Vanya 42e rue est le dernier film de Louis Malle, et l’occasion pour lui d’achever sa magnifique carrière sur un projet des plus singuliers. Malle y retrouve le metteur en scène André Gregory et l’acteur/scénariste Wallace Shawn, avec qui il collabora sur un autre objet hors-normes, My Dinner with Andre (1981). André Gregory s’attaque en 1989 à une nouvelle version scénique d’Oncle Vanya de Tchekhov, d’après une adaptation revisitée par David Mamet. L’approche de Gregory détonne cependant sur plusieurs points. Il y aura notamment le choix d’une partie du casting, novice voire carrément réfractaire à une expérience de théâtre comme Wallace Shawn et une jeune Julianne Moore.
André Gregory les convainc en leur expliquant l’originalité de son approche, dont la particularité d’absence de public, ou du moins la nature restreinte de ce dernier par rapport à une représentation classique. En effet, une vingtaine de personnes vont assister aux répétitions dans le cadre inédit du Victory Theatre à New York, ancienne salle de cinéma abandonnée. Le dispositif scénique est minimaliste et les acteurs y portent leurs propres vêtements. L’exercice va captiver les milieux intellectuels et être réitérer un an plus tard, cette fois au New Amsterdam Theatre, et remporter de nouveau un grand succès. Parmi les spectateurs privilégiés, on trouve un Robert Altman qui va y repérer Julianne Moore plus tard révélée dans son Short Cuts (1993), et donc Louis Malle qui se voit proposer par André Gregory et Wallace Shawn d’en offrir une version cinématographique. Les contraintes sont pourtant difficilement surmontables, puisque Louis Malle doit respecter à la fois l’adaptation de David Mamet, mais également tout le dispositif de la pièce. Il va à peine étoffer le matériau original d’une introduction durant laquelle le casting se retrouve dans la rue avant de pénétrer dans le théâtre, ainsi que d’une scène de pause où l’équipe se détend. Hormis cela, Malle se déleste de tous les avantages ou artifices dont se dote le cinéma pour enrichir une pièce de théâtre à l’écran : pas d’ellipses, de scènes en extérieur, ni le moindre effet de mise en scène trop ostentatoire. Il semble là retrouver une position de documentariste qu’il connaît bien pour avoir signé six films dans ce registre : Le Monde du silence coréalisé avec Jacques-Yves Cousteau (1955), Calcutta (1969), Humain, trop humain (1973), Place de la République (1974), God's Country (1985) et À la poursuite du bonheur (1986). Cette distance documentaire prend le risque de faire de Malle un illustrateur certes pas neutre, mais pas pleinement connecté émotionnellement à ce qu’il filme. Le réalisateur avait cependant largement échappé à cet écueil dans ses documentaires, mais avait même parfois pu appliquer ce parti-pris dans ses fictions. Toute l’absence de jugement aux errances du jeune collabo de Lacombe Lucien (1974) saisissait ainsi une vérité crue de cette période sombre de l’histoire de France, mais aussi de l’attrait du mal dans sa plus simple et presque « innocente » expression. Vanya 42e Rue opère la même magie en assumant le minimalisme du dispositif d’André Gregory pour saisir sans fard l’émotion de la pièce de Tchekhov et éventuellement d’en exposer des pans moins visibles dans d’autres versions. Il y a tout d’abord une vraie grâce et inventivité dans la transition de la répétition à la pièce, des acteurs aux personnages. Une des premières scènes voit Larry Pine, l’interprète du docteur Astrov, se plaindre de son agenda harassant puisqu’il sort d’une précédente répétition pour venir à celle de Vanya 42e Rue. Il ne semble pas le seul à être fatigué puisque Wallace Shawn, qui joue Vanya somnole pas loin de là sur un banc. La discussion se poursuit avant que l’on constate avec surprise que le sujet de la discussion n’a pas forcément changé, mais qu’il concerne désormais les personnages de Tchekhov puisque Astrov partage désormais son sentiment d’usure, et va involontairement réveiller Vanya. La fluidité de cette bascule est exemplaire et, tout au long du film, la mise à nu fonctionne parfaitement puisque l’austérité du décor amène à se concentrer avant tout sur les dilemmes, interrogations et des protagonistes. Il n’y a pourtant jamais de sentiment de théâtre filmé, Malle ne cherche jamais à capturer un espace scénique mais les interactions des personnages dans ses choix de cadrages, composition de plan où ils sont au centre de l’attention. L’approche d’André Gregory a permis de gommer les éléments théâtraux trop visibles, et Malle a épuré sa réalisation des outils de cinéma les plus marqués. Ce parfait équilibre entre les deux trouve de vrais moments de grâce comme le magnifique échange à cœur ouvert entre Yelena (Julianne Moore) et Sonya (Brooke Smith). Une connaissance préalable de la pièce sera certes un vrai plus pour l’immersion, mais même le novice se surprendra à être progressivement happé par les questionnements en définitive universels de la pièce de Tchekhov. Louis Malle termine sa carrière sur une curiosité et inspiration intactes.Sorti en dvd chez Malavida Films


















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