barreiro ne portait
initialement que sur la dimension intime du couple, et le rôle de révélateur du
chien quant à leur désunion. Eloy de la Iglesia va le pimenter avec brio de son
fiel envers les institutions. Pour se remettre de la fausse-couche, le couple
revient sur les lieux de sa lue de miel et au détour de leurs discussions on
apprend que Marcos, à cheval sur les traditions, n’avait souhaité consommer le
mariage qu’après la cérémonie officielle. Son amour pour sa femme ne tient qu’au
tableau parfait et idéalisé qu’est supposer afficher son foyer avec épouse et
enfant. Une des premières scènes en témoigne lorsqu’il rentre à la maison et
son montre désinvolte avec Cristina jusqu’au moment où elle lui annonce sa
grossesse et qu’il retrouve des attitudes et une gestuelle tendre.
L’enfant à
venir était supposer réparer ce qui était cassé non pas au sein du couple, mais
sur ce qu’il devait représenter dans un modèle dépassé. Marcos représente toute
cette idéologie dépassée et rance, à plusieurs niveaux de lecture. Il y a en
sous-texte la religion puisque Marcos invoque Dieu et la prière comme solution
à tout ses maux, et a pour confident un prêtre aux conseils pour le moins
discutable. Il travaille pour la télévision tout en frayant avec le monde
politique au sein duquel il souhaite se faire une place, et de la Iglesia
entretient une ressemblance volontaire entre l’acronyme du parti fictif du film
et celui bien réel constitué d’anciens ministres franquistes. Les discours
entendus lors des scènes de meeting ne laissent guère de doute sur leur volonté
de maintenir une société réactionnaire et moralisatrice prolongeant le modèle
franquiste.
Cristina et ses relations troubles avec son chien Bruno vont
donc dynamiter de l’intérieur ces intentions. Tout en soulignant l’étrangeté de
ce lien, le réalisateur en fait un véritable défi à la bienpensance. Le modèle
animal classique est bousculé lorsque Cristina se montre jalouse de l’attirance
de Bruno pour la seconde chienne adoptée par Marcos. Bruno ne prend plus la
place de l’enfant absent, mais du mari rigoriste. Eloy de la Iglesia travaille
la topographie de l’appartement, ainsi que de la maison en campagne, où l’époux
n’a plus sa place. Les séquences déjà incongrues où Bruno remplaçait le nourrisson
comme lorsque Cristina lui donnait le bain, prennent un tour encore plus
provocateur quand le chien occupe explicitement la place du mari.
Il y a un quasi-jeu
sensuel à voir Bruno arracher la serviette d’une Cristina sortant du bain, les
confidences que cette dernière ne peut avoir avec son mari se font avec son
pendant canin lorsqu’elle lui montre l’album de famille – ce dernier permettant
de voir le passif paternel lié au régime, laisse deviner la jeunesse étudiante
rebelle de Cristina et la manière dont le mariage l’a fait rentrer dans le rang.
C’est un moment de bascule où la nuit de noce non-consommée avec Marcos va l’être
avec Bruno, puisque Cristina va danser devant lui en robe de mariée. A son
retour Marcos comprend que la place est prise, on devine une Cristina nue sous
les draps, Bruno interdit le lit conjugal à son « rival » et la robe
de mariée est tâchée des traces de pas du chien.
Le talent de de la Iglesia est de ne pas en rester au seul
registre allégorique et d’assumer la romance scandaleuse de son récit. Le
spectre de la zoophilie, même si jamais explicite, est suffisamment clair pour
laisser entendre que le tabou a été franchi – notamment par l’usage de jouet obscène.
Par un génie du dressage de ce chien incroyablement expressif, d’un montage
habile et du talent d’Ana Belén, le sentiment de complicité, d’affection et en
définitive d’amour transparaît à l’image durant leurs interactions. Marcos ne
peut imposer l’incarnation familiale classique attendue que par la force durant
une éprouvante scène de viol conjugal, en s’appuyant sur l’institution en
organisant l’exil du chien sur les conseils du prêtre, et se sentir enfin apte
aux responsabilités politiques en ayant « purifié » son foyer. La conclusion
cinglante, entre ironie et sincère plénitude, vient contredire cela et imposer
un ordre moral et social nouveau. Une fois de plus, Eloy de la Iglesia signe
une œuvre aussi iconoclaste que pertinente.